mercredi 2 juillet 2014

Dictionnaire philosophique voltaire

Éd. Garnier - Tome 18
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DESTIN. [1]

De tous les livres de l’Occident qui sont parvenus jusqu’à nous le plus ancien est Homère ; c’est là qu’on trouve les mœurs de l’antiquité profane, des héros grossiers, des dieux grossiers faits à l’image de l’homme ; mais c’est là que, parmi les rêveries et les inconséquences, on trouve aussi les semences de la philosophie, et surtout l’idée du destin qui est maître des dieux, comme les dieux sont les maîtres du monde.
[2] Quand le magnanime Hector veut absolument combattre le magnanime Achille, et que pour cet effet il se met à fuir de toutes ses forces, et fait trois fois le tour de la ville avant de combattre, afin d’avoir plus de vigueur ; quand Homère compare Achille aux pieds légers qui le poursuit, à un homme qui dort ; quand Mme Dacier s’extasie d’admiration sur l’art et le grand sens de ce passage, alors Jupiter veut sauver le grand Hector qui lui a fait tant de sacrifices, et il consulte les destinées ; il pèse dans une balance les destins d’Hector et d’Achille[3] : il trouve que le Troyen doit absolument être tué par le Grec ; il ne peut s’y opposer ; et dès ce moment, Apollon, le génie gardien d’Hector, est obligé de l’abandonner. Ce n’est pas qu’Homère ne prodigue souvent, et surtout en ce même endroit, des idées toutes contraires, suivant le privilége de l’antiquité ; mais enfin il est le premier chez qui on trouve la notion du destin. Elle était donc très en vogue de son temps.
Les pharisiens, chez le petit peuple juif, n’adoptèrent le destin que plusieurs siècles après : car ces pharisiens eux-mêmes, qui furent les premiers lettrés d’entre les Juifs, étaient très-nouveaux. Ils mêlèrent dans Alexandrie une partie des dogmes des stoïciens aux anciennes idées juives. Saint Jérôme prétend même que leur secte n’est pas beaucoup antérieure à notre ère vulgaire.
Les philosophes n’eurent jamais besoin ni d’Homère ni des pharisiens pour se persuader que tout se fait par des lois immuables, que tout est arrangé, que tout est un effet nécessaire. Voici comme ils raisonnaient.
Ou le monde subsiste par sa propre nature, par ses lois physiques, ou un être suprême l’a formé selon ses lois suprêmes : dans l’un et l’autre cas, ces lois sont immuables ; dans l’un et l’autre cas, tout est nécessaire ; les corps graves tendent vers le centre de la terre, sans pouvoir tendre à se reposer en l’air. Les poiriers ne peuvent jamais porter d’ananas. L’instinct d’un épagneul ne peut être l’instinct d’une autruche ; tout est arrangé, engrené et limité.
L’homme ne peut avoir qu’un certain nombre de dents, de cheveux et d’idées ; il vient un temps où il perd nécessairement ses dents, ses cheveux et ses idées.
Il est contradictoire que ce qui fut hier n’ait pas été, que ce qui est aujourd’hui ne soit pas ; il est aussi contradictoire que ce qui doit être puisse ne pas devoir être.
Si tu pouvais déranger la destinée d’une mouche, il n’y aurait nulle raison qui pût t’empêcher de faire le destin de toutes les autres mouches, de tous les autres animaux, de tous les hommes, de toute la nature ; tu te trouverais au bout du compte plus puissant que Dieu.
Des imbéciles disent : Mon médecin a tiré ma tante d’une maladie mortelle ; il a fait vivre ma tante dix ans de plus qu’elle ne devait vivre. D’autres, qui font les capables, disent : L’homme prudent fait lui-même son destin.
Nullum numen abest, si sit prudentia, sed te
Nos facimus, fortuna, deam, cœloque locamus.
(Juvénal, sat. x, v. 365.)
La fortune n’est rien ; c’est en vain qu’on l’adore.
La prudence est le dieu qu’on doit seul implorer.
Mais souvent le prudent succombe sous sa destinée, loin de la faire : c’est le destin qui fait les prudents.
De profonds politiques assurent que si on avait assassiné Cromwell, Ludlow, Ireton, et une douzaine d’autres parlementaires, huit jours avant qu’on coupât la tête à Charles Ier, ce roi aurait pu vivre encore et mourir dans son lit : ils ont raison ; ils peuvent ajouter encore que si toute l’Angleterre avait été engloutie dans la mer, ce monarque n’aurait pas péri sur un échafaud auprès de Whitehall, ou salle blanche ; mais les choses étaient arrangées de façon que Charles devait avoir le cou coupé.
Le cardinal d’Ossat était sans doute plus prudent qu’un fou des petites-maisons ; mais n’est-il pas évident que les organes du sage d’Ossat étaient autrement faits que ceux de cet écervelé ? de même que les organes d’un renard sont différents de ceux d’une grue et d’une alouette.
Ton médecin a sauvé ta tante ; mais certainement il n’a pas en cela contredit l’ordre de la nature : il l’a suivi. Il est clair que ta tante ne pouvait pas s’empêcher de naître dans une telle ville, qu’elle ne pouvait pas s’empêcher d’avoir dans un tel temps une certaine maladie, que le médecin ne pouvait pas être ailleurs que dans la ville où il était, que ta tante devait l’appeler, qu’il devait lui prescrire les drogues qui l’ont guérie, ou qu’on a cru l’avoir guérie, lorsque la nature était le seul médecin.
Un paysan croit qu’il a grêlé par hasard sur son champ ; mais le philosophe sait qu’il n’y a point de hasard, et qu’il était impossible, dans la constitution de ce monde, qu’il ne grêlât pas ce jour-là en cet endroit.
Il y a des gens qui, étant effrayés de cette vérité, en accordent la moitié, comme des débiteurs qui offrent moitié à leurs créanciers, et demandent répit pour le reste. Il y a, disent-ils, des événements nécessaires, et d’autres qui ne le sont pas. Il serait plaisant qu’une partie de ce monde fût arrangée, et que l’autre ne le fût point ; qu’une partie de ce qui arrive dût arriver, et qu’une autre partie de ce qui arrive ne dût pas arriver. Quand on y regarde de près, on voit que la doctrine contraire à celle du destin est absurde ; mais il y a beaucoup de gens destinés à raisonner mal ; d’autres, à ne point raisonner du tout ; d’autres, à persécuter ceux qui raisonnent[4].
Quelques-uns vous disent : Ne croyez pas au fatalisme, car alors, tout vous paraissant inévitable, vous ne travaillerez à rien, vous croupirez dans l’indifférence, vous n’aimerez ni les richesses, ni les honneurs, ni les louanges ; vous ne voudrez rien acquérir, vous vous croirez sans mérite comme sans pouvoir ; aucun talent ne sera cultivé, tout périra par l’apathie.
Ne craignez rien, messieurs, nous aurons toujours des passions et des préjugés, puisque c’est notre destinée d’être soumis aux préjugés et aux passions ; nous saurons bien qu’il ne dépend pas plus de nous d’avoir beaucoup de mérite et de grands talents que d’avoir les cheveux bien plantés et la main belle ; nous serons convaincus qu’il ne faut tirer vanité de rien, et cependant nous aurons toujours de la vanité.
J’ai nécessairement la passion d’écrire ceci ; et toi, tu as la passion de me condamner : nous sommes tous deux également sots, également les jouets de la destinée. Ta nature est de faire du mal ; la mienne est d’aimer la vérité, et de la publier malgré toi.
Le hibou, qui se nourrit de souris dans sa masure, a dit au rossignol : Cesse de chanter sous tes beaux ombrages, viens dans mon trou, afin que je t’y dévore ; et le rossignol a répondu : Je suis né pour chanter ici, et pour me moquer de toi.
Vous me demandez ce que deviendra la liberté. Je ne vous entends pas. Je ne sais ce que c’est que cette liberté dont vous parlez ; il y a si longtemps que vous disputez sur sa nature qu’assurément vous ne la connaissez pas. Si vous voulez, ou plutôt, si vous pouvez examiner paisiblement avec moi ce que c’est, passez à la lettre L.

  1. Aller Dictionnaire philosophique, 1764 ; et Questions sur l’Encyclopédie, 1771. (B.)
  2. Aller Les premières lignes de cet alinéa n’existaient pas en 1764 ; on lisait alors : « Jupiter veut en vain sauver Hector ; il consulte les destinées, etc. » La nouvelle version date des Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
  3. Aller Iliade, livre XXII. (Note de Voltaire.)
  4. Aller Dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique venait ici le dernier alinéa (vous me demandez) qui terminait aussi l’article. L’addition est de 1771. (B.)
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    DÉVOT [1].

    L’Évangile au chrétien ne dit en aucun lieu :
    Sois dévot ; elle dit : Sois doux, simple, équitable ;
    Car d’un dévot souvent au chrétien véritable
    La distance est deux fois plus longue, à mon avis,
    Que du pôle antarctique au détroit de Davis.
    (Boileau, sat. XI, vers 112-116.)

    Il est bon de remarquer, dans nos Questions[2], que Boileau est le seul poëte qui ait jamais fait Évangile féminin[3]. On ne dit point la sainte Évangile, mais le saint Évangile. Ces inadvertances échappent aux meilleurs écrivains ; il n’y a que des pédants qui en triomphent. Il est aisé de mettre à la place :
    L’Évangile au chrétien ne dit en aucun lieu :
    Sois dévot ; mais il dit : Sois doux, simple, équitable.
    À l’égard de Davis, il n’y a point de détroit de Davis, mais un détroit de David[4]. Les Anglais mettent un s au génitif, et c’est la source de la méprise. Car, au temps de Boileau, personne en France n’apprenait l’anglais, qui est aujourd’hui l’objet de l’étude des gens de lettres. C’est un habitant du mont Krapac qui a inspiré aux Français le goût de cette langue, et qui, leur ayant fait connaître la philosophie et la poésie anglaises, a été pour cela persécuté par des Welches.
    Venons à présent au mot dévot ; il signifie dévoué ; et dans le sens rigoureux du terme, cette qualification ne devrait appartenir qu’aux moines et aux religieuses qui font des vœux. Mais comme il n’est pas plus parlé de vœux que de dévots dans l’Évangile, ce titre ne doit en effet appartenir à personne. Tout le monde doit être également juste. Un homme qui se dit dévot ressemble à un roturier qui se dit marquis ; il s’arroge une qualité qu’il n’a pas. Il croit valoir mieux que son prochain. On pardonne cette sottise à des femmes ; leur faiblesse et leur frivolité les rendent excusables ; les pauvres créatures passent d’un amant à un directeur avec bonne foi ; mais on ne pardonne pas aux fripons qui les dirigent, qui abusent de leur ignorance, qui fondent le trône de leur orgueil sur la crédulité du sexe. Ils se forment un petit sérail mystique, composé de sept ou huit vieilles beautés subjuguées par le poids de leur désœuvrement, et presque toujours ces sujettes payent des tributs à leur nouveau maître. Point de jeune femme sans amant, point de vieille dévote sans un directeur. Oh ! que les Orientaux sont plus sensés que nous ! Jamais un bacha n’a dit : « Nous soupâmes hier avec l’aga des janissaires qui est l’amant de ma sœur, et le vicaire de la mosquée, qui est le directeur de ma femme. »

    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B)
    2. Aller L’article Dévot faisait, comme on l’a vu, partie des Questions sur l’Encyclopédie. (B.)
    3. Aller Brossette, dans sa lettre du 10 août 1706, consulta Boileau lui-même au sujet de ce féminin. La réponse de Boileau n’existe pas. (B.)
    4. Aller Le grand détroit entre l’Amérique septentrionale et le Groenland est appelé détroit de Davis, du nom de Jean Davis, navigateur anglais, qui le découvrit en 1585. (B.)
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      DICTIONNAIRE [1].

      La méthode des dictionnaires, inconnue à l’antiquité, est d’une utilité qu’on ne peut contester ; et l’Encyclopédie, imaginée par MM. d’Alembert et Diderot, achevée par eux et par leurs associés avec tant de succès, malgré ses défauts, en est un assez bon témoignage. Ce qu’on y trouve à l’article Dictionnaire doit suffire, il est fait de main de maître[2].
      Je ne veux parler ici que d’une nouvelle espèce de dictionnaires historiques qui renferment des mensonges et des satires par ordre alphabétique : tel est leDictionnaire historique, littéraire et critique, contenant une idée abrégée de la vie des hommes illustres en tout genre et imprimé en 1758, en six volumes in-8° sans nom d’auteur[3].
      Les compilateurs de cet ouvrage commencent par déclarer qu’il a été entrepris « sur les avis de l’auteur de la Gazette ecclésiastique, écrivain redoutable, disent-ils, dont la flèche, déjà comparée à celle de Jonathas, n’est jamais retournée en arrière, et est toujours teinte du sang des morts, du carnage des plus vaillants : A sanguine interfectorum, ab adipe fortium sagitta Jonathæ nunquam rediit retrorsum [4] ».
      On conviendra sans peine que Jonathas, fils de Saül, tué à la bataille de Gelboé, a un rapport immédiat avec un convulsionnaire de Paris qui barbouillait les Nouvelles ecclésiastiques dans un grenier, en 1758.
      L’auteur de cette préface y parle du grand Colbert. On croit d’abord que c’est du ministre d’État qui a rendu de si grands services à la France ; point du tout, c’est d’un évêque de Montpellier. Il se plaint qu’un autre dictionnaire n’ait pas assez loué le célèbre abbé d’Asfeld, l’illustre Boursier, le fameux Gennes, l’immortel Laborde, et qu’on n’ait pas dit assez d’injures à l’archevêque de Sens Languet, et à un nommé Fillot, tous gens connus, à ce qu’il prétend, des colonnes d’Hercule à la mer Glaciale. Il promet qu’il sera « vif, fort et piquant, par principe de religion ; qu’il rendra son visage plus ferme que le visage de ses ennemis, et son front plus dur que leur front, selon la parole d’Ézéchiel ».
      Il déclare qu’il a mis à contribution tous les journaux et tous les ana, et il finit par espérer que le ciel répandra ses bénédictions sur son travail.
      Dans ces espèces de dictionnaires, qui ne sont que des ouvrages de parti, on trouve rarement ce qu’on cherche, et souvent ce qu’on ne cherche pas. Au mot Adonis, par exemple, on apprend que Vénus fut amoureuse de lui ; mais pas un mot du culte d’Adonis, ou Adonaï chez les Phéniciens ; rien sur ces fêtes si antiques et si célèbres, sur les lamentations suivies de réjouissances qui étaient des allégories manifestes, ainsi que les fêtes de Cérès, celles d’Isis, et tous les mystères de l’antiquité. Mais en récompense on trouve la religieuse Adkichomia qui traduisit en vers les psaumes de David au xvie siècle, et Adkichomius qui était apparemment son parent, et qui fit la Vie de Jésus-Christen bas-allemand.
      On peut bien penser que tous ceux de la faction dont était le rédacteur sont accablés de louanges, et les autres d’injures. L’auteur, ou la petite horde d’auteurs qui ont broché ce vocabulaire d’inepties, dit de Nicolas Boindin, procureur général des trésoriers de France, de l’Académie des belles-lettres, qu’il était poëte et athée.
      Ce magistrat n’a pourtant jamais fait imprimer de vers, et n’a rien écrit sur la métaphysique ni sur la religion.
      Il ajoute que Boindin sera mis par la postérité au rang des Vanini, des Spinosa et des Hobbes. Il ignore que Hobbes n’a jamais professé l’athéisme, qu’il a seulement soumis la religion à la puissance souveraine, qu’il appelle leLéviathan. Il ignore que Vanini ne fut point athée ; que le mot d’athée même ne se trouve pas dans l’arrêt qui le condamna ; qu’il fut accusé d’impiété pour s’être élevé fortement contre la philosophie d’Aristote, et pour avoir disputé aigrement et sans retenue contre un conseiller au parlement de Toulouse nommé Francon ou Franconi, qui eut le crédit de le faire brûler, parce qu’on fait brûler qui on veut : témoin la Pucelle d’Orléans, Michel Servet, le conseiller Dubourg, la maréchale d’Ancre, Urbain Grandier, Morin, et les livres des jansénistes. Voyez d’ailleurs l’apologie de Vanini par le savant La Croze, et l’article Athéisme[5]
      Le vocabuliste traite Boindin de scélérat ; ses parents voulaient attaquer en justice et faire punir un auteur qui mérite si bien le nom qu’il ose donner à un magistrat, à un savant estimable ; mais le calomniateur se cachait sous un nom supposé, comme la plupart des libellistes.
      Immédiatement après avoir parlé si indignement d’un homme respectable pour lui, il le regarde comme un témoin irréfragable, parce que Boindin, dont la mauvaise humeur était connue, a laissé un mémoire très-mal fait et très-téméraire, dans lequel il accuse Lamotte, le plus honnête homme du monde, un géomètre, et un marchand quincaillier, d’avoir fait les vers infâmes qui firent condamner Jean-Baptiste Rousseau. Enfin, dans la liste des ouvrages de Boindin, il omet exprès ses excellentes dissertations imprimées dans le Recueil de l’Académie des belles-lettres, dont il était un membre très-distingué.
      L’article Fontenelle n’est qu’une satire de cet ingénieux et savant académicien dont l’Europe littéraire estime la science et les talents. L’auteur a l’impudence de dire que « son Histoire des oracles ne fait pas honneur à sa religion ». Si Van Dale, auteur de l’Histoire des oracles [6], et son rédacteur Fontenelle, avaient vécu du temps des Grecs et de la république romaine, on pourrait dire avec raison qu’ils étaient plutôt de bons philosophes que de bons païens ; mais, en bonne foi, quel tort font-ils à la religion chrétienne en faisant voir que les prêtres païens étaient des fripons ? Ne voit-on pas que les auteurs de ce libelle, intitulé Dictionnaire, plaident leur propre cause ? Jam proximus ardet Ucalegon [7]. Mais serait-ce insulter à la religion chrétienne que de prouver la friponnerie des convulsionnaires ? Le gouvernement a fait plus, il les a punis, sans être accusé d’irréligion.
      Le libelliste ajoute qu’il soupçonne Fontenelle de n’avoir rempli ses devoirs de chrétien que par mépris pour le christianisme même. C’est une étrange démence dans ces fanatiques de crier toujours qu’un philosophe ne peut être chrétien ; il faudrait les excommunier et les punir pour cela seul : car c’est assurément vouloir détruire le christianisme que d’assurer qu’il est impossible de bien raisonner, et de croire une religion si raisonnable et si sainte. 
      Des Yvetaux, précepteur de Louis XIII, est accusé d’avoir vécu et d’être mort sans religion. II semble que les compilateurs n’en aient aucune, ou du moins qu’en violant tous les préceptes de la véritable ils cherchent partout des complices.
      Le galant homme auteur de ces articles se complaît à rapporter tous les mauvais vers contre l’Académie française, et des anecdotes aussi ridicules que fausses. C’est apparemment encore par zèle de religion.
      Je ne dois pas perdre une occasion de réfuter le conte absurde qui a tant couru, et qu’il répète fort mal à propos à l’article de l’Abbé Gédoyn, sur lequel il se fait un plaisir de tomber, parce qu’il avait été jésuite dans sa jeunesse, faiblesse passagère dont je l’ai vu se repentir toute sa vie.
      Le dévot et scandaleux rédacteur du Dictionnaire prétend que l’abbé Gédoyn coucha avec la célèbre Ninon Lenclos, le jour même qu’elle eut quatre-vingts ans accomplis[8]. Ce n’était pas assurément à un prêtre de conter cette aventure dans un prétendu Dictionnaire des hommes illustres. Une telle sottise n’est nullement vraisemblable, et je puis certifier que rien n’est plus faux. On mettait autrefois cette anecdote sur le compte de l’abbé de Châteauneuf, qui n’était pas difficile en amour, et qui, disait-on, avait eu les faveurs de Ninon âgée de soixante ans, ou plutôt lui avait donné les siennes. J’ai beaucoup vu dans mon enfance l’abbé Gédoyn, l’abbé de Châteauneuf, et Mlle Lenclos ; je puis assurer qu’à l’âge de quatre-vingts ans son visage portait les marques les plus hideuses de la vieillesse ; que son corps en avait toutes les infirmités, et qu’elle avait dans l’esprit les maximes d’un philosophe austère.
      À l’article Deshoulières, le rédacteur prétend que c’est elle qui est désignée sous le nom de précieuse dans la satire de Boileau contre les femmes. Jamais personne n’eut moins ce défaut que Mme Deshoulières ; elle passa toujours pour la femme du meilleur commerce ; elle était très-simple et très-agréable dans la conversation.
      L’article Lamotte est plein d’injures atroces contre cet académicien, homme très-aimable, poëte philosophe, qui a fait des ouvrages estimables dans tous les genres. Enfin l’auteur, pour vendre son livre en six volumes, en a fait un libelle diffamatoire. Son héros est Carré de Montgeron, qui présenta au roi un recueil des miracles opérés par les convulsionnaires dans le cimetière de Saint-Médard ; et son héros était un sot qui est mort fou.
      L’intérêt du public, de la littérature et de la raison, exigeait qu’on livrât à l’indignation publique ces libellistes à qui l’avidité d’un gain sordide pourrait susciter des imitateurs, d’autant plus que rien n’est si aisé que de copier des livres par ordre alphabétique, et d’y ajouter des platitudes, des calomnies et des injures.

      Extrait des réflexions d’un académicien
      SUR LE DICTIONNAIRE DE L’ACADÉMIE.

      J’aurais voulu rapporter l’étymologie naturelle et incontestable de chaque mot, comparer l’emploi, les diverses significations, l’énergie de ce mot avec l’emploi, les acceptions diverses, la force ou la faiblesse du terme qui répond à ce mot dans les langues étrangères ; enfin citer les meilleurs auteurs qui ont fait usage de ce mot, faire voir le plus ou moins d’étendue qu’ils lui ont donné, remarquer s’il est plus propre à la poésie qu’à la prose.
      Par exemple, j’observais que l’inclémence des airs est ridicule dans une histoire, parce que ce terme d’inclémence a son origine dans la colère du ciel, qu’on suppose manifestée par l’intempérie, les dérangements, les rigueurs des saisons, la violence du froid, la corruption de l’air, les tempêtes, les orages, les vapeurs pestilentielles, etc. Ainsi donc inclémence, étant une métaphore, est consacrée à la poésie.
      Je donnais au mot impuissance toutes les acceptions qu’il reçoit. Je faisais voir dans quelle faute est tombé un historien qui parle de l’impuissance du roi Alphonse, en n’exprimant pas si c’était celle de résister à son frère, ou celle dont sa femme l’accusait.
      Je tâchais de faire voir que les épithètes irrésistible, incurable, exigeaient un grand ménagement. Le premier qui a dit l’impulsion irrésistible du génie a très-bien rencontré, parce qu’en effet il s’agissait d’un grand génie qui s’était livré à son talent, malgré tous les obstacles. Les imitateurs qui ont employé cette expression pour des hommes médiocres sont des plagiaires qui ne savent pas placer ce qu’ils dérobent.
      Le mot incurable n’a été encore enchâssé dans un vers que par
      l’industrieux Racine :
      D’un incurable amour remèdes impuissants.
      (Phèdre, acte I, scène iii.)
      Voilà ce que Boileau appelle des mots trouvés.
      Dès qu’un homme de génie a fait un usage nouveau d’un terme de la langue, les copistes ne manquent pas d’employer cette même expression mal à propos en vingt endroits, et n’en font jamais honneur à l’inventeur.
      Je ne crois pas qu’il y ait un seul de ces mots trouvés, une seule expression neuve de génie dans aucun auteur tragique depuis Racine, excepté ces années dernières. Ce sont pour l’ordinaire des termes lâches, oiseux, rebattus, si mal mis en place qu’il en résulte un style barbare ; et, à la honte de la nation, ces ouvrages visigoths et vandales furent quelque temps prônés, célébrés, admirés dans les journaux, dans les mercures, surtout quand ils furent protégés par je ne sais quelle dame[9] qui ne s’y connaissait point du tout. On en est revenu aujourd’hui, et, à un ou deux près, ils sont pour jamais anéantis.
      Je ne prétendais pas faire toutes ces réflexions, mais mettre le lecteur en état de les faire.
      Je faisais voir à la lettre E que nos e muets, qui nous sont reprochés par un Italien, sont précisément ce qui forme la délicieuse harmonie de notre langue. « Empire, couronne, diadème, épouvantable, sensible ; » cet e muet, qu’on fait sentir sans l’articuler, laisse dans l’oreille un son mélodieux, comme celui d’un timbre qui résonne encore quand il n’est plus frappé. C’est ce que nous avons déjà répondu à un Italien homme de lettres, qui était venu à Paris pour enseigner sa langue, et qui ne devait pas y décrier la nôtre[10].
      Il ne sentait pas la beauté et la nécessité de nos rimes féminines ; elles ne sont que des e muets. Cet entrelacement de rimes masculines et féminines fait le charme de nos vers.
      De semblables observations sur l’alphabet et sur les mots auraient pu être de quelque utilité ; mais l’ouvrage eût été trop long.

      1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie. 1771. (B.)
      2. Aller L’article est de d’Alembert.
      3. Aller L’auteur est l’abbé de Barral, aidé du P. Guibaud, oratorien. On attribue généralement à ce dernier la majeure partie de l’ouvrage. (B.)
      4. Aller Rois, II, i, 22.
      5. Aller Section iii, et l’article Contradictions, section ire.
      6. Aller L’Histoire des Oracles fut d’abord écrite en latin par un médecin de Harlem, Antoine Van Dale, et publiée à Amsterdam en 1683, sous ce titre : De oraculis veterum ethnicorum Dissertationes duœ. L’ouvrage de Fontenelle n’en est qu’une imitation. (E. B.)
      7. Aller Virgile, Æn., II, 311-12.
      8. Aller Sur Ninon de Lenclos, voyez, dans le tome V du Théâtre, la Comédie intitulée le Dépositaire ; dans les Mélanges, année 1751, la lettre sur Mademoiselle de Lenclos; année 1767, le chapitre viii de la Défense de mon oncle ; et dans laCorrespondance, le fragment de la lettre du 15 avril 1752.
      9. Aller Cela paraît avoir rapport au Catilina de Crébillon, et à Mme de Pompadour, que les ennemis de Voltaire avaient excitée à favoriser le succès de cette mauvaise tragédie. (K.)
      10. Aller M. Deodati de Tovazzi, le même à qui sont adressées des stances (voyez tome VIII, page 531), et les lettres de la Correspondance, du 24 janvier 1701, et du 9 septembre 1766.
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        DIEU [1]DIEUX.

        SECTION PREMIÈRE.

        On ne peut trop avertir que ce Dictionnaire[2] n’est point fait pour répéter ce que tant d’autres ont dit.
        La connaissance d’un Dieu n’est point empreinte en nous par les mains de la nature, car tous les hommes auraient la même idée, et nulle idée ne naît avec nous[3]. Elle ne nous vient point comme la perception de la lumière, de la terre, etc., que nous recevons dès que nos yeux et notre entendement s’ouvrent. Est-ce une idée philosophique ? non. Les hommes ont admis des dieux avant qu’il y eût des philosophes.
        D’où est donc dérivée cette idée ? du sentiment et de cette logique naturelle qui se développe avec l’âge dans les hommes les plus grossiers. On a vu des effets étonnants de la nature, des moissons et des stérilités, des jours sereins et des tempêtes, des bienfaits et des fléaux, et on a senti un maître. Il a fallu des chefs pour gouverner des sociétés, et on a eu besoin d’admettre des souverains de ces souverains nouveaux que la faiblesse humaine s’était donnés, des êtres dont le pouvoir suprême fît trembler des hommes qui pouvaient accabler leurs égaux. Les premiers souverains ont à leur tour employé ces notions pour cimenter leur puissance. Voilà les premiers pas, voilà pourquoi chaque petite société avait son dieu. Ces notions étaient grossières, parce que tout l’était. Il est très-naturel de raisonner par analogie. Une société sous un chef ne niait point que la peuplade voisine n’eût aussi son juge, son capitaine ; par conséquent elle ne pouvait nier qu’elle n’eût aussi son dieu. Mais comme chaque peuplade avait intérêt que son capitaine fût le meilleur, elle avait intérêt aussi à croire, et par conséquent elle croyait que son dieu était le plus puissant. De là ces anciennes fables, si longtemps généralement répandues, que les dieux d’une nation combattaient contre les dieux d’une autre. De là tant de passages dans les livres hébreux qui décèlent à tout moment l’opinion où étaient les Juifs, que les dieux de leurs ennemis existaient, mais que le dieu des Juifs leur était supérieur.
        Cependant il y eut des prêtres, des mages, des philosophes, dans les grands États où la société perfectionnée pouvait comporter des hommes oisifs, occupés de spéculations.
        Quelques-uns d’entre eux perfectionnèrent leur raison jusqu’à reconnaître en secret un Dieu unique et universel. Ainsi, quoique chez les anciens Égyptiens on adorât Osiri, Osiris, ou plutôt Osireth (qui signifie cette terre est à moi) ; quoiqu’ils adorassent encore d’autres êtres supérieurs, cependant ils admettaient un dieu suprême, un principe unique, qu’ils appelaient Knef et dont le symbole était une sphère posée sur le frontispice du temple.
        Sur ce modèle les Grecs eurent leur Zeus, leur Jupiter, maître des autres dieux, qui n’étaient que ce que sont les anges chez les Babyloniens et chez les Hébreux, et les saints chez les chrétiens de la communion romaine.
        C’est une question plus épineuse qu’on ne pense, et très-peu approfondie, si plusieurs dieux égaux en puissance pourraient subsister à la fois.
        Nous n’avons aucune notion adéquate de la Divinité, nous nous traînons seulement de soupçons en soupçons, de vraisemblances en probabilités. Nous arrivons à un très-petit nombre de certitudes. Il y a quelque chose, donc il y a quelque chose d’éternel, car rien n’est produit de rien. Voilà une vérité certaine sur laquelle votre esprit se repose. Tout ouvrage qui nous montre des moyens et une fin annonce un ouvrier ; donc cet univers, composé de ressorts, de moyens dont chacun a sa fin, découvre un ouvrier très-puissant, très-intelligent. Voilà une probabilité qui approche de la plus grande certitude ; mais cet artisan suprême est-il infini ? est-il partout ? est-il en un lieu ? comment répondre à cette question avec notre intelligence bornée et nos faibles connaissances ?
        Ma seule raison me prouve un être qui a arrangé la matière de ce monde ; mais ma raison est impuissante à me prouver qu’il ait fait cette matière, qu’il l’ait tirée du néant. Tous les sages de l’antiquité, sans aucune exception, ont cru la matière éternelle et subsistante par elle-même. Tout ce que je puis faire sans le secours d’une lumière supérieure, c’est donc de croire que le Dieu de ce monde est aussi éternel et existant par lui-même. Dieu et la matière existent par la nature des choses. D’autres dieux ainsi que d’autres mondes ne subsisteraient-ils pas ? Des nations entières, des écoles très-éclairées ont bien admis deux dieux dans ce monde-ci : l’un la source du bien, l’autre la source du mal. Ils ont admis une guerre interminable entre deux puissances égales. Certes la nature peut plus aisément souffrir dans l’immensité de l’espace plusieurs êtres indépendants, maîtres absolus chacun dans leur étendue, que deux dieux bornés et impuissants dans ce monde, dont l’un ne peut faire le bien, et l’autre ne peut faire le mal.
        Si Dieu et la matière existent de toute éternité, comme l’antiquité l’a cru, voilà deux êtres nécessaires ; or, s’il y a deux êtres nécessaires, il peut y en avoir trente. Ces seuls doutes, qui sont le germe d’une infinité de réflexions, servent au moins à nous convaincre de la faiblesse de notre entendement. Il faut que nous confessions notre ignorance sur la nature de la Divinité avec Cicéron. Nous n’en saurons jamais plus que lui.
        Les écoles ont beau nous dire que Dieu est infini négativement et non privativement, formaliter et non materialiter ; qu’il est le premier, le moyen et le dernier acte ; qu’il est partout sans être dans aucun lieu ; cent pages de commentaires sur de pareilles définitions ne peuvent nous donner la moindre lumière. Nous n’avons ni degré, ni point d’appui pour monter à de telles connaissances. Nous sentons que nous sommes sous la main d’un être invisible : c’est tout, et nous ne pouvons faire un pas au delà. Il y a une témérité insensée à vouloir deviner ce que c’est que cet être, s’il est étendu ou non, s’il existe dans un lieu ou non, comment il existe, comment il opère[4].

        SECTION II [5].

        Je crains toujours de me tromper ; mais tous les monuments me font voir avec évidence que les anciens peuples policés reconnaissaient un Dieu suprême. Il n’y a pas un seul livre, une médaille, un bas-relief, une inscription, où il soit parlé de Junon, de Minerve, de Neptune, de Mars, et des autres dieux, comme d’un être formateur, souverain de toute la nature. Au contraire, les plus anciens livres profanes que nous ayons, Hésiode et Homère, représentent leurZeus comme seul lançant la foudre, comme seul maître des dieux et des hommes ; il punit même les autres dieux ; il attache Junon à une chaîne ; il chasse Apollon du ciel.
        L’ancienne religion des brachmanes, la première qui admit des créatures célestes, la première qui parla de leur rébellion, s’explique d’une manière sublime sur l’unité et la puissance de Dieu, comme nous l’avons vu à l’articleAnge.
        Les Chinois, tout anciens qu’ils sont, ne viennent qu’après les Indiens ! ils ont reconnu un seul Dieu de temps immémorial ; point de dieux subalternes, point de génies ou démons médiateurs entre Dieu et les hommes, point d’oracles, point de dogmes abstraits, point de disputes théologiques chez les lettrés ; l’empereur fut toujours le premier pontife, la religion fut toujours auguste et simple : c’est ainsi que ce vaste empire, quoique subjugué deux fois, s’est toujours conservé dans son intégrité, qu’il a soumis ses vainqueurs à ses lois, et que, malgré les crimes et les malheurs attachés à la race humaine, il est encore l’État le plus florissant de la terre.
        Les mages de Chaldée, les Sabéens, ne reconnaissaient qu’un seul Dieu suprême, et l’adoraient dans les étoiles qui sont son ouvrage.
        Les Persans l’adoraient dans le soleil. La sphère posée sur le frontispice du temple de Memphis était l’emblème d’un Dieu unique et parfait, nommé Knefpar les Égyptiens.
        Le titre de Deus optimus maximus n’a jamais été donné par les Romains qu’au seul Jupiter.
        Hominum sator atque deorum[6].
        On ne peut trop répéter[7] cette grande vérité que nous indiquons ailleurs[8].
        Cette adoration d’un Dieu suprême est confirmée depuis Romulus jusqu’à la destruction entière de l’empire, et à celle de sa religion. Malgré toutes les folies du peuple qui vénérait des dieux secondaires et ridicules, et malgré les épicuriens qui au fond n’en reconnaissaient aucun, il est avéré que les magistrats et les sages adorèrent dans tous les temps un Dieu souverain. 
        Dans le grand nombre de témoignages qui nous restent de cette vérité, je choisirai d’abord celui de Maxime de Tyr, qui florissait sous les Antonins, ces modèles de la vraie piété puisqu’ils l’étaient de l’humanité. Voici ses paroles, dans son discours intitulé De Dieu selon Platon. Le lecteur qui veut s’instruire est prié de les bien peser.
        « Les hommes ont eu la faiblesse de donner à Dieu une figure humaine, parce qu’ils n’avaient rien vu au-dessus de l’homme ; mais il est ridicule de s’imaginer, avec Homère, que Jupiter ou la suprême divinité a les sourcils noirs et les cheveux d’or, et qu’il ne peut les secouer sans ébranler le ciel.
        « Quand on interroge les hommes sur la nature de la Divinité, toutes leurs réponses sont différentes. Cependant, au milieu de cette prodigieuse variété d’opinions, vous trouverez un même sentiment par toute la terre, c’est qu’il n’y a qu’un seul Dieu, qui est le père de tous, etc. »
        Que deviendront, après cet aveu formel et après les discours immortels des Cicéron, des Antonins, des Épictète ; que deviendront, dis-je, les déclamations que tant de pédants ignorants répètent encore aujourd’hui ? À quoi serviront ces éternels reproches d’un polythéisme grossier et d’une idolâtrie puérile, qu’à nous convaincre que ceux qui les font n’ont pas la plus légère connaissance de la saine antiquité ? Ils ont pris les rêveries d’Homère pour la doctrine des sages.
        Faut-il un témoignage encore plus fort et plus expressif ? vous le trouverez dans la lettre de Maxime de Madaure à saint Augustin ; tous deux étaient philosophes et orateurs, du moins ils s’en piquaient : ils s’écrivaient librement ; ils étaient amis autant que peuvent l’être un homme de l’ancienne religion et un de la nouvelle.
        Lisez la lettre de Maxime de Madaure, et la réponse de l’évêque d’Hippone.

        Lettre de Maxime de Madaure[9].

        « Or, qu’il y ait un Dieu souverain qui soit sans commencement, et qui, sans avoir rien engendré de semblable à lui, soit néanmoins le père commun de toutes choses, qui est-ce qui est assez stupide et assez grossier pour en douter ? 
        « C’est celui dont nous adorons sous divers noms la puissance répandue dans toutes les parties du monde. Ainsi, en honorant séparément, par diverses sortes de culte, ce qui est comme ses divers membres, nous l’adorons tout entier... Qu’ils vous conservent ces dieux subalternes, sous le nom desquels et par lesquels, tous tant que nous sommes de mortels sur la terre, nous adorons le père commun des dieux et des hommes, par différentes sortes de culte à la vérité, mais qui, dans leur variété, s’accordent et ne tendent qu’à la même fin ! »
        Qui écrivait cette lettre ? un Numide, un homme du pays d’Alger.

        Réponse d’Augustin.

        « Il y a dans votre place publique deux statues de Mars, nu dans l’une, et armé dans l’autre, et tout auprès, une figure d’un homme, qui, avec trois doigts qu’il avance vers celle de Mars, tient en bride cette divinité malencontreuse à toute la ville... Sur ce que vous me dites que de pareils dieux sont comme les membres du seul véritable Dieu, je vous avertis avec toute la liberté que vous me donnez de prendre bien garde à ne pas tomber dans ces railleries sacriléges : car ce seul Dieu dont vous parlez est, sans doute, celui qui est reconnu de tout le monde, et sur lequel les ignorants conviennent avec les savants, comme quelques anciens ont dit. Or direz-vous que celui dont la force, pour ne pas dire la cruauté, est réprimée par la figure d’un homme mort, soit un membre de celui-là ? Il me serait aisé de vous pousser sur ce sujet, car vous voyez bien ce qu’on pourrait dire contre cela ; mais je me retiens, de peur que vous ne disiez que ce sont les armes de la rhétorique que j’emploie contre vous plutôt que celles de la vérité[10]. »
        Nous ne savons pas ce que signifiaient ces deux statues dont il ne reste aucun vestige ; mais toutes les statues dont Rome était remplie, le Panthéon et tous les temples consacrés à tous les dieux subalternes, et même aux douze grands dieux, n’empêchèrent jamais que Deus optimus maximus, Dieu très-bon et très-grand, ne fût reconnu dans tout l’empire.
        Le malheur des Romains était donc d’avoir ignoré la loi mosaïque, et ensuite d’ignorer la loi des disciples de notre Sauveur Jésus-Christ, de n’avoir pas eu la foi, d’avoir mêlé au culte d’un Dieu suprême le culte de Mars, de Vénus, de Minerve, d’Apollon, qui n’existaient pas, et d’avoir conservé cette religion jusqu’au temps des Théodose. Heureusement les Goths, les Huns, les Vandales, les Hérules, les Lombards, les Francs, qui détruisirent cet empire, se soumirent à la vérité, et jouirent d’un bonheur qui fut refusé aux Scipion, aux Caton, aux Métellus, aux Émile, aux Cicéron, aux Varron, aux Virgile, et aux Horace[11].
        Tous ces grands hommes ont ignoré Jésus-Christ, qu’ils ne pouvaient connaître ; mais ils n’ont point adoré le diable, comme le répètent tous les jours tant de pédants. Comment auraient-ils adoré le diable, puisqu’ils n’en avaient jamais entendu parler ?

        D’une calomnie de Warburton contre Cicéron,
        au sujet d’un dieu suprême.

        Warburton a calomnié Cicéron et l’ancienne Rome[12], ainsi que ses contemporains. Il suppose hardiment que Cicéron a prononcé ces paroles dans son Oraison pour Flaccus : « Il est indigne de la majesté de l’empire d’adorer un seul Dieu. — Majestatem imperii non decuit ut unus tantum Deus colatur. »
        Qui le croirait ? il n’y a pas un mot de cela dans l’Oraison pour Flaccus, ni dans aucun ouvrage de Cicéron. Il s’agit de quelques vexations dont on accusait Flaccus, qui avait exercé la préture dans l’Asie Mineure. Il était secrètement poursuivi par les Juifs, dont Rome était alors inondée : car ils avaient obtenu à force d’argent des priviléges à Rome, dans le temps même que Pompée, après Crassus, ayant pris Jérusalem, avait fait pendre leur roitelet Alexandre, fils d’Aristobule, Flaccus avait défendu qu’on fît passer des espèces d’or et d’argent à Jérusalem, parce que ces monnaies en revenaient altérées, et que le commerce en souffrait ; il avait fait saisir l’or qu’on y portait en fraude. Cet or, dit Cicéron, est encore dans le trésor ; Flaccus s’est conduit avec autant de désintéressement que Pompée.
        Ensuite Cicéron, avec son ironie ordinaire, prononce ces paroles : « Chaque pays à sa religion ; nous avons la nôtre. Lorsque Jérusalem était encore libre, et que les Juifs étaient en paix, ces Juifs n’avaient pas moins en horreur la splendeur de cet empire, la dignité du nom romain, les institutions de nos ancêtres. Aujourd’hui cette nation a fait voir plus que jamais, par la force de ses armes, ce qu’elle doit penser de l’empire romain. Elle nous a montré par sa valeur combien elle est chère aux dieux immortels : elle nous l’a prouvé, en étant vaincue, dispersée, tributaire. — Sua cuique civitati religio est ; nostra nobis. Stantibus Hierosolymis, pacatisque Judæis, tamen istorum religio sacrorum, a splendore hujus imperii, gravitate nominis nostri, majorum institutis, abhorrebat : nunc vero, hoc magis, quod illa gens quid de imperio nostro sentiret, ostendit armis : quam cara diis immortalibus esset, docuit, quod est victa, quod elocata, quod servata. » (Cic.Oratio pro Flacco, cap. xxviii.)
        Il est donc très-faux que jamais ni Cicéron ni aucun Romain ait dit qu’il ne convenait pas à la majesté de l’empire de reconnaître un Dieu suprême. Leur Jupiter, ce Zeus des Grecs, ce Jehova des Phéniciens, fut toujours regardé comme le maître des dieux secondaires : on ne peut trop inculquer cette grande vérité.

        Les Romains ont-il pris tous leurs dieux des Grecs ?

        Les Romains n’auraient-ils pas eu plusieurs dieux qu’ils ne tenaient pas des Grecs ?
        Par exemple, ils ne pouvaient avoir été plagiaires en adorant Cœlum, quand les Grecs adoraient Ouranon ; en s’adressant à Saturnus et à Tellus, quand les Grecs s’adressaient à Gê et à Chronos.
        Ils appelaient Cérès celle que les Grecs nommaient Deo et Demiter.
        Leur Neptune était Poséidon ; leur Vénus était Aphrodite ; leur Junon s’appelait en grec Éra ; leur Proserpine, Coré ; enfin leur favori Mars, Arès ; et leur favorite Bellone, Énio. Il n’y a pas là un nom qui se ressemble.
        Les beaux esprits grecs et romains s’étaient-ils rencontrés, ou les uns avaient-ils pris des autres la chose dont ils déguisaient le nom ?
        Il est assez naturel que les Romains, sans consulter les Grecs, se soient fait des dieux du ciel, du temps, d’un être qui préside à la guerre, à la génération, aux moissons, sans aller demander des dieux en Grèce, comme ensuite ils allèrent leur demander des lois. Quand vous trouvez un nom qui ne ressemble à rien, il paraît juste de le croire originaire du pays.
        Mais Jupiter, le maître de tous les dieux, n’est-il pas un mot appartenant à toutes les nations, depuis l’Euphrate jusqu’au Tibre ? C’était Jow, Jovis, chez les premiers Romains ; Zeus, chez les Grecs ; Jehova, chez les Phéniciens, les Syriens, les Égyptiens.
        Cette ressemblance ne paraît-elle pas servir à confirmer que tous ces peuples avaient la connaissance de l’Être suprême ? connaissance confuse, à la vérité ; mais quel homme peut l’avoir distincte ?

        SECTION III [13].

        Examen de Spinosa[14].

        Spinosa ne peut s’empêcher d’admettre une intelligence agissante dans la matière, et faisant un tout avec elle.
        « Je dois conclure, dit-il [15], que l’Être absolu n’est ni pensée ni étendue, exclusivement l’un de l’autre, mais que l’étendue et la pensée sont les attributs nécessaires de l’Être absolu. »
        C’est en quoi il paraît différer de tous les athées de l’antiquité, Ocellus Lucanus, Héraclite, Démocrite, Leucippe, Straton, Épicure, Pythagore, Diagore, Zénon d’Élée, Anaximandre, et tant d’autres. Il en diffère surtout par sa méthode, qu’il avait entièrement puisée dans la lecture de Descartes, dont il a imité jusqu’au style.
        Ce qui étonnera surtout la foule de ceux qui crient : Spinosa ! Spinosa ! et qui ne l’ont jamais lu, c’est sa déclaration suivante. Il ne la fait pas pour éblouir les hommes, pour apaiser des théologiens, pour se donner des protecteurs, pour désarmer un parti ; il parle en philosophe sans se nommer, sans s’afficher ; il s’exprime en latin pour être entendu d’un très-petit nombre. Voici sa profession de foi.

        Profession de foi de Spinosa.

        « Si je concluais aussi que l’idée de Dieu, comprise sous celle de l’infinité de l’univers[16], me dispense de l’obéissance, de l’amour et du culte, je ferais encore un plus pernicieux usage de ma raison : car il m’est évident que les lois que j’ai reçues, non par le rapport ou l’entremise des autres hommes, mais immédiatement de lui, sont celles que la lumière naturelle me fait connaître pour véritables guides d’une conduite raisonnable. Si je manquais d’obéissance à cet égard, je pécherais non-seulement contre le principe de mon être et contre la société de mes pareils, mais contre moi-même, en me privant du plus solide avantage de mon existence. Il est vrai que cette obéissance ne m’engage qu’aux devoirs de mon état, et qu’elle me fait envisager tout le reste comme des pratiques frivoles, inventées superstitieusement, ou pour l’utilité de ceux qui les ont instituées.
        « À l’égard de l’amour de Dieu, loin que cette idée le puisse affaiblir, j’estime qu’aucune autre n’est plus propre à l’augmenter, puisqu’elle me fait connaître que Dieu est intime à mon être ; qu’il me donne l’existence et toutes mes propriétés ; mais qu’il me les donne libéralement, sans reproche, sans intérêt, sans m’assujettir à autre chose qu’à ma propre nature. Elle bannit la crainte, l’inquiétude, la défiance, et tous les défauts d’un amour vulgaire ou intéressé. Elle me fait sentir que c’est un bien que je ne puis perdre, et que je possède d’autant mieux que je le connais et que je l’aime. »
        Est-ce le vertueux et tendre Fénelon, est-ce Spinosa qui a écrit ces pensées ? Comment deux hommes si opposés l’un à l’autre ont-ils pu se rencontrer dans l’idée d’aimer Dieu pour lui-même, avec des notions de Dieu si différentes ? (Voyez Amour de Dieu.)
        Il le faut avouer ; ils allaient tous deux au même but, l’un en chrétien, l’autre en homme qui avait le malheur de ne le pas être : le saint archevêque, en philosophe persuadé que Dieu est distingué de la nature ; l’autre, en disciple très-égaré de Descartes, qui s’imaginait que Dieu est la nature entière. 
        Le premier était orthodoxe, le second se trompait, j’en dois convenir ; mais tous deux étaient dans la bonne foi, tous deux estimables dans leur sincérité comme dans leurs mœurs douces et simples, quoiqu’il n’y ait eu d’ailleurs nul rapport entre l’imitateur de l’Odyssée et un cartésien sec, hérissé d’arguments ; entre un très-bel esprit de la cour de Louis XIV, revêtu de ce qu’on nomme unegrande dignité, et un pauvre Juif déjudaïsé, vivant avec trois cents florins de rente[17] dans l’obscurité la plus profonde.
        S’il est entre eux quelque ressemblance, c’est que Fénelon fut accusé devant le sanhédrin de la nouvelle loi, et l’autre devant une synagogue sans pouvoir comme sans raison ; mais l’un se soumit, et l’autre se révolta.

        Du fondement de la philosophie de Spinosa.

        Le grand dialecticien Bayle a réfuté Spinosa[18]. Ce système n’est donc pas démontré comme une proposition d’Euclide. S’il l’était, on ne saurait le combattre. Il est donc au moins obscur.
        J’ai toujours eu quelque soupçon que Spinosa, avec sa substance universelle, ses modes et ses accidents, avait entendu autre chose que ce que Bayle entend, et que par conséquent Bayle peut avoir eu raison sans avoir confondu Spinosa. J’ai toujours cru surtout que Spinosa ne s’entendait pas souvent lui-même, et que c’est la principale raison pour laquelle on ne l’a pas entendu.
        Il me semble qu’on pourrait battre les remparts du spinosisme par un côté que Bayle a négligé. Spinosa pense qu’il ne peut exister qu’une seule substance ; et il paraît par tout son livre qu’il se fonde sur la méprise de Descartes, que tout est plein. Or il est aussi faux que tout soit plein qu’il est faux que tout soit vide. Il est démontré aujourd’hui que le mouvement est aussi impossible dans le plein absolu qu’il est impossible que, dans une balance égale, un poids de deux livres élève un poids de quatre.
        Or si tous les mouvements exigent absolument des espaces vides, que deviendra la substance unique de Spinosa ? comment la substance d’une étoile, entre laquelle et nous est un espace vide si immense, sera-t-elle précisément la substance de notre terre, la substance de moi-même[19] la substance d’une mouche mangée par une araignée ?
        Je me trompe peut-être ; mais je n’ai jamais conçu comment Spinosa, admettant une substance infinie dont la pensée et la matière sont les deux modalités, admettant la substance, qu’il appelle Dieu, et dont tout ce que nous voyons est mode ou accident, a pu cependant rejeter les causes finales. Si cet être infini, universel, pense, comment n’aurait-il pas des desseins ? s’il a des desseins, comment n’aurait-il pas une volonté ? Nous sommes, dit Spinosa, des modes de cet être absolu, nécessaire, infini. Je dis à Spinosa : Nous voulons, nous avons des desseins, nous qui ne sommes que des modes : donc cet être infini, nécessaire, absolu, ne peut en être privé ; donc il a volonté, desseins, puissance.
        Je sais bien que plusieurs philosophes, et surtout Lucrèce, ont nié les causes finales ; et je sais que Lucrèce, quoique peu châtié, est un très-grand poëte dans ses descriptions et dans sa morale ; mais en philosophie, il me paraît, je l’avoue, fort au-dessous d’un portier de collége et d’un bedeau de paroisse. Affirmer que ni l’œil n’est fait pour voir, ni l’oreille pour entendre, ni l’estomac pour digérer, n’est-ce pas là la plus énorme absurdité, la plus révoltante folie qui soit jamais tombée dans l’esprit humain ? Tout douteur que je suis, cette démence me paraît évidente, et je le dis.
        Pour moi, je ne vois dans la nature, comme dans les arts, que des causes finales ; et je crois un pommier fait pour porter des pommes, comme je crois une montre faite pour marquer l’heure.
        Je dois avertir ici que si Spinosa dans plusieurs endroits de ses ouvrages se moque des causes finales, il les reconnaît plus expressément que personne dans sa première partie de l’Être en général et en particulier.
        Voici ses paroles :
        « Qu’il me soit permis de m’arrêter ici quelque instant[20] pour admirer la merveilleuse dispensation de la nature, laquelle ayant enrichi la constitution de l’homme de tous les ressorts nécessaires pour prolonger jusqu’à certain terme la durée de sa fragile existence, et pour animer la connaissance qu’il a de lui-même par celle d’une infinité de choses éloignées, semble avoir exprès négligé de lui donner des moyens pour bien connaître celles dont il est obligé de faire un usage plus ordinaire, et même les individus de sa propre espèce. Cependant, à le bien prendre, c’est moins l’effet d’un refus que celui d’une extrême libéralité, puisque s’il y avait quelque être intelligent qui en pût pénétrer un autre contre son gré, il jouirait d’un tel avantage au-dessus de lui que, par cela même, il serait exclu de sa société ; au lieu que, dans l’état présent, chaque individu, jouissant de lui-même avec une pleine indépendance, ne se communique qu’autant qu’il lui convient. »
        Que conclurai-je de là ? que Spinosa se contredit souvent ; qu’il n’avait pas toujours des idées nettes ; que dans le grand naufrage des systèmes il se sauvait tantôt sur une planche, tantôt sur une autre ; qu’il ressemblait, par cette faiblesse, à Malebranche, à Arnauld, à Bossuet, à Claude, qui se sont contredits quelquefois dans leurs disputes ; qu’il était comme tant de métaphysiciens et de théologiens. Je conclurai que je dois me défier à plus forte raison de toutes mes idées en métaphysique ; que je suis un animal très-faible, marchant sur des sables mouvants qui se dérobent continuellement sous moi, et qu’il n’y a peut-être rien de si fou que de croire avoir toujours raison.
        Vous êtes très-confus, Baruch[21] Spinosa ; mais êtes-vous aussi dangereux qu’on le dit ? Je soutiens que non : et ma raison, c’est que vous êtes confus, que vous avez écrit en mauvais latin, et qu’il n’y a pas dix personnes en Europe qui vous lisent d’un bout à l’autre, quoiqu’on vous ait traduit en français. Quel est l’auteur dangereux ? c’est celui qui est lu par les oisifs de la cour et par les dames.

        SECTION IV [22].

        Du système de la nature [23].

        L’auteur du Système de la nature a eu l’avantage de se faire lire des savants, des ignorants, des femmes ; il a donc dans le style des mérites que n’avait pas Spinosa : souvent de la clarté, quelquefois de l’éloquence, quoiqu’on puisse lui reprocher de répéter, de déclamer, et de se contredire comme tous les autres. Pour le fond des choses, il faut s’en défier très-souvent en physique et en morale. Il s’agit ici de l’intérêt du genre humain. Examinons donc si sa doctrine est vraie et utile, et soyons courts si nous pouvons.
        [24] « L’ordre et le désordre n’existent point, etc. »
        Quoi ! en physique un enfant né aveugle, ou privé de ses jambes, un monstre n’est pas contraire à la nature de l’espèce ? N’est-ce pas la régularité ordinaire de la nature qui fait l’ordre, et l’irrégularité qui est le désordre ? N’est-ce pas un très-grand dérangement, un désordre funeste, qu’un enfant à qui la nature a donné la faim, et a bouché l’œsophage ? Les évacuations de toute espèce sont nécessaires, et souvent les conduits manquent d’orifices : on est obligé d’y remédier : ce désordre a sa cause, sans doute. Point d’effet sans cause ; mais c’est un effet très-désordonné.
        L’assassinat de son ami, de son frère, n’est-il pas un désordre horrible en morale ? Les calomnies d’un Garasse, d’un Le Tellier, d’un Doucin, contre des jansénistes, et celles des jansénistes contre des jésuites ; les impostures des Patouillet et Paulian ne sont-elles pas de petits désordres ? La Saint-Barthélemy, les massacres d’Irlande, etc., etc., etc, ne sont-ils pas des désordres exécrables ? Ce crime a sa cause dans des passions ; mais l’effet est exécrable ; la cause est fatale ; ce désordre fait frémir. Reste à découvrir, si l’on peut, l’origine de ce désordre ; mais il existe.
        [25] « L’expérience prouve que les matières que nous regardons comme inertes et mortes prennent de l’action, de l’intelligence, de la vie, quand elles sont combinées d’une certaine façon. »
        C’est là précisément la difficulté. Comment un germe parvient-il à la vie ? l’auteur et le lecteur n’en savent rien. De là les deux volumes du Système ; et tous les systèmes du monde ne sont-ils pas des rêves ?
        [26] « Il faudrait définir la vie, et c’est ce que j’estime impossible. »
        Cette définition n’est-elle pas très-aisée, très-commune ? la vie n’est-elle pas organisation avec sentiment ? Mais que vous teniez ces deux propriétés du mouvement seul de la matière, c’est ce dont il est impossible de donner une preuve ; et si on ne peut le prouver, pourquoi l’affirmer ? pourquoi dire tout haut : Je sais, quand on se dit tout bas : J’ignore ?
        [27] « L’on demandera ce que c’est que l’homme, etc. »
        Cet article n’est pas assurément plus clair que les plus obscurs de Spinosa, et bien des lecteurs s’indigneront de ce ton si décisif que l’on prend sans rien expliquer.
        [28] « La matière est éternelle et nécessaire ; mais ses formes et ses combinaisons sont passagères et contingentes, etc. »
        Il est difficile de comprendre comment la matière étant nécessaire, et aucun être libre n’existant, selon l’auteur, il y aurait quelque chose de contingent. On entend par contingence ce qui peut être et ne pas être ; mais tout devant être d’une nécessité absolue, toute manière d’être, qu’il appelle ici mal à proposcontingent, est d’une nécessité aussi absolue que l’être même. C’est là où l’on se trouve encore plongé dans un labyrinthe où l’on ne voit point d’issue.
        Lorsqu’on ose assurer qu’il n’y a point de Dieu, que la matière agit par elle-même, par une nécessité éternelle, il faut le démontrer comme une proposition d’Euclide, sans quoi vous n’appuyez votre système que sur un peut-être. Quel fondement pour la chose qui intéresse le plus le genre humain !
        [29] « Si l’homme d’après sa nature est forcé d’aimer son bien-être, il est forcé d’en aimer les moyens. II serait inutile et peut-être injuste de demander à un homme d’être vertueux, s’il ne peut l’être sans se rendre malheureux. Dès que le vice le rend heureux, il doit aimer le vice. »
        Cette maxime est encore plus exécrable en morale que les autres ne sont fausses en physique. Quand il serait vrai qu’un homme ne pourrait être vertueux sans souffrir, il faudrait l’encourager à l’être. La proposition de l’auteur serait visiblement la ruine de la société. D’ailleurs, comment saura-t-il qu’on ne peut être heureux sans avoir des vices ? n’est-il pas au contraire prouvé par l’expérience que la satisfaction de les avoir domptés est cent fois plus grande que le plaisir d’y avoir succombé : plaisir toujours empoisonné, plaisir qui mène au malheur ? On acquiert, en domptant ses vices, la tranquillité, le témoignage consolant de sa conscience ; on perd, en s’y livrant, son repos, sa santé ; onrisque tout. Aussi l’auteur lui-même en vingt endroits veut qu’on sacrifie tout à la vertu ; et il n’avance cette proposition que pour donner dans son système une nouvelle preuve de la nécessité d’être vertueux.
        [30] « Ceux qui rejettent avec tant de raison les idées innées auraient dû sentir que cette intelligence ineffable que l’on place au gouvernail du monde, et dont nos sens ne peuvent constater ni l’existence ni les qualités, est un être de raison. »
        En vérité, de ce que nous n’avons point d’idées innées, comment s’ensuit-il qu’il n’y a point de Dieu ? cette conséquence n’est-elle pas absurde ? y a-t-il quelque contradiction à dire que Dieu nous donne des idées par nos sens ? n’est-il pas au contraire de la plus grande évidence que s’il est un être tout-puissant dont nous tenons la vie, nous lui devons nos idées et nos sens comme tout le reste ? Il faudrait avoir prouvé auparavant que Dieu n’existe pas, et c’est ce que l’auteur n’a point fait ; c’est même ce qu’il n’a pas encore tenté de faire jusqu’à cette page du chapitre X.
        Dans la crainte de fatiguer les lecteurs par l’examen de tous ces morceaux détachés, je viens au fondement du livre, et à l’erreur étonnante sur laquelle il a élevé son système. Je dois absolument répéter ici ce qu’on a dit ailleurs.

        Histoire des anguilles sur lesquelles est fondé le système.

        Il y avait en France, vers l’an 1750, un jésuite anglais nommé Needham[31], déguisé en séculier, qui servait alors de précepteur au neveu de M. Dillon, archevêque de Toulouse. Cet homme faisait des expériences de physique, et surtout de chimie.
        Après avoir mis de la farine de seigle ergoté dans des bouteilles bien bouchées, et du jus de mouton bouilli dans d’autres bouteilles, il crut que son jus de mouton et son seigle avaient fait naître des anguilles, lesquelles même en reproduisaient bientôt d’autres, et qu’ainsi une race d’anguilles se formait indifféremment d’un jus de viande ou d’un grain de seigle.
        Un physicien qui avait de la réputation ne douta pas que ce Needham ne fût un profond athée. Il conclut que puisque l’on faisait des anguilles avec de la farine de seigle, on pouvait faire des hommes avec de la farine de froment ; que la nature et la chimie produisaient tout, et qu’il était démontré qu’on peut se passer d’un Dieu formateur de toutes choses.
        Cette propriété de la farine trompa aisément un homme[32]malheureusement égaré alors dans des idées qui doivent faire trembler pour la faiblesse de l’esprit humain. Il voulait creuser un trou jusqu’au centre de la terre pour voir le feu central, disséquer des Patagons pour connaître la nature de l’âme, enduire les malades de poix résine pour les empêcher de transpirer, exalter son âme pour prédire l’avenir. Si on ajoutait qu’il fut encore plus malheureux en cherchant à opprimer deux de ses confrères, cela ne ferait pas d’honneur à l’athéisme, et servirait seulement à nous faire rentrer en nous-mêmes avec confusion.
        Il est bien étrange que des hommes, en niant un créateur, se soient attribué le pouvoir de créer des anguilles.
        Ce qu’il y a de plus déplorable, c’est que des physiciens plus instruits adoptèrent le ridicule système du jésuite Needham, et le joignirent à celui de Maillet, qui prétendait que l’Océan avait formé les Pyrénées et les Alpes, et que les hommes étaient originairement des marsouins dont la queue fourchue se changea en cuisses et en jambes dans la suite des temps, ainsi que nous l’avons dit[33]. De telles imaginations peuvent être mises avec les anguilles formées par la farine.
        Il n’y a pas longtemps qu’on assura qu’à Bruxelles un lapin avait fait une demi-douzaine de lapereaux à une poule. 
        Cette transmutation de farine et de jus de mouton en anguilles fut démontrée aussi fausse et aussi ridicule qu’elle l’est en effet, par M. Spalanzani, un peu meilleur observateur que Needham[34].
        On n’avait pas besoin même de ces observations pour démontrer l’extravagance d’une illusion si palpable. Bientôt les anguilles de Needham allèrent trouver la poule de Bruxelles.
        Cependant, en 1768, le traducteur exact, élégant et judicieux de Lucrèce[35] se laissa surprendre au point que non-seulement il rapporte dans ses notes du livre VIII, page 361, les prétendues expériences de Needham, mais qu’il fait ce qu’il peut pour en constater la validité.
        Voilà donc le nouveau fondement du Système de la nature. L’auteur, dès le second chapitre, s’exprime ainsi :
        « [36] En humectant de la farine avec de l’eau, et en renfermant ce mélange, on trouve au bout de quelque temps, à l’aide du microscope, qu’il a produit des êtres organisés dont on croyait la farine et l’eau incapables. C’est ainsi que la nature inanimée peut passer à la vie, qui n’est elle-même qu’un assemblage de mouvements. »
        Quand cette sottise inouïe serait vraie, je ne vois pas, à raisonner rigoureusement, qu’elle prouvât qu’il n’y a point de Dieu : car il se pourrait très-bien qu’il y eût un être suprême, intelligent et puissant, qui, ayant formé le soleil et tous les astres, daignât former aussi des animalcules sans germe. Il n’y a point là de contradiction dans les termes. Il faudrait chercher ailleurs une preuve démonstrative que Dieu n’existe pas, et c’est ce qu’assurément personne n’a trouvé ni ne trouvera.
        L’auteur traite avec mépris les causes finales, parce que c’est un argument rebattu ; mais cet argument si méprisé est de Cicéron et de Newton. Il pourrait par cela seul faire entrer les athées en quelque défiance d’eux-mêmes. Le nombre est assez grand des sages qui, en observant le cours des astres et l’art prodigieux qui règne dans la structure des animaux et des végétaux, reconnaissent une main puissante qui opère ces continuelles merveilles. 
        L’auteur prétend que la matière aveugle et sans choix produit des animaux intelligents. Produire sans intelligence des êtres qui en ont ! cela est-il concevable ? ce système est-il appuyé sur la moindre vraisemblance ? Une opinion si contradictoire exigerait des preuves aussi étonnantes qu’elle-même. L’auteur n’en donne aucune ; il ne prouve jamais rien, et il affirme tout ce qu’il avance. Quel chaos ! quelle confusion ! mais quelle témérité !
        Spinosa du moins avouait une intelligence agissante dans ce grand tout qui constituait la nature ; il y avait là de la philosophie. Mais je suis forcé de dire que je n’en trouve aucune dans le nouveau système.
        La matière est étendue, solide, gravitante, divisible ; j’ai tout cela aussi bien que cette pierre. Mais a-t-on jamais vu une pierre sentante et pensante ? Si je suis étendu, solide, divisible : je le dois à la matière. Mais j’ai sensations et pensées : à qui le dois-je ? ce n’est pas à de l’eau, à de la fange ; il est vraisemblable que c’est à quelque chose de plus puissant que moi. C’est à la combinaison seule des éléments, me dites-vous. Prouvez-le-moi donc ; faites-moi donc voir nettement qu’une cause intelligente ne peut m’avoir donné l’intelligence. Voilà où vous êtes réduit.
        L’auteur combat avec succès le dieu des scolastiques, un dieu composé de qualités discordantes, un dieu auquel on donne, comme à ceux d’Homère, les passions des hommes ; un dieu capricieux, inconstant, vindicatif, inconséquent, absurde ; mais il ne peut combattre le Dieu des sages. Les sages, en contemplant la nature, admettent un pouvoir intelligent et suprême. Il est peut-être impossible à la raison humaine, destituée du secours divin, de faire un pas plus avant.
        L’auteur demande où réside cet être ; et de ce que personne sans être infini ne peut dire où il réside, il conclut qu’il n’existe pas. Cela n’est pas philosophique : car de ce que nous ne pouvons dire où est la cause d’un effet, nous ne devons pas conclure qu’il n’y a point de cause. Si vous n’aviez jamais vu de canonniers, et que vous vissiez l’effet d’une batterie de canon, vous ne devriez pas dire : Elle agit toute seule par sa propre vertu.
        Ne tient-il donc qu’à dire : Il n’y a point de Dieu, pour qu’on vous en croie sur votre parole ?
        Enfin sa grande objection est dans les malheurs et dans les crimes du genre humain : objection aussi ancienne que philosophique ; objection commune, mais fatale et terrible, à laquelle on ne trouve de réponse que dans l’espérance d’une vie meilleure. Et quelle est encore cette espérance ? nous n’en pouvons avoir aucune certitude par la raison. Mais j’ose dire que quand il nous est prouvé qu’un vaste édifice, construit avec le plus grand art, est bâti par un architecte quel qu’il soit, nous devons croire à cet architecte quand même l’édifice serait teint de notre sang, souillé de nos crimes, et qu’il nous écraserait par sa chute. Je n’examine pas encore si l’architecte est bon ; si je dois être satisfait de son édifice ; si je dois en sortir plutôt que d’y demeurer ; si ceux qui sont logés comme moi dans cette maison pour quelques jours en sont contents : j’examine seulement s’il est vrai qu’il y ait un architecte, ou si cette maison, remplie de tant de beaux appartements et de vilains galetas, s’est bâtie toute seule.

        SECTION V [37].

        De la nécessité de croire un être suprême.

        Le grand objet, le grand intérêt, ce me semble, n’est pas d’argumenter en métaphysique, mais de peser s’il faut, pour le bien commun de nous autres animaux misérables et pensants, admettre un Dieu rémunérateur et vengeur, qui nous serve à la fois de frein et de consolation, ou rejeter cette idée en nous abandonnant à nos calamités sans espérances, et à nos crimes sans remords.
        Hobbes dit que si dans une république où l’on ne reconnaîtrait point de Dieu, quelque citoyen en proposait un, il le ferait pendre.
        Il entendait apparemment, par cette étrange exagération, un citoyen qui voudrait dominer au nom de Dieu, un charlatan qui voudrait se faire tyran. Nous entendons des citoyens qui, sentant la faiblesse humaine, sa perversité et sa misère, cherchent un point fixe pour assurer leur morale, et un appui qui les soutienne dans les langueurs et dans les horreurs de cette vie.
        Depuis Job jusqu’à nous, un très-grand nombre d’hommes a maudit son existence ; nous avons donc un besoin perpétuel de consolation et d’espoir. Votre philosophie nous en prive. La fable de Pandore valait mieux, elle nous laissait l’espérance, et vous nous la ravissez ! La philosophie, selon vous, ne fournit acune preuve d’un bonheur à venir. Non ; mais vous n’avez aucune démonstration du contraire. Il se peut qu’il y ait en nous une monade indestructible qui sente et qui pense, sans que nous sachions le moins du monde comment cette monade est faite. La raison ne s’oppose point absolument à cette idée, quoique la raison seule ne la prouve pas. Cette opinion n’a-t-elle pas un prodigieux avantage sur la vôtre ? La mienne est utile au genre humain, la vôtre est funeste ; elle peut, quoi que vous en disiez, encourager les Néron, les Alexandre VI, et les Cartouche ; la mienne peut les réprimer.
        Marc-Antonin, Épictète, croyaient que leur monade, de quelque espèce qu’elle fût, se rejoindrait à la monade du grand Être ; et ils furent les plus vertueux des hommes.
        Dans le doute où nous sommes tous deux, je ne vous dis pas avec Pascal :Prenez le plus sûr. Il n’y a rien de sûr dans l’incertitude. Il ne s’agit pas ici de parier, mais d’examiner : il faut juger, et notre volonté ne détermine pas notre jugement. Je ne vous propose pas de croire des choses extravagantes pour vous tirer d’embarras ; je ne vous dis pas : Allez à la Mecque baiser la pierre noire pour vous instruire ; tenez une queue de vache à la main ; affublez-vous d’un scapulaire, soyez imbécile et fanatique pour acquérir la faveur de l’Être des êtres. Je vous dis : Continuez à cultiver la vertu, à être bienfaisant, à regardez toute superstition avec horreur ou avec pitié ; mais adorez avec moi le dessein qui se manifeste dans toute la nature, et par conséquent l’auteur de ce dessein, la cause primordiale et finale de tout ; espérez avec moi que notre monade qui raisonne sur le grand Être éternel pourra être heureuse par ce grand Être même. Il n’y a point là de contradiction. Vous ne m’en démontrerez pas l’impossibilité ; de même que je ne puis vous démontrer mathématiquement que la chose est ainsi. Nous ne raisonnons guère en métaphysique que sur des probabilités ; nous nageons tous dans une mer dont nous n’avons jamais vu le rivage. Malheur à ceux qui se battent en nageant ! Abordera qui pourra ; mais celui qui me crie : Vous nagez en vain, il n’y a point de port, me décourage et m’ôte toutes mes forces.
        De quoi s’agit il dans notre dispute ? de consoler notre malheureuse existence. Qui la console ? vous, ou moi ?
        Vous avouez vous-même, dans quelques endroits de votre ouvrage, que la croyance d’un Dieu a retenu quelques hommes sur le bord du crime : cet aveu me suffit. Quand cette opinion n’aurait prévenu que dix assassinats, dix calomnies, dix jugements iniques sur la terre, je tiens que la terre entière doit l’embrasser.
        La religion, dites-vous, a produit des milliasses de forfaits ; dites la superstition, qui règne sur notre triste globe : elle est la plus cruelle ennemie de l’adoration pure qu’on doit à l’Être suprême. Détestons ce monstre qui a toujours déchiré le sein de sa mère : ceux qui le combattent sont les bienfaiteurs du genre humain ; c’est un serpent qui entoure la religion de ses replis : il faut lui écraser la tête sans blesser celle qu’il infecte et qu’il dévore.
        Vous craignez « qu’en adorant Dieu on ne redevienne bientôt superstitieux et fanatique » ; mais n’est-il pas à craindre qu’en le niant on ne s’abandonne aux passions les plus atroces et aux crimes les plus affreux ? Entre ces deux excès, n’y a-t-il pas un milieu très-raisonnable ? Où est l’asile entre ces deux écueils ? le voici : Dieu, et des lois sages.
        Vous affirmez qu’il n’y a qu’un pas de l’adoration à la superstition. Il y a l’infini pour les esprits bien faits : et ils sont aujourd’hui en grand nombre ; ils sont à la tête des nations, ils influent sur les mœurs publiques ; et d’année en année le fanatisme, qui couvrait la terre, se voit enlever ses détestables usurpations.
        Je répondrai encore un mot à vos paroles de la page 223. « Si l’on présume des rapports entre l’homme et cet être incroyable, il faudra lui élever des autels, lui faire des présents, etc ; si l’on ne conçoit rien à cet être, il faudra s’en rapporter à des prêtres qui... etc., etc., etc. » Le grand mal de s’assembler aux temps des moissons pour remercier Dieu du pain qu’il nous a donné ! Qui vous dit de faire des présents à Dieu ? l’idée en est ridicule ; mais où est le mal de charger un citoyen, qu’on appellera vieillard ou prêtre, de rendre des actions de grâces à la Divinité au nom des autres citoyens, pourvu que ce prêtre ne soit pas un Grégoire VII qui marche sur la tête des rois, ou un Alexandre VI, souillant par un inceste le sein de sa fille, qu’il a engendrée par un stupre, et assassinant, empoisonnant, à l’aide de son bâtard, presque tous les princes ses voisins ; pourvu que dans une paroisse ce prêtre ne soit pas un fripon volant dans la poche des pénitents qu’il confesse[38] et employant cet argent à séduire les petites filles qu’il catéchise ; pourvu que ce prêtre ne soit pas un Le Tellier[39], qui met tout un royaume en combustion par des fourberies dignes du pilori ; un Warburton, qui viole les lois de la société en manifestant les papiers secrets d’un membre du parlement pour le perdre, et qui calomnie quiconque n’est pas de son avis ? Ces derniers cas sont rares. L’état du sacerdoce est un frein qui force à la bienséance.
        Un sot prêtre excite le mépris ; un mauvais prêtre inspire l’horreur ; un bon prêtre, doux, pieux, sans susperstition, charitable, tolérant, est un homme qu’on doit chérir et respecter. Vous craignez l’abus, et moi aussi. Unissons-nous pour le prévenir ; mais ne condamnons pas l’usage quand il est utile à la société, quand il n’est pas perverti par le fanatisme, ou par la méchanceté frauduleuse.
        J’ai une chose très-importante à vous dire. Je suis persuadé que vous êtes dans une grande erreur ; mais je suis également convaincu que vous vous trompez en honnête homme. Vous voulez qu’on soit vertueux, même sans Dieu, quoique vous ayez dit malheureusement que « dès que le vice rend l’homme heureux, il doit aimer le vice » ; proposition affreuse que vos amis auraient dû vous faire effacer. Partout ailleurs vous inspirez la probité. Cette dispute philosophique ne sera qu’entre vous et quelques philosophes répandus dans l’Europe : le reste de la terre n’en entendra point parler ; le peuple ne nous lit pas. Si quelque théologien voulait vous persécuter, il serait un méchant, il serait un imprudent qui ne servirait qu’à vous affermir et à faire de nouveaux athées.
        Vous avez tort ; mais les Grecs n’ont point persécuté Épicure, les Romains n’ont point persécuté Lucrèce. Vous avez tort ; mais il faut respecter votre génie et votre vertu, en vous réfutant de toutes ses forces.
        Le plus bel hommage, à mon gré, qu’on puisse rendre à Dieu, c’est de prendre sa défense sans colère ; comme le plus indigne portrait qu’on puisse faire de lui est de le peindre vindicatif et furieux. Il est la vérité même : la vérité est sans passions. C’est être disciple de Dieu que de l’annoncer d’un cœur doux et d’un esprit inaltérable. 
        Je pense avec vous que le fanatisme est un monstre mille fois plus dangereux que l’athéisme philosophique. Spinosa n’a pas commis une seule mauvaise action : Chastel et Ravaillac, tous deux dévots, assassinèrent Henri IV.
        L’athée de cabinet est presque toujours un philosophe tranquille, le fanatique est toujours turbulent ; mais l’athée de cour, le prince athée pourrait être le fléau du genre humain. Borgia et ses semblables ont fait presque autant de mal que les fanatiques de Munster et des Cévennes, je dis les fanatiques des deux partis. Le malheur des athées de cabinet est de faire des athées de cour. C’est Chiron qui élève Achille ; il le nourrit de moelle de lion. Un jour Achille traînera le corps d’Hector autour des murailles de Troie, et immolera douze captifs innocents à sa vengeance.
        Dieu nous garde d’un abominable prêtre[40] qui hache un roi en morceaux avec son couperet sacré, ou de celui qui, le casque en tête et la cuirasse sur le dos, à l’âge de soixante et dix ans[41], ose signer de ses trois doigts ensanglantés la ridicule excommunication d’un roi de France, ou de... ou de... ou de... !
        Mais que Dieu nous préserve aussi d’un despote colère et barbare qui, ne croyant point un Dieu, serait son dieu à lui-même ; qui se rendrait indigne de sa place sacrée, en foulant aux pieds les devoirs que cette place impose ; qui sacrifierait sans remords ses amis, ses parents, ses serviteurs, son peuple, à ses passions ! Ces deux tigres, l’un tondu, l’autre couronné, sont également à craindre. Par quel frein pourrons-nous les retenir ? etc., etc.
        Si l’idée d’un Dieu auquel nos âmes peuvent se rejoindre a fait des Titus, des Trajan, des Antonins, des Marc-Aurèle, et ces grands empereurs chinois dont la mémoire est si précieuse dans le second des plus anciens et des plus vastes empires du monde, ces exemples suffisent pour ma cause, et ma cause est celle de tous les hommes.
        Je ne crois pas que dans toute l’Europe il y ait un seul homme d’État, un seul homme un peu versé dans les affaires du monde, qui n’ait le plus profond mépris pour toutes les légendes dont nous avons été inondés plus que nous le sommes aujourd’hui de brochures. Si la religion n’enfante plus de guerres civiles, c’est à la philosophie seule qu’on en est redevable : les disputes théologiques commencent à être regardées du même œil que les querelles de Gilles et de Pierrot à la foire. Une usurpation également odieuse et ridicule, fondée d’un côté sur la fraude, et de l’autre sur la bêtise, est minée chaque instant par la raison, qui établit son règne. La bulle in Cœna Domini, le chef-d’œuvre de l’insolence et de la folie, n’ose plus paraître dans Rome même. Si un régiment de moines fait la moindre évolution contre les lois de l’État, il est cassé sur-le-champ. Mais quoi ! parce qu’on a chassé les jésuites faut-il chasser Dieu ? Au contraire, il faut l’en aimer davantage.

        SECTION VI [42].

        Sous l’empire d’Arcadius, Logomacos, théologal de Constantinople, alla en Scythie, et s’arrêta au pied du Caucase, dans les fertiles plaines de Zéphirim, sur les frontières de la Colchide. Le bon vieillard Dondindac était dans sa grande salle basse, entre sa grande bergerie et sa vaste grange ; il était à genoux avec sa femme, ses cinq fils et ses cinq filles, ses parents et ses valets, et tous chantaient les louanges de Dieu après un léger repas. « Que fais-tu là, idolâtre? lui dit Logomacos. — Je ne suis point idolâtre, dit Dondindac — Il faut bien que tu sois idolâtre, dit Logomacos, puisque tu n’es pas Grec. Çà, dis-moi, que chantais-tu dans ton barbare jargon de Scythie? — Toutes les langues sont égales aux oreilles de Dieu, répondit le Scythe ; nous chantions ses louanges. — Voilà qui est bien extraordinaire, reprit le théologal, une famille scythe qui prie Dieu sans avoir été instruite par nous ! » Il engagea bientôt une conversation avec le Scythe Dondindac : car le théologal savait un peu de scythe, et l’autre un peu de grec. On a retrouvé cette conversation dans un manuscrit conservé dans la bibliothèque de Constantinople.

        Logomacos.
        Voyons si tu sais ton catéchisme. Pourquoi pries-tu Dieu ?

        Dondindac.
        C’est qu’il est juste d’adorer l’Être suprême, de qui nous tenons tout.

        Logomacos.
        Pas mal pour un barbare ! Et que lui demandes-tu ?

        Dondindac.
        Je le remercie des biens dont je jouis, et même des maux dans lesquels il m’éprouve ; mais je me garde bien de lui rien demander ; il sait mieux que nous ce qu’il nous faut, et je craindrais d’ailleurs de demander du beau temps quand mon voisin demanderait de la pluie.

        Logomacos.
        Ah ! je me doutais bien qu’il allait dire quelque sottise. Reprenons les choses de plus haut. Barbare, qui t’a dit qu’il y a un Dieu ?

        Dondindac.
        La nature entière.

        Logomacos.
        Cela ne suffit pas. Quelle idée as-tu de Dieu ?

        Dondindac.
        L’idée de mon créateur, de mon maître, qui me récompensera si je fais bien, et qui me punira si je fais mal.

        Logomacos.
        Bagatelles, pauvretés que cela ! Venons à l’essentiel. Dieu est-il infinisecundum quid, ou selon l’essence ?

        Dondindac.
        Je ne vous entends pas.

        Logomacos.
        Bête brute ! Dieu est-il en un lieu, ou hors de tout lieu, ou en tout lieu ?

        Dondindac.
        Je n’en sais rien... tout comme il vous plaira.

        Logomacos.
        Ignorant ! Peut-il faire que ce qui a été n’ait point été, et qu’un bâton n’ait pas deux bouts ? voit-il le futur comme futur ou comme présent ? comment fait-il pour tirer l’être du néant, et pour anéantir l’être ?

        Dondindac.
        Je n’ai jamais examiné ces choses.

        Logomacos.
        Quel lourdaud ! Allons, il faut s’abaisser, se proportionner. Dis-moi, mon ami, crois-tu que la matière puisse être éternelle ?

        Dondindac.
        Que m’importe qu’elle existe de toute éternité, ou non ? je n’existe pas, moi, de toute éternité. Dieu est toujours mon maître ; il m’a donné la notion de la justice, je dois la suivre ; je ne veux point être philosophe, je veux être homme.

        Logomacos.
        On a bien de la peine avec ces têtes dures. Allons pied à pied : qu’est-ce que Dieu ?

        Dondindac.
        Mon souverain, mon juge, mon père.

        Logomacos.
        Ce n’est pas là ce que je demande. Quelle est sa nature ?

        Dondindac.
        D’être puissant et bon.

        Logomacos.
        Mais, est-il corporel ou spirituel ?

        Dondindac.
        Comment voulez-vous que je le sache ?

        Logomacos.
        Quoi ! tu ne sais pas ce que c’est qu’un esprit ?

        Dondindac.
        Pas le moindre mot : à quoi cela me servirait-il ? en serais-je plus juste ? serais-je meilleur mari, meilleur père, meilleur maître, meilleur citoyen ?

        Logomacos.
        Il faut absolument t’apprendre ce que c’est qu’un esprit : c’est, c’est, c’est... Je te dirai cela une autre fois.

        Dondindac.
        J’ai bien peur que vous ne me disiez moins ce qu’il est que ce qu’il n’est pas. Permettez-moi de vous faire à mon tour une question. J’ai vu autrefois un de vos temples : pourquoi peignez-vous Dieu avec une grande barbe ?

        Logomacos.
        C’est une question très-difficile, et qui demande des instructions préliminaires.

        Dondindac.
        Avant de recevoir vos instructions, il faut que je vous conte ce qui m’est arrivé un jour. Je venais de faire bâtir un cabinet au bout de mon jardin ; j’entendis une taupe qui raisonnait avec un hanneton : « Voilà une belle fabrique, disait la taupe ; il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage. — Vous vous moquez, dit le hanneton ; c’est un hanneton tout plein de génie qui est l’architecte de ce bâtiment. » Depuis ce temps-là j’ai résolu de ne jamais disputer.

        1. Aller Voyez aussi Amour de Dieu, tome XVII, page 175.
        2. Aller Cette section n’existe dans aucune édition que je connaisse, soit du Dictionnaire philosophique, soit de la Raison par alphabet, soit des Questions sur l’Enclopédie. Il est à croire que le Dictionnaire dont il s’agit dans cette phrase est l’Opinion en alphabet, dont Voltaire a laissé des articles en manuscrit. (B.) — Voyez, tome XVII, la note 5 de la page viii.
        3. Aller Voyez l’article Idée.
        4. Aller Voyez l’article Infini. (Note de Voltaire.)
        5. Aller Première section dans les Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
        6. Aller Virg.Æneid., I, 258 ; et XI, 725.
        7. Aller Voyez tome XI, page 147 ; et dans les Mélanges, année 1769, la Canonisation de saint Cucufin, et chapitre xiii de Dieu et les Hommes.
        8. Aller Le prétendu Jupiter, né en Crète, n’était qu’une fable historique, ou poétique, comme celle des autres dieux. Jovis, depuis Jupiter, était la traduction du mot grecZeus ; et Zeus était la traduction du mot phénicien Jehova. (Note de Voltaire.)
        9. Aller Voltaire a déjà cité cette lettre dans sa Notice sur Maxime de Madaure, en tête deSophronime et Adelos (voyez les Mélanges, année 1766).
        10. Aller Traduction de Dubois, précepteur du dernier duc de Guise. (Note de Voltaire.)
        11. Aller Voyez l’article Idole, Idolâtre, Idolâtrie. (Note de Voltaire.)
        12. Aller Préface de la iie partie du tome II de la Légation de Moïse, page 91. (Id.)
        13. Aller Seconde section de l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
        14. Aller Baruch Spinosa était né à Amsterdam, en 1632, d’une famille juive originaire de Portugal. La nouveauté de ses idées religieuses lui attira des persécutions, tant de la part des chrétiens que de celle des Israélites. Tous ses biographes, même Bayle, qui le réfute, s’accordent à louer ses lumières, ses connaissances, sa probité et son désintéressement. Il mourut d’une maladie de poitrine, à l’âge de quarante-cinq ans. Deux de ses ouvrages seulement parurent de son vivant, un Examen de la philosophie de Descartes (1663, in-4°), et un Traité théologico-politique (1670, in-4º). La meilleure édition de ses œuvres est celle qu’a donnée le docteur Paulus, en deux volumes in-8º (lena, 1803). (E. B.)
          — Voltaire avait déjà parlé de Spinosa dans la dixième de ses Lettres à Son Altesse le prince de *** (voyez les Mélanges, année 1767). Il en parle encore dans une note des Systèmes, et dans une des Cabales (voyez ces pièces, tome X), et dans une note de la page 98 du présent volume.
        15. Aller Page 13, édition de Poppens. (Note de Voltaire.) — Le texte que cite Voltaire n’est point de Spinosa, mais de Boulainvilliers, qui, en attendant une réfutation de cet auteur, avait fait l’exposé de sa doctrine, qu’il met toutefois dans la bouche de Spinosa, ce qui a pu induire Voltaire en erreur. Le volume qui contient les passages cités par Voltaire porte l’adresse de Bruxelles, chez Fr. Foppens, et est intituléRéfutation des erreurs de Spinosa, par M. de Fénelon, par le P. Lamy, et par M. le comte de Boulainvilliers, 1731, petit in-12. (B.)
        16. Aller Page 44. (Note de Voltaire.)
        17. Aller On vit après sa mort, par ses comptes, qu’il n’avait quelquefois dépensé que quatre sous et demi en un jour pour sa nourriture. Ce n’est pas là un repas de moines assemblés en chapitre. (Note de Voltaire.)
        18. Aller Voyez l’article SpinosaDictionnaire de Bayle, (Id.)
        19. Aller Ce qui fait que Bayle n’a pas pressé cet argument, c’est qu’il n’était pas instruit des démonstrations de Newton, de Keill, de Gregori, de Halley, que le vide est nécessaire pour le mouvement. (Note de Voltaire.)
        20. Aller Page 14. (Id.)
        21. Aller Il s’appelle Baruch et non Benoît, car il ne fut jamais baptisé. (Note de Voltaire.)
        22. Aller Troisième section de l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
        23. Aller Le Système de la nature, ou des lois du monde physique et du monde moral,publié sous le nom de Mirabaud, mais composé par le baron d’Holbach, 1770, deux volumes in-8°. Naigeon, qui en fut l’éditeur, y ajouta un Avis. Une édition de 1820, en deux volumes in-8°, contient des notes et des corrections de Diderot. (B.)
        24. Aller Première partie, page 60. (Note de Voltaire.)
        25. Aller Page 69. (Note de Voltaire.)
        26. Aller Page 78. (Id.)
        27. Aller Page 80. (Note de Voltaire.)
        28. Aller Page 82. (Id.)
        29. Aller Page 152. (Id.)
        30. Aller Page 167. (Note de Voltaire.)
        31. Aller Jean Turberville Needham, né à Londres, en 1713, de parents catholiques, et voué au sacerdoce, publia ses découvertes microscopiques à l’âge de trente-deux ans. Dans un voyage à Paris, il rencontra Buffon qui s’occupait des animaux infusoires et spermatiques. Buffon se l’associa, et les recherches qu’ils firent ensemble avec le microscope de l’Anglais furent publiées dans le tome II de l’édition in-4º de l’Histoire naturelle, au chapitre vi (Expériences au sujet de la génération). Le principal ouvrage de Needham a pour titre : Nouvelles Observations microscopiques. L’auteur y étudie non-seulement les anguilles, mais encore la pieuvre, dont M. Victor Hugo a décrit les mœurs d’une façon si fantaisiste. Pendant que les philosophes naturalistes s’emparaient des découvertes de Needham pour en faire la base de leur système, Needham s’efforçait de prouver que l’hypothèse de la génération spontanée était en parfait accord avec les croyances religieuses. C’est ainsi qu’il dit que l’homme a surgi de la matière à la voix du Créateur, par acte de génération spontanée, et qu’Ève n’a été qu’une expansion subite du corps d’Adam, se détachant de son mari comme un jeune polype se détache d’un polype mère. Il s’attaqua même à Voltaire sur la question des miracles. Needham mourut, en 1781, à Bruxelles, où l’impératrice Marie-Thérèse l’avait appelé, dès 1765, pour faire partie de l’Académie de cette ville. (G. A.)
          — Voltaire avait déjà parlé de Needham et de ses anguilles dans le chapitre xxdes Singularités de la nature. Voyez Mélanges, année 1768.
        32. Aller Maupertuis. (Note de Voltaire.)
        33. Aller Chapitre xii des Singularités de la nature (Mélanges, année 1768).
        34. Aller Needham ayant critiqué les découvertes microscopiques de Spallanzani, Spallanzani répliqua en démontrant que ce micrographe avait lui-même commis de nombreuses erreurs dans sa détermination de la nature et des mœurs des infusoires. C’est à la suite de cette polémique que Spallanzani découvrit l’étonnante propriété des infusoires ressuscitants, connus sous le noms de rotifères. (G. A.)
        35. Aller Lagrange, mort en 1775, à trente-sept ans.
        36. Aller Première partie, page 23. (Note de Voltaire.) — Voyez, sur les anguilles de Needham, le ch. xx des Singularités de la nature (dans les Mélanges, année 1768).
        37. Aller Quatrième section de l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. Cette section fait suite à la précédente ; une partie avait paru dans la brochure intitulée Dieu, et dont je parle à l’article Fonte. (B.)
        38. Aller Il s’agit
          du bon curé Fantin,
          Qui prêchant, confessant les dames de Versailles,
          Caressait tour à tour et volait ses ouailles.
          Voyez la satire intitulée le Père Nicodème et Jeannot. Voyez aussi une des notes duRusse à Paris, et le chant XVIII de la Pucelle. Voltaire en parle encore dans sa Lettre de milord Cornsbury, à la suite de l’Examen important de milord Bolingbroke(Mélanges, année 1767).
        39. Aller Sur Le Tellier, voyez le chapitre xxxvii du Siècle de Louis XIV ; et ci-dessus l’articleBulle.
        40. Aller Samuel : voyez dans les Mélanges, année 1776, le paragraphe xxxv de Un Chrétien contre six Juifs.
        41. Aller Jules II. Voyez Essai sur les Mœurs, chapitre cxiii.
        42. Aller Dans l’édition de 1761 du Dictionnaire, l’article se composait de ce qui forme aujourd’hui cette section vi. (B.)
        43. Éd. Garnier - Tome 18

          DIOCLÉTIEN [1].

          Après plusieurs règnes faibles ou tyranniques, l’empire romain eut un bon empereur dans Probus, et les légions le massacrèrent. Elles élurent Carus, qui fut tué d’un coup de tonnerre vers le Tigre, lorsqu’il faisait la guerre aux Perses. Son fils Numérien fut proclamé par les soldats. Les historiens nous disent sérieusement qu’à force de pleurer la mort de son père il en perdit presque la vue, et qu’il fut obligé, en faisant la guerre, de demeurer toujours entre quatre rideaux. Son beau-père, nommé Aper, le tua dans son lit pour se mettre sur le trône ; mais un druide avait prédit dans les Gaules à Dioclétien, l’un des généraux de l’armée, qu’il serait immédiatement empereur après avoir tué un sanglier : or un sanglier se nomme en latin aper. Dioclétien assembla l’armée, tua de sa main Aper en présence des soldats, et accomplit ainsi la prédiction du druide. Les historiens qui rapportent cet oracle méritaient de se nourrir du fruit de l’arbre que les druides révéraient. Il est certain que Dioclétien tua le beau-père de son empereur ; ce fut là son premier droit au trône : le second, c’est que Numérien avait un frère nommé Carin, qui était aussi empereur, et qui, s’étant opposé à l’élévation de Dioclétien, fut tué par un des tribuns de son armée. Voilà les droits de Dioclétien à l’empire. Depuis longtemps il n’y en avait guère d’autres.
          Il était originaire de Dalmatie, de la petite ville de Dioclée, dont il avait pris le nom. S’il est vrai que son père ait été laboureur, et que lui-même dans sa jeunesse ait été esclave d’un sénateur nommé Anulinus, c’est là son plus bel éloge : il ne pouvait devoir son élévation qu’à lui-même ; il est bien clair qu’il s’était concilié l’estime de son armée, puisqu’on oublia sa naissance pour lui donner le diadème. Lactance, auteur chrétien, mais un peu partial, prétend que Dioclétien était le plus grand poltron de l’empire. Il n’y a guère d’apparence que des soldats romains aient choisi un poltron pour les gouverner, et que ce poltron eût passé par tous les degrés de la milice. Le zèle de Lactance contre un empereur païen est très-louable, mais il n’est pas adroit. 
          Dioclétien contint en maître, pendant vingt années, ces fières légions qui défaisaient leurs empereurs avec autant de facilité qu’elles les faisaient : c’est encore une preuve, malgré Lactance, qu’il fut aussi grand prince que brave soldat. L’empire reprit bientôt sous lui sa première splendeur. Les Gaulois, les Africains, les Égyptiens, les Anglais, soulevés en divers temps, furent tous remis sous l’obéissance de l’empire ; les Perses mêmes furent vaincus. Tant de succès au dehors, une administration encore plus heureuse au dedans ; des lois aussi humaines que sages, qu’on voit encore dans le Code Justinien ;Rome, Milan, Autun, Nicomédie, Carthage, embellies par sa munificence : tout lui concilia le respect et l’amour de l’Orient et de l’Occident au point que deux cent quarante ans après sa mort on comptait encore et on datait de la première année de son règne, comme on comptait auparavant depuis la fondation de Rome. C’est ce qu’on appelle l’ère de Dioclétien ; on l’a appelée aussi l’ère des martyrs, mais c’est se tromper évidemment de dix-huit années, car il est certain qu’il ne persécuta aucun chrétien pendant dix-huit ans. Il en était si éloigné que la première chose qu’il fit, étant empereur, ce fut de donner une compagnie de gardes prétoriennes à un chrétien nommé Sébastien, qui est au catalogue des saints.
          Il ne craignit point de se donner un collègue à l’empire dans la personne d’un soldat de fortune comme lui : c’était Maximien Hercule, son ami. La conformité de leurs fortunes avait fait leur amitié. Maximien Hercule était aussi né de parents obscurs et pauvres, et s’était élevé, comme Dioclétien, de grade en grade par son courage. On n’a pas manqué de reprocher à ce Maximien d’avoir pris le surnom d’Hercule, et à Dioclétien d’avoir accepté celui de Jovien.On ne daigne pas s’apercevoir que nous avons tous les jours des gens d’église qui s’appellent Hercule, et des bourgeois qui s’appellent César et Auguste.
          Dioclétien créa encore deux césars : le premier fut un autre Maximien, surnommé Galerius, qui avait commencé par être gardeur de troupeaux. Il semblait que Dioclétien, le plus fier et le plus fastueux des hommes, lui qui le premier introduisit de se faire baiser les pieds, mît sa grandeur à placer sur le trône des césars, des hommes nés dans la condition la plus abjecte : un esclave et deux paysans étaient à la tête de l’empire, et jamais il ne fut plus florissant.
          Le second césar qu’il créa était d’une naissance distinguée : c’était Constance Chlore, petit-neveu par sa mère de l’empereur Claude II. L’empire fut gouverné par ces quatre princes. Cette association pouvait produire par année quatre guerres civiles ; mais Dioclétien sut tellement être le maître de ses associés qu’il les obligea toujours à le respecter, et même à vivre unis entre eux. Ces princes, avec le nom de césars, n’étaient au fond que ses premiers sujets : on voit qu’il les traitait en maître absolu, car lorsque le césar Galerius, ayant été vaincu par les Perses, vint en Mésopotamie lui rendre compte de sa défaite, il le laissa marcher l’espace d’un mille auprès de son char, et ne le reçut en grâce que quand il eut réparé sa faute et son malheur.
          Galère les répara en effet l’année d’après, en 297, d’une manière bien signalée. Il battit le roi de Perse en personne. Ces rois de Perse ne s’étaient pas corrigés depuis la bataille d’Arbelles de mener dans leurs armées leurs femmes, leurs filles et leurs eunuques. Galère prit, comme Alexandre, la femme et toute la famille du roi de Perse, et les traita avec le même respect. La paix fut aussi glorieuse que la victoire : les vaincus cédèrent cinq provinces aux Romains, des sables de Palmyrène jusqu’à l’Arménie.
          Dioclétien et Galère allèrent à Rome étaler un triomphe inouï jusqu’alors : c’était la première fois qu’on montrait au peuple romain la femme d’un roi de Perse et ses enfants enchaînés. Tout l’empire était dans l’abondance et dans la joie. Dioclétien en parcourait toutes les provinces : il allait de Rome en Égypte, en Syrie, dans l’Asie Mineure ; sa demeure ordinaire n’était point à Rome : c’était à Nicomédie, près du Pont-Euxin, soit pour veiller de plus près sur les Perses et sur les barbares, soit qu’il s’affectionnât à un séjour qu’il avait embelli.
          Ce fut au milieu de ces prospérités que Galère commença la persécution contre les chrétiens. Pourquoi les avait-on laissés en repos jusque-là, et pourquoi furent-ils maltraités alors ? Eusèbe dit qu’un centurion de la légion Trajane, nommé Marcel, qui servait dans la Mauritanie, assistant avec sa troupe à une fête qu’on donnait pour la victoire de Galère, jeta par terre sa ceinture militaire, ses armes et sa baguette de sarment, qui était la marque de son office, disant tout haut qu’il était chrétien, et qu’il ne voulait plus servir des païens. Cette désertion fut punie de mort par le conseil de guerre. C’est là le premier exemple avéré de cette persécution si fameuse. Il est vrai qu’il y avait un grand nombre de chrétiens dans les armées de l’empire, et l’intérêt de l’État demandait qu’une telle désertion publique ne fût point autorisée. Le zèle de Marcel était très-pieux, mais il n’était pas raisonnable. Si dans la fête qu’on donnait en Mauritanie on mangeait des viandes offertes aux dieux de l’empire, la loi n’ordonnait point à Marcel d’en manger ; le christianisme ne lui ordonnait point de donner l’exemple de la sédition, et il n’y a point de pays au monde où l’on ne punît une action si téméraire.
          Cependant depuis l’aventure de Marcel, il ne paraît pas qu’on ait recherché les chrétiens jusqu’à l’an 303. Ils avaient à Nicomédie une superbe église cathédrale vis-à-vis le palais, et même beaucoup plus élevée. Les historiens ne nous disent point les raisons pour lesquelles Galère demanda instamment à Dioclétien qu’on abattît cette église ; mais ils nous apprennent que Dioclétien fut très-longtemps à se déterminer : il résista près d’une année. Il est bien étrange qu’après cela ce soit lui qu’on appelle persécuteur. Enfin, en 303, l’église fut abattue ; et on afficha un édit par lequel les chrétiens seraient privés de tout honneur et de toute dignité. Puisqu’on les en privait, il est évident qu’ils en avaient. Un chrétien arracha et mit en pièces publiquement l’édit impérial : ce n’était pas là un acte de religion ; c’était un emportement de révolte. Il est donc très-vraisemblable qu’un zèle indiscret, qui n’était pas selon la science, attira cette persécution funeste. Quelque temps après, le palais de Galère brûla ; il en accusa les chrétiens et ceux-ci accusèrent Galère d’avoir mis le feu lui-même à son palais pour avoir un prétexte de les calomnier. L’accusation de Galère paraît fort injuste : celle qu’on intente contre lui ne l’est pas moins, car l’édit étant déjà porté, de quel nouveau prétexte avait-il besoin ? S’il avait fallu en effet une nouvelle raison pour engager Dioclétien à persécuter, ce serait seulement une nouvelle preuve de la peine qu’eut Dioclétien à abandonner les chrétiens, qu’il avait toujours protégés : cela ferait voir évidemment qu’il avait fallu de nouveaux ressorts pour le déterminer à la violence.
          Il paraît certain qu’il y eut beaucoup de chrétiens tourmentés dans l’empire ; mais il est difficile de concilier avec les lois romaines tous ces tourments recherchés, toutes ces mutilations, ces langues arrachées, ces membres coupés et grillés, et tous ces attentats à la pudeur, faits publiquement contre l’honnêteté publique. Aucune loi romaine n’ordonna jamais de tels supplices. Il se peut que l’aversion des peuples contre les chrétiens les ait portés à des excès horribles ; mais on ne trouve nulle part que ces excès aient été ordonnés par les empereurs ni par le sénat.
          [2] Il est bien vraisemblable que la juste douleur des chrétiens se répandit en plaintes exagérées. Les Actes sincères nous racontent que l’empereur étant dans Antioche, le préteur condamna un petit enfant chrétien nommé Romain à être brûlé ; que des Juifs présents à ce supplice se mirent méchamment à rire, en disant : « Nous avons eu autrefois trois petits enfants, Sidrac, Misac et Abdenago, qui ne brûlèrent point dans la fournaise ardente, mais ceux-ci y brûlent. » Dans l’instant, pour confondre les Juifs, une grande pluie éteignit le bûcher, et le petit garçon en sortit sain et sauf, en demandant : Où est donc le feu ? Les Actes sincères ajoutent que l’empereur le fit délivrer, mais que le juge ordonna qu’on lui coupât la langue. Il n’est guère possible de croire qu’un juge ait fait couper la langue à un petit garçon à qui l’empereur avait pardonné.
          Ce qui suit est plus singulier. On prétend qu’un vieux médecin chrétien nommé Ariston, qui avait un bistouri tout prêt, coupa la langue de l’enfant pour faire sa cour au préteur. Le petit Romain fut aussitôt renvoyé en prison. Le geôlier lui demanda de ses nouvelles : l’enfant raconta fort au long comment un vieux médecin lui avait coupé la langue. Il faut noter que le petit, avant cette opération, était extrêmement bègue, mais qu’alors il parlait avec une volubilité merveilleuse. Le geôlier ne manqua pas d’aller raconter ce miracle à l’empereur. On fit venir le vieux médecin ; il jura que l’opération avait été faite dans les règles de l’art, et montra la langue de l’enfant qu’il avait conservée proprement dans une boîte comme une relique. « Qu’on fasse venir, dit-il, le premier venu, je m’en vais lui couper la langue en présence de Votre Majesté, et vous verrez s’il pourra parler. » La proposition fut acceptée. On prit un pauvre homme, à qui le médecin coupa juste autant de langue qu’il en avait coupé au petit enfant : l’homme mourut sur-le-champ.
          Je veux croire que les Actes qui rapportent ce fait sont aussi sincères qu’ils en portent le titre ; mais ils sont encore plus simples que sincères, et il est bien étrange que Fleury, dans son Histoire ecclésiastique, rapporte un si prodigieux nombre de faits semblables, bien plus propres au scandale qu’à l’édification.
          Vous remarquerez encore que dans cette année 303, où l’on prétend que Dioclétien était présent à toute cette belle aventure dans Antioche, il était à Rome, et qu’il passa toute l’année en Italie. On dit que ce fut à Rome, en sa présence, que saint Genest, comédien, se convertit sur le théâtre en jouant une comédie contre les chrétiens[3]. Cette comédie montre bien que le goût dePlaute et de Térence ne subsistait plus. Ce qu’on appelle aujourd’hui la comédie ou la farce italienne, semble avoir pris naissance dans ce temps-là. Saint Genest représentait un malade : le médecin lui demandait ce qu’il avait : « Je me sens pesant, dit Genest. — Veux-tu que nous te rabotions pour te rendre plus léger ? lui dit le médecin. — Non, répondit Genest, je veux mourir chrétien, pour ressusciter avec une belle taille. » Alors des acteurs habillés en prêtres et en exorcistes viennent pour le baptiser ; dans le moment Genest devint en effet chrétien, et au lieu d’achever son rôle, il se mit à prêcher l’empereur et le peuple. Ce sont encore les Actes sincères qui rapportent ce miracle.
          Il est certain qu’il y eut beaucoup de vrais martyrs ; mais aussi il n’est pas vrai que les provinces fussent inondées de sang, comme on se l’imagine. Il est fait mention d’environ deux cents martyrs, vers ces derniers temps de Dioclétien, dans toute l’étendue de l’empire romain, et il est avéré, par les lettres de Constantin même, que Dioclétien eut bien moins de part à la persécution que Galère.
          Dioclétien tomba malade cette année, et, se sentant affaibli, il fut le premier qui donna au monde l’exemple de l’abdication de l’empire. Il n’est pas aisé de savoir si cette abdication fut forcée ou non. Ce qui est certain, c’est qu’ayant recouvré la santé il vécut encore neuf ans, aussi honoré que paisible, dans sa retraite de Salone, au pays de sa naissance. Il disait qu’il n’avait commencé à vivre que du jour de sa retraite, et lorsqu’on le pressa de remonter sur le trône il répondit que le trône ne valait pas la tranquillité de sa vie, et qu’il prenait plus de plaisir à cultiver son jardin qu’il n’en avait eu à gouverner la terre. Que conclurez-vous de tous ces faits, sinon qu’avec de très-grands défauts il régna en grand empereur, et qu’il acheva sa vie en philosophe ?

          1. Aller Ce morceau, imprimé en 1756 dans la Suite des Mélanges (4e partie), y était placé entre les deux morceaux qui forment les première et seconde sections de l’articleConstantin. (B.)
          2. Aller Voyez, dans les Éclaircissements historiques (Mélanges, année 1763), laquatrième sottise de Nonotte.
          3. Aller Voltaire reparle avec détail de la conversion de saint Genest dans le chapitre xiv de son Histoire de l’établissement du christianisme. Voyez Mélanges, année 1777.
          4. Éd. Garnier - Tome 18
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            et d’Hérodote
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            DE DIODORE DE SICILE, ET D’HÉRODOTE [1].

            Il est juste de commencer par Hérodote, comme le plus ancien.
            Quand Henri Estienne intitula sa comique rapsodie Apologie d’Hérodote, on sait assez que son dessein n’était pas de justifier les contes de ce père de l’histoire ; il ne voulait que se moquer de nous, et faire voir que les turpitudes de son temps étaient pires que celles des Égyptiens et des Perses. Il usa de la liberté que se donnait tout protestant contre ceux de l’Église catholique, apostolique et romaine. Il leur reproche aigrement leurs débauches, leur avarice, leurs crimes expiés à prix d’argent, leurs indulgences publiquement vendues dans les cabarets, les fausses reliques supposées par leurs moines : il les appelle idolâtres. Il ose dire que si les Égyptiens adoraient, à ce qu’on dit, des chats et des ognons, les catholiques adoraient des os de morts. Il ose les appeler, dans son discours préliminaire, théophages, et même thèokèses [2]. Nous avons quatorze éditions de ce livre, car nous aimons les injures qu’on nous dit en commun, autant que nous regimbons contre celles qui s’adressent à nos personnes en notre propre et privé nom.
            Henri Estienne ne se servit donc d’Hérodote que pour nous rendre exécrables et ridicules. Nous avons un dessein tout contraire ; nous prétendons montrer que les histoires modernes de nos bons auteurs, depuis Guichardin, sont en général aussi sages, aussi vraies que celles de Diodore et d’Hérodote sont folles et fabuleuses.
            1° Que veut dire le père de l’histoire, dès le commencement de son ouvrage ? « Les historiens perses rapportent que les Phéniciens furent les auteurs de toutes les guerres. De la mer Rouge ils entrèrent dans la nôtre, etc. » Il semblerait que les Phéniciens se fussent embarqués au golfe de Suez ; qu’arrivés au détroit de Babel-Mandel, ils eussent côtoyé l’Éthiopie, passé la ligne, doublé le cap des Tempêtes, appelé depuis le cap de Bonne-Espérance,remonté au loin entre l’Afrique et l’Amérique, qui est le seul chemin, repassé la ligne, entré de l’Océan dans la Méditerranée par les colonnes d’Hercule : ce qui aurait été un voyage de plus de quatre mille de nos grandes lieues marines, dans un temps où la navigation était dans son enfance.
            2° La première chose que font les Phéniciens, c’est d’aller vers Argos enlever la fille du roi Inachus, après quoi les Grecs à leur tour vont enlever Europe, fille du roi de Tyr.
            3° Immédiatement après vient Candaule, roi de Lydie, qui, rencontrant un de ses soldats aux gardes, nommé Gygès, lui dit : « Il faut que je te montre ma femme toute nue » ; il n’y manque pas. La reine, l’ayant su, dit au soldat comme de raison : « Il faut que tu meures, ou que tu assassines mon mari, et que tu règnes avec moi ; » ce qui fut fait sans difficulté.
            4° Suit l’histoire d’Orion, porté par un marsouin sur la mer, du fond de la Calabre jusqu’au cap de Matapan, ce qui fait un voyage assez extraordinaire d’environ cent lieues.
            5° De conte en conte (et qui n’aime pas les contes ?) on arrive à l’oracle infaillible de Delphes, qui tantôt devine que Crésus fait cuire un quartier d’agneau et une tortue dans une tourtière de cuivre, et tantôt lui prédit qu’il sera détrôné par un mulet.
            6° Parmi les inconcevables fadaises dont toute l’histoire ancienne regorge, en est-il beaucoup qui approchent de la famine qui tourmenta pondant vingt-huit ans les Lydiens ? Ce peuple, qu’Hérodote nous peint plus riche en or que les Péruviens, au lieu d’acheter des vivres chez l’étranger, ne trouva d’autre secret que celui de jouer aux dames, de deux jours l’un sans manger, pendant vingt-huit années de suite.
            7° Connaissez-vous rien de plus merveilleux que l’histoire de Cyrus ? Son grand-père, le Mède Astyage, qui, comme vous voyez, avait un nom grec, rêve une fois que sa fille Mandane (autre nom grec) inonde toute l’Asie en pissant ; une autre fois, que de sa matrice il sort une vigne dont toute l’Asie mange les raisins. Et là-dessus, le bonhomme Astyage ordonne à un Harpage, autre Grec, de faire tuer son petit-fils Cyrus : car il n’y a certainement point de grand-père qui n’égorge toute sa race après de tels rêves. Harpage n’obéit point. Le bon Astyage, qui était prudent et juste, fait mettre en capilotade le fils d’Harpage, et le fait manger à son père, selon l’usage des anciens héros.
            8° Hérodote, non moins bon naturaliste qu’historien exact, ne manque pas de vous dire que la terre à froment, devers Babylone, rapporte trois cents pour un. Je connais un petit pays qui rapporte trois pour un. J’ai envie d’aller me transporter dans le Diarbeck quand les Turcs en seront chassés par Catherine II, qui a de très-beaux blés aussi, mais non pas trois cents pour un.
            9° Ce qui m’a toujours semblé très-honnête et très-édifiant chez Hérodote, c’est la belle coutume religieuse établie dans Babylone, et dont nous avons parlé, que toutes les femmes mariées allassent se prostituer dans le temple de Milita, pour de l’argent, au premier étranger qui se présentait. On comptait deux millions d’habitants dans cette ville : il devait y avoir de la presse aux dévotions. Cette loi est surtout très-vraisemblable chez les Orientaux, qui ont toujours renfermé les dames, et qui plus de dix siècles avant Hérodote imaginèrent de faire des eunuques qui leur répondissent de la chasteté de leurs femmes[3]. Je m’arrête ; si quelqu’un veut suivre l’ordre de ces numéros, il sera bientôt à cent.
            Tout ce que dit Diodore de Sicile, sept siècles après Hérodote, est de la même force dans tout ce qui regarde les antiquités et la physique. L’abbé Terrasson nous disait : « Je traduis le texte de Diodore dans toute sa turpitude. » Il nous en lisait quelquefois des morceaux chez M. de La Faye ; et quand on riait, il disait : « Vous verrez bien autre chose. » Il était tout le contraire de Dacier.
            Le plus beau morceau de Diodore est la charmante description de l’île Panchaïe, Panchaïca tellus, célébrée par Virgile[4]. Ce sont des allées d’arbres odoriférants, à perte de vue ; de la myrrhe et de l’encens pour en fournir au monde entier sans s’épuiser ; des fontaines qui forment une infinité de canaux bordés de fleurs ; des oiseaux ailleurs inconnus, qui chantent sous d’éternels ombrages ; un temple de marbre de quatre mille pieds de longueur, orné de colonnes et de statues colossales, etc., etc.
            Cela fait souvenir du duc de La Ferté, qui, pour flatter le goût de l’abbé Servien, lui disait un jour : « Ah ! si vous aviez vu mon fils, qui est mort à l’âge de quinze ans ! quels yeux ! quelle fraîcheur de teint ! quelle taille admirable ! l’Antinoüs du Belvédère n’était auprès de lui qu’un magot de la Chine ; et puis, quelle douceur de mœurs ! faut-il que ce qu’il y a jamais eu de plus beau m’ait été enlevé ! » L’abbé Servien s’attendrit ; le duc de La Ferté, s’échauffant par ses propres paroles, s’attendrit aussi : tous deux enfin se mirent à pleurer ; après quoi il avoua qu’il n’avait jamais eu de fils.
            Un certain abbé Bazin avait relevé avec sa discrétion ordinaire un autre conte de Diodore[5]. C’était à propos du roi d’Égypte Sésostris, qui, probablement, n’a pas plus existé que l’île Panchaïe. Le père de Sésostris, qu’on ne nomme point, imagina, le jour que son fils naquit, de lui faire conquérir toute la terre dès qu’il serait majeur. C’est un beau projet. Pour cet effet, il fit élever auprès de lui tous les garçons qui étaient nés le même jour en Égypte ; et pour en faire des conquérants, on ne leur donnait à déjeuner qu’après leur avoir fait courir cent quatre-vingts stades, qui font environ huit de nos grandes lieues.
            Quand Sésostris fut majeur, il partit avec ses coureurs pour aller conquérir le monde. Ils étaient encore au nombre de dix-sept cents, et probablement la moitié était morte, selon le train ordinaire de la nature, et surtout de la nature de l’Égypte, qui de tout temps fut désolée par une peste destructive, au moins une fois en dix ans.
            Il fallait donc qu’il fut né trois mille quatre cents garçons en Égypte le même jour que Sésostris ; et comme la nature produit presque autant de filles que de garçons, il naquit ce jour-là environ six mille personnes au moins. Mais on accouche tous les jours, et six mille naissances par jour produisent au bout de l’année deux millions cent quatre-vingt-dix mille enfants. Si vous les multipliez par trente-quatre, selon la règle de Kerseboum, vous aurez en Égypte plus de soixante et quatorze millions d’habitants, dans un pays qui n’est pas si grand que l’Espagne ou que la France.
            Tout cela parut énorme à l’abbé Bazin, qui avait un peu vu le monde, et qui savait comme il va.
            Mais un Larcher, qui n’était jamais sorti du collége Mazarin, prit violemment le parti de Sésostris et de ses coureurs. Il prétendit qu’Hérodote, en parlant aux Grecs, ne comptait point par stades de la Grèce, et que les héros de Sésostris ne couraient que quatre grandes lieues pour avoir à déjeuner. Il accabla ce pauvre abbé Bazin d’injures, telles que jamais savant en us ou en es n’en avait pas encore dit. Il ne s’en tint pas même aux dix-sept cents petits garçons ; il alla jusqu’à prouver, par les prophètes, que les femmes, les filles, les nièces des rois de Babylone, toutes les femmes des satrapes et des mages, allaient par dévotion coucher dans les allées du temple de Babylone pour de l’argent, avec tous les chameliers et tous les muletiers de l’Asie. Il traita de mauvais chrétien, de damné et d’ennemi de l’État, quiconque osait défendre l’honneur des dames de Babylone[6].
            Il prit aussi le parti des boucs qui avaient communément les faveurs des jeunes Égyptiennes. Sa grande raison, disait-il, c’est qu’il était allié par les femmes à un parent de l’évêque de Meaux, Bossuet, auteur d’un discours éloquent sur l’Histoire non universelle ; mais ce n’est pas là une raison péremptoire.
            Gardez-vous des contes bleus en tout genre.
            Diodore de Sicile fut le plus grand compilateur de ces contes. Ce Sicilien n’avait pas un esprit de la trempe de son compatriote Archimède, qui chercha et trouva tant de vérités mathématiques.
            Diodore examine sérieusement l’histoire des Amazones et de leur reine Myrine ; l’histoire des Gorgones, qui combattirent contre les Amazones ; celle des Titans, celle de tous les dieux. Il approfondit l’histoire de Priape et d’Hermaphrodite. On ne peut donner plus de détails sur Hercule : ce héros parcourt tout l’hémisphère, tantôt à pied et tout seul comme un pèlerin, tantôt comme un général à la tête d’une grande armée. Tous ses travaux y sont fidèlement discutés ; mais ce n’est rien en comparaison de l’histoire des dieux de Crète.
            Diodore justifie Jupiter du reproche que d’autres graves historiens lui ont fait d’avoir détrôné et mutilé son père. On voit comment ce Jupiter alla combattre des géants, les uns dans son île, les autres en Phrygie, et ensuite en Macédoine et en Italie.
            Aucun des enfants qu’il eut de sa sœur Junon et de ses favorites n’est omis.
            On voit ensuite comment il devint dieu, et dieu suprême.
            C’est ainsi que toutes les histoires anciennes ont été écrites. Ce qu’il y a de plus fort, c’est qu’elles étaient sacrées ; et en effet, si elles n’avaient pas été sacrées elles n’auraient jamais été lues.
            Il n’est pas mal d’observer que, quoiqu’elles fussent sacrées, elles étaient toutes différentes ; et de province en province, d’île en île, chacune avait une histoire des dieux, des demi-dieux et des héros, contradictoire avec celle de ses voisins ; mais aussi ce qu’il faut bien observer, c’est que les peuples ne se battirent jamais pour cette mythologie.
            L’histoire honnête de Thucydide, et qui a quelques lueurs de vérité, commence à Xerxès ; mais avant cette époque, que de temps perdu !

            1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
            2. Aller Theokèses signifie qui rend Dieu à la selle, proprement ch.. ; Dieu, ce reproche affreux, cette injure avilissante n’a pas cependant effrayé le commun des catholiques : preuve évidente que les livres, n’étant point lus par le peuple, n’ont point d’influence sur le peuple. (Note de Voltaire.)
            3. Aller Remarquez qu’Hérodote vivait du temps de Xerxès, lorsque Babylone était dans sa plus grande splendeur : les Grecs ignoraient la langue chaldéenne. Quelque interprète se moqua de lui, ou Hérodote se moqua des Grecs. Lorsque les musicos d’Amsterdam étaient dans leur plus grande vogue, on aurait bien pu faire accroire à un étranger que les premières dames de la ville venaient se prostituer aux matelots qui revenaient de l’Inde, pour les récompenser de leurs peines. Le plus plaisant de tout ceci, c’est que des pédants welches ont trouvé la coutume de Babylone très-vraisemblable et très-honnête. (Note de Voltaire.)
            4. Aller Panchaïa tellus est d’Ovide, Métam., X, 309 ; Virgile, Georg., II, 139, dit : Panchaïa pinguis.
            5. Aller Voyez le paragraphe xix de la Philosophie de l’histoire, devenue l’Introduction à l’Essai sur les Mœurs, tome XI, page 61.
            6. Aller Voyez la Défense de mon oncle, chapitre ii (Mélanges, année 1767).
            7. Éd. Garnier - Tome 18

              DIRECTEUR [1].

              Ce n’est ni d’un directeur de finances, ni d’un directeur d’hôpitaux, ni d’un directeur des bâtiments du roi, etc., etc., que je prétends parler, mais d’un directeur de conscience : car celui-là dirige tous les autres ; il est le précepteur du genre humain. Il sait et enseigne ce qu’on doit faire et ce qu’on doit omettre dans tous les cas possibles.
              Il est clair qu’il serait utile que dans toutes les cours il y eût un hommeconsciencieux, que le monarque consultât en secret dans plus d’une occasion, et qui lui dît hardiment : Non licet. Louis le Juste n’aurait pas commencé son triste et malheureux règne par assassiner son premier ministre et par emprisonner sa mère. Que de guerres aussi funestes qu’injustes de bons directeurs nous auraient épargnées ! que de cruautés ils auraient prévenues !
              Mais souvent on croit consulter un agneau, et on consulte un renard. Tartuffe était le directeur d’Orgon. Je voudrais bien savoir quel fut le directeur de conscience qui conseilla la Saint-Barthélemy.
              Il n’est pas plus parlé de directeurs que de confesseurs dans l’Évangile. Chez les peuples que notre courtoisie ordinaire nomme païens, nous ne voyons pas que Scipion, Fabricius, Caton, Titus, Trajan, les Antonins, eussent des directeurs. Il est bon d’avoir un ami scrupuleux qui vous rappelle à vos devoirs ; mais votre conscience doit être le chef de votre conseil.
              Un huguenot fut bien étonné quand une dame catholique lui apprit qu’elle avait un confesseur pour l’absoudre de ses péchés, et un directeur pour l’empêcher d’en commettre. « Comment votre vaisseau, lui dit-il, madame, a-t-il pu faire eau si souvent, ayant deux si bons pilotes ? »
              Les doctes observent qu’il n’appartient pas à tout le monde d’avoir un directeur. Il en est de cette charge dans une maison comme de celle d’écuyer : cela n’appartient qu’aux grandes dames. L’abbé Gobelin, homme processif et avide, ne dirigeait que Mme de Maintenon. Les directeurs à la ville servent souvent quatre ou cinq dévotes à la fois ; ils les brouillent tantôt avec leurs maris, tantôt avec leurs amants, et remplissent quelquefois les places vacantes.
              Pourquoi les femmes ont-elles des directeurs, et les hommes n’en ont-ils point ? C’est par la raison que Mme de La Vallière se fit carmélite quand elle fut quittée par Louis XIV, et que M. de Turenne, étant trahi par Mme de Coetquen, ne se fit pas moine.
              Saint Jérôme et Rufin, son antagoniste, étaient grands directeurs de femmes et de filles ; ils ne trouvèrent pas un sénateur romain, pas un tribun militaire à gouverner. Il faut à ces gens-là du devoto femineo sexu. Les hommes ont pour eux trop de barbe au menton, et souvent trop de force dans l’esprit. Boileau a fait, dans la satire des femmes (satire X, v. 566-572), le portrait d’un directeur :
              Nul n’est si bien soigné qu’un directeur de femmes.
              Quelque léger dégoût vient-il le travailler ;
              Une froide vapeur le fait-elle bâiller ;
              Un escadron coiffé d’abord court à son aide :
              L’une chauffe un bouillon, l’autre apprête un remède ;
              Chez lui sirops exquis, ratafias vantés,
              Confitures, surtout, volent de tous côtés, etc.
              Ces vers sont bons pour Brossette. Il y avait, ce me semble, quelque chose de mieux à nous dire.

              DISPUTE [2].

              On a toujours disputé, et sur tous les sujets : Mundum tradidit disputationi eorum [3]. II y a eu de violentes querelles pour savoir si le tout est plus grand que sa partie ; si un corps peut être en plusieurs endroits à la fois ; si la matière est toujours impénétrable ; si la blancheur de la neige peut subsister sans neige ; si la douceur du sucre peut se faire sentir sans sucre ; si on peut penser sans tête.
              Je ne fais aucun doute que dès qu’un janséniste aura fait un livre pour démontrer que deux et un font trois, il ne se trouve un moliniste qui démontre que deux et un font cinq.
              Nous avons cru instruire le lecteur et lui plaire en mettant sous ses yeux cette pièce de vers sur les disputes. Elle est fort connue de tous les gens de goût de Paris ; mais elle ne l’est point des savants qui disputent encore sur la prédestination gratuite et sur la grâce concomitante, et sur la question si la mer a produit les montagnes.
              Lisez les vers suivants sur les disputes : voilà comme on en faisait dans le bon temps.

              1. Aller Article ajouté, en 1774, dans l’édition in-4° des Questions sur l’Encyclopédie. (B.)
              2. Aller Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
              3. Aller Ecclésiaste, chapitre iii, v. 11. (Note de Voltaire.)
              4. Éd. Garnier - Tome 18
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                DISPUTE [1].

                On a toujours disputé, et sur tous les sujets : Mundum tradidit disputationi eorum [2]. II y a eu de violentes querelles pour savoir si le tout est plus grand que sa partie ; si un corps peut être en plusieurs endroits à la fois ; si la matière est toujours impénétrable ; si la blancheur de la neige peut subsister sans neige ; si la douceur du sucre peut se faire sentir sans sucre ; si on peut penser sans tête.
                Je ne fais aucun doute que dès qu’un janséniste aura fait un livre pour démontrer que deux et un font trois, il ne se trouve un moliniste qui démontre que deux et un font cinq.
                Nous avons cru instruire le lecteur et lui plaire en mettant sous ses yeux cette pièce de vers sur les disputes. Elle est fort connue de tous les gens de goût de Paris ; mais elle ne l’est point des savants qui disputent encore sur la prédestination gratuite et sur la grâce concomitante, et sur la question si la mer a produit les montagnes.
                Lisez les vers suivants sur les disputes : voilà comme on en faisait dans le bon temps. 
                DISCOURS EN VERS SUR LES DISPUTES,

                par de Rulhières.

                Vingt têtes, vingt avis ; nouvel an, nouveau goût ;
                Autre ville, autres mœurs ; tout change, ou détruit tout.
                Examine pour toi ce que ton voisin pense :
                Le plus beau droit de l’homme est cette indépendance ;
                Mais ne dispute point ; les desseins éternels,
                Cachés au sein de Dieu, sont trop loin des mortels.
                Le peu que nous savons d’une façon certaine,
                Frivole comme nous, ne vaut pas tant de peine.
                Le monde est plein d’erreurs ; mais de là je conclus
                Que prêcher la raison n’est qu’une erreur de plus.

                En parcourant au loin la planète où nous sommes,
                Que verrons-nous ? Les torts et les travers des hommes.
                Ici c’est un synode, et là c’est un divan ;
                Nous verrons le mufti, le derviche, l’iman,
                Le bonze, le lama, le talapoin, le pope,
                Les antiques rabbins, et les abbés d’Europe,
                Nos moines, nos prélats, nos docteurs agrégés :
                Êtes-vous disputeurs, mes amis ? Voyagez.

                Qu’un jeune ambitieux ait ravagé la terre ;
                Qu’un regard de Vénus ait allumé la guerre ;
                Qu’à Paris, au Palais, l’honnête citoyen
                Plaide pendant vingt ans pour un mur mitoyen ;
                Qu’au fond d’un diocèse un vieux prêtre gémisse
                Quand un abbé de cour enlève un bénéfice ;
                Et que, dans le parterre, un poëte envieux
                Ait, en battant des mains, un feu noir dans les yeux ;
                Tel est le cœur humain ; mais l’ardeur insensée
                D’asservir ses voisins à sa propre pensée,
                Comment la concevoir ? Pourquoi, par quel moyen
                Veux-tu que ton esprit soit la règle du mien ?

                Je hais surtout, je hais tout causeur incommode,
                Tous ces demi-savants gouvernés par la mode.
                Ces gens qui, pleins de feu, peut-être pleins d’esprit,
                Soutiendront contre vous ce que vous aurez dit ;
                Un peu musiciens, philosophes, poëtes,
                Et grands hommes d’État formés par les gazettes ;
                Sachant tout, lisant tout, prompts à parler de tout
                Et qui contrediraient Voltaire sur le goût,

                Montesquieu sur les lois, de Brogli sur la guerre,
                Ou la jeune d’Egmont sur le talent de plaire.

                Voyez-les s’emporter sur les moindres sujets,
                Sans cesse répliquant, sans répondre jamais :
                « Je ne céderais pas au prix d’une couronne...
                Je sens... le sentiment ne consulte personne...
                Et le roi serait là... je verrais là le feu...
                Messieurs, la vérité mise une fois en jeu.
                Doit-il nous importer de plaire ou de déplaire ?... »

                C’est bien dit ; mais pourquoi cette rigueur[3] austère ?
                Hélas ! c’est pour juger de quelques nouveaux airs,
                Ou des deux Poinsinet lequel fait mieux des vers.

                Auriez-vous par hasard connu feu monsieur d’Aube[4],
                Qu’une ardeur de dispute éveillait avant l’aube ?
                Contiez-vous un combat de votre régiment,
                Il savait mieux que vous, où, contre qui, comment.
                Vous seul en auriez eu toute la renommée.
                N’importe, il vous citait ses lettres de l’armée ;
                Et, Richelieu présent, il aurait raconté
                Ou Gênes défendue, ou Mahon emporté.
                D’ailleurs homme de sens, d’esprit et de mérite ;
                Mais son meilleur ami redoutait sa visite.
                L’un, bientôt rebuté d’une vaine clameur,
                Gardait en l’écoutant un silence d’humeur.
                J’en ai vu, dans le feu d’une dispute aigrie,
                Prêts à l’injurier, le quitter de furie ;
                Et, rejetant la porte à son double battant,
                Ouvrir à leur colère un champ libre en sortant.
                Ses neveux, qu’à sa suite attachait l’espérance.
                Avaient vu dérouter toute leur complaisance.
                Un voisin asthmatique, en l’embrassant un soir,
                Lui dit : « Mon médecin me défend de vous voir. »
                Et parmi cent vertus cette unique faiblesse
                Dans un triste abandon réduisit sa vieillesse.
                Au sortir d’un sermon la fièvre le saisit.
                Las d’avoir écouté sans avoir contredit ;

                Et, tout près d’expirer, gardant son caractère,
                Il faisait disputer le prêtre et le notaire.

                Que la bonté divine, arbitre de son sort,
                Lui donne le repos que nous rendit sa mort.
                Si du moins il s’est tu devant ce grand arbitre !

                Un jeune bachelier, bientôt docteur en titre,
                Doit, suivant une affiche, un tel jour, en tel lieu,
                Répondre à tout venant sur l’essence de Dieu.
                Venez-y, venez voir, comme sur un théâtre.
                Une dispute en règle, un choc opiniâtre,
                L’enthymème serré, les dilemmes pressants.
                Poignards à double lame, et frappant en deux sens ;
                Et le grand syllogisme en forme régulière,
                Et le sophisme vain de sa fausse lumière ;
                Des moines échauffés, vrai fléau des docteurs,
                De pauvres Hibernois, complaisants disputeurs,
                Qui, fuyant leur pays pour les saintes promesses,
                Viennent vivre à Paris d’arguments et de messes ;
                Et l’honnête public qui, même écoutant bien,
                A la saine raison de n’y comprendre rien.
                Voilà donc les leçons qu’on prend dans vos écoles !

                Mais tous les arguments sont-ils faux ou frivoles ?
                Socrate disputait jusque dans les festins,
                Et tout nu quelquefois argumentait aux bains.
                Était-ce dans un sage une folle manie ?
                La contrariété fait sortir le génie.
                La veine d’un caillou recèle un feu qui dort ;
                Image de ces gens, froids au premier abord.
                Et qui dans la dispute, à chaque repartie,
                Sont pleins d’une chaleur qu’on n’avait point sentie.
                C’est un bien, j’y consens. Quant au mal, le voici :
                Plus on a disputé, moins on s’est éclairci.
                On ne redresse point l’esprit faux ni l’œil louche.
                Ce mot j’ai tort, ce mot nous déchire la bouche.
                Nos cris et nos efforts ne frappent que le vent.
                Chacun dans son avis demeure comme avant.
                C’est mêler seulement aux opinions vaines
                Le tumulte insensé des passions humaines.
                Le vrai peut quelquefois n’être point de saison ;
                Et c’est un très-grand tort que d’avoir trop raison.

                Autrefois la Justice et la Vérité nues
                Chez les premiers humains furent longtemps connues ;

                Elles régnaient en sœurs ; mais on sait que depuis
                L’une a fui dans le ciel et l’autre dans un puits.
                La vaine Opinion règne sur tous les âges ;
                Son temple est dans les airs porté sur les nuages ;
                Une foule de dieux, de démons, de lutins,
                Sont au pied de son trône ; et, tenant dans leurs mains
                Mille riens enfantés par un pouvoir magique,
                Nous les montrent de loin sous des verres d’optique.
                Autour d’eux, nos vertus, nos biens, nos maux divers,
                En bulles de savon sont épars dans les airs ;
                Et le souffle des vents y promène sans cesse
                De climats en climats le temple et la déesse.
                Elle fuit et revient. Elle place un mortel
                Hier sur un bûcher, demain sur un autel.
                Le jeune Antinoüs eut autrefois des prêtres.
                Nous rions maintenant des mœurs de nos ancêtres ;
                Et qui rit de nos mœurs ne fait que prévenir
                Ce qu’en doivent penser les siècles à venir.
                Une beauté frappante et dont l’éclat étonne,
                Les Français la peindront sous les traits de Brionne,
                Sans croire qu’autrefois un petit front serré,
                Un front à cheveux d’or fut souvent adoré.
                Ainsi l’Opinion, changeante et vagabonde,
                Soumet la Beauté même, autre reine du monde ;
                Ainsi, dans l’univers, ses magiques effets
                Des grands événements sont les ressorts secrets.
                Comment donc espérer qu’un jour, aux pieds d’un sage,
                Nous la voyions tomber du haut de son nuage,
                Et que la Vérité, se montrant aussitôt,
                Vienne au bord de son puits voir ce qu’on fait en haut ?

                Il est pour les savants, et pour les sages même,
                Une autre illusion : cet esprit de système,
                Qui bâtit, en rêvant, des mondes enchantés,
                Et fonde mille erreurs sur quelques vérités.
                C’est par lui qu’égarés après de vaines ombres,
                L’inventeur du calcul chercha Dieu dans les nombres,
                L’auteur du mécanisme attacha follement
                La liberté de l’homme aux lois du mouvement.
                L’un d’un soleil éteint veut composer la terre ;
                La terre, dit un autre, est un globe de verre[5].
                De là ces différends soutenus à grands cris ;
                Et, sur un tas poudreux d’inutiles écrits,
                La dispute s’assied dans l’asile du sage.

                La contrariété tient souvent au langage ;
                On peut s’entendre moins, formant un même son,
                Que si l’un parlait basque, et l’autre bas-breton.
                C’est là, qui le croirait ? un fléau redoutable ;
                Et la pâle famine, et la peste effroyable.
                N’égalent point les maux et les troubles divers
                Que les malentendus sèment dans l’univers.

                Peindrai-je des dévots les discordes funestes,
                Les saints emportements de ces âmes célestes,
                Le fanatisme au meurtre excitant les humains,
                Des poisons, des poignards, des flambeaux dans les mains ;
                Nos villages déserts, nos villes embrasées,
                Sous nos foyers détruits nos mères écrasées ;
                Dans nos temples sanglants abandonnés du ciel,
                Les ministres rivaux égorgés sur l’autel ;
                Tous les crimes unis, meurtre, inceste, pillage,
                Les fureurs du plaisir se mêlant au carnage ;
                Sur des corps expirants, d’infâmes ravisseurs
                Dans leurs embrassements reconnaissant leurs sœurs :
                L’étranger dévorant le sein de ma patrie.
                Et sous la piété déguisant sa furie ;
                Les pères conduisant leurs enfants aux bourreaux.
                Et les vaincus toujours traînés aux échafauds ?...
                Dieu puissant ! permettez que ces temps déplorables
                Un jour par nos neveux soient mis au rang des fables.

                Mais je vois s’avancer un fâcheux disputeur ;
                Son air d’humilité couvre mal sa hauteur ;
                Et son austérité, pleine de l’Évangile,
                Paraît offrir à Dieu le venin qu’il distille.
                « Monsieur, tout ceci cache un dangereux poison :
                Personne, selon vous, n’a ni tort ni raison ;
                Et sur la vérité n’ayant point de mesure,
                Il faut suivre pour loi l’instinct de la nature !

                — Monsieur, je n’ai pas dit un mot de tout cela...
                — Oh ! quoique vous ayez déguisé ce sens-là,
                En vous interprétant la chose devient claire...

                — Mais en termes précis j’ai dit tout le contraire.
                Cherchons la vérité, mais d’un commun accord :
                Qui discute a raison, et qui dispute a tort.

                Voilà ce que j’ai dit : et d’ailleurs, qu’à la guerre,
                À la ville, à la cour, souvent il faut se taire...
                — Mon cher monsieur, ceci cache toujours deux sens ;

                Je distingue... — Monsieur, distinguez, j’y consens.
                J’ai dit mon sentiment, je vous laisse les vôtres,
                En demandant pour moi ce que j’accorde aux autres.
                — Mon fils, nous vous avons défendu de penser ;
                Et pour vous convertir je cours vous dénoncer. »

                Heureux ! ô trop heureux qui, loin des fanatiques,
                Des causeurs importuns, et des jaloux critiques,
                En paix sur l’Hélicon pourrait cueillir des fleurs !
                Tels on voit dans les champs de sages laboureurs,
                D’une ruche irritée évitant les blessures,
                En dérober le miel à l’abri des piqûres[6].

                1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
                2. Aller Ecclésiaste, chapitre iii, v. 11. (Note de Voltaire.)
                3. Aller Dans quelques éditions, au lieu de rigueur, on lit raideur ; dans d’autres, morale.
                4. Aller Oui, je l’ai connu ; il était précisément tel que le dépeint M. de Rulhières, auteur de cette épître. Ce fut sa rage de disputer contre tout venant sur les plus petites choses qui lui fit ôter l’intendance dont il était revêtu. (Note de Voltaire.)
                5. Aller C’est une des rêveries de M. de Buffon. (Note de Voltaire.)
                6. Aller L’insertion de cette pièce de vers dans le Dictionnaire philosophique fit la réputation de Claude-Carloman de Rulhières, qui, ayant suivi le baron de Breteuil à Saint-Pétersbourg, a laissé, sur la Pologne et la Russie, plusieurs ouvrages qui devraient toujours être consultés par ceux qui étudient l’histoire des opprimés et de leurs oppresseurs. (E. B.)
                7. Éd. Garnier - Tome 18
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                  DISTANCE [1].

                  Un homme qui connaît combien on compte de pas d’un bout de sa maison à l’autre s’imagine que la nature lui a enseigné tout d’un coup cette distance, et qu’il n’a en besoin que d’un coup d’œil, comme lorsqu’il a vu des couleurs. Il se trompe ; on ne peut connaître les différents éloignements des objets que par expérience, par comparaison, par habitude. C’est ce qui fait qu’un matelot, en voyant sur mer un vaisseau voguer loin du sien, vous dira sans hésiter à quelle distance on est à peu près de ce vaisseau ; et le passager n’en pourra former qu’un doute très-confus.
                  La distance n’est qu’une ligne de l’objet à nous. Cette ligne se termine à un point : nous ne sentons donc que ce point, et soit que l’objet existe à mille lieues, ou qu’il soit à un pied, ce point est toujours le même dans nos yeux.
                  Nous n’avons donc aucun moyen immédiat pour apercevoir tout d’un coup la distance, comme nous en avons pour sentir, par l’attouchement, si un corps est dur ou mou ; par le goût, s’il est doux ou amer ; par l’ouïe, si de deux sons l’un est grave et l’autre aigu. Car, qu’on y prenne bien garde, les parties d’un corps qui cèdent à mon doigt sont la plus prochaine cause de ma sensation de mollesse ; et les vibrations de l’air, excitées par le corps sonore, sont la plus prochaine cause de ma sensation du son. Or, si je ne puis avoir ainsi immédiatement une idée de distance, il faut donc que je connaisse cette dislance par le moyen d’une autre idée intermédiaire ; mais il faut au moins que j’aperçoive cette idée intermédiaire : car une idée que je n’aurais point ne servira certainement pas à m’en faire avoir une autre.
                  On dit qu’une telle maison est à un mille d’une telle rivière ; mais si je ne sais pas où est cette rivière, je ne sais certainement pas où est cette maison. Un corps cède aisément à l’impression de ma main : je conclus immédiatement sa mollesse. Un autre résiste ; je sens immédiatement sa dureté. Il faudrait donc que je sentisse les angles formés dans mon œil, pour en conclure immédiatement les distances des objets. Mais la plupart des hommes ne savent pas même si ces angles existent : donc il est évident que ces angles ne peuvent être la cause immédiate de ce que vous connaissez les distances.
                  Celui qui, pour la première fois de sa vie, entendrait le bruit du canon ou le son d’un concert ne pourrait juger si on tire ce canon ou si on exécute ce concert à une lieue ou à trente pas. Il n’y a que l’expérience qui puisse l’accoutumer à juger de la distance qui est entre lui et l’endroit d’où part ce bruit. Les vibrations, les ondulations de l’air, portent un son à ses oreilles, ou plutôt à son sensorium ; mais ce bruit n’avertit pas plus son sensorium de l’endroit où le bruit commence qu’il ne lui apprend la forme du canon ou des instruments de musique. C’est la même chose précisément par rapport aux rayons de lumière qui partent d’un objet ; ils ne nous apprennent point du tout où est cet objet.
                  Ils ne nous font pas connaître davantage les grandeurs ni même les figures. Je vois de loin une petite tour ronde. J’avance, j’aperçois et je touche un grand bâtiment quadrangulaire. Certainement ce que je vois et ce que je touche n’est pas ce que je voyais : ce petit objet rond qui était dans mes yeux n’est point ce grand bâtiment carré. Autre chose est donc, par rapport à nous, l’objet mesurable et tangible, autre chose est l’objet visible. J’entends de ma chambre le bruit d’un carrosse : j’ouvre la fenêtre, et je le vois ; je descends, et j’entre dedans. Or ce carrosse que j’ai entendu, ce carrosse que j’ai vu, ce carrosse que j’ai touché, sont trois objets absolument divers de trois de mes sens, qui n’ont aucun rapport immédiat les uns avec les autres.
                  Il y a bien plus : il est démontré qu’il se forme dans mon œil un angle une fois plus grand, à très-peu de chose près, quand je vois un homme à quatre pieds de moi que quand je vois le même homme à huit pieds de moi. Cependant je vois toujours cet homme de la même grandeur. Comment mon sentiment contredit-il ainsi le mécanisme de mes organes ? L’objet est réellement une fois plus petit dans mes yeux, et je le vois une fois plus grand. C’est en vain qu’on veut expliquer ce mystère par le chemin que suivent les rayons, ou par la forme que prend le cristallin dans nos yeux. Quelque supposition que l’on fasse, l’angle sous lequel je vois un homme à quatre pieds de moi est toujours à peu près double de l’angle sous lequel je le vois à huit pieds. La géométrie ne résoudra jamais ce problème ; la physique y est également impuissante : car vous avez beau supposer que l’œil prend une nouvelle conformation, que le cristallin s’avance, que l’angle s’agrandit, tout cela s’opérera également pour l’objet qui est à huit pas, et pour l’objet qui est à quatre. La proportion sera toujours la même ; si vous voyiez l’objet à huit pas sous un angle de moitié plus grand qu’il ne doit être, vous verriez aussi l’objet à quatre pas sous un angle de moitié plus grand ou environ. Donc ni la géométrie ni la physique ne peuvent expliquer cette difficulté.
                  Ces lignes et ces angles géométriques ne sont pas plus réellement la cause de ce que nous voyons les objets à leur place que de ce que nous les voyons de telles grandeurs et à telle distance. L’âme ne considère pas si telle partie va se peindre au bas de l’œil ; elle ne rapporte rien à des lignes qu’elle ne voit point. L’œil se baisse seulement pour voir ce qui est près de la terre, et se relève pour voir ce qui est au-dessus de la terre. Tout cela ne pouvait être éclairci et mis hors de toute contestation que par quelque aveugle-né à qui on aurait donné le sens de la vue. Car si cet aveugle, au moment qu’il eût ouvert les yeux, eût jugé des distances, des grandeurs et des situations, il eût été vrai que les angles optiques, formés tout d’un coup dans sa rétine, eussent été les causes immédiates de ses sentiments. Aussi le docteur Berkeley assurait, d’après M. Locke (et allant même en cela plus loin que Locke), que ni situation, ni grandeur, ni distance, ni figure, ne serait aucunement discernée par cet aveugle, dont les yeux recevraient tout d’un coup la lumière.
                  On trouva enfin, en 1729, l’aveugle-né dont dépendait la décision indubitable de cette question. Le célèbre Cheselden, un de ces fameux chirurgiens qui joignent l’adresse de la main aux plus grandes lumières de l’esprit, ayant imaginé qu’on pouvait donner la vue à cet aveugle-né, en lui abaissant ce qu’on appelle des cataractes, qu’il soupçonnait formées dans ses yeux presque au moment de sa naissance, il proposa l’opération. L’aveugle eut de la peine à y consentir : il ne concevait pas trop que le sens de la vue pût beaucoup augmenter ses plaisirs. Sans l’envie qu’on lui inspira d’apprendre à lire et à écrire, il n’eût point désiré de voir. Il vérifiait, par cette indifférence, « qu’il est impossible d’être malheureux par la privation des biens dont on n’a pas d’idée » ; vérité bien importante. Quoi qu’il en soit, l’opération fut faite et réussit. Ce jeune homme, d’environ quatorze ans, vit la lumière pour la première fois. Son expérience confirma tout ce que Locke et Berkeley avaient si bien prévu. Il ne distingua de longtemps ni grandeur, ni situation, ni même figure. Un objet d’un pouce mis devant son œil, et qui lui cachait une maison, lui paraissait aussi grand que la maison. Tout ce qu’il voyait lui semblait d’abord être sur ses yeux, et les toucher comme les objets du tact touchent la peau. Il ne pouvait distinguer d’abord ce qu’il avait jugé rond à l’aide de ses mains d’avec ce qu’il avait jugé angulaire, ni discerner avec ses yeux si ce que ses mains avaient senti être en haut ou en bas était en effet en haut ou en bas. Il était si loin de connaître les grandeurs qu’après avoir enfin conçu par la vue que sa maison était plus grande que sa chambre, il ne concevait pas comment la vue pouvait donner cette idée. Ce ne fut qu’au bout de deux mois d’expérience qu’il put apercevoir que les tableaux représentaient des corps saillants, et lorsqu’après ce long tâtonnement d’un sens nouveau en lui il eut senti que des corps, et non des surfaces seules, étaient peints dans les tableaux, il y porta la main, et fut étonné de ne point trouver avec ses mains ces corps solides dont il commençait à apercevoir les représentations. Il demandait quel était le trompeur, du sens du toucher ou du sens de la vue.
                  Ce fut donc une décision irrévocable que la manière dont nous voyons les choses n’est point du tout la suite immédiate des angles formés dans nos yeux : car ces angles mathématiques étaient dans les yeux de cet homme comme dans les nôtres, et ne lui servaient de rien sans le secours de l’expérience et des autres sens.
                  L’aventure de l’aveugle-né fut connue en France vers l’an 1735. L’auteur des Éléments de Newton, qui avait beaucoup vu Cheselden, fit mention de cette découverte importante ; mais à peine y prit-on garde[2]. Et même lorsqu’on fit ensuite à Paris la même opération de la cataracte sur un jeune homme qu’on prétendait privé de la vue dès son berceau, on négligea de suivre le développement journalier du sens de la vue en lui, et la marche de la nature. Le fruit de cette opération fut perdu pour les philosophes.
                  Comment nous représentons-nous les grandeurs et les distances ? De la même façon dont nous imaginons les passions des hommes, par les couleurs qu’elles peignent sur leurs visages, et par l’altération qu’elles portent dans leurs traits. Il n’y a personne qui ne lise tout d’un coup sur le front d’un autre la douleur ou la colère. C’est la langue que la nature parle à tous les yeux ; mais l’expérience seule apprend ce langage. Aussi l’expérience seule nous apprend que quand un objet est trop loin, nous le voyons confusément et faiblement. De là nous formons des idées, qui ensuite accompagnent toujours la sensation de la vue. Aussi tout homme qui, à dix pas, aura vu son cheval haut de cinq pieds, s’il voit, quelques minutes après, ce cheval gros comme un mouton, son âme, par un jugement involontaire, conclut à l’instant que ce cheval est très-loin.
                  Il est bien vrai que, quand je vois mon cheval de la grosseur d’un mouton, il se forme alors dans mon œil une peinture plus petite, un angle plus aigu ; mais c’est là ce qui accompagne, non ce qui cause mon sentiment. De même il se fait un autre ébranlement dans mon cerveau, quand je vois un homme rougir de honte, que quand je le vois rougir de colère ; mais ces différentes impressions ne m’apprendraient rien de ce qui se passe dans l’âme de cet homme, sans l’expérience, dont la voix seule se fait entendre.
                  Loin que cet angle soit la cause immédiate de ce que je juge qu’un grand cheval est très-loin quand je vois ce cheval fort petit, il arrive au contraire, à tous les moments, que je vois ce même cheval également grand, à dix pas, à vingt, à trente, à quarante pas, quoique l’angle à dix pas soit double, triple, quadruple. Je regarde de fort loin, par un petit trou, un homme posté sur untoit : le lointain et le peu de rayons m’empêchent d’abord de distinguer si c’est un homme ; l’objet me paraît très-petit ; je crois voir une statue de deux pieds tout au plus ; l’objet se remue, je juge que c’est un homme, et dès ce même instant cet homme me paraît de la grandeur ordinaire. D’où viennent ces deux jugements si différents ? Quand j’ai cru voir une statue, je l’ai imaginée de deux pieds, parce que je la voyais sous un tel angle ; nulle expérience ne pliait mon âme à démentir les traits imprimés dans ma rétine, mais dès que j’ai jugé que c’était un homme, la liaison mise par l’expérience dans mon cerveau entre l’idée d’un homme et l’idée de la hauteur de cinq à six pieds me force, sans que j’y pense, à imaginer, par un jugement soudain, que je vois un homme de telle hauteur, et à voir une telle hauteur en effet.
                  Il faut absolument conclure de tout ceci que les distances, les grandeurs, les situations, ne sont pas, à proprement parler, des choses visibles, c’est-à-dire ne sont pas les objets propres et immédiats de la vue. L’objet propre et immédiat de la vue n’est autre chose que la lumière colorée ; tout le reste, nous ne le sentons qu’à la longue et par expérience. Nous apprenons à voir précisément comme nous apprenons à parler et à lire. La différence est que l’art de voir est plus facile, et que la nature est également à tous notre maître.
                  Les jugements soudains, presque uniformes, que toutes nos âmes, à un certain âge, portent des distances, des grandeurs, des situations, nous font penser qu’il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour voir de la manière dont nous voyons. On se trompe ; il y faut le secours des autres sens. Si les hommes n’avaient que le sens de la vue, ils n’auraient aucun moyen pour connaître l’étendue en longueur, largeur et profondeur[3] ; et un pur esprit ne la connaîtrait pas peut-être, à moins que Dieu ne la lui révélât. Il est très-difficile de séparer dans notre entendement l’extension d’un objet d’avec les couleurs de cet objet. Nous ne voyons jamais rien que d’étendu, et de là nous sommes tous portés à croire que nous voyons en effet l’étendue. Nous ne pouvons guère distinguer dans notre âme ce jaune que nous voyons dans un louis d’or, d’avec ce louis d’or dont nous voyons le jaune. C’est comme, lorsque nous entendons prononcer ce mot louis d’or, nous ne pouvons nous empêcher d’attacher malgré nous l’idée de cette monnaie au son que nous entendons prononcer. 
                  Si tous les hommes parlaient la même langue, nous serions toujours prêts à croire qu’il y aurait une connexion nécessaire entre les mots et les idées. Or tous les hommes ont ici le même langage en fait d’imagination. La nature leur dit à tous : Quand vous aurez vu des couleurs pendant un certain temps, votre imagination vous représentera à tous, de la même façon, les corps auxquels ces couleurs semblent attachées. Ce jugement prompt et involontaire que vous formerez vous sera utile dans le cours de votre vie : car s’il fallait attendre, pour estimer les distances, les grandeurs, les situations de tout ce qui vous environne, que vous eussiez examiné des angles et des rayons visuels, vous seriez mort avant que de savoir si les choses dont vous avez besoin sont à dix pas de vous ou à cent millions de lieues, et si elles sont de la grosseur d’un ciron ou d’une montagne : il vaudrait beaucoup mieux pour nous être nés aveugles.
                  Nous avons donc peut-être grand tort quand nous disons que nos sens nous trompent. Chacun de nos sens fait la fonction à laquelle la nature l’a destiné. Ils s’aident mutuellement pour envoyer à notre âme, par les mains de l’expérience, la mesure des connaissances que notre être comporte. Nous demandons à nos sens ce qu’ils ne sont point faits pour nous donner. Nous voudrions que nos yeux nous fissent connaître la solidité, la grandeur, la distance, etc. ; mais il faut que le toucher s’accorde en cela avec la vue, et que l’expérience les seconde. Si le P. Malebranche avait envisagé la nature par ce côté, il eût attribué peut-être moins d’erreurs à nos sens, qui sont les seules sources de toutes nos idées.
                  Il ne faut pas, sans doute, étendre à tous les cas cette espèce de métaphysique que nous venons de voir : nous ne devons l’appeler au secours que quand les mathématiques nous sont insuffisantes.

                  1. Aller Cet article se retrouve presque textuellement dans le chapitre vii de la deuxième partie des Éléments de la philosophie de Newton. (Voyez Mélanges, année 1738.) Il parut tel qu’il est ici dans les Questions sur l’Encyclopédie, 4e partie, 1771. (B.)
                  2. Aller Voltaire a tiré cet article presque textuellement de ses Éléments de la philosophie de Newton. Diderot et Condillac s’occupèrent seuls, en effet, des expériences de Cheselden qu’avait rapportées Voltaire, l’un dans sa Lettre sur les aveugles, et l’autre dans son Essai sur l’origine des connaissances humaines. C’est M. Molineux qui, le premier, avait posé et cherché à résoudre le problème de l’aveugle-né recouvrant la vue et jugeant des objets. Il nous semble que l’aveugle opéré, dont Voltaire parle dans la phrase suivante, est le même que mentionne Diderot en commençant sa Lettre à l’usage de ceux qui voient. M. de Réaumur, qui faisait abattre la cataracte à cette personne, ne voulut pas que les philosophes fussent présents à l’opération. Remarquons seulement que Diderot parle d’une aveugle-née, et que Voltaire, par oubli sans doute, désigne un jeune homme. (G. A.)
                  3. Aller Voyez, dans les Eléments de la philosophie de Newton (Mélanges, année 1738) une note sur cette question, chapitre vii de la deuxième partie. (K )
                  4. Éd. Garnier - Tome 18
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                    DIVINITÉ DE JÉSUS [1].

                    Les sociniens, qui sont regardés comme des blasphémateurs, ne reconnaissent point la divinité de Jésus-Christ. Ils osent prétendre, avec les philosophes de l’antiquité, avec les Juifs, les mahométans, et tant d’autres nations, que l’idée d’un Dieu homme est monstrueuse, que la distance d’un Dieu à l’homme est infinie, et qu’il est impossible que l’Être infini, immense, éternel, ait été contenu dans un corps périssable.
                    Ils ont la confiance de citer en leur faveur Eusèbe, évêque de Césarée, qui, dans son Histoire ecclésiastique, livre I, chapitre xi, déclare qu’il est absurde que la nature non engendrée, immuable, du Dieu tout-puissant, prenne la forme d’un homme. Ils citent les Pères de l’Église Justin et Tertullien, qui ont dit la même chose : Justin, dans son Dialogue avec Tryphon, et Tertullien, dans son Discours contre Praxéas.
                    Ils citent saint Paul, qui n’appelle jamais Jésus-Christ Dieu, et qui l’appelle homme très-souvent. Ils poussent l’audace jusqu’au point d’affirmer que les chrétiens passèrent trois siècles entiers à former peu à peu l’apothéose de Jésus, et qu’ils n’élevaient cet étonnant édifice qu’à l’exemple des païens, qui avaient divinisé des mortels. D’abord, selon eux, on ne regarda Jésus que comme un homme inspiré de Dieu ; ensuite comme une créature plus parfaite que les autres. On lui donna quelque temps après une place au-dessus des anges, comme le dit saint Paul[2]. Chaque jour ajoutait à sa grandeur. Il devint une émanation de Dieu produite dans le temps. Ce ne fut pas assez : on le fit naître avant le temps même. Enfin on le fit Dieu consubstantiel à Dieu. Crellius, Voquelsius, Natalis Alexander, Hornebeck, ont appuyé tous ces blasphèmes par des arguments qui étonnent les sages et qui pervertissent les faibles. Ce fut surtout Fauste Socin qui répandit les semences de cette doctrine dans l’Europe ; et sur la fin du xvie siècle il s’en est peu fallu qu’il n’établît une nouvelle espèce de christianisme : il y en avait déjà eu plus de trois cents espèces.

                    1. Aller Dictionnaire philosophique, 1767. (B.)
                    2. Aller Hebr., i, 4.

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