Éd. Garnier - Tome 19
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JAPON[1].
Je ne fais point de question sur le Japon pour savoir si cet amas d’îles est beaucoup plus grand que l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande et les Orcades ensemble ; si l’empereur du Japon est plus puissant que l’empereur d’Allemagne, et si les bonzes japonais sont plus riches que les moines espagnols.
J’avouerai même sans hésiter que, tout relégués que nous sommes aux bornes de l’Occident, nous avons plus de génie qu’eux, tout favorisés qu’ils sont du soleil levant. Nos tragédies et nos comédies passent pour être meilleures ; nous avons poussé plus loin l’astronomie, les mathématiques, la peinture, la sculpture, et la musique. De plus, ils n’ont rien qui approche de nos vins de Bourgogne et de Champagne.
Mais pourquoi avons-nous si longtemps sollicité la permission d’aller chez eux, et que jamais aucun Japonais n’a souhaité seulement faire un voyage chez nous ? Nous avons couru à Méaco, à la terre d’Yesso, à la Californie ; nous irions à la lune avec Astolphe si nous avions un hippogriffe. Est-ce curiosité, inquiétude d’esprit ? est-ce besoin réel ?
Dès que les Européans eurent franchi le cap de Bonne-Espérance, la Propagande se flatta de subjuguer tous les peuples voisins des mers orientales, et de les convertir. On ne fit plus le commerce d’Asie que l’épée à la main ; et chaque nation de notre Occident fit partir tour à tour des marchands, des soldats, et des prêtres.
Gravons dans nos cervelles turbulentes ces mémorables paroles de l’empereur Yong-tching, quand il chassa tous les missionnaires jésuites et autres de son empire ; qu’elles soient écrites sur les portes de tous nos couvents : « Que diriez-vous[2] si nous allions, sous le prétexte de trafiquer dans vos contrées, dire à vos peuples que votre religion ne vaut rien, et qu’il faut absolument embrasser la nôtre ? »
C’est là cependant ce que l’Église latine a fait par toute la terre. Il en coûta cher au Japon ; il fut sur le point d’être enseveli dans les flots de son sang, comme le Mexique et le Pérou.
Il y avait dans les îles du Japon douze religions qui vivaient ensemble très-paisiblement. Des missionnaires arrivèrent de Portugal : ils demandèrent à faire la treizième ; on leur répondit qu’ils seraient les très-bienvenus, et qu’on n’en saurait trop avoir.
Voilà bientôt des moines établis au Japon avec le titre d’évêques. À peine leur religion fut-elle admise pour la treizième qu’elle voulut être la seule. Un de ces évêques, ayant rencontré dans son chemin un conseiller d’État, lui disputa le pas[3] ; il lui soutint qu’il était du premier ordre de l’État, et que le conseiller, n’étant que du second, lui devait beaucoup de respect. L’affaire fit du bruit. Les Japonais sont encore plus fiers qu’indulgents : on chassa le moine évêque et quelques chrétiens dès l’année 1586. Bientôt la religion chrétienne fut proscrite. Les missionnaires s’humilièrent, demandèrent pardon, obtinrent grâce, et en abusèrent.
Enfin, en 1637, les Hollandais ayant pris un vaisseau espagnol qui faisait voile du Japon à Lisbonne, ils trouvèrent dans ce vaisseau des lettres d’un nommé Moro, consul d’Espagne à Nangazaqui. Ces lettres contenaient le plan d’une conspiration des chrétiens du Japon pour s’emparer du pays. On y spécifiait le nombre des vaisseaux qui devaient venir d’Europe et d’Asie appuyer cette entreprise.
Les Hollandais ne manquèrent pas de remettre les lettres au gouvernement. On saisit Moro ; il fut obligé de reconnaître son écriture, et condamné juridiquement à être brûlé.
Tous les néophytes des jésuites et des dominicains prirent alors les armes, au nombre de trente mille. Il y eut une guerre civile affreuse. Ces chrétiens furent tous exterminés.
Les Hollandais, pour prix de leur service, obtinrent seuls, comme on sait, la liberté de commercer au Japon, à condition qu’ils n’y feraient jamais aucun acte de christianisme ; et depuis ce temps ils ont été fidèles à leur promesse.
Qu’il me soit permis de demander à ces missionnaires quelle était leur rage, après avoir servi à la destruction de tant de peuples en Amérique, d’en aller faire autant aux extrémités de l’Orient, pour la plus grande gloire de Dieu ?
S’il était possible qu’il y eût des diables déchaînés de l’enfer pour venir ravager la terre, s’y prendraient-ils autrement ? Est-ce donc là le commentaire du contrains-les d’entrer ? Est-ce ainsi que la douceur chrétienne se manifeste ? Est-ce là le chemin de la vie éternelle ?
Lecteurs, joignez cette aventure à tant d’autres ; réfléchissez, et jugez.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, septième partie, 1771. (B.)
- ↑ Voyez tome XIII, page 168.
- ↑ Ce fait est avéré par toutes les relations. (Note de Voltaire.)
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JÉOVA[1].
Jéova, ancien nom de Dieu. Aucun peuple n’a jamais prononcé Geova,comme font les seuls Français ; ils disaient Iëvo : c’est ainsi que vous le trouvez écrit dans Sanchoniathon, cité par Eusèbe, Prép., liv. X ; dans Diodore, liv. II ; dans Macrobe, Sat., liv. Ier, etc. ; toutes les nations ont prononcé ïe, et non pasg. C’est du nom des quatre voyelles, i, e, o, u, que se forma ce nom sacré dans l’Orient. Les uns prononçaient ïe oh a, en aspirant : ï, e, o, va ; les autres,yeaou. Il fallait toujours quatre lettres, quoique nous en mettions ici cinq, faute de pouvoir exprimer ces quatre caractères.
Nous avons déjà observé[2] que, selon Clément d’Alexandrie, en saisissant la vraie prononciation de ce nom, on pouvait donner la mort à un homme : Clément en rapporte un exemple.
Longtemps avant Moïse, Seth avait prononcé le nom de Jeova, comme il est dit dans la Genèse, chapitre iv ; et même, selon l’hébreu, Seth s’appelaJeova. Abraham fit serment au roi de Sodome par Jeova, chapitre xiv, v. 22.
Du mot ïova les Latins firent iov, Jovis, Jovispiter, Jupiter. Dans le buisson, l’Éternel dit à Moïse : « Mon nom est Ioüa. » Dans les ordres qu’il lui donna pour la cour de Pharaon, il lui dit : « J’apparus à Abraham, Isaac et Jacob, dans le Dieu puissant, et je ne leur révélai point mon nom Adonaï, et je fis un pacte avec eux[3]. »
Les Juifs ne prononcent point ce nom depuis longtemps. Il était commun aux Phéniciens et aux Égyptiens. Il signifiait ce qui est ; et de là vient probablement l’inscription d’Isis : « Je suis tout ce qui est. »
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
- ↑ Dans le chapitre v de l’Examen important de milord Bolingbroke (voyez lesMélanges, année 1767). (B.)
- ↑ Exode, chapitre vi, v. 3. (Note de Voltaire.)
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JEPHTÉ[1].
SECTION PREMIÈRE.
Il est évident, par le texte du livre des Juges, que Jephté promit de sacrifier la première personne qui sortirait de sa maison pour venir le féliciter de sa victoire contre les Ammonites. Sa fille unique vint au-devant de lui ; il déchira ses vêtements, et il l’immola après lui avoir permis d’aller pleurer sur les montagnes le malheur de mourir vierge. Les filles juives célébrèrent longtemps cette aventure, en pleurant la fille de Jephté pendant quatre jours[2].
En quelque temps que cette histoire ait été écrite, qu’elle soit imitée de l’histoire grecque d’Agamemnon et d’Idoménée, ou qu’elle en soit le modèle, qu’elle soit antérieure ou postérieure à de pareilles histoires assyriennes, ce n’est pas ce que j’examine ; je m’en tiens au texte : Jephté voua sa fille en holocauste, et accomplit son vœu.
Il était expressément ordonné par la loi juive d’immoler les hommes voués au Seigneur. « Tout homme voué ne sera point racheté, mais sera mis à mort sans rémission. » La Vulgate traduit : « Non redimetur, sed morte morietur[3]. »
C’est en vertu de cette loi que Samuel coupa en morceaux le roi Agag, à qui, comme nous l’avons déjà dit[4], Saül avait pardonné ; et c’est même pour avoir épargné Agag que Saül fut réprouvé du Seigneur, et perdit son royaume.
Voilà donc les sacrifices de sang humain clairement établis ; il n’y a aucun point d’histoire mieux constaté : on ne peut juger d’une nation que par ses archives, et par ce qu’elle rapporte d’elle-même.
SECTION II.
Il y a donc des gens à qui rien ne coûte, qui falsifient un passage de l’Écriture aussi hardiment que s’ils en rapportaient les propres mots ; et qui, sur leur mensonge, qu’ils ne peuvent méconnaître, espèrent qu’ils tromperont les hommes. Et s’il y a aujourd’hui de tels fripons, il est à présumer qu’avant l’invention de l’imprimerie il y en avait cent fois davantage.
Un des plus impudents falsificateurs a été l’auteur d’un infâme libelle intituléDictionnaire antiphilosophique[5], et justement intitulé. Les lecteurs me diront : Ne te fâche pas tant ; que t’importe un mauvais livre ? — Messieurs, il s’agit de Jephté ; il s’agit de victimes humaines : c’est du sang des hommes sacrifiés à Dieu que je veux vous entretenir.
L’auteur, quel qu’il soit, traduit ainsi le trente-neuvième verset du chap. iide l’Histoire de Jephté :
« Elle retourna dans la maison de son père, qui fit la consécration qu’il avait promise par son vœu ; et sa fille resta dans l’état de virginité. »
Oui, falsificateur de Bible, j’en suis fâché, mais vous avez menti au Saint-Esprit, et vous devez savoir que cela ne se pardonne pas.
Il y a dans la Vulgate : « Et reversa est ad patrem suum, et fecit ei sicut voverat quæ ignorabat virum. Exinde mos increbuit in Israël, et consuetudo servata est, ut post anni circulum conveniant in unum filiæ Israël, et plangant filiam Jephte Galaaditæ, diebus quatuor. — Elle revint à son père, et il lui fit comme il avait voué, à elle qui n’avait point connu d’homme. Et de là est venu l’usage, et la coutume s’est conservée, que les filles d’Israël s’assemblent tous les ans pour pleurer la fille de Jephté le Galaadite, pendant quatre jours. »
Or, dites-nous, homme antiphilosophe, si on pleure tous les ans pendant quatre jours une fille pour avoir été consacrée ?
Dites-nous s’il y avait des religieuses chez un peuple qui regardait la virginité comme un opprobre ?
Dites-nous ce que signifie : Il lui fit comme il avait voué, fecit ei sicut voverat ? Qu’avait voué Jephté ? qu’avait-il promis par serment ? D’égorger sa fille, de l’immoler en holocauste, et il l’égorgea.
Lisez la dissertation de Calmet sur la témérité du vœu de Jephté et sur son accomplissement ; lisez la loi qu’il cite, cette loi terrible du Lévitique, au chapitrexxvii, qui ordonne que tout ce qui sera dévoué au Seigneur ne sera point racheté, mais mourra de mort ; « non redimetur, sed morte morietur ».
Voyez les exemples en foule attester cette vérité épouvantable ; voyez les Amalécites et les Chananéens ; voyez le roi d’Arad et tous les siens soumis à ce dévouement ; voyez le prêtre Samuel égorger de ses mains le roi Agag, et le couper en morceaux comme un boucher débite un bœuf dans sa boucherie. Et puis corrompez, falsifiez, niez l’Écriture sainte, pour soutenir votre paradoxe ; insultez à ceux qui la révèrent, quelque chose étonnante qu’ils y trouvent. Donnez un démenti à l’historien Josèphe, qui la transcrit, et qui dit positivement que Jephté immola sa fille. Entassez injure sur mensonge, et calomnie sur ignorance : les sages en riront ; et ils sont aujourd’hui en grand nombre, ces sages. Oh ! si vous saviez comme ils méprisent les Routh[6] quand ils corrompent la sainte Écriture, et qu’ils se vantent d’avoir disputé avec le président de Montesquieu à sa dernière heure, et de l’avoir convaincu qu’il faut penser comme les frères jésuites !
- ↑ Dans les premières éditions du Dictionnaire philosophique, 1764, et même dans la Raison par alphabet (1769), l’article Jephté était composé de ce qui forme aujourd’hui la première section. Dans le tome VII des Questions sur l’Encyclopédie,1771, l’article Jephté consistait en ce qui est aujourd’hui la seconde section. Cette seconde section est la défense de la première contre les attaques du Dictionnaire antiphilosophique. (B.)
- ↑ Voyez chapitre xi des Juges, v. 40. (Note de Voltaire.)
- ↑ Lévitique, chapitre xxvii, v. 29. (Id.)
- ↑ Voyez une des notes du XVIe chant de la Pucelle, tome IX, page 259.
- ↑ Par Chaudon : voyez l’Avertissement de Beuchot, tome XVII.
- ↑ Sur le jésuite Routh, voyez ci-après, page 503.
Éd. Garnier - Tome 19
On a tant parlé des jésuites, qu’après avoir occupé l’Europe pendant deux cents ans, ils finissent par l’ennuyer, soit qu’ils écrivent eux-mêmes, soit qu’on écrive pour ou contre cette singulière société, dans laquelle il faut avouer qu’on a vu et qu’on voit encore des hommes d’un rare mérite.
On leur a reproché dans six mille volumes leur morale relâchée, qui n’était pas plus relâchée que celle des capucins ; et leur doctrine sur la sûreté de la personne des rois, doctrine qui, après tout, n’approche ni du manche de corne du couteau de Jacques Clément, ni de l’hostie saupoudrée qui servit si bien frère Ange de Montepulciano, autre jacobin, et qui empoisonna l’empereur Henri VII.
Ce n’est point la grâce versatile qui les a perdus, ce n’est pas la banqueroute frauduleuse du révérend P. La Valette, préfet des missions apostoliques. On ne chasse point un ordre entier de France, d’Espagne, des deux Siciles, parce qu’il y a eu dans cet ordre un banqueroutier. Ce ne sont pas les fredaines du jésuite Guyot-Desfontaines, ni du jésuite Fréron, ni du révérend P. Marsy, lequel estropia par ses énormes talents un enfant charmant de la première noblesse du royaume[2]. On ferma les yeux sur ces imitations grecques et latines d’Anacréon et d’Horace.
Qu’est-ce donc qui les a perdus ? L’orgueil.
Quoi ! les jésuites étaient-ils plus orgueilleux que les autres moines ? Oui, ils l’étaient au point qu’ils firent donner une lettre de cachet à un ecclésiastique qui les avait appelés moines. Le frère Croust, le plus brutal de la société, frère du confesseur de la seconde dauphine, fut près de battre en ma présence le fils de M. de Guyot, depuis préteur royal à Strasbourg, pour lui avoir dit qu’il irait le voir dans son couvent.
C’était une chose incroyable que leur mépris pour toutes les universités dont ils n’étaient pas, pour tous les livres qu’ils n’avaient pas faits, pour tout ecclésiastique qui n’était pas un homme de qualité ; c’est de quoi j’ai été témoin cent fois. Ils s’expriment ainsi dans leur libelle intitulé[3] Il est temps de parler :« Que dire à un magistrat qui dit que les jésuites sont des orgueilleux, il faut les humilier ? » Ils étaient si orgueilleux qu’ils ne voulaient pas qu’on blâmât leur orgueil.
D’où leur venait ce péché de la superbe ? De ce que frère Guignard avait été pendu. Cela est vrai à la lettre.
Il faut remarquer qu’après le supplice de ce jésuite sous Henri IV, et après leur bannissement du royaume, ils ne furent rappelés qu’à la condition qu’il y aurait toujours à la cour un jésuite qui répondrait de la conduite des autres. Coton fut donc mis en otage auprès de Henri IV, et ce bon roi, qui ne laissait pas d’avoir ses petites finesses, crut gagner le pape en prenant son otage pour son confesseur.
Dès lors chaque frère jésuite se crut solidairement confesseur du roi. Cette place de premier médecin de l’âme d’un monarque devint un ministère sous Louis XIII, et surtout sous Louis XIV. Le frère Vadblé, valet de chambre du P. de La Chaise, accordait sa protection aux évêques de France ; et le P. Le Tellier gouvernait avec un sceptre de fer ceux qui voulaient bien être gouvernés ainsi. Il était impossible que la plupart des jésuites ne s’enflassent du vent de ces deux hommes, et qu’ils ne fussent aussi insolents que les laquais du marquis de Louvois. Il y eut parmi eux des savants, des hommes éloquents, des génies : ceux-là furent modestes ; mais les médiocres, faisant le grand nombre, furent atteints de cet orgueil attaché à la médiocrité et à l’esprit de collége.
Depuis leur P. Garasse, presque tous leurs livres polémiques respirèrent une hauteur indécente qui souleva toute l’Europe. Cette hauteur tomba souvent dans la bassesse du plus énorme ridicule ; de sorte qu’ils trouvèrent le secret d’être à la fois l’objet de l’envie et du mépris. Voici, par exemple, comme ils s’exprimaient sur le célèbre Pasquier, avocat général de la chambre des comptes :
« Pasquier est un porte-panier, un maraud de Paris, petit galant bouffon, plaisanteur ; petit compagnon vendeur de sornettes, simple regage qui ne mérite pas d’être le valeton des laquais ; bélître, coquin qui rote, pète et rend sa gorge, fort suspect d’hérésie ou bien hérétique, ou bien pire, un sale et vilain satyre, un archi-maître sot par nature, par bécarre, par bémol, sot à la plus haute gamme, sot à triple semelle, sot à double teinture, et teint en cramoisi, sot en toutes sortes de sottises[4]. »
Ils polirent depuis leur style ; mais l’orgueil, pour être moins grossier, n’en fut que plus révoltant.
On pardonne tout, hors l’orgueil. Voilà pourquoi tous les parlements du royaume, dont les membres avaient été pour la plupart leurs disciples, ont saisi la première occasion de les anéantir, et la terre entière s’est réjouie de leur chute.
Cet esprit d’orgueil était si fort enraciné dans eux qu’il se déployait avec la fureur la plus indécente dans le temps même qu’ils étaient tenus à terre sous la main de la justice, et que leur arrêt n’était pas encore prononcé. On n’a qu’à lire le fameux Mémoire intitulé Il est temps de parler, imprimé dans Avignon en 1762, sous le nom supposé d’Anvers. Il commence par une requête ironique aux gens tenant la cour de parlement. On leur parle, dans cette requête, avec autant de mépris que si on faisait une réprimande à des clercs de procureur. On traite continuellement l’illustre M. de Montclar, procureur général, l’oracle du parlement de Provence, de maître Ripert ; et on lui parle comme un régent en chaire parlerait à un écolier mutin et ignorant. On pousse l’audace jusqu’à dire[5] que M. de Montclar a blasphémé en rendant compte de l’institut des jésuites.
Dans leur Mémoire qui a pour titre : Tout se dira, ils insultent encore plus effrontément le parlement de Metz, et toujours avec ce style qu’on puise dans les écoles.
Ils ont conservé le même orgueil sous la cendre dans laquelle la France, l’Espagne, les ont plongés. Le serpent coupé en tronçons a levé encore la tête du fond de cette cendre. On a vu je ne sais quel misérable, nommé Nonotte, s’ériger en critique de ses maîtres, et cet homme, fait pour prêcher la canaille dans un cimetière, parler à tort et à travers des choses dont il n’avait pas la plus légère notion[6]. Un autre insolent de cette société, nommé Patouillet, insultait, dans des mandements d’évêque[7], des citoyens, des officiers de la maison du roi, dont les laquais n’auraient pas souffert qu’il leur parlât.
Une de leurs principales vanités était de s’introduire chez les grands dans leurs dernières maladies, comme des ambassadeurs de Dieu, qui venaient leur ouvrir les portes du ciel sans les faire passer par le purgatoire. Sous Louis XIV il n’était pas du bon air de mourir sans passer par les mains d’un jésuite ; et le croquant allait ensuite se vanter à ses dévotes qu’il avait converti un duc et pair, lequel, sans sa protection, aurait été damné.
Le mourant pouvait lui dire : « De quel droit, excrément de collége, viens-tu chez moi quand je me meurs ? Me voit-on venir dans ta cellule quand tu as la fistule ou la gangrène, et que ton corps crasseux est prêt à être rendu à la terre ? Dieu a-t-il donné à ton âme quelques droits sur la mienne ? Ai-je un précepteur à soixante-dix ans ? Portes-tu les clefs du paradis à ta ceinture ? Tu oses dire que tu es ambassadeur de Dieu : montre-moi tes patentes ; et si tu n’en as point, laisse-moi mourir en paix. Un bénédictin, un chartreux, un prémontré, ne viennent point troubler mes derniers moments : ils n’érigent point un trophée à leur orgueil sur le lit d’un agonisant ; ils restent dans leur cellule ; reste dans la tienne ; qu’y a-t-il entre toi et moi ? »
Ce fut une chose comique, dans une triste occasion, que l’empressement de ce jésuite anglais nommé Routh, à venir s’emparer de la dernière heure du célèbre Montesquieu. Il vint, dit-il, rendre cette âme vertueuse à la religion, comme si Montesquieu n’avait pas mieux connu la religion qu’un Routh, comme si Dieu eût voulu que Montesquieu pensât comme un Routh. On le chassa de la chambre, et il alla crier dans tout Paris : « J’ai converti cet homme illustre ; je lui ai fait jeter au feu ses Lettres persanes et son Esprit des lois. » On eut soin d’imprimer la relation de la conversion du président de Montesquieu par le révérend P. Routh[8], dans ce libelle intitulé Antiphilosophique[9].
Un autre orgueil des jésuites était de faire des missions dans les villes, comme s’ils avaient été chez des Indiens et chez des Japonais. Ils se faisaient suivre dans les rues par la magistrature entière. On portait une croix devant eux, on la plantait dans la place publique ; ils dépossédaient le curé, ils devenaient les maîtres de la ville. Un jésuite nommé Aubert fit une pareille mission à Colmar, et obligea l’avocat général du conseil souverain de brûler à ses pieds son Bayle, qui lui avait coûté cinquante écus : j’aurais mieux aimé brûler frère Aubert. Jugez comme l’orgueil de cet Aubert fut gonflé de ce sacrifice, comme il s’en vanta le soir avec ses confrères, comme il en écrivit à son général.
Ô moines ! ô moines ! soyez modestes, je vous l’ai déjà dit[10] ; soyez modérés, si vous ne voulez pas que malheur vous arrive.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, septième partie, 1771. Sur la destruction des jésuites, voyez le Précis du Siècle de Louis XV, chapitres xxxviii et xxxix ; et l’Histoire du Parlement, chapitre lxviii. (B.)
- ↑ Le prince de Guemené. Voyez, dans la Correspondance, la lettre de Voltaire à d’Alembert, du 10 mars 1765.
- ↑ Page 341. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voltaire a répété ce passage, en 1777, dans l’article xi du Prix de la justice et de l’humanité.
- ↑ Tome II, page 399. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1763, les Éclaircissements historiques ; et, année 1767, la 22e des Honnêtetés littéraires.
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1767, la 23e des Honnêtetés littéraires, et tome IX, page 553, une note de l’Épilogue de la Guerre de Genève.
- ↑ Nous avons observé déjà que l’on n’osa le chasser ; il attendit l’instant de la mort de Montesquieu pour voler ses papiers : on l’en empêcha ; mais il s’en vengea sur son vin, et l’on fut obligé de le renvoyer ivre-mort dans son couvent. (K.) — C’est dans une note sur l’Homme aux quarante écus, que les éditeurs de Kehl ont fait l’observation dont ils parlent ici.
- ↑ Ce libelle antiphilosophique est le Dictionnaire antiphilosophique de Chaudon (dont il a été question dans l’article Jephté), et dans la première édition duquel on a imprimé une Lettre du P. Routh sur la catholicité et les derniers moments de Montesquieu. Voyez l’Avertissement de Beuchot, tome XVII.
- ↑ Voyez ci-dessus, pages 392 et 424 ; et dans les Mélanges, année 1762, les derniers mots du Petit Avis à un jésuite..
Éd. Garnier - Tome 19
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JOB[1].
Bonjour, mon ami Job ; tu es un des plus anciens originaux dont les livres fassent mention ; tu n’étais point Juif : on sait que le livre qui porte ton nom est plus ancien que le Pentateuque. Si les Hébreux, qui l’ont traduit de l’arabe se sont servis du mot Jéhova pour signifier Dieu, ils empruntèrent ce mot des Phéniciens et des Égyptiens, comme les vrais savants n’en doutent pas. Le motSatan n’était point hébreu, il était chaldéen ; on le sait assez.
Tu demeurais sur les confins de la Chaldée. Des commentateurs, dignes de leur profession, prétendent que tu croyais à la résurrection, parce qu’étant couché sur ton fumier tu as dit, dans ton dix-neuvième chapitre, que tu t’en relèverais quelque jour. Un malade qui espère sa guérison n’espère pas pour cela la résurrection ; mais je veux te parler d’autres choses.
Avoue que tu étais un grand bavard ; mais tes amis l’étaient davantage. On dit que tu possédais sept mille moutons, trois mille chameaux, mille bœufs, et cinq cents ânesses. Je veux faire ton compte.
Sept mille moutons, à trois livres dix sous pièce, font vingt-deux mille cinq cents livres tournois, pose
22,500 livres.
J’évalue les trois mille chameaux à cinquante écus pièce
450,000 —
Mille bœufs ne peuvent être estimés, l’un portant l’autre, moins de
80,000 —
Et cinq cents ânesses, à vingt francs l’ânesse.
10,000 —
—————
Le tout se monte à
562,500 livres.
Sans compter tes meubles, bagues et joyaux.
J’ai été beaucoup plus riche que toi ; et quoique j’aie perdu une grande partie de mon bien, et que je sois malade comme toi, je n’ai point murmuré contre Dieu, comme tes amis semblent te le reprocher quelquefois.
Je ne suis point du tout content de Satan, qui, pour t’induire au péché et pour te faire oublier Dieu, demande la permission de t’ôter ton bien et de te donner la gale. C’est dans cet état que les hommes ont toujours recours à la Divinité : ce sont les gens heureux qui l’oublient. Satan ne connaissait pas assez le monde : il s’est formé depuis ; et quand il veut s’assurer de quelqu’un, il en fait un fermier général, ou quelque chose de mieux, s’il est possible. C’est ce que notre ami Pope nous a clairement montré dans l’histoire du chevalier Balaam.
Ta femme était une impertinente ; mais tes prétendus amis Éliphaz, natif de Théman en Arabie, Baldad, de Suez, et Sophar, de Naamath, étaient bien plus insupportables qu’elle. Ils t’exhortent à la patience d’une manière à impatienter le plus doux des hommes : ils te font de longs sermons plus ennuyeux que ceux que prêche le fourbe V.....e à Amsterdam, et le...., etc.
Il est vrai que tu ne sais ce que tu dis quand tu t’écries : « Mon Dieu ! suis-je une mer ou une baleine pour avoir été enfermé par vous comme dans une prison ? » Mais tes amis n’en savent pas davantage quand ils te répondent « que le jonc ne peut reverdir sans humidité[2], et que l’herbe des prés ne peut croître sans eau ». Rien n’est moins consolant que cet axiome.
Sophar, de Naamath, te reproche d’être un babillard ; mais aucun de ces bons amis ne te prête un écu. Je ne t’aurais pas traité ainsi. Rien n’est plus commun que gens qui conseillent, rien de plus rare que ceux qui secourent. C’est bien la peine d’avoir trois amis pour n’en pas recevoir une goutte de bouillon quand on est malade. Je m’imagine que quand Dieu t’eut rendu tes richesses et ta santé, ces éloquents personnages n’osèrent pas se présenter devant toi : aussi les amis de Job ont passé en proverbe.
Dieu fut très-mécontent d’eux, et leur dit tout net au chapitre xlii, qu’ils sont ennuyeux et imprudents ; et il les condamne à une amende de sept taureaux et de sept béliers pour avoir dit des sottises. Je les aurais condamnés pour n’avoir point secouru leur ami.
Je te prie de me dire s’il est vrai que tu vécus cent quarante ans après cette aventure. J’aime à voir que les honnêtes gens vivent longtemps ; mais il faut que les hommes d’aujourd’hui soient de grands fripons, tant leur vie est courte[3] !
Au reste, le livre de Job est un des plus précieux de toute l’antiquité. Il est évident que ce livre est d’un Arabe qui vivait avant le temps où nous plaçons Moïse. Il est dit qu’Éliphaz, l’un des interlocuteurs, est de Théman ; c’est une ancienne ville d’Arabie. Baldad était de Suez, autre ville d’Arabie. Sophar était de Naamath, contrée d’Arabie encore plus orientale.
Mais ce qui est bien plus remarquable, et ce qui démontre que cette fable ne peut être d’un Juif, c’est qu’il y est parlé des trois constellations que nous nommons aujourd’hui l’Ourse, l’Orion, et les Hyades. Les Hébreux n’ont jamais eu la moindre connaissance de l’astronomie, ils n’avaient pas même de mot pour exprimer cette science ; tout ce qui regarde les arts de l’esprit leur était inconnu, jusqu’au terme de géométrie.
Les Arabes, au contraire, habitant sous des tentes, étant continuellement à portée d’observer les astres, furent peut-être les premiers qui réglèrent leurs années par l’inspection du ciel.
Une observation plus importante, c’est qu’il n’est parlé que d’un seul Dieu dans ce livre. C’est une erreur absurde d’avoir imaginé que les Juifs fussent les seuls qui reconnussent un Dieu unique : c’était la doctrine de presque tout l’Orient, et les Juifs en cela ne furent que des plagiaires, comme ils le furent en tout.
Dieu, dans le trente-huitième chapitre, parle lui-même à Job, du milieu d’un tourbillon ; et c’est ce qui a été imité depuis dans la Genèse. On ne peut trop répéter que les livres juifs sont très-nouveaux. L’ignorance et le fanatisme crient que le Pentateuque est le plus ancien livre du monde. Il est évident que ceux de Sanchoniathon, ceux de Thaut, antérieurs de huit cents ans à ceux de Sanchoniathon, ceux du premier Zerdust, le Shasta, le Veidam des Indiens que nous avons encore, les cinq Kings des Chinois, enfin le livre de Job, sont d’une antiquité beaucoup plus reculée qu’aucun livre juif. Il est démontré que ce petit peuple ne put avoir des annales que lorsqu’il eut un gouvernement stable ; qu’il n’eut ce gouvernement que sous ses rois ; que son jargon ne se forma qu’avec le temps, d’un mélange de phénicien et d’arabe. Il y a des preuves incontestables que les Phéniciens cultivaient les lettres très-longtemps avant eux. Leur profession fut le brigandage et le courtage ; ils ne furent écrivains que par hasard. On a perdu les livres des Égyptiens et des Phéniciens ; les Chinois, les Brames, les Guèbres, les Juifs, ont conservé les leurs. Tous ces monuments sont curieux ; mais ce ne sont que des monuments de l’imagination humaine, dans lesquels on ne peut apprendre une seule vérité, soit physique, soit historique. Il n’y a point aujourd’hui de petit livre de physique qui ne soit plus utile que tous les livres de l’antiquité.
Le bon Calmet ou dom Calmet (car les bénédictins veulent qu’on leur donne du dom), ce naïf compilateur de tant de rêveries et d’imbécillités, cet homme que sa simplicité a rendu si utile à quiconque veut rire des sottises antiques, rapporte fidèlement les opinions de ceux qui ont voulu deviner la maladie dont Job fut attaqué, comme si Job eût été un personnage réel. Il ne balance point à dire que Job avait la vérole, et il entasse passage sur passage, à son ordinaire, pour prouver ce qui n’est pas. Il n’avait pas lu l’histoire de la vérole par Astruc : car Astruc n’étant ni un père de l’Église ni un docteur de Salamanque, mais un médecin très-savant, le bonhomme Calmet ne savait pas seulement qu’il existât. Les moines compilateurs sont de pauvres gens !
(Par un malade aux eaux d’Aix-la-Chapelle.)
- ↑ Édition de 1767 du Dictionnaire philosophique. Voyez aussi l’article Arabes, tome XVII, page 342.
- ↑ Numquid virere potest scirpus absque humore ? » Job, cap. viii, v. 11.
- ↑ Fin de l’article en 1767 ; le reste fut ajouté en 1769. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19
JOSEPH[1].
L’histoire de Joseph, à ne la considérer que comme un objet de curiosité et de littérature, est un des plus précieux monuments de l’antiquité qui soient parvenus jusqu’à nous. Elle paraît être le modèle de tous les écrivains orientaux ; elle est plus attendrissante que l’Odyssée d’Homère, car un héros qui pardonne est plus touchant que celui qui se venge.
Nous regardons les Arabes comme les premiers auteurs de ces fictions ingénieuses qui ont passé dans toutes les langues ; mais je ne vois chez eux aucune aventure comparable à celle de Joseph. Presque tout en est merveilleux, et la fin peut faire répandre des larmes d’attendrissement. C’est un jeune homme de seize ans dont ses frères sont jaloux ; il est vendu par eux à une caravane de marchands ismaélites, conduit en Égypte, et acheté par un eunuque du roi. Cet eunuque avait une femme, ce qui n’est point du tout étonnant ; le kislar-aga, eunuque parfait, à qui on a tout coupé, a aujourd’hui un sérail à Constantinople : on lui a laissé ses yeux et ses mains, et la nature n’a point perdu ses droits dans son cœur. Les autres eunuques, à qui on n’a coupé que les deux accompagnements de l’organe de la génération, emploient encore souvent cet organe ; et Putiphar, à qui Joseph fut vendu, pouvait très-bien être du nombre de ces eunuques.
La femme de Putiphar devient amoureuse du jeune Joseph, qui, fidèle à son maître et à son bienfaiteur, rejette les empressements de cette femme. Elle en est irritée, et accuse Joseph d’avoir voulu la séduire. C’est l’histoire d’Hippolyte et de Phèdre, de Bellérophon et de Sténobée, d’Hébrus et de Damasippe, de Tantis[2] et de Péribée, de Myrtile et d’Hippodamie, de Pelée et de Demenette.
Il est difficile de savoir quelle est l’originale de toutes ces histoires ; mais, chez les anciens auteurs arabes, il y a un trait, touchant l’aventure de Joseph et de la femme de Putiphar, qui est fort ingénieux. L’auteur suppose que Putiphar, incertain entre sa femme et Joseph, ne regarda pas la tunique de Joseph, que sa femme avait déchirée, comme une preuve de l’attentat du jeune homme. Il y avait un enfant au berceau dans la chambre de la femme ; Joseph disait qu’elle lui avait déchiré et ôté sa tunique en présence de l’enfant. Putiphar consulta l’enfant, dont l’esprit était fort avancé pour son âge ; l’enfant dit à Putiphar : « Regardez si la tunique est déchirée par devant ou par derrière : si elle l’est par devant, c’est une preuve que Joseph a voulu prendre par force votre femme, qui se défendait ; si elle l’est par derrière, c’est une preuve que votre femme courait après lui. » Putiphar, grâce au génie de cet enfant, reconnut l’innocence de son esclave. C’est ainsi que cette aventure est rapportée dans l’Alcoran d’après l’ancien auteur arabe. Il ne s’embarrasse point de nous instruire à qui appartenait l’enfant qui jugea avec tant d’esprit : si c’était un fils de la Putiphar, Joseph n’était pas le premier à qui cette femme en avait voulue[3].
Quoi qu’il en soit, Joseph, selon la Genèse, est mis en prison, et il s’y trouve en compagnie de l’échanson et du panetier du roi d’Égypte. Ces deux prisonniers d’État rêvent tous deux pendant la nuit : Joseph explique leurs songes ; il leur prédit que dans trois jours l’échanson rentrera en grâce, et que le panetier sera pendu : ce qui ne manqua pas d’arriver.
Deux ans après, le roi d’Égypte rêve aussi ; son échanson lui dit qu’il y a un jeune Juif en prison, qui est le premier homme du monde pour l’intelligence des rêves : le roi fait venir le jeune homme, qui lui prédit sept années d’abondance, et sept années de stérilité.
Interrompons un peu ici le fil de l’histoire pour voir de quelle prodigieuse antiquité est l’interprétation des songes. Jacob avait vu en songe l’échelle mystérieuse au haut de laquelle était Dieu lui-même : il apprit en songe une méthode de multiplier les troupeaux, méthode qui n’a jamais réussi qu’à lui. Joseph lui-même avait appris par un songe qu’il dominerait un jour sur ses frères. Abimélech, longtemps auparavant, avait été averti en songe que Sara était femme d’Abraham[4].
Revenons à Joseph. Dès qu’il eut expliqué le songe de Pharaon, il fut sur-le-champ premier ministre. On doute qu’aujourd’hui on trouvât un roi, même en Asie, qui donnât une telle charge pour un rêve expliqué. Pharaon fit épouser à Joseph une fille de Putiphar. Il est dit que ce Putiphar était grand-prêtre d’Héliopolis : ce n’était donc pas l’eunuque, son premier maître ; ou si c’était lui, il avait encore certainement un autre titre que celui de grand-prêtre, et sa femme avait été mère plus d’une fois.
Cependant la famine arriva comme Joseph l’avait prédit, et Joseph, pour mériter les bonnes grâces de son roi, força tout le peuple à vendre ses terres à Pharaon ; et toute la nation se fit esclave pour avoir du blé : c’est là apparemment l’origine du pouvoir despotique. Il faut avouer que jamais roi n’avait fait un meilleur marché ; mais aussi le peuple ne devait guère bénir le premier ministre.
Enfin le père et les frères de Joseph eurent aussi besoin de blé, car « la famine désolait alors toute la terre ». Ce n’est pas la peine de raconter ici comment Joseph reçut ses frères, comment il leur pardonna et les enrichit. On trouve dans cette histoire tout ce qui constitue un poëme épique intéressant : exposition, nœud, reconnaissance, péripétie, et merveilleux ; rien n’est plus marqué au coin du génie oriental.
Ce que le bonhomme Jacob, père de Joseph, répondit à Pharaon, doit bien frapper ceux qui savent lire. « Quel âge avez-vous ? lui dit le roi. — J’ai cent trente ans, dit le vieillard, et je n’ai pas eu encore un jour heureux dans ce court pèlerinage. »
- ↑ Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)
- ↑ Je ne sais si Voltaire a voulu parler de Péribée, dont parle Bayle, dans sonDictionnaire, article Télamon, remarque C. Mais le séducteur était Télamon, et non Tanis, comme on lit dans les éditions de 1764, 1765, 1767, 1769 ; ni Tantis, qu’on lit dans les éditions de Kehl. Télamon était fils d’Éacus et d’Eudeïs. (B.)
- ↑ Voici le passage tiré du chapitre de Joseph : « La femme de son maître fut amoureuse de sa beauté ; elle l’enferma un jour dedans sa chambre, et le voulut solliciter d’amour : Dieu me garde, dit-il, de trahir mon maître et d’être impudique (il était au nombre des gens de bien), et s’enfuit à la porte. Sa maîtresse courut après lui, et déchira sa chemise par le dos pour l’arrêter ; elle rencontra son mari derrière la porte auquel elle dit : Que mérite autre chose celui qui a voulu déshonorer ta maison, sinon d’être mis prisonnier et d’être rigoureusement châtié ? — Seigneur, dit Joseph, elle me sollicite ; cet enfant qui est dans le berceau, et qui est de ta parenté, en sera témoin. Alors l’enfant qui était au berceau dit : Si la chemise de Joseph est déchirée par devant, elle (la maîtresse) dit la vérité, et Joseph est menteur. Si la chemise est déchirée par derrière, Joseph dit la vérité, et elle est menteuse. » (G. A.)
- ↑ Voyez Songes, section iii de l’article Somnambule.
Éd. Garnier - Tome 19
JUDÉE[1].
Je n’ai pas été en Judée, Dieu merci, et je n’irai jamais. J’ai vu des gens de toutes nations qui en sont revenus : ils m’ont tous dit que la situation de Jérusalem est horrible ; que tout le pays d’alentour est pierreux ; que les montagnes sont pelées ; que le fameux fleuve du Jourdain n’a pas plus de quarante-cinq pieds de largeur ; que le seul bon canton de ce pays est Jéricho : enfin, ils parlent tous comme parlait saint Jérôme, qui demeura si longtemps dans Bethléem, et qui peint cette contrée comme le rebut de la nature. Il dit qu’en été il n’y a pas seulement d’eau à boire. Ce pays cependant devait paraître aux Juifs un lieu de délices en comparaison des déserts dont ils étaient originaires. Des misérables qui auraient quitté les Landes, pour habiter quelques montagnes du Lampourdan, vanteraient leur nouveau séjour ; et s’ils espéraient pénétrer jusque dans les belles parties du Languedoc, ce serait là pour eux la terre promise.
Voilà précisément l’histoire des Juifs : Jéricho et Jérusalem sont Toulouse et Montpellier, et le désert de Sinaï est le pays entre Bordeaux et Bayonne.
Mais si le Dieu qui conduisait les Juifs voulait leur donner une bonne terre, si ces malheureux avaient en effet habité l’Égypte, que ne les laissait-il en Égypte ? À cela on ne répond que par des phrases théologiques.
La Judée, dit-on, était la terre promise. Dieu dit à Abraham : « Je vous donnerai tout ce pays depuis le fleuve d’Égypte jusqu’à l’Euphrate[2]. »
Hélas ! mes amis, vous n’avez jamais eu ces rivages fertiles de l’Euphrate et du Nil. On s’est moqué de vous. Les maîtres du Nil et de l’Euphrate ont été tour à tour vos maîtres. Vous avez été presque toujours esclaves. Promettre et tenir sont deux, mes pauvres Juifs. Vous avez un vieux rabbin qui, en lisant vos sages prophéties qui vous annoncent une terre de miel et de lait, s’écria qu’on vous avait promis plus de beurre que de pain. Savez-vous bien que si le Grand Turc m’offrait aujourd’hui la seigneurie de Jérusalem, je n’en voudrais pas ?
Frédéric III, en voyant ce détestable pays, dit publiquement que Moïse était bien malavisé d’y mener sa compagnie de lépreux. « Que n’allait-il à Naples ? » disait Frédéric. Adieu, mes chers Juifs ; je suis fâché que terre promise soit terre perdue.
(Par le baron de Broukana[3].)
- ↑ Dictionnaire philosophique, 1767. (B.)
- ↑ Genèse, chapitre xv, v. 18. (Note de Voltaire.)
- ↑ Il est très-vrai que le baron de Broukana, dont l’auteur emprunte ici le nom, avait demeuré longtemps en Palestine, et qu’il raconta tous ces détails à M. de Voltaire, en conversant avec lui aux Délices, moi étant présent. (Note de Wagnière.)
Éd. Garnier - Tome 19
JUIFS.
SECTION PREMIÈRE[1].
Vous m’ordonnez[2] de vous faire un tableau fidèle de l’esprit des Juifs et de leur histoire ; et, sans entrer dans les voies ineffables de la Providence, vous cherchez dans les mœurs de ce peuple la source des événements que cette Providence a préparés.
Il est certain que la nation juive est la plus singulière qui jamais ait été dans le monde. Quoi qu’elle soit la plus méprisable aux yeux de la politique, elle est, à bien des égards, considérable aux yeux de la philosophie.
Les Guèbres, les Banians et les Juifs, sont les seuls peuples qui subsistent dispersés, et qui, n’ayant d’alliance avec aucune nation, se perpétuent au milieu des nations étrangères, et soient toujours à part du reste du monde.
Les Guèbres ont été autrefois infiniment plus considérables que les Juifs, puisque ce sont des restes des anciens Perses, qui eurent les Juifs sous leur domination ; mais ils ne sont aujourd’hui répandus que dans une partie de l’Orient.
Les Banians, qui descendent des anciens peuples chez qui Pythagore puisa sa philosophie, n’existent que dans les Indes et en Perse ; mais les Juifs sont dispersés sur la face de toute la terre, et s’ils se rassemblaient, ils composeraient une nation beaucoup plus nombreuse qu’elle ne le fut jamais dans le court espace où ils furent souverains de la Palestine. Presque tous les peuples qui ont écrit l’histoire de leur origine ont voulu la relever par des prodiges : tout est miracle chez eux ; leurs oracles ne leur ont prédit que des conquêtes ; ceux qui en effet sont devenus conquérants n’ont pas eu de peine à croire ces anciens oracles, que l’événement justifiait. Ce qui distingue les Juifs des autres nations, c’est que leurs oracles sont les seuls véritables : il ne nous est pas permis d’en douter. Ces oracles, qu’ils n’entendent que dans le sens littéral, leur ont prédit cent fois qu’ils seraient les maîtres du monde ; cependant ils n’ont jamais possédé qu’un petit coin de terre pendant quelques années ; ils n’ont pas aujourd’hui un village en propre. Ils doivent donc croire, et ils croient en effet, qu’un jour leurs prédictions s’accompliront, et qu’ils auront l’empire de la terre.
Ils sont le dernier de tous les peuples parmi les musulmans et les chrétiens, et ils se croient le premier. Cet orgueil dans leur abaissement est justifié par une raison sans réplique : c’est qu’ils sont réellement les pères des chrétiens et des musulmans. Les religions chrétienne et musulmane reconnaissent la juive pour leur mère ; et, par une contradiction singulière, elles ont à la fois pour cette mère du respect et de l’horreur.
Il ne s’agit pas ici de répéter cette suite continue de prodiges qui étonnent l’imagination, et qui exercent la foi. Il n’est question que des événements purement historiques, dépouillés du concours céleste et des miracles que Dieu daigna si longtemps opérer en faveur de ce peuple.
On voit d’abord en Égypte une famille de soixante et dix personnes produire, au bout de deux cent quinze ans, une nation dans laquelle on compte six cent mille combattants, ce qui fait, avec les femmes, les vieillards et les enfants, plus de deux millions d’âmes. Il n’y a point d’exemple sur la terre d’une population si prodigieuse : cette multitude, sortie d’Égypte, demeura quarante ans dans les déserts de l’Arabie Pétrée ; et le peuple diminua beaucoup dans ce pays affreux.
Ce qui resta de la nation avança un peu au nord de ces déserts. Il paraît qu’ils avaient les mêmes principes qu’eurent depuis les peuples de l’Arabie Pétrée et déserte, de massacrer sans miséricorde les habitants des petites bourgades sur lesquels ils avaient de l’avantage, et de réserver seulement les filles. L’intérêt de la population a toujours été le but principal des uns et des autres. On voit que quand les Arabes eurent conquis l’Espagne, ils imposèrent dans les provinces des tributs de filles nubiles ; et aujourd’hui les Arabes du désert ne font point de traité sans stipuler qu’on leur donnera quelques filles et des présents.
Les Juifs arrivèrent dans un pays sablonneux, hérissé de montagnes, où il y avait quelques villages habités par un petit peuple nommé les Madianites. Ils prirent dans un seul camp de Madianites six cent soixante et quinze mille moutons, soixante et douze mille bœufs, soixante et un mille ânes, et trente-deux mille pucelles. Tous les hommes, toutes les femmes, et les enfants mâles, furent massacrés : les filles et le butin furent partagés entre le peuple et les sacrificateurs.
Ils s’emparèrent ensuite, dans le même pays, de la ville de Jéricho ; mais, ayant voué les habitants de cette ville à l’anathème, ils massacrèrent tout, jusqu’aux filles mêmes, et ne pardonnèrent qu’à une courtisane nommée Rahab, qui les avait aidés à surprendre la ville.
Les savants ont agité la question si les Juifs sacrifiaient en effet des hommes à la Divinité, comme tant d’autres nations. C’est une question de nom : ceux que ce peuple consacrait à l’anathème n’étaient pas égorgés sur un autel avec des rites religieux ; mais ils n’en étaient pas moins immolés, sans qu’il fût permis de pardonner à un seul. Le Lévitique défend expressément, au verset 27 du chapitre xxix[3], de racheter ceux qu’on aura voués ; il dit en propres paroles : Il faut qu’ils meurent. C’est en vertu de cette loi que Jephté voua et égorgea sa fille, que Saül voulut tuer son fils, et que le prophète Samuel coupa par morceaux le roi Agag, prisonnier de Saül. Il est bien certain que Dieu est le maître de la vie des hommes, et qu’il ne nous appartient pas d’examiner ses lois : nous devons nous borner à croire ces faits, et à respecter en silence les desseins de Dieu, qui les a permis.
On demande aussi quel droit des étrangers tels que les Juifs avaient sur le pays de Chanaan : on répond qu’ils avaient celui que Dieu leur donnait.
À peine ont-ils pris Jéricho et Laïs qu’ils ont entre eux une guerre civile dans laquelle la tribu de Benjamin est presque toute exterminée, hommes, femmes et enfants : il n’en resta que six cents mâles ; mais le peuple, ne voulant point qu’une des tribus fût anéantie, s’avisa, pour y remédier, de mettre à feu et à sang une ville entière de la tribu de Manassé, d’y tuer tous les hommes, tous les vieillards, tous les enfants, toutes les femmes mariées, toutes les veuves, et d’y prendre six cents vierges, qu’ils donnèrent aux six cents survivants de Benjamin pour refaire cette tribu, afin que le nombre de leurs douze tribus fût toujours complet.
Cependant les Phéniciens, peuple puissant, établis sur les côtes de temps immémorial, alarmés des déprédations et des cruautés de ces nouveaux venus, les châtièrent souvent : les princes voisins se réunirent contre eux, et ils furent réduits sept fois en servitude pendant plus de deux cents années.
Enfin ils se font un roi, et l’élisent par le sort. Ce roi ne devait pas être fort puissant, car à la première bataille que les Juifs donnèrent sous lui aux Philistins leurs maîtres, ils n’avaient dans toute l’armée qu’une épée et qu’une lance, et pas un seul instrument de fer. Mais leur second roi David fait la guerre avec avantage. Il prend la ville de Salem, si célèbre depuis sous le nom de Jérusalem ; et alors les Juifs commencent à faire quelque figure dans les environs de la Syrie. Leur gouvernement et leur religion prennent une forme plus auguste. Jusque-là ils n’avaient pu avoir de temple, quand toutes les nations voisines en avaient, Salomon en bâtit un superbe, et régna sur ce peuple environ quarante ans.
Le temps de Salomon est non-seulement le temps le plus florissant des Juifs ; mais tous les rois de la terre ensemble ne pourraient étaler un trésor qui approchât de celui de Salomon. Son père, David, dont le prédécesseur n’avait pas même de fer, laissa à Salomon vingt-cinq milliards six cent quarante-huit millions de livres de France au cours de ce jour, en argent comptant. Ses flottes, qui allaient à Ophir, lui rapportaient par an soixante et huit millions en or pur, sans compter l’argent et les pierreries. Il avait quarante mille écuries et autant de remises pour ses chariots, douze mille écuries pour sa cavalerie, sept cents femmes et trois cents concubines. Cependant il n’avait ni bois ni ouvriers pour bâtir son palais et le temple : il en emprunta d’Hiram, roi de Tyr, qui fournit même de l’or ; et Salomon donna vingt villes en payement à Hiram. Les commentateurs ont avoué que ces faits avaient besoin d’explication, et ont soupçonné quelque erreur de chiffre dans les copistes, qui seuls ont pu se tromper.
À la mort de Salomon, les douze tribus qui composaient la nation se divisent. Le royaume est déchiré ; il se sépare en deux petites provinces, dont l’une est appelée Juda, et l’autre Israël. Neuf tribus et demie composent la province Israélite, et deux et demie seulement font celle de Juda. Il y eut alors entre ces deux petits peuples une haine d’autant plus implacable qu’ils étaient parents et voisins, et qu’ils eurent des religions différentes : car à Sichem, à Samarie, on adorait Baal en donnant à Dieu un nom sidonien, tandis qu’à Jérusalem on adorait Adonaï. On avait consacré à Sichem deux veaux, et on avait à Jérusalem consacré deux chérubins, qui étaient deux animaux ailés à double tête, placés dans le sanctuaire : chaque faction ayant donc ses rois, son dieu, son culte, et ses prophètes, elles se firent une guerre cruelle.
Tandis qu’elles se faisaient cette guerre, les rois d’Assyrie, qui conquéraient la plus grande partie de l’Asie, tombèrent sur les Juifs comme un aigle enlève deux lézards qui se battent. Les neufs tribus et demie de Samarie et de Sichem furent enlevées et dispersées sans retour, et sans que jamais on ait su précisément en quels lieux elles furent menées en esclavage.
Il n’y a que vingt lieues de la ville de Samarie à Jérusalem, et leurs territoires se touchaient : ainsi, quand l’une de ces deux villes était écrasée par de puissants conquérants, l’autre ne devait pas tenir longtemps. Aussi Jérusalem fut plusieurs fois saccagée ; elle fut tributaire des rois Hazael et Razin, esclave sous Teglat-phael-asser, trois fois prise par Nabuchodonosor ou Nébucodonasser, et enfin détruite. Sédécias, qui avait été établi roi ou gouverneur par ce conquérant, fut emmené, lui et tout son peuple, en captivité dans la Babylonie ; de sorte qu’il ne restait de Juifs dans la Palestine que quelques familles de paysans esclaves, pour ensemencer les terres.
À l’égard de la petite contrée de Samarie et de Sichem, plus fertile que celle de Jérusalem, elle fut repeuplée par des colonies étrangères, que les rois assyriens y envoyèrent, et qui prirent le nom de Samaritains.
Les deux tribus et demie, esclaves dans Babylone et dans les villes voisines, pendant soixante et dix ans, eurent le temps d’y prendre les usages de leurs maîtres ; elles enrichirent leur langue du mélange de la langue chaldéenne. Les Juifs dès lors ne connurent plus que l’alphabet et les caractères chaldéens ; ils oublièrent même le dialecte hébraïque pour la langue chaldéenne : cela est incontestable. L’historien Josèphe dit qu’il a d’abord écrit en chaldéen, qui est la langue de son pays. Il paraît que les Juifs apprirent peu de chose de la science des mages : ils s’adonnèrent aux métiers de courtiers, de changeurs, et de fripiers ; par là ils se rendirent nécessaires, comme ils le sont encore, et ils s’enrichirent.
Leurs gains les mirent en état d’obtenir, sous Cyrus, la liberté de rebâtir Jérusalem ; mais quand il fallut retourner dans leur patrie, ceux qui s’étaient enrichis à Babylone ne voulurent point quitter un si beau pays pour les montagnes de la Célé-Syrie, ni les bords fertiles de l’Euphrate et du Tigre pour le torrent de Cédron. Il n’y eut que la plus vile partie de la nation qui revint avec Zorobabel. Les Juifs de Babylone contribuèrent seulement de leurs aumônes pour rebâtir la ville et le temple ; encore la collecte fut-elle médiocre, et Esdras rapporte qu’on ne put ramasser que soixante et dix mille écus pour relever ce temple, qui devait être le temple de l’univers.
Les Juifs restèrent toujours sujets des Perses ; ils le furent de même d’Alexandre, et lorsque ce grand homme, le plus excusable des conquérants, eut commencé, dans les premières années de ses victoires, à élever Alexandrie et à la rendre le centre du commerce du monde, les Juifs y allèrent en foule exercer leur métier de courtiers, et leurs rabbins y apprirent enfin quelque chose des sciences des Grecs. La langue grecque devint absolument nécessaire à tous les Juifs commerçants.
Après la mort d’Alexandre, ce peuple demeura soumis aux rois de Syrie dans Jérusalem, et aux rois d’Égypte dans Alexandrie ; et lorsque ces rois se faisaient la guerre, ce peuple subissait toujours le sort des sujets, et appartenait aux vainqueurs.
Depuis leur captivité à Babylone, Jérusalem n’eut plus de gouverneurs particuliers qui prissent le nom de rois. Les pontifes eurent l’administration intérieure, et ces pontifes étaient nommés par leurs maîtres : ils achetaient quelquefois très-cher cette dignité, comme le patriarche grec de Constantinople achète la sienne.
Sous Antiochus Épiphane ils se révoltèrent ; la ville fut encore une fois pillée, et les murs démolis.
Après une suite de pareils désastres, ils obtiennent enfin pour la première fois, environ cent cinquante ans avant l’ère vulgaire, la permission de battre monnaie : c’est d’Antiochus Sidètes qu’ils tinrent ce privilége. Ils eurent alors des chefs qui prirent le nom de rois, et qui même portèrent un diadème. Antigone fut décoré le premier de cet ornement, qui devient peu honorable sans la puissance.
Les Romains dans ce temps-là commençaient à devenir redoutables aux rois de Syrie, maîtres des Juifs : ceux-ci gagnèrent le sénat de Rome par des soumissions et des présents. Les guerres des Romains dans l’Asie Mineure semblaient devoir laisser respirer ce malheureux peuple ; mais à peine Jérusalem jouit-elle de quelque ombre de liberté, qu’elle fut déchirée par des guerres civiles qui la rendirent, sous ses fantômes de rois, beaucoup plus à plaindre qu’elle ne l’avait jamais été dans une si longue suite de différents esclavages.
Dans leurs troubles intestins, ils prirent les Romains pour juges. Déjà la plupart des royaumes de l’Asie Mineure, de l’Afrique septentrionale, et des trois quarts de l’Europe, reconnaissaient les Romains pour arbitres et pour maîtres.
Pompée vint en Syrie juger les nations, et déposer plusieurs petits tyrans. Trompé par Aristobule, qui disputait la royauté de Jérusalem, il se vengea sur lui et sur son parti. Il prit la ville, fit mettre en croix quelques séditieux, soit prêtres, soit pharisiens, et condamna, longtemps après, le roi des Juifs Aristobule au dernier supplice.
Les Juifs, toujours malheureux, toujours esclaves, et toujours révoltés, attirent encore sur eux les armes romaines. Crassus et Cassius les punissent, et Métellus Scipion fait crucifier un fils du roi Aristobule, nommé Alexandre, auteur de tous les troubles.
Sous le grand César ils furent entièrement soumis et paisibles. Hérode, fameux parmi eux et parmi nous, longtemps simple tétrarque, obtint d’Antoine la couronne de Judée, qu’il paya chèrement ; mais Jérusalem ne voulut pas reconnaître ce nouveau roi, parce qu’il était descendu d’Ésaü, et non pas de Jacob, et qu’il n’était qu’Iduméen : c’était précisément sa qualité d’étranger qui l’avait fait choisir par les Romains, pour tenir mieux ce peuple en bride.
Les Romains protégèrent le roi de leur nomination avec une armée. Jérusalem fut encore prise d’assaut, saccagée et pillée.
Hérode, protégé depuis par Auguste, devint un des plus puissants princes parmi les petits rois de l’Arabie. Il répara Jérusalem ; il rebâtit la forteresse qui entourait ce temple si cher aux Juifs, qu’il construisit aussi de nouveau, mais qu’il ne put achever : l’argent et les ouvriers lui manquèrent. C’est une preuve qu’après tout Hérode n’était pas riche, et que les Juifs, qui aimaient leur temple, aimaient encore plus leur argent comptant.
Le nom de roi n’était qu’une faveur que faisaient les Romains : cette grâce n’était pas un titre de succession. Bientôt après la mort d’Hérode, la Judée fut gouvernée en province romaine subalterne par le proconsul de Syrie ; quoique de temps en temps on accordât le titre de roi tantôt à un Juif, tantôt à un autre, moyennant beaucoup d’argent, ainsi qu’on l’accorda au Juif Agrippa sous l’empereur Claude.
Une fille d’Agrippa fut cette Bérénice, célèbre pour avoir été aimée d’un des meilleurs empereurs dont Rome se vante. Ce fut elle qui, par les injustices qu’elle essuya de ses compatriotes, attira les vengeances des Romains sur Jérusalem. Elle demanda justice. Les factions de la ville la lui refusèrent. L’esprit séditieux de ce peuple se porta à de nouveaux excès : son caractère en tout temps était d’être cruel, et son sort d’être puni.
Vespasien et Titus firent ce siége mémorable, qui finit par la destruction de la ville. Josèphe l’exagérateur prétend que dans cette courte guerre il y eut plus d’un million de Juifs massacrés. Il ne faut pas s’étonner qu’un auteur qui met quinze mille hommes dans chaque village tue un million d’hommes. Ce qui resta fut exposé dans les marchés publics, et chaque Juif fut vendu à peu près au même prix que l’animal immonde dont ils n’osent manger.
Dans cette dernière dispersion ils espérèrent encore un libérateur ; et sous Adrien, qu’ils maudissent dans leurs prières, il s’éleva un Barcochébas, qui se dit un nouveau Moïse, un Shilo, un Christ. Ayant rassemblé beaucoup de ces malheureux sous ses étendards, qu’ils crurent sacrés, il périt avec tous ses suivants : ce fut le dernier coup pour cette nation, qui en demeura accablée. Son opinion constante que la stérilité est un opprobre l’a conservée. Les Juifs ont regardé comme leurs deux grands devoirs : des enfants et de l’argent.
Il résulte de ce tableau raccourci que les Hébreux ont presque toujours été ou errants, ou brigands, ou esclaves, ou séditieux ; ils sont encore vagabonds aujourd’hui sur la terre, et en horreur aux hommes, assurant que le ciel et la terre, et tous les hommes, ont été créés pour eux seuls.
On voit évidemment, par la situation de la Judée, et par le génie de ce peuple, qu’il devait être toujours subjugué. Il était environné de nations puissantes et belliqueuses qu’il avait en aversion. Ainsi il ne pouvait ni s’allier avec elles, ni être protégé par elles. Il lui fut impossible de se soutenir par la marine, puisqu’il perdit bientôt le port qu’il avait du temps de Salomon sur la mer Rouge, et que Salomon même se servit toujours des Tyriens pour bâtir et pour construire ses vaisseaux, ainsi que pour élever son palais et le temple. Il est donc manifeste que les Hébreux n’avaient aucune industrie, et qu’ils ne pouvaient composer un peuple florissant. Ils n’eurent jamais de corps d’armée continuellement sous le drapeau, comme les Assyriens, les Mèdes, les Perses, les Syriens et les Romains, Les artisans et les cultivateurs prenaient les armes dans les occasions, et ne pouvaient par conséquent former des troupes aguerries. Leurs montagnes, ou plutôt leurs rochers, ne sont ni d’une assez grande hauteur, ni assez contigus, pour avoir pu défendre l’entrée de leur pays. La plus nombreuse partie de la nation, transportée à Babylone, dans la Perse et dans l’Inde, ou établie dans Alexandrie, était trop occupée de son commerce et de son courtage pour songer à la guerre. Leur gouvernement civil, tantôt républicain, tantôt pontifical, tantôt monarchique, et très-souvent réduit à l’anarchie, ne paraît pas meilleur que leur discipline militaire.
Vous demandez quelle était la philosophie des Hébreux ; l’article sera bien court : ils n’en avaient aucune. Leur législateur même ne parle expressément en aucun endroit ni de l’immortalité de l’âme, ni des récompenses d’une autre vie. Josèphe et Philon croient les âmes matérielles ; leurs docteurs admettaient des anges corporels, et dans leur séjour à Babylone ils donnèrent à ces anges les noms que leur donnaient les Chaldéens : Michel, Gabriel, Raphaël, Uriel. Le nom de Satan est babylonien, et c’est en quelque manière l’Arimane de Zoroastre. Le nom d’Asmodée est aussi chaldéen ; et Tobie, qui demeurait à Ninive, est le premier qui l’ait employé. Le dogme de l’immortalité de l’âme ne se développa que dans la suite des temps chez les pharisiens. Les saducéens nièrent toujours cette spiritualité, cette immortalité, et l’existence des anges. Cependant les saducéens communiquèrent sans interruption avec les pharisiens ; ils eurent même des souverains pontifes de leur secte. Cette prodigieuse différence entre les sentiments de ces deux grands corps ne causa aucun trouble. Les Juifs n’étaient attachés scrupuleusement, dans les derniers temps de leur séjour à Jérusalem, qu’à leurs cérémonies légales. Celui qui aurait mangé du boudin ou du lapin aurait été lapidé ; et celui qui niait l’immortalité de l’âme pouvait être grand-prêtre.
On dit communément que l’horreur des Juifs pour les autres nations venait de leur horreur pour l’idolâtrie ; mais il est bien plus vraisemblable que la manière dont ils exterminèrent d’abord quelques peuplades du Chanaan, et la haine que les nations voisines conçurent pour eux, furent la cause de cette aversion invincible qu’ils eurent pour elles. Comme ils ne connaissaient de peuples que leurs voisins, ils crurent en les abhorrant détester toute la terre, et s’accoutumèrent ainsi à être les ennemis de tous les hommes.
Une preuve que l’idolâtrie des nations n’était point la cause de cette haine, c’est que par l’histoire des Juifs on voit qu’ils ont été très-souvent idolâtres. Salomon lui-même sacrifiait à des dieux étrangers. Depuis lui, on ne voit presque aucun roi dans la petite province de Juda qui ne permette le culte de ces dieux, et qui ne leur offre de l’encens. La province d’Israël conserva ses deux veaux et ses bois sacrés, ou adora d’autres divinités.
Cette idolâtrie qu’on reproche à tant de nations est encore une chose bien peu éclaircie. Il ne serait peut-être pas difficile de laver de ce reproche la théologie des anciens. Toutes les nations policées eurent la connaissance d’un Dieu suprême, maître des dieux subalternes et des hommes. Les Égyptiens reconnaissaient eux-mêmes un premier principe qu’ils appelaient Knef, à qui tout le reste était subordonné. Les anciens Perses adoraient le bon principe nommé Oromase, et ils étaient très éloignés de sacrifier au mauvais principeArimane, qu’ils regardaient à peu près comme nous regardons le diable. Les Guèbres encore aujourd’hui ont conservé le dogme sacré de l’unité de Dieu. Les anciens brachmanes reconnaissaient un seul Être suprême : les Chinois n’associèrent aucun être subalterne à la Divinité, et n’eurent aucune idole jusqu’aux temps où le culte de Fo et les superstitions des bonzes ont séduit la populace. Les Grecs et les Romains, malgré la foule de leurs dieux, reconnaissaient dans Jupiter le souverain absolu du ciel et de la terre. Homère même, dans les plus absurdes fictions de la poésie, ne s’est jamais écarté de cette vérité. Il représente toujours Jupiter comme le seul tout-puissant, qui envoie le bien et le mal sur la terre[4], et qui, d’un mouvement de ses sourcils, fait trembler les dieux et les hommes[5]. On dressait des autels, on faisait des sacrifices à des dieux subalternes, et dépendants du dieu suprême. Il n’y a pas un seul monument de l’antiquité où le nom de souverain du ciel soit donné à un dieu secondaire, à Mercure, à Apollon, à Mars. La foudre a toujours été l’attribut du maître.
L’idée d’un être souverain, de sa providence, de ses décrets éternels, se trouve chez tous les philosophes, et chez tous les poëtes. Enfin il est peut-être aussi injuste de penser que les anciens égalassent les héros, les génies, les dieux inférieurs, à celui qu’ils appellent le père et le maître des dieux, qu’il serait ridicule de penser que nous associons à Dieu les bienheureux et les anges.
Vous demandez ensuite si les anciens philosophes et les législateurs ont puisé chez les Juifs, ou si les Juifs ont pris chez eux. Il faut s’en rapporter à Philon : il avoue qu’avant la traduction des Septante les étrangers n’avaient aucune connaissance des livres de sa nation. Les grands peuples ne peuvent tirer leurs lois et leurs connaissances d’un petit peuple obscur et esclave. Les Juifs n’avaient pas même de livres du temps d’Osias. On trouva par hasard sous son règne le seul exemplaire de la loi qui existât. Ce peuple, depuis qu’il fut captif à Babylone, ne connut d’autre alphabet que le chaldéen : il ne fut renommé pour aucun art, pour aucune manufacture de quelque espèce quelle pût être ; et dans le temps même de Salomon ils étaient obligés de payer chèrement des ouvriers étrangers. Dire que les Égyptiens, les Perses, les Grecs, furent instruits par les Juifs, c’est dire que les Romains apprirent les arts des Bas-Bretons. Les Juifs ne furent jamais ni physiciens, ni géomètres, ni astronomes. Loin d’avoir des écoles publiques pour l’instruction de la jeunesse, leur langue manquait même de terme pour exprimer cette institution. Les peuples du Pérou et du Mexique réglaient bien mieux qu’eux leur année. Leur séjour dans Babylone et dans Alexandrie, pendant lequel des particuliers purent s’instruire, ne forma le peuple que dans l’art de l’usure. Ils ne surent jamais frapper des espèces, et quand Antiochus Sidètes leur permit d’avoir de la monnaie à leur coin, à peine purent-ils profiter de cette permission pendant quatre ou cinq ans ; encore on prétend que ces espèces furent frappées dans Samarie. De là vient que les médailles juives sont si rares, et presque toutes fausses. Enfin vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition, et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent. Il ne faut pourtant pas les brûler.
SECTION II.
SUR LA LOI DES JUIFS.
Leur loi doit paraître à tout peuple policé aussi bizarre que leur conduite ; si elle n’était pas divine, elle paraîtrait une loi de sauvages qui commencent à s’assembler en corps de peuple ; et étant divine, on ne saurait comprendre comment elle n’a pas toujours subsisté, et pour eux et pour tous les hommes[6].
Ce qui est le plus étrange, c’est que l’immortalité de l’âme n’est pas seulement insinuée dans cette loi intitulée Vaïcra et Haddebarim, Lévitique etDeutéronome.
Il y est défendu de manger de l’anguille, parce qu’elle n’a point d’écailles ; ni de lièvre, parce que, dit le Vaïcra, le lièvre rumine, et n’a point le pied fendu. Cependant il est vrai que le lièvre a le pied fendu, et ne rumine point ; apparemment que les Juifs avaient d’autres lièvres que les nôtres. Le griffon est immonde, les oiseaux à quatre pieds sont immondes ; ce sont des animaux un peu rares. Quiconque touche une souris ou une taupe est impur. On y défend aux femmes de coucher avec des chevaux et des ânes. Il faut que les femmes juives fussent sujettes à ces galanteries. On y défend aux hommes d’offrir de leur semence à Moloch, et la semence n’est pas là un terme métaphorique qui signifie des enfants ; il y est répété que c’est de la propre semence du mâle dont il s’agit. Le texte même appelle cette offrande fornication. C’est en quoi ce livre du Vaïcra est très-curieux. Il paraît que c’était une coutume dans les déserts de l’Arabie d’offrir ce singulier présent aux dieux, comme il est d’usage, dit-on, à Cochin et dans quelques autres pays des Indes, que les filles donnent leur pucelage à un Priape de fer dans un temple. Ces deux cérémonies prouvent que le genre humain est capable de tout. Les Cafres, qui se coupent un testicule, sont encore un bien plus ridicule exemple des excès de la superstition.
Une loi non moins étrange chez les Juifs est la preuve de l’adultère. Une femme accusée par son mari doit être présentée aux prêtres ; on lui donne à boire de l’eau de jalousie mêlée d’absinthe et de poussière. Si elle est innocente, cette eau la rend plus belle et plus féconde ; si elle est coupable, les yeux lui sortent de la tête, son ventre enfle, et elle crève devant le Seigneur.
On n’entre point ici dans les détails de tous ces sacrifices, qui ne sont que des opérations de boucliers en cérémonie ; mais il est très-important de remarquer une autre sorte de sacrifice trop commune dans ces temps barbares. Il est expressément ordonné dans le xxviie chapitre du Lévitiqued’immoler les hommes qu’on aura voués en anathème au Seigneur. « Point de rançon, dit le texte ; il faut que la victime promise expire. » Voilà la source de l’histoire de Jephté, soit que sa fille ait été réellement immolée, soit que cette histoire soit une copie de celle d’Iphigénie ; voilà la source du vœu de Saül, qui allait immoler son fils si l’armée, moins superstitieuse que lui, n’eût sauvé la vie à ce jeune homme innocent.
Il n’est donc que trop vrai que les Juifs, suivant leurs lois, sacrifiaient des victimes humaines. Cet acte de religion s’accorde avec leurs mœurs ; leurs propres livres les représentent égorgeant sans miséricorde tout ce qu’ils rencontrent, et réservant seulement les filles pour leur usage.
Il est très-difficile, et il devrait être peu important, de savoir en quel temps ces lois furent rédigées telles que nous les avons. Il suffit qu’elles soient d’une très-haute antiquité pour connaître combien les mœurs de cette antiquité étaient grossières et farouches.
SECTION III.
DE LA DISPERSION DES JUIFS.
On a prétendu que la dispersion de ce peuple avait été prédite comme une punition de ce qu’il refuserait de reconnaître Jésus-Christ pour le Messie, et l’on affectait d’oublier qu’il était déjà dispersé par toute la terre connue longtemps avant Jésus-Christ. Les livres qui nous restent de cette nation singulière ne font aucune mention du retour des dix tribus transportées au delà de l’Euphrate par Téglatphalasar et par Salmanasar son successeur ; et même environ six siècles après Cyrus, qui fit revenir à Jérusalem les tribus de Juda et de Benjamin, que Nabuchodonosor avait emmenées dans les provinces de son empire, les Actes des apôtres font foi que, cinquante-trois jours après la mort de Jésus-Christ, il y avait des Juifs de toutes les nations qui sont sous le ciel assemblés dans Jérusalem pour la fête de la Pentecôte. Saint Jacques écrit aux douze tribus dispersées, et Josèphe, ainsi que Philon, met des Juifs en grand nombre dans tout l’Orient.
Il est vrai que quand on pense au carnage qui s’en fit sous quelques empereurs romains, et à ceux qui ont été répétés tant de fois dans tous les États chrétiens, on est étonné que non-seulement ce peuple subsiste encore, mais qu’il ne soit pas moins nombreux aujourd’hui qu’il le fut autrefois. Leur nombre doit être attribué à leur exemption de porter les armes, à leur ardeur pour le mariage, à leur coutume de le contracter de bonne heure dans leurs familles, à leur loi de divorce, à leur genre de vie sobre et réglée, à leurs abstinences, à leur travail, et à leurs exercices.
Leur ferme attachement à la loi mosaïque n’est pas moins remarquable, surtout si l’on considère leurs fréquentes apostasies lorsqu’ils vivaient sous le gouvernement de leurs rois, de leurs juges, et à l’aspect de leur temple. Le judaïsme est maintenant de toutes les religions du monde celle qui est le plus rarement abjurée ; et c’est en partie le fruit des persécutions qu’elle a souffertes. Ses sectateurs, martyrs perpétuels de leur croyance, se sont regardés de plus en plus comme la source de toute sainteté, et ne nous ont envisagés que comme des Juifs rebelles qui ont changé la loi de Dieu, en suppliciant ceux qui la tenaient de sa propre main.
En effet, si, pendant que Jérusalem subsistait avec son temple, les Juifs ont été quelquefois chassés de leur patrie par les vicissitudes des empires, ils l’ont encore été plus souvent par un zèle aveugle, dans tous les pays où ils se sont habitués depuis les progrès du christianisme et du mahométisme. Aussi comparent-ils leur religion à une mère que ses deux filles, la chrétienne et la mahométane, ont accablée de mille plaies. Mais quelques mauvais traitements qu’elle en ait reçus, elle ne laisse pas de se glorifier de leur avoir donné la naissance. Elle se sert de l’une et de l’autre pour embrasser l’univers, tandis que sa vieillesse vénérable embrasse tous les temps.
Ce qu’il y a de singulier, c’est que les chrétiens ont prétendu accomplir les prophéties en tyrannisant les Juifs qui les leur avaient transmises. Nous avons déjà vu[7] comment l’Inquisition fit bannir les Juifs d’Espagne. Déduits à courir de terres en terres, de mers en mers, pour gagner leur vie ; partout déclarés incapables de posséder aucun bien-fonds, et d’avoir aucun emploi, ils se sont vus obligés de se disperser de lieux en lieux, et de ne pouvoir s’établir fixement dans aucune contrée, faute d’appui, de puissance pour s’y maintenir, et de lumières dans l’art militaire. Le commerce, profession longtemps méprisée par la plupart des peuples de l’Europe, fut leur unique ressource dans ces siècles barbares ; et comme ils s’y enrichirent nécessairement, on les traita d’infâmes usuriers. Les rois, ne pouvant fouiller dans la bourse de leurs sujets, mirent à la torture les Juifs, qu’ils ne regardaient pas comme des citoyens.
Ce qui se passa en Angleterre à leur égard peut donner une idée des vexations qu’ils essuyèrent dans les autres pays. Le roi Jean, ayant besoin d’argent, fit emprisonner les riches Juifs de son royaume. Un d’eux, à qui l’on arracha sept dents l’une après l’autre pour avoir son bien, donna mille marcs d’argent à la huitième. Henri III tira d’Aaron, juif d’York, quatorze mille marcs d’argent, et dix mille pour la reine. Il vendit les autres Juifs de son pays à son frère Richard pour le terme d’une année, afin que ce comte éventrât ceux que le roi avait déjà écorchés, comme dit Matthieu Paris.
En France, on les mettait en prison, on les pillait, on les vendait, on les accusait de magie, de sacrifier des enfants, d’empoisonner les fontaines ; on les chassait du royaume, on les y laissait rentrer pour de l’argent ; et dans le temps même qu’on les tolérait, on les distinguait des autres habitants par des marques infamantes. Enfin, par une bizarrerie inconcevable, tandis qu’on les brûlait ailleurs pour leur faire embrasser le christianisme, on confisquait en France le bien des Juifs qui se faisaient chrétiens. Charles VI, par un édit donné à Basville le 4 avril 1392, abrogea cette coutume tyrannique, laquelle, suivant le bénédictin Mabillon, s’était introduite pour deux raisons :
Premièrement, pour éprouver la foi de ces nouveaux convertis, n’étant que trop ordinaire à ceux de cette nation de feindre de se soumettre à l’Évangile pour quelque intérêt temporel, sans changer cependant intérieurement de croyance ;
Secondement, parce que, comme leurs biens venaient pour la plupart de l’usure, la pureté de la morale chrétienne semblait exiger qu’ils en fissent une restitution générale ; et c’est ce qui s’exécutait par la confiscation.
Mais la véritable raison de cet usage, que l’auteur de l’Esprit des lois a si bien développée[8], était une espèce de droit d’amortissement pour le prince ou pour les seigneurs, des taxes qu’ils levaient sur les Juifs comme serfs mainmortables, auxquels ils succédaient. Or ils étaient privés de ce bénéfice lorsque ceux-ci venaient à se convertir à la foi chrétienne.
Enfin, proscrits sans cesse de chaque pays, ils trouvèrent ingénieusement le moyen de sauver leurs fortunes, et de rendre pour jamais leurs retraites assurées. Chassés de France sous Philippe le Long, en 1318, ils se réfugièrent en Lombardie, y donnèrent aux négociants des lettres sur ceux à qui ils avaient confié leurs effets en partant, et ces lettres furent acquittées. L’invention admirable des lettres de change sortit du sein du désespoir, et pour lors seulement le commerce put éluder la violence et se maintenir par tout le monde.
SECTION IV[9].
RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS.
PREMIÈRE LETTRE.
À MM. Joseph Ben Jonathan, Aaron Mathataï, et David Wincker[10].
Messieurs,
Lorsque M. Médina, votre compatriote, me fit à Londres une banqueroute de vingt mille francs, il y a quarante-quatre ans, il me dit que « ce n’était pas sa faute, qu’il était malheureux, qu’il n’avait jamais été enfant de Bélial, qu’il avait toujours tâché de vivre en fils de Dieu, c’est-à dire en honnête homme, en bon Israélite ». Il m’attendrit, je l’embrassai, nous louâmes Dieu ensemble, et je perdis quatre-vingts pour cent.
Vous devez savoir que je n’ai jamais haï votre nation. Je ne hais personne, pas même Fréron.
Loin de vous haïr, je vous ai toujours plaints. Si j’ai été quelquefois un peu goguenard, comme l’était le bon pape Lambertini mon protecteur, je n’en suis pas moins sensible. Je pleurais à l’âge de seize ans quand on me disait qu’on avait brûlé à Lisbonne une mère et une fille pour avoir mangé debout un peu d’agneau cuit avec des laitues le quatorzième jour de la lune rousse ; et je puis vous assurer que l’extrême beauté qu’on vantait dans cette fille n’entra point dans la source de mes larmes, quoiqu’elle dût augmenter, dans les spectateurs, l’horreur pour les assassins et la pitié pour la victime.
Je ne sais comment je m’avisai de faire un poëme épique à l’âge de vingt ans. (Savez-vous ce que c’est qu’un poëme épique ? pour moi, je n’en savais rien alors.) Le législateur Montesquieu n’avait point encore écrit ses Lettres Persanes, que vous me reprochez d’avoir commentées[11], et j’avais déjà dit tout seul, en parlant d’un monstre que vos ancêtres ont bien connu, et qui a même encore aujourd’hui quelques dévots :
Il vient ; le Fanatisme est son horrible nom,
Enfant dénaturé de la Religion ;
Armé pour la défendre, il cherche à la détruire ;
Et, reçu dans son sein, l’embrasse et le déchire.
C’est lui qui dans Raba, sur les bords de l’Arnon,
Guidait les descendants du malheureux Ammon,
Quand à Moloch, leur Dieu, des mères gémissantes
Offraient de leurs enfants les entrailles fumantes.
Il dicta de Jephté le serment inhumain ;
Dans le cœur de sa fille il conduisit sa main :
C’est lui qui, de Calchas ouvrant la bouche impie,
Demanda par sa voix la mort d’Iphigénie.
France, dans tes forêts il habita longtemps.
À l’affreux Teutatès il offrit ton encens.
Tu n’as pas oublié ces sacrés homicides,
Qu’à tes indignes dieux présentaient tes druides.
Du haut du Capitole il criait aux païens :
Frappez, exterminez, déchirez les chrétiens.
Mais lorsqu’au fils de Dieu Rome enfin fut soumise,
Du Capitole en cendre il passa dans l’Église ;
Et dans les cœurs chrétiens inspirant ses fureurs,
De martyrs qu’ils étaient, les fit persécuteurs.
Dans Londre il a formé la secte turbulente
Qui sur un roi trop faible a mis sa main sanglante ;
Dans Madrid, dans Lisbonne, il allume ses feux,
Ces bûchers solennels où des juifs malheureux
Sont tous les ans en pompe envoyés par des prêtres
Pour n’avoir point quitté la foi de leurs ancêtres.
Enfant dénaturé de la Religion ;
Armé pour la défendre, il cherche à la détruire ;
Et, reçu dans son sein, l’embrasse et le déchire.
C’est lui qui dans Raba, sur les bords de l’Arnon,
Guidait les descendants du malheureux Ammon,
Quand à Moloch, leur Dieu, des mères gémissantes
Offraient de leurs enfants les entrailles fumantes.
Il dicta de Jephté le serment inhumain ;
Dans le cœur de sa fille il conduisit sa main :
C’est lui qui, de Calchas ouvrant la bouche impie,
Demanda par sa voix la mort d’Iphigénie.
France, dans tes forêts il habita longtemps.
À l’affreux Teutatès il offrit ton encens.
Tu n’as pas oublié ces sacrés homicides,
Qu’à tes indignes dieux présentaient tes druides.
Du haut du Capitole il criait aux païens :
Frappez, exterminez, déchirez les chrétiens.
Mais lorsqu’au fils de Dieu Rome enfin fut soumise,
Du Capitole en cendre il passa dans l’Église ;
Et dans les cœurs chrétiens inspirant ses fureurs,
De martyrs qu’ils étaient, les fit persécuteurs.
Dans Londre il a formé la secte turbulente
Qui sur un roi trop faible a mis sa main sanglante ;
Dans Madrid, dans Lisbonne, il allume ses feux,
Ces bûchers solennels où des juifs malheureux
Sont tous les ans en pompe envoyés par des prêtres
Pour n’avoir point quitté la foi de leurs ancêtres.
(Henriade, chant V.)
Vous voyez bien que j’étais dès lors votre serviteur, votre ami, votre frère, quoique mon père et ma mère m’eussent conservé mon prépuce.
Je sais que l’instrument ou prépucé, ou déprépucé, a causé des querelles bien funestes. Je sais ce qu’il en a coûté à Paris, fils de Priam, et à Ménélas, frère d’Agamemnon. J’ai assez lu vos livres pour ne pas ignorer que Sichem, fils d’Hémor, viola Dina, fille de Lia, laquelle n’avait que cinq ans tout au plus, mais qui était fort avancée pour son âge. Il voulut l’épouser ; les enfants de Jacob, frères de la violée, la lui donnèrent en mariage à condition qu’il se ferait circoncire, lui et tout son peuple. Quand l’opération fut faite, et que tous les Sichemites, ou Sichimites étaient au lit dans les douleurs de cette besogne, les saints patriarches Simon et Lévi les égorgèrent tous l’un après l’autre. Mais après tout, je ne crois pas qu’aujourd’hui le prépuce doive produire de si abominables horreurs : je ne pense pas surtout que les hommes doivent se haïr, se détester, s’anathématiser, se damner réciproquement le samedi et le dimanche pour un petit bout de chair de plus ou de moins.
Si j’ai dit que quelques déprépucés ont rogné les espèces à Metz, à Francfort-sur-l’Oder et à Varsovie (ce dont je ne me souviens pas)[12], je leur en demande pardon : car, étant près de finir mon pèlerinage, je ne veux point me brouiller avec Israël.
J’ai l’honneur d’être, comme on dit,
Votre, etc.
DEUXIÈME LETTRE.
De l’antiquité des Juifs.
Messieurs,
Je suis toujours convenu, à mesure que j’ai lu quelques livres d’histoire pour m’amuser, que vous êtes une nation assez ancienne, et que vous datez de plus loin que les Teutons, les Celtes, les Welches, les Sicambres, les Bretons, les Slavons, les Anglais, et les Hurons. Je vous vois rassemblés en corps de peuple dans une capitale nommée tantôt Hershalaïm, tantôt Shaheb, sur la montagne Moriah, et sur la montagne Sion, auprès d’un désert, dans un terrain pierreux, près d’un petit torrent qui est à sec six mois de l’année.
Lorsque vous commençâtes à vous affermir dans ce coin (je ne dirai pas de terre, mais de cailloux), il y avait environ deux siècles que Troie était détruite par les Grecs :
Médon était archonte d’Athènes ;
Ékestrates régnait dans Lacédémone ;
Latinus Silvius régnait dans le Latium ;
Osochor, en Égypte.
Les Indes étaient florissantes depuis une longue suite de siècles.
C’était le temps le plus illustre de la Chine ; l’empereur Tchinvang régnait avec gloire sur ce vaste empire ; toutes les sciences y étaient cultivées, et les annales publiques portent que le roi de la Cochinchine étant venu saluer cet empereur Tchinvang, il en reçut en présent une boussole. Cette boussole aurait bien servi à votre Salomon pour les flottes qu’il envoyait au beau pays d’Ophir, que personne n’a jamais connu.
Ainsi après les Chaldéens, les Syriens, les Perses, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs, les Indiens, les Chinois, les Latins, les Toscans, vous êtes le premier peuple de la terre qui ait eu quelque forme de gouvernement connu.
Les Banians, les Guèbres, sont avec vous les seuls peuples qui, dispersés hors de leur patrie, ont conservé leurs anciens rites : car je ne compte pas les petites troupes égyptiennes qu’on appelait Zingari en Italie, Gipsies en Angleterre, Bohèmes en France, lesquelles avaient conservé les antiques cérémonies du culte d’Isis, le cistre, les cymbales, les crotales, la danse d’Isis, la prophétie, et l’art de voler les poules dans les basses-cours. Ces troupes sacrées commencent à disparaître de la face de la terre, tandis que leurs pyramides appartiennent encore aux Turcs, qui n’en seront pas peut-être toujours les maîtres[13] non plus que d’Hershalaïm : tant la figure de ce monde passe !
Vous dites que vous êtes établis en Espagne dès le temps de Salomon. Je le crois ; et même j’oserais penser que les Phéniciens purent y conduire quelques Juifs longtemps auparavant, lorsque vous fûtes esclaves en Phénicie après les horribles massacres que vous dites avoir été commis par Cartouche Josué et par Cartouche Caleb.
Vos livres disent en effet[14] que vous fûtes réduits en servitude sous Chusan Rasathaïm, roi d’Aram-Naharaïm, pendant huit ans, et sous Églon[15], roi de Moab, pendant dix-huit ans ; puis sous Jabin[16], roi de Chanaan pendant vingt ans ; puis dans le petit canton de Madian dont vous étiez venus, et où vous vécûtes dans des cavernes pendant sept ans ;
Puis en Galaad pendant dix-huit ans[17], quoique Jaïr votre prince eût trente fils, montés chacun sur un bel ânon ;
Puis sous les Phéniciens, nommés par vous Philistins, pendant quarante ans, jusqu’à ce qu’enfin le seigneur Adonaï envoya Samson, qui attacha trois cents renards l’un à l’autre par la queue, et tua mille Phéniciens avec une mâchoire d’âne, de laquelle il sortit une belle fontaine d’eau pure, qui a été très-bien représentée à la Comédie-Italienne.
Voilà de votre aveu quatre-vingt-seize ans de captivité dans la terre promise. Or il est très-probable que les Tyriens, qui étaient les facteurs de toutes les nations, et qui naviguaient jusque sur l’Océan, achetèrent plusieurs esclaves juifs, et les menèrent à Cadix, qu’ils fondèrent. Vous voyez que vous êtes bien plus anciens que vous ne pensiez. Il est très-probable en effet que vous avez habité l’Espagne plusieurs siècles avant les Romains, les Goths, les Vandales, et les Maures.
Non-seulement je suis votre ami, votre frère, mais de plus votre généalogiste.
Je vous supplie, messieurs, d’avoir la bonté de croire que je n’ai jamais cru, que je ne crois point, et que je ne croirai jamais que vous soyez descendus de ces voleurs de grand chemin à qui le roi Actisanès fit couper le nez et les oreilles, et qu’il envoya, selon le rapport de Diodore de Sicile[18], dans le désert qui est entre le lac Sirbon et le mont Sinaï, désert affreux où l’on manque d’eau et de toutes les choses nécessaires à la vie. Ils firent des filets pour prendre des cailles, qui les nourrirent pendant quelques semaines, dans le temps du passage des oiseaux.
Des savants ont prétendu que cette origine s’accorde parfaitement avec votre histoire. Vous dites vous-mêmes que vous habitâtes ce désert, que vous y manquâtes d’eau, que vous y vécûtes de cailles, qui en effet y sont très-abondantes. Le fond de vos récits semble confirmer celui de Diodore de Sicile ; mais je n’en crois que le Pentateuque. L’auteur ne dit point qu’on vous ait coupé le nez et les oreilles. Il me semble même (autant qu’il m’en peut souvenir, car je n’ai pas Diodore sous ma main) qu’on ne vous coupa que le nez. Je ne me souviens plus où j’ai lu que les oreilles furent de la partie ; je ne sais point si c’est dans quelques fragments de Manéthon, cité par saint Éphrem.
Le secrétaire qui m’a fait l’honneur de m’écrire en votre nom[19] a beau m’assurer que vous volâtes pour plus de neuf millions d’effets en or monnayé ou orfévri, pour aller faire votre tabernacle dans le désert, je soutiens que vous n’emportâtes que ce qui vous appartenait légitimement, en comptant les intérêts à quarante pour cent, ce qui était le taux légitime.
Quoi qu’il en soit, je certifie que vous êtes d’une très-bonne noblesse, et que vous étiez seigneurs d’Hershalaïm longtemps avant qu’il fût question dans le monde de la maison de Souabe, de celles d’Anhalt, de Saxe et de Bavière.
Il se peut que les nègres d’Angola et ceux de Guinée soient beaucoup plus anciens que vous, et qu’ils aient adoré un beau serpent avant que les Égyptiens aient connu leur Isis et que vous ayez habité auprès du lac Sirbon ; mais les nègres ne nous ont pas encore communiqué leurs livres.
TROISIÈME LETTRE.
Sur quelques chagrins arrivés au peuple de Dieu.
Loin de vous accuser, messieurs, je vous ai toujours regardés avec compassion. Permettez-moi de vous rappeler ici ce que j’ai lu dans le discours préliminaire de l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations et sur l’Histoire générale[20]. On y trouve deux cent trente-neuf mille vingt Juifs égorgés les uns par les autres, depuis l’adoration du veau d’or jusqu’à la prise de l’arche par lesPhilistins ; laquelle coûta la vie à cinquante mille soixante et dix Juifs pour avoir osé regarder l’arche, tandis que ceux qui l’avaient prise si insolemment à la guerre en furent quittes pour des hémorroïdes et pour offrir à vos prêtres cinq rats d’or et cinq anus d’or[21]. Vous m’avouerez que deux cent trente-neuf mille vingt hommes massacrés par vos compatriotes, sans compter tout ce que vous perdîtes dans vos alternatives de guerre et de servitude, devaient faire un grand tort à une colonie naissante.
Comment puis-je ne pas vous plaindre en voyant dix de vos tribus absolument anéanties, ou peut-être réduites à deux cents familles, qu’on retrouve, dit-on, à la Chine et dans la Tartarie ?
Pour les deux autres tribus, vous savez ce qui leur est arrivé. Souffrez donc ma compassion, et ne m’imputez pas de mauvaise volonté.
QUATRIÈME LETTRE.
Sur la femme à Michas.
Trouvez bon que je vous demande ici quelques éclaircissements sur un fait singulier de votre histoire ; il est peu connu des dames de Paris et des personnes du bon ton.
Il n’y avait pas trente-huit ans que votre Moïse était mort, lorsque la femme à Michas, de la tribu de Benjamin, perdit onze cents sicles, qui valent, dit-on, environ six cents livres de notre monnaie. Son fils les lui rendit[22] sans que le texte nous apprenne s’il ne les avait pas volés. Aussitôt la bonne Juive en fait faire des idoles, et leur construit une petite chapelle ambulante selon l’usage. Un lévite de Bethléem s’offrit pour la desservir moyennant dix francs par an, deux tuniques, et bouche à cour, comme on disait autrefois.
Une tribu alors, qu’on appela depuis la Tribu de Dan, passa auprès de la maison de la Michas, en cherchant s’il n’y avait rien à piller dans le voisinage. Les gens de Dan sachant que la Michas avait chez elle un prêtre, un voyant, un devin, un rhoé, s’enquirent de lui si leur voyage serait heureux, s’il y aurait quelque bon coup à faire. Le lévite leur promit un plein succès. Ils commencèrent par voler la chapelle de la Michas, et lui prirent jusqu’à son lévite. La Michas et son mari eurent beau crier : Vous emportez mes dieux, et vous me volez mon prêtre, on les fit taire, et on alla mettre tout à feu et à sang, par dévotion, dans la petite bourgade de Dan, dont la tribu prit le nom.
Ces flibustiers conservèrent une grande reconnaissance pour les dieux de la Michas, qui les avaient si bien servis. Ces idoles furent placées dans un beau tabernacle, La foule des dévots augmenta, il fallut un nouveau prêtre : il s’en présenta un.
Ceux qui ne connaissent pas votre histoire ne devineront jamais qui fut ce chapelain. Vous le savez, messieurs, c’était le propre petit-fils de Moïse, un nommé Jonathan, fils de Gerson, fils de Moïse et de la fille à Jéthro.
Vous conviendrez avec moi que la famille de Moïse était un peu singulière. Son frère, à l’âge de cent ans, jette un veau d’or en fonte, et l’adore ; son petit-fils se fait aumônier des idoles pour de l’argent. Cela ne prouverait-il pas que votre religion n’était pas encore faite, et que vous tâtonnâtes longtemps avant d’être de parfaits Israélites tels que vous l’êtes aujourd’hui ?
Vous répondez à ma question que notre saint Pierre Simon Barjone en a fait autant, et qu’il commença son apostolat par renier son maître. Je n’ai rien à répliquer, sinon qu’il faut toujours se défier de soi. Et je me défie si fort de moi-même que je finis ma lettre en vous assurant de toute mon indulgence, et en vous demandant la vôtre.
CINQUIÈME LETTRE.
Assassinats juifs. Les Juifs ont-ils été anthropophages ? Leurs mères ont-elles couché avec des boucs ? Les pères et mères ont-ils immolé leurs enfants ? Et de quelques autres belles actions du peuple de Dieu.
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- Messieurs,
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J’ai un peu gourmandé votre secrétaire : il n’est pas dans la civilité de gronder les valets d’autrui devant leurs maîtres ; mais l’ignorance orgueilleuse révolte dans un chrétien qui se fait valet d’un Juif. Je m’adresse directement à vous pour n’avoir plus affaire à votre livrée.
CALAMITÉS JUIVES ET GRANDS ASSASSINATS.
Permettez-moi d’abord de m’attendrir sur toutes vos calamités : car, outre les deux cent trente-neuf mille vingt Israélites tués par l’ordre du Seigneur, je vois la fille de Jephté immolée par son père. Il lui fit comme il l’avait voué.Tournez-vous de tous les sens ; tordez le texte, disputez contre les Pères de l’Église : il lui fit comme il avait voué ; et il avait voué d’égorger sa fille pour remercier le Seigneur. Belle action de grâces !
Oui, vous avez immolé des victimes humaines au Seigneur ; mais consolez-vous : je vous ai dit souvent que nos Welches et toutes les nations en firent autant autrefois[23]. Voilà M. de Bougainville qui revient de l’île de Taïti, de cette île de Cythère dont les habitants paisibles, doux, humains, hospitaliers, offrent aux voyageurs tout ce qui est en leur pouvoir, les fruits les plus délicieux, et les filles les plus belles, les plus faciles de la terre. Mais ces peuples ont leurs jongleurs, et ces jongleurs les forcent à sacrifier leurs enfants à des magots qu’ils appellent leurs dieux.
Je vois soixante et dix frères d’Abimélech écrasés sur une même pierre par cet Abimélech, fils de Gédéon et d’une coureuse. Ce fils de Gédéon était mauvais parent ; et ce Gédéon, l’ami de Dieu, était bien débauché.
Votre lévite qui vient sur son âne à Gabaa ; les Gabaonites qui veulent le violer, sa pauvre femme qui est violée à sa place, et qui meurt à la peine ; la guerre civile qui en est la suite, toute votre tribu de Benjamin exterminée, à six cents hommes près, me font une peine que je ne puis vous exprimer.
Vous perdez tout d’un coup cinq belles villes que le Seigneur vous destinait au bout du lac de Sodome, et cela pour un attentat inconcevable contre la pudeur de deux anges. En vérité, c’est bien pis que ce dont on accuse vos mères avec les boucs. Comment n’aurais-je pas la plus grande pitié pour vous quand je vois le meurtre, la sodomie, la bestialité, constatés chez vos ancêtres, qui sont nos premiers pères spirituels et nos proches parents selon la chair ? Car enfin, si vous descendez de Sem, nous descendons de son frère Japhet ; nous sommes évidemment cousins.
ROITELETS OU MELCHIM JUIFS.
Votre Samuel avait bien raison de ne pas vouloir que vous eussiez des roitelets : car presque tous vos roitelets sont des assassins, à commencer par David, qui assassine Miphiboseth, fils de Jonathas, son tendre ami, « qu’il aimait d’un amour plus grand que l’amour des femmes » ; qui assassine Uriah, le mari de sa Bethsabée ; qui assassine jusqu’aux enfants qui tettent, dans les villages alliés de son protecteur Achis ; qui commande en mourant qu’on assassine Joab son général, et Séméi, son conseiller ; à commencer, dis-je, par ce David et par Salomon, qui assassine son propre frère Adonias embrassant en vain l’autel ; et à finir par Hérode le Grand qui assassine son beau-frère, sa femme, tous ses parents, et ses enfants même.
Je ne vous parle pas des quatorze mille petits garçons que votre roitelet, ce grand Hérode, fit égorger dans le village de Bethléem ; ils sont enterrés, comme vous savez, à Cologne avec nos onze mille vierges ; et on voit encore un de ces enfants tout entier. Vous ne croyez pas à cette histoire authentique, parce qu’elle n’est pas dans votre canon, et que votre Flavius Josèphe n’en a rien dit. Je ne vous parle pas des onze cent mille hommes tués dans la seule ville de Jérusalem pendant le siége qu’en fit Titus.
Par ma foi, la nation chérie est une nation bien malheureuse.
SI LES JUIFS ONT MANGÉ DE LA CHAIR HUMAINE.
Parmi vos calamités, qui m’ont fait tant de fois frémir, j’ai toujours compté le malheur que vous avez eu de manger de la chair humaine. Vous dites que cela n’est arrivé que dans les grandes occasions, que ce n’est pas vous que le Seigneur invitait à sa table pour manger le cheval et le cavalier, que c’étaient les oiseaux qui étaient les convives ; je le veux croire[24].
SI LES DAMES JUIVES COUCHÈRENT AVEC DES BOUCS.
Vous prétendez que vos mères n’ont pas couché avec des boucs, ni vos pères avec des chèvres. Mais dites-moi, messieurs, pourquoi vous êtes le seul peuple de la terre à qui les lois aient jamais fait une pareille défense ? Un législateur se serait-il jamais avisé de promulguer cette loi bizarre, si le délit n’avait pas été commun ?
SI LES JUIFS IMMOLÈRENT DES HOMMES.
Vous osez assurer que vous n’immoliez pas des victimes humaines au Seigneur ; et qu’est-ce donc que le meurtre de la fille de Jephté, réellement immolée, comme nous l’avons déjà prouvé[25] par vos propres livres ?
Comment expliquerez-vous l’anathème des trente-deux pucelles qui furent le partage du Seigneur quand vous prîtes chez les Madianites trente-deux mille pucelles et soixante et un mille ânes ? Je ne vous dirai pas ici qu’à ce compte il n’y avait pas deux ânes par pucelle ; mais je vous demanderai ce que c’était que cette part du Seigneur. Il y eut, selon votre livre des Nombres, seize mille filles pour vos soldats, seize mille filles pour vos prêtres ; et sur la part des soldats on préleva trente-deux filles pour le Seigneur. Qu’en fit-on ? vous n’aviez point de religieuses. Qu’est-ce que la part du Seigneur dans toutes vos guerres, sinon du sang ?
Le prêtre Samuel ne hacha-t-il pas en morceaux le roitelet Agag, à qui le roitelet Saül avait sauvé la vie ? Ne le sacrifia-t-il pas comme la part du Seigneur ?
Ou renoncez à vos livres, auxquels je crois fermement, selon la décision de l’Église, ou avouez que vos pères ont offert à Dieu des fleuves de sang humain, plus que n’a jamais fait aucun peuple du monde.
DES TRENTE-DEUX MILLE PUCELLES, DES SOIXANTE ET QUINZE MILLE BŒUFS,
ET DU FERTILE DÉSERT DE MADIAN.
ET DU FERTILE DÉSERT DE MADIAN.
Que votre secrétaire cesse de tergiverser, d’équivoquer, sur le camp des Madianites et sur leurs villages. Je me soucie bien que ce soit dans un camp ou dans un village de cette petite contrée misérable et déserte que votre prêtre-boucher Éléazar, général des armées juives, ait trouvé soixante et douze mille bœufs, soixante et un mille ânes, six cent soixante et quinze mille brebis, sans compter les béliers et les agneaux !
Or, si vous prîtes trente-deux mille petites filles, il y avait apparemment autant de petits garçons, autant de pères et de mères. Cela irait probablement à cent vingt-huit mille captifs, dans un désert où l’on ne boit que de l’eau saumâtre, où l’on manque de vivres, et qui n’est habité que par quelques Arabes vagabonds, au nombre de deux ou trois mille tout au plus. Vous remarquerez d’ailleurs que ce pays affreux n’a pas plus de huit lieues de long et de large sur toutes les cartes.
Mais qu’il soit aussi grand, aussi fertile, aussi peuplé que la Normandie ou le Milanais, cela ne m’importe : je m’en tiens au texte, qui dit que la part du Seigneur fut de trente-deux filles. Confondez tant qu’il vous plaira le Madian près de la mer Rouge avec le Madian près de Sodome, je vous demanderai toujours compte de mes trente-deux pucelles.
Votre secrétaire a-t-il été chargé par vous de supputer combien de bœufs et de filles peut nourrir le beau pays de Madian ?
J’habite un canton, messieurs, qui n’est pas la terre promise ; mais nous avons un lac beaucoup plus beau que celui de Sodome. Notre sol est d’une bonté très-médiocre. Votre secrétaire me dit qu’un arpent de Madian peut nourrir trois bœufs ; je vous assure, messieurs, que chez moi un arpent ne nourrit qu’un bœuf. Si votre secrétaire veut tripler le revenu de mes terres, je lui donnerai de bons gages, et je ne le payerai pas en rescriptions sur les receveurs généraux. Il ne trouvera pas dans tout le pays de Madian une meilleure condition que chez moi. Mais malheureusement cet homme ne s’entend pas mieux en bœufs qu’en veaux d’or.
À regard des trente-deux mille pucelages, je lui en souhaite. Notre petit pays est de l’étendue de Madian ; il contient environ quatre mille ivrognes, une douzaine de procureurs, deux hommes d’esprit, et quatre mille personnes du beau sexe, qui ne sont pas toutes jolies. Tout cela monte à environ huit mille personnes, supposé que le greffier qui m’a produit ce compte n’ait pas exagéré de moitié, selon la coutume. Vos prêtres et les nôtres auraient peine à trouver dans mon pays trente-deux mille pucelles pour leur usage. C’est ce qui me donne de grands scrupules sur les dénombrements du peuple romain, du temps que son empire s’étendait à quatre lieues du mont Tarpéien, et que les Romains avaient une poignée de foin au haut d’une perche pour enseigne. Peut-être ne savez-vous pas que les Romains passèrent cinq cents années à piller leurs voisins avant que d’avoir aucun historien, et que leurs dénombrements sont fort suspects ainsi que leurs miracles.
À l’égard des soixante et un mille ânes qui furent le prix de vos conquêtes en Madian, c’est assez parler d’ânes.
DES ENFANTS JUIFS IMMOLÉS PAR LEURS MÈRES.
Je vous dis que vos pères ont immolé leurs enfants, et j’appelle en témoignage vos prophètes. Isaïe leur reproche ce crime de cannibales[26] : « Vous immolez aux dieux vos enfants dans des torrents, sous des pierres. »
Vous m’allez dire que ce n’était pas au Seigneur Adonaï que les femmes sacrifiaient les fruits de leurs entrailles, que c’était à quelque autre dieu. Il importe bien vraiment que vous ayez appelé Melkom, ou Sadaï, ou Baal, ou Adonaï, celui à qui vous immoliez vos enfants ; ce qui importe, c’est que vous ayez été des parricides. C’était, dites-vous, à des idoles étrangères que vos pères faisaient ces offrandes : eh bien, je vous plains encore davantage de descendre d’aïeux parricides et d’idolâtres. Je gémirai avec vous de ce que vos pères furent toujours idolâtres pendant quarante ans dans le désert de Sinaï, comme le disent expressément Jérémie, Amos, et saint Étienne.
Vous étiez idolâtres du temps des juges, et le petit-fils de Moïse était prêtre de la tribu de Dan, idolâtre tout entière comme nous l’avons vu[27] : car il faut insister, inculquer ; sans quoi tout s’oublie.
Vous étiez idolâtres sous vos rois ; vous n’avez été fidèles à un seul Dieu qu’après qu’Esdras eut restauré vos livres. C’est là que votre véritable culte non interrompu commence. Et, par une providence incompréhensible de l’Être suprême, vous avez été les plus malheureux de tous les hommes depuis que vous avez été les plus fidèles, sous les rois de Syrie, sous les rois d’Égypte, sous Hérode l’Iduméen, sous les Romains, sous les Persans, sous les Arabes, sous les Turcs, jusqu’au temps où vous me faites l’honneur de m’écrire, et où j’ai celui de vous répondre.
SIXIÈME LETTRE.
Sur la beauté de la terre promise.
Ne me reprochez pas de ne vous point aimer : je vous aime tant que je voudrais que vous fussiez tous dans Hershalaïm au lieu des Turcs qui dévastent tout votre pays, et qui ont bâti cependant une assez belle mosquée sur les fondements de votre temple, et sur la plate-forme construite par votre Hérode.
Vous cultiveriez ce malheureux désert comme vous l’avez cultivé autrefois ; vous porteriez encore de la terre sur la croupe de vos montagnes arides ; vous n’auriez pas beaucoup de blé, mais vous auriez d’assez bonnes vignes, quelques palmiers, des oliviers, et des pâturages.
Quoique la Palestine n’égale pas la Provence, et que Marseille seule soit supérieure à toute la Judée, qui n’avait pas un port de mer ; quoique la ville d’Aix soit dans une situation incomparablement plus belle que Jérusalem, vous pourriez faire de votre terrain à peu près ce que les Provençaux ont fait du leur. Vous exécuteriez à plaisir dans votre détestable jargon votre détestable musique.
Il est vrai que vous n’auriez point de chevaux, parce qu’il n’y a que des ânes vers Hershalaïm, et qu’il n’y a jamais eu que des ânes. Vous manqueriez souvent de froment, mais vous en tireriez d’Égypte ou de la Syrie.
Vous pourriez voiturer des marchandises à Damas, à Séide, sur vos ânes, ou même sur des chameaux que vous ne connûtes jamais du temps de vos Melchim, et qui vous seraient d’un grand secours. Enfin, un travail assidu, pour lequel l’homme est né, rendrait fertile cette terre que les seigneurs de Constantinople et de l’Asie Mineure négligent.
Elle est bien mauvaise, cette terre promise. Connaissez-vous saint Jérôme ? C’était un prêtre chrétien ; vous ne lisez point les livres de ces gens-là. Cependant il a demeuré très-longtemps dans votre pays ; c’était un très-docte personnage, peu endurant à la vérité, et prodigue d’injures quand il était contredit, mais sachant votre langue mieux que vous, parce qu’il était bon grammairien. L’étude était sa passion dominante, la colère n’était que la seconde. Il s’était fait prêtre avec son ami Vincent, à condition qu’ils ne diraient jamais la messe ni vêpres[28], de peur d’être trop interrompus dans leurs études : car, étant directeurs de femmes et de filles, s’ils avaient été obligés encore de vaquer aux œuvres presbytérales, il ne leur serait pas resté deux heures dans la journée pour le grec, le chaldéen, et l’idiome judaïque. Enfin, pour avoir plus de loisir, Jérôme se retira tout à fait chez les Juifs à Bethléem, comme l’évêque d’Avranches, Huet, se retira chez les jésuites à la maison professe, rue Saint-Antoine, à Paris.
Jérôme se brouilla, il est vrai, avec l’évêque de Jérusalem nommé Jean, avec le célèbre prêtre Ruffin, avec plusieurs de ses amis : car, ainsi que je l’ai déjà dit, Jérôme était colère et plein d’amour-propre ; et saint Augustin l’accuse d’être inconstant et léger[29] ; mais enfin il n’en était pas moins saint, il n’en était pas moins docte : son témoignage n’en est pas moins recevable sur la nature du misérable pays dans lequel son ardeur pour l’étude et sa mélancolie l’avaient confiné.
Ayez la complaisance de lire sa lettre à Dardanus, écrite l’an 414 de notre ère vulgaire, qui est, suivant le comput juif, l’an du monde 400, ou 4001, ou 4003, ou 4004, comme on voudra.
« [30]Je prie ceux qui prétendent que le peuple juif, après sa sortie d’Égypte, prit possession de ce pays, qui est devenu pour nous, par la passion et la résurrection du Sauveur, une véritable terre de promesse ; je les prie, dis-je, de nous faire voir ce que ce peuple en a possédé. Tout son domaine ne s’étendait que depuis Dan jusqu’à Bersabée, c’est-à-dire l’espace de cent soixante milles de longueur. L’Écriture sainte n’en donne pas davantage à David et à Salomon... J’ai honte de dire quelle est la largeur de la terre promise, et je crains que les païens ne prennent de là occasion de blasphémer. On ne compte que quarante et six milles depuis Joppé jusqu’à notre petit bourg de Bethléem, après quoi on ne trouve plus qu’un affreux désert. »
Lisez aussi la lettre à une de ses dévotes, où il dit qu’il n’y a que des cailloux et point d’eau à boire de Jérusalem à Bethléem ; mais plus loin, vers le Jourdain, vous auriez d’assez bonnes vallées dans ce pays hérissé de montagnes pelées. C’était véritablement une contrée de lait et de miel, comme vous disiez, en comparaison de l’abominable désert d’Horeb et de Sinaï, dont vous êtes originaires. La Champagne pouilleuse est la terre promise par rapport à certains terrains des landes de Bordeaux. Les bords de l’Aar sont la terre promise en comparaison des petits cantons suisses. Toute la Palestine est un fort mauvais terrain en comparaison de l’Égypte, dont vous dites que vous sortîtes en voleurs ; mais c’est un pays délicieux si vous le comparez aux déserts de Jérusalem, de Nazareth, de Sodome, d’Horeb, de Sinaï, de Cadès-Barné, etc.
Retournez en Judée le plus tôt que vous pourrez. Je vous demande seulement deux ou trois familles hébraïques pour établir au mont Krapack, où je demeure, un petit commerce nécessaire. Car si vous êtes de très-ridicules théologiens (et nous aussi), vous êtes des commerçants très-intelligents, ce que nous ne sommes pas.
SEPTIÈME LETTRE.
Sur la charité que le peuple de Dieu et les chrétiens doivent avoir les uns pour les autres.
Ma tendresse pour vous n’a plus qu’un mot à vous dire. Nous vous avons pendus entre deux chiens pendant des siècles ; nous vous avons arraché les dents pour vous forcer à nous donner votre argent ; nous vous avons chassés plusieurs fois par avarice, et nous vous avons rappelés par avarice et par bêtise ; nous vous faisons payer encore dans plus d’une ville la liberté de respirer l’air ; nous vous avons sacrifiés à Dieu dans plus d’un royaume ; nous vous avons brûlés en holocaustes : car je ne veux pas, à votre exemple, dissimuler que nous ayons offert à Dieu des sacrifices de sang humain. Toute la différence est que nos prêtres vous ont fait brûler par des laïques, se contentant d’appliquer votre argent à leur profit, et que vos prêtres ont toujours immolé les victimes humaines de leurs mains sacrées. Vous fûtes des monstres de cruauté et de fanatisme en Palestine, nous l’avons été dans notre Europe : oublions tout cela, mes amis.
Voulez-vous vivre paisibles, imitez les Banians et les Guèbres : ils sont beaucoup plus anciens que vous, ils sont dispersés comme vous, ils sont sans patrie comme vous. Les Guèbres surtout, qui sont les anciens Persans, sont esclaves comme vous après avoir été longtemps vos maîtres. Ils ne disent mot : prenez ce parti. Vous êtes des animaux calculants ; tâchez d’être des animaux pensants.
- ↑ Cette première section parut dans la Suite des Mélanges (4e partie), 1756 ; ce morceau y était intitulé des Juifs. (B.)
- ↑ L’auteur adresse ici la parole à Mme la marquise du Châtelet, pour laquelle plusieurs articles historiques de ce Dictionnaire ont été faits. (K.)
- ↑ Lisez : au verset 29 du chapitre xxvii.
- ↑ Iliade, XXIV, 527-33 ; Odyssée, IV, 237.
- ↑ Iliade, I, 528. Voici la traduction de ce passage par M. Dugas-Montbel : .... « Le fils de Saturne abaisse ses noirs sourcils ; la chevelure divine s’agite sur sa tête immortelle, et le vaste Olympe en est ébranlé. »
- ↑ Voyez l’article Moïse.
- ↑ Au mot Inquisition, page 477.
- ↑ Livre XXI, chapitre xxii.
- ↑ Les sept Lettres qui composent cette section formaient seules tout l’article Juifsdans la première édition des Questions sur l’Encyclopédie, septième partie, 1771. (B.)
- ↑ C’est sous ces trois noms que l’abbé Guénée donna le Petit Commentaire qui suit ses Lettres de quelques juifs portugais et allemands, publiées contre Voltaire en 1769. (G. A.)— Voyez l’ouvrage intitulé Un Chrétien contre six Juifs (Mélanges, année 1770).
- ↑ Les Lettres Persanes parurent en 1721. La première édition de la Henriade (sous le titre de la Ligue) ne vit le jour qu’en 1723. Ce n’est que dans l’édition de Londres, 1728, que se trouvent pour la première fois les vers cités ici (et qui font partie du chant V de la Henriade). Les reproches des ennemis de Voltaire n’en sont pas moins ridicules. (B.)
- ↑ C’est à Rome que Voltaire a placé des juifs rogneurs des espèces ; voyez dans lesMélanges, année 1763, les Dernières Paroles d’Épictète à son fils.
- ↑ Allusion aux conquêtes récentes de Catherine II.
- ↑ Juges, chapitre iii. (Note de Voltaire.)
- ↑ C’est ce même Églon, roi de Moab, qui fut si saintement assassiné au nom du Seigneur par Aod l’ambidextre, lequel lui avait fait serment de fidélité ; et c’est ce même Aod qui fut si souvent réclamé à Paris par les prédicateurs de la Ligue. Il nous faut un Aod, il nous faut un Aod ; ils crièrent tant, qu’ils en trouvèrent un. (Note de Voltaire.)
- ↑ C’est sous ce Jabin que la bonne femme Jahel assassina le capitaine Sisara, en lui enfonçant un clou dans la cervelle, lequel clou le cloua fort avant dans la terre. Quel maître clou et quelle maîtresse femme que cette Jahel ! On ne lui peut comparer que Judith ; mais Judith a paru bien supérieure : car elle coupa la tête à son amant, dans son lit, après lui avoir donné ses tendres faveurs. Rien n’est plus héroïque et plus édifiant. (Id.)
- ↑ Juges, chapitre x. (Id.)
- ↑ Diodore de Sicile, livre I, section ii, chapitre xii. (Id.)
- ↑ Voyez tome XIX, pages 161-62.
- ↑ Voyez tome XI, page 118.
- ↑ Plusieurs théologiens, qui sont la lumière du monde, ont fait des commentaires sur ces rats d’or et sur ces anus d’or. Ils disaient que les metteurs en œuvre philistins étaient bien adroits ; qu’il est très-difficile de sculpter en or un trou du cul bien reconnaissable sans y joindre deux fesses, et que c’était une étrange offrande au Seigneur qu’un trou du cul. D’autres théologiens disent que c’était aux sodomites à présenter cette offrande. Mais enfin ils ont abandonné cette dispute. Ils s’occupent aujourd’hui de convulsions, de billets de confession, et d’extrême-onction donnée la baïonnette au bout du fusil. (Note de Voltaire.)
- ↑ Juges, chapitre xvii. (Id.)
- ↑ Voyez tome XI, pages 103 et 160.
- ↑ Voyez l’article Anthropophages.
- ↑ Au mot Jephté, page 497.
- ↑ Isaïe, chapitre lvii, v. 5. (Note de Voltaire.)
- ↑ Lettre iv, page 532.
- ↑ C’est-à-dire qu’ils ne feraient aucune fonction sacerdotale. (Note de Voltaire.)
- ↑ En récompense, Jérôme écrit à Augustin dans sa cent quatorzième lettre : « Je n’ai point critiqué vos ouvrages, car je ne les ai jamais lus ; et si je voulais les critiquer, je pourrais vous faire voir que vous n’entendez point les Pères grecs... Vous ne savez pas même ce dont vous parlez. » (Note de Voltaire.)
- ↑ Lettre très-importante de Jérôme. (Id.)
Éd. Garnier - Tome 19
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JULIEN.
SECTION PREMIÈRE[1].
SECTION II[2].
Qu’on suppose un moment que Julien a quitté les faux dieux pour la religion chrétienne ; qu’alors on examine en lui l’homme, le philosophe, et l’empereur, et qu’on cherche le prince qu’on osera lui préférer. S’il eût vécu seulement dix ans de plus, il y a grande apparence qu’il eût donné une tout autre forme à l’Europe que celle qu’elle a aujourd’hui.
La religion chrétienne a dépendu de sa vie : les efforts qu’il fit pour la détruire ont rendu son nom exécrable aux peuples qui l’ont embrassée. Les prêtres chrétiens ses contemporains l’accusèrent de presque tous les crimes, parce qu’il avait commis le plus grand de tous à leurs yeux, celui de les abaisser. Il n’y a pas encore longtemps qu’on ne citait son nom qu’avec l’épithète d’Apostat ; et c’est peut-être le plus grand effort de la raison qu’on ait enfin cessé de le désigner de ce surnom injurieux. Les bonnes études ont amené l’esprit de tolérance chez les savants. Qui croirait que dans un Mercurede Paris de l’année 1741, l’auteur reprend vivement un écrivain d’avoir manqué aux bienséances les plus communes en appelant cet empereur Julien l’Apostat ? Il y a cent ans que quiconque ne l’eût pas traité d’apostat eût été traité d’athée.
Ce qui est très-singulier et très-vrai, c’est que si vous faites abstraction des disputes entre les païens et les chrétiens, dans lesquelles il prit parti ; si vous ne suivez cet empereur ni dans les églises chrétiennes ni aux temples idolâtres ; si vous le suivez dans sa maison, dans les camps, dans les batailles, dans ses mœurs, dans sa conduite, dans ses écrits, vous le trouvez partout égal à Marc-Aurèle. Ainsi cet homme, qu’on a peint abominable, est peut-être le premier des hommes, ou du moins le second. Toujours sobre, toujours tempérant, n’ayant jamais eu de maîtresses, couchant sur une peau d’ours, et y donnant, à regret encore, peu d’heures au sommeil, partageant son temps entre l’étude et les affaires, généreux, capable d’amitié, ennemi du faste, on l’eût admiré s’il n’eût été que particulier.
Si on regarde en lui le héros, on le voit toujours à la tête des troupes, rétablissant la discipline militaire sans rigueur, aimé des soldats, et les contenant ; conduisant presque toujours à pied ses armées, et leur donnant l’exemple de toutes les fatigues ; toujours victorieux dans toutes ses expéditions jusqu’au dernier moment de sa vie, et mourant enfin en faisant fuir les Perses. Sa mort fut d’un héros, et ses dernières paroles d’un philosophe. « Je me soumets, dit-il, avec joie aux décrets éternels du Ciel, convaincu que celui qui est épris de la vie quand il faut mourir est plus lâche que celui qui voudrait mourir quand il faut vivre. » Il s’entretient à sa dernière heure de l’immortalité de l’âme ; nuls regrets, nulle faiblesse ; il ne parle que de sa soumission à la Providence. Qu’on songe que c’est un empereur de trente-deux ans qui meurt ainsi, et qu’on voie s’il est permis d’insulter sa mémoire.
Si on le considère comme empereur, on le voit refuser le titre de dominusqu’affectait Constantin, soulager les peuples, diminuer les impôts, encourager les arts, réduire à soixante et dix onces ces présents de couronnes d’or de trois à quatre cents marcs, que ses prédécesseurs exigeaient de toutes les villes, faire observer les lois, contenir ses officiers et ses ministres, et prévenir toute corruption.
Dix soldats chrétiens complotent de l’assassiner ; ils sont découverts, et Julien leur pardonne. Le peuple d’Antioche, qui joignait l’insolence à la volupté, l’insulte ; il ne s’en venge qu’en homme d’esprit, et, pouvant lui faire sentir la puissance impériale, il ne fait sentir à ce peuple que la supériorité de son génie. Comparez à cette conduite les supplices que Théodose (dont on a presque fait un saint) étale dans Antioche, tous les citoyens de Thessalonique égorgés pour un sujet à peu près semblable ; et jugez entre ces deux hommes.
Des écrivains qu’on nomme Pères de l’Église, Grégoire de Nazianze et Théodoret, ont cru qu’il fallait le calomnier, parce qu’il avait quitté la religion chrétienne. Ils n’ont pas songé que le triomphe de cette religion était de l’emporter sur un grand homme, et même sur un sage, après avoir résisté aux tyrans. L’un dit qu’il remplit Antioche de sang, par une vengeance barbare. Comment un fait si public eût-il échappé à tous les autres historiens ? On sait qu’il ne versa dans Antioche que le sang des victimes. Un autre ose assurer qu’avant d’expirer il jeta son sang contre le ciel, et s’écria : Tu as vaincu, Galiléen. Comment un conte aussi insipide a-t-il pu être accrédité ? Était-ce contre des chrétiens qu’il combattait ? et une telle action et de tels mots étaient-ils dans son caractère ?
Des esprits plus sensés que les détracteurs de Julien demanderont comment il peut se faire qu’un homme d’État tel que lui, un homme de tant d’esprit, un vrai philosophe, pût quitter le christianisme, dans lequel il avait été élevé, pour le paganisme, dont il devait sentir l’absurdité et le ridicule. Il semble que si Julien écouta trop sa raison contre les mystères de la religion chrétienne, il devait écouter bien davantage cette même raison, plus éclairée contre les fables des païens.
Peut-être en suivant le cours de sa vie, et en observant son caractère, on verra ce qui lui inspira tant d’aversion contre le christianisme. L’empereur Constantin, son grand-oncle, qui avait mis la nouvelle religion sur le trône, s’était souillé du meurtre de sa femme, de son fils, de son beau-frère, de son neveu, et de son beau-père. Les trois enfants de Constantin commencèrent leur funeste règne par égorger leur oncle et leurs cousins. On ne vit ensuite que des guerres civiles et des meurtres. Le père, le frère aîné de Julien, tous ses parents, et lui-même encore enfant, furent condamnés à périr par Constance, son oncle. Il échappa à ce massacre général. Ses premières années se passèrent dans l’exil ; et enfin il ne dut la conservation de sa vie, sa fortune et le titre de césar qu’à l’impératrice Eusébie, femme de son oncle Constance, qui, après avoir eu la cruauté de proscrire son enfance, eut l’imprudence de le faire césar, et ensuite l’imprudence plus grande de le persécuter.
Il fut témoin d’abord de l’insolence avec laquelle un évêque traita Eusébie sa bienfaitrice : c’était un nommé Léontius, évêque de Tripoli, Il fit dire à l’impératrice qu’il « n’irait point la voir, à moins qu’elle ne le reçût d’une manière conforme à son caractère épiscopal, qu’elle vînt au-devant de lui jusqu’à la porte, qu’elle reçût sa bénédiction en se courbant, et qu’elle se tînt debout jusqu’à ce qu’il lui permît de s’asseoir ». Les pontifes païens n’en usaient point ainsi avec les impératrices. Une vanité si brutale dut faire des impressions profondes dans l’esprit d’un jeune homme, amoureux déjà de la philosophie et de la simplicité.
S’il se voyait dans une famille chrétienne, c’était dans une famille fameuse par des parricides ; s’il voyait des évêques de cour, c’étaient des audacieux et des intrigants, qui tous s’anathématisaient les uns les autres ; les partis d’Arius et d’Athanase remplissaient l’empire de confusion et de carnage. Les païens, au contraire, n’avaient jamais eu de querelle de religion. Il est donc naturel que Julien, élevé d’ailleurs par des philosophes païens, fortifiât dans son cœur, par leurs discours, l’aversion qu’il devait avoir pour la religion chrétienne. Il n’est pas plus étrange de voir Julien quitter le christianisme pour les faux dieux, que de voir Constantin quitter les faux dieux pour le christianisme. Il est fort vraisemblable que tous les deux changèrent par intérêt d’État, et que cet intérêt se mêla dans l’esprit de Julien à la fierté indocile d’une âme stoïque.
Les prêtres païens n’avaient point de dogmes ; ils ne forçaient point les hommes à croire l’incroyable ; ils ne demandaient que des sacrifices, et ces sacrifices n’étaient point commandés sous des peines rigoureuses ; ils ne se disaient point le premier ordre de l’État, ne formaient point un État dans l’État, et ne se mêlaient point du gouvernement. Voilà bien des motifs pour engager un homme du caractère de Julien à se déclarer pour eux. Il avait besoin d’un parti ; et s’il ne se fût piqué que d’être stoïcien, il aurait eu contre lui les prêtres des deux religions, et tous les fanatiques de l’une et de l’autre. Le peuple n’aurait pu alors supporter qu’un prince se contentât de l’adoration pure d’un être pur, et de l’observation de la justice. Il fallut opter entre deux partis qui se combattaient. Il est donc à croire que Julien se soumit aux cérémonies païennes, comme la plupart des princes et des grands vont dans les temples : ils y sont menés par le peuple même, et sont forcés de paraître souvent ce qu’ils ne sont pas ; d’être en public les premiers esclaves de la crédulité. Le sultan des Turcs doit bénir Omar, le sophi de Perse doit bénir Ali ; Marc-Aurèle lui-même s’était fait initier aux mystères d’Éleusis.
Il ne faut donc pas être surpris que Julien ait avili sa raison jusqu’à descendre à des pratiques superstitieuses ; mais on ne peut concevoir que de l’indignation contre Théodoret, qui seul de tous les historiens rapporte qu’il sacrifia une femme dans le temple de la Lune à Carrès. Ce conte infâme doit être mis avec ce conte absurde d’Ammien, que le génie de l’empire apparut à Julien avant sa mort ; et avec cet autre conte non moins ridicule, que, quand Julien voulut faire rebâtir le temple de Jérusalem, il sortit de terre des globes de feu qui consumèrent tous les ouvrages et les ouvriers.
Iliacos intra muros peccatur et extra.
(Hor., liv. I, ép. ii, 16.)
Les chrétiens et les païens débitaient également des fables sur Julien ; mais les fables des chrétiens, ses ennemis, étaient toutes calomnieuses. Qui pourra jamais se persuader qu’un philosophe ait immolé une femme à la Lune, et déchiré de ses mains ses entrailles ? Une telle horreur est-elle dans le caractère d’un stoïcien rigide ?
Il ne fit jamais mourir aucun chrétien : il ne leur accordait point de faveurs ; mais il ne les persécutait pas. Il les laissait jouir de leurs biens comme empereur juste, et écrivait contre eux comme philosophe. Il leur défendait d’enseigner dans les écoles les auteurs profanes, qu’eux-mêmes voulaient décrier : ce n’était pas être persécuteur. Il leur permettait l’exercice de leur religion, et les empêchait de se déchirer par leurs querelles sanglantes : c’était les protéger. Ils ne devaient donc lui faire d’autre reproche que de les avoir quittés et de n’être pas de leur avis ; cependant, ils trouvèrent le moyen de rendre exécrable à la postérité un prince dont le nom aurait été cher à l’univers sans son changement de religion.
SECTION III[3].
Quoique nous ayons déjà parlé de Julien, à l’article Apostat ; quoique nous ayons, à l’exemple de tous les sages, déploré le malheur horrible qu’il eut de n’être pas chrétien, et que d’ailleurs nous ayons rendu justice à toutes ses vertus, cependant nous sommes forcés d’en dire encore un mot.
C’est à l’occasion d’une imposture aussi absurde qu’atroce que nous avons lue par hasard dans un de ces petits dictionnaires dont la France est inondée aujourd’hui, et qu’il est malheureusement trop aisé de faire. Ce dictionnaire théologique est d’un ex-jésuite nommé Paulian[4]; il répète cette fable si décréditée que l’empereur Julien, blessé à mort en combattant contre les Perses, jeta son sang contre le ciel, en s’écriant : Tu as vaincu, Galiléen ; fable qui se détruit d’elle-même, puisque Julien fut vainqueur dans le combat, et que certainement Jésus-Christ n’était pas le dieu des Perses.
Cependant Paulian ose affirmer que le fait est incontestable. Et sur quoi l’affirme-t-il ? Sur ce que Théodoret, l’auteur de tant d’insignes mensonges, le rapporte ; encore ne le rapporte-t-il que comme un bruit vague : il se sert du mot on dit[5]. Ce conte est digne des calomniateurs qui écrivirent que Julien avait sacrifié une femme à la Lune, et qu’on trouva après sa mort un grand coffre rempli de têtes, parmi ses meubles.
Ce n’est pas le seul mensonge et la seule calomnie dont cet ex-jésuite Paulian se soit rendu coupable. Si ces malheureux savaient quel tort ils font à notre sainte religion, en cherchant à l’appuyer par l’imposture et par les injures grossières qu’ils vomissent contre les hommes les plus respectables, ils seraient moins audacieux et moins emportés ; mais ce n’est pas la religion qu’ils veulent soutenir : ils veulent gagner de l’argent par leurs libelles, et, désespérant d’être lus par les gens du monde, ils compilent, compilent, compilent du fatras théologique, dans l’espérance que leurs opuscules feront fortune dans les séminaires[6].
On demande très-sincèrement pardon aux lecteurs sensés d’avoir parlé d’un ex-jésuite nommé Paulian, et d’un ex-jésuite nommé Nonotte, et d’un ex-jésuite nommé Patouillet ; mais, après avoir écrasé des serpents, n’est-il pas permis aussi d’écraser des puces[7] ?
- ↑ Dans l’édition de 1767 (fin 1766) du Dictionnaire philosophique, l’article Julien se composait du morceau que Voltaire reproduisit avec additions et sous le titre dePortrait de l’empereur Julien, en tête de son édition du Discours sur l’empereur Julien (voyez les Mélanges, année 1769). C’est ce morceau qui, dans l’édition de Kehl et quelques autres, faisait ici la première section. (B.)
- ↑ Ce qui compose cette seconde section a paru dans la Suite des Mélanges (4epartie), 1756. (B.)
- ↑ Dans les Questions sur l’Encyclopédie, septième partie, 1771, tout l’article se composait de cette seule section. (B.)
- ↑ Dictionnaire philosopho-théologique portatif (par Paulian), 1770, un volume in-8°. Voyez l’Avertissement de Beuchot, tome XVII.
- ↑ Théodoret, chapitre xxv. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez l’article Philosophie.
- ↑ M. de Voltaire a osé le premier rendre une justice entière à ce prince, l’un des hommes les plus extraordinaires qui aient jamais occupé le trône. Chargé, très-jeune, et au sortir de l’école des philosophes, du gouvernement des Gaules, il les défendit avec un égal courage contre les Germains et contre les exacteurs qui les ravageaient au nom de Constance. Sa vie privée était celle d’un sage ; général habile et actif pendant la campagne, il devenait l’hiver un magistrat appliqué, juste et humain. Constance voulut le rappeler ; l’armée se souleva, et le força d’accepter le titre d’Auguste. Les détails de cet événement, transmis par l’histoire, nous y montrent Julien aussi irréprochable que dans le reste de sa vie. Il fallait qu’il choisit entre la mort et une guerre contre un tyran souillé de sang et de rapines, avili par la superstition et la mollesse, et qui avait résolu sa perte. Son droit était le même que celui de Constantin, qui n’avait pas, à beaucoup près, des excuses aussi légitimes.Tandis que son armée, conduite par ses généraux, marche en Grèce, en traversant les Alpes et le nord de l’Italie, Julien, à la tête d’un corps de cavalerie d’élite, passe le Rhin, traverse la Germanie et la Pannonie, partie sur les terres de l’empire, partie sur celles des barbares ; et on le voit descendre des montagnes de Macédoine lorsqu’on le croyait encore dans les Gaules. Cette marche, unique dans l’histoire, est à peine connue : car la haine des prêtres a envié à Julien jusqu’à sa gloire militaire.En seize mois de règne, il assura toutes les frontières de l’empire, fit respecter partout sa justice et sa clémence, étouffa les querelles des chrétiens, qui commençaient à troubler l’empire, et ne répondit à leurs injures, ne combattit leurs intrigues et leurs complots, que par des raisonnements et des plaisanteries. Il fit enfin contre les Parthes cette guerre dont l’unique objet était d’assurer aux provinces de l’Orient une barrière qui les mit à l’abri de toute incursion. Jamais un règne si court n’a mérité autant de gloire. Sous ses prédécesseurs, comme sous les princes qui lui ont succédé, c’était un crime capital de porter des vêtements de pourpre. Un de ses courtisans lui dénonça un jour un citoyen qui, soit par orgueil, soit par folie, s’était paré de ce dangereux ornement ; il ne lui manquait, disait-on, que des souliers de pourpre. « Portez-lui-en une paire de ma part, dit Julien, afin que l’habillement soit complet. »La Satire des Césars est un ouvrage rempli de finesse et de philosophie ; le jugement sévère, mais juste et motivé, porté sur ces princes par un de leurs successeurs, est un monument unique dans l’histoire. Dans ses Lettres à des philosophes, dans son Discours aux Athéniens, il se montra supérieur en esprit et en talents à Marc-Antonin, son modèle, le seul empereur qui, comme lui, ait laissé des ouvrages. Pour bien juger les écrits philosophiques de Julien et son livre contre les chrétiens, il faut le comparer, non aux ouvrages des philosophes modernes, mais à ceux des philosophes grecs, des savants de son siècle, des Pères de l’Église : alors on trouvera peu d’hommes qu’on puisse comparer à ce prince mort à trente-deux ans, après avoir gagné des batailles sur le Rhin et sur l’Euphrate.Il mourut au sein de la victoire, comme Épaminondas, et conversant paisiblement avec les philosophes qui l’avaient suivi à l’armée. Des fanatiques avaient prédit sa mort ; et les Perses, loin de s’en vanter, en accusèrent la trahison des Romains. On fut obligé d’employer des précautions extraordinaires pour empêcher les chrétiens de déchirer son corps et de profaner son tombeau. Jovien, son successeur, était chrétien. Il fit un traité honteux avec les Perses, et mourut au bout de quelques mois, d’excès de débauche et d’intempérance.Ceux qui reprochent à Julien de n’avoir pas assuré à l’empire un successeur digne de le remplacer oublient la brièveté de son règne, la nécessité de commencer par rétablir la paix, et la difficulté de pourvoir au gouvernement d’un empire immense dont la constitution exigeait un seul maître, ne pouvait souffrir un monarque faible, et n’offrait aucun moyen pour une élection paisible. (K.)— Depuis ce jugement confirmatif de celui de Voltaire, la figure de Julien a bien changé. Aux yeux de la critique moderne, ce n’est pas, il est vrai, le féroce persécuteur créé par les légendes catholiques, mais ce n’est pas non plus le prince sceptique que nous présentaient les rationalistes. Il se trouve que ce terrible ennemi des chrétiens est un des esprits les plus chrétiens qui fut jamais, et que, séparé d’eux par des questions de mots, il leur était intimement lié par la théologie, la morale, les aspirations mystiques, etc. (G. A.)VoltaireÉd. Garnier - Tome 19JUSTE (DU) ET DE L’INJUSTE[1].Qui nous a donné le sentiment du juste et de l’injuste ? Dieu, qui nous a donné un cerveau et un cœur. Mais quand notre raison nous apprend-elle qu’il y a vice et vertu ? Quand elle nous apprend que deux et deux font quatre. Il n’y a point de connaissance innée, par la raison qu’il n’y a point d’arbre qui porte des feuilles et des fruits en sortant de la terre. Rien n’est ce qu’on appelle inné, c’est-à-dire né développé ; mais, répétons-le encore[2], Dieu nous fait naître avec des organes qui, à mesure qu’ils croissent, nous font sentir tout ce que notre espèce doit sentir pour la conservation de cette espèce.Comment ce mystère continuel s’opère-t-il ? Dites-le-moi, jaunes habitants des îles de la Sonde, noirs Africains, imberbes Canadiens, et vous Platon, Cicéron, Épictète. Vous sentez tous également qu’il est mieux de donner le superflu de votre pain, de votre riz ou de votre manioc au pauvre qui vous le demande humblement, que de le tuer ou de lui crever les deux yeux. Il est évident à toute la terre qu’un bienfait est plus honnête qu’un outrage, que la douceur est préférable à l’emportement.Il ne s’agit donc plus que de nous servir de notre raison pour discerner les nuances de l’honnête et du déshonnête. Le bien et le mal sont souvent voisins ; nos passions les confondent : qui nous éclairera ? Nous-mêmes, quand nous sommes tranquilles. Quiconque a écrit sur nos devoirs a bien écrit dans tous les pays du monde, parce qu’il n’a écrit qu’avec sa raison. Ils ont tous dit la même chose : Socrate et Épicure, Confutzée et Cicéron, Marc-Antonin et Amurath II ont eu la même morale.Redisons tous les jours à tous les hommes : La morale est une, elle vient de Dieu ; les dogmes sont différents, ils viennent de nous.Jésus n’enseigna aucun dogme métaphysique ; il n’écrivit point de cahiers théologiques ; il ne dit point : Je suis consubstantiel ; j’ai deux volontés et deux natures avec une seule personne. Il laissa aux cordeliers et aux jacobins, qui devaient venir douze cents ans après lui, le soin d’argumenter pour savoir si sa mère a été conçue dans le péché originel ; il n’a jamais dit que le mariage est le signe visible d’une chose invisible ; il n’a pas dit un mot de la grâce concomitante ; il n’a institué ni moines ni inquisiteurs ; il n’a rien ordonné de ce que nous voyons aujourd’hui.Dieu avait donné la connaissance du juste et de l’injuste dans tous les temps qui précédèrent le christianisme. Dieu n’a point changé et ne peut changer : le fond de notre âme, nos principes de raison et de morale, seront éternellement les mêmes. De quoi servent à la vertu des distinctions théologiques, des dogmes fondés sur ces distinctions, des persécutions fondées sur ces dogmes ? La nature, effrayée et soulevée avec horreur contre toutes ces inventions barbares, crie à tous les hommes : Soyez justes, et non des sophistes persécuteurs[3].Vous lisez dans le Sadder, qui est l’abrégé des lois de Zoroastre, cette sage maxime : « Quand il est incertain si une action qu’on te propose est juste ou injuste, abstiens-toi. » Qui jamais a donné une règle plus admirable ? Quel législateur a mieux parlé ? Ce n’est pas là le système des opinions probables, inventé par des gens qui s’appelaient la société de Jésus.
- ↑ Dictionnaire philosophique, 1767. (B.)
- ↑ Voltaire veut probablement parler ici de ce qu’il a dit dans l’article Causes finales. Voyez tome XVIII, page 97.
- ↑ Fin de l’article en 1767 ; le dernier alinéa fut ajouté en 1769, dans la Raison par alphabet. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19◄ Juste (du) et de l’injuste Justice Kalendes ► JUSTICE[1].Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on dit que la justice est bien souvent très-injuste : Summum jus, summa injuria, est un des plus anciens proverbes. Il y a plusieurs manières affreuses d’être injuste : par exemple, celle de rouer l’innocent Calas sur des indices équivoques, et de se rendre coupable du sang innocent pour avoir trop cru de vaines présomptions.Une autre manière d’être injuste est de condamner au dernier supplice un homme qui mériterait tout au plus trois mois de prison : cette espèce d’injustice est celle des tyrans, et surtout des fanatiques, qui deviennent toujours des tyrans dès qu’ils ont la puissance de malfaire.Nous ne pouvons mieux démontrer cette vérité que par la lettre qu’un célèbre avocat au conseil écrivit, en 1766, à M. le marquis de Beccaria, l’un des plus célèbres professeurs de jurisprudence qui soient en Europe[2].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, septième partie, 1771. (B.)
- ↑ Dans les Questions sur l’Encyclopédie, septième partie, 1771, ce que Voltaire donnait ici n’était autre chose que la Relation de la mort du chevalier de La Barre,qu’il avait déjà publiée séparément (voyez les Mélanges, année 1756). Les éditeurs de Kehl, qui avaient déjà imprimé la Relation dans un de leurs volumes de Politique et Législation, mirent ici une Lettre à Beccaria au sujet de M. de Morangiès, qu’on trouvera dans les Mélanges, année 1772. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19KALENDES.La fête de la Circoncision, que l’Église célèbre le premier janvier, a pris la place d’une autre appelée fête des kalendes, des ânes, des fous, des innocents, selon la différence des lieux et des jours où elle se faisait. Le plus souvent c’était aux fêtes de Noël, à la Circoncision, ou à l’Épiphanie.Dans la cathédrale de Rouen, il y avait, le jour de Noël, une procession où des ecclésiastiques choisis représentaient les prophètes de l’Ancien Testament qui ont prédit la naissance du Messie ; et ce qui peut avoir donné le nom à la fête, c’est que Balaam y paraissait monté sur une ânesse ; mais comme le poëme de Lactance, et le livre des Promesses sous le nom de saint Prosper, disent que Jésus dans la crèche a été reconnu par le bœuf et par l’âne, selon ce passage d’Isaïe[1] : « Le bœuf a reconnu son maître, et l’âne la crèche de son Seigneur » (circonstance que l’Évangile ni les anciens Pères n’ont cependant point remarquée), il est plus vraisemblable que ce fut de cette opinion que la fête de l’âne prit son nom.En effet le jésuite Théophile Raynaud témoigne que, le jour de Saint-Étienne, on chantait une prose de l’âne[2], qu’on nommait aussi la prose des fous, et que le jour de Saint-Jean on en chantait encore une autre qu’on appelait la prose du bœuf. On conserve dans la bibliothèque du chapitre de Sens un manuscrit en vélin, avec des miniatures où sont représentées les cérémonies de la fête des fous. Le texte en contient la description ; cette prose de l’une s’y trouve ; on la chantait à deux chœurs qui imitaient, par intervalles et comme par refrain, le braire de cet animal. Voici le précis de la description de cette fête :On élisait dans les églises cathédrales un évêque ou un archevêque des fous, et son élection était confirmée par toutes sortes de bouffonneries qui servaient de sacre. Cet évêque officiait pontificalement, et donnait la bénédiction au peuple, devant lequel il portait la mitre, la crosse, et même la croix archiépiscopale. Dans les églises qui relevaient immédiatement du saint-siége, on élisait un pape des fous, qui officiait avec tous les ornements de la papauté. Tout le clergé assistait à la messe, les uns en habit de femme, les autres vêtus en bouffons, ou masqués d’une façon grotesque et ridicule. Non contents de chanter dans le chœur des chansons licencieuses, ils mangeaient et jouaient aux dés sur l’autel, à côté du célébrant. Quand la messe était dite, ils couraient, sautaient, et dansaient dans l’église, chantant et proférant des paroles obscènes, et faisant mille postures indécentes jusqu’à se mettre presque nus ; ensuite ils se faisaient traîner par les rues dans des tombereaux pleins d’ordures pour en jeter à la populace qui s’assemblait autour d’eux. Les plus libertins d’entre les séculiers se mêlaient parmi le clergé pour jouer aussi quelque personnage de fou en habit ecclésiastique.Cette fête se célébrait également dans les monastères de moines et de religieuses, comme le témoigne Naudé[3] dans sa plainte à Gassendi en 1645, où il raconte qu’à Antibes, dans le couvent des franciscains, les religieux prêtres, ni le gardien, n’allaient point au chœur le jour des Innocents. Les frères lais y occupaient leurs places ce jour-là, et faisaient une manière d’office, revêtus d’ornements sacerdotaux déchirés et tournés à l’envers. Ils tenaient des livres à rebours, faisant semblant de lire avec des lunettes qui avaient de l’écorce d’orange pour verres, et marmottaient des mots confus, ou poussaient des cris avec des contorsions extravagantes.Dans le second registre de l’église d’Autun du secrétaire Rotarii, qui finit en 1416, il est dit, sans spécifier le jour, qu’à la fête des fous on conduisait un âne auquel on mettait une chape sur le dos, et l’on chantait : « Hé, sir âne, hé, hé ! »Ducange rapporte une sentence de l’officialité de Viviers contre un certain Guillaume, qui, ayant été élu évoque fou en 1406, avait refusé de faire les solennités et les frais accoutumés en pareille occasion.Enfin les registres de Saint-Étienne de Dijon, en 1521, font foi, sans dire le jour, que les vicaires couraient par les rues avec fifres, tambours et autres instruments, et portaient des lanternes devant le préchantre des fous, à qui l’honneur de la fête appartenait principalement. Mais le parlement de cette ville, par un arrêt du 19 janvier 1552, défendit la célébration de cette fête, déjà condamnée par quelques conciles, et surtout par une lettre circulaire du 12 mars 1444, envoyée à tout le clergé du royaume par l’Université de Paris. Cette lettre, qui se trouve à la suite des ouvrages de Pierre de Blois, porte que cette fête paraissait aux yeux du clergé si bien pensée et si chrétienne que l’on regardait comme excommuniés ceux qui voulaient la supprimer ; et le docteur de Sorbonne Jean Deslyons, dans son Discours contre le paganisme du roi-boit, nous apprend qu’un docteur en théologie soutint publiquement à Auxerre, sur la fin du xve siècle, que « la fête des fous n’était pas moins approuvée de Dieu que la fête de la conception immaculée de la Vierge, outre qu’elle était d’une tout autre ancienneté dans l’Église ».
- ↑ Chapitre i, v. 3. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez l’article Âne.
- ↑ M. La Roque nomme l’auteur Mathurin de Neuré. Voyez le Mercure de septembre 1738, pages 1955 et suivantes. (Note de Voltaire.)
Éd. Garnier - Tome 19L.LANGUES[1].SECTION PREMIÈRE.On dit que les Indiens commencent presque tous leurs livres par ces mots :Béni soit l’inventeur de l’écriture. On pourrait aussi commencer ses discours par bénir l’inventeur d’un langage.Nous avons reconnu, au mot Alphabet, qu’il n’y eut jamais de langue primitive dont toutes les autres soient dérivées.Nous voyons que le mot Al ou El, qui signifiait Dieu chez quelques Orientaux, n’a nul rapport au mot Gott, qui veut dire Dieu en Allemagne. House, huis, ne peut guère venir du grec domos, qui signifie maison.Nos mères, et les langues dites mères, ont beaucoup de ressemblance. Les unes et les autres ont des enfants qui se marient dans le pays voisin, et qui en altèrent le langage et les mœurs. Ces mères ont d’autres mères dont les généalogistes ne peuvent débrouiller l’origine. La terre est couverte de familles qui disputent de noblesse, sans savoir d’où elles viennent.Des mots les plus communs et les plus naturels en toute langue.L’expérience nous apprend que les enfants ne sont qu’imitateurs ; que si on ne leur disait rien, ils ne parleraient pas, qu’ils se contenteraient de crier.Dans presque tous les pays connus on leur dit d’abord baba, papa, mama, maman, ou des mots approchants, aisés à prononcer, et ils les répètent. Cependant vers le mont Krapack, où je vis, comme l’on sait, nos enfants disent toujours mon dada et non pas mon papa. Dans quelques provinces ils disentmon bibi.On a mis un petit vocabulaire chinois à la fin du premier tome desMémoires sur la Chine. Je trouve dans ce dictionnaire abrégé que fou,prononcé d’une façon dont nous n’avons pas l’usage, signifie père ; les enfants qui ne peuvent prononcer la lettre f disent ou. Il y a loin d’ou à papa.Que ceux qui veulent savoir le mot qui répond à notre papa en japonais, en tartare, dans le jargon du Kamtschatka et de la baie d’Hudson, daignent voyager dans ces pays pour nous instruire.On court risque de tomber dans d’étranges méprises quand, sur les bords de la Seine ou de la Saône, on donne des leçons sur la langue des pays où l’on n’a point été. Alors il faut avouer son ignorance ; il faut dire : J’ai lu cela dans Vachter, dans Ménage, dans Bochart, dans Kircher, dans Pezron, qui n’en savaient pas plus que moi ; je doute beaucoup ; je crois, mais je suis très-disposé à ne plus croire, etc., etc.Un récollet, nommé Sagart Théodat, qui a prêché pendant trente ans les Iroquois, les Algonquins et les Hurons, nous a donné un petit dictionnaire huron, imprimé à Paris chez Denis Moreau, en 1632. Cet ouvrage ne nous sera pas désormais fort utile depuis que la France est soulagée du fardeau du Canada. Il dit qu’en huron père est aystan, et en canadien notoui. Il y a encore loin de notoui et d’aystan à pater et à papa. Gardez-vous des systèmes, vous dis-je, mes chers Welches.D’UN SYSTÈME SUR LES LANGUES.L’auteur de la Mécanique du langage[2] explique ainsi son système :« La terminaison latine urire est appropriée à désigner un désir vif et ardent de faire quelque chose : micturire, esurire ; par où il semble qu’elle ait été fondamentalement formée sur le mot urere et sur le signe radical ur, qui en tant de langues signifie le feu. Ainsi la terminaison urire était bien choisie pour désigner un désir brûlant. »Cependant nous ne voyons pas que cette terminaison en ire soit appropriée à un désir vif et ardent dans ire, exire, abire, aller, sortir, s’en aller ; dans vincire, lier ; scaturire, sourdre, jaillir ; condire, assaisonner ; parturire,accoucher ; grunnire, gronder, grouiner, ancien mot qui exprimait très-bien le cri du porc.Il faut avouer surtout que cet ire n’est approprié à aucun désir très-vif, dansbalbutire, balbutier ; singultire, sangloter ; perire, périr. Personne n’a envie ni de balbutier, ni de sangloter, encore moins de périr. Ce petit système est fort en défaut ; nouvelle raison pour se défier des systèmes.Le même auteur paraît aller trop loin en disant : « Nous alongeons les lèvres en dehors, et tirons, pour ainsi dire, le bout d’en haut de cette corde pour faire sonner u, voyelle particulière aux Français, et que n’ont pas les autres nations. »Il est vrai que le précepteur du Bourgeois gentilhomme[3] lui apprend qu’il fait un peu la moue en prononçant u ; mais il n’est pas vrai que les autres nations ne fassent pas un peu la moue aussi.L’auteur ne parle sans doute ni l’espagnol, ni l’anglais, ni l’allemand, ni le hollandais ; il s’en est rapporté à d’anciens auteurs qui ne savaient pas plus ces langues que celles du Sénégal et du Thibet, que cependant l’auteur cite. Les Espagnols disent su padre, su madre, avec un son qui n’est pas tout à fait le udes Italiens ; ils prononcent mui en approchant un peu plus de la lettre u que de l’ou ; ils ne prononcent pas fortement ousted : ce n’est pas le furiale sonans udes Romains.Les Allemands se sont accoutumés à changer un peu l’u en i ; de là vient qu’ils vous demandent toujours des ékis au lieu d’écus. Plusieurs Allemands prononcent aujourd’hui flûte comme nous ; ils prononçaient autrefois flaûte. Les Hollandais ont conservé l’u, témoin la comédie de madame Alikruc, et leur u diener. Les Anglais, qui ont corrompu toutes les voyelles, n’ont point abandonné l’u ; ils prononcent toujours wi et non oui, qu’ils n’articulent qu’à peine. Ils disent vertu et true, le vrai, non vertou et troue.Les Grecs ont toujours donné à l’upsilon le son de notre u, comme l’avouent Calepin et Scapula à la lettre upsilon ; et comme le dit Cicéron, de Oratore.Le même auteur se trompe encore en assurant que les mots anglaishumour et spleen ne peuvent se traduire. Il en a cru quelques Français mal instruits. Les Anglais ont pris leur humour, qui signifie chez eux plaisanterie naturelle, de notre mot humeur employé en ce sens dans les premières comédies de Corneille, et dans toutes les comédies antérieures. Nous dîmes ensuite belle humeur. D’Assoucy donna son Ovide en belle humeur ; et ensuite on ne se servit de ce mot que pour exprimer le contraire de ce que les Anglais entendent. Humeur aujourd’hui signifie chez nous chagrin. Les Anglais se sont ainsi emparés de presque toutes nos expressions. On en ferait un livre.À l’égard de spleen, il se traduit très-exactement, c’est la rate. Nous disions, il n’y a pas longtemps, vapeurs de rate.Veut-on qu’on rabatte
Par des moyens doux
Les vapeurs de rate
Qui nous minent tous ?
Qu’on laisse Hippocrate,
Et qu’on vienne à nous[4].Nous avons supprimé rate, et nous nous sommes bornés aux vapeurs.Le même auteur dit[5] que « les Français se plaisent surtout à ce qu’ils appellent avoir de l’esprit. Cette expression est propre à leur langue, et ne se trouve en aucune autre ». Il n’y en a point en anglais de plus commune ; wit, witty, sont précisément la même chose. Le comte de Rochester appelle toujourswitty king le roi Charles II, qui, selon lui, disait tant de jolies choses, et n’en fit jamais une bonne. Les Anglais prétendent que ce sont eux qui disent les bons mots, et que ce sont les Français qui rient.Et que deviendra l’ingegnoso des Italiens, et l’agudeza des Espagnols, dont nous avons parlé à l’article Esprit, section iii ?Le même auteur remarque très-judicieusement[6] que lorsqu’un peuple est sauvage, il est simple, et ses expressions le sont aussi. « Le peuple hébreu était à demi sauvage ; le livre de ses lois traite sans détour des choses naturelles, que nos langues ont soin de voiler. C’est une marque que chez eux ces façons de parler n’avaient rien de licencieux : car on n’aurait pas écrit un livre de lois d’une manière contraire aux mœurs, etc. »Nous avons donné un exemple frappant de cette simplicité qui serait aujourd’hui plus que cynique, quand nous avons cité les aventures d’Oolla et d’Ooliba, et celles d’Osée ; et quoiqu’il soit permis de changer d’opinion, nous espérons que nous serons toujours de celle de l’auteur de la Mécanique du langage, quand même plusieurs doctes n’en seraient pas.Mais nous ne pouvons penser comme l’auteur de cette Mécanique quand il dit[7] :« En Occident, l’idée malhonnête est attachée à l’union des sexes ; en Orient, elle est attachée à l’usage du vin ; ailleurs, elle pourrait l’être à l’usage du fer ou du feu. Chez les musulmans, à qui le vin est défendu par la loi, le motcherab, qui signifie en général sirop, sorbet, liqueur, mais plus particulièrement le vin, et les autres mots relatifs à celui-là, sont regardés par les gens fort religieux comme des termes obscènes, ou du moins trop libres pour être dans la bouche d’une personne de bonnes mœurs. Le préjugé sur l’obscénité du discours a pris tant d’empire qu’il ne cesse pas, même dans le cas où l’action à laquelle on a attaché l’idée est honnête et légitime, permise et prescrite ; de sorte qu’il est toujours malhonnête de dire ce qu’il est très-souvent honnête de faire.À dire vrai, la décence s’est ici contentée d’un fort petit sacrifice. Il doit toujours paraître singulier que l’obscénité soit dans les mots, et ne soit pas dans les idées, etc. »L’auteur paraît mal instruit des mœurs de Constantinople. Qu’il interroge M. de Tott, il lui dira que le mot de vin n’est point du tout obscène chez les Turcs. Il est même impossible qu’il le soit, puisque les Grecs sont autorisés chez eux à vendre du vin. Jamais dans aucune langue l’obscénité n’a été attachée qu’à certains plaisirs qu’on ne s’est presque jamais permis devant témoins, parce qu’on ne les goûte que par des organes qu’il faut cacher. On ne cache point sa bouche. C’est un péché chez les musulmans de jouer aux dés, de ne point coucher avec sa femme le vendredi, de boire du vin, de manger pendant le ramadan avant le coucher du soleil ; mais ce n’est point une chose obscène.Il faut de plus remarquer que toutes les langues ont des termes divers, qui donnent des idées toutes différentes de la même chose. Mariage, sponsalia,exprime un engagement légal. Consommer le mariage, matrimonio uti, ne présente que l’idée d’un devoir accompli. Membrum virile in vaginam intromitteren’est qu’une expression d’anatomie. Amplecti amorose juvenem uxorem est une idée voluptueuse. D’autres mots sont des images qui alarment la pudeur.Ajoutons que si dans les premiers temps d’une nation simple, dure et grossière, on se sert des seuls termes qu’on connaisse pour exprimer l’acte de la génération, comme l’auteur l’a très-bien observé chez les demi-sauvages juifs, d’autres peuples emploient les mots obscènes quand ils sont devenus plus raffinés et plus polis. Osée ne se sert que du terme qui répond au fodere des Latins ; mais Auguste hasarde effrontément les mots futuere, mentula, dans son infâme épigramme contre Fulvie. Horace prodigue le futuo, le mentula, lecunnus. On inventa même les expressions honteuses de crissare, fellare, irrumare, cevere, cunnilinguis. On les trouve trop souvent dans Catulle et dans Martial. Elles représentent des turpitudes à peine connues parmi nous : aussi n’avons-nous point de termes pour les rendre.Le mot de gabaoutar, inventé à Venise au xvie siècle, exprimait une infamie inconnue aux autres nations.Il n’y a point de langue qui puisse traduire certaines épigrammes de Martial, si chères aux empereurs Adrien et Lucius Verus.GÉNIE DES LANGUES.On appelle génie d’une langue son aptitude à dire de la manière la plus courte et la plus harmonieuse ce que les autres langages expriment moins heureusement.Le latin, par exemple, est plus propre au style lapidaire que les langues modernes, à cause de leurs verbes auxiliaires qui allongent une inscription et qui l’énervent.Le grec, par son mélange mélodieux de voyelles et de consonnes, est plus favorable à la musique que l’allemand et le hollandais.L’italien, par des voyelles beaucoup plus répétées, sert peut-être encore mieux la musique efféminée.Le latin et le grec étant les seules langues qui aient une vraie quantité, sont plus faites pour la poésie que toutes les autres langues du monde.Le français, par la marche naturelle de toutes ses constructions, et aussi par sa prosodie, est plus propre qu’aucune autre à la conversation. Les étrangers, par cette raison même, entendent plus aisément les livres français que ceux des autres peuples. Ils aiment dans les livres philosophiques français une clarté de style qu’ils trouvent ailleurs assez rarement.C’est ce qui a donné enfin la préférence au français sur la langue italienne même, qui, par ses ouvrages immortels du xvie siècle, était en possession de dominer dans l’Europe.L’auteur du Mécanisme du langage pense dépouiller le français de cet ordre même, et de cette clarté qui fait son principal avantage. Il va jusqu’à citer des auteurs peu accrédités, et même Pluche, pour faire croire que les inversions du latin sont naturelles, et que c’est la construction naturelle du français qui est forcée. Il rapporte cet exemple tiré de la Manière d’étudier les langues. Je n’ai jamais lu ce livre, mais voici l’exemple[8] :« Goliathum proceritatis inusitatæ virum David adolescens impacto in ejus frontem lapide prostravit, et allophylum cum inermis puer esset ei detracto gladio confecit. — Le jeune David renversa d’un coup de fronde au milieu du front Goliath, homme d’une taille prodigieuse, et tua cet étranger avec son propre sabre, qu’il lui arracha : car David était un enfant désarmé. »Premièrement, j’avouerai que je ne connais guère de plus plat latin, ni de plus plat français, ni d’exemple plus mal choisi. Pourquoi écrire dans la langue de Cicéron un morceau d’histoire judaïque, et ne pas prendre quelque phrase de Cicéron même pour exemple ? Pourquoi me faire de ce géant Goliath un Goliathum ? Ce Goliathus était, dit-il, d’une grandeur inusitée, proceritatis inusitatæ. On ne dit inusité en aucun pays que des choses d’usage qui dépendent des hommes : une phrase inusitée, une cérémonie inusitée, un ornement inusité ; mais pour une taille inusitée, comme si Goliathus s’était mis ce jour-là une taille plus haute qu’à l’ordinaire, cela me paraît fort inusité.Cicéron dit à Quintus son frère, absurdæ et inusitate scriptæ epistolæ ; ses lettres sont absurdes et d’un style inusité. N’est-ce pas là le cas de Pluche ?In ejus frontem ; Tite-Live et Tacite auraient-ils mis ce froid ejus ?n’auraient-ils pas dit simplement in frontem ?Que veut dire impacto lapide ? cela n’exprime pas un coup de fronde.Et allophylum cum puer inermis esset : voilà une plaisante antithèse ; il renversa l’étranger quoiqu’il fût désarmé ; étranger et désarmé ne font-ils pas une belle opposition ? Et de plus, dans cette phrase, lequel des deux était désarmé ? Il y a quelque apparence que c’était Goliath, puisque le petit David le tua si aisément. Puer ne désigne pas assez clairement David : le géant pouvait être aussi jeune que lui.Je n’examine point comment on renverse, avec un petit caillou lancé au front de bas en haut, un guerrier dont le front est armé d’un casque ; je me borne au latin de Pluche.Le français ne vaut guère mieux que le latin. Voici comme un jeune écolier vient de le refaire :« David, à peine dans son adolescense, sans autres armes qu’une simple fronde, renverse le géant Goliath d’un coup de pierre au milieu du front ; il lui arrache son épée, il lui coupe la tête de son propre glaive. »Ensuite, pour nous convaincre de l’obscurité de la langue française, et du renversement qu’elle fait des idées, on nous cite les paralogismes de Pluche[9].« Dans la marche que l’on fait prendre à la phrase française, on renverseentièrement l’ordre des choses qu’on y rapporte ; et, pour avoir égard au génie, ou plutôt à la pauvreté de nos langues vulgaires, on met en pièces le tableau de la nature. Dans le français, le jeune homme renverse avant qu’on sache qu’il y ait quelqu’un à renverser ; le grand Goliath est déjà par terre, qu’il n’a encore été fait aucune mention ni de la fronde, ni de la pierre qui a fait le coup ; et ce n’est qu’après que l’étranger a la tête coupée que le jeune homme trouve une épée au lieu de fronde pour l’achever. Ceci nous conduit à une vérité fort remarquable, que c’est se tromper de croire, comme on fait, qu’il y ait inversion ou renversement dans la phrase des anciens, tandis que c’est réellement dans notre langue moderne qu’est le désordre. »Je vois ici tout le contraire ; et, de plus, je vois dans chaque partie de la phrase française un sens achevé qui me fait attendre un nouveau sens, une nouvelle action. Si je dis, comme dans le latin : « Goliath, homme d’une procérité inusitée, l’adolescent David », je ne vois là qu’un géant, qu’un enfant ; point de commencement d’action ; peut-être que l’enfant prie le géant de lui abattre des noix ; et peu m’importe. Mais, « David, à peine dans son adolescence, sans autres armes qu’une simple fronde » : voilà déjà un sens complet, voilà un enfant avec une fronde ; qu’en va-t-il faire ? il renverse ; qui ? un géant ; comment ? en l’atteignant au front. Il lui arrache son grand sabre ; pourquoi ? pour couper la tête du géant. Y a-t-il une gradation plus marquée ?Mais ce n’était pas de tels exemples que l’auteur du Mécanisme du langagedevait proposer. Que ne rapportait-il de beaux vers de Racine ? que n’en comparait-il la syntaxe naturelle avec les inversions admises dans toutes nos anciennes poésies ?Jusqu’ici la Fortune et la Victoire mêmes
Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.
Mais ce temps-là n’est plus. . . . . . . . . . . . . . . . . . .(Mithridate, acte III, scène v.)Transposez les termes selon le génie latin, à la manière de Ronsard : « Sous diadèmes trente cachaient mes cheveux blancs Fortune et Victoire mêmes. Plus n’est ce temps heureux ! »C’est ainsi que nous écrivions autrefois ; il n’aurait tenu qu’à nous de continuer ; mais nous avons senti que cette construction ne convenait pas au génie de notre langue, qu’il faut toujours consulter. Ce génie, qui est celui du dialogue, triomphe dans la tragédie et dans la comédie, qui n’est qu’un dialogue continuel ; il plaît dans tout ce qui demande de la naïveté, de l’agrément, dans l’art de narrer, d’expliquer, etc. Il s’accommode peut-être assez peu de l’ode, qui demande, dit-on, une espèce d’ivresse et de désordre, et qui autrefois exigeait de la musique.Quoi qu’il en soit, connaissez bien le génie de votre langue ; et, si vous avez du génie, mêlez-vous peu des langues étrangères, et surtout des orientales, à moins que vous n’ayez vécu trente ans dans Alep.SECTION II[10].Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.(Boileau, Art poétique, I, 161.)Trois choses sont absolument nécessaires : régularité, clarté, élégance. Avec les deux premières on parvient à ne pas écrire mal ; avec la troisième on écrit bien.Ces trois mérites, qui furent absolument ignorés dans l’université de Paris depuis sa fondation, ont été presque toujours réunis dans les écrits de Rollin, ancien professeur. Avant lui on ne savait ni écrire ni penser en français ; il a rendu un service éternel à la jeunesse.Ce qui peut paraître étonnant, c’est que les Français n’ont point d’auteur plus châtié en prose que Racine et Boileau le sont en vers : car il est ridicule de regarder comme des fautes quelques nobles hardiesses de poésie, qui sont de vraies beautés, et qui enrichissent la langue au lieu de la défigurer.Corneille pécha trop souvent contre la langue, quoiqu’il écrivît dans le temps même qu’elle se perfectionnait. Son malheur était d’avoir été élevé en province, et d’y composer même ses meilleures pièces. On trouve trop souvent chez lui des impropriétés, des solécismes, des barbarismes et de l’obscurité ; mais aussi dans ses beaux morceaux il est souvent aussi pur que sublime.Celui qui commenta Corneille avec tant d’impartialité, celui qui dans sonCommentaire parla avec tant de chaleur des beaux morceaux de ses tragédies, et qui n’entreprit le commentaire que pour mieux parvenir à l’établissement de la petite-fille de ce grand homme, a remarqué qu’il n’y a pas une seule faute de langage[11] dans la grande scène de Cinna et d’Émilie, où Cinna rend compte de son entrevue avec les conjurés ; et à peine en trouve-t-il une ou deux dans cette autre scène immortelle où Auguste délibère s’il se démettra de l’empire.Par une fatalité singulière, les scènes les plus froides de ses autres pièces sont celles où l’on trouve le plus de vices de langage. Presque toutes ces scènes n’étant point animées par des sentiments vrais et intéressants, et n’étant remplies que de raisonnements alambiqués, pèchent autant par l’expression que par le fond même. Rien n’y est clair, rien ne se montre au grand jour ; tant est vrai ce que dit Boileau (Art poét., I, 53) :Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement.L’impropriété des termes est le défaut le plus commun dans les mauvais ouvrages.HARMONIE DES LANGUES.J’ai connu plus d’un Anglais et plus d’un Allemand qui ne trouvaient d’harmonie que dans leurs langues. La langue russe, qui est la slavonne, mêlée de plusieurs mots grecs et de quelques-uns tartares, paraît mélodieuse aux oreilles russes.Cependant un Allemand, un Anglais qui aura de l’oreille et du goût, sera plus content d’ouranos que de heaven et de himmel ; d’anthropos que de man ;de Theos que de God ou Gott ; d’aristos que de goud. Les dactyles et les spondées flatteront plus son oreille que les syllabes uniformes et peu senties de tous les autres langages.Toutefois, j’ai connu de grands scoliastes qui se plaignaient violemment d’Horace. Comment ! disent-ils, ces gens-là qui passent pour les modèles de la mélodie, non-seulement font heurter continuellement des voyelles les unes contre les autres, ce qui nous est expressément défendu ; non-seulement ils vous allongent ou vous raccourcissent un mot à la façon grecque selon leur besoin, mais ils vous coupent hardiment un mot en deux : ils en mettent une moitié à la fin d’un vers, et l’autre moitié au commencement du vers suivant :Redditum Cyri solio Phraaten
Dissidens plebi numéro beato-
rum eximit virtus, etc.(Hor., lib. II, od. ii, 17.)C’est comme si nous écrivions dans une ode en français :Défions-nous de la fortu-
ne, et n’en croyons que la vertu.Horace ne se bornait pas à ces petites libertés ; il met à la fin de son vers la première lettre du mot qui commence le vers qui suit :Jove non probante u-
xorius amnis.(Hor., lib. I, od. ii, 19-20.)Ce dieu du Tibre ai-
mait beaucoup sa femme.Que dirons-nous de ces vers harmonieux :Septimi, Gades aditure mecum, et
Cantabrum indoctum juga ferre nostra, et...(Hor., lib. II, od. vi, 1-2.)Septime, qu’avec moi je mène à Cadix, et
Qui verrez le Cantabre ignorant du joug, et...Horace en a cinquante de cette force, et Pindare en est tout rempli.« Tout est noble dans Horace, » dit Dacier dans sa préface. N’aurait-il pas mieux fait de dire : Tantôt Horace a de la noblesse, tantôt de la délicatesse et de l’enjouement, etc. ?Le malheur des commentateurs de toute espèce est, ce me semble, de n’avoir jamais d’idée précise, et de prononcer de grands mots qui ne signifient rien. M. et Mme Dacier y étaient fort sujets avec tout leur mérite.Je ne vois pas quelle noblesse, quelle grandeur peut nous frapper dans ces ordres qu’Horace donne à son laquais, en vers qualifiés du nom d’ode. Je me sers, à quelques mots près, de la traduction même de Dacier :« Laquais, je ne suis point pour la magnificence des Perses. Je ne puis souffrir les couronnes pliées avec des bandelettes de tilleul. Cesse donc de t’informer où tu pourras trouver des roses tardives. Je ne veux que du simple myrte sans autre façon. Le myrte sied bien à un laquais comme toi, et à moi, qui bois sous une petite treille. »Ses vers contre de pauvres vieilles, et contre des sorcières, me semblent encore moins nobles que l’ode à son laquais. Mais revenons à ce qui dépend uniquement de la langue. Il paraît évident que les Romains et les Grecs se donnaient des libertés qui seraient chez nous des licences intolérables. Pourquoi voyons-nous tant de moitié de mots à la fin des vers dans les odes d’Horace, et pas un exemple de cette licence dans Virgile ?N’est-ce point parce que les odes étaient faites pour être chantées, et que la musique faisait disparaître ce défaut ? Il faut bien que cela soit, puisqu’on voit dans Pindare tant de mots coupés en deux d’un vers à l’autre, et qu’on n’en voit pas dans Homère.Mais, me dira-t-on, les rapsodes chantaient les vers d’Homère. On chantait des morceaux de l’Énéide à Rome comme on chante des stances de l’Arioste et du Tasse en Italie. Il est clair, par l’exemple du Tasse, que ce ne fut pas un chant proprement dit, mais une déclamation soutenue, à peu près comme quelques morceaux assez mélodieux du chant grégorien.Les Grecs prenaient d’autres libertés qui nous sont rigoureusement interdites : par exemple, de répéter souvent dans la même page des épithètes, des moitiés de vers, des vers même tout entiers : et cela prouve qu’ils ne s’astreignaient pas à la même correction que nous. Le πόδας ὠϰὺς Ἀχιλλεὺς[12], l’ὀλύμπια δώματα ἔχοντες[13], l’ἔϰϐολον Ἀπόλλωνα[14], etc., flattent agréablement l’oreille. Mais si dans nos langues modernes nous faisions rimer si souvent « Achille aux pieds légers, les flèches d’Apollon, les demeures célestes », nous ne serions pas tolérés.Si nous faisions répéter par un personnage les mêmes paroles qu’un autre personnage lui a dites, ce double emploi serait plus insupportable encore.Si le Tasse s’était servi tantôt du dialecte bergamasque, tantôt du patois du Piémont, tantôt de celui de Gênes, il n’aurait été lu de personne. Les Grecs avaient donc pour leur poésie des facilités qu’aucune nation ne s’est permises. Et de tous les peuples, le Français est celui qui s’est asservi à la gêne la plus rigoureuse.SECTION III[15].Il n’est aucune langue complète, aucune qui puisse exprimer toutes nos idées et toutes nos sensations ; leurs nuances sont trop imperceptibles et trop nombreuses. Personne ne peut faire connaître précisément le degré du sentiment qu’il éprouve. On est obligé, par exemple, de désigner sous le nom général d’amour et de haine mille amours et mille haines toutes différentes ; il en est de même de nos douleurs et de nos plaisirs. Ainsi toutes les langues sont imparfaites comme nous.Elles ont toutes été faites successivement et par degrés selon nos besoins. C’est l’instinct commun à tous les hommes qui a fait les premières grammaires sans qu’on s’en aperçût. Les Lapons, les Nègres, aussi bien que les Grecs, ont eu besoin d’exprimer le passé, le présent, le futur, et ils l’ont fait ; mais comme jamais il n’y a eu d’assemblée de logiciens qui ait formé une langue, aucune n’a pu parvenir à un plan absolument régulier.Tous les mots, dans toutes les langues possibles, sont nécessairement l’image des sensations. Les hommes n’ont pu jamais exprimer que ce qu’ils sentaient. Ainsi tout est devenu métaphore ; partout on éclaire l’âme, le cœur brûle, l’esprit voit, il compose, il unit, il divise, il s’égare, il se recueille, il se dissipe.Toutes les nations se sont accordées à nommer souffle, esprit, âme,l’entendement humain, dont ils sentent les effets sans le voir, après avoir nommé vent, souffle, esprit, l’agitation de l’air qu’ils ne voient point.Chez tous les peuples l’infini a été négation de fini ; immensité, négation de mesure. Il est évident que ce sont nos cinq sens qui ont produit toutes les langues, aussi bien que toutes nos idées.Les moins imparfaites sont comme les lois : celles dans lesquelles il y a le moins d’arbitraire sont les meilleures.Les plus complètes sont nécessairement celles des peuples qui ont le plus cultivé les arts et la société. Ainsi la langue hébraïque devait être une des langues les plus pauvres, comme le peuple qui la parlait. Comment les Hébreux auraient-ils pu avoir des termes de marine, eux qui avant Salomon n’avaient pas un bateau ? Comment les termes de la philosophie, eux qui furent plongés dans une si profonde ignorance jusqu’au temps où ils commencèrent à apprendre quelque chose dans leur transmigration à Babylone ? La langue des Phéniciens, dont les Hébreux tirèrent leur jargon, devait être très-supérieure, parce qu’elle était l’idiome d’un peuple industrieux, commerçant, riche, répandu dans toute la terre.La plus ancienne langue connue doit être celle de la nation rassemblée le plus anciennement en corps de peuple. Elle doit être encore celle du peuple qui a été le moins subjugué, ou qui, l’ayant été, a policé ses conquérants. Et à cet égard, il est constant que le chinois et l’arabe sont les plus anciennes langues de toutes celles qu’on parle aujourd’hui.Il n’y a point de langue mère. Toutes les nations voisines ont emprunté les unes des autres ; mais on a donné le nom de langue mère à celles dont quelques idiomes connus sont dérivés. Par exemple, le latin est langue mère par rapport à l’italien, à l’espagnol, au français ; mais il était lui-même dérivé du toscan, et le toscan l’était du celte et du grec.Le plus beau de tous les langages doit être celui qui est à la fois le plus complet, le plus sonore, le plus varié dans ses tours, et le plus régulier dans sa marche ; celui qui a le plus de mots composés, celui qui par sa prosodie exprime le mieux les mouvements lents ou impétueux de l’âme, celui qui ressemble le plus à la musique.Le grec a tous ces avantages ; il n’a point la rudesse du latin, dont tant de mots finissent en um, ur, us. Il a toute la pompe de l’espagnol, et toute la douceur de l’italien. Il a par-dessus toutes les langues vivantes du monde l’expression de la musique, par les syllabes longues et brèves, et par le nombre et la variété de ses accents. Ainsi, tout défiguré qu’il est aujourd’hui dans la Grèce, il peut être encore regardé comme le plus beau langage de l’univers.La plus belle langue ne peut être la plus généralement répandue, quand le peuple qui la parle est opprimé, peu nombreux, sans commerce avec les autres nations, et quand ces autres nations ont cultivé leurs propres langages. Ainsi le grec doit être moins étendu que l’arabe, et même que le turc.De toutes les langues de l’Europe, la française doit être la plus générale, parce qu’elle est la plus propre à la conversation : elle a pris son caractère dans celui du peuple qui la parle.Les Français ont été, depuis près de cent cinquante ans, le peuple qui a le plus connu la société, qui en a le premier écarté toute la gêne, et le premier chez qui les femmes ont été libres et même souveraines, quand elles n’étaient ailleurs que des esclaves. La syntaxe de cette langue toujours uniforme, et qui n’admet point d’inversions, est encore une facilité que n’ont guère les autres langues : c’est une monnaie plus courante que les autres, quand même elle manquerait de poids. La quantité prodigieuse de livres agréablement frivoles que cette nation a produits est encore une raison de la faveur que sa langue a obtenue chez toutes les nations.Des livres profonds ne donneront point de cours à une langue : on les traduira ; on apprendra la philosophie de Newton ; mais on n’apprendra pas l’anglais pour l’entendre.Ce qui rend encore le français plus commun, c’est la perfection où le théâtre a été porté dans cette langue. C’est à Cinna, à Phèdre, auMisanthrope, qu’elle a dû sa vogue, et non pas aux conquêtes de Louis XIV.Elle n’est ni si abondante et si maniable que l’italien, ni si majestueuse que l’espagnol, ni si énergique que l’anglais ; et cependant elle a fait plus de fortune que ces trois langues, par cela seul qu’elle est plus de commerce, et qu’il y a plus de livres agréables chez elle qu’ailleurs : elle a réussi comme les cuisiniers de France, parce qu’elle a plus flatté le goût général.Le même esprit qui a porté les nations à imiter les Français dans leurs ameublements, dans la distribution des appartements, dans les jardins, dans la danse, dans tout ce qui donne de la grâce, les a portées aussi à parler leur langue. Le grand art des bons écrivains français est précisément celui des femmes de cette nation, qui se mettent mieux que les autres femmes de l’Europe, et qui sans être plus belles le paraissent par l’art de leur parure, par les agréments nobles et simples qu’elles se donnent si naturellement.C’est à force de politesse que cette langue est parvenue à faire disparaître les traces de son ancienne barbarie. Tout attesterait cette barbarie à qui voudrait y regarder de près. On verrait que le nombre vingt vient de viginti, et qu’on prononçait autrefois ce g et ce t avec une rudesse propre à toutes les nations septentrionales ; du mois d’Augustus on fit le mois d’août.Il n’y a pas longtemps qu’un prince allemand, croyant qu’en France on ne prononçait jamais autrement le terme d’Auguste, appelait le roi Auguste de Pologne le roi Août.De pavo nous fîmes paon ; nous le prononcions comme phaon ; et aujourd’hui nous disons pan.De lupus on avait fait loup, et on faisait entendre le p avec une dureté insupportable. Toutes les lettres qu’on a retranchées depuis dans la prononciation, mais qu’on a conservées en écrivant, sont nos anciens habits de sauvages.C’est quand les mœurs se sont adoucies qu’on a aussi adouci la langue : elle était agreste comme nous, avant que François Ier eût appelé les femmes à sa cour. Il eût autant valu parler l’ancien celte que le français du temps de Charles VIII et de Louis XII ; l’allemand n’était pas plus dur. Tous les imparfaits avaient un son affreux ; chaque syllabe se prononçait dans aimaient, faisaient, croyaient ; on disait : ils croy-oi-ent : c’était un croassement de corbeaux, comme dit l’empereur Julien du langage celte, plutôt qu’un langage d’hommes.Il a fallu des siècles pour ôter cette rouille. Les imperfections qui restent seraient encore intolérables, sans le soin qu’on prend continuellement de les éviter, comme un habile cavalier évite les pierres sur sa route.Les bons écrivains sont attentifs à combattre les expressions vicieuses que l’ignorance du peuple met d’abord en vogue, et qui, adoptées par les mauvais auteurs, passent ensuite dans les gazettes et dans les écrits publics. Ainsi du mot italien celata, qui signifie elmo, casque, armet, les soldats français firent en Italie le mot de salade ; de sorte que quand on disait il a pris sa salade, on ne savait si celui dont on parlait avait pris son casque ou des laitues. Les gazetiers ont traduit le mot ridotto par redoute, qui signifie une espèce de fortification ; mais un homme qui sait sa langue conservera toujours le mot d’assemblée.Roastbeef signifie en anglais du bœuf rôti, et nos maîtres-d’hôtel nous parlent aujourd’hui d’un roastbeef de mouton. Ridingcoat veut dire un habit de cheval ;on en a fait redingote, et le peuple croit que c’est un ancien mot de la langue. Il a bien fallu adopter cette expression avec le peuple, parce qu’elle signifie une chose d’usage.Le plus bas peuple, en fait de termes d’arts et métiers et des choses nécessaires, subjugue la cour, si on l’ose dire ; comme en fait de religion, ceux qui méprisent le plus le vulgaire sont obligés de parler et de paraître penser comme lui.Ce n’est pas mal parler que de nommer les choses du nom que le bas peuple leur a imposé ; mais on reconnaît un peuple naturellement plus ingénieux qu’un autre par les noms propres qu’il donne à chaque chose.Ce n’est que faute d’imagination qu’un peuple adapta la même expression à cent idées différentes. C’est une stérilité ridicule de n’avoir pas su exprimer autrement un bras de mer, un bras de balance, un bras de fauteuil ; il y a de l’indigence d’esprit à dire également la tête d’un clou, la tête d’une armée. On trouve le mot de cul partout, et très-mal à propos : une rue sans issue ne ressemble en rien à un cul de sac ; un honnête homme aurait pu appeler ces sortes de rues des impasses ; la populace les a nommées culs, et les reines ont été obligées de les nommer ainsi. Le fond d’un artichaut, la pointe qui termine le dessous d’une lampe, ne ressemblent pas plus à un cul que les rues sans passage : on dit pourtant toujours cul d’artichaut, cul de lampe, parce que le peuple qui a fait la langue était alors grossier. Les Italiens, qui auraient été plus en droit que nous de faire souvent servir ce mot, s’en sont bien donné de garde. Le peuple d’Italie, né plus ingénieux que ses voisins, forma une langue beaucoup plus abondante que la nôtre.Il faudrait que le cri de chaque animal eût un terme qui le distinguât. C’est une disette insupportable de manquer d’expression pour le cri d’un oiseau, pour celui d’un enfant, et d’appeler des choses si différentes du même nom. Le mot de vagissement, dérivé du latin vagitus, aurait exprimé très-bien le cri des enfants au berceau.L’ignorance a introduit un autre usage dans toutes les langues modernes. Mille termes ne signifient plus ce qu’ils doivent signifier. Idiot voulait diresolitaire, aujourd’hui il veut dire sot ; épiphanie signifiait superficie, c’est aujourd’hui la fête des trois rois ; baptiser, c’est se plonger dans l’eau : nous disons baptiser du nom de Jean ou de Jacques.À ces défauts de presque toutes les langues se joignent des irrégularités barbares. Garçon, courtisan, coureur, sont des mots honnêtes ; garce, courtisane, coureuse, sont des injures. Vénus est un nom charmant, vénérienest abominable.Un autre effet de l’irrégularité de ces langues composées au hasard dans des temps grossiers, c’est la quantité de mots composés dont le simple n’existe plus. Ce sont des enfants qui ont perdu leur père. Nous avons des architraveset point de traves, des architectes et point de tectes, des soubassements et point de bassements ; il y a des choses ineffables et point d’effables. On estintrépide, on n’est pas trépide ; impotent, et jamais potent ; un fonds estinépuisable, sans pouvoir être épuisable. Il y a des impudents, des insolents,mais ni pudents ni solents ; nonchalant signifie paresseux, et chaland celui qui achète.Toutes les langues tiennent plus ou moins de ces défauts : ce sont des terrains tous irréguliers, dont la main d’un habile artiste sait tirer avantage.Il se glisse toujours dans les langues d’autres défauts qui font voir le caractère d’une nation. En France les modes s’introduisent dans les expressions comme dans les coiffures. Un malade ou un médecin du bel air se sera avisé de dire qu’il a eu un soupçon de fièvre, pour signifier qu’il en a eu une légère atteinte : voilà bientôt toute la nation qui a des soupçons de colique, des soupçons de haine, d’amour, de ridicule. Les prédicateurs vous disent en chaire qu’il faut avoir au moins un soupçon d’amour de Dieu. Au bout de quelques mois cette mode passe pour faire place à une autre. Vis-à-viss’introduit partout. On se trouve dans toutes les conversations vis-à-vis de ses goûts et de ses intérêts. Les courtisans sont bien ou mal vis-à-vis du roi ; les ministres, embarrassés vis-à-vis d’eux-mêmes ; le parlement en corps fait souvenir la nation qu’il a été le soutien des lois vis-à-vis de l’archevêque ; et les hommes, en chaire, sont vis-à-vis de Dieu dans un état de perdition.Ce qui nuit le plus à la noblesse de la langue, ce n’est pas cette mode passagère dont on se dégoûte bientôt, ce ne sont pas les solécismes de la bonne compagnie, dans lesquels les bons auteurs ne tombent point : c’est l’affectation des auteurs médiocres de parler de choses sérieuses dans le style de la conversation. Vous lirez dans nos livres nouveaux de philosophie qu’il ne faut pas faire à pure perte les frais de penser ; que les éclipses sont en droit d’effrayer le peuple ; qu’Épicure avait un extérieur à l’unisson de son âme ; que Claudius renvia sur Auguste ; et mille autres expressions pareilles, dignes du laquais des Précieuses ridicules.Le style des ordonnances des rois et des arrêts prononcés dans les tribunaux ne sert qu’à faire voir de quelle barbarie on est parti. On s’en moque dans la comédie des Plaideurs (acte II, scène ix) :Lequel Hiérôme, après plusieurs rébellions,
Aurait atteint, frappé, moi sergent à la joue.Cependant il est arrivé que des gazetiers et des faiseurs de journaux ont adopté cette incongruité ; et vous lisez dans des papiers publics : « On a appris que la flotte aurait mis à la voile le 7 mars, et qu’elle aurait doublé les Sorlingues. »Tout conspire à corrompre une langue un peu étendue : les auteurs qui gâtent le style par affectation ; ceux qui écrivent en pays étranger, et qui mêlent presque toujours des expressions étrangères à leur langue naturelle ; les négociants, qui introduisent dans la conversation les termes de leur comptoir, et qui vous disent que l’Angleterre arme une flotte, mais que par contre la France équipe des vaisseaux ; les beaux esprits des pays étrangers, qui, ne connaissant pas l’usage, vous disent qu’un jeune prince a été très-bienéduqué, au lieu de dire qu’il a reçu une bonne éducation.Toute langue étant imparfaite, il ne s’ensuit pas qu’on doive la changer. Il faut absolument s’en tenir à la manière dont les bons auteurs l’ont parlée ; et quand on a un nombre suffisant d’auteurs approuvés, la langue est fixée. Ainsi on ne peut plus rien changer à l’italien, à l’espagnol, à l’anglais, au français, sans les corrompre ; la raison en est claire : c’est qu’on rendrait bientôt inintelligibles les livres qui font l’instruction et le plaisir des nations.
- ↑ Dans les Questions sur l’Encyclopédie, septième partie, 1771, l’article ne contenait que les deux premières sections. (B.)
- ↑ Le président de Brosses.
- ↑ Acte II, scène vi.
- ↑ Molière, Amour médecin, acte III, scène viii.
- ↑ (Le président de Brosses.) Tome I, page 73. (Note de Voltaire.)
- ↑ Tome II, page 146. (Note de Voltaire.)
- ↑ Page 147. (Id.)
- ↑ Tome I, page 76. (Note de Voltaire.)
- ↑ Tome I, page 76. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez la note, page 552.
- ↑ Voltaire n’est pas allé jusque-là, mais il a dit que ce discours de Cinna est un des plus beaux morceaux d’éloquence que nous ayons dans notre langue. Voyez ses remarques sur la scène iii du Ier acte de Cinna. (B.)
- ↑ Iliade, XXI, 222 ; XXII, 14, 260, 344.
- ↑ Iliade, I, 18 ; II, 13, 30, 67 ; V, 383 ; XV, 115.
- ↑ Iliade, I, 21.
- ↑ Mélanges, troisième partie, 1756.
Éd. Garnier - Tome 19◄ Langues Larmes Lèpre et vérole ► LARMES[1].Les larmes sont le langage muet de la douleur. Mais pourquoi ? Quel rapport y a-t-il entre une idée triste, et cette liqueur limpide et salée, filtrée par une petite glande au coin externe de l’œil, laquelle humecte la conjonctive et les petits points lacrymaux, d’où elle descend dans le nez et dans la bouche par le réservoir appelé sac lacrymal, et par ses conduits ?Pourquoi dans les enfants et dans les femmes, dont les organes sont d’un réseau faible et délicat, les larmes sont-elles plus aisément excitées par la douleur que dans les hommes faits, dont le tissu est plus ferme ?La nature a-t-elle voulu faire naître en nous la compassion à l’aspect de ces larmes qui nous attendrissent, et nous porter à secourir ceux qui les répandent ? La femme sauvage est aussi fortement déterminée à secourir l’enfant qui pleure, que le serait une femme de la cour, et peut-être davantage, parce qu’elle a moins de distractions et de passions.Tout a une fin sans doute dans le corps animal. Les yeux surtout ont des rapports mathématiques si évidents, si démontrés, si admirables, avec les rayons de lumière ; cette mécanique est si divine, que je serais tenté de prendre pour un délire de fièvre chaude l’audace de nier les causes finales de la structure de nos yeux.L’usage des larmes ne paraît pas avoir une fin si déterminée et si frappante ; mais il serait beau que la nature les fît couler pour nous exciter à la pitié.Il y a des femmes qui sont accusées de pleurer quand elles veulent. Je ne suis nullement surpris de leur talent. Une imagination vive, sensible et tendre, peut se fixer à quelque objet, à quelque ressouvenir douloureux, et se le représenter avec des couleurs si dominantes qu’elles lui arrachent des larmes. C’est ce qui arrive à plusieurs acteurs, et principalement à des actrices, sur le théâtre.Les femmes qui les imitent dans l’intérieur de leurs maisons joignent à ce talent la petite fraude de paraître pleurer pour leur mari, tandis qu’en effet elles pleurent pour leur amant. Leurs larmes sont vraies, mais l’objet en est faux.Il est impossible d’affecter les pleurs sans sujet, comme on peut affecter de rire. Il faut être sensiblement touché pour forcer la glande lacrymale à se comprimer et à répandre sa liqueur sur l’orbite de l’œil ; mais il ne faut que vouloir pour former le rire.On demande pourquoi le même homme qui aura vu d’un œil sec les événements les plus atroces, qui même aura commis des crimes de sang-froid, pleurera au théâtre à la représentation de ces événements et de ces crimes ? C’est qu’il ne les voit pas avec les mêmes yeux, il les voit avec ceux de l’auteur et de l’acteur. Ce n’est plus le même homme ; il était barbare, il était agité de passions furieuses quand il vit tuer une femme innocente, quand il se souilla du sang de son ami ; il redevient homme au spectacle. Son âme était remplie d’un tumulte orageux ; elle est tranquille, elle est vide ; la nature y rentre ; il répand des larmes vertueuses. C’est là le vrai mérite, le grand bien des spectacles[2] ; c’est là ce que ne peuvent jamais faire ces froides déclamations d’un orateur gagé pour ennuyer tout un auditoire pendant une heure.Le capitoul David, qui, sans s’émouvoir, vit et fit mourir l’innocent Calas sur la roue, aurait versé des larmes en voyant son propre crime dans une tragédie bien écrite et bien récitée.C’est ainsi que Pope a dit dans le prologue du Caton d’Addison :Tyrants no more their savage nature kept ;
And foes to virtue wondered how they wept.
De se voir attendris les méchants s’étonnèrent.
Le crime eut des remords, et les tyrans pleurèrent.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1771. (B.)
- ↑ « L’invention du théâtre, dit au contraire J.-J. Rousseau, est admirable pour enorgueillir notre amour-propre de toutes les vertus que nous n’avons point. » (G. A.)
Éd. Garnier - Tome 19◄ Larmes Lèpre et vérole Lettres, Gens de
lettres, ou Lettrés ►LÈPRE ET VÉROLE[1].Il s’agit ici de deux grandes divinités, l’une ancienne, et l’autre moderne, qui ont régné dans notre hémisphère. Le révérend P. dom Calmet, grand antiquaire, c’est-à-dire grand compilateur de ce qu’on a dit autrefois et de ce qu’on a répété de nos jours, a confondu la vérole et la lèpre. Il prétend que c’est de la vérole que le bonhomme Job était attaqué ; et il suppose, d’après un fier commentateur nommé Pinéda, que la vérole et la lèpre sont précisément la même chose. Ce n’est pas que Calmet soit médecin ; ce n’est pas qu’il raisonne ; mais il cite, et dans son métier de commentateur, les citations ont toujours tenu lieu de raisons. Il cite entre autres le consul Ausone, né Gascon et poëte, précepteur du malheureux empereur Gratien, et que quelques-uns ont cru avoir été évêque.Calmet, dans sa dissertation sur la maladie de Job, renvoie le lecteur à cette épigramme d’Ausone sur une dame romaine nommée Crispa :Crispa pour ses amants ne fut jamais farouche ;
Elle offre à leurs plaisirs et sa langue et sa bouche ;
Tous ses trous en tout temps furent ouverts pour eux :
Célébrons, mes amis, des soins si généreux.(Ausone, épig. lxxi.)On ne voit pas ce que cette prétendue épigramme a de commun avec ce qu’on impute à Job, qui d’ailleurs n’a jamais existé, et qui n’est qu’un personnage allégorique d’une fable arabe, ainsi que nous l’avons vu[2].Quand Astruc, dans son Histoire de la vérole, allègue des autorités pour prouver que la vérole vient en effet de Saint-Domingue, et que les Espagnols la rapportèrent d’Amérique, ses citations sont plus concluantes.Deux choses prouvent, à mon avis, que nous devons la vérole à l’Amérique : la première est la foule des auteurs, des médecins et des chirurgiens du xvie siècle qui attestent cette vérité ; la seconde est le silence de tous les médecins et de tous les poëtes de l’antiquité, qui n’ont jamais connu cette maladie, et qui n’ont jamais prononcé son nom. Je regarde ici le silence des médecins et des poëtes comme une preuve également démonstrative. Les premiers, à commencer par Hippocrate, n’auraient pas manqué de décrire cette maladie, de la caractériser, de lui donner un nom, de chercher quelques remèdes. Les poëtes, aussi malins que les médecins sont laborieux, auraient parlé, dans leurs satires, de la chaudepisse, du chancre, du poulain, de tout ce qui précède ce mal affreux, et de toutes ses suites : vous ne trouvez pas un seul vers dans Horace, dans Catulle, dans Martial, dans Juvénal, qui ait le moindre rapport à la vérole, tandis qu’ils s’étendent tous avec tant de complaisance sur tous les effets de la débauche.Il est très-certain que la petite vérole ne fut connue des Romains qu’au viesiècle, que la vérole américaine ne fut apportée en Europe qu’à la fin du xve, et que la lèpre est aussi étrangère à ces deux maladies que la paralysie l’est à la danse de Saint-Vit ou de Saint-Guy.La lèpre était une gale d’une espèce horrible. Les Juifs en furent attaqués plus qu’aucun peuple des pays chauds, parce qu’ils n’avaient ni linge ni bains domestiques. Ce peuple était si malpropre que ses législateurs furent obligés de lui faire une loi de se laver les mains.Tout ce que nous gagnâmes à la fin de nos croisades, ce fut cette gale ; et de tout ce que nous avions pris, elle fut la seule chose qui nous resta. Il fallut bâtir partout des léproseries, pour renfermer ces malheureux attaqués d’une gale pestilentielle et incurable.La lèpre, ainsi que le fanatisme et l’usure, avait été le caractère distinctif des Juifs. Ces malheureux n’ayant point de médecins, les prêtres se mirent en possession de gouverner la lèpre, et d’en faire un point de religion. C’est ce qui a fait dire à quelques téméraires que les Juifs étaient de véritables sauvages, dirigés par leurs jongleurs. Leurs prêtres, à la vérité, ne guérissaient pas la lèpre, mais ils séparaient les galeux de la société, et par là ils acquéraient un pouvoir prodigieux. Tout homme atteint de ce mal était emprisonné comme un voleur ; de sorte qu’une femme qui voulait se défaire de son mari n’avait qu’à gagner un prêtre ; le mari était enfermé : c’était une espèce de lettre de cachet de ce temps-là. Les Juifs et ceux qui les gouvernaient étaient si ignorants qu’ils prirent les teignes qui rongent les habits, et les moisissures des murailles, pour une lèpre. Ils imaginèrent donc la lèpre des maisons et des habits ; de sorte que le peuple, ses guenilles et ses cabanes, tout fut sous la verge sacerdotale.Une preuve qu’au temps de la découverte de la vérole il n’y avait nul rapport entre ce mal et la lèpre, c’est que le peu qui restait encore de lépreux à la fin du xve siècle ne voulut faire aucune sorte de comparaison avec les véroles.On mit d’abord quelques véroles dans les hôpitaux des lépreux ; mais ceux-ci les reçurent avec indignation. Ils présentèrent requête pour en être séparés ; comme des gens en prison pour dettes, ou pour des affaires d’honneur, demandant à n’être pas confondus avec la canaille des criminels.Nous avons déjà dit[3] que le parlement de Paris rendit, le 6 mars 1496, un arrêt par lequel tous les vérolés qui n’étaient pas bourgeois de Paris eussent à sortir dans vingt-quatre heures, sous peine d’être pendus. L’arrêt n’était ni chrétien, ni légal, ni sensé ; et nous en avons beaucoup de cette espèce ; mais il prouve que la vérole était regardée comme un fléau nouveau, qui n’avait rien de commun avec la lèpre, puisqu’on ne pendait pas les lépreux pour avoir couché à Paris, et qu’on pendait les vérolés.Les hommes peuvent se donner la lèpre par leur saleté, ainsi qu’une certaine espèce d’animaux auxquels la canaille ressemble assez ; mais pour la vérole, c’est la nature qui a fait ce présent à l’Amérique. Nous lui avons déjà reproché, à cette nature, si bonne et si méchante, si éclairée et si aveugle, d’avoir été contre son but en empoisonnant la source de la vie ; et nous gémissons encore de n’avoir point trouvé de solution à cette difficulté terrible.Nous avons vu ailleurs[4] que l’homme en général, l’un portant l’autre, n’a qu’environ vingt-deux ans à vivre ; et pendant ces vingt-deux ans il est sujet à plus de vingt-deux mille maux, dont plusieurs sont incurables.Dans cet horrible état, on se pavane encore, on fait l’amour au hasard de tomber en pourriture, on s’intrigue, on fait la guerre, on fait des projets, comme si on devait vivre mille siècles dans les délices.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, 1774, in-4°. (B.)
- ↑ Au mot Arabes, tome XVII, page 342.
- ↑ Dans le chapitre xi de l’Homme aux quarante écus.
- ↑ Voyez les articles Âge, Bien, et Homme ; et le paragraphe ii de l’Homme aux quarante écus.
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