mercredi 2 juillet 2014

Dictionnaire philosophique Voltaire

Éd. Garnier - Tome 18
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CHEMINS [1].

Il n’y a pas longtemps que les nouvelles nations de l’Europe ont commencé à rendre les chemins praticables, et à leur donner quelque beauté. C’est un des grands soins des empereurs mogols et de ceux de la Chine. Mais ces princes n’ont pas approché des Romains. La voie Appienne, l’Aurélienne, la Flaminienne, l’Émilienne, la Trajane, subsistent encore. Les seuls Romains pouvaient faire de tels chemins, et seuls pouvaient les réparer.
Bergier, qui d’ailleurs a fait un livre utile[2], insiste beaucoup sur ce que Salomon employa trente mille Juifs pour couper du bois sur le Liban, quatre-vingt mille pour maçonner son temple, soixante et dix mille pour les charrois, et trois mille six cents pour présider aux travaux. Soit ; mais il ne s’agissait pas là de grands chemins.
Pline dit qu’on employa trois cent mille hommes pendant vingt ans pour bâtir une pyramide en Égypte : je le veux croire ; mais voilà trois cent mille hommes bien mal employés. Ceux qui travaillèrent aux canaux de l’Égypte, à la grande muraille, aux canaux et aux chemins de la Chine ; ceux qui construisirent les voies de l’empire romain, furent plus avantageusement occupés que les trois cent mille misérables qui bâtirent des tombeaux en pointe pour faire reposer le cadavre d’un superstitieux égyptien.
On connaît assez les prodigieux ouvrages des Romains, les lacs creusés ou détournés, les collines aplanies, la montagne percée par Vespasien dans la voie Flaminienne l’espace de mille pieds de longueur, et dont l’inscription subsiste encore. Le Pausilippe n’en approche pas.
Il s’en faut beaucoup que les fondations de la plupart de nos maisons soient aussi solides que l’étaient les grands chemins dans le voisinage de Rome ; et ces voies publiques s’étendirent dans tout l’empire, mais non pas avec la même solidité : ni l’argent ni les hommes n’auraient pu y suffire.
Presque toutes les chaussées d’Italie étaient relevées sur quatre pieds de fondation. Lorsqu’on trouvait un marais sur le chemin, on le comblait. Si on rencontrait un endroit montagneux, on le joignait au chemin par une pente douce. On soutenait en plusieurs lieux ces chemins par des murailles.
Sur les quatre pieds de maçonnerie étaient posés de larges pierres de taille, des marbres épais de près d’un pied, et souvent larges de dix ; ils étaient piqués au ciseau, afin que les chevaux ne glissassent pas. On ne savait ce qu’on devait admirer davantage ou l’utilité ou la magnificence.
Presque toutes ces étonnantes constructions se firent aux dépens du trésor public. César répara et prolongea la voie Appienne de son propre argent ; mais son argent n’était que celui de la république.
Quels hommes employait-on à ces travaux ? les esclaves, les peuples domptés, les provinciaux qui n’étaient point citoyens romains. On travaillait par corvées, comme on fait en France et ailleurs, mais on leur donnait une petite rétribution.
Auguste fat le premier qui joignit les légions au peuple pour travailler aux grands chemins dans les Gaules, en Espagne, en Asie. Il perça les Alpes à la vallée qui porta son nom, et que les Piémontais et les Français appellent par corruption la vallée d’Aoste. Il fallut d’abord soumettre tous les sauvages qui habitaient ces cantons. On voit encore, entre le grand et le petit Saint-Bernard, l’arc de triomphe que le sénat lui érigea après cette expédition. Il perça encore les Alpes par un autre côté qui conduit à Lyon, et de là dans toute la Gaule. Les vaincus n’ont jamais fait pour eux-mêmes ce que firent les vainqueurs.
La chute de l’empire romain fut celle de tous les ouvrages publics, comme de toute police, de tout art, de toute industrie. Les grands chemins disparurent dans les Gaules, excepté quelques chaussées que la malheureuse reine Brunehaut fit réparer pour un peu de temps. À peine pouvait-on aller à cheval sur les anciennes voies, qui n’étaient plus que des abîmes de bourbe entremêlée de pierres. Il fallait passer par les champs labourables ; les charrettes faisaient à peine en un mois le chemin qu’elles font aujourd’hui en une semaine. Le peu de commerce qui subsista fut borné à quelques draps, quelques toiles, un peu de mauvaise quincaillerie, qu’on portait à dos de mulet dans des prisons à créneaux et à mâchicoulis, qu’on appelait châteaux, situées dans des marais ou sur la cime des montagnes couvertes de neige.
Pour peu qu’on voyageât pendant les mauvaises saisons, si longues et si rebutantes dans les climats septentrionaux, il fallait ou enfoncer dans la fange, ou gravir sur des rocs. Telles furent l’Allemagne et la France entière jusqu’au milieu du xviie siècle. Tout le monde était en bottes ; on allait dans les rues sur des échasses dans plusieurs villes d’Allemagne.
Enfin sous Louis XIV on commença les grands chemins que les autres nations ont imités. On en a fixé la largeur à soixante pieds en 1720. Ils sont bordés d’arbres en plusieurs endroits jusqu’à trente lieues de la capitale ; cet aspect forme un coup d’œil admirable. Les voies militaires romaines n’étaient larges que de seize pieds, mais elles étaient infiniment plus solides. On n’était pas obligé de les réparer tous les ans comme les nôtres. Elles étaient embellies de monuments, de colonnes milliaires, et même de tombeaux superbes : car ni en Grèce ni en Italie il n’était permis de faire servir les villes de sépulture, encore moins les temples ; c’eût été un sacrilége. Il n’en était pas comme dans nos églises, où une vanité de barbares fait ensevelir à prix d’argent des bourgeois riches qui infectent le lieu même où l’on vient adorer Dieu, et où l’encens ne semble brûler que pour déguiser les odeurs des cadavres, tandis que les pauvres pourrissent dans le cimetière attenant, et que les uns et les autres répandent les maladies contagieuses parmi les vivants.
Les empereurs furent presque les seuls dont les cendres reposèrent dans des monuments érigés à Rome.
Les grands chemins de soixante pieds de large occupent trop de terrain. C’est environ quarante pieds de trop. La France a près de deux cents lieues ou environ de l’embouchure du Rhône du fond de la Bretagne, autant de Perpignan à Dunkerque. En comptant la lieue à deux mille cinq cents toises, cela fait cent vingt millions de pieds carrés pour deux seuls grands chemins, perdus pour l’agriculture. Cette perte est très-considérable dans un pays où les récoltes ne sont pas toujours abondantes.
On essaya de paver le grand chemin d’Orléans, qui n’était pas de cette largeur ; mais on s’aperçut depuis que rien n’était plus mal imaginé pour une route couverte continuellement de gros chariots. De ces pavés posés tout simplement sur la terre, les uns se baissent, les autres s’élèvent, le chemin devient raboteux, et bientôt impraticable ; il a fallu y renoncer.
Les chemins recouverts de gravier et de sable exigent un nouveau travail toutes les années. Ce travail nuit à la culture des terres, et ruine l’agriculteur.
M. Turgot, fils du prévôt des marchands, dont le nom est en bénédiction à Paris, et l’un des plus éclairés magistrats du royaume et des plus zélés pour le bien public, et le bienfaisant M. de Fontette, ont remédié autant qu’ils ont pu à ce fatal inconvénient dans les provinces du Limousin et de la Normandie[3].
On a prétendu[4] qu’on devait, à l’exemple d’Auguste et de Trajan, employer les troupes à la confection des chemins ; mais alors il faudrait augmenter la paye du soldat, et un royaume qui n’était qu’une province de l’empire romain, et qui est souvent obéré, peut rarement entreprendre ce que l’empire romain faisait sans peine.
C’est une coutume assez sage dans les Pays-Bas d’exiger de toutes les voitures un péage modique pour l’entretien des voies publiques. Ce fardeau n’est point pesant. Le paysan est à l’abri des vexations. Les chemins y sont une promenade continue très-agréable[5].
Les canaux sont beaucoup plus utiles. Les Chinois surpassent tous les peuples par ces monuments qui exigent un entretien continuel. Louis XIV, Colbert et Riquet, se sont immortalisés par le canal qui joint les deux mers ; on ne les a pas encore imités. Il n’est pas difficile de traverser une grande partie de la France par des canaux. Rien n’est plus aisé en Allemagne que de joindre le Rhin au Danube ; mais on a mieux aimé s’égorger et se ruiner pour la possession de quelques villages que de contribuer au bonheur du monde.

  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  2. Aller L’Histoire des grands chemins de l’empire romain, 1622, in-4°, réimprimé en 1728, 2 volumes in-4°, et 1736, 2 volumes in-4°, (B.)
  3. Aller M. Turgot, étant contrôleur général, obtint de la justice et de la bonté du roi un édit qui abolissait la corvée, et la remplaçait par un impôt général sur les terres. Mais on l’obligea d’exempter les biens du clergé de cet impôt, et d’en établir une partie sur les tailles. Malgré cela, c’était encore un des plus grands biens qu’on pût faire à la nation. Cet édit, enregistré au lit de justice, n’a subsisté que trois mois. Mais huit ou neuf généralités ont suivi l’exemple de celle de Limoges. On doit aussi à M. Turgot d’avoir restreint la largeur des routes dans les limites convenables. Les chemins qu’il a fait exécuter en Limousin sont dos chefs-d’œuvre de construction, et sont formés sur les mêmes principes que les voies romaines dont on retrouve encore quelques restes dans les Gaules ; tandis que les chemins faits par corvées, et nécessairement alors très-mal construits, exigent d’éternelles réparations qui sont une nouvelle charge pour le peuple. (K.)
  4. Aller Voltaire lui-même, dans le paragraphe vi de son Fragment des instructions pour le prince royal de ***. Voyez les Mélanges, année 1767.
  5. Aller Fin de l’article en 1770. L’alinéa qui le termine aujourd’hui fut ajouté en 1774. (B.)
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CHIEN [1].

Il semble que la nature ait donné le chien à l’homme pour sa défense et pour son plaisir. C’est de tous les animaux le plus fidèle : c’est le meilleur ami que puisse avoir l’homme.
Il paraît qu’il y en a plusieurs espèces absolument différentes. Comment imaginer qu’un lévrier vienne originairement d’un barbet ? il n’en a ni le poil, ni les jambes, ni le corsage, ni la tête, ni les oreilles, ni la voix, ni l’odorat, ni l’instinct. Un homme qui n’aurait vu, en fait de chiens, que des barbets ou des épagneuls, et qui verrait un lévrier pour la première fois, le prendrait plutôt pour un petit cheval nain que pour un animal de la race épagneule. Il est bien vraisemblable que chaque race fut toujours ce qu’elle est, sauf le mélange de quelques-unes en petit nombre.
Il est étonnant que le chien ait été déclaré immonde dans la loi juive, comme l’ixion, le griffon, le lièvre, le porc, l’anguille ; il faut qu’il y ait quelque raison physique ou morale que nous n’ayons pu encore découvrir.
Ce qu’on raconte de la sagacité, de l’obéissance, de l’amitié, du courage des chiens, est prodigieux, et est vrai. Le philosophe militaire Ulloa nous assure[2] que dans le Pérou les chiens espagnols reconnaissent les hommes de race indienne, les poursuivent et les déchirent ; que les chiens péruviens en font autant des Espagnols. Ce fait semble prouver que l’une et l’autre espèce de chiens retient encore la haine qui lui fut inspirée du temps de la découverte, et que chaque race combat toujours pour ses maîtres avec le même attachement et la même valeur.
Pourquoi donc le mot de chien est-il devenu une injure ? on dit, par tendresse, mon moineau, ma colombe, ma poule ; on dit même mon chat,quoique cet animal soit traître. Et quand on est fâché, on appelle les genschiens ! Les Turcs, même sans être en colère, disent, par une horreur mêlée au mépris, les chiens de chrétiens. La populace anglaise, en voyant passer un homme qui par son maintien, son habit et sa perruque, a l’air d’être né vers les bords de la Seine ou de la Loire, l’appelle communément French dog, chien de Français. Cette figure de rhétorique n’est pas polie, et paraît injuste.
Le délicat Homère introduit d’abord le divin Achille, disant au divin Agarnemnon qu’il est impudent comme un chien. Cela pourrait justifier la populace anglaise.
Les plus zélés partisans du chien doivent confesser que cet animal a de l’audace dans les yeux ; que plusieurs sont hargneux ; qu’ils mordent quelquefois des inconnus en les prenant pour des ennemis de leurs maîtres, comme des sentinelles tirent sur les passants qui approchent trop de la contrescarpe. Ce sont là probablement les raisons qui ont rendu l’épithète dechien une injure ; mais nous n’osons décider.
Pourquoi le chien a-t-il été adoré ou révéré (comme on voudra) chez les Égyptiens ? C’est, dit-on, que le chien avertit l’homme. Plutarque nous apprend[3] qu’après que Cambyse eut tué leur bœuf Apis, et l’eut fait mettre à la broche, aucun animal n’osa manger les restes des convives, tant était profond le respect pour Apis ; mais le chien ne fut pas si scrupuleux, il avala du dieu. Les Égyptiens furent scandalisés comme on le peut croire, et Anubis perdit beaucoup de son crédit.
Le chien conserva pourtant l’honneur d’être toujours dans le ciel sous le nom du grand et du petit chien. Nous eûmes constamment les jours caniculaires.
Mais de tous les chiens, Cerbère fut celui qui eut le plus de réputation ; il avait trois gueules. Nous avons remarqué que tout allait par trois : Isis, Osiris et Orus, les trois premières divinités égyptiaques ; les trois frères, dieux du monde grec, Jupiter, Neptune et Pluton ; les trois parques ; les trois furies ; les trois juges d’enfer ; les trois gueules du chien de là-bas.
Nous nous apercevons ici avec douleur que nous avons omis l’article deschats ; mais nous nous consolons en renvoyant à leur histoire[4]. Nous remarquerons seulement qu’il n’y a point de chats dans les cieux, comme il y a des chèvres, des écrevisses, des taureaux, des béliers, des aigles, des lions, des poissons, des lièvres et des chiens. Mais en récompense, le chat fut consacré ou révéré, ou adoré du culte de dulie dans quelques villes, et peut-être de latrie par quelques femmes.

  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  2. Aller Voyage d’Ulloa au Pérou, livre VI. (Note de Voltaire.)
  3. Aller Plutarque, chapitre d’Isis et d’Osiris. (Id.)
  4. Aller Par Moncrif, de l’Académie francaise
  5. Éd. Garnier - Tome 18
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    DE LA CHINE [1].

    SECTION PREMIÈRE.

    Nous avons assez remarqué ailleurs[2] combien il est téméraire et maladroit de disputer à une nation telle que la chinoise ses titres authentiques. Nous n’avons aucune maison en Europe dont l’antiquité soit aussi bien prouvée que celle de l’empire de la Chine. Figurons-nous un savant maronite du Mont-Athos, qui contesterait la noblesse des Morosini, des Tiepolo, et des autres anciennes maisons de Venise, des princes d’Allemagne, des Montmorency, des Châtillon, des Talleyrand de France, sous prétexte qu’il n’en est parlé ni dans saint Thomas, ni dans saint Bonaventure. Ce maronite passerait-il pour un homme de bon sens ou de bonne foi ?
    Je ne sais quels lettrés de nos climats se sont effrayés de l’antiquité de la nation chinoise. Mais ce n’est point ici une affaire de scolastique. Laissez tous les lettrés chinois, tous les mandarins, tous les empereurs reconnaître Fo-hipour un des premiers qui donnèrent des lois à la Chine, environ deux mille cinq ou six cents ans avant notre ère vulgaire. Convenez qu’il faut qu’il y ait des peuples avant qu’il y ait des rois. Convenez qu’il faut un temps prodigieux avant qu’un peuple nombreux, ayant inventé les arts nécessaires, se soit réuni pour se choisir un maître. Si vous n’en convenez pas, il ne nous importe. Nous croirons toujours sans vous que deux et deux font quatre.
    Dans une province d’Occident, nommée autrefois la Celtique [3], on a poussé le goût de la singularité et du paradoxe jusqu’à dire que les Chinois n’étaient qu’une colonie d’Égypte, ou bien, si l’on veut, de Phénicie. On a cru prouver, comme on prouve tant d’autres choses, qu’un roi d’Égypte, appelé Ménès par les Grecs, était le roi de la Chine Yu, et qu’Atoès était Ki, en changeant seulement quelques lettres ; et voici de plus comme on a raisonné.
    Les Égyptiens allumaient des flambeaux quelquefois pendant la nuit ; les Chinois allument des lanternes : donc les Chinois sont évidemment une colonie d’Égypte. Le jésuite Parennin, qui avait déjà vécu vingt-cinq ans à la Chine, et qui possédait également la langue et les sciences des Chinois, a réfuté toutes ces imaginations avec autant de politesse que de mépris. Tous les missionnaires, tous les Chinois à qui l’on conta qu’au bout de l’Occident on faisait la réforme de l’empire de la Chine, ne firent qu’en rire. Le P. Parennin répondit un peu plus sérieusement. Vos Égyptiens, disait-il, passèrent apparemment par l’Inde pour aller peupler la Chine. L’Inde alors était-elle peuplée ou non ? si elle l’était, aurait-elle laissé passer une armée étrangère ? si elle ne l’était pas, les Égyptiens ne seraient-ils pas restés dans l’Inde ? auraient-ils pénétré par des déserts et des montagnes impraticables jusqu’à la Chine, pour y aller fonder des colonies, tandis qu’ils pouvaient si aisément en établir sur les rivages fertiles de l’Inde et du Gange ?
    Les compilateurs d’une histoire universelle, imprimée en Angleterre, ont voulu aussi dépouiller les Chinois de leur antiquité, parce que les jésuites étaient les premiers qui avaient bien fait connaître la Chine. C’est là sans doute une bonne raison pour dire à toute une nation : Vous en avez menti.
    Il y a, ce me semble, une réflexion bien importante à faire sur les témoignages que Confutzée, nommé parmi nous Confucius, rend à l’antiquité de sa nation : c’est que Confutzée n’avait nul intérêt de mentir ; il ne faisait point le prophète ; il ne se disait point inspiré ; il n’enseignait point une religion nouvelle ; il ne recourait point aux prestiges ; il ne flatte point l’empereur sous lequel il vivait, il n’en parle seulement pas. C’est enfin le seul des instituteurs du monde qui ne se soit point fait suivre par des femmes.
    J’ai connu un philosophe qui n’avait que le portrait de Confucius dans son arrière-cabinet ; il mit au bas ces quatre vers :
    De la seule raison salutaire interprète,
    Sans éblouir le monde, éclairant les esprits,
    Il ne parla qu’en sage, et jamais en prophète ;
    Cependant on le crut, et même en son pays[4].
    J’ai lu ses livres avec attention ; j’en ai fait des extraits ; je n’y ai trouvé que la morale la plus pure, sans aucune teinture de charlatanisme. Il vivait six cents ans avant notre ère vulgaire[5]. Ses ouvrages furent commentés par les plus savants hommes de la nation. S’il avait menti, s’il avait fait une fausse chronologie, s’il avait parlé d’empereurs qui n’eussent point existé, ne se serait-il trouvé personne dans une nation savante qui eût réformé la chronologie de Confutzée ? Un seul Chinois a voulu le contredire, et il a été universellement bafoué.
    Ce n’est pas ici la peine d’opposer le monument de la grande muraille de la Chine aux monuments des autres nations, qui n’en ont jamais approché ; ni de redire que les pyramides d’Égypte ne sont que des masses inutiles et puériles en comparaison de ce grand ouvrage ; ni de parler de trente-deux éclipses calculées dans l’ancienne chronique de la Chine, dont vingt-huit ont été vérifiées par les mathématiciens d’Europe ; ni de faire voir combien le respect des Chinois pour leurs ancêtres assure l’existence de ces mêmes ancêtres ; ni de répéter au long combien ce même respect a nui chez eux aux progrès de la physique, de la géométrie, et de l’astronomie.
    On sait assez qu’ils sont encore aujourd’hui ce que nous étions tous il y a environ trois cents ans, des raisonneurs très-ignorants. Le plus savant Chinois ressemble à un de nos savants du xve siècle qui possédait son Aristote. Mais on peut être un fort mauvais physicien et un excellent moraliste. Aussi c’est dans la morale et —dans l’économie politique, dans l’agriculture, dans les arts nécessaires, que les Chinois se sont perfectionnés. Nous leur avons enseigné tout le reste ; mais dans cette partie nous devions être leurs disciples.

    De l’expulsion des missionnaires de la Chine.

    Humainement parlant, et indépendamment des services que les jésuites pouvaient rendre à la religion chrétienne, n’étaient-ils pas bien malheureux d’être venus de si loin porter la discorde et le trouble dans le plus vaste royaume et le mieux policé de la terre ? Et n’était-ce pas abuser horriblement de l’indulgence et de la bonté des peuples orientaux, surtout après les torrents de sang versés à leur occasion au Japon ? scène affreuse dont cet empire n’a cru pouvoir prévenir les suites qu’en fermant ses ports à tous les étrangers.
    Les jésuites avaient obtenu de l’empereur de la Chine Kang-hi la permission d’enseigner le catholicisme ; ils s’en servirent pour faire croire à la petite portion du peuple dirigé par eux qu’on ne pouvait servir d’autre maître que celui qui tenait la place de Dieu sur la terre, et qui résidait en Italie sur le bord d’une petite rivière nommée le Tibre ; que toute autre opinion religieuse, tout autre culte, était abominable aux yeux de Dieu, et qu’il punirait éternellement quiconque ne croirait pas aux jésuites ; que l’empereur Kang-hi, leur bienfaiteur, qui ne pouvait pas prononcer christ, parce que les Chinois n’ont point la lettre R, serait damné à tout jamais ; que l’empereur Yong-tching, son fils, le serait sans miséricorde ; que tous les ancêtres des Chinois et des Tartares l’étaient ; que leurs descendants le seraient, ainsi que tout le reste de la terre ; et que les révérends pères jésuites avaient une compassion vraiment paternelle de la damnation de tant d’âmes.
    Ils vinrent à bout de persuader trois princes du sang tartare. Cependant l’empereur Kang-hi mourut à la fin de 1722. Il laissa l’empire à son quatrième fils Yong-tching, qui a été si célèbre dans le monde entier par la justice et par la sagesse de son gouvernement, par l’amour de ses sujets, et par l’expulsion des jésuites.
    Ils commencèrent par baptiser les trois princes et plusieurs personnes de leur maison : ces néophytes eurent le malheur de désobéir à l’empereur en quelques points qui ne regardaient que le service militaire. Pendant ce temps-là même l’indignation de tout l’empire éclata contre les missionnaires ; tous lesgouverneurs des provinces, tous les colaos, présentèrent contre eux des mémoires. Les accusations furent portées si loin qu’on mit aux fers les trois princes disciples des jésuites.
    Il est évident que ce n’était pas pour avoir été baptisés qu’on les traita si durement, puisque les jésuites eux-mêmes avouent dans leurs lettres que pour eux ils n’essuyèrent aucune violence, et que même ils furent admis à une audience de l’empereur, qui les honora de quelques présents. Il est donc prouvé que l’empereur Yong-tching n’était nullement persécuteur ; et si les princes furent renfermés dans une prison vers la Tartarie, tandis qu’on traitait si bien leurs convertisseurs, c’est une preuve indubitable qu’ils étaient prisonniers d’État, et non pas martyrs.
    L’empereur céda bientôt après aux cris de la Chine entière ; on demandait le renvoi des jésuites, comme depuis en France et dans d’autres pays on a demandé leur abolition. Tous les tribunaux de la Chine voulaient qu’on les fît partir sur-le-champ pour Macao, qui est regardé comme une place séparée de l’empire, et dont on a laissé toujours la possession aux Portugais avec garnison chinoise.
    Yong-tching eut la bonté de consulter les tribunaux et les gouverneurs, pour savoir s’il y aurait quelque danger à faire conduire tous les jésuites dans la province de Kanton. En attendant la réponse il fit venir trois jésuites en sa présence, et leur dit ces propres paroles, que le P. Parennin rapporte avec beaucoup de bonne foi : « Vos Européans dans la province de Fo-Kien voulaient anéantir nos lois[6], et troublaient nos peuples ; les tribunaux me les ont déférés ; j’ai dû pourvoir à ces désordres ; il y va de l’intérêt de l’empire... Que diriez-vous si j’envoyais dans votre pays une troupe de bonzes et de lamas prêcher leur loi? comment les recevriez-vous ?... Si vous avez su tromper mon père, n’espérez pas me tromper de même... Vous voulez que les Chinois se fassent chrétiens, votre loi le demande, je le sais bien ; mais alors que deviendrions-nous ? les sujets de vos rois. Les chrétiens ne croient que vous ; dans un temps de trouble ils n’écouteraient d’autre voix que la vôtre. Je sais bien qu’actuellement il n’y a rien à craindre ; mais quand les vaisseaux viendront par mille et dix mille, alors il pourrait y avoir du désordre.
    « La Chine au nord touche le royaume des Russes, qui n’est pas méprisable ; elle a au sud les Européans et leurs royaumes, qui sont encore plus considérables[7] ; et à l’ouest les princes de Tartarie, qui nous font la guerre depuis huit ans... Laurent Lange, compagnon du prince Ismaelof, ambassadeur du czar, demandait qu’on accordât aux Russes la permission d’avoir dans toutes les provinces une factorerie ; on ne le leur permit qu’à Pékin et sur les limites de Kalkas. Je vous permets de demeurer de même ici et à Kanton, tant que vous ne donnerez aucun sujet de plainte ; et si vous en donnez, je ne vous laisserai ni ici ni à Kanton. »
    On abattit leurs maisons et leurs églises dans toutes les autres provinces. Enfin les plaintes contre eux redoublèrent. Ce qu’on leur reprochait le plus, c’était d’affaiblir dans les enfants le respect pour leurs pères, en ne rendant point les honneurs dus aux ancêtres ; d’assembler indécemment les jeunes gens et les filles dans les lieux écartés qu’ils appelaient églises ; de faire agenouiller les filles entre leurs jambes, et de leur parler bas en cette posture. Rien ne paraissait plus monstrueux à la délicatesse chinoise. L’empereur Yong-tching daigna même en avertir les jésuites ; après quoi il renvoya la plupart des missionnaires à Macao, mais avec des politesses et des attentions dont les seuls Chinois peut-être sont capables.
    Il retint à Pékin quelques jésuites mathématiciens, entre autres ce même Parennin dont nous avons déjà parlé, et qui, possédant parfaitement le chinois et le tartare, avait souvent servi d’interprète. Plusieurs jésuites se cachèrent dans des provinces éloignées, d’autres dans Kanton même ; et on ferma les yeux.
    Enfin l’empereur Yong-tching étant mort, son fils et son successeur Kien-Long acheva de contenter la nation en faisant partir pour Macao tous les missionnaires déguisés qu’on put trouver dans l’empire. Un édit solennel leur en interdit à jamais l’entrée. S’il en vient quelques-uns, on les prie civilement d’aller exercer leurs talents ailleurs. Point de traitement dur, point de persécution. On m’a assuré qu’en 1760, un jésuite de Rome étant allé à Kanton, et ayant été déféré par un facteur des Hollandais, le colao, gouverneur de Kanton, le renvoya avec un présent d’une pièce de soie, des provisions, et de l’argent.

    Du prétendu athéisme de la Chine.

    On a examiné plusieurs fois cette accusation d’athéisme, intentée par nos théologaux d’Occident contre le gouvernement chinois[8] à l’autre bout du monde ; c’est assurément le dernier excès de nos folies et de nos contradictions pédantesques. Tantôt on prétendait dans une de nos facultés que les tribunaux ou parlements de la Chine étaient idolâtres, tantôt qu’ils ne reconnaissaient point de Divinité ; et ces raisonneurs poussaient quelquefois leur fureur de raisonner jusqu’à soutenir que les Chinois étaient à la fois athées et idolâtres.
    Au mois d’octobre 1700, la Sorbonne déclara hérétiques toutes les propositions qui soutenaient que l’empereur et les colaos[9] croyaient en Dieu. On faisait de gros livres dans lesquels on démontrait, selon la façon théologique de démontrer, que les Chinois n’adoraient que le ciel matériel.
    Nil præter nubes et cœli numen adorant[10].
    Mais s’ils adoraient ce ciel matériel, c’était donc là leur dieu. Ils ressemblaient aux Perses, qu’on dit avoir adoré le soleil ; ils ressemblaient aux anciens Arabes, qui adoraient les étoiles ; ils n’étaient donc ni fabricateurs d’idoles, ni athées. Mais un docteur n’y regarde pas de si près, quand il s’agit dans son tripot de déclarer une proposition hérétique et malsonnante.
    Ces pauvres gens, qui faisaient tant de fracas en 1700 sur le ciel matériel des Chinois, ne savaient pas qu’en 1689 les Chinois, ayant fait la paix avec les Russes à Niptchou, qui est la limite des deux empires, ils érigèrent la même année, le 8 septembre, un monument de marbre sur lequel on grava en langue chinoise et en latin ces paroles mémorables :
    « Si quelqu’un a jamais la pensée de rallumer le feu de la guerre, nous prions le Seigneur souverain de toutes choses, qui connaît les cœurs, de punir ces perfides, etc.[11] »
    Il suffisait de savoir un peu de l’histoire moderne pour mettre fin à ces disputes ridicules ; mais les gens qui croient que le devoir de l’homme consiste à commenter saint Thomas et Scot ne s’abaissent pas à s’informer de ce qui se passe entre les plus grands empires de la terre.

    SECTION II[12].

    Nous allons chercher à la Chine de la terre, comme si nous n’en avions point ; des étoffes, comme si nous manquions d’étoffes ; une petite herbe pour infuser dans de l’eau, comme si nous n’avions point de simples dans nos climats. En récompense, nous voulons convertir les Chinois : c’est un zèle très-louable ; mais il ne faut pas leur contester leur antiquité, et leur dire qu’ils sont des idolâtres. Trouverait-on bon, en vérité, qu’un capucin, ayant été bien reçu dans un château des Montmorency, voulût leur persuader qu’ils sont nouveaux nobles, comme les secrétaires du roi, et les accuser d’être idolâtres, parce qu’il aurait trouvé dans ce château deux ou trois statues de connétables, pour lesquelles on aurait un profond respect ?
    Le célèbre Wolf[13], professeur de mathématiques dans l’université de Hall, prononça un jour un très-bon discours à la louange de la philosophie chinoise ; il loua cette ancienne espèce d’hommes, qui diffère de nous par la barbe, par les yeux, par le nez, par les oreilles, et par le raisonnement ; il loua, dis-je, les Chinois d’adorer un Dieu suprême, et d’aimer la vertu ; il rendait cette justice aux empereurs de la Chine, aux colaos, aux tribunaux, aux lettrés. La justice qu’on rend aux bonzes est d’une espèce différente.
    Il faut savoir que ce Wolf attirait à Hall un millier d’écoliers de toutes les nations. Il y avait dans la même université un professeur de théologie nommé Lange, qui n’attirait personne ; cet homme, au désespoir de geler de froid seul dans son auditoire, voulut, comme de raison, perdre le professeur de mathématiques ; il ne manqua pas, selon la coutume de ses semblables, de l’accuser de ne pas croire en Dieu.
    Quelques écrivains d’Europe, qui n’avaient jamais été à la Chine, avaient prétendu que le gouvernement de Pékin était athée. Wolf avait loué les philosophes de Pékin, donc Wolf était athée ; l’envie et la haine ne font jamais de meilleurs syllogismes. Cet argument de Lange, soutenu d’une cabale et d’un protecteur, fut trouvé concluant par le roi du pays, qui envoya un dilemme en forme au mathématicien : ce dilemme lui donnait le choix de sortir de Hall dans vingt-quatre heures, ou d’être pendu. Et comme Wolf raisonnait fort juste, il ne manqua pas de partir ; sa retraite ôta au roi deux ou trois cent mille écus par an, que ce philosophe faisait entrer dans le royaume par l’affluence de ses disciples.
    Cet exemple doit faire sentir aux souverains qu’il ne faut pas toujours écouter la calomnie, et sacrifier un grand homme à la fureur d’un sot. Revenons à la Chine.
    De quoi nous avisons-nous, nous autres au bout de l’Occident, de disputer avec acharnement et avec des torrents d’injures, pour savoir s’il y avait eu quatorze princes, ou non, avant Fo-hi, empereur de la Chine, et si ce Fo-hi vivait trois mille, ou deux mille neuf cents ans avant notre ère vulgaire ? Je voudrais bien que deux Irlandais s’avisassent de se quereller à Dublin pour savoir quel fut, au xiie siècle, le possesseur des terres que j’occupe aujourd’hui ; n’est-il pas évident qu’ils devraient s’en rapporter à moi, qui ai les archives entre mes mains ? Il en est de même à mon gré des premiers empereurs de la Chine ; il faut s’en rapporter aux tribunaux du pays.
    Disputez tant qu’il vous plaira sur les quatorze princes qui régnèrent avant Fo-hi, votre belle dispute n’aboutira qu’à prouver que la Chine était très-peuplée alors, et que les lois y régnaient. Maintenant, je vous demande si une nation assemblée, qui a des lois et des princes, ne suppose pas une prodigieuse antiquité ? Songez combien de temps il faut pour qu’un concours singulier de circonstances fasse trouver le fer dans les mines, pour qu’on l’emploie à l’agriculture, pour qu’on invente la navette et tous les autres arts.
    Ceux qui font les enfants à coups de plume ont imaginé un fort plaisant calcul. Le jésuite Pétau, par une belle supputation, donne à la terre, deux cent quatre-vingt-cinq ans après le déluge, cent fois plus d’habitants qu’on n’ose lui en supposer à présent. Les Cumberland et les Whiston ont fait des calculs aussi comiques ; ces bonnes gens n’avaient qu’à consulter les registres de nos colonies en Amérique, ils auraient été bien étonnés, ils auraient appris combien peu le genre humain se multiplie, et qu’il diminue très-souvent au lieu d’augmenter.
    Laissons donc, nous qui sommes d’hier, nous descendants des Celtes, qui venons de défricher les forêts de nos contrées sauvages ; laissons les Chinois et les Indiens jouir en paix de leur beau climat et de leur antiquité. Cessons surtout d’appeler idolâtres l’empereur de la Chine et le soubab de Dékan. Il ne faut pas être fanatique du mérite chinois : la constitution de leur empire est à la vérité la meilleure qui soit au monde ; la seule qui soit toute fondée sur le pouvoir paternel ; la seule dans laquelle un gouverneur de province soit puni quand, en sortant de charge, il n’a pas eu les acclamations du peuple ; la seule qui ait institué des prix pour la vertu, tandis que partout ailleurs les lois se bornent à punir le crime ; la seule qui ait fait adopter ses lois à ses vainqueurs, tandis que nous sommes encore sujets aux coutumes des Burgundiens, des Francs et des Goths, qui nous ont domptés. Mais on doit avouer que le petit peuple, gouverné par des bonzes, est aussi fripon que le nôtre ; qu’on y vend tout fort cher aux étrangers, ainsi que chez nous ; que dans les sciences, les Chinois sont encore au terme où nous étions il y a deux cents ans ; qu’ils ont comme nous mille préjugés ridicules ; qu’ils croient aux talismans, à l’astrologie judiciaire, comme nous y avons cru longtemps.
    Avouons encore qu’ils ont été étonnés de notre thermomètre, de notre manière de mettre des liqueurs à la glace avec du salpêtre, et de toutes les expériences de Toricelli et d’Otto de Guericke, tout comme nous le fûmes lorsque nous vîmes ces amusements de physique pour la première fois ; ajoutons que leurs médecins ne guérissent pas plus les maladies mortelles que les nôtres, et que la nature toute seule guérit à la Chine les petites maladies comme ici ; mais tout cela n’empêche pas que les Chinois, il y a quatre mille ans, lorsque nous ne savions pas lire, ne sussent toutes les choses essentiellement utiles dont nous nous vantons aujourd’hui[14].
    La religion des lettrés, encore une fois, est admirable. Point de superstitions, point de légendes absurdes, point de ces dogmes qui insultent à la raison et à la nature, et auxquels des bonzes donnent mille sens différents, parce qu’ils n’en ont aucun. Le culte le plus simple leur a paru le meilleur depuis plus de quarante siècles. Ils sont ce que nous pensons qu’étaient Seth, Énoch et Noé ; ils se contentent d’adorer un Dieu avec tous les sages de la terre, tandis qu’en Europe on se partage entre Thomas et Bonaventure, entre Calvin et Luther, entre Jansénius et Molina.


    1. Aller Cette première section formait tout l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie,troisième partie, 1770. (B.)
    2. Aller Voyez Essai sur les Mœurs, tome XI, chapitre i, page 165.
    3. Aller La France.
    4. Aller Ces vers sont de Voltaire. En 1780 parut un Abrégé historique des principaux traits de la vie de Confucius, avec un portrait au bas duquel on les avait mis. À cette occasion une lettre fut insérée dans l’Année littéraire, 1786, vii, 234, où Voltaire est appelé l’Arétin moderne : l’auteur de la lettre s’écrie : Quel poison est renfermé dans cette inscription ! (B.)
    5. Aller La Biographie universelle dit que Confucius vécut de l’an 551 à l’an 479 avant notre ère.
    6. Aller Le pape y avait déjà nommé un évêque. (Note de Voltaire.)
    7. Aller Yong-tching entend par là les établissements des Européans dans l’Inde. (Note de Voltaire.)
    8. Aller Voyez dans le Siècle de Louis XIV, chapitre xxxix (tome XV, page 76) ; dans l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations, chapitre ii (tome XI, page 176), et ailleurs. (Note de Voltaire.) — Voltaire en avait déjà parlé : voyez tome XI, page 57 ; et dans lesMélanges, année 1763, la sixième des Remarques sur l’Essai ; année 1769, lechapitre iv de Dieu et les Hommes... Il en a parlé depuis dans une note de son Épître au roi de la Chine, dans l’article xxii de ses Fragments sur l’lnde (Mélanges, année 1773), et dans la troisième de ses Lettres chinoises, etc. (Mélanges, année 1776).
    9. Aller Voltaire a donné l’explication de ce mot, tome XI, page 176.
    10. Aller Juvénal, xiv, 37.
    11. Aller Voyez l’Histoire de la Russie sous Pierre Ier, écrite sur les Mémoires envoyés par l’impératrice Élisabeth. (Note de Voltaire.) — C’est au chapitre vii de la première partie (tome XVI).
    12. Aller Dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, l’article entier se composait de ce qui forme cette seconde section, moins le dernier alinéa. (B.)
    13. Aller Voltaire revient sur Wolf et Lange dans la sixième de ses Lettres à S. A. monseigneur le prince de Brunswick (Mélanges, année 1767).
    14. Aller Fin de l’article en 1764. L’alinéa qui suit fut ajouté dans l’édition de 1767. (B.)
    15. Éd. Garnier - Tome 18
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      CHRÉTIENS CATHOLIQUES [1].

      CHRISTIANISME [2].

      SECTION PREMIÈRE [3].

      Établissement du christianisme, dans son état civil et politique.

      Dieu nous garde d’oser mêler ici le divin au profane ! nous ne sondons point les voies de la Providence. Hommes, nous ne parlons qu’à des hommes.
      Lorsque Antoine et ensuite Auguste eurent donné la Judée à l’Arabe Hérode, leur créature et leur tributaire, ce prince, étranger chez les Juifs, devint le plus puissant de tous leurs rois. Il eut des ports sur la Méditerranée, Ptolémaïde, Ascalon. Il bâtit des villes ; il éleva un temple au dieu Apollon dans Rhodes, un temple à Auguste dans Césarée. Il bâtit de fond en comble celui de Jérusalem, et il en fit une très-forte citadelle. La Palestine, sous son règne, jouit d’une profonde paix. Enfin il fut regardé comme un messie, tout barbare qu’il était dans sa famille, et tout tyran de son peuple dont il dévorait la substance pour subvenir à ses grandes entreprises. Il n’adorait que César, et il fut presque adoré des hérodiens.
      La secte des Juifs était répandue depuis longtemps dans l’Europe et dans l’Asie ; mais ses dogmes étaient entièrement ignorés. Personne ne connaissait les livres juifs, quoique plusieurs fussent, dit-on, déjà traduits en grec dans Alexandrie. On ne savait des Juifs que ce que les Turcs et les Persans savent aujourd’hui des Arméniens, qu’ils sont des courtiers de commerce, des agents de change. Du reste, un Turc ne s’informe jamais si un Arménien est eutichéen, ou jacobite, ou chrétien de saint Jean, ou arien.
      Le théisme de la Chine, et les respectables livres de Confutzée, qui vécut environ six cents ans avant Hérode, étaient encore plus ignorés des nations occidentales que les rites juifs.
      Les Arabes, qui fournissaient les denrées précieuses de l’Inde aux Romains, n’avaient pas plus d’idée de la théologie des brachmanes que nos matelots qui vont à Pondichéry ou à Madras, Les femmes indiennes étaient en possession de se brûler sur le corps de leurs maris de temps immémorial ; et ces sacrifices étonnants, qui sont encore en usage, étaient aussi ignorés des Juifs que les coutumes de l’Amérique. Leurs livres, qui parlent de Gog et de Magog, ne parlent jamais de l’Inde.
      L’ancienne religion de Zoroastre était célèbre, et n’en était pas plus connue dans l’empire romain. On savait seulement en général que les mages admettaient une résurrection, un paradis, un enfer ; et il fallait bien que cette doctrine eût percé chez les Juifs voisins de la Chaldée, puisque la Palestine était partagée du temps d’Hérode entre les pharisiens, qui commençaient à croire le dogme de la résurrection, et les saducéens, qui ne regardaient cette doctrine qu’avec mépris.
      Alexandrie, la ville la plus commerçante du monde entier, était peuplée d’Égyptiens, qui adoraient Sérapis et qui consacraient des chats ; de Grecs, qui philosophaient ; de Romains, qui dominaient ; de Juifs, qui s’enrichissaient. Tous ces peuples s’acharnaient à gagner de l’argent, à se plonger dans les plaisirs ou dans le fanatisme, à faire ou à défaire des sectes de religion, surtout dans l’oisiveté qu’ils goûtèrent dès qu’Auguste eut fermé le temple de Janus.
      Les Juifs étaient divisés en trois factions principales : celle des Samaritains se disait la plus ancienne, parce que Samarie (alors Sebaste) avait subsisté pendant que Jérusalem fut détruite avec son temple sous les rois de Babylone ; mais ces Samaritains étaient un mélange de Persans et de Palestins.
      La seconde faction, et la plus puissante, était celle des Jérosolymites. Ces Juifs, proprement dits, détestaient ces Samaritains, et en étaient détestés. Leurs intérêts étaient tout opposés. Ils voulaient qu’on ne sacrifiât que dans le temple de Jérusalem. Une telle contrainte eût attiré beaucoup d’argent dans cette ville. C’était par cette raison-là même que les Samaritains ne voulaient sacrifier que chez eux. Un petit peuple, dans une petite ville, peut n’avoir qu’un temple ; mais dès que ce peuple s’est étendu dans soixante et dix lieues de pays en long, et dans vingt-trois en large, comme fit le peuple juif ; dès que son territoire est presque aussi grand et aussi peuplé que le Languedoc ou la Normandie, il est absurde de n’avoir qu’une église. Où en seraient les habitants de Montpellier s’ils ne pouvaient entendre la messe qu’à Toulouse ?
      La troisième faction était des Juifs hellénistes, composée principalement de ceux qui commerçaient, et qui exerçaient des métiers en Égypte et en Grèce. Ceux-là avaient le même intérêt que les Samaritains. Onias, fils d’un grand-prêtre juif, et qui voulait être grand-prêtre aussi, obtint du roi d’Égypte Ptolémée Philométor, et surtout de Cléopâtre sa femme, la permission de bâtir un temple juif auprès de Bubaste. Il assura la reine Cléopâtre qu’Isaïe avait prédit qu’un jour le Seigneur aurait un temple dans cet endroit-là. Cléopâtre, à qui il fit un beau présent, lui manda que puisque Isaïe l’avait dit, il fallait l’en croire. Ce temple fut nommé l’Onion ; et si Onias ne fut pas grand-sacrificateur, il fut capitaine d’une troupe de milice. Ce temple fut construit cent soixante ans avant notre ère vulgaire. Les Juifs de Jérusalem eurent toujours cet Onion en horreur, aussi bien que la traduction dite des Septante. Ils instituèrent même une fête d’expiation pour ces deux prétendus sacriléges.
      Les rabbins de l’Onion, mêlés avec les Grecs, devinrent plus savants (à leur mode) que les rabbins de Jérusalem et de Samarie ; et ces trois factions commencèrent à disputer entre elles sur des questions de controverse, qui rendent nécessairement l’esprit subtil, faux, et insociable.
      Les Juifs égyptiens, pour égaler l’austérité des esséniens et des judaïtes de la Palestine, établirent, quelque temps avant le christianisme, la secte des thérapeutes, qui se vouèrent comme eux à une espèce de vie monastique et à des mortifications.
      Ces différentes sociétés étaient des imitations des anciens mystères égyptiens, persans, thraciens, grecs, qui avaient inondé la terre depuis l’Euphrate et le Nil jusqu’au Tibre.
      Dans les commencements, les initiés admis à ces confréries étaient en petit nombre, et regardés comme des hommes privilégiés, séparés de la multitude ; mais du temps d’Auguste, leur nombre fut très-considérable ; de sorte qu’on ne parlait que de religion du fond de la Syrie au mont Atlas et à l’Océan germanique.
      Parmi tant de sectes et de cultes s’était établie l’école de Platon, non-seulement dans la Grèce, mais à Rome, et surtout dans l’Égypte. Platon avait passé pour avoir puisé sa doctrine chez les Égyptiens ; et ceux-ci croyaient revendiquer leur propre bien en faisant valoir les idées archétypes platoniques, son verbe, et l’espèce de trinité qu’on débrouille dans quelques ouvrages de Platon.
      Il paraît que cet esprit philosophique, répandu alors sur tout l’Occident connu, laissa du moins échapper quelques étincelles d’esprit raisonneur vers la Palestine.
      Il est certain que, du temps d’Hérode, on disputait sur les attributs de la Divinité, sur l’immortalité de l’esprit humain, sur la résurrection des corps. Les Juifs racontent que la reine Cléopâtre leur demanda si on ressusciterait nu ou habillé.
      Les Juifs raisonnaient donc à leur manière. L’exagérateur Josèphe était très-savant pour un militaire. Il y avait d’autres savants dans l’état civil, puisqu’un homme de guerre l’était. Philon, son contemporain, aurait eu de la réputation parmi les Grecs. Gamaliel, le maître de saint Paul, était un grand controversiste. Les auteurs de la Mishna furent des polymathes.
      La populace s’entretenait de religion chez les Juifs, comme nous voyons aujourd’hui en Suisse, à Genève, en Allemagne, en Angleterre, et surtout dans les Cévennes, les moindres habitants agiter la controverse. Il y a plus, des gens de la lie du peuple ont fondé des sectes : Fox en Angleterre, Muncer en Allemagne, les premiers réformés en France. Enfin, en faisant abstraction du grand courage de Mahomet, il n’était qu’un marchand de chameaux.
      Ajoutons à tous ces préliminaires que, du temps d’Hérode, on s’imagina que le monde était près de sa fin, comme nous l’avons déjà remarqué[4].
      Ce fut dans ces temps préparés par la divine Providence qu’il plut au Père éternel d’envoyer son Fils sur la terre : mystère adorable et incompréhensible auquel nous ne touchons pas.
      Nous disons seulement que dans ces circonstances, si Jésus prêcha une morale pure ; s’il annonça un prochain royaume des cieux pour la récompense des justes ; s’il eut des disciples attachés à sa personne et à ses vertus ; si ces vertus mêmes lui attirèrent les persécutions des prêtres ; si la calomnie le fit mourir d’une mort infâme, sa doctrine, constamment annoncée par ses disciples, dut faire un très-grand effet dans le monde. Je ne parle, encore une fois, qu’humainement : je laisse à part la foule des miracles et des prophéties. Je soutiens que le christianisme dut plus réussir par sa mort que s’il n’avait pas été persécuté. On s’étonne que ses disciples aient fait de nouveaux disciples ; je m’étonnerais bien davantage s’ils n’avaient pas attiré beaucoup de monde dans leur parti. Soixante et dix personnes convaincues de l’innocence de leur chef, de la pureté de ses mœurs et de la barbarie de ses juges, doivent soulever bien des cœurs sensibles.
      Le seul Saül Paul, devenu l’ennemi de Gamaliel, son maître (quelle qu’en ait été la raison), devait, humainement parlant, attirer mille hommages à Jésus, quand même Jésus n’aurait été qu’un homme de bien opprimé. Saint Paul était savant, éloquent, véhément, infatigable, instruit dans la langue grecque, secondé de zélateurs bien plus intéressés que lui à défendre la réputation de leur maître. Saint Luc était un Grec d’Alexandrie[5], homme de lettres puisqu’il était médecin.
      Le premier chapitre de saint Jean est d’une sublimité platonicienne qui dut plaire aux platoniciens d’Alexandrie. Et en effet il se forma bientôt dans cette ville une école fondée par Luc, ou par Marc (soit l’évangéliste, soit un autre), perpétuée par Athénagore, Panthène, Origène, Clément, tous savants, tous éloquents. Cette école une fois établie, il était impossible que le christianisme ne fît pas des progrès rapides.
      La Grèce, la Syrie, l’Égypte, étaient les théâtres de ces célèbres anciens mystères qui enchantaient les peuples. Les chrétiens eurent leurs mystères comme eux. On dut s’empresser à s’y faire initier, ne fût-ce d’abord que par curiosité ; et bientôt cette curiosité devint persuasion. L’idée de la fin du monde prochaine devait surtout engager les nouveaux disciples à mépriser les biens passagers de la terre, qui allaient périr avec eux. L’exemple des thérapeutes invitait à une vie solitaire et mortifiée : tout concourait donc puissamment à l’établissement de la religion chrétienne.
      Les divers troupeaux de cette grande société naissante ne pouvaient, à la vérité, s’accorder entre eux. Cinquante-quatre sociétés eurent cinquante-quatre Évangiles différents, tous secrets comme leurs mystères, tous inconnus aux Gentils, qui ne virent nos quatre Évangiles canoniques qu’au bout de deux cent cinquante années. Ces différents troupeaux, quoique divisés, reconnaissaient le même pasteur. Ébionites opposés à saint Paul ; nazaréens, disciples d’Hymeneos, d’AIexandros, d’Hermogènes ; carpocratiens, basilidiens, valentiniens, marcionites, sabelliens, gnostiques, montanistes ; cent sectes élevées les unes contre les autres : toutes, en se faisant des reproches mutuels, étaient cependant toutes unies en Jésus, invoquaient Jésus, voyaient en Jésus l’objet de leurs pensées et le prix de leurs travaux.
      L’empire romain, dans lequel se formèrent toutes ces sociétés, n’y fit pas d’abord attention. On ne les connut à Rome que sous le nom général de Juifs, auxquels le gouvernement ne prenait pas garde. Les Juifs avaient acquis par leur argent le droit de commercer. On en chassa de Rome quatre mille sous Tibère. Le peuple les accusa de l’incendie de Rome sous Néron, eux et les nouveaux Juifs demi-chrétiens.
      On les avait chassés encore sous Claude ; mais leur argent les fit toujours revenir. Ils furent méprisés et tranquilles. Les chrétiens de Rome furent moins nombreux que ceux de Grèce, d’Alexandrie et de Syrie. Les Romains n’eurent ni Pères de l’Église, ni hérésiarques dans les premiers siècles. Plus ils étaient éloignés du berceau du christianisme, moins on vit chez eux de docteurs et d’écrivains. L’Église était grecque, et tellement grecque, qu’il n’y eut pas un seul mystère, un seul rite, un seul dogme, qui ne fût exprimé en cette langue.
      Tous les chrétiens, soit grecs, soit syriens, soit romains, soit égyptiens, étaient partout regardés comme des demi-juifs. C’était encore une raison de plus pour ne pas communiquer leurs livres aux Gentils, pour rester unis entre eux et impénétrables. Leur secret était plus inviolablement gardé que celui des mystères d’Isis et de Cérès. Ils faisaient une république à part, un État dans l’État. Point de temples, point d’autels, nul sacrifice, aucune cérémonie publique. Ils élisaient leurs supérieurs secrets à la pluralité des voix. Ces supérieurs, sous le nom d’anciens, de prêtres, d’évêques, de diacres, ménageaient la bourse commune, avaient soin des malades, pacifiaient leurs querelles. C’était une honte, un crime parmi eux, de plaider devant les tribunaux, de s’enrôler dans la milice ; et pendant cent ans il n’y eut pas un chrétien dans les armées de l’empire.
      Ainsi retirés au milieu du monde, et inconnus même en se montrant, ils échappaient à la tyrannie des proconsuls et des préteurs, et vivaient libres dans le public esclavage.
      On ignore l’auteur du fameux livre intitulé Τῶν ἀποστόλων διαταγὰι, « les Constitutions apostoliques » ; de même qu’on ignore les auteurs des cinquante Évangiles non reçus, et des Actes de saint Pierre, et du Testament des douze patriarches, et de tant d’autres écrits des premiers chrétiens. Mais il est vraisemblable que ces Constitutions sont du iie siècle. Quoiqu’elles soient faussement attribuées aux apôtres, elles sont très-précieuses. On y voit quels étaient les devoirs d’un évêque élu par les chrétiens ; quel respect ils devaient avoir pour lui, quels tributs ils devaient lui payer.
      L’évêque ne pouvait avoir qu’une épouse qui eût bien soin de sa maison[6] : Μιᾶς ἄνδρα γεγενημένον γυναιϰὸς μονογάμου, ϰαλῶς τοῦ ἱδίου ὀίϰου προεστῶτα.
      On exhortait les chrétiens riches à adopter les enfants des pauvres. On faisait des collectes pour les veuves et les orphelins ; mais on ne recevait point l’argent des pécheurs, et nommément il n’était pas permis à un cabaretier de donner son offrande. Il est dit[7] qu’on les regardait comme des fripons. C’est pourquoi très-peu de cabaretiers étaient chrétiens. Cela même empêchait les chrétiens de fréquenter les tavernes, et les éloignait de toute société avec les Gentils.
      Les femmes, pouvant parvenir à la dignité de diaconesses, en étaient plus attachées à la confraternité chrétienne. On les consacrait ; l’évêque les oignait d’huile au front, comme on avait huilé autrefois les rois juifs. Que de raisons pour lier ensemble les chrétiens par des nœuds indissolubles !
      Les persécutions, qui ne furent jamais que passagères, ne pouvaient servir qu’à redoubler le zèle et à enflammer la ferveur ; de sorte que sous Dioclétien un tiers de l’empire se trouva chrétien.
      Voilà une petite partie des causes humaines qui contribuèrent au progrès du christianisme. Joignez-y les causes divines qui sont à elles comme l’infini est à l’unité, et vous ne pourrez être surpris que d’une seule chose, c’est que cette religion si vraie ne se soit pas étendue tout d’un coup dans les deux hémisphères, sans en excepter l’île la plus sauvage.
      Dieu lui-même étant descendu du ciel, étant mort pour racheter tous les hommes, pour extirper à jamais le péché sur la face de la terre, a cependant laissé la plus grande partie du genre humain en proie à l’erreur, au crime, et au diable. Cela paraît une fatale contradiction à nos faibles esprits ; mais ce n’est pas à nous d’interroger la Providence ; nous ne devons que nous anéantir devant elle. 
      SECTION II [8].

      Recherches historiques sur le christianisme.

      Plusieurs savants ont marqué leur surprise de ne trouver dans l’historien Josèphe aucune trace de Jésus-Christ : car tous les vrais savants conviennent aujourd’hui que le petit passage où il en est question dans son histoire est interpolé[9]. Le père de Flavius Josèphe avait dû cependant être un des témoins de tous les miracles de Jésus. Josèphe était de race sacerdotale, parent de la reine Mariamne, femme d’Hérode : il entre dans les plus grands détails sur toutes les actions de ce prince ; cependant il ne dit pas un mot ni de la vie ni de la mort de Jésus, et cet historien, qui ne dissimule aucune des cruautés d’Hérode, ne parle point du massacre de tous les enfants ordonné, par lui, en conséquence de la nouvelle à lui parvenue qu’il était né un roi des Juifs. Le calendrier grec compte quatorze mille enfants égorgés dans cette occasion.
      C’est de toutes les actions de tous les tyrans la plus horrible. Il n’y en a point d’exemple dans l’histoire du monde entier.
      Cependant le meilleur écrivain qu’aient jamais eu les Juifs, le seul estimé des Romains et des Grecs, ne fait nulle mention de cet événement aussi singulier qu’épouvantable. Il ne parle point de la nouvelle étoile qui avait paru en Orient après la naissance du Sauveur ; phénomène éclatant, qui ne devait pas échapper à la connaissance d’un historien aussi éclairé que l’était Josèphe. Il garde encore le silence sur les ténèbres qui couvrirent toute la terre, en plein midi, pendant trois heures, à la mort du Sauveur ; sur la grande quantité de tombeaux qui s’ouvrirent dans ce moment, et sur la foule des justes qui ressuscitèrent.
      Les savants ne cessent de témoigner leur surprise de voir qu’aucun historien romain n’a parlé de ces prodiges, arrivés sous l’empire de Tibère, sous les yeux d’un gouverneur romain, et d’une garnison romaine, qui devait avoir envoyé à l’empereur et au sénat un détail circonstancié du plus miraculeux événement dont les hommes aient jamais entendu parler. Rome elle-même devait avoir été plongée pendant trois heures dans d’épaisses ténèbres ; ce prodige devait avoir été marqué dans les fastes de Rome, et dans ceux de toutes les nations. Dieu n’a pas voulu que ces choses divines aient été écrites par des mains profanes.
      Les mêmes savants trouvent encore quelques difficultés dans l’histoire des Évangiles. Ils remarquent que dans saint Matthieu, Jésus-Christ dit aux scribes et aux pharisiens que tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre doit retomber sur eux, depuis le sang d’Abel le juste, jusqu’à Zacharie, fils de Barac, qu’ils ont tué entre le temple et l’autel.
      Il n’y a point, disent-ils, dans l’histoire des Hébreux, de Zacharie tué dans le temple avant la venue du Messie, ni de son temps ; mais on trouve dans l’histoire du siége de Jérusalem par Josèphe un Zacharie, fils de Barac, tué au milieu du temple par la faction des zélotes. C’est au chapitre xix du livre IV. De là ils soupçonnent que l’Évangile selon saint Matthieu a été écrit après la prise de Jérusalem par Titus. Mais tous les doutes et toutes les objections de cette espèce s’évanouissent, dès qu’on considère la différence infinie qui doit être entre les livres divinement inspirés, et les livres des hommes. Dieu voulut envelopper, d’un nuage aussi respectable qu’obscur, sa naissance, sa vie et sa mort. Ses voies sont en tout différentes des nôtres.
      Les savants se sont aussi fort tourmentés sur la différence des deux généalogies de Jésus-Christ. Saint Matthieu donne pour père à Joseph, Jacob ; à Jacob, Mathan ; à Mathan, Éléazar. Saint Luc au contraire dit que Joseph était fils d’Héli ; Héli, de Matat ; Matat, de Lévi ; Lévi, de Melchi, etc.[10] Ils ne veulent pas concilier les cinquante-six ancêtres que Luc donne à Jésus depuis Abraham, avec les quarante-deux ancêtres différents que Matthieu lui donne depuis le même Abraham. Et ils sont effarouchés que Matthieu, en parlant de quarante-deux générations, n’en rapporte pourtant que quarante et une.
      Ils forment encore des difficultés sur ce que Jésus n’est point fils de Joseph, mais de Marie. Ils élèvent aussi quelques doutes sur les miracles de notre Sauveur, en citant saint Augustin, saint Hilaire, et d’autres, qui ont donné aux récits de ces miracles un sens mystique, un sens allégorique : comme au figuier maudit et séché pour n’avoir pas porté de figues, quand ce n’était pas le temps des figues ; aux démons envoyés dans les corps des cochons, dans un pays où l’on ne nourrissait point de cochons ; à l’eau changée en vin sur la fin d’un repas où les convives étaient déjà échauffés. Mais toutes ces critiques des savants sont confondues par la foi, qui n’en devient que plus pure. Le but de cet article est uniquement de suivre le fil historique, et de donner une idée précise des faits sur lesquels personne ne dispute.
      Premièrement, Jésus naquit sous la loi mosaïque, il fut circoncis suivant cette loi, il en accomplit tous les préceptes, il en célébra toutes les fêtes, et il ne prêcha que la morale ; il ne révéla point le mystère de son incarnation ; il ne dit jamais aux Juifs quil était né d’une vierge ; il reçut la bénédiction de Jean dans l’eau du Jourdain, cérémonie à laquelle plusieurs Juifs se soumettaient, mais il ne baptisa jamais personne ; il ne parla point des sept sacrements, il n’institua point de hiérarchie ecclésiastique de son vivant. Il cacha à ses contemporains qu’il était fils de Dieu, éternellement engendré, consubstantiel à Dieu, et que le Saint-Esprit procédait du Père et du Fils. Il ne dit point que sa personne était composée de deux natures et de deux volontés ; il voulut que ces grands mystères fussent annoncés aux hommes dans la suite des temps, par ceux qui seraient éclairés des lumières du Saint-Esprit. Tant qu’il vécut, il ne s’écarta en rien de la loi de ses pères ; il ne montra aux hommes qu’un juste agréable à Dieu, persécuté par ses envieux, et condamné à la mort par des magistrats prévenus. Il voulut que sa sainte Église, établie par lui, fît tout le reste.
      Josèphe, au chapitre xii de son histoire, parle d’une secte de Juifs rigoristes, nouvellement établie par un nommé Juda galiléen. Ils méprisent, dit-il,les maux de la terre, etc.[11]
      Il faut voir dans quel état était alors la religion de l’empire romain. Les mystères et les expiations étaient accrédités dans presque toute la terre. Les empereurs, il est vrai, les grands et les philosophes n’avaient nulle foi à ces mystères ; mais le peuple, qui en fait de religion donne la loi aux grands, leur imposait la nécessité de se conformer en apparence à son culte. Il faut, pour l’enchaîner, paraître porter les mêmes chaînes que lui. Cicéron lui-même fut initié aux mystères d’Éleusine. La connaissance d’un seul Dieu était le principal dogme qu’on annonçait dans ces fêtes mystérieuses et magnifiques. Il faut avouer que les prières et les hymnes qui nous sont restés de ces mystères sont ce que le paganisme a de plus pieux et de plus admirable.
      Les chrétiens, qui n’adoraient aussi qu’un seul Dieu, eurent par là plus de facilité de convertir plusieurs Gentils. Quelques philosophes de la secte de Platon devinrent chrétiens. C’est pourquoi les Pères de l’Église des trois premiers siècles furent tous platoniciens.
      Le zèle inconsidéré de quelques-uns ne nuisit point aux vérités fondamentales. On a reproché à saint Justin, l’un des premiers Pères, d’avoir dit, dans son Commentaire sur Isaïe, que les saints jouiraient, dans un règne de mille ans sur la terre, de tous les biens sensuels. On lui a fait un crime d’avoir dit, dans son Apologie du Christianisme, que Dieu ayant fait la terre, en laissa le soin aux anges, lesquels étant devenus amoureux des femmes, leur firent des enfants qui sont les démons.
      On a condamné Lactance et d’autres Pères, pour avoir supposé des oracles de sibylles. Il prétendait que la sibylle Érythrée avait fait ces quatre vers grecs[12], dont voici l’explication littérale :
      Avec cinq pains et deux poissons
      Il nourrira cinq mille hommes au désert ;
      Et, en ramassant les morceaux qui resteront,
      Il en remplira douze paniers.
      On reprocha aussi aux premiers chrétiens la supposition de quelques vers acrostiches d’une ancienne sibylle, lesquels commençaient tous par les lettres initiales du nom de Jésus-Christ, chacune dans leur ordre[13]. On leur reprocha d’avoir forgé des lettres de Jésus-Christ au roi d’Édesse, dans le temps qu’il n’y avait point de roi à Édesse ; d’avoir forgé des lettres de Marie, des lettres de Sénèque à Paul, des lettres et des actes de Pilate, de faux évangiles, de faux miracles, et mille autres impostures.
      Nous avons encore l’histoire ou l’Évangile de la nativité et du mariage de la vierge Marie, où il est dit qu’on la mena au temple, âgée de trois ans[14], et qu’elle monta les degrés toute seule. Il y est rapporté qu’une colombe descendit du ciel pour avertir que c’était Joseph qui devait épouser Marie. Nous avons le protévangile de Jacques[15], frère de Jésus, du premier mariage de Joseph. Il y est dit que quand Marie fut enceinte en l’absence de son mari, et que son mari s’en plaignit, les prêtres firent boire de l’eau de jalousie à l’un et à l’autre, et que tous deux furent déclarés innocents.
      Nous avons l’Évangile de l’enfance[16] attribué à saint Thomas. Selon cet Évangile, Jésus, à l’âge de cinq ans, se divertissait avec des enfants de son âge à pétrir de la terre glaise, dont il formait de petits oiseaux ; on l’en reprit, et alors il donna la vie aux oiseaux, qui s’envolèrent. Une autre fois, un petit garçon l’ayant battu, il le fit mourir sur-le-champ. Nous avons encore en arabe un autre Évangile de l’enfance[17] qui est plus sérieux.
      Nous avons un Évangile de Nicodème[18]. Celui-là semble mériter une plus grande attention, parce qu’on y trouve les noms de ceux qui accusèrent Jésus devant Pilate : c’étaient les principaux de la synagogue, Anne, Caïphe, Summas, Datam, Gamaliel, Juda, Nephtalim. Il y a dans cette histoire des choses qui se concilient assez avec les Évangiles reçus, et d’autres qui ne se voient point ailleurs. On y lit que la femme guérie d’un flux de sang s’appelait Véronique. On y voit tout ce que Jésus fit dans les enfers quand il y descendit.
      Nous avons ensuite les deux lettres[19] qu’on suppose que Pilate écrivit à Tibère touchant le supplice de Jésus ; mais le mauvais latin dans lequel elles sont écrites découvre assez leur fausseté.
      On poussa le faux zèle jusqu’à faire courir plusieurs lettres de Jésus-Christ. On a conservé la lettre qu’on dit qu’il écrivit à Abgare, roi d’Édesse ; mais alors il n’y avait plus de roi d’Édesse.
      On fabriqua cinquante Évangiles qui furent ensuite déclarés apocryphes. Saint Luc[20] nous apprend lui-même que beaucoup de personnes en avaient composé. On a cru qu’il y en avait un nommé l’Évangile éternel, sur ce qu’il est dit dans l’Apocalypse, chap. XIV[21] : « J’ai vu un ange volant au milieu des cieux, et portant l’Évangile éternel. » Les cordeliers, abusant de ces paroles, auxiiie siècle, composèrent un Évangile éternel par lequel le règne du Saint-Esprit devait être substitué à celui de Jésus-Christ ; mais il ne parut jamais dans les premiers siècles de l’Église aucun livre sous ce titre.
      On supposa encore des lettres de la Vierge[22] écrites à saint Ignace le martyr, aux habitants de Messine, et à d’autres.
      Abdias, qui succéda immédiatement aux apôtres, fit leur histoire, dans laquelle il mêla des fables si absurdes que ces histoires ont été avec le temps entièrement décréditées ; mais elles eurent d’abord un grand cours. C’est Abdias qui rapporte le combat de saint Pierre avec Simon le Magicien. Il y avait en effet à Rome un mécanicien fort habile, nommé Simon, qui non-seulement faisait exécuter des vols sur les théâtres, comme on le fait aujourd’hui, mais qui lui-même renouvela le prodige attribué à Dédale. Il se fit des ailes, il vola, et il tomba comme Icare : c’est ce que rapportent Pline et Suétone.
      Abdias, qui était dans l’Asie, et qui écrivait en hébreu, prétend que saint Pierre et Simon se rencontrèrent à Rome du temps de Néron. Un jeune homme, proche parent de l’empereur, mourut ; toute la cour pria Simon de le ressusciter. Saint Pierre de son côté se présenta pour faire cette opération. Simon employa toutes les règles de son art ; il parut réussir, le mort remua la tête. « Ce n’est pas assez, cria saint Pierre, il faut que le mort parle ; que Simon s’éloigne du lit, et on verra si le jeune homme est en vie. » Simon s’éloigna, le mort ne remua plus, et Pierre lui rendit la vie d’un seul mot.
      Simon alla se plaindre à l’empereur qu’un misérable Galiléen s’avisait de faire de plus grands prodiges que lui. Pierre comparut avec Simon, et ce fut à qui l’emporterait dans son art. « Dis-moi ce que je pense, cria Simon à Pierre. — Que l’empereur, répondit Pierre, me donne un pain d’orge, et tu verras si je sais ce que tu as dans l’âme. » On lui donne un pain. Aussitôt Simon fait paraître deux grands dogues qui veulent le dévorer. Pierre leur jette le pain ; et tandis qu’ils le mangent : « Eh bien ! dit-il, ne savais-je pas ce que tu pensais ? tu voulais me faire dévorer par tes chiens. »
      Après cette première séance, on proposa à Simon et à Pierre le combat du vol, et ce fut à qui s’élèverait le plus haut dans l’air. Simon commença, saint Pierre fit le signe de la croix, et Simon se cassa les jambes. Ce conte était imité de celui qu’on trouve dans le Sepher toldos Jeschut, où il est dit que Jésus lui- même vola, et que Judas, qui en voulut faire autant, fut précipité.
      Néron, irrité que Pierre eût cassé les jambes à son favori Simon, fit crucifier Pierre la tête en bas ; et c’est de là que s’établit l’opinion du séjour de Pierre à Rome, de son supplice et de son sépulcre.
      C’est ce même Abdias qui établit encore la créance que saint Thomas alla prêcher le christianisme aux Grandes-Indes, chez le roi Gondafer, et qu’il y alla en qualité d’architecte.
      La quantité de livres de cette espèce, écrits dans les premiers siècles du christianisme, est prodigieuse. Saint Jérôme, et saint Augustin même, prétendent que les lettres de Sénèque et de saint Paul sont très-authentiques. Dans la première lettre, Sénèque souhaite que son frère Paul se porte bien :Bene te valere, frater, cupio. Paul ne parle pas tout à fait si bien latin que Sénèque. « J’ai reçu vos lettres hier, dit-il, avec joie ; litteras tuas hilaris accepi ;et j’y aurais répondu aussitôt si j’avais eu la présence du jeune homme que je vous aurais envoyé, si præsentiam juvenis habuissem. » Au reste, ces lettres, qu’on croirait devoir être instructives, ne sont que des compliments.
      Tant de mensonges forgés par des chrétiens mal instruits et faussement zélés ne portèrent point préjudice à la vérité du hristianisme, ils ne nuisirent point à son établissement ; au contraire, ils font voir que la société chrétienne augmentait tous les jours, et que chaque membre voulait servir à son accroissement.
      Les Actes des apôtres ne disent point que les apôtres fussent convenus d’un Symbole. Si effectivement ils avaient rédigé le Symbole, le Credo, tel que nous l’avons, saint Luc n’aurait pas omis dans son histoire ce fondement essentiel de la religion chrétienne ; la substance du Credo est éparse dans les Évangiles, mais les articles ne furent réunis que longtemps après.
      Notre Symbole, en un mot, est incontestablement la créance des apôtres, mais n’est pas une pièce écrite par eux. Rufin, prêtre d’Aquilée, est le premier qui en parle ; et une homélie attribuée à saint Augustin est le premier monument qui suppose la manière dont ce Credo fut fait. Pierre dit dans l’assemblée : Je crois en Dieu père tout-puissant ; André dit : et en Jésus-Christ ; Jacques ajoute : qui a été conçu du Saint-Esprit ; et ainsi du reste.
      Cette formule s’appelait symbolos en grec, en latin collatio. Il est seulement à remarquer que le grec porte : Je crois en Dieu père tout-puissant, faiseur du ciel et de la terre ; Ηιστεύω εἰς ἔνα θεὸν πατέρα παντοαράτορα, ποιητὴν οὐρανοῦ ϰαὶ γης : le latin traduit faiseur, formateur, par creatorem. Mais depuis, en traduisant le symbole du premier concile de Nicée, on mit factorem [23].
      Constantin convoqua, assembla dans Nicée, vis-à-vis de Constantinople, le premier concile œcuménique, auquel présida Ozius. On y décida la grande question qui agitait l’Église touchant la divinité de Jésus-Christ ; les uns se prévalaient de l’opinion d’Origène, qui dit au chapitre vi contre Celse : « Nous présentons nos prières à Dieu par Jésus, qui tient le milieu entre les natures créées et la nature incréée, qui nous apporte la grâce de son père, et présente nos prières au grand Dieu en qualité de notre pontife. » Ils s’appuyaient aussi sur plusieurs passages de saint Paul, dont on a rapporté quelques-uns. Ils se fondaient surtout sur ces paroles de Jésus-Christ[24] : « Mon père est plus grand que moi ; » et ils regardaient Jésus comme le premier-né de la création, comme la pure émanation de l’Être suprême, mais non pas précisément comme Dieu.
      Les autres, qui étaient orthodoxes, alléguaient des passages plus conformes à la divinité éternelle de Jésus, comme celui-ci[25] : « Mon père et moi, nous sommes la même chose ; » paroles que les adversaires interprétaient comme signifiant : « Mon père et moi, nous avons le même dessein, la même volonté ; je n’ai point d’autres désirs que ceux de mon père. » Alexandre, évêque d’Alexandrie, et, après lui, Athanase, étaient à la tête des orthodoxes ; et Eusèbe, évêque de Nicomédie, avec dix-sept autres évêques, le prêtre Arius, et plusieurs prêtres, étaient dans le parti opposé. La querelle fut d’abord envenimée, parce que saint Alexandre traita ses adversaires d’antéchrists.
      Enfin, après bien des disputes, le Saint-Esprit décida ainsi dans le concile, par la bouche de deux cent quatre-vingt-dix-neuf évêques contre dix-huit : « Jésus est fils unique de Dieu, engendré du Père, c’est-à-dire de la substance du Père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, consubstantiel au Père ; nous croyons aussi au Saint-Esprit, etc. » Ce fut la formule du concile. On voit par cet exemple combien les évêques l’emportaient sur les simples prêtres. Deux mille personnes du second ordre étaient de l’avis d’Arius, au rapport de deux patriarches d’Alexandrie, qui ont écrit la chronique d’Alexandrie en arabe. Arius fut exilé par Constantin ; mais Athanase le fut aussi bientôt après, et Arius fut rappelé à Constantinople. Alors saint Macaire pria Dieu si ardemment de faire mourir Arius avant que ce prêtre pût entrer dans la cathédrale que Dieu exauça sa prière. Arius mourut en allant à l’église, en 330. L’empereur Constantin finit sa vie en 337. Il mit son testament entre les mains d’un prêtre arien, et mourut entre les bras du chef des ariens Eusèbe, évêque de Nicomédie, ne s’étant fait baptiser qu’au lit de mort, et laissant l’Église triomphante, mais divisée.
      Les partisans d’Athanase et ceux d’Eusèbe se firent une guerre cruelle ; et ce qu’on appelle l’arianisme fut longtemps établi dans toutes les provinces de l’empire.
      Julien le philosophe, surnommé l’Apostat, voulut étouffer ces divisions, et ne put y parvenir.
      Le second concile général fut tenu à Constantinople, en 381. On y expliqua ce que le concile de Nicée n’avait pas jugé à propos de dire sur le Saint-Esprit ; et on ajouta à la formule de Nicée que « le Saint-Esprit est Seigneur vivifiant qui procède du Père, et qu’il est adoré et glorifié avec le Père et le Fils ». 
      Ce ne fut que vers le ixe siècle que l’Église latine statua par degrés que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils.
      En 431, le troisième concile général tenu à Éphèse décida que Marie était véritablement mère de Dieu, et que Jésus avait deux natures et une personne. Nestorius, évêque de Constantinople, qui voulait que la sainte Vierge fût appelée mère de Christ, fut déclaré Judas par le concile, et les deux natures furent encore confirmées par le concile de Chalcédoine.
      Je passerai légèrement sur les siècles suivants, qui sont assez connus. Malheureusement il n’y eut aucune de ces disputes qui ne causât des guerres, et l’Église fut toujours obligée de combattre. Dieu permit encore, pour exercer la patience des fidèles, que les Grecs et les Latins rompissent sans retour au ixesiècle ; il permit encore qu’en Occident il y eût vingt-neuf schismes sanglants pour la chaire de Rome.
      Cependant l’Église grecque presque tout entière, et toute l’Église d’Afrique, devinrent esclaves sous les Arabes, et ensuite sous les Turcs[26].
      S’il y a environ seize cents millions d’hommes sur la terre, comme quelques doctes le prétendent, la sainte Église romaine catholique universelle en possède à peu près soixante millions : ce qui fait plus de la vingt-sixième partie des habitants du monde connu[27].

      1. Aller Sous ce titre, une édition de 1825 a donné l’Avis à tous les Orientaux, que les éditeurs de Kehl avaient rangé parmi les facéties, et que j’ai mis dans les Mélanges,à sa date de 1767. (B.)
      2. Aller Ces deux articles Christianisme, tirés de deux ouvrages différents, sont imprimés ici suivant l’ordre chronologique. On y voit comment Voltaire s’enhardissait peu à peu à lever le voile dont il avait d’abord couvert ses opinions. (K.) On verra, au contraire de ce qui est dit dans cette note, que les deux sections de cet article ne sont pas dans l’ordre chronologique. (B.)
      3. Aller Cette première section composait tout l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
      4. Aller Voyez l’article Fin du monde. (Note de Voltaire.)
      5. Aller Le titre de l’évangile syriaque de saint Luc porte : Évangile de Luc l’évangéliste, qui évangélisa en grec dans Alexandrie la grande. On trouve encore ces mots dans les Constitutions apostoliques : Le second évêque d’Alexandrie fut Avilius institué par Luc. (Note de Voltaire.)
      6. Aller Livre II, chapitre ii.
      7. Aller Livre IV, chapitre vi.
      8. Aller Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)
      9. Aller Les chrétiens, par une de ces fraudes qu’on appelle pieuses, falsifièrent grossièrement un passage de Josèphe. Ils supposent à ce Juif si entêté de sa religion quatre lignes ridiculement interpolées ; et au haut de ce passage ils ajoutent : Il était le Christ. Quoi ! si Josèphe avait entendu parler de tant d’événements qui étonnent la nature, Josèphe n’en aurait dit que la valeur de quatre lignes dans l’histoire de son pays ! Quoi ! ce Juif obstiné aurait dit : Jésus était le Christ. Eh ! si tu l’avais cru Christ, tu aurais donc été chrétien. Quelle absurdité de faire parler Josèphe en chrétien ! Comment se trouve-t-il encore des théologiens assez imbéciles ou assez insolents pour essayer de justifier cette imposture des premiers chrétiens, reconnus pour fabricateurs d’impostures cent fois plus fortes ! (Note de Voltaire.) — Cette note a été ajoutée en 1769. (B.)
      10. Aller La fin de cet alinéa fut ajoutée en 1765. (C.)
      11. Aller Ici se trouvait, dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, un morceau que l’auteur a, en 1771, reproduit dans l’article Église de ses Questions sur l’Encyclopédie, avec des différences que j’indiquerai. En le supprimant ici, où il faisait double emploi, j’ai suivi l’avis des éditeurs de Kehl. (B.)
      12. Aller Voyez tome XVII, la note 1 de la page 314.
      13. Aller Dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, au lieu de ce qui suit, on lisait : « Les chrétiens célébrèrent d’abord leurs mystères dans des maisons retirées, dans des caves, pendant la nuit ; de là leur vint le titre de lucifugaces (selon Minutius Félix ) ; Philon les appelle gesséens. Leurs noms les plus communs, dans les quatre premiers siècles, chez les Gentils, étaient ceux de galiléens et de nazaréens ; mais celui de chrétiens a prévalu sur les autres.
        « Ni la hiérarchie, ni les usages, ne furent établis tout d’un coup ; les temps apostoliques furent différents des temps qui les suivirent. Saint Paul, dans sa première aux Corinthiens, nous apprend que les frères, soit circoncis, soit incirconcis, étant assemblés, quand plusieurs prophètes voulaient parler, il fallait qu’il n’y en eût que deux ou trois qui parlassent, et que si quoiqu’un, pendant ce temps-là, avait une révélation, le prophète qui avait pris la parole devait se taire.
        « C’est sur cet usage de l’Église primitive que se fondent encore aujourd’hui quelques communions chrétiennes qui tiennent des assemblées sans hiérarchie. Il était permis à tout le monde de parler dans l’église, excepté aux femmes : ce qui est aujourd’hui la sainte messe qui se célèbre au matin, etc. »
        Voyez la suite dans l’article Église, où Voltaire l’a reproduite en 1771, ainsi que quelques-unes des phrases ci-dessus.
        Ce qui, en 1764, était dans le Dictionnaire philosophique, vient jusqu’à ces mots de l’article Église : « Sitôt que ces chrétiens furent en liberté d’agir. »
        Immédiatement après ces mots on lisait alors : Constantin convoqua, etc. Voyez ci-après, page 173.
        Le texte de 1764 se retrouve encore dans l’édition de 1767 du Dictionnaire philosophique. Mais dans la septième édition, qui porte aussi le titre de la Raison par alphabet et la date de 1770, il fut remplacé par ce qu’on lit aujourd’hui. (B.)
      14. Aller Voyez dans les Mélanges, année 1769, la Collection d’anciens évangiles,paragraphe vi de l’Évangile de la naissance de Marie.
      15. Aller Voyez la Collection d’anciens évangiles, dans les Mélanges, année 1769.
      16. Aller Ibid.
      17. Aller Ibid.
      18. Aller Ibid.
      19. Aller Voyez la Collection d’anciens évangiles, dans les Mélanges, année 1769.
      20. Aller Saint Luc, I, 1.
      21. Aller Verset 6.
      22. Aller Voyez dans l’article Apocryphes, tome XVII, page 311.
      23. Aller L’édition de 1770 du Dictionnaire philosophique ou Raison par alphabet, contient ici un passage que l’auteur a, en 1771 , transporté au mot Église (Précis de l’histoire de l’Église chrétienne). C’est celui qui commence par ces mots : Le christianisme s’établit, et finit par ceux-ci : liberté d’agir. (B.)
      24. Aller Saint Jean, xiv, 28.
      25. Aller Saint Jean, x, 30.
      26. Aller Ici, dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, était le morceau que l’auteur a depuis transporté au mot Église jusqu’à ces mots, mais peu d’élus, après quoi l’article était terminé par l’alinéa qui le termine aussi aujourd’hui. (B.)
      27. Aller Voyez le Précis de l’histoire de l’Église chrétienne, au mot Église. (Note de Voltaire.)
      28. Éd. Garnier - Tome 18
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        CHRONOLOGIE [1].

        On dispute depuis longtemps sur l’ancienne chronologie, mais y en a-t-il une ?
        Il faudrait que chaque peuplade considérable eût possédé et conservé des registres authentiques bien attestés. Mais combien peu de peuplades savaient écrire ! et dans le petit nombre d’hommes qui cultivèrent cet art si rare, s’en est-il trouvé qui prissent la peine de marquer deux dates avec exactitude ?
        Nous avons, à la vérité, dans des temps très-récents, les observations célestes des Chinois et des Chaldéens. Elles ne remontent qu’environ deux mille ans plus ou moins avant notre ère vulgaire. Mais quand les premières annales se bornent à nous instruire qu’il y eut une éclipse sous un tel prince, c’est nous apprendre que ce prince existait, et non pas ce qu’il a fait.
        De plus, les Chinois comptent l’année de la mort d’un empereur tout entière, fût-il mort le premier jour de l’an ; et son successeur date l’année suivante du nom de son prédécesseur. On ne peut montrer plus de respect pour ses ancêtres ; mais on ne peut supputer le temps d’une manière plus fautive en comparaison de nos nations modernes.
        Ajoutez que les Chinois ne commencent leur cycle sexagénaire, dans lequel ils ont mis de l’ordre, qu’à l’empereur Hiao, deux mille trois cent cinquante-sept ans avant notre ère vulgaire. Tout le temps qui précède cette époque est d’une obscurité profonde.
        Les hommes se sont toujours contentés de l’à-peu-près en tout genre. Par exemple, avant les horloges on ne savait qu’à peu près les heures du jour et de la nuit. Si on bâtissait, les pierres n’étaient qu’à peu près taillées, les bois à peu près équarris, les membres des statues à peu près dégrossis : on ne connaissait qu’à peu près ses plus proches voisins ; et malgré la perfection où nous avons tout porté, c’est ainsi qu’on en use encore dans la plus grande partie de la terre.
        Ne nous étonnons donc pas s’il n’y a nulle part de vraie chronologie ancienne. Ce que nous avons des Chinois est beaucoup, si vous le comparez aux autres nations.
        Nous n’avons rien des Indiens ni des Perses, presque rien des anciens Égyptiens, Tous nos systèmes inventés sur l’histoire de ces peuples se contredisent autant que nos systèmes métaphysiques.
        Les olympiades des Grecs ne commencent que sept cent vingt-huit ans avant notre manière de compter. On voit seulement vers ce temps-là quelques flambeaux dans la nuit, comme l’ère de Nabonassar, la guerre de Lacédémone et de Messène ; encore dispute-t-on sur ces époques.
        Tite-Live n’a garde de dire en quelle année Romulus commença son prétendu règne. Les Romains, qui savaient combien cette époque est incertaine, se seraient moqués de lui s’il eût voulu la fixer.
        Il est prouvé que les deux cent quarante ans qu’on attribue aux sept premiers rois de Rome sont le calcul le plus faux.
        Les quatre premiers siècles de Rome sont absolument dénués de chronologie.
        Si quatre siècles de l’empire le plus mémorable de la terre ne forment qu’un amas indigeste d’événements mêlés de fables, sans presque aucune date, que sera-ce de petites nations resserrées dans un coin de terre, qui n’ont jamais fait aucune figure dans le monde, malgré tous leurs efforts pour remplacer en charlataneries et en prodiges ce qui leur manquait en puissance et en culture des arts ?
        DE LA VANITÉ DES SYSTÈMES, SURTOUT EN CHRONOLOGIE.
        M. l’abbé de Condillac rendit un très-grand service à l’esprit humain, quand il fit voir le faux de tous les systèmes. Si on peut espérer de rencontrer un jour un chemin vers la vérité, ce n’est qu’après avoir bien reconnu tous ceux qui mènent à l’erreur. C’est du moins une consolation d’être tranquille, de ne plus chercher, quand on voit que tant de savants ont cherché en vain.
        La chronologie est un amas de vessies remplies de vent. Tous ceux qui ont cru y marcher sur un terrain solide sont tombés. Nous avons aujourd’hui quatre-vingts systèmes, dont il n’y en a pas un de vrai.
        Les Babyloniens disaient : « Nous comptons quatre cent soixante et treize mille années d’observations célestes. » Vient un Parisien qui leur dit : « Votre compte est juste ; vos années étaient d’un jour solaire ; elles reviennent à douze cent quatre-vingt-dix-sept des nôtres, depuis Atlas, roi d’Afrique, grand astronome, jusqu’à l’arrivée d’Alexandre à Babylone. »
        Mais jamais, quoi qu’en dise notre Parisien, aucun peuple n’a pris un jour pour un an ; et le peuple de Babylone encore moins que personne. Il fallait seulement que ce nouveau venu de Paris dît aux Chaldéens : « Vous êtes des exagérateurs, et nos ancêtres des ignorants ; les nations sont sujettes à trop de révolutions pour conserver des quatre mille sept cent trente-six siècles de calculs astronomiques. Et quant au roi des Maures Atlas, personne ne sait en quel temps il a vécu. Pythagore avait autant de raison de prétendre avoir été coq, que vous de vous vanter de tant d’observations[2]. » 
        Le grand ridicule de toutes ces chronologies fantastiques est d’arranger toutes les époques de la vie d’un homme, sans savoir si cet homme a existé.
        Lenglet répète après quelques autres, dans sa Compilation chronologique de l’histoire universelle, que précisément dans le temps d’Abraham, six ans après la mort de Sara, très-peu connue des Grecs, Jupiter, âgé de soixante et deux ans, commença à régner en Thessalie ; que son règne fut de soixante ans ; qu’il épousa sa sœur Junon ; qu’il fut obligé de céder les côtes maritimes à son frère Neptune ; que les Titans lui firent la guerre. Mais y a-t-il eu un Jupiter ? C’était par là qu’il fallait commencer.

        1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
        2. Aller Plusieurs savants ont imaginé que ces prétendues époques chronologiques n’étaient que des périodes astronomiques imaginées pour comparer entre elles les révolutions des planètes et celle des étoiles fixes. Ces périodes, dont les prêtres astronomes et philosophes avaient seuls le secret, étant venues à la connaissance du peuple et des étrangers, on les prit pour des époques réelles, et on y arrangea des événements miraculeux, des dynasties de rois qui régnaient chacun des milliers d’années, etc., etc. ; cette opinion assez probable est la seule idée raisonnable qu’on ait eue sur cette question. (K.)
        3. Éd. Garnier - Tome 18
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          CICÉRON [1].

          C’est dans le temps de la décadence des beaux-arts en France, c’est dans le siècle des paradoxes et dans l’avilissement de la littérature et de la philosophie persécutée, qu’on veut flétrir Cicéron ; et quel est l’homme qui essaye de déshonorer sa mémoire ? c’est un de ses disciples ; c’est un homme qui prête, comme lui, son ministère à la défense des accusés ; c’est un avocat qui a étudié l’éloquence chez ce grand maître ; c’est un citoyen qui paraît animé comme Cicéron même de l’amour du bien public[2].
          Dans un livre intitulé Canaux navigables [3], livre rempli de vues patriotiques et grandes plus que praticables, on est bien étonné de lire cette philippique contre Cicéron, qui n’a jamais fait creuser de canaux :
          « Le trait le plus glorieux de l’histoire de Cicéron, c’est la ruine de la conjuration de Catilina ; mais, à le bien prendre, elle ne fit du bruit à Rome qu’autant qu’il affecta d’y mettre de l’importance. Le danger existait dans ses discours bien plus que dans la chose. C’était une entreprise d’hommes ivres qu’il était facile de déconcerter. Ni le chef ni les complices n’avaient pris la moindre mesure pour assurer le succès de leur crime. Il n’y eut d’étonnant dans cette étrange affaire que l’appareil dont le consul chargea toutes ses démarches, et la facilité avec laquelle on lui laissa sacrifier à son amour-propre tant de rejetons des plus illustres familles.
          « D’ailleurs, la vie de Cicéron est pleine de traits honteux ; son éloquence était vénale autant que son âme était pusillanime. Si ce n’était pas l’intérêt qui dirigeait sa langue, c’était la frayeur ou l’espérance. Le désir de se faire des appuis le portait à la tribune pour y défendre sans pudeur des hommes plus déshonorés, plus dangereux cent fois que Catilina. Parmi ses clients, on ne voit presque que des scélérats ; et par un trait singulier de la justice divine, il reçut enfin la mort des mains d’un de ces misérables que son art avait dérobés aux rigueurs de la justice humaine. »
          À le bien prendre, la conjuration de Catilina fit à Rome plus que du bruit ;elle la plongea dans le plus grand trouble et dans le plus grand danger. Elle ne fut terminée que par une bataille si sanglante qu’il n’est aucun exemple d’un pareil carnage, et peu d’un courage aussi intrépide. Tous les soldats de Catilina, après avoir tué la moitié de l’armée de Petreius, furent tués jusqu’au dernier ; Catilina périt percé de coups sur un monceau de morts, et tous furent trouvés le visage tourné contre l’ennemi. Ce n’était pas là une entreprise si facile à déconcerter ; César la favorisait ; elle apprit à César à conspirer un jour plus heureusement contre sa patrie.
          « Cicéron défendait sans pudeur des hommes plus déshonorés, plus dangereux cent fois que Catilina. »
          Est-ce quand il défendait dans la tribune la Sicile contre Verrès, et la république romaine contre Antoine ? est-ce quand il réveillait la clémence de César en faveur de Ligarius et du roi Déjotare ? ou lorsqu’il obtenait le droit de cité pour le poète Archias ? ou lorsque, dans sa belle oraison pour la loi Manilia, il emportait tous les suffrages des Romains en faveur du grand Pompée ?
          Il plaida pour Milon, meurtrier de Clodius ; mais Clodius avait mérité sa fin tragique par ses fureurs. Clodius avait trempé dans la conjuration de Catilina ; Clodius était son plus mortel ennemi ; il avait soulevé Rome contre lui, et l’avait puni d’avoir sauvé Rome ; Milon était son ami.
          Quoi ! c’est de nos jours qu’on ose dire que Dieu punit Cicéron d’avoir plaidé pour un tribun militaire nommé Popilius Lena, et que la vengeance céleste le fit assassiner par ce Popilius Lena même ! Personne ne sait si Popilius Lena était coupable ou non du crime dont Cicéron le justifia quand il le défendit ; mais tous les hommes savent que ce monstre fut coupable de la plus horrible ingratitude, de la plus infâme avarice et de la plus détestable barbarie, en assassinant son bienfaiteur pour gagner l’argent de trois monstres comme lui. Il était réservé à notre siècle de vouloir faire regarder l’assassinat de Cicéron comme un acte de la justice divine. Les triumvirs ne l’auraient pas osé. Tous les siècles jusqu’ici ont détesté et pleuré sa mort.
          On reproche à Cicéron de s’être vanté trop souvent d’avoir sauvé Rome, et d’avoir trop aimé la gloire. Mais ses ennemis voulaient flétrir cette gloire. Une faction tyrannique le condamnait à l’exil, et abattait sa maison, parce qu’il avait préservé toutes les maisons de Rome de l’incendie que Catilina leur préparait. Il vous est permis, c’est même un devoir de vanter vos services quand on les méconnaît, et surtout quand on vous en fait un crime.
          On admire encore Scipion de n’avoir répondu à ses accusateurs que par ces mots : « C’est à pareil jour que j’ai vaincu Annibal ; allons rendre grâce aux dieux. » Il fut suivi par tout le peuple au Capitole, et nos cœurs l’y suivent encore en lisant ce trait d’histoire ; quoique après tout il eût mieux valu rendre ses comptes que se tirer d’affaire par un bon mot.
          Cicéron fut admiré de même par le peuple romain le jour qu’à l’expiration de son consulat, étant obligé de faire les serments ordinaires, et se préparant à haranguer le peuple selon la coutume, il en fut empêché par le tribun Métellus, qui voulait l’outrager. Cicéron avait commencé par ces mots : Je jure ; le tribun l’interrompit, et déclara qu’il ne lui permettrait pas de haranguer. Il s’éleva un grand murmure. Cicéron s’arrêta un moment, et, renforçant sa voix noble et sonore, il dit pour toute harangue : « Je jure que j’ai sauvé la patrie. » L’assemblée, enchantée, s’écria: « Nous jurons qu’il a dit la vérité. » Ce moment fut le plus beau de sa vie. Voilà comme il faut aimer la gloire.
          Je ne sais où j’ai lu autrefois ces vers ignorés :
          Romains, j’aime la gloire et ne veux point m’en taire ;
          Des travaux des humains c’est le digne salaire :
          Ce n’est qu’en vous servant qu’il la faut acheter ;
          Qui n’ose la vouloir n’ose la mériter[4].
          Peut-on mépriser Cicéron si on considère sa conduite dans son gouvernement de la Cilicie, qui était alors une des plus importantes provinces de l’empire romain, en ce qu’elle confinait à la Syrie et à l’empire des Parthes ? Laodicée, l’une des plus belles villes d’Orient, en était la capitale : cette province était aussi florissante qu’elle est dégradée aujourd’hui sous le gouvernement des Turcs, qui n’ont jamais eu de Cicéron.
          Il commence par protéger le roi de Cappadoce Ariobarzane, et il refuse les présents que ce roi veut lui faire. Les Parthes viennent attaquer en pleine paix Antioche ; Cicéron y vole, il atteint les Parthes après des marches forcées par le mont Taurus ; il les fait fuir, il les poursuit dans leur retraite ; Orzace[5] leur général est tué avec une partie de son armée.
          De là il court à Pendenissum, capitale d’un pays allié des Parthes : il la prend ; cette province est soumise. Il tourne aussitôt contre les peuples appelés Tiburaniens : il les défait, et ses troupes lui défèrent le titre d’empereur, qu’il garda toute sa vie. Il aurait obtenu à Rome les honneurs du triomphe sans Caton, qui s’y opposa, et qui obligea le sénat à ne décerner que des réjouissances publiques et des remerciements aux dieux, lorsque c’était à Cicéron qu’on devait en faire.
          Si on se représente l’équité, le désintéressement de Cicéron dans son gouvernement, son activité, son affabilité, deux vertus si rarement compatibles, les bienfaits dont il combla les peuples dont il était le souverain absolu, il faudra être bien difficile pour ne pas accorder son estime à un tel homme.
          Si vous faites réflexion que c’est là ce même Romain qui le premier introduisit la philosophie dans Rome, que ses Tusculanes et son livre de la Nature des dieux sont les deux plus beaux ouvrages qu’ait jamais écrits la sagesse qui n’est qu’humaine, et que son Traité des Offices est le plus utile que nous ayons en morale, il sera encore plus malaisé de mépriser Cicéron. Plaignons ceux qui ne le lisent pas, plaignons encore plus ceux qui ne lui rendent pas justice.
          Opposons au détracteur français les vers de l’Espagnol Martial,
          dans son épigramme contre Antoine (l. V, épig. 69) :
          Quid prosunt sacræ pretiosa silentia linguæ ?
          Incipient omnes pro Cicerone loqui.
          Ta prodigue fureur acheta son silence,
          Mais l’univers entier parle à jamais pour lui.
          [6] Voyez surtout ce que dit Juvénal (sat. viii, 244) :
          Roma patrem patriæ Ciceronem libera dixit.

          1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
          2. Aller M. Linguet. Cette satire de Cicéron est l’effet de ce secret penchant qui porte un grand nombre d’écrivains à combattre, non les préjugés populaires, mais les opinions des hommes éclairés. Ils semblent dire comme César : J’aimerais mieux être le premier dans une bicoque que le second dans Rome. Pour acquérir quelque gloire en suivant les traces des hommes éclairés, il faut ajouter des vérités nouvelles à celles qu’ils ont établies ; il faut saisir ce qui leur est échappé, voir mieux et plus loin qu’eux. Il faut être né avec du génie, le cultiver par des études assidues, se livrer à des travaux opiniâtres, et savoir enfin attendre la réputation. Au contraire, en combattant leurs opinions, on est sûr d’acquérir à meilleur marché une gloire plus prompte et plus brillante ; et si on aime mieux compter les suffrages que de les peser, il n’y a point à balancer entre ces deux partis. (K.)
          3. Aller Canaux navigables pour la Picardie et toute la France, par Simon-Nicolas-Henri Linguet. Paris, 1769, in-8°.
          4. Aller Rome sauvée, acte V, scène ii. Ces vers sont si peu ignorés, que tout Français qui a l’esprit cultivé les sait par cœur. Voltaire a corrigé ainsi le troisième vers dans les dernières éditions de la pièce :
            Sénat, en vous servant il la faut acheter. (K.)
          5. Aller L’Art de vérifier les dates (avant J.-C.) écrit aussi Orsace : cependant on lit Osacesdans Cicéron lui-même (Lettres à Atticus, v, 20) et dans d’autres auteurs.(B.)
          6. Aller Addition de 1774. (B.)
          7. Cramer, 1769 (Tome 1, pp. 198-203).
            Circoncision  ►
            Ciel (le) des Anciens

            LE CIEL DES ANCIENS.[modifier]

            Si un ver à soye donnait le nom de Ciel au petit duvet qui entoure sa coque, il raisonnerait aussi bien que firent tous les anciens, en donnant le nom de Ciel à l’atmosphère, qui est, comme dit très-bien M. de Fontenelle dans ses mondes, le duvet de notre coque.
            Les vapeurs qui sortent de nos mers & de notre terre, & qui forment les nuages, les météores & les tonnerres, furent pris d’abord pour la demeure des dieux. Les dieux descendent toûjours dans des nuages d’or chez Homère ; c’est de là que les peintres les peignent encor aujourd’hui assis sur une nuée ; mais comme il était bien juste que le maître des dieux fût plus à son aise que les autres, on lui donna un aigle pour le porter, parce que l’aigle vole plus haut que les autres oiseaux.
            Les anciens Grecs voyant que les maîtres des villes demeuraient dans des citadelles, au haut de quelque montagne, jugèrent que les dieux pouvaient avoir une citadelle aussi, & la placèrent en Thessalie sur le mont Olimpe, dont le sommet est quelquefois caché dans les nuës, de sorte que leur palais était de plain-pied à leur ciel.
            Les étoiles & les planètes qui semblent attachées à la voûte bleüe de notre atmosphère, devinrent ensuite les demeures des dieux ; sept d’entr’eux eurent chacun leur planète, les autres logèrent où ils purent ; le conseil général des dieux se tenait dans une grande salle, à laquelle on allait par la voye lactée ; car il fallait bien que les dieux eussent une salle en l’air, puisque les hommes avaient des hôtels-de-ville sur la terre.
            Quand les titans, espèce d’animaux entre les dieux & les hommes, déclarèrent une guerre assez juste à ces dieux-là, pour réclamer une partie de leur héritage du côté paternel, étant fils du ciel & de la terre, ils ne mirent que deux ou trois montagnes les unes sur les autres, comptant que c’en était bien assez pour se rendre maîtres du ciel, & du château de l’Olympe.
            Neve foret terris securior arduus aether,
            Affectasse ferunt regnum coeleste gigantes,
            Altaque congestos struxisse ad sidera montes.
            Cette physique d’enfans & de vieilles, était prodigieusement ancienne ; cependant il est très sûr que les Caldéens avaient des idées aussi saines que nous de ce qu’on appelle le Ciel ; ils plaçaient le soleil au centre de notre monde planétaire, à-peu-près à la distance de notre globe que nous avons reconnüe ; ils faisaient tourner la terre, & toutes les planètes autour de cet astre ; c’est ce que nous apprend Aristarque de Samos : c’est le véritable systême du monde que Copernic a renouvelé depuis ; mais les philosophes gardaient le secret pour eux, afin d’être plus respectés des rois & du peuple, ou plutôt pour n’être pas persécutés.
            Le langage de l’erreur est si familier aux hommes, que nous appelons encor nos vapeurs, & l’espace de la terre à la lune, du nom de Ciel ; nous disons, monter au ciel, comme nous disons que le soleil tourne, quoiqu’on sache bien qu’il ne tourne pas ; nous sommes probablement le ciel pour les habitans de la lune, & chaque planète place son ciel dans la planète voisine.
            Si on avait demandé à Homère dans quel ciel était allée l’ame de Sarpedon, & où était celle d’Hercule, Homère eût été bien embarrassé, il eût répondu par des vers harmonieux.
            Quelle sûreté avait-on que l’ame aërienne d’Hercule se fût trouvée plus à son aise dans Vénus, dans Saturne, que sur notre globe ? Aurait-elle été dans le soleil ? la place ne paraît pas tenable dans cette fournaise. Enfin, qu’entendaient les anciens par le ciel ? ils n’en savaient rien, ils criaient toûjours le ciel & la terre ; c’est comme si on criait l’infini & un atome. Il n’y a point, à proprement parler, de ciel, il y a une quantité prodigieuse de globes qui roulent dans l’espace vide, & notre globe roule comme les autres.
            Les anciens croyaient qu’aller dans les cieux c’était monter ; mais on ne monte point d’un globe à un autre ; les globes célestes sont tantôt au-dessus de notre horizon, tantôt au-dessous. Ainsi, supposons que Vénus étant venue à Paphos, retournât dans sa planète quand cette planète était couchée, la déesse Vénus ne montait point alors par rapport à notre horizon ; elle descendait, & on devait dire en ce cas descendre au ciel. Mais les anciens n’y entendaient pas tant de finesse ; ils avaient des notions vagues, incertaines, contradictoires sur tout ce qui tenait à la physique. On a fait des volumes immenses pour savoir ce qu’ils pensaient sur bien des questions de cette sorte. Quatre mots auraient suffi, ils ne pensaient pas.
            Il faut toûjours en excepter un petit nombre de sages, mais ils sont venus tard ; peu ont expliqué leurs pensées, & quand ils l’ont fait, les charlatans de la terre les ont envoyés au ciel par le plus court chemin.
            Un écrivain qu’on nomme, je crois, Pluche, a prétendu faire de Moïse un grand physicien ; un autre avait auparavant concilié Moïse avec Descartes, & avait imprimé le Cartesius mozaizans ; selon lui, Moïse avait inventé le premier les tourbillons & la matière subtile ; mais on sait assez que Dieu qui fit de Moïse un grand législateur, un grand prophète, ne voulut point du tout en faire un professeur de physique ; il instruisit les Juifs de leur devoir, & ne leur enseigna pas un mot de philosophie. Calmet qui a beaucoup compilé & qui n’a raisonné jamais, parle du systême des Hébreux ; mais ce peuple grossier était bien loin d’avoir un systême ; il n’avait pas même d’école de géométrie, le nom leur en était inconnu ; leur seule science était le métier de courtier & l’usure.
            On trouve dans leurs livres quelques idées louches, incohérentes, & dignes en tout d’un peuple barbare sur la structure du ciel. Leur premier ciel était l’air, le second le firmament, où étaient attachées les étoiles ; ce firmament était solide & de glace, & portait les eaux supérieures, qui s’échappèrent de ce réservoir par des portes, des écluses, des cataractes, au tems du déluge.
            Au-dessus de ce firmament ou de ces eaux supérieures, était le troisième ciel ou l’empyrée, où St. Paul fut ravi. Le firmament était une espèce de demi-voûte, qui embrassait la terre. Le soleil ne faisait point le tour d’un globe qu’ils ne connaissaient pas. Quand il était parvenu à l’occident, il revenait à l’orient par un chemin inconnu ; & si on ne le voyait pas, c’était comme le dit le baron de Feneste, parce qu’il revenait de nuit.
            Encore les Hébreux avaient-ils pris ces rêveries des autres peuples. La plupart des nations, excepté l’école des Caldéens, regardaient le ciel comme solide ; la terre fixe & immobile, était plus longue d’orient en occident que du midi au nord d’un grand tiers ; de là viennent ces expressions de longitude & de latitude que nous avons adoptées. On voit que dans cette opinion il était impossible qu’il y eût des antipodes. Aussi Saint Augustin traite l’idée des antipodes d’absurdité, & Lactance dit expressément, Y a-t-il des gens assez fous pour croire qu’il y ait des hommes dont la tête soit plus basse que les pieds ? &c.
            St. Chrysostome s’écrie dans sa quatorzième homélie, Où sont ceux qui prétendent que les cieux sont mobiles, & que leur forme est circulaire ?
            Lactance dit encor au Liv. III de ses institutions, Je pourrais vous prouver par beaucoup d’arguments qu’il est impossible que le ciel entoure la terre.
            L’auteur du Spectacle de la nature pourra dire à M. le chevalier tant qu’il voudra, que Lactance & St. Chrysostome étaient de grands philosophes, on lui répondra qu’ils étaient de grands saints, & qu’il n’est point du tout nécessaire pour être un saint, d’être un bon astronome. On croira qu’ils sont au ciel, mais on avouera qu’on ne sait pas dans quelle partie du ciel précisément.
          8. Éd. Garnier - Tome 18
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            CIEL DES ANCIENS [1].

            Si un ver à soie donnait le nom de ciel au petit duvet qui entoure sa coque, il raisonnerait aussi bien que firent tous les anciens, en donnant le nom de cielà l’atmosphère, qui est, comme dit très-bien M. de Fontenelle dans sesMondes, le duvet de notre coque.
            Les vapeurs qui sortent de nos mers et de notre terre, et qui forment les nuages, les météores et les tonnerres, furent pris d’abord pour la demeure des dieux. Les dieux descendent toujours dans des nuages d’or chez Homère ; c’est de là que les peintres les peignent encore aujourd’hui assis sur une nuée. Comment est-on assis sur l’eau ? Il était bien juste que le maître des dieux fût plus à son aise que les autres : on lui donna un aigle pour le porter, parce que l’aigle vole plus haut que les autres oiseaux.
            Les anciens Grecs, voyant que les maîtres des villes demeuraient dans des citadelles, au haut de quelque montagne, jugèrent que les dieux pouvaient avoir une citadelle aussi, et la placèrent en Thessalie sur le mont Olympe, dont le sommet est quelquefois caché dans les nues ; de sorte que leur palais était de plain-pied à leur ciel.
            Les étoiles et les planètes, qui semblent attachées à la voûte bleue de notre atmosphère, devinrent ensuite les demeures des dieux ; sept d’entre eux eurent chacun leur planète, les autres logèrent où ils purent : le conseil général des dieux se tenait dans une grande salle à laquelle on allait par la voie lactée ; car il fallait bien que les dieux eussent une salle en l’air, puisque les hommes avaient des hôtels de ville sur la terre.
            Quand les Titans, espèce d’animaux entre les dieux et les hommes, déclarèrent une guerre assez juste à ces dieux-là pour réclamer une partie de leur héritage du côté paternel, étant fils du Ciel et de la Terre, ils ne mirent que deux ou trois montagnes les unes sur les autres, comptant que c’en était bien assez pour se rendre maîtres du ciel et du château de l’Olympe.
            Neve foret lerris securior arduus æther,
            Affectasse ferunt regnum cœleste gigantes,
            Altaque congestos struxisse ad sidera montes.
            (Ovid., Met., 1, 151-153.)
            On attaqua le ciel aussi bien que la terre[2] ;
            Les géants chez les dieux osant porter la guerre,
            Entassèrent des monts jusqu’aux astres des nuits.
            Il y a pourtant des six cents millions de lieues de ces astres-là, et beaucoup plus loin encore, de plusieurs étoiles au mont Olympe. Virgile (égl. v, 57) ne fait point de difficulté de dire :
            Sub pedibusque videt nubes et sidera Daphnis.
            Daphnis voit sous ses pieds les astres et les nues.
            Mais où donc était Daphnis ?
            À l’Opéra, et dans des ouvrages plus sérieux, on fait descendre des dieux au milieu des vents, des nuages et du tonnerre, c’est-à-dire qu’on promène Dieu dans les vapeurs de notre petit globe. Ces idées sont si proportionnées à notre faiblesse qu’elles nous paraissent grandes.
            Cette physique d’enfants et de vieilles était prodigieusement ancienne : cependant on croit que les Chaldéens avaient des idées presque aussi saines que nous de ce qu’on appelle le ciel ; ils plaçaient le soleil au centre de notre monde planétaire, à peu près à la distance de notre globe que nous avons reconnue ; ils faisaient tourner la terre et quelques planètes autour de cet astre : c’est ce que nous apprend Aristarque de Samos ; c’est à peu près le système du monde que Copernic a perfectionné depuis ; mais les philosophes gardaient le secret pour eux, afin d’être plus respectés des rois et du peuple, ou plutôt pour n’être pas persécutés.
            Le langage de l’erreur est si familier aux hommes que nous appelons encore nos vapeurs, et l’espace de la terre à la lune, du nom de ciel ; nous disons monter au ciel, comme nous disons que le soleil tourne, quoiqu’on sache bien qu’il ne tourne pas. Nous sommes probablement le ciel pour les habitants de la lune, et chaque planète place son ciel dans la planète voisine.
            Si on avait demandé à Homère dans quel ciel était allée l’âme de Sarpédon, et où était celle d’Hercule, Homère eût été bien embarrassé : il eût répondu par des vers harmonieux.
            Quelle sûreté avait-on que l’âme aérienne d’Hercule se fût trouvée plus à son aise dans Vénus, dans Saturne, que sur notre globe ? Aurait-elle été dans le soleil ? la place ne paraît pas tenable dans cette fournaise. Enfin, qu’entendaient les anciens par le ciel ? ils n’en savaient rien ; ils criaient toujours le ciel et la terre ; c’est comme si l’on criait l’infini et un atome. Il n’y a point, à proprement parler, de ciel ; il y a une quantité prodigieuse de globes qui roulent dans l’espace vide, et notre globe roule comme les autres.
            Les anciens croyaient qu’aller dans les cieux c’était monter ; mais on ne monte point d’un globe à un autre ; les globes célestes sont tantôt au-dessus de notre horizon, tantôt au-dessous. Ainsi, supposons que Vénus, étant venue à Paphos, retournât dans sa planète quand cette planète était couchée, la déesse Vénus ne montait point alors par rapport à notre horizon : elle descendait, et on devait dire en ce cas descendre au ciel. Mais les anciens n’y entendaient pas tant de finesse ; ils avaient des notions vagues, incertaines, contradictoires, sur tout ce qui tenait à la physique. On a fait des volumes immenses pour savoir ce qu’ils pensaient sur bien des questions de cette sorte. Quatre mots auraient suffi : Ils ne pensaient pas. Il faut toujours en excepter un petit nombre de sages, mais ils sont venus tard ; peu ont expliqué leurspensées, et quand ils l’ont fait, les charlatans de la terre les ont envoyés au ciel par le plus court chemin.
            Un écrivain, qu’on nomme, je crois, Pluche, a prétendu faire de Moïse un grand physicien ; un autre avait auparavant concilié Moïse avec Descartes, et avait imprimé le Cartesius mosaïzans [3] ; selon lui. Moïse avait inventé le premier les tourbillons et la matière subtile ; mais on sait assez que Dieu, qui fit de Moïse un grand législateur, un grand prophète, ne voulut point du tout en faire un professeur de physique ; il instruisit les Juifs de leur devoir, et ne leur enseigna pas un mot de philosophie. Calmet, qui a beaucoup compilé, et qui n’a raisonné jamais, parle du système des Hébreux ; mais ce peuple grossier était bien loin d’avoir un système ; il n’avait pas même d’école de géométrie ; le nom leur en était inconnu ; leur seule science était le métier de courtier et l’usure.
            On trouve dans leurs livres quelques idées louches, incohérentes, et dignes en tout d’un peuple barbare, sur la structure du ciel. Leur premier ciel était l’air ; le second, le firmament, où étaient attachées les étoiles : ce firmament était solide et de glace, et portait les eaux supérieures, qui s’échappèrent de ce réservoir par des portes, des écluses, des cataractes, au temps du déluge.
            Au-dessus de ce firmament, ou de ces eaux supérieures, était le troisième ciel, ou l’empyrée, où saint Paul fut ravi. Le firmament était une espèce de demi-voûte qui embrassait la terre. Le soleil ne faisait point le tour d’un globe qu’ils ne connaissaient pas. Quand il était parvenu à l’occident, il revenait à l’orient par un chemin inconnu ; et si on ne le voyait pas, c’était, comme le dit le baron de Fœneste, parce qu’il revenait de nuit[4].
            Encore les Hébreux avaient-ils pris ces rêveries des autres peuples. La plupart des nations, excepté l’école des Chaldéens, regardaient le ciel comme solide ; la terre fixe et immobile était plus longue d’orient en occident, que du midi au nord, d’un grand tiers : de là viennent ces expressions de longitude et de latitude que nous avons adoptées. On voit que dans cette opinion il était impossible qu’il y eût des antipodes. Aussi saint Augustin traite l’idée des antipodes d’absurdité ; et Lactance, que nous avons déjà cité, dit expressément : « Y a-t-il des gens assez fous pour croire qu’il y ait des hommes dont la tête soit plus basse que les pieds ? etc. »
            Saint Chrysostome s’écrie dans sa quatorzième homélie : « Où sont ceux qui prétendent que les cieux sont mobiles, et que leur forme est circulaire ? »
            Lactance dit encore au livre III de ses Institutions : « Je pourrais vous prouver par beaucoup d’arguments qu’il est impossible que le ciel entoure la terre. »
            L’auteur du Spectacle de la nature pourra dire à M. le chevalier, tant qu’il voudra, que Lactance et saint Chrysostome étaient de grands philosophes ; on lui répondra qu’ils étaient de grands saints, et qu’il n’est point du tout nécessaire, pour être un saint, d’être un bon astronome. On croira qu’ils sont au ciel, mais on avouera qu’on ne sait pas dans quelle partie du ciel précisément.

            1. Aller Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)
            2. Aller Ces trois vers français et ce qui suit, jusqu’aux mots : cette physique d’enfants,furent ajoutés en 1770. (B.)
            3. Aller Jean Amerpoel est auteur du Cartesius mosaïzans, seu evidens et facilis conciliato philosophiœ Cartesii cum historia creationis primo capite Geneseos per Mosem tradita, Leuwarden, 1669, in-12.
            4. Aller Voyez la note 1 de la page 185.
            5. Éd. Garnier - Tome 18
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              CIEL MATÉRIEL [1].

              Les lois de l’optique, fondées sur la nature des choses, ont ordonné que de notre petit globe nous verrons toujours le ciel matériel comme si nous en étions le centre, quoique nous soyons bien loin d’être centre ;
              Que nous le verrons toujours comme une voûte surbaissée, quoiqu’il n’y ait d’autre voûte que celle de notre atmosphère, laquelle n’est point surbaissée ;
              Que nous verrons toujours les astres roulant sur cette voûte, et comme dans un même cercle, quoiqu’il n’y ait que cinq planètes principales, et dix lunes, et un anneau, qui marchent ainsi que nous dans l’espace ;
              Que notre soleil et notre lune nous paraîtront toujours d’un tiers plus grands à l’horizon qu’au zénith, quoiqu’ils soient plus près de l’observateur au zénith qu’à l’horizon.
              Voici l’effet que font nécessairement les astres sur nos yeux :
              Effet-astres-sur-nos-yeux.jpg

              « [2] Cette figure représente à peu près en quelle proportion le soleil et la lune doivent être aperçus dans la courbe A B, et comment les astres doivent paraître plus rapprochés les uns des autres dans la même courbe. »
              1° Telles sont les lois de l’optique, telle est la nature de vos yeux, que premièrement le ciel matériel, les nuages, la lune, le soleil, qui est si loin de vous, les planètes qui dans leur apogée en sont encore plus loin, tous les astres placés à des distances encore plus immenses, comètes, météores, tout doit vous paraître dans cette voûte surbaissée composée de votre atmosphère.
              2° Pour moins compliquer cette vérité, observons seulement ici le soleil, qui semble parcourir le cercle A B.
              Il doit vous paraître au zénith plus petit qu’à quinze degrés au-dessous, à trente degrés encore plus gros, et enfin à l’horizon encore davantage ; tellement que ses dimensions dans le ciel inférieur décroissent en raison de ses hauteurs dans la progression suivante :
              À l’horizon 
               100
              À quinze degrés 
               68
              À trente degrés 
               50
              À quarante-cinq degrés 
               40
              Ses grandeurs apparentes dans la voûte surbaissée sont comme ses hauteurs apparentes ; et il en est de même de la lune et d’une comète[3].
              3° Ce n’est point l’habitude, ce n’est point l’interposition des terres, ce n’est point la réfraction de l’atmosphère, qui causent cet effet, Malebranche et Régis ont disputé l’un contre l’autre ; mais Robert Smith a calculé[4].
              4° Observez les deux étoiles qui, étant à une prodigieuse distance l’une de l’autre et à des profondeurs très-différentes dans l’immensité de l’espace, sont considérées ici comme placées dans le cercle que le soleil semble parcourir. Vous les voyez distantes l’une de l’autre dans le grand cercle, se rapprochant dans le petit par les mêmes lois.
              C’est ainsi que vous voyez le ciel matériel. C’est par ces règles invariables de l’optique que vous voyez les planètes tantôt rétrogrades, tantôt stationnaires ; elles ne sont rien de tout cela. Si vous étiez dans le soleil, vous verriez toutes les planètes et les comètes rouler régulièrement autour de lui dans les ellipses que Dieu leur assigne. Mais vous êtes sur la planète de la terre, dans un coin où vous ne pouvez jouir de tout le spectacle.
              N’accusons donc point les erreurs de nos sens avec Malebranche ; des lois constantes de la nature, émanées de la volonté immuable du Tout-Puissant, et proportionnées à la constitution de nos organes, ne peuvent être des erreurs.
              Nous ne pouvons voir que les apparences des choses, et non les choses mêmes. Nous ne sommes pas plus trompés quand le soleil, ouvrage de Dieu, cet astre un million de fois aussi gros que notre terre, nous paraît plat et large de deux pieds, que lorsque dans un miroir convexe, ouvrage de nos mains, nous voyons un homme sous la dimension de quelques pouces.
              Si les mages chaldéens furent les premiers qui se servirent de l’intelligence que Dieu leur donna pour mesurer et mettre à leur place les globes célestes, d’autres peuples plus grossiers ne les imitèrent pas.
              Ces peuples enfants et sauvages imaginèrent la terre plate, soutenue dans l’air, je ne sais comment, par son propre poids ; le soleil, la lune et les étoiles, marchant continuellement sur un cintre solide qu’on appela plaque, firmament ;ce cintre portant des eaux, et ayant des portes d’espace en espace ; les eaux sortant par ces portes pour humecter la terre.
              Mais comment le soleil, la lune, et tous les astres, reparaissent-ils après s’être couchés ? on n’en savait rien. Le ciel touchait à la terre plate ; il n’y avait pas moyen que le soleil, la lune et les étoiles tournassent sous la terre, et allassent se lever à l’orient après s’être couchés à l’occident. Il est vrai que ces ignorants avaient raison par hasard, en ne concevant pas que le soleil et les étoiles fixes tournassent autour de la terre. Mais ils étaient bien loin de soupçonner le soleil immobile, et la terre avec son satellite tournant autour de lui dans l’espace avec les autres planètes. Il y avait plus loin de leurs fables au vrai système du monde, que des ténèbres à la lumière.
              Ils croyaient que le soleil et les étoiles revenaient par des chemins inconnus, après s’être délassés de leur course dans la mer Méditerranée, on ne sait pas précisément dans quel endroit. Il n’y avait pas d’autre astronomie, du temps même d’Homère, qui est si nouveau : car les Chaldéens tenaient leur science secrète pour se faire plus respecter des peuples. Homère dit plus d’une fois que le soleil se plonge dans l’Océan (et encore cet océan c’est le Nil) ; c’est là qu’il répare par la fraîcheur des eaux, pendant la nuit, l’épuisement du jour ; après quoi il va se rendre au lieu de son lever par des routes inconnues aux mortels. Cette idée ressemble beaucoup à celle du baron de Fœneste, qui dit que si on ne voit pas le soleil quand il revient, « c’est qu’il revient de nuit[5] ».
              Comme alors la plupart des peuples de Syrie et les Grecs connaissaient un peu l’Asie et une petite partie de l’Europe, et qu’ils n’avaient aucune notion de tout ce qui est au nord du Pont-Euxin, et au midi du Nil, ils établirent d’abord que la terre était plus longue que large d’un grand tiers ; par conséquent le ciel qui touchait à la terre, et qui l’embrassait, était aussi plus long que large. De là nous vinrent les degrés de longitude et de latitude, dont nous avons toujours conservé les noms, quoique nous ayons réformé la chose.
              Le livre de Job, composé par un ancien Arabe qui avait quelque connaissance de l’astronomie, puisqu’il parle des constellations, s’exprime pourtant ainsi[6] : « Où étiez-vous quand je jetais les fondements de la terre ? qui en a pris les dimensions ? sur quoi ses bases portent-elles ? qui a posé sa pierre angulaire ? »
              Le moindre écolier lui répondrait aujourd’hui : La terre n’a ni pierre angulaire, ni base, ni fondement ; et à l’égard de ses dimensions, nous les connaissons très-bien, puisque depuis Magellan jusqu’à M. de Bougainville, plus d’un navigateur en a fait le tour.
              Le même écolier fermerait la bouche au déclamateur Lactance, et à tous ceux qui ont dit avant et après lui que la terre est fondée sur l’eau, et que le ciel ne peut être au-dessous de la terre ; et que par conséquent il est ridicule et impie de soupçonner qu’il y ait des antipodes.
              C’est une chose curieuse de voir avec quel dédain, avec quelle pitié Lactance regarde tous les philosophes qui, depuis quatre cents ans, commençaient à connaître le cours apparent du soleil et des planètes, la rondeur de la terre, la liquidité, la non-résistance des cieux, au travers desquels les planètes couraient dans leurs orbites, etc. Il recherche[7] « par quels degrés les philosophes sont parvenus à cet excès de folie de faire de la terre une boule, et d’entourer cette boule du ciel ».
              Ces raisonnements sont dignes de tous ceux qu’il fait sur les sibylles.
              Notre écolier dirait à tous ces docteurs : Apprenez qu’il n’y a point de cieux solides placés les uns sur les autres, comme on vous l’a dit ; qu’il n’y a point de cercles réels dans lesquels les astres courent sur une prétendue plaque ; que le soleil est le centre de notre monde planétaire ; que la terre et les planètes roulent autour de lui dans l’espace, non pas en traçant des cercles, mais des ellipses. Apprenez qu’il n’y a ni dessus ni dessous, mais que les planètes, les comètes, tendent toutes vers le soleil leur centre, et que le soleil tend vers elles, par une gravitation éternelle.
              Lactance et les autres babillards seraient bien étonnés en voyant le système du monde tel qu’il est.

              1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
              2. Aller Le texte de cet alinéa et la figure qui le précède sont conformes aux éditions de 1770, 1771 et 1775. L’édition in-4° de 1774 diffère pour la figure et pour l’explication qui la suit. (B.)
              3. Aller Voyez l’optique de Robert Smith. (Note de Voltaire.)
              4. Aller L’opinion de Smith est au fond la même que celle de Malebranche : puisque les astres au zénith et à l’horizon sont vus sous un angle à peu près égal, la différence apparente de grandeur ne peut venir que de la même cause qui nous fait juger un corps de cent pouces, vu à cent pieds, plus grand qu’un corps d’un pouce, vu à un pied ; et cette cause ne peut être qu’un jugement de l’âme devenu habituel, et dont par cette raison nous avons cessé d’avoir une conscience distincte. (K.)
              5. Aller Aventures du baron de Fœneste, par Th.-Agr. d’Aubigné, livre III, chapitre viii.
              6. Aller Job, XXXVIII, 4-6.
              7. Aller Lactance, livre III, chapitre xxiv. Et le clergé de France, assemblé solennellement en 1770, dans le xviiie siècle, citait sérieusement comme un Père de l’Église ce Lactance, dont les élèves de l’école d’Alexandrie se seraient moqués de son temps, s’ils avaient daigné jeter les yeux sur ses rapsodies. (Note de Voltaire.)
              8. Éd. Garnier - Tome 18
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                CIRCONCISION [1].

                Lorsque Hérodote raconte ce que lui ont dit les barbares chez lesquels il a voyagé, il raconte des sottises ; et c’est ce que font la plupart de nos voyageurs : aussi n’exige-t-il pas qu’on le croie, quand il parle de l’aventure de Gigès et de Candaule ; d’Arion, porté sur un dauphin ; et de l’oracle consulté pour savoir ce que faisait Crésus, qui répondit qu’il faisait cuire alors une tortue dans un pot couvert ; et du cheval de Darius, qui, ayant henni le premier de tous, déclara son maître roi ; et de cent autres fables propres à amuser des enfants, et à être compilées par des rhéteurs ; mais quand il parle de ce qu’il a vu, des coutumes des peuples qu’il a examinées, de leurs antiquités qu’il a consultées, il parle alors à des hommes.
                « Il semble, dit-il au livre d’Euterpe, que les habitants de la Colchide sont originaires d’Égypte : j’en juge par moi-même plutôt que par ouï-dire, car j’ai trouvé qu’en Colchide on se souvenait bien plus des anciens Égyptiens qu’on ne se ressouvenait des anciennes coutumes de Colchos en Égypte.
                « Ces habitants des bords du Pont-Euxin prétendaient être une colonie établie par Sésostris ; pour moi, je le conjecturerais non-seulement parce qu’ils sont basanés, et qu’ils ont les cheveux frisés, mais parce que les peuples de Colchide, d’Égypte et d’Éthiopie, sont les seuls sur la terre qui se sont fait circoncire de tout temps : car les Phéniciens, et ceux de la Palestine, avouent qu’ils ont pris la circoncision des Égyptiens. Les Syriens qui habitent aujourd’hui sur les rivages du Thermodon et de Pathenie, et les Macrons leurs voisins, avouent qu’il n’y a pas longtemps qu’ils se sont conformés à cette coutume d’Égypte ; c’est par là principalement qu’ils sont reconnus pour Égyptiens d’origine.
                « À l’égard de l’Éthiopie et de l’Égypte, comme cette cérémonie est très-ancienne chez ces deux nations, je ne saurais dire qui des deux tient la circoncision de l’autre ; il est toutefois vraisemblable que les Éthiopiens la prirent des Égyptiens ; comme, au contraire, les Phéniciens ont aboli l’usage de circoncire les enfants nouveau-nés, depuis qu’ils ont eu plus de commerce avec les Grecs. »
                Il est évident, par ce passage d’Hérodote, que plusieurs peuples avaient pris la circoncision de l’Égypte ; mais aucune nation n’a jamais prétendu avoir reçu la circoncision des Juifs. À qui peut-on donc attribuer l’origine de cette coutume, ou à la nation de qui cinq ou six autres confessent la tenir, ou à une autre nation bien moins puissante, moins commerçante, moins guerrière, cachée dans un coin de l’Arabie Pétrée, qui n’a jamais communiqué le moindre de ses usages à aucun peuple ?
                Les Juifs disent qu’ils ont été reçus autrefois par charité dans l’Égypte ; n’est-il pas bien vraisemblable que le petit peuple a imité un usage du grand peuple, et que les Juifs ont pris quelques coutumes de leurs maîtres ?
                Clément d’Alexandrie rapporte que Pythagore, voyageant chez les Égyptiens, fut obligé de se faire circoncire, pour être admis à leurs mystères ; il fallait donc absolument être circoncis pour être au nombre des prêtres d’Égypte. Ces prêtres existaient lorsque Joseph arriva en Égypte ; le gouvernement était très-ancien, et les cérémonies antiques de l’Égypte observées avec la plus scrupuleuse exactitude.
                Les Juifs avouent qu’ils demeurèrent pendant deux cent cinq ans en Égypte ; ils disent qu’ils ne se firent point circoncire dans cet espace de temps : il est donc clair que, pendant deux cent cinq ans, les Égyptiens n’ont pas reçu la circoncision des Juifs ; l’auraient-ils prise d’eux, après que les Juifs leur eurent volé tous les vases qu’on leur avait prêtés, et se furent enfuis dans le désert avec leur proie, selon leur propre témoignage ? Un maître adoptera-t-il la principale marque de la religion de son esclave voleur et fugitif ? Cela n’est pas dans la nature humaine.
                Il est dit, dans le livre de Josué[2], que les Juifs furent circoncis dans le désert : « Je vous ai délivrés de ce qui faisait votre opprobre chez les Égyptiens. » Or quel pouvait être cet opprobre pour des gens qui se trouvaient entre les peuples de Phénicie, les Arabes et les Égyptiens, si ce n’est ce qui les rendait méprisables à ces trois nations ? comment leur ôte-t-on cet opprobre ? en leur ôtant un peu de prépuce : n’est-ce pas là le sens naturel de ce passage ?
                La Genèse [3] dit qu’Abraham avait été circoncis auparavant ; mais Abraham voyagea en Égypte, qui était depuis longtemps un royaume florissant, gouverné par un puissant roi ; rien n’empêche que dans un royaume si ancien la circoncision ne fût établie. De plus, la circoncision d’Abraham n’eut point de suite ; sa postérité ne fut circoncise que du temps de Josué.
                Or, avant Josué, les Israélites, de leur aveu même, prirent beaucoup de coutumes des Égyptiens ; ils les imitèrent dans plusieurs sacrifices, dans plusieurs cérémonies, comme dans les jeûnes qu’on observait les veilles des fêtes d’Isis, dans les ablutions, dans la coutume de raser la tête des prêtres ; l’encens, le candélabre, le sacrifice de la vache rousse, la purification avec de l’hysope, l’abstinence du cochon, l’horreur des ustensiles de cuisine des étrangers, tout atteste que le petit peuple hébreu, malgré son aversion pour la grande nation égyptienne, avait retenu une infinité d’usages de ses anciens maîtres. Ce bouc Hazazel qu’on envoyait dans le désert, chargé des péchés du peuple, était une imitation visible d’une pratique égyptienne ; les rabbins conviennent même que le mot d’Hazazel n’est point hébreu. Rien n’empêche donc que les Hébreux n’aient imité les Égyptiens dans la circoncision, comme faisaient les Arabes leurs voisins.
                Il n’est point extraordinaire que Dieu, qui a sanctifié le baptême, si ancien chez les Asiatiques, ait sanctifié aussi la circoncision, non moins ancienne chez les Africains. On a déjà remarqué qu’il est le maître d’attacher ses grâces aux signes qu’il daigne choisir.
                Au reste, depuis que, sous Josué, le peuple juif eut été circoncis, il a conservé cet usage jusqu’à nos jours ; les Arabes y ont aussi toujours été fidèles ; mais les Égyptiens, qui dans les premiers temps circoncisaient les garçons et les filles, cessèrent avec le temps de faire aux filles cette opération, et enfin la restreignirent aux prêtres, aux astrologues et aux prophètes. C’est ce que Clément d’Alexandrie et Origène nous apprennent. En effet, on ne voit point que les Ptolémées aient jamais reçu la circoncision.
                Les auteurs latins qui traitent les Juifs avec un si profond mépris qu’ils les appellent curtus apella, par dérision, credat Judæus apella, curti Judæi, ne donnent point de ces épithètes aux Égyptiens. Tout le peuple d’Égypte est aujourd’hui circoncis, mais par une autre raison, parce que le mahométisme adopta l’ancienne circoncision de l’Arabie.
                C’est cette circoncision arabe qui a passé chez les Éthiopiens, où l’on circoncit encore les garçons et les filles.
                Il faut avouer que cette cérémonie de la circoncision paraît d’abord bien étrange ; mais on doit remarquer que de tout temps les prêtres de l’Orient se consacraient à leurs divinités par des marques particulières. On gravait avec un poinçon une feuille de lierre sur les prêtres de Bacchus. Lucien nous dit que les dévots à la déesse Isis s’imprimaient des caractères sur le poignet et sur le cou. Les prêtres de Cybèle se rendaient eunuques.
                Il y a grande apparence que les Égyptiens, qui révéraient l’instrument de la génération, et qui en portaient l’image en pompe dans leurs processions, imaginèrent d’offrir à Isis et Osiris, par qui tout s’engendrait sur la terre, une partie légère du membre par qui ces dieux avaient voulu que le genre humain se perpétuât. Les anciennes mœurs orientales sont si prodigieusement différentes des nôtres que rien ne doit paraître extraordinaire à quiconque a un peu de lecture. Un Parisien est tout surpris quand on lui dit que les Hottentots font couper à leurs enfants mâles un testicule. Les Hottentots sont peut-être surpris que les Parisiens en gardent deux.
                CIRUS, voyez CYRUS.

                1. Aller Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)
                2. Aller v, 9.
                3. Aller xvii, 26.
                4. Éd. Garnier - Tome 18
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                  CLERC [1].

                  Il y aurait peut-être encore quelque chose à dire sur ce mot, même après leDictionnaire de Ducange, et celui de l’Encyclopédie. Nous pouvons, par exemple, observer qu’on était si savant vers le xe et xie siècle qu’il s’introduisit une coutume ayant force de loi en France, en Allemagne, en Angleterre, de faire grâce de la corde à tout criminel condamné qui savait lire : tant un homme de cette érudition était nécessaire à l’État.
                  Guillaume le Bâtard, conquérant de l’Angleterre, y porta cette coutume. Cela s’appelait bénéfice de clergie, beneficium clericorum aut clergicorum.
                  Nous avons remarqué[2] en plus d’un endroit que de vieux usages, perdus ailleurs, se retrouvent en Angleterre, comme on retrouva dans l’île de Samothrace les anciens mystères d’Orphée. Aujourd’hui même encore ce bénéfice de clergie subsiste chez les Anglais dans toute sa force pour un meurtre commis sans dessein, et pour un premier vol qui ne passe pas cinq cents livres sterling. Le criminel qui sait lire demande le bénéfice de clergie ; on ne peut le lui refuser. Le juge, qui était réputé par l’ancienne loi ne savoir pas lire lui-même, s’en rapporte encore au chapelain de la prison, qui présente un livre au condamné. Ensuite il demande au chapelain: « Legit ? Lit-il ? » Le chapelain répond: « Legit ut clericus, il lit comme un clerc ; » et alors on se contente de faire marquer d’un fer chaud le criminel à la paume de la main. On a eu soin de l’enduire de graisse ; le fer fume et produit un sifflement sans faire aucun mal au patient réputé clerc.
                  DU CÉLIBAT DES CLERCS.

                  On demande si dans les premiers siècles de l’Église le mariage fut permis aux clercs, et dans quel temps il fut défendu.
                  Il est avéré que les clercs, loin d’être engagés au célibat dans la religion juive, étaient tous au contraire excités au mariage, non-seulement par l’exemple de leurs patriarches, mais par la honte attachée à vivre sans postérité.
                  Toutefois, dans les temps qui précédèrent les derniers malheurs des Juifs, il s’éleva des sectes de rigoristes esséniens, judaïtes, thérapeutes, hérodiens ; et dans quelques-unes, comme celles des esséniens et des thérapeutes, les plus dévots ne se mariaient pas. Cette continence était une imitation de la chasteté des vestales établies par Numa Pompilius, de la fille de Pythagore qui institua un couvent, des prêtresses de Diane, de la pythie de Delphes, et plus anciennement de Cassandre et de Chrysis, prêtresses d’Apollon, et même des prêtresses de Bacchus.
                  Les prêtres de Cybèle non-seulement faisaient vœu de chasteté, mais de peur de violer leurs vœux ils se rendaient eunuques.
                  Plutarque, dans sa huitième question des propos de table, dit qu’il y a des colléges de prêtres en Égypte qui renoncent au mariage.
                  Les premiers chrétiens, quoique faisant profession d’une vie aussi pure que celle des esséniens et des thérapeutes, ne firent point une vertu du célibat. Nous avons vu que presque tous les apôtres et les disciples étaient mariés. Saint Paul écrit à Tite[3] : « Choisissez pour prêtre celui qui n’aura qu’une femme ayant des enfants fidèles et non accusés de luxure. »
                  Il dit la même chose à Timothée[4] : « Que le surveillant soit mari d’une seule femme. »
                  Il semble faire si grand cas du mariage, que dans la même lettre à Timothée, il dit[5] : « La femme ayant prévariqué se sauvera en faisant des enfants. »
                  Ce qui arriva dans le fameux concile de Nicée au sujet des prêtres mariés mérite une grande attention. Quelques évêques, au rapport de Sozomène et de Socrate[6], proposèrent une loi qui défendît aux évêques et aux prêtres de toucher dorénavant à leurs femmes ; mais saint Paphnuce le martyr, évêque de Thèbes en Égypte, s’y opposa fortement, disant que « coucher avec sa femme c’est chasteté » ; et son avis fut suivi par le concile.
                  Suidas, Gelase Cyzicène, Cassiodore et Nicéphore Caliste, rapportent précisément la même chose.
                  Le concile seulement défendit aux ecclésiastiques d’avoir chez eux des agapètes, des associées, autres que leurs propres femmes, excepté leurs mères, leurs sœurs, leurs tantes, et des vieilles hors de tout soupçon.
                  Depuis ce temps, le célibat fut recommandé sans être ordonné. Saint Jérôme, voué à la solitude, fut celui de tous les Pères qui fit les plus grands éloges du célibat des prêtres : cependant il prend hautement le parti de Cartérius, évêque d’Espagne, qui s’était remarié deux fois. « Si je voulais nommer, dit-il, tous les évêques qui ont passé à de secondes noces, j’en trouverais plus qu’il n’y eut d’évêques au concile de Rimini[7] — Tantus numerus congregabitur ut Riminensis synodus superetur. »
                  Les exemples des clercs mariés et vivant avec leurs femmes sont innombrables. Sydonius, évêque de Clermont en Auvergne au ve siècle, épousa Papianilla, fille de l’empereur Avitus ; et la maison de Polignac a prétendu en descendre. Simplicius, évêque de Bourges, eut deux enfants de sa femme Palladia.
                  Saint Grégoire de Nazianze était fils d’un autre Grégoire, évêque de Nazianze, et de Nonna, dont cet évêque eut trois enfants, savoir : Césarius, Gorgonia, et le saint.
                  On trouve dans le décret romain, au canon Ozius, une liste très-longue d’évêques enfants de prêtres. Le pape Ozius lui-même était fils du sous-diacre Étienne, et le pape Boniface Ier, fils du prêtre Joconde. Le pape Félix III fut fils du prêtre Félix, et devint lui-même un des aïeux de Grégoire le Grand. Jean II eut pour père le prêtre Projectus, Agapet le prêtre Gordien. Le pape Silvestre était fils du pape Hormisdas. Théodore Ier naquit du mariage de Théodore, patriarche de Jérusalem : ce qui devait réconcilier les deux Églises.
                  Enfin, après plus d’un concile tenu inutilement sur le célibat qui devait toujours accompagner le sacerdoce, le pape Grégoire VII excommunia tous les prêtres mariés, soit pour rendre l’Église plus respectable par une discipline plus rigoureuse, soit pour attacher plus étroitement à la cour de Rome les évêques et les prêtres des autres pays, qui n’auraient d’autre famille que l’Église.
                  Cette loi ne s’établit pas sans de grandes contradictions.
                  C’est une chose très-remarquable que le concile de Bâle ayant déposé, du moins en paroles, le pape Eugène IV, et élu Amédée de Savoie ; plusieurs évêques ayant objecté que ce prince avait été marié, Énéas Silvius, depuis pape sous le nom de Pie II, soutint l’élection d’Amédée par ces propres paroles : « Non solum qui uxorem habuit, sed uxorem habens potest assumi. — Non-seulement celui qui a été marié, mais celui qui l’est peut être pape. »
                  Ce Pie II était conséquent. Lisez ses Lettres à sa maîtresse dans le recueil de ses œuvres. Il était persuadé qu’il y a de la démence à vouloir frauder la nature, qu’il faut la guider, et non chercher à l’anéantir[8].
                  Quoi qu’il en soit, depuis le concile de Trente il n’y a plus de dispute sur le célibat des clercs dans l’Église catholique romaine ; il n’y a plus que des désirs.
                  Toutes les communions protestantes se sont séparées de Rome
                  sur cet article.
                  Dans l’Église grecque, qui s’étend aujourd’hui des frontières de la Chine au cap de Matapan, les prêtres se marient une fois. Partout les usages varient, la discipline change selon les temps et selon les lieux. Nous ne faisons ici que raconter, et nous ne controversons jamais[9].

                  DES CLERCS DU SECRET,

                  devenus depuis secrétaires d’État et ministres.

                  Les clercs du secret, clercs du roi, qui sont devenus depuis secrétaires d’État en France et en Angleterre, étaient originairement notaires du roi ; ensuite on les nomma secrétaires des commandements. C’est le savant et laborieux Pasquier qui nous l’apprend. Il était bien instruit, puisqu’il avait sous ses yeux les registres de la chambre des comptes, qui de nos jours ont été consumés par un incendie.
                  À la malheureuse paix du Cateau-Cambresis en 1558, un clerc de Philippe II ayant pris le titre de secrétaire d’État, L’Aubépine, qui était clerc secrétaire des commandements du roi de France et son notaire, prit aussi le titre desecrétaire d’État, afin que les dignités fussent égales, si les avantages de la paix ne l’étaient pas.
                  En Angleterre, avant Henri VIII, il n’y avait qu’un secrétaire du roi, qui présentait debout les mémoires et requêtes au conseil. Henri VIII en créa deux, et leur donna les mêmes titres et les mêmes prérogatives qu’en Espagne. Les grands seigneurs alors n’acceptaient pas ces places ; mais avec le temps elles sont devenues si considérables que les pairs du royaume et les généraux des armées en ont été revêtus. Ainsi tout change. Il ne reste rien en France du gouvernement de Hugues surnommé Capet, ni en Angleterre de l’administration de Guillaume surnommé le Bâtard.

                  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
                  2. Aller Voyez l’article Poëtes ; et, tome XV, l’Histoire du Parlement, chapitre iii.
                  3. Aller Épître à Tite, chapitre i, v. 6. (Note de Voltaire.)
                  4. Aller à Timothée, chapitre iii, v. 2. (Id.)
                  5. Aller Chapitre ii, v. 15. (Id.)
                  6. Aller Sozom., liv. I. Socrate, liv. I. (Id.)
                  7. Aller Lettre lxvii à Oceanus. (ld.)
                  8. Aller Voyez l’article Onan, Onanisme. (Note de Voltaire.)
                  9. Aller Fin de l’article en 1771 ; ce qui suit fut ajouté en 1774. (B.)

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