Éd. Garnier - Tome 18
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CARÊME.
SECTION PREMIÈRE [1].
Nos questions sur le carême ne regarderont que la police. Il paraît utile qu’il y ait un temps dans l’année où l’on égorge moins de bœufs, de veaux, d’agneaux, de volaille. On n’a point encore de jeunes poulets ni de pigeons en février et en mars, temps auquel le carême arrive. Il est bon de faire cesser le carnage quelques semaines dans les pays où les pâturages ne sont pas aussi gras que ceux de l’Angleterre et de la Hollande.
Ces magistrats de la police ont très-sagement ordonné que la viande fût un peu plus chère à Paris, pendant ce temps, et que le profit en fût donné aux hôpitaux. C’est un tribut presque insensible que payent alors le luxe et la gourmandise à l’indigence : car ce sont les riches, qui n’ont pas la force de faire carême ; les pauvres jeûnent toute l’année.
Il est très-peu de cultivateurs qui mangent de la viande une fois par mois. S’il fallait qu’ils en mangeassent tous les jours, il n’y en aurait pas assez pour le plus florissant royaume. Vingt millions de livres de viande par jour feraient sept milliards trois cents millions de livres par année. Ce calcul est effrayant.
Le petit nombre de riches, financiers, prélats, principaux magistrats, grands seigneurs, grandes dames, qui daignent faire servir du maigre[2] à leurs tables, jeûnent pendant six semaines avec des soles, des saumons, des vives, des turbots, des esturgeons.
Un de nos plus fameux financiers[3] avait des courriers qui lui apportaient chaque jour pour cent écus de marée à Paris. Cette dépense faisait vivre les courriers, les maquignons qui avaient vendu les chevaux, les pêcheurs qui fournissaient le poisson, les fabricateurs de filets (qu’on nomme en quelques endroits les filetiers), les constructeurs de bateaux, etc., les épiciers chez lesquels on prenait toutes les drogues raffinées qui donnent au poisson un goût supérieur à celui de la viande. Lucullus n’aurait pas fait carême plus voluptueusement.
Il faut encore remarquer que la marée, en entrant dans Paris, paye à l’État un impôt considérable.
Le secrétaire des commandements du riche, ses valets de chambre, les demoiselles de madame, le chef d’office, etc., mangent la desserte du Crésus, et jeûnent aussi délicieusement que lui.
Il n’en est pas de même des pauvres. Non-seulement, s’ils mangent pour quatre sous d’un mouton coriace, ils commettent un grand péché ; mais ils chercheront en vain ce misérable aliment. Que mangeront-ils donc ? ils n’ont que leurs châtaignes, leur pain de seigle, les fromages qu’ils ont pressurés du lait de leurs vaches, de leurs chèvres, ou de leurs brebis, et quelque peu d’œufs de leurs poules.
Il y a des Églises où l’on a pris l’habitude de leur défendre les œufs et le laitage. Que leur resterait-il à manger ? rien. Ils consentent à jeûner ; mais ils ne consentent pas à mourir. Il est absolument nécessaire qu’ils vivent, quand ce ne serait que pour labourer les terres des gros bénéficiers et des moines.
On demande donc s’il n’appartient pas uniquement aux magistrats de la police du royaume, chargés de veiller à la sauté des habitants, de leur donner la permission de manger les fromages que leurs mains ont pétris, et les œufs que leurs poules ont pondus ?
Il paraît que le lait, les œufs, le fromage, tout ce qui peut nourrir le cultivateur, sont du ressort de la police, et non pas une cérémonie religieuse.
Nous ne voyons pas que Jésus-Christ ait défendu les omelettes à ses apôtres ; au contraire il leur a dit[4] : Mangez ce qu’on vous donnera.
La sainte Église a ordonné le carême ; mais en qualité d’Église elle ne commande qu’au cœur ; elle ne peut infliger que des peines spirituelles ; elle ne peut faire brûler aujourd’hui, comme autrefois, un pauvre homme qui, n’ayant que du lard rance, aura mis un peu de ce lard sur une tranche de pain noir le lendemain du mardi gras.
Quelquefois, dans les provinces, des curés s’emportant au delà de leurs devoirs, et oubliant les droits de la magistrature, s’ingèrent d’aller chez les aubergistes, chez les traiteurs, voir s’ils n’ont pas quelques onces de viande dans leurs marmites, quelques vieilles poules à leur croc, ou quelques œufs dans une armoire lorsque les œufs sont défendus en carême. Alors ilsintimident le pauvre peuple ; ils vont jusqu’à la violence envers des malheureux qui ne savent pas que c’est à la seule magistrature qu’il appartient de faire la police. C’est une inquisition odieuse et punissable.
Il n’y a que les magistrats qui puissent être informés au juste des denrées plus ou moins abondantes qui peuvent nourrir le pauvre peuple des provinces. Le clergé a des occupations plus sublimes. Ne serait-ce donc pas aux magistrats qu’il appartiendrait de régler ce que le peuple peut manger en carême ? Qui aura l’inspection sur le comestible d’un pays, sinon la police du pays ?
SECTION II.
Les premiers qui s’avisèrent de jeûner se mirent-ils à ce régime par ordonnance du médecin pour avoir eu des indigestions ?
Le défaut d’appétit qu’on se sent dans la tristesse fut-il la première origine des jours de jeune prescrits dans les religions tristes ?
Les Juifs prirent-ils la coutume de jeûner des Égyptiens, dont ils imitèrent tous les rites, jusqu’à la flagellation et au bouc émissaire ?
Pourquoi Jésus jeûna-t-il quarante jours dans le désert où il fut emporté par le diable, par le Knathbull ? Saint Matthieu remarque qu’après ce carême il eut faim ; il n’avait donc pas faim dans ce carême ?
Pourquoi dans les jours d’abstinence l’Église romaine regarde-t-elle comme un crime de manger des animaux terrestres, et comme une bonne œuvre de se faire servir des soles et des saumons ? Le riche papiste qui aura eu sur sa table pour cinq cents francs de poisson sera sauvé ; et le pauvre, mourant de faim, qui aura mangé pour quatre sous de petit salé, sera damné !
Pourquoi faut-il demander permission à son évêque de manger des œufs ? Si un roi ordonnait à son peuple de ne jamais manger d’œufs, ne passerait-il pas pour le plus ridicule des tyrans ? Quelle étrange aversion les évêques ont-ils pour les omelettes ?
Croirait-on que chez les papistes il y ait eu des tribunaux assez imbéciles, assez lâches, assez barbares, pour condamner à la mort de pauvres citoyens qui n’avaient d’autres crimes que d’avoir mangé du cheval en carême ? Le fait n’est que trop vrai[5] : j’ai entre les mains un arrêt de cette espèce. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que les juges qui ont rendu de pareilles sentences se sont crus supérieurs aux Iroquois.
Prêtres idiots et cruels ! à qui ordonnez-vous le carême ? Est-ce aux riches ? ils se gardent bien de l’observer. Est-ce aux pauvres ? ils font le carême toute l’année. Le malheureux cultivateur ne mange presque jamais de viande, et n’a pas de quoi acheter du poisson. Fous que vous êtes, quand corrigerez-vous vos lois absurdes ?
- ↑ Cette première section composait, en 1770, tout l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie. (B.)
- ↑ Pourquoi donner le nom de maigre à des poissons plus gras que les poulardes, et qui donnent de si terribles indigestions ? (Note de Voltaire.)
- ↑ Bouret. Voyez ce que Voltaire a déjà dit du carême dans sa Requête à tous les magistrats, première partie (Mélanges, année 1769).
- ↑ Saint Luc, chapitre x, v. 8. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1766, le paragraphe xiii du Commentaire sur le livre Des Délits et des Peines, et année 1769, la Requête à tous les magistrats du royaume.
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◄ Carême Cartésianisme Catéchisme chinois ► CARTÉSIANISME [1].On a pu voir à l’article Aristote que ce philosophe et ses sectateurs se sont servis de mots qu’on n’entend point, pour signifier des choses qu’on ne conçoit pas. « Entéléchies, formes substantielles, espèces intentionnelles. »Ces mots, après tout, ne signifiaient que l’existence des choses dont nous ignorons la nature et la fabrique. Ce qui fait qu’un rosier produit une rose et non pas un abricot, ce qui détermine un chien à courir après un lièvre, ce qui constitue les propriétés de chaque être, a été appelé forme substantielle ; ce qui fait que nous pensons a été nommé entéléchie ; ce qui nous donne la vue d’un objet a été nommé espèce intentionnelle : nous n’en savons pas plus aujourd’hui sur le fond des choses. Les mots de force, d’âme, de gravitationmême, ne nous font nullement connaître le principe et la nature de la force, ni de l’âme, ni de la gravitation. Nous en connaissons les propriétés, et probablement nous nous en tiendrons là tant que nous ne serons que des hommes.L’essentiel est de nous servir avec avantage des instruments que la nature nous a donnés, sans pénétrer jamais dans la structure intime du principe de ces instruments. Archimède se servait admirablement du ressort, et ne savait pas ce que c’est que le ressort.La véritable physique consiste donc à bien déterminer tous les effets. Nous connaîtrons les causes premières quand nous serons des dieux. Il nous est donné de calculer, de peser, de mesurer, d’observer : voilà la philosophie naturelle ; presque tout le reste est chimère.Le malheur de Descartes fut de n’avoir pas, dans son voyage d’Italie, consulté Galilée, qui calculait, pesait, mesurait, observait ; qui avait inventé le compas de proportion, trouvé la pesanteur de l’atmosphère, découvert les satellites de Jupiter, et la rotation du soleil sur son axe.Ce qui est surtout bien étrange, c’est qu’il n’ait jamais cité Galilée, et qu’au contraire il ait cité le jésuite Scheiner, plagiaire et ennemi de Galilée[2] qui déféra ce grand homme à l’Inquisition, et qui par là couvrit l’Italie d’opprobre lorsque Galilée la couvrait de gloire.Les erreurs de Descartes sont :1° D’avoir imaginé trois éléments qui n’étaient nullement évidents, après avoir dit qu’il ne fallait rien croire sans évidence ;2° D’avoir dit qu’il y a toujours également de mouvement dans la nature : ce qui est démontré faux ;3° Que la lumière ne vient point du soleil, et qu’elle est transmise à nos yeux en un instant : démontré faux par les expériences de Roëmer, de Molineux et de Bradley, et même par la simple expérience du prisme ;4° D’avoir admis le plein, dans lequel il est démontré que tout mouvement serait impossible, et qu’un pied cube d’air pèserait autant qu’un pied cube d’or ;5° D’avoir supposé un tournoiement imaginaire dans de prétendus globules de lumière pour expliquer l’arc-en-ciel ;6° D’avoir imaginé un prétendu tourbillon de matière subtile qui emporte la terre et la lune parallèlement à l’équateur, et qui fait tomber les corps graves dans une ligne tendante au centre de la terre, tandis qu’il est démontré que dans l’hypothèse de ce tourbillon imaginaire tous les corps tomberaient suivant une ligne perpendiculaire à l’axe de la terre ;7° D’avoir supposé que des comètes qui se meuvent d’orient en occident, et du nord au sud, sont poussées par des tourbillons qui se meuvent d’occident en orient ;8° D’avoir supposé que dans le mouvement de rotation les corps les plus denses allaient au centre, et les plus subtils à la circonférence : ce qui est contre toutes les lois de la nature ;9° D’avoir voulu étayer ce roman par des suppositions encore plus chimériques que le roman même ; d’avoir supposé, contre toutes les lois de la nature, que ces tourbillons ne se confondraient pas ensemble ;10° D’avoir donné ces tourbillons pour la cause des marées et pour celle des propriétés de l’aimant ;11° D’avoir supposé que la mer a un cours continu, qui la porte d’orient en occident ;12° D’avoir imaginé que la matière de son premier élément, mêlée avec celle du second, forme le mercure, qui, par le moyen de ces deux éléments, est coulant comme l’eau, et compacte comme la terre ;13° Que la terre est un soleil encroûté ;14° Qu’il y a de grandes cavités sous toutes les montagnes, qui reçoivent l’eau de la mer, et qui forment les fontaines ;15° Que les mines de sel viennent de la mer ;16° Que les parties de son troisième élément composent des vapeurs qui forment des métaux et des diamants ;17° Que le feu est produit par un combat du premier et du second élément ;18° Que les pores de l’aimant sont remplis de la matière cannelée, enfilée par la matière subtile qui vient du pôle boréal ;19° Que la chaux vive ne s’enflamme, lorsqu’on y jette de l’eau, que parce que le premier élément chasse le second élément des pores de la chaux ;20° Que les viandes digérées dans l’estomac passent par une infinité de trous dans une grande veine qui les porte au foie ; ce qui est entièrement contraire à l’anatomie ;21° Que le chyle, dès qu’il est formé, acquiert dans le foie la forme du sang ; ce qui n’est pas moins faux ;22° Que le sang se dilate dans le cœur par un feu sans lumière ;23° Que le pouls dépend de onze petites peaux qui ferment et ouvrent les entrées des quatre vaisseaux dans les deux concavités du cœur ;24° Que quand le foie est pressé par ses nerfs, les plus subtiles parties du sang montent incontinent vers le cœur ;25° Que l’âme réside dans la glande pinéale du cervau. Mais comme il n’y a que deux petits filaments nerveux qui aboutissent à cette glande, et qu’on a disséqué des sujets dans qui elle manquait absolument, on la plaça depuis dans les corps cannelés, dans les nates, les testes, l’infundibulum, dans tout le cervelet. Ensuite Lancisi, et après lui La Peyronie, lui donnèrent pour habitation le corps calleux. L’auteur ingénieux et savant qui a donné dans l’Encyclopédiel’excellent paragraphe Âme marqué d’une étoile dit avec raison qu’on ne sait plus où la mettre ;26° Que le cœur se forme des parties de la semence qui se dilate. C’est assurément plus que les hommes n’en peuvent savoir : il faudrait avoir vu la semence se dilater, et le cœur se former. 27° Enfin, sans aller plus loin, il suffira de remarquer que son système sur les bêtes, n’étant fondé ni sur aucune raison physique, ni sur aucune raison morale, ni sur rien de vraisemblable, a été justement rejeté de tous ceux qui raisonnent et de tous ceux qui n’ont que du sentiment.Il faut avouer qu’il n’y eut pas une seule nouveauté dans la physique de Descartes qui ne fût une erreur. Ce n’est pas qu’il n’eût beaucoup de génie ; au contraire, c’est parce qu’il ne consulta que ce génie, sans consulter l’expérience et les mathématiques : il était un des plus grands géomètres de l’Europe, et il abandonna sa géométrie pour ne croire que son imagination. Il ne substitua donc qu’un chaos au chaos d’Aristote. Par là il retarda de plus de cinquante ans les progrès de l’esprit humain[3]. Ses erreurs étaient d’autant plus condamnables qu’il avait pour se conduire dans le labyrinthe de la physique un fil qu’Aristote ne pouvait avoir, celui des expériences, les découvertes de Galilée, de Toricelli, de Guéricke, etc., et surtout sa propre géométrie.On a remarqué que plusieurs universités condamnèrent dans sa philosophie les seules choses qui fussent vraies, et qu’elles adoptèrent enfin toutes celles qui étaient fausses. Il ne reste aujourd’hui de tous ces faux systèmes et de toutes les ridicules disputes qui en ont été la suite qu’un souvenir confus qui s’éteint de jour en jour. L’ignorance préconise encore quelquefois Descartes, et même cette espèce d’amour-propre qu’on appelle national s’est efforcé de soutenir sa philosophie. Des gens qui n’avaient jamais lu ni Descartes, ni Newton, ont prétendu que Newton lui avait l’obligation de toutes ses découvertes. Mais il est très-certain qu’il n’y a pas dans tous les édifices imaginaires de Descartes une seule pierre sur laquelle Newton ait bâti. Il ne l’a jamais ni suivi, ni expliqué, ni même réfuté ; à peine le connaissait-il. Il voulut un jour en lire un volume, il mit en marge à sept ou huit pages error, et ne le relut plus. Ce volume a été longtemps entre les mains du neveu de Newton.Le cartésianisme a été une mode en France ; mais les expériences de Newton sur la lumière, et ses principes mathématiques, ne peuvent pas plus être une mode que les démonstrations d’Euclide.Il faut être vrai ; il faut être juste ; le philosophe n’est ni Français, ni Anglais, ni Florentin : il est de tout pays. Il ne ressemble pas à la duchesse de Marlborough, qui, dans une fièvre tierce, ne voulait pas prendre de quinquina, parce qu’on l’appelait en Angleterre la poudre des jésuites.Le philosophe, en rendant hommage au génie de Descartes, foule aux pieds les ruines de ses systèmes.Le philosophe surtout dévoue à l’exécration publique et au mépris éternel les persécuteurs de Descartes, qui osèrent l’accuser d’athéisme, lui qui avait épuisé toute la sagacité de son esprit à chercher de nouvelles preuves de l’existence de Dieu. Lisez le morceau de M. Thomas dans l’Éloge de Descartes,où il peint d’une manière si énergique l’infâme théologien nommé Voëtius, qui calomnia Descartes, comme depuis le fanatique Jurieu calomnia Bayle, etc., etc., etc. ; comme Patouillet et Nonotte ont calomnié un philosophe ; comme le vinaigrier Chaumeix et Fréron ont calomnié l’Encyclopédie ; comme on calomnie tous les jours. Et plût à Dieu qu’on ne pût que calomnier !
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Principes de Descartes, troisième partie, page 159. (Note de Voltaire.)
- ↑ On ne peut nier que, malgré ses erreurs, Descartes n’ait contribué aux progrès de l’esprit humain : 1° par ses découvertes mathématiques, qui changèrent la face de ces sciences ; 2° par ses discours sur la méthode, où il donne le précepte et l’exemple ; 3° parce qu’il apprit à tous les savants à secouer en philosophie le joug de l’autorité, en ne reconnaissant pour maîtres que la raison, le calcul et l’expérience. (K.)
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◄ Cartésianisme Catéchisme chinois Catéchisme du curé ► CATÉCHISME CHINOIS [1],ouEntretiens de Cu-Su, disciple de Confutzée,
avec le prince Kou,
fils du roi de Low, tributaire de l’empereur chinois Gnenvan, 417 ans avant notre ère vulgaire.(Traduit en latin par le P. Fouquet, ci-devant ex-jésuite. Le manuscrit est dans
la bibliothèque du Vatican, n° 42,759.)PREMIER ENTRETIEN.KOU.Que dois-je entendre quand on me dit d’adorer le ciel (Chang-ti) ?CU-SU.Ce n’est pas le ciel matériel que nous voyons ; car ce ciel n’est autre chose que l’air, et cet air est composé de toutes les exhalaisons de la terre : ce serait une folie bien absurde d’adorer des vapeurs.KOU.Je n’en serais pourtant pas surpris. Il me semble que les hommes ont fait des folies encore plus grandes.CU-SU.Il est vrai ; mais vous êtes destiné à gouverner ; vous devez être sage.KOU.Il y a tant de peuples qui adorent le ciel et les planètes ?CU-SU.Les planètes ne sont que des terres comme la nôtre. La lune, par exemple, ferait aussi bien d’adorer notre sable et notre boue, que nous de nous mettre à genoux devant la sable et la boue de la lune.KOU.Que prétend-on quand on dit : le ciel et la terre, monter au ciel, être digne du ciel ?CU-SU.On dit une énorme sottise, il n’y a point de ciel ; chaque planète est entourée de son atmosphère, comme d’une coque, et roule dans l’espace autour de son soleil. Chaque soleil est le centre de plusieurs planètes qui voyagent continuellement autour de lui : il n’y a ni haut, ni bas, ni montée, ni descente. Vous sentez que si les habitants de la lune disaient qu’on monte à la terre, qu’il faut se rendre digne de la terre, ils diraient une extravagance. Nous prononçons de même un mot qui n’a pas de sens, quand nous disons qu’il faut se rendre digne du ciel ; c’est comme si nous disions : Il faut se rendre digne de l’air, digne de la constellation du dragon, digne de l’espace.KOU.Je crois vous comprendre ; il ne faut adorer que le Dieu qui a fait le ciel et la terre.CU-SU.Sans doute ; il faut n’adorer que Dieu. Mais quand nous disons qu’il a fait le ciel et la terre, nous disons pieusement une grande pauvreté. Car, si nous entendons par le ciel l’espace prodigieux dans lequel Dieu alluma tant de soleils, et fit tourner tant de mondes, il est beaucoup plus ridicule de dire le ciel et la terre que de dire les montagnes et un grain de sable. Notre globe est infiniment moins qu’un grain de sable en comparaison de ces millions de milliards d’univers devant lesquels nous disparaissons. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de joindre ici notre faible voix à celle des êtres innombrables qui rendent hommage à Dieu dans l’abîme de l’étendue.KOU.On nous a donc bien trompés quand on nous a dit que Fo était descendu chez nous du quatrième ciel, et avait paru en éléphant blanc.CU-SU.Ce sont des contes que les bonzes font aux enfants et aux vieilles : nous ne devons adorer que l’auteur éternel de tous les êtres.KOU.Mais comment un être a-t-il pu faire les autres ?CU-SU.Regardez cette étoile ; elle est à quinze cent mille millions de lis de notre petit globe ; il en part des rayons qui vont faire sur vos yeux deux angles égaux au sommet ; ils font les mêmes angles sur les yeux de tous les animaux : ne voilà-t-il pas un dessein marqué ? ne voilà-t-il pas une loi admirable ? Or qui fait un ouvrage, sinon un ouvrier ? qui fait des lois, sinon un législateur ? Il y a donc un ouvrier, un législateur éternel.KOU.Mais qui a fait cet ouvrier ? et comment est-il fait ?CU-SU.Mon prince, je me promenais hier auprès du vaste palais qu’a bâti le roi votre père. J’entendis deux grillons, dont l’un disait à l’autre : « Voilà un terrible édifice. — Oui, dit l’autre ; tout glorieux que je suis, j’avoue que c’est quelqu’un de plus puissant que les grillons qui a fait ce prodige ; mais je n’ai point d’idée de cet être-là ; je vois qu’il est, mais je ne sais ce qu’il est. »KOU.Je vous dis que vous êtes un grillon plus instruit que moi ; et ce qui me plaît en vous, c’est que vous ne prétendez pas savoir ce que vous ignorez.DEUXIÈME ENTRETIEN.CU-SU.Vous convenez donc qu’il y a un être tout-puissant, existant par lui-même, suprême artisan de toute la nature ?KOU.Oui ; mais s’il existe par lui-même, rien ne peut donc le borner, et il est donc partout ; il existe donc dans toute la matière, dans toutes les parties de moi-même ?CU-SU.Pourquoi non ?KOU.Je serais donc moi-même une partie de la Divinité ?CU-SU.Ce n’est peut-être pas une conséquence. Ce morceau de verre est pénétré de toutes parts de la lumière ; est-il lumière cependant lui-même ? ce n’est que du sable, et rien de plus. Tout est en Dieu, sans doute ; ce qui anime tout doit être partout. Dieu n’est pas comme l’empereur de la Chine, qui habite son palais, et qui envoie ses ordres par des colaos. Dès là qu’il existe, il est nécessaire que son existence remplisse tout l’espace et tous ses ouvrages ; et puisqu’il est dans vous, c’est un avertissement continuel de ne rien faire dont vous puissiez rougir devant lui.KOU.Que faut-il faire pour oser ainsi se regarder soi-même sans répugnance et sans honte devant l’Être suprême ?CU-SU.Être juste.KOU.Et quoi encore ?CU-SU.Être juste.KOU.Mais la secte de Laokium dit qu’il n’y a ni juste ni injuste, ni vice ni vertu.CU-SU.La secte de Laokium dit-elle qu’il n’y a ni santé ni maladie ?KOU.Non, elle ne dit point une si grande erreur.CU-SU.L’erreur de penser qu’il n’y a ni santé de l’âme ni maladie de l’âme, ni vertu ni vice, est aussi grande et plus funeste. Ceux qui ont dit que tout est égal sont des monstres : est-il égal de nourrir son fils ou de l’écraser sur la pierre, de secourir sa mère ou de lui plonger un poignard dans le cœur ?KOU.Vous me faites frémir ; je déteste la secte de Laokium ; mais il y a tant de nuances du juste et de l’injuste ! on est souvent bien incertain. Quel homme sait précisément ce qui est permis ou ce qui est défendu ? Qui pourra poser sûrement les bornes qui séparent le bien et le mal ? quelle règle me donnerez-vous pour les discerner ?CU-SU.Celle de Confutzée, mon maître : « Vis comme en mourant tu voudrais avoir vécu ; traite ton prochain comme tu veux qu’il te traite. »KOU.Ces maximes, je l’avoue, doivent être le code du genre humain ; mais que m’importera en mourant d’avoir bien vécu ? qu’y gagnerai-je ? Cette horloge, quand elle sera détruite, sera-t-elle heureuse d’avoir bien sonné les heures ?CU-SU.Cette horloge ne sent point, ne pense point ; elle ne peut avoir des remords, et vous en avez quand vous vous sentez coupable.KOU.Mais si, après avoir commis plusieurs crimes, je parviens à n’avoir plus de remords ?CU-SU.Alors il faudra vous étouffer ; et soyez sûr que parmi les hommes qui n’aiment pas qu’on les opprime il s’en trouvera qui vous mettront hors d’état de faire de nouveaux crimes.KOU.Ainsi Dieu, qui est en eux, leur permettra d’être méchants après m’avoir permis de l’être ?CU-SU.Dieu vous a donné raison : n’en abusez, ni vous, ni eux. Non-seulement vous serez malheureux dans cette vie, mais qui vous a dit que vous ne le seriez pas dans une autre ?KOU.Et qui vous a dit qu’il y a une autre vie ?CU-SU.Dans le doute seul, vous devez vous conduire comme s’il y en avait une.KOU.Mais si je suis sûr qu’il n’y en a point ?CU-SU.Je vous en défie.TROISIÈME ENTRETIEN.KOU.Vous me poussez, Cu-su. Pour que je puisse être récompensé ou puni quand je ne serai plus, il faut qu’il subsiste dans moi quelque chose qui sente et qui pense après moi. Or comme avant ma naissance rien de moi n’avait ni sentiment ni pensée, pourquoi y en aurait-il après ma mort ? que pourrait être cette partie incompréhensible de moi-même ? Le bourdonnement de cette abeille restera-t-il quand l’abeille ne sera plus ? La végétation de cette plante subsiste-t-elle quand la plante est déracinée ? La végétation n’est-elle pas un mot dont on se sert pour signifier la manière inexplicable dont l’Être suprême a voulu que la plante tirât les sucs de la terre ? L’âme est de même un mot inventé pour exprimer faiblement et obscurément les ressorts de notre vie. Tous les animaux se meuvent ; et cette puissance de se mouvoir, on l’appelle force active ; mais il n’y a pas un être distinct qui soit cette force. Nous avons des passions ; cette mémoire, cette raison, ne sont pas, sans doute, des choses à part ; ce ne sont pas des êtres existants dans nous ; ce ne sont pas de petites personnes qui aient une existence particulière ; ce sont des mots génériques, inventés pour fixer nos idées. L’âme, qui signifie notre mémoire, notre raison, nos passions, n’est donc elle-même qu’un mot. Qui fait le mouvement dans la nature ? c’est Dieu. Qui fait végéter toutes les plantes ? c’est Dieu. Qui fait le mouvement dans les animaux ? c’est Dieu. Qui fait la pensée de l’homme ? c’est Dieu.Si l’âme[2] humaine était une petite personne renfermée dans notre corps, qui en dirigeât les mouvements et les idées, cela ne marquerait-il pas dans l’éternel artisan du monde une impuissance et un artifice indigne de lui ? il n’aurait donc pas été capable de faire des automates qui eussent dans eux-mêmes le don du mouvement et de la pensée ? Vous m’avez appris le grec, vous m’avez fait lire Homère ; je trouve Vulcain un divin forgeron, quand il fait des trépieds d’or qui vont tout seuls au conseil des dieux ; mais ce Vulcain me paraîtrait un misérable charlatan s’il avait caché dans le corps de ces trépieds quelqu’un de ses garçons qui les fît mouvoir sans qu’on s’en aperçût.Il y a de froids rêveurs qui ont pris pour une belle imagination l’idée de faire rouler des planètes par des génies qui les poussent sans cesse ; mais Dieu n’a pas été réduit à cette pitoyable ressource : en un mot, pourquoi mettre deux ressorts à un ouvrage lorsqu’un seul suffit ? Vous n’oserez pas nier que Dieu ait le pouvoir d’animer l’être peu connu que nous appelons matière ; pourquoi donc se servirait-il d’un autre agent pour l’animer ?Il y a bien plus : ce serait cette âme que vous donnez si libéralement à notre corps ? d’où viendrait-elle ? quand viendrait-elle ? faudrait-il que le Créateur de l’univers fût continuellement à l’affût de l’accouplement des hommes et des femmes, qu’il remarquât attentivement le moment où un germe sort du corps d’un homme et entre dans le corps d’une femme, et qu’alors il envoyât vite une âme dans ce germe ? et si ce germe meurt, que deviendra cette âme ? elle aura donc été créée inutilement, ou elle attendra une autre occasion.Voilà, je vous l’avoue, une étrange occupation pour le maître du monde ; et non-seulement il faut qu’il prenne garde continuellement à la copulation de l’espèce humaine, mais il faut qu’il en fasse autant avec tous les animaux : car ils ont tous comme nous de la mémoire, des idées, des passions ; et si une âme est nécessaire pour former ces sentiments, cette mémoire, ces idées, ces passions, il faut que Dieu travaille perpétuellement à forger des âmes pour les éléphants, et pour les porcs, pour les hiboux, pour les poissons et pour les bonzes.Quelle idée me donneriez-vous de l’architecte de tant de millions de mondes, qui serait obligé de faire continuellement des chevilles invisibles pour perpétuer son ouvrage ?Voilà une très-petite partie des raisons qui peuvent me faire douter de l’existence de l’âme.CU-SU.Vous raisonnez de bonne foi ; et ce sentiment vertueux, quand même il serait erroné, serait agréable à l’Être suprême. Vous pouvez vous tromper, mais vous ne cherchez pas à vous tromper, et dès lors vous êtes excusable. Mais songez que vous ne m’avez proposé que des doutes, et que ces doutes sont tristes. Admettez des vraisemblances plus consolantes : il est dur d’être anéanti ; espérez de vivre. Vous savez qu’une pensée n’est point matière, vous savez qu’elle n’a nul rapport avec la matière ; pourquoi donc vous serait-il si difficile de croire que Dieu a mis dans vous un principe divin qui, ne pouvant être dissous, ne peut être sujet à la mort ? Oseriez-vous dire qu’il est impossible que vous ayez une âme ? non, sans doute : et si cela est possible, n’est-il pastrès-vraisemblable que vous en avez une ? pourriez-vous rejeter un système si beau et si nécessaire au genre humain ? et quelques difficultés vous rebuteront-elles ?KOU.Je voudrais embrasser ce système, mais je voudrais qu’il me fût prouvé. Je ne suis pas le maître de croire quand je n’ai pas d’évidence. Je suis toujours frappé de cette grande idée que Dieu a tout fait, qu’il est partout, qu’il pénètre tout, qu’il donne le mouvement et la vie à tout ; et s’il est dans toutes les parties de mon être, comme il est dans toutes les parties de la nature, je ne vois pas quel besoin j’ai d’une âme. Qu’ai-je à faire de ce petit être subalterne, quand je suis animé par Dieu même ? à quoi me servirait cette âme ? Ce n’est pas nous qui nous donnons nos idées, car nous les avons presque toujours malgré nous ; nous en avons quand nous sommes endormis ; tout se fait en nous sans que nous nous en mêlions. L’âme aurait beau dire au sang et aux esprits animaux : Courez, je vous prie, de cette façon pour me faire plaisir ; ils circuleront toujours de la manière que Dieu leur a prescrite. J’aime mieux être la machine d’un Dieu qui m’est démontré que d’être la machine d’une âme dont je doute.CU-SU.Eh bien ! si Dieu même vous anime, ne souillez jamais par des crimes ce Dieu qui est en vous ; et s’il vous a donné une âme, que cette âme ne l’offense jamais. Dans l’un et dans l’autre système vous avez une volonté ; vous êtes libre ; c’est-à-dire vous avez le pouvoir de faire ce que vous voulez : servez-vous de ce pouvoir pour servir ce Dieu qui vous l’a donné. Il est bon que vous soyez philosophe, mais il est nécessaire que vous soyez juste. Vous le serez encore plus quand vous croirez avoir une âme immortelle.Daignez me répondre : n’est-il pas vrai que Dieu est la souveraine justice ?KOU.Sans doute; et s’il était possible qu’il cessât de l’être (ce qui est un blasphème), je voudrais, moi, agir avec équité.CU-SU.N’est-il pas vrai que votre devoir sera de récompenser les actions vertueuses, et de punir les criminelles quand vous serez sur le trône ? Voudriez-vous que Dieu ne fît pas ce que vous-même vous êtes tenu de faire ? Vous savez qu’il est et qu’il sera toujours dans cette vie des vertus malheureuses et des crimes impunis ; il est donc nécessaire que le bien et le mal trouvent leur jugement dans une autre vie. C’est cette idée si simple, si naturelle, si générale, qui a établi chez tant de nations la croyance de l’immortalité de nos âmes, et de la justice divine qui les juge quand elles ont abandonné leur dépouille mortelle. Y a-t-il un système plus raisonnable, plus convenable à la Divinité, et plus utile au genre humain ?KOU.Pourquoi donc plusieurs nations n’ont-elles point embrassé ce système ? Vous savez que nous avons dans notre province environ deux cents familles d’anciens Sinous[3], qui ont autrefois habité une partie de l’Arabie Pétrée ; ni elles ni leurs ancêtres n’ont jamais cru l’âme immortelle ; ils ont leurs cinq Livres [4], comme nous avons nos cinq Kings ; j’en ai lu la traduction : leurs lois, nécessairement semblables à celles de tous les autres peuples, leur ordonnent de respecter leurs pères, de ne point voler, de ne point mentir, de n’être ni adultères ni homicides ; mais ces mêmes lois ne leur parlent ni de récompenses ni de châtiments dans une autre vie.CU-SU.Si cette idée n’est pas encore développée chez ce pauvre peuple, elle le sera sans doute un jour. Mais que nous importe une malheureuse petite nation, tandis que les Babyloniens, les Égyptiens, les Indiens, et toutes les nations policées ont reçu ce dogme salutaire ? Si vous étiez malade, rejetteriez-vous un remède approuvé par tous les Chinois, sous prétexte que quelques barbares des montagnes n’auraient pas voulu s’en servir ? Dieu vous a donné la raison, elle vous dit que l’âme doit être immortelle : c’est donc Dieu qui vous le dit lui-même.KOU.Mais comment pourrai-je être récompensé ou puni, quand je ne serai plus moi-même, quand je n’aurai plus rien de ce qui aura constitué ma personne ? Ce n’est que par ma mémoire que je suis toujours moi : je perds ma mémoire dans ma dernière maladie ; il faudra donc après ma mort un miracle pour me la rendre, pour me faire rentrer dans mon existence que j’aurai perdue ?CU-SU.C’est-à-dire que si un prince avait égorgé sa famille pour régner, s’il avait tyrannisé ses sujets, il en serait quitte pour dire à Dieu : Ce n’est pas moi, j’ai perdu la mémoire, vous vous méprenez, je ne suis plus la même personne. Pensez-vous que Dieu fût bien content de ce sophisme ?KOU.Eh bien, soit, je me rends[5] : je voulais faire le bien pour moi-même, je le ferai aussi pour plaire à l’Être suprême ; je pensais qu’il suffisait que mon âme fût juste dans cette vie, j’espérerai qu’elle sera heureuse dans une autre. Je vois que cette opinion est bonne pour les peuples et pour les princes, mais le culte de Dieu m’embarrasse.QUATRIÈME ENTRETIEN.CU-SU.Que trouvez-vous de choquant dans notre Chu-king, ce premier livre canonique, si respecté de tous les empereurs chinois ? Vous labourez un champ de vos mains royales pour donner l’exemple au peuple, et vous en offrez les prémices au Chang-ti, au Tien, à l’Être suprême ; vous lui sacrifiez quatre fois l’année ; vous êtes roi et pontife ; vous promettez à Dieu de faire tout le bien qui sera en votre pouvoir : y a-t-il là quelque chose qui répugne ?KOU.Je suis bien loin d’y trouver à redire ; je sais que Dieu n’a nul besoin de nos sacrifices ni de nos prières ; mais nous avons besoin de lui en faire ; son culte n’est pas établi pour lui, niais pour nous. J’aime fort à faire des prières, je veux surtout qu’elles ne soient point ridicules : car, quand j’aurai bien crié que « la montagne de Chang-ti est une montagne grasse[6], et qu’il ne faut point regarder les montagnes grasses » ; quand j’aurai fait enfuir le soleil et sécher la lune, ce galimatias sera-t-il agréable à l’Être suprême, utile à mes sujets et à moi-même ?Je ne puis surtout souffrir la démence des sectes qui nous environnent : d’un côté je vois Laotzée, que sa mère conçut par l’union du ciel et de la terre, et dont elle fut grosse quatre-vingts ans. Je n’ai pas plus de foi à sa doctrine de l’anéantissement et du dépouillement universel qu’aux cheveux blancs avec lesquels il naquit, et à la vache noire sur laquelle il monta pour aller prêcher sa doctrine.Le dieu Fo ne m’en impose pas davantage, quoiqu’il ait eu pour père un éléphant blanc, et qu’il promette une vie immortelle. Ce qui me déplaît surtout, c’est que de telles rêveries soient continuellement prêchées par les bonzes qui séduisent le peuple pour le gouverner ; ils se rendent respectables par des mortifications qui effrayent la nature. Les uns se privent toute leur vie des aliments les plus salutaires, comme si on ne pouvait plaire à Dieu que par un mauvais régime ; les autres se mettent au cou un carcan, dont quelquefois ils se rendent très-dignes ; ils s’enfoncent des clous dans les cuisses, comme si leurs cuisses étaient des planches ; le peuple les suit en foule. Si un roi donne quelque édit qui leur déplaise, ils vous disent froidement que cet édit ne se trouve pas dans le commentaire du dieu Fo, et qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. Comment remédier à une maladie populaire si extravagante et si dangereuse ? Vous savez que la tolérance est le principe du gouvernement de la Chine, et de tous ceux de l’Asie ; mais cette indulgence n’est-elle pas bien funeste, quand elle expose un empire à être bouleversé pour des opinions fanatiques ?CU-SU.Que le Chang-ti me préserve de vouloir éteindre en vous cet esprit de tolérance, cette vertu si respectable, qui est aux âmes ce que la permission de manger est au corps ! La loi naturelle permet à chacun de croire ce qu’il veut, comme de se nourrir de ce qu’il veut. Un médecin n’a pas le droit de tuer ses malades parce qu’ils n’auront pas observé la diète qu’il leur a prescrite. Un prince n’a pas le droit de faire pendre ceux de ses sujets qui n’auront pas pensé comme lui ; mais il a le droit d’empêcher les troubles, et, s’il est sage, il lui sera très-aisé de déraciner les superstitions. Vous savez ce qui arriva à Daon, sixième roi de Chaldée, il y a quelque quatre mille ans ?KOU.Non, je n’en sais rien ; vous me feriez plaisir de me l’apprendre.CU-SU.Les prêtres chaldéens s’étaient avisés d’adorer les brochets de l’Euphrate ; ils prétendaient qu’un fameux brochet nommé Oannès [7] leur avait autrefois appris la théologie, que ce brochet était immortel, qu’il avait trois pieds de long et un petit croissant sur la queue. C’était par respect pour cet Oannès qu’il était défendu de manger du brochet. Il s’éleva une grande dispute entre les théologiens pour savoir si le brochet Oannès était laité ou œuvé. Les deux parties s’excommunièrent réciproquement, et on en vint plusieurs fois aux mains. Voici comme le roi Daon s’y prit pour faire cesser ce désordre.Il commanda un jeûne rigoureux de trois jours aux deux partis, après quoi il fit venir les partisans du brochet aux œufs, qui assistèrent à son dîner : il se fit apporter un brochet de trois pieds, auquel on avait mis un petit croissant sur la queue. « Est-ce là votre dieu ? dit-il aux docteurs. — Oui, sire, lui répondirent-ils, car il a un croissant sur la queue. » Le roi commanda qu’on ouvrît le brochet, qui avait la plus belle laite du monde. « Vous voyez bien, dit-il, que ce n’est pas là votre dieu, puisqu’il est laité. » Et le brochet fut mangé par le roi et ses satrapes, au grand contentement des théologiens des œufs, qui voyaient qu’on avait frit le dieu de leurs adversaires.On envoya chercher aussitôt les docteurs du parti contraire : on leur montra un dieu de trois pieds qui avait des œufs et un croissant sur la queue ; ils assurèrent que c’était là le dieu Oannès, et qu’il était laité : il fut frit comme l’autre, et reconnu œuvé. Alors les deux partis étant également sots, et n’ayant pas déjeuné, le bon roi Daon leur dit qu’il n’avait que des brochets à leur donner pour leur dîner ; ils en mangèrent goulûment, soit œuvés, soit laités. La guerre civile finit, chacun bénit le bon roi Daon, et les citoyens, depuis ce temps, firent servir à leur dîner tant de brochets qu’ils voulurent.KOU.J’aime fort le roi Daon, et je promets bien de l’imiter à la première occasion qui s’offrira. J’empêcherai toujours, autant que je le pourrai (sans faire violence à personne), qu’on adore des Fo et des brochets.Je sais que dans le Pégu et dans le Tunquin il y a de petits dieux et de petits talapoins qui font descendre la lune dans le décours, et qui prédisent clairement l’avenir, c’est-à-dire qui voient clairement ce qui n’est pas, car l’avenir n’est point. J’empêcherai, autant que je le pourrai, que les talapoins ne viennent chez moi prendre le futur pour le présent, et faire descendre la lune.Quelle pitié qu’il y ait des sectes qui aillent de ville en ville débiter leurs rêveries, comme des charlatans qui vendent leurs drogues ? quelle honte pour l’esprit humain que de petites nations pensent que la vérité n’est que pour elles, et que le vaste empire de la Chine est livré à l’erreur ! L’Être éternel ne serait-il que le Dieu de l’île Formose ou de l’île Bornéo ? abandonnerait-il le reste de l’univers ? Mon cher Cu-su, il est le père de tous les hommes ; il permet à tous de manger du brochet ; le plus digne hommage qu’on puisse lui rendre est d’être vertueux : un cœur pur est le plus beau de tous ses temples, comme disait le grand empereur Hiao.CINQUIÈME ENTRETIEN.CU-SU.Puisque vous aimez la vertu, comment la pratiquerez-vous quand vous serez roi ?KOU.En n’étant injuste ni envers mes voisins, ni envers mes peuples.CU-SU.Ce n’est pas assez de ne point faire de mal, vous ferez du bien ; vous nourrirez les pauvres en les occupant à des travaux utiles, et non pas en dotant la fainéantise ; vous embellirez les grands chemins ; vous creuserez des canaux ; vous élèverez des édifices publics ; vous encouragerez tous les arts, vous récompenserez le mérite en tout genre ; vous pardonnerez les fautes involontaires.KOU.C’est ce que j’appelle n’être point injuste ; ce sont là autant de devoirs.CU-SU.Vous pensez en véritable roi ; mais il y a le roi et l’homme, la vie publique et la vie privée. Vous allez bientôt vous marier ; combien comptez-vous avoir de femmes ?KOU.Mais je crois qu’une douzaine me suffira ; un plus grand nombre pourrait me dérober un temps destiné aux affaires. Je n’aime point ces rois qui ont des sept cents femmes[8] et des trois cents concubines, et des milliers d’eunuques pour les servir. Cette manie des eunuques me paraît surtout un trop grand outrage à la nature humaine. Je pardonne tout au plus qu’on chaponne des coqs, ils en sont meilleurs à manger ; mais on n’a point encore fait mettre d’eunuques à la broche. À quoi sert leur mutilation ? Le dalaï-lama en a cinquante pour chanter dans sa pagode. Je voudrais bien savoir si le Chang-ti se plaît beaucoup à entendre les voix claires de ces cinquante hongres.Je trouve encore très-ridicule qu’il y ait des bonzes qui ne se marient point ; ils se vantent d’être plus sages que les autres Chinois : eh bien ! qu’ils fassent donc des enfants sages. Voilà une plaisante manière d’honorer le Chang-ti que de le priver d’adorateurs ! Voilà une singulière façon de servir le genre humain, que de donner l’exemple d’anéantir le genre humain ! Le bon petit[9] lama nommé Stelca ed isant Errepi voulait dire que « tout prêtre devait faire le plus d’enfants qu’il pourrait » ; il prêchait d’exemple, et a été fort utile en son temps. Pour moi, je marierai tous les lamas et bonzes, lamesses et bonzesses qui auront de la vocation pour ce saint œuvre : ils en seront certainement meilleurs citoyens, et je croirai faire en cela un grand bien au royaume de Low.CU-SU.Oh ! le bon prince que nous aurons là ! Vous me faites pleurer de joie. Vous ne vous contenterez pas d’avoir des femmes et des sujets : car enfin on ne peut pas passer sa journée à faire des édits et des enfants : vous aurez sans doute des amis ?KOU.J’en ai déjà, et de bons, qui m’avertissent de mes défauts ; je me donne la liberté de reprendre les leurs ; ils me consolent, je les console ; l’amitié est le baume de la vie, il vaut mieux que celui du chimiste Éreville[10] et même que les sachets du grand Lanourt[11]. Je suis étonné qu’on n’ait pas fait de l’amitié un précepte de religion : j’ai envie de l’insérer dans notre rituel.CU-SU.Gardez-vous-en bien, l’amitié est assez sacrée d’elle-même : ne la commandez jamais ; il faut que le cœur soit libre ; et puis, si vous faisiez de l’amitié un précepte, un mystère, un rite, une cérémonie, il y aurait mille bonzes qui, en prêchant et en écrivant leurs rêveries, rendraient l’amitié ridicule ; il ne faut pas l’exposer à cette profanation.Mais comment en userez-vous avec vos ennemis ? Confutzée recommande en vingt endroits de les aimer: cela ne vous paraît-il pas un peu difficile ?KOU.Aimer ses ennemis ! eh, mon Dieu ! rien n’est si commun.CU-SU.Comment l’entendez-vous ?KOU.Mais comme il faut, je crois, l’entendre. J’ai fait l’apprentissage de la guerre sous le prince de Décon contre le prince de Vis-Brunck[12] : dès qu’un de nos ennemis était blessé et tombait entre nos mains, nous avions soin de lui comme s’il eût été notre frère ; nous avons souvent donné notre propre lit à nos ennemis blessés et prisonniers, et nous avons couché auprès d’eux sur des peaux de tigres étendues à terre ; nous les ayons servis nous-mêmes : que voulez-vous de plus ? que nous les aimions comme on aime sa maîtresse ?CU-SU.Je suis très-édifié de tout ce que vous me dites, et je voudrais que toutes les nations vous entendissent : car on m’assure qu’il y a des peuples assez impertinents pour oser dire que nous ne connaissons pas la vraie vertu, que nos bonnes actions ne sont que des péchés splendides[13], que nous avons besoin des leçons de leurs talapoins pour nous faire de bons principes. Hélas! les malheureux ! ce n’est que d’hier qu’ils savent lire et écrire, et ils prétendent enseigner leurs maîtres !SIXIÈME ENTRETIEN.CU-SU.Je ne vous répéterai pas tous les lieux communs qu’on débite parmi nous depuis cinq ou six mille ans sur toutes les vertus. Il y en a qui ne sont que pour nous-mêmes, comme la prudence pour conduire nos âmes, la tempérance pour gouverner nos corps : ce sont des préceptes de politique et de santé. Les véritables vertus sont celles qui sont utiles à la société, comme la fidélité, la magnanimité, la bienfaisance, la tolérance, etc. Grâce au ciel, il n’y a point de vieille qui n’enseigne parmi nous toutes ces vertus à ses petits-enfants : c’est le rudiment de notre jeunesse, au village comme à la ville ; mais il y a une grande vertu qui commence à être de peu d’usage, et j’en suis fâché.KOU.Quelle est-elle ? nommez-la vite ; je tâcherai de la ranimer.CU-SU.C’est l’hospitalité ; cette vertu si sociale, ce lien sacré des hommes commence à se relâcher depuis que nous avons des cabarets. Cette pernicieuse institution nous est venue, à ce qu’on dit, de certains sauvages d’Occident, Ces misérables apparemment n’ont point de maison pour accueillir les voyageurs. Quel plaisir de recevoir dans la grande ville de Low, dans la belle place de Honchan, dans la maison Ki, un généreux étranger qui arrive de Samarcande, pour qui je deviens dès ce moment un homme sacré, et qui est obligé par toutes les lois divines et humaines de me recevoir chez lui quand je voyagerai en Tartarie, et d’être mon ami intime !Les sauvages dont je vous parle ne reçoivent les étrangers que pour de l’argent dans des cabanes dégoûtantes ; ils vendent cher cet accueil infâme ; et avec cela, j’entends dire que ces pauvres gens se croient au-dessus de nous, qu’ils se vantent d’avoir une morale plus pure. Ils prétendent que leurs prédicateurs prêchent mieux que Confutzée ; qu’enfin c’est à eux de nous enseigner la justice, parce qu’ils vendent de mauvais vin sur les grands chemins, que leurs femmes vont comme des folles dans les rues, et qu’elles dansent pendant que les nôtres cultivent desvers à soie.KOU.Je trouve l’hospitalité fort bonne ; je l’exerce avec plaisir, mais je crains l’abus. Il y a des gens vers le Grand-Thibet qui sont fort mal logés, qui aiment à courir, et qui voyageraient pour rien d’un bout du monde à l’autre ; et quand vous irez au Grand-Thibet jouir chez eux du droit de l’hospitalité, vous ne trouverez ni lit ni pot-au-feu ; cela peut dégoûter de la politesse.CU-SU.L’inconvénient est petit ; il est aisé d’y remédier en ne recevant que des personnes bien recommandées. Il n’y a point de vertu qui n’ait ses dangers ; et c’est parce qu’elles en ont qu’il est beau de les embrasser.Que notre Confufzée est sage et saint ! il n’est aucune vertu qu’il n’inspire ; le bonheur des hommes est attaché à chacune de ses sentences ; en voici une qui me revient dans la mémoire, c’est la cinquante-troisième :« Reconnais les bienfaits par des bienfaits, et ne te venge jamais des injures. »Quelle maxime, quelle loi les peuples de l’Occident pourraient-ils opposer à une morale si pure ? En combien d’endroits Confutzée recommande-t-il l’humilité ! Si on pratiquait cette vertu, il n’y aurait jamais de querelles sur la terre.KOU.J’ai lu tout ce que Confutzée et les sages des siècles antérieurs ont écrit sur l’humilité ; mais il me semble qu’ils n’en ont jamais donné une définition assez exacte : il y a peu d’humilité peut-être à oser les reprendre ; mais j’ai au moins l’humilité d’avouer que je ne les ai pas entendus. Dites-moi ce que vous en pensez.CU-SU.J’obéirai humblement. Je crois que l’humilité est la modestie de l’âme : car la modestie extérieure n’est que la civilité. L’humilité ne peut pas consister à se nier soi-même la supériorité qu’on peut avoir acquise sur un autre. Un bon médecin ne peut se dissimuler qu’il en sait davantage que son malade en délire ; celui qui enseigne l’astronomie doit s’avouer qu’il est plus savant que ses disciples ; il ne peut s’empêcher de le croire, mais il ne doit pas s’en faire accroire. L’humilité n’est pas l’abjection ; elle est le correctif de l’amour-propre, comme la modestie est le correctif de l’orgueil.KOU.Eh bien ! c’est dans l’exercice de toutes ces vertus et dans le culte d’un Dieu simple et universel que je veux vivre, loin des chimères des sophistes et des illusions des faux prophètes. L’amour du prochain sera ma vertu sur le trône, et l’amour de Dieu ma religion. Je mépriserai le dieu Fo, et Laotzée, et Vitsnou, qui s’est incarné tant de fois chez les Indiens, et Sammonocodom, qui descendit du ciel pour venir jouer au cerf-volant chez les Siamois, et les Camis qui arrivèrent de la lune au Japon.Malheur à un peuple assez imbécile et assez barbare pour penser qu’il y a un Dieu pour sa seule province ! c’est un blasphème. Quoi ! la lumière du soleil éclaire tous les yeux, et la lumière de Dieu n’éclairerait qu’une petite et chétive nation dans un coin de ce globe ! quelle horreur, et quelle sottise ! La Divinité parle au cœur de tous les hommes, et les liens de la charité doivent les unir d’un bout de l’univers à l’autre.CU-SU.Ô sage Kou ! vous avez parlé comme un homme inspiré par le Chang-ti même ; vous serez un digne prince. J’ai été votre docteur, et vous êtes devenu le mien.
- ↑ Dans la première édition du Dictionnaire philosophique, en 1764, le Catéchisme chinois était placé à la suite de l’article Chine, et était suivi du Catéchisme du Japonais et du Catéchisme du Curé. Les éditeurs de Kehl, en le réunissant à beaucoup d’autres dialogues, l’avaient intitulé Cu-su et Kou. (B.)
- ↑ Voyez l’article Âme, onzième section.
- ↑ Ce sont les Juifs des dix tribus qui, dans leur dispersion, pénétrèrent jusqu’à la Chine ; ils y sont appelés Sinous. (Note de Voltaire.)
- ↑ Le Pentateuque.
- ↑ Eh bien ! tristes ennemis de la raison et de la vérité, direz-vous encore que cet ouvrage enseigne la mortalité de l’âme ? Ce morceau a été imprimé dans toutes les éditions. De quel front osez-vous donc le calomnier ? Hélas ! si vos âmes conservent leur caractère pendant l’éternité, elles seront éternellement des âmes bien sottes et bien injustes. Non, les auteurs de cet ouvrage raisonnable et utile ne vous disent point que l’âme meurt avec le corps : ils vous disent seulement que vous êtes des ignorants. N’en rougissez pas : tous les sages ont avoué leur ignorance ; aucun d’eux, n’a été assez impertinent pour connaître la nature de l’âme. Gassendi, en résumant tout ce qu’a dit l’antiquité, vous parle ainsi : « Vous savez que vous pensez, mais vous ignorez quelle espèce de substance vous êtes, vous qui pensez. Vous ressemblez à un aveugle qui, sentant la chaleur du soleil, croirait avoir une idée distincte de cet astre. » Lisez le reste de cette admirable lettre à Descartes ; lisez Locke ; relisez cet ouvrage-ci attentivement, et vous verrez qu’il est impossible que nous ayons la moindre notion de la nature de l’âme, par la raison qu’il est impossible que la créature connaisse les secrets ressorts du Créateur : vous verrez que, sans connaître le principe de nos pensées, il faut tâcher de penser avec justesse et avec justice ; qu’il faut être tout ce que vous n’êtes pas : modeste, doux, bienfaisant, indulgent ; ressembler à Cu-su et à Kou, et non pas à Thomas d’Aquin ou à Scot, dont les âmes étaient fort ténébreuses, ou à Calvin et à Luther, dont les âmes étaient bien dures et bien emportées. Tâchez que vos âmes tiennent un peu de la nôtre, alors vous vous moquerez prodigieusement de vous-mêmes.— Dans la censure que la Sorbonne a faite de l’ouvrage de M. l’abbé Raynal, les sages maîtres ont dit en latin que M. de Voltaire avait nié la spiritualité de l’âme, et en français qu’il avait nié l’immortalité, aut vice versa. (K.)
- ↑Mons Dei, mons pinguis.
Mons coagulatus, mons pinguis :
Ut quid suspicamini montes coagulatos.(Psalm. lxvii, 16-17.) - ↑ Voltaire reparle du brochet Oannès dans le xie des Dialogues d’Évhémère. VoyezMélanges, année 1777.
- ↑ Voyez l’article Salomon.
- ↑ Stelca ed isant Errepi signifie, en chinois, (l’abbé) Castel de Saint-Pierre. (Note de Voltaire.)
- ↑ Lelièvre.
- ↑ Arnoult.
- ↑ C’est une chose remarquable qu’en retournant Décon et Vis-Brunck, qui sont des noms chinois, on trouve Condé et Brunsvick, tant les grands hommes sont célèbres dans toute la terre ! (Note de Voltaire.)
- ↑ C’est saint Augustin qui appelle peccata splendida les bonnes actions des païens. Voyez dans les Mélanges, année 1765, la Dix-septième lettre sur les miracles ; et, année 1773, le huitième des Fragments sur l’histoire générale.
- Éd. Garnier - Tome 18
◄ Catéchisme chinois Catéchisme du curé Catéchisme du Japonais ► CATÉCHISME DU CURÉ [1].ARISTON.Eh bien ! mon cher Téotime, vous allez donc être curé de campagne ?TÉOTIME.Oui ; on me donne une petite paroisse, et je l’aime mieux qu’une grande. Je n’ai qu’une portion limitée d’intelligence et d’activité ; je ne pourrais certainement pas diriger soixante et dix mille âmes, attendu que je n’en ai qu’une ; un grand troupeau m’effraye, mais je pourrai faire quelque bien à un petit. J’ai étudié assez de jurisprudence pour empêcher, autant que je le pourrai, mes pauvres paroissiens de se ruiner en procès. Je sais assez de médecine pour leur indiquer des remèdes simples quand ils seront malades. J’ai assez de connaissance de l’agriculture pour leur donner quelquefois des conseils utiles. Le seigneur du lieu et sa femme sont d’honnêtes gens qui ne sont point dévots, et qui m’aideront à faire du bien. Je me flatte que je vivrai assez heureux, et qu’on ne sera pas malheureux avec moi.ARISTON.N’êtes-vous pas fâché de n’avoir point de femme ? ce serait une grande consolation ; il serait doux, après avoir prôné, chanté, confessé, communié, baptisé, enterré, consolé des malades, apaisé des querelles, consumé votre journée au service du prochain, de trouver dans votre logis une femme douce, agréable, et honnête, qui aurait soin de votre linge et de votre personne, qui vous égalerait dans la santé, qui vous soignerait dans la maladie, qui vous ferait de jolis enfants dont la bonne éducation serait utile à l’État. Je vous plains, vous qui servez les hommes, d’être privé d’une consolation si nécessaire aux hommes.TÉOTIME.L’Église grecque a grand soin d’encourager les curés au mariage ; l’Église anglicane et les protestants ont la même sagesse ; l’Église latine a une sagesse contraire, il faut m’y soumettre. Peut-être aujourd’hui que l’esprit philosophique a fait tant de progrès, un concile ferait des lois plus favorables à l’humanité. Mais en attendant, je dois me conformer aux lois présentes : il en coûte beaucoup, je le sais ; mais tant de gens qui valaient mieux que moi s’y sont soumis, que je ne dois pas murmurer.ARISTON.Vous êtes savant, et vous avez une éloquence sage ; comment comptez-vous prêcher devant des gens de campagne ?TÉOTIME.Comme je prêcherais devant les rois. Je parlerai toujours de morale, et jamais de controverse ; Dieu me préserve d’approfondir la grâce concomitante, la grâce efficace, à laquelle on résiste, la suffisante qui ne suffit pas ; d’examiner si les anges qui mangèrent avec Abraham et avec Loth avaient un corps, ou s’ils firent semblant de manger ; si le diable Asmodée était effectivement amoureux de la femme du jeune Tobie; quelle est la montagne sur laquelle Jésus-Christ fut emporté par un autre diable ; et si Jésus-Christ envoya deux mille diables, ou deux diables seulement, dans le corps de deux mille cochons, etc., etc. ! Il y a bien des choses que mon auditoire n’entendrait pas, ni moi non plus. Je tâcherai de faire des gens de bien, et de l’être ; mais je ne ferai point de théologiens, et je le serai le moins que je pourrai.ARISTON.Oh ! le bon curé ! Je veux acheter une maison de campagne dans votre paroisse. Dites-moi, je vous prie, comment vous en userez dans la confession.TÉOTIME.La confession est une chose excellente, un frein aux crimes, inventé dans l’antiquité la plus reculée ; on se confessait dans la célébration de tous les anciens mystères ; nous avons imité et sanctifié cette sage pratique : elle est très-bonne pour engager les cœurs ulcérés de haine à pardonner, et pour faire rendre par les petits voleurs ce qu’ils peuvent avoir dérobé à leur prochain. Elle a quelques inconvénients. Il y a beaucoup de confesseurs indiscrets, surtout parmi les moines, qui apprennent quelquefois plus de sottises aux filles que tous les garçons d’un village ne pourraient leur en faire. Point de détails dans la confession ; ce n’est point un interrogatoire juridique, c’est l’aveu de ses fautes qu’un pécheur fait à l’Être suprême entre les mains d’un autre pécheur qui va s’accuser à son tour. Cet aveu salutaire n’est point fait pour contenter la curiosité d’un homme.ARISTON.Et des excommunications, en userez-vous ?TÉOTIME.Non ; il y a des rituels où l’on excommunie les sauterelles, les sorciers, et les comédiens. Je n’interdirai point l’entrée de l’église aux sauterelles, attendu qu’elles n’y vont jamais. Je n’excommunierai point les sorciers, parce qu’il n’y a point de sorciers ; et à l’égard des comédiens, comme ils sont pensionnés par le roi, et autorisés par le magistrat, je me garderai bien de les diifamer. Je vous avouerai même, comme à mon ami, que j’ai du goût pour la comédie quand elle ne choque point les mœurs. J’aime passionnément le Misanthrope, et toutes les tragédies où il y a des mœurs. Le seigneur de mon village fait jouer dans son château quelques-unes de ces pièces, par de jeunes personnes qui ont du talent : ces représentations inspirent la vertu par l’attrait du plaisir ; elles forment le goût, elles apprennent à bien parler et à bien prononcer. Je ne vois rien là que de très-innocent, et même de très-utile ; je compte bien assister quelquefois à ces spectacles pour mon instruction , mais dans une loge grillée, pour ne point scandaliser les faibles.ARISTON.Plus vous me découvrez vos sentiments, et plus j’ai envie de devenir votre paroissien. Il y a un point bien important qui m’embarrasse. Comment ferez-vous pour empêcher les paysans de s’enivrer les jours de fêtes ? c’est là leur grande manière de les célébrer. Vous voyez les uns accablés d’un poison liquide, la tête penchée vers les genoux, les mains pendantes, ne voyant point, n’entendant rien, réduits à un état fort au-dessous de celui des brutes, reconduits chez eux en chancelant par leurs femmes éplorées, incapables de travail le lendemain, souvent malades et abrutis pour le reste de leur vie. Vous en voyez d’autres devenus furieux par le vin, exciter des querelles sanglantes, frapper et être frappés, et quelquefois finir par le meurtre ces scènes affreuses qui sont la honte de l’espèce humaine. Il le faut avouer, l’État perd plus de sujets par les fêtes que par les batailles ; comment pourrez-vous diminuer dans votre paroisse un abus si exécrable ?TÉOTIME.Mon parti est pris ; je leur permettrai, je les presserai même de cultiver leurs champs les jours de fêtes après le service divin, que je ferai de très-bonne heure. C’est l’oisiveté de la férie qui les conduit au cabaret. Les jours ouvrables ne sont point les jours de la débauche et du meurtre. Le travail modéré contribue à la santé du corps et à celle de l’âme ; de plus ce travail est nécessaire à l’État. Supposons cinq millions d’hommes qui font par jour pour dix sous d’ouvrage l’un portant l’autre, et ce compte est bien modéré ; vous rendez ces cinq millions d’hommesinutiles trente jours de l’année, c’est donc trente fois cinq millions de pièces de dix sous que l’État perd en main-d’œuvre. Or, certainement Dieu n’a jamais ordonné ni cette perte ni l’ivrognerie[2].ARISTON.Ainsi vous concilierez la prière et le travail ; Dieu ordonne l’un et l’autre. Vous servirez Dieu et le prochain. Mais dans les disputes ecclésiastiques, quel parti prendrez-vous ?TÉOTIME.Aucun. On ne dispute jamais sur la vertu, parce qu’elle vient de Dieu : on se querelle sur des opinions qui viennent des hommes.ARISTON.Oh ! le bon curé ! le bon curé !
- ↑ Ce morceau a paru pour la première fois en 1764 dans la première édition duDictionnaire philosophique. Voltaire le conserva dans les différentes éditions de ce livre, et le reproduisit en 1771 dans le quatrième volume de ses Questions sur l’Encyclopédie : il en avait fait la seconde section de l’article Curé. (B.)
- ↑ Qu’on ne croie pas que ce soit là une idée particulière à Voltaire. Tous les philosophes et philanthropes du xviiie siècle n’envisagent guère autrement l’obligation de se reposer le dimanche, et les raisonnements de Voltaire ne sont même qu’une réminiscence de ceux du charitable abbé de Saint-Pierre, si admiré par J.-J. Rousseau : « Ce serait, dit l’abbé, une grande charité et une bonne œuvre plus agréable à Dieu qu’une pure cérémonie, que de donner aux pauvres familles le moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants, par sept ou huit heures de travail, et les moyens de s’instruire, eux et leurs enfants, à l’église, durant trois ou quatre heures du matin... Pour comprendre de quel soulagement serait aux pauvres la continuation de leur travail, il n’y a qu’à considérer que sur cinq millions de familles qui sont en France, il y en a au moins un million qui n’ont presque aucun revenu que de leur travail, c’est-à-dire qui sont pauvres ; et j’appelle pauvres ceux qui n’ont pas 30 livres tournois de rente, c’est-à-dire la valeur de 600 livres de pain... Ces pauvres familles pourraient gagner au moins cinq sous par demi-jour de fête, l’un portant l’autre, pendant les quatre-vingts et tant de fêtes et dimanches de l’année. Chacune de ces familles gagnerait donc au moins 20 livres par an de plus, ce qui ferait, pour un million de familles, plus de 20 millions de livres. Or, quelle aumône ne serait-ce point qu’une aumône annuelle de 20 millions répandue avec proportion sur les plus pauvres ! » Tome VII. (G. A.)
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du jardinier ►CATÉCHISME DU JAPONAIS [1].L’INDIEN.Est-il vrai qu’autrefois les Japonais ne savaient pas faire la cuisine, qu’ils avaient soumis leur royaume au grand-lama, que ce grand-lama décidait souverainement de leur boire et de leur manger, qu’il envoyait chez vous de temps en temps un petit lama, lequel venait recueillir les tributs ; et qu’il vous donnait en échange un signe de protection fait avec les deux premiers doigts et le pouce ?LE JAPONAIS.Hélas ! rien n’est plus vrai. Figurez-vous même que toutes les places de canusi[2], qui sont les grands cuisiniers de notre île, étaient données par le lama, et n’étaient pas données pour l’amour de Dieu. De plus, chaque maison de nos séculiers payait une once d’argent par an à ce grand cuisinier du Thibet. Il ne nous accordait pour tout dédommagement que des petits plats d’assez mauvais goût qu’on appelle des restes [3]. Et quand il lui prenait quelque fantaisie nouvelle, comme de faire la guerre aux peuples du Tangut, il levait chez nous de nouveaux subsides. Notre nation se plaignit souvent, mais sans aucun fruit ; et même chaque plainte finissait par payer un peu davantage. Enfin l’amour, qui fait tout pour le mieux, nous délivra de cette servitude. Un de nos empereurs[4] se brouilla avec le grand-lama pour une femme ; mais il faut avouer que ceux qui nous servirent le plus dans cette affaire furent nos canusi, autrement pauxcospie[5] ; c’est à eux que nous avons l’obligation d’avoir secoué le joug ; et voici comment.Le grand-lama avait une plaisante manie, il croyait avoir toujours raison ; notre daïri et nos canusi voulurent avoir du moins raison quelquefois. Le grand-lama trouva cette prétention absurde ; nos canusi n’en démordirent point, et ils rompirent pour jamais avec lui.L’INDIEN.Eh bien ! depuis ce temps-là vous avez été sans doute heureux et tranquilles ?LE JAPONAIS.Point du tout ; nous nous sommes persécutés, déchirés, dévorés, pendant près de deux siècles. Nos canusi voulaient en vain avoir raison ; il n’y a que cent ans qu’ils sont raisonnables. Aussi depuis ce temps-là pouvons-nous hardiment nous regarder comme une des nations les plus heureuses de la terre.L’INDIEN.Comment pouvez-vous jouir d’un tel bonheur, s’il est vrai, ce qu’on m’a dit, que vous ayez douze factions de cuisine dans votre empire ? Vous devez avoir douze guerres civiles par an.LE JAPONAIS.Pourquoi ? S’il y a douze traiteurs dont chacun ait une recette différente, faudra-t-il pour cela se couper la gorge au lieu de dîner ? Au contraire, chacun fera bonne chère à sa façon chez le cuisinier qui lui agréera davantage.L’INDIEN.Il est vrai qu’on ne doit point disputer des goûts ; mais on en dispute, et la querelle s’échauffe.LE JAPONAIS.Après qu’on a disputé bien longtemps, et qu’on a vu que toutes ces querelles n’apprenaient aux hommes qu’à se nuire, on prend enfin le parti de se tolérer mutuellement, et c’est sans contredit ce qu’il y a de mieux à faire.L’INDIEN.Et qui sont, s’il vous plaît, ces traiteurs qui partagent votre nation dans l’art de boire et de manger ?LE JAPONAIS.Il y a premièrement les Breuxeh[6], qui ne vous donneront jamais de boudin ni de lard ; ils sont attachés à l’ancienne cuisine ; ils aimeraient mieux mourir que de piquer un poulet : d’ailleurs, grands calculateurs ; et s’il y a une once d’argent à partager entre eux et les onze autres cuisiniers, ils en prennent d’abord la moitié pour eux, et le reste est pour ceux qui savent le mieux compter.L’INDIEN.Je crois que vous ne soupez guère avec ces gens-là.LE JAPONAIS.Non. Il y a ensuite les pispates qui, certains jours de chaque semaine, et même pendant un temps considérable de l’année, aimeraient cent fois mieux manger pour cent écus de turbots, de truites, de soles, de saumons, d’esturgeons[7], que de se nourrir d’une blanquette de veau qui ne reviendrait pas à quatre sous.Pour nous autres canusi, nous aimons fort le bœuf et une certaine pâtisserie qu’on appelle en japonais du pudding. Au reste tout le monde convient que nos cuisiniers sont infiniment plus savants que ceux des pispates. Personne n’a plus approfondi que nous le garum des Romains, n’a mieux connu les oignons de l’ancienne Égypte, la pâte de sauterelles des premiers Arabes, la chair de cheval des Tartares ; et il y a toujours quelque chose à apprendre dans les livres des canusi qu’on appelle communément pauxcospie.Je ne vous parlerai point de ceux qui ne mangent qu’à la Terluh, ni de ceux qui tiennent pour le régime de Vincal, ni des batistapanes, ni des autres ; mais les quekars méritent une attention particulière. Ce sont les seuls convives que je n’aie jamais vus s’enivrer et jurer. Ils sont très-difficiles à tromper ; mais ils ne vous tromperont jamais. Il semble que la loi d’aimer son prochain comme soi-même n’ait été faite que pour ces gens-là : car, en vérité, comment un bon Japonais peut-il se vanter d’aimer son prochain comme lui-même quand il va pour quelque argent lui tirer une balle de plomb dans la cervelle, ou l’égorger avec un criss large de quatre doigts, le tout en front de bandière ? Il s’expose lui-même à être égorgé et à recevoir des balles de plomb : ainsi on peut dire avec bien plus de vérité qu’il hait son prochain comme lui-même, Les quekars n’ont jamais eu cette frénésie ; ils disent que les pauvres humains sont des cruches d’argile faites pour durer très-peu, et que ce n’est pas la peine qu’elles aillent de gaieté de cœur se briser les unes contre les autres.Je vous avoue que, si je n’étais pas canusi, je ne haïrais pas d’être quekar. Vous m’avouerez qu’il n’y a pas moyen de se quereller avec des cuisiniers si pacifiques. Il y en a d’autres, en très-grand nombre, qu’on appelle diestes ; ceux-là donnent à dîner à tout le monde indifféremment, et vous êtes libre chez eux de manger tout ce qui vous plaît, lardé, bardé, sans lard, sans barde, aux œufs, à l’huile, perdrix, saumon, vin gris, vin rouge ; tout cela leur est indifférent ; pourvu que vous fassiez quelque prière à Dieu avant ou après le dîner, et même simplement avant le déjeuner, et que vous soyez honnêtes gens, ils riront avec vous aux dépens du grand-lama à qui cela ne fera nul mal, et aux dépens de Terluh, de Vincal, et de Mennon, etc. Il est bon seulement que nos diestes avouent que nos canusi sont très-savants en cuisine, et que surtout ils ne parlent jamais de retrancher nos rentes ; alors nous vivrons très-paisiblement ensemble.L’INDIEN.Mais enfin il faut qu’il y ait une cuisine dominante, la cuisine du roi.LE JAPONAIS.Je l’avoue ; mais quand le roi du Japon a fait bonne chère, il doit être de bonne humeur, et il ne doit pas empêcher ses bons sujets de digérer.L’INDIEN.Mais si des entêtés veulent manger au nez du roi des saucisses pour lesquelles le roi aura de l’aversion ; s’ils s’assemblent quatre ou cinq mille armés de grils pour faire cuire leurs saucisses ; s’ils insultent ceux qui n’en mangent point ?LE JAPONAIS.Alors il faut les punir comme des ivrognes qui troublent le repos des citoyens. Nous avons pourvu à ce danger. Il n’y a que ceux qui mangent à la royale qui soient susceptibles des dignités de l’État : tous les autres peuvent dîner à leur fantaisie, mais ils sont exclus des charges. Les attroupements sont souverainement défendus, et punis sur-le-champ sans rémission ; toutes les querelles à table sont réprimées soigneusement, selon le précepte de notre grand cuisinier japonais qui a écrit dans la langue sacrée, Suti raho Cus flac[8] :Natis in usum lætitiae scyphis
Pugnare Thracum est....(Horace, liv. I, ode xxvii.)ce qui veut dire : Le dîner est fait pour une joie recueillie et honnête, et il ne faut pas se jeter les verres à la tête.Avec ces maximes nous vivons heureusement chez nous ; notre liberté est affermie sous nos taicosema ; nos richesses augmentent, nous avons deux cents jonques de ligne, et nous sommes la terreur de nos voisins.L’INDIEN.Pourquoi donc le bon versificateur Recina, fils de ce poëte indien Recina[9]si tendre, si exact, si harmonieux, si éloquent, a-t-il dit dans un ouvrage didactique en rimes, intitulé la Grâce et non les Grâces :[10] Le Japon, où jadis brilla tant de lumière,
N’est plus qu’un triste amas de folles visions ?LE JAPONAIS.Le Recina dont vous me parlez est lui-même un grand visionnaire. Ce pauvre Indien ignore-t-il que nous lui avons enseigné ce que c’est que la lumière ; que si on connaît aujourd’hui dans l’Inde la véritable route des planètes, c’est à nous qu’on en est redevable ; que nous seuls avons enseigné aux hommes les lois primitives de la nature et le calcul de l’infini ; que s’il faut descendre à des choses qui sont d’un usage plus commun, les gens de son pays n’ont appris que de nous à faire des jonques dans les proportions mathématiques ; qu’ils nous doivent jusqu’aux chausses appelées les bas au métier, dont ils couvrent leurs jambes ? Serait-il possible qu’ayant inventé tant de choses admirables ou utiles, nous ne fussions que des fous, et qu’un homme qui a mis en vers les rêveries des autres fût le seul sage ? Qu’il nous laisse faire notre cuisine, et qu’il fasse, s’il veut, des vers sur des sujets plus poétiques.L’INDIEN.Que voulez-vous ! il a les préjugés de son pays, ceux de son parti, et les siens propres.LE JAPONAIS.Oh ! voilà trop de préjugés.
- ↑ Le Catéchisme du Japonais parut en 1764 dans la première édition duDictionnaire philosophique. Les éditeurs de Kehl le déplacèrent, et le réunirent avec d’autres dialogues dans un seul volume ; ils l’avaient intitulé l’Indien et le Japonais.(B.)— Dans ce dialogue, le Japonais figure un Anglais ; les cuisiniers désignent les prêtres ; le grand-lama, c’est le pape ; l’empereur mentionné, le roi Henri VIIl ; les pauxcospie, anagramme d’épiscopaux, sont les évêques ; Breuxeh, lisez Hébreux ; pispates, lisez papistes ; Terluh, lisez Luther ; Vincal, lisez Calvin ; puis : quakers, anabaptistes, déistes, etc., au lieu de quekars, batistapanes, diestes, etc., et vous comprendrez. (G. A.)
- ↑ Les canusi sont les anciens prêtres du Japon. (Note de Voltaire.)
- ↑ Reliques, de reliquiœ, qui signifie restes. (Id.)
- ↑ Henri VIII se brouilla avec le pape Clément VII, qui refusait de déclarer nul le mariage de ce roi avec Catherine d’Aragon, et épousa Anne de Boulen. Voyez tome XII, page 311 et suivantes.
- ↑ Pauxcospie, anagramme d’épiscopaux. (Note de Voltaire.)
- ↑ On voit assez que les Breuxeh sont les Hébreux ; et sic de cœteris. (Note de Voltaire.) — Dans sa lettre à Mme du Deffant, du 8 octobre 1764, Voltaire explique que les pipastes (ou pispates) sont les papistes ; Terluh et Vincal, Luther et Calvin ; lesbatistapanes et les quekars désignent les anabaptistes et les quakers ; les diestessont les déistes. (B.)
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1769, la Requête à tous les magistrats du royaume, première partie. (B.)
- ↑ Anagramme de Horatius Flaccus. (B.)
- ↑ Racine ; probablement Louis Racine, fils de l’admirable Racine.N. B. — Cet Indien Recina, sur la foi des rêveurs de son pays, a cru qu’on ne pouvait faire de bonnes sauces que quand Brama, par une volonté toute particulière, enseignait lui-même la sauce à ses favoris ; qu’il y avait un nombre infini de cuisiniers auxquels il était impossible de faire un ragoût avec la ferme volonté d’y réussir, et que Brama leur en ôtait les moyens par pure malice. On ne croit pas au Japon une pareille impertinence, et on y tient pour une vérité incontestable cette sentence japonaise :God never acts by partial will, but by general laws.(Note de Voltaire.)
- ↑ Ces vers sont du chant IV du poëme de la Grâce. Voltaire les cite textuellement dans le xe entretien de l’A B C, dialogue. Voyez les Mélanges, année 1768. ( B.)
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du JaponaisCatéchisme
du jardinierDe Caton,
du suicide ►CATÉCHISME DU JARDINIER [1],ouENTRETIEN DU BACHA TUCTAN ET DU JARDINIER KARPOS.TUCTAN.Eh bien ! mon ami Karpos, tu vends cher tes légumes ; mais ils sont bons... De quelle religion es-tu à présent ?KARPOS.Ma foi, mon Bacha, j’aurais bien de la peine à vous le dire. Quand notre petite île de Samos appartenait aux Grecs, je me souviens que l’on me faisait dire que l’agion pneuma n’était produit que du tou patrou ; on me faisait prier Dieu tout droit sur mes deux jambes, les mains croisées : on me défendait de manger du lait en carême. Les Vénitiens sont venus, alors mon curé vénitien m’a fait dire qu’agion pneuma venait du tou patrou et du tou viou, m’a permis de manger du lait, et m’a fait prier Dieu à genoux. Les Grecs sont revenus, et ont chassé les Vénitiens : alors il a fallu renoncer au tou viou et à la crème. Vous avez enfin chassé les Grecs, je vous entends crier Alla illa Alla de toutes vos forces. Je ne sais plus trop ce que je suis ; j’aime Dieu de tout mon cœur, et je vends mes légumes fort raisonnablement.TUCTAN.Tu as là de très-belles figues.KARPOS.Mon bacha, elles sont fort à votre service.TUCTAN.On dit que tu as aussi une jolie fille.KARPOS.Oui, mon bacha ; mais elle n’est pas à votre service.TUCTAN.Pourquoi cela, misérable ?KARPOS.C’est que je suis un honnête homme : il m’est permis de vendre mes figues, mais non pas de vendre ma fille.TUCTAN.Et par quelle loi ne t’est-il pas permis de vendre ce fruit-là ?KARPOS.Par la loi de tous les honnêtes jardiniers ; l’honneur de ma fille n’est point à moi, il est à elle : ce n’est pas une marchandise.TUCTAN.Tu n’es donc pas fidèle à ton bacha ?KARPOS.Très-fidèle dans les choses justes, tant que vous serez mon maître.TUCTAN.Mais si ton papa grec faisait une conspiration contre moi, et s’il t’ordonnait de la part du tou patrou et du tou viou d’entrer dans son complot, n’aurais-tu pas la dévotion d’en être ?KARPOS.Moi ? point du tout, je m’en donnerais bien de garde.TUCTAN.Et pourquoi refuserais-tu d’obéir à ton papa grec dans une occasion si belle ?KARPOS.C’est que je vous ai fait serment d’obéissance, et que je sais bien que letou patrou n’ordonne point les conspirations.TUCTAN.J’en suis bien aise ; mais si par malheur tes Grecs reprenaient l’île et me chassaient, me serais-tu fidèle ?KARPOS.Eh ! comment alors pourrais-je vous être fidèle, puisque vous ne seriez plus mon bâcha ?TUCTAN.Et le serment que tu m’as fait, que deviendrait-il ?KARPOS.Il serait comme mes figues, vous n’en tâteriez plus. N’est-il pas vrai (sauf respect) que si vous étiez mort, à l’heure que je vous parle, je ne vous devrais plus rien ?TUCTAN.La supposition est incivile, mais la chose est vraie.KARPOS.Eh bien ! si vous étiez chassé, c’est comme si vous étiez mort : car vous auriez un successeur auquel il faudrait que je fisse un autre serment. Pourriez-vous exiger de moi une fidélité qui ne vous servirait à rien ? C’est comme si, ne pouvant manger de mes figues, vous vouliez m’empêcher de les vendre à d’autres.TUCTAN.Tu es un raisonneur : tu as donc des principes ?KARPOS.Oui, à ma façon ; ils sont en petit nombre, mais ils me suffisent ; et si j’en avais davantage, ils m’embarrasseraient.TUCTAN.Je serais curieux de savoir tes principes.KARPOS.C’est, par exemple, d’être bon mari, bon père, bon voisin, bon sujet, et bon jardinier ; je ne vais pas au delà, et j’espère que Dieu me fera miséricorde.TUCTAN.Et crois-tu qu’il me fera miséricorde, à moi, qui suis le gouverneur de ton île ?KARPOS.Et comment voulez-vous que je le sache ? Est-ce à moi à deviner comment Dieu en use avec les bâchas ? C’est une affaire entre vous et lui ; je ne m’en mêle en aucune sorte. Tout ce que j’imagine, c’est que si vous êtes un aussi honnête bâcha que je suis honnête jardinier, Dieu vous traitera fort bien.TUCTAN.Par Mahomet ! je suis fort content de cet idolâtre-là. Adieu, mon ami ; Alla vous ait en sa sainte garde !KARPOS.Grand merci. Théos ait pitié de vous, mon bâcha !
- ↑ Le Catéchisme du jardinier parut pour la première fois dans l’édition de 1765 duDictionnaire philosophique. Les éditeurs de Kehl l’avaient transposé dans un volume où ils avaient réuni beaucoup de dialogues. Ils l’intitulaient Tuctan et Karpos.(B.)
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du jardinierDe Caton,
du suicideCauses finales ► DE CATON, DU SUICIDE [1],et du livre de l’abbé de Saint-Cyran qui légitime le suicide.L’ingénieux Lamotte s’est exprimé ainsi sur Caton dans une de ses odes plus philosophiques que poétiques[2] :Caton, d’une âme plus égale,
Sous l’heureux vainqueur de Pharsale
Eût souffert que Rome pliât ;
Mais, incapable de se rendre,
Il n’eut pas la force d’attendre
Un pardon qui l’humiliât.C’est, je crois, parce que l’âme de Caton fut toujours égale, et qu’elle conserva jusqu’au dernier moment le même amour pour les lois et pour la patrie, qu’il aima mieux périr avec elle que de ramper sous un tyran ; il finit comme il avait vécu.Incapable de se rendre ! Et à qui ? à l’ennemi de Rome, à celui qui avait volé de force le trésor public pour faire la guerre à ses concitoyens, et les asservir avec leur argent même.Un pardon ! Il semble que Lamotte Houdard parle d’un sujet révolté qui pouvait obtenir sa grâce de Sa Majesté avec des lettres en chancellerie.Malgré sa grandeur usurpée,
Le fameux vainqueur de Pompée
Ne put triompher de Caton.
C’est à ce juge inébranlable
Que César, cet heureux coupable,
Aurait dû demander pardon.Il paraît qu’il y a quelque ridicule à dire que Caton se tua par faiblesse. Il faut une âme forte pour surmonter ainsi l’instinct le plus puissant de la nature. Cette force est quelquefois celle d’un frénétique ; mais un frénétique n’est pas faible.Le suicide est défendu chez nous par le droit canon. Mais les décrétales, qui font la jurisprudence d’une partie de l’Europe, furent inconnues à Caton, à Brutus, à Cassius, à la sublime Arria, à l’empereur Othon, à Marc-Antoine, et à cent héros de la véritable Rome, qui préférèrent une mort volontaire à une vie qu’ils croyaient ignominieuse.Nous nous tuons aussi, nous autres ; mais c’est quand nous avons perdu notre argent, ou dans l’excès très-rare d’une folle passion pour un objet qui n’en vaut pas la peine. J’ai connu des femmes qui se sont tuées pour les plus sots hommes du monde. On se tue aussi quelquefois parce qu’on est malade, et c’est en cela qu’il y a de la faiblesse.Le dégoût de son existence, l’ennui de soi-même, est encore une maladie qui cause des suicides. Le remède serait un peu d’exercice, de la musique, la chasse, la comédie, une femme aimable. Tel homme qui dans un excès de mélancolie se tue aujourd’hui aimerait à vivre s’il attendait huit jours.J’ai presque vu de mes yeux un suicide qui mérite l’attention de tous les physiciens. Un homme d’une profession sérieuse, d’un âge mûr, d’une conduite régulière, n’ayant point de passions, étant au-dessus de l’indigence, s’est tué le 17 octobre 1769, et a laissé au conseil de la ville où il était né l’apologie par écrit de sa mort volontaire, laquelle on n’a pas jugé à propos de publier, de peur d’encourager les hommes à quitter une vie dont on dit tant de mal. Jusque-là il n’y a rien de bien extraordinaire ; on voit partout de tels exemples. Voici l’étonnant.Son frère et son père s’étaient tués, chacun au même âge que lui. Quelle disposition secrète d’organes, quelle sympathie, quel concours de lois physiques fait périr le père et les deux enfants de leur propre main, et du même genre de mort, précisément quand ils ont atteint la même année ? Est-ce une maladie qui se développe à la longue dans une famille, comme on voit souvent les pères et les enfants mourir de la petite vérole, de la pulmonie, ou d’un autre mal ? Trois, quatre générations sont devenues sourdes, aveugles, ou goutteuses, ou scorbutiques, dans un temps préfix.Le physique, ce père du moral, transmet le même caractère de père en fils pendant des siècles. Les Appius furent toujours fiers et inflexibles ; les Catons toujours sévères. Toute la lignée des Guises fut audacieuse, téméraire, factieuse, pétrie du plus insolent orgueil et de la politesse la plus séduisante. Depuis François de Guise jusqu’à celui qui seul, et sans être attendu, alla se mettre à la tête du peuple de Naples, tous furent d’une figure, d’un courage et d’un tour d’esprit au-dessus du commun des hommes. J’ai vu les portraits en pied de François de Guise, du Balafré et de son fils : leur taille est de six pieds ; mêmes traits, même courage, même audace sur le front, dans les yeux et dans l’attitude.Cette continuité, cette série d’êtres semblables est bien plus remarquable encore dans les animaux ; et si l’on avait la même attention à perpétuer les belles races d’hommes que plusieurs nations ont encore à ne pas mêler celles de leurs chevaux et de leurs chiens de chasse, les généalogies seraient écrites sur les visages, et se manifesteraient dans les mœurs.Il y a eu des races de bossus, de six-digitaires, comme nous en voyons de rousseaux, de lippus, de longs nez, et de nez plats.Mais que la nature dispose tellement les organes de toute une race, qu’à un certain âge tous ceux de cette famille auront la passion de se tuer, c’est un problème que toute la sagacité des anatomistes les plus attentifs ne peut résoudre. L’effet est certainement tout physique ; mais c’est de la physique occulte. Eh ! quel est le secret principe qui ne soit pas occulte ?On ne nous dit point, et il n’est pas vraisemblable que du temps de Jules César et des empereurs, les habitants de la Grande-Bretagne se tuassent aussi délibérément qu’ils le font aujourd’hui quand ils ont des vapeurs qu’ils appellent le spleen, et que nous prononçons le spline.Au contraire, les Romains, qui n’avaient point le spline, ne faisaient aucune difficulté de se donner la mort. C’est qu’ils raisonnaient ; ils étaient philosophes, et les sauvages de l’île Britain ne l’étaient pas. Aujourd’hui les citoyens anglais sont philosophes, et les citoyens romains ne sont rien. Aussi les Anglais quittent la vie fièrement quand il leur en prend fantaisie. Mais il faut à un citoyen romain une indulgentia in articulo mortis ; ils ne savent ni vivre ni mourir.Le chevalier Temple dit qu’il faut partir quand il n’y a plus d’espérance de rester agréablement. C’est ainsi que mourut Atticus.Les jeunes filles qui se noient et qui se pendent par amour ont donc tort : elles devraient écouter l’espérance du changement, qui est aussi commun en amour qu’en affaires.Un moyen presque sûr de ne pas céder à l’envie de vous tuer, c’est d’avoir toujours quelque chose à faire. Creech, le commentateur de Lucrèce, mit sur son manuscrit : N. B. Qu’il faudra que je me pende quand j’aurai fini mon commentaire. Il se tint parole pour avoir le plaisir de finir comme son auteur. S’il avait entrepris un commentaire sur Ovide, il aurait vécu plus longtemps.Pourquoi avons-nous moins de suicides dans les campagnes que dans les villes ? c’est que dans les champs il n’y a que le corps qui souffre ; à la ville, c’est l’esprit. Le laboureur n’a pas le temps d’être mélancolique. Ce sont les oisifs qui se tuent ; ce sont ces gens si heureux aux yeux du peuple.Je résumerai ici quelques suicides arrivés de mon temps, et dont quelques-uns ont déjà été publiés dans d’autres ouvrages. Les morts peuvent être utiles aux vivants.PRÉCIS DE QUELQUES SUICIDES SINGULIERS [3].Philippe Mordaunt, cousin germain de ce fameux comte de Peterborough, si connu dans toutes les cours de l’Europe, et qui se vantait d’être l’homme de l’univers qui avait vu le plus de postillons et le plus de rois ; Philippe Mordaunt, dis-je, était un jeune homme de vingt-sept ans, beau, bien fait, riche, né d’un sang illustre, pouvant prétendre à tout, et, ce qui vaut encore mieux, passionnément aimé de sa maîtresse. Il prit à ce Mordaunt un dégoût de la vie : il paya ses dettes, écrivit à ses amis pour leur dire adieu, et même fit des vers dont voici les derniers, traduits en français :L’opium peut aider le sage ;
Mais, selon mon opinion.
Il lui faut au lieu d’opium
Un pistolet et du courage.Il se conduisit selon ses principes, et se dépêcha d’un coup de pistolet, sans en avoir donné d’autre raison, sinon que son âme était lasse de son corps, et que quand on est mécontent de sa maison il faut en sortir. Il semblait qu’il eût voulu mourir parce qu’il était dégoûté de son bonheur.Richard Smith, en 1726, donna un étrange spectacle au monde pour une cause fort différente. Richard Smith était dégoûté d’être réellement malheureux : il avait été riche, et il était pauvre ; il avait eu de la santé, et il était infirme. Il avait une femme à laquelle il ne pouvait faire partager que sa misère : un enfant au berceau était le seul bien qui lui restât. Richard Smith et Bridget Smith, d’un commun consentement, après s’être tendrement embrassés, et avoir donné le dernier baiser à leur enfant, ont commencé par tuer cette pauvre créature, et ensuite se sont pendus aux colonnes de leur lit. Je ne connais nulle part aucune horreur de sang-froid qui soit de cette force ; mais la lettre que ces infortunés ont écrite à M. Brindley leur cousin, avant leur mort, est aussi singulière que leur mort même. « Nous croyons, disent-ils, que Dieu nous pardonnera, etc. Nous avons quitté la vie, parce que nous étions malheureux sans ressource ; et nous avons rendu à notre fils unique le service de le tuer, de peur qu’il ne devînt aussi malheureux que nous, etc. » Il est à remarquer que ces gens, après avoir tué leur fils par tendresse paternelle, ont écrit à un ami pour lui recommander leur chat et leur chien. Ils ont cru apparemment qu’il était plus aisé de faire le bonheur d’un chat et d’un chien dans le monde que celui d’un enfant, et ils ne voulaient pas être à charge à leur ami.Milord Scarborough quitta la vie en 1727, avec le même sang-froid qu’il avait quitté sa place de grand-écuyer. On lui reprochait dans la chambre des pairs qu’il prenait le parti du roi parce qu’il avait une belle charge à la cour. « Messieurs, dit-il, pour vous prouver que mon opinion ne dépend pas de ma place, je m’en démets dans l’instant. » Il se trouva depuis embarrassé entre une maîtresse qu’il aimait, mais à qui il n’avait rien promis, et une femme qu’il estimait, mais à qui il avait fait une promesse de mariage. Il se tua pour se tirer d’embarras.Toutes ces histoires tragiques, dont les gazettes anglaises fourmillent, ont fait penser à l’Europe qu’on se tue plus volontiers en Angleterre qu’ailleurs. Je ne sais pourtant si à Paris il n’y a pas autant de fous ou de héros qu’à Londres ; peut-être que si nos gazettes tenaient un registre exact de ceux qui ont eu la démence de vouloir se tuer et le triste courage de le faire, nous pourrions, sur ce point, avoir le malheur de tenir tête aux Anglais. Mais nos gazettes sont plus discrètes : les aventures des particuliers ne sont jamais exposées à la médisance publique dans ces journaux avoués par le gouvernement.Tout ce que j’ose dire avec assurance, c’est qu’il ne sera jamais à craindre que cette folie de se tuer devienne une maladie épidémique : la nature y a trop bien pourvu ; l’espérance, la crainte, sont les ressorts puissants dont elle se sert pour arrêter très-souvent la main du malheureux prêt à se frapper[4].On entendit un jour le cardinal Dubois se dire à lui-même : Tue-toi donc ! Lâche, tu n’oserais.On dit qu’il y a eu des pays où un conseil était établi pour permettre aux citoyens de se tuer quand ils en avaient des raisons valables. Je réponds, ou que cela n’est pas, ou que ces magistrats n’avaient pas une grande occupation.Ce qui pourrait nous étonner, et ce qui mérite, je crois, un sérieux examen, c’est que les anciens héros romains se tuaient presque tous quand ils avaient perdu une bataille dans les guerres civiles ; et je ne vois point que ni du temps de la Ligue, ni de celui de la Fronde, ni dans les troubles d’Italie, ni dans ceux d’Angleterre, aucun chef ait pris le parti de mourir de sa propre main. Il est vrai que ces chefs étaient chrétiens, et qu’il y a bien de la différence entre les principes d’un guerrier chrétien et ceux d’un héros païen ; cependant pourquoi ces hommes, que le christianisme retenait quand ils voulaient se procurer la mort, n’ont-ils été retenus par rien quand ils ont voulu empoisonner, assassiner, ou faire mourir leurs ennemis vaincus sur des échafauds, etc. ? La religion chrétienne ne défend-elle pas ces homicides-là encore plus que l’homicide de soi-même, dont le Nouveau Testament n’a jamais parlé ?Les apôtres du suicide nous disent qu’il est très-permis de quitter sa maison quand on en est las. D’accord ; mais la plupart des hommes aiment mieux coucher dans une vilaine maison que de dormir à la belle étoile.Je reçus un jour d’un Anglais une lettre circulaire par laquelle il proposait un prix à celui qui prouverait le mieux qu’il faut se tuer dans l’occasion. Je ne lui répondis point : je n’avais rien à lui prouver ; il n’avait qu’à examiner s’il aimait mieux la mort que la vie.Un autre Anglais, nommé Bacon Morris, vint me trouver à Paris, en 1724 ; il était malade, et me promit qu’il se tuerait s’il n’était pas guéri au 20 juillet. En conséquence il me donna son épitaphe conçue en ces mots : Qui mari et terra pacem quæsivit, hic invenit. Il me chargea aussi de vingt-cinq louis pour lui dresser un petit monument au bout du faubourg Saint-Martin. Je lui rendis son argent le 20 juillet, et je gardai son épitaphe[5].De mon temps, le dernier prince de la maison de Courtenai, très-vieux, et le dernier prince de la branche de Lorraine-Harcourt, très-jeune, se sont donné la mort sans qu’on en ait presque parlé. Ces aventures font un fracas terrible le premier jour ; et quand les biens du mort sont partagés, on n’en parle plus.Voici le plus fort de tous les suicides. Il vient de s’exécuter à Lyon, au mois de juin 1770.Un jeune homme très-connu, beau, bien fait, aimable, plein de talents, est amoureux d’une jeune fille que les parents ne veulent point lui donner. Jusqu’ici ce n’est que la première scène d’une comédie, mais l’étonnante tragédie va suivre.L’amant se rompt une veine par un effort. Les chirurgiens lui disent qu’il n’y a point de remède : sa maîtresse lui donne un rendez-vous avec deux pistolets et deux poignards, afin que si les pistolets manquent leur coup, les deux poignards servent à leur percer le cœur en même temps. Ils s’embrassent pour la dernière fois ; les détentes des pistolets étaient attachées à des rubans couleur de rose ; l’amant tient le ruban du pistolet de sa maîtresse ; elle tient le ruban du pistolet de son amant. Tous deux tirent à un signal donné, tous deux tombent au même instant.La ville entière de Lyon en est témoin. Arrie et Pétus, vous en aviez donné l’exemple ; mais vous étiez condamnés par un tyran, et l’amour seul a immolé ces deux victimes ! On leur a fait cette épitaphe[6] :À votre sang mêlons nos pleurs,
Attendrissons-nous d’âge en âge
Sur vos amours et vos malheurs ;
Mais admirons votre courage.DES LOIS CONTRE LE SUICIDE.Y a-t-il une loi civile ou religieuse qui ait prononcé défense de se tuer sous peine d’être pendu après sa mort, ou sous peine d’être damné ?Il est vrai que Virgile a dit :Proxima deinde tenent mœsti loca, qui sibi lethum
Insontes peperere manu, lucemque perosi
Projecere animas. Quam vellent æthere in alto
Nunc et pauperiem et duros perferre labores !Fata obstant, tristique palus innabilis unda
Alligat, et novies Styx interfusa cœrcet.(Virg., Æneid., lib. VI, v. 434 et seq.)Là sont ces insensés, qui, d’un bras téméraire,
Ont cherché dans la mort un secours volontaire,
Qui n’ont pu supporter, faibles et furieux,
Le fardeau de la vie imposé par les dieux.
Hélas ! ils voudraient tous se rendre à la lumière,
Recommencer cent fois leur pénible carrière :
Ils regrettent la vie, ils pleurent ; et le sort,
Le sort, pour les punir, les retient dans la mort ;
L’abîme du Cocyte, et l’Achéron terrible
Met entre eux et la vie un obstacle invincible.Telle était la religion de quelques païens ; et malgré l’ennui qu’on allait chercher dans l’autre monde, c’était un honneur de quitter celui-ci et de se tuer, tant les mœurs des hommes sont contradictoires. Parmi nous, le duel n’est-il pas encore malheureusement honorable, quoique défendu par la raison, par la religion, et par toutes les lois ? Si Caton et César, Antoine et Auguste, ne se sont pas battus en duel, ce n’est pas qu’ils ne fussent aussi braves que nos Français. Si le duc de Montmorency, le maréchal de Marillac, de Thou, Cinq-Mars, et tant d’autres, ont mieux aimé être traînés au dernier supplice dans une charrette, comme des voleurs de grand chemin, que de se tuer comme Caton et Brutus, ce n’est pas qu’ils n’eussent autant de courage que ces Romains, et qu’ils n’eussent autant de ce qu’on appelle honneur. La véritable raison, c’est que la mode n’était pas alors à Paris de se tuer en pareil cas, et cette mode était établie à Rome.Les femmes de la côte de Malabar se jettent toutes vives sur le bûcher de leurs maris : ont-elles plus de courage que Cornélie ? non ; mais la coutume est dans ce pays-là que les femmes se brûlent.Coutume, opinion, reines de notre sort,
Vous réglez des mortels et la vie et la mort.Au Japon, la coutume est que quand un homme d’honneur a été outragé par un homme d’honneur, il s’ouvre le ventre en présence de son ennemi, et lui dit : « Fais-en autant si tu as du cœur. » L’agresseur est déshonoré à jamais s’il ne se plonge pas incontinent un grand couteau dans le ventre.La seule religion dans laquelle le suicide soit défendu par une loi claire et positive est le mahométisme. Il est dit dans le sura iv : « Ne vous tuez pas vous-même, car Dieu est miséricordieux envers vous ; et quiconque se tue par malice et par méchanceté sera certainement rôti au feu d’enfer. »Nous traduisons mot à mot. Le texte semble n’avoir pas le sens commun ; ce qui n’est pas rare dans les textes. Que veut dire « Ne vous tuez point vous-même, car Dieu est miséricordieux » ? Peut-être faut-il entendre : Ne succombez pas à vos malheurs, que Dieu peut adoucir ; ne soyez pas assez fou pour vous donner la mort aujourd’hui, pouvant être heureux demain.« Et quiconque se tue par malice et par méchanceté. » Cela est plus difficile à expliquer. Il n’est peut-être jamais arrivé dans l’antiquité qu’à laPhèdre d’Euripide de se pendre exprès pour faire accroire à Thésée qu’Hippolyte l’avait violée. De nos jours, un homme s’est tiré un coup de pistolet dans la tête, ayant tout arrangé pour faire jeter le soupçon sur un autre.Dans la comédie de George Dandin, la coquine de femme qu’il a épousée le menace de se tuer pour le faire pendre. Ces cas sont rares : si Mahomet les a prévus, on peut dire qu’il voyait de loin[7].
- ↑ Ce morceau parut, tel qu’il est ici, dans la troisième partie des Questions sur l’Encyclopédie, en 1770 ; mais une partie était beaucoup plus ancienne : voyez ma note, page 92. (B.)
- ↑ L’Amour-propre, ode à l’évêque de Soissons, strophe 10.
- ↑ Ce morceau parut en 1739 sous ce titre : Du Suicide, ou de l’Homicide de soi-même. Voyez la note de la page suivante. C’est Voltaire qui l’a placé dans la troisième partie des Questions sur l’Encyclopédie, tel qu’on le lit ici. (B.)
- ↑ Dans l’impression de 1739 dont j’ai parlé en la note précédente, immédiatement après cet alinéa viennent les trois derniers alinéas qu’on lit aujourd’hui à l’articleSuicide. Suivaient les vers de Virgile ci-après (page 95) : Proxima deinde tenent, etc. ;puis les vers français qui en sont la traduction, et les vingt-six lignes suivantes jusques et y compris ces deux vers :Coutume, opinion, reines de notre sort.
Vous réglez des mortels et la vie et la mort,qui étaient la fin de tout l’article. (B.) - ↑ Voyez l’article Suicide.
- ↑ Une note manuscrite m’apprend que ces vers sont de Vasselier, mort en 1797. Je ne les ai pas trouves dans l’édition de ses Œuvres, faite en 1800, 3 vol. in-18. (B.)
- ↑ Ici, dans les Questions sur l’Encyclopédie, Voltaire avait ajouté et transcrit en entier le paragraphe 19 de son Commentaire sur le livre Des Délits et des Peines (où il est question de Saint-Cyran) ; voyez Mélanges, année 1766. (B.)
- Éd. Garnier - Tome 18
◄ De Caton, du suicide Causes finales Celtes ► CAUSES FINALES [1].SECTION PREMIÈRE.Virgile dit (Æn., VI, 727) :Mens agitat molem, et magno se corpore miscet.
L’esprit régit le monde ; il s’y mêle, il l’anime.Virgile a bien dit ; et Benoît Spinosa[2] qui n’a pas la clarté de Virgile, et qui ne le vaut pas, est forcé de reconnaître une intelligence qui préside à tout. S’il me l’avait niée, je lui aurais dit : « Benoît, tu es fou ; tu as une intelligence et tu la nies, et à qui la nies-tu ? »Il vient, en 1770, un homme très-supérieur à Spinosa à quelques égards, aussi éloquent que le juif hollandais est sec ; moins méthodique, mais cent fois plus clair ; peut-être aussi géomètre[3], sans affecter la marche ridicule de la géométrie dans un sujet métaphysique et moral : c’est l’auteur du Système de la nature [4] ; il a pris le nom de Mirabaud, secrétaire de l’Académie française. Hélas ! notre bon Mirabaud n’était pas capable d’écrire une page du livre de notre redoutable adversaire. Vous tous qui voulez vous servir de votre raison et vous instruire, lisez cet éloquent et dangereux passage du Système de la nature. (Partie II, chapitre v, pages 153 et suivantes.)« On prétend que les animaux nous fournissent une preuve convaincante d’une cause puissante de leur existence ; on nous dit que l’accord admirable de leurs parties, que l’on voit se prêter des secours mutuels afin de remplir leurs fonctions et de maintenir leur ensemble, nous annonce un ouvrier qui réunit la puissance à la sagesse. Nous ne pouvons douter de la puissance de la nature ; elle produit tous les animaux que nous voyons, à l’aide des combinaisons de la matière, qui est dans une action continuelle ; l’accord des parties de ces mêmes animaux est une suite des lois nécessaires de leur nature et de leur combinaison ; dès que cet accord cesse, l’animal se détruit nécessairement. Que deviennent alors la sagesse, l’intelligence[5], ou la bonté de la cause prétendue à qui l’on faisait honneur d’un accord si vanté ? Ces animaux si merveilleux, que l’on dit être les ouvrages d’un Dieu immuable, ne s’altèrent-ils point sans cesse, et ne finissent-ils pas toujours par se détruire ? Où est la sagesse, la bonté, la prévoyance, l’immutabilité[6] d’un ouvrier qui ne paraît occupé qu’à déranger et briser les ressorts des machines qu’on nous annonce comme les chefs-d’œuvre de sa puissance et de son habileté ? Si ce Dieu ne peut faire autrement[7], il n’est ni libre ni tout-puissant. S’il change de volonté, il n’est point immuable. S’il permet que des machines qu’il a rendues sensibles éprouvent de la douleur, il manque de bonté[8]. S’il n’a pu rendre ses ouvrages plus solides, c’est qu’il a manqué d’habileté. En voyant que les animaux, ainsi que tous les autres ouvrages de la Divinité, se détruisent, nous ne pouvons nous empêcher d’en conclure, ou que tout ce que la nature fait est nécessaire, et n’est qu’une suite de ses lois, ou que l’ouvrier qui la fait agir est dépourvu de plan, de puissance, de constance, d’habileté, de bonté.« L’homme, qui se regarde lui-même comme le chef-d’œuvre de la Divinité, nous fournirait plus que toute autre production la preuve de l’incapacité ou de la malice[9] de son auteur prétendu. Dans cet être sensible, intelligent, pensant, qui se croit l’objet constant de la prédilection divine, et qui fait son Dieu d’après son propre modèle, nous ne voyons qu’une machine plus mobile, plus frêle, plus sujette à se déranger par sa grande complication que celle des êtres les plus grossiers. Les bêtes dépourvues de nos connaissances, les plantes qui végètent, les pierres privées de sentiment, sont à bien des égards des êtres plus favorisés que l’homme ; ils sont au moins exempts des peines d’esprit, des tourments de la pensée, des chagrins dévorants, dont celui-ci est si souvent la proie. Qui est-ce qui ne voudrait point être un animal ou une pierre toutes les fois qu’il se rappelle la perte irréparable d’un objet aimé[10] ? Ne vaudrait-il pas mieux être une masse inanimée qu’un superstitieux inquiet qui ne fait que trembler ici-bas sous le joug de son Dieu, et qui prévoit encore des tourments infinis dans une vie future ? Les êtres privés de sentiment, de vie, de mémoire et de pensée, ne sont point affligés par l’idée du passé, du présent, et de l’avenir ; ils ne se croient pas en danger de devenir éternellement malheureux pour avoir mal raisonné, comme tant d’êtres favorisés, qui prétendent que c’est pour eux que l’architecte du monde a construit l’univers.« Que l’on ne nous dise point que nous ne pouvons avoir l’idée d’un ouvrage sans avoir celle d’un ouvrier distingué de son ouvrage. La nature n’est point un ouvrage : elle a toujours existé par elle-même[11] ; c’est dans son sein que tout se fait ; elle est un atelier immense pourvu de matériaux, et qui fait les instruments dont elle se sert pour agir : tous ses ouvrages sont des effets de son énergie et des agents ou causes qu’elle fait, qu’elle renferme, qu’elle met en action. Des éléments éternels, incréés, indestructibles, toujours en mouvement, en se combinant diversement, font éclore tous les êtres et les phénomènes que nous voyons, tous les effets bons ou mauvais que nous sentons, l’ordre ou le désordre, que nous ne distinguons jamais que par les différentes façons dont nous sommes affectés ; en un mot, toutes les merveilles sur lesquelles nous méditons et raisonnons. Ces éléments n’ont besoin pour cela que de leurs propriétés, soit particulières, soit réunies, et du mouvement qui leur est essentiel, sans qu’il soit nécessaire de recourir à un ouvrier inconnu pour les arranger, les façonner, les combiner, les conserver et les dissoudre.« Mais en supposant pour un instant qu’il soit impossible de concevoir l’univers sans un ouvrier qui l’ait formé et qui veille à son ouvrage, où placerons-nous cet ouvrier[12] ? sera-t-il dedans ou hors de l’univers ? est-il matière ou mouvement ? ou bien n’est-il que l’espace, le néant, ou le vide ? Dans tous ces cas, ou il ne serait rien, ou il serait contenu dans la nature et soumis à ses lois. S’il est dans la nature, je n’y pense voir que de la matière en mouvement, et je dois en conclure que l’agent qui la meut est corporel et matériel, et que par conséquent il est sujet à se dissoudre. Si cet agent est hors de la nature, je n’ai plus aucune idée[13] du lieu qu’il occupe, ni d’un être immatériel, ni de la façon dont un esprit sans étendue peut agir sur la matière dont il est séparé. Ces espaces ignorés, que l’imagination a placés au delà du monde visible, n’existent point pour un être qui voit à peine à ses pieds[14] : la puissance idéale qui les habite ne peut se peindre à mon esprit que lorsque mon imagination combinera au hasard les couleurs fantastiques qu’elle est toujours forcée de prendre dans le monde où je suis ; dans ce cas je ne ferai que reproduire en idée ce que mes sens auront réellement aperçu ; et ce Dieu, que je m’efforce de distinguer de la nature et de placer hors de son enceinte, y rentrera toujours nécessairement et malgré moi.« L’on insistera, et l’on dira que si l’on portait une statue ou une montre à un sauvage qui n’en aurait jamais vu, il ne pourrait s’empêcher de reconnaître que ces choses sont des ouvrages de quelque agent intelligent, plus habile et plus industrieux que lui-même : l’on conclura de là que nous sommes pareillement forcés de reconnaître que la machine de l’univers, que l’homme, que les phénomènes de la nature, sont des ouvrages d’un agent dont l’intelligence et le pouvoir surpassent de beaucoup les nôtres.« Je réponds, en premier lieu, que nous ne pouvons douter que la nature ne soit très-puissante et très-industrieuse[15] ; nous admirons son industrie toutes les fois que nous sommes surpris des effets étendus, variés et compliqués que nous trouvons dans ceux de ses ouvrages que nous prenons la peine de méditer : cependant elle n’est ni plus ni moins industrieuse dans l’un de ses ouvrages que dans les autres. Nous ne comprenons pas plus comment elle a pu produire une pierre ou un métal qu’une tête organisée comme celle de Newton. Nous appelons industrieux un homme qui peut faire des choses que nous ne pouvons pas faire nous-mêmes. La nature peut tout ; et dès qu’une chose existe, c’est une preuve qu’elle a pu la faire. Ainsi ce n’est jamais que relativement à nous-mêmes que nous jugeons la nature industrieuse ; nous la comparons alors à nous-mêmes, et comme nous jouissons d’une qualité que nous nommons intelligence, à l’aide de laquelle nous produisons des ouvrages où nous montrons notre industrie, nous en concluons que les ouvrages de la nature qui nous étonnent le plus ne lui appartiennent point, mais sont dus à un ouvrier intelligent comme nous, dont nous proportionnons l’intelligence à l’étonnement que ses œuvres produisent en nous, c’est-à-dire à notre faiblesse et à notre propre ignorance[16]. »Voyez la réponse à ces arguments aux articles Athéisme et Dieu, et la section suivante, écrite longtemps avant le Système de la nature [17].SECTION II.Si une horloge n’est pas faite pour montrer l’heure, j’avouerai alors que les causes finales sont des chimères ; et je trouverai fort bon qu’on m’appellecause-finalier, c’est-à-dire un imbécile.Toutes les pièces de la machine de ce monde semblent pourtant faites l’une pour l’autre. Quelques philosophes affectent de se moquer des causes finales, rejetées par Épicure et par Lucrèce. C’est plutôt, ce me semble, d’Épicure et de Lucrèce qu’il faudrait se moquer. Ils vous disent que l’œil n’est point fait pour voir, mais qu’on s’en est servi pour cet usage quand on s’est aperçu que les yeux y pouvaient servir. Selon eux, la bouche n’est point faite pour parler, pour manger, l’estomac pour digérer, le cœur pour recevoir le sang des veines et l’envoyer dans les artères, les pieds pour marcher, les oreilles pour entendre. Ces gens-là cependant avouaient que les tailleurs leur faisaient des habits pour les vêtir, et les maçons des maisons pour les loger ; et ils osaient nier à la nature, au grand Être, à l’Intelligence universelle, ce qu’ils accordaient tous à leurs moindres ouvriers.Il ne faut pas sans doute abuser des causes finales. Nous avons remarqué[18] qu’en vain M. le prieur, dans le Spectacle de la nature, prétend que les marées sont données à l’Océan pour que les vaisseaux entrent plus aisément dans les ports, et pour empêcher que l’eau de la mer ne se corrompe. En vain dirait-il que les jambes sont faites pour être bottées, et les nez pour porter des lunettes.Pour qu’on puisse s’assurer de la fin véritable pour laquelle une cause agit, il faut que cet effet soit de tous les temps et de tous les lieux. Il n’y a pas eu des vaisseaux en tout temps et sur toutes les mers ; ainsi l’on ne peut pas dire que l’Océan ait été fait pour les vaisseaux. On sent combien il serait ridicule de prétendre que la nature eût travaillé de tout temps pour s’ajuster aux inventions de nos arts arbitraires, qui tous ont paru si tard ; mais il est bien évident que si les nez n’ont pas été faits pour les besicles, ils l’ont été pour l’odorat, et qu’il y a des nez depuis qu’il y a des hommes. De même les mains n’ayant pas été données en faveur des gantiers, elles sont visiblement destinées à tous les usages que le métacarpe et les phalanges de nos doigts, et les mouvements du muscle circulaire du poignet, nous procurent.Cicéron, qui doutait de tout, ne doutait pas pourtant des causes finales.Il paraît bien difficile surtout que les organes de la génération ne soient pas destinés à perpétuer les espèces. Ce mécanisme est bien admirable, mais la sensation que la nature a jointe à ce mécanisme est plus admirable encore. Épicure devait avouer que le plaisir est divin, et que ce plaisir est une cause finale, par laquelle sont produits sans cesse des êtres sensibles qui n’ont pu se donner la sensation.Cet Épicure était un grand homme pour son temps ; il vit ce que Descartes a nié, ce que Gassendi a affirmé, ce que Newton a démontré, qu’il n’y a point de mouvement sans vide. Il conçut la nécessité des atomes pour servir de parties constituantes aux espèces invariables : ce sont là des idées très-philosophiques. Rien n’était surtout plus respectable que la morale des vrais épicuriens : elle consistait dans l’éloignement des affaires publiques, incompatibles avec la sagesse, et dans l’amitié, sans laquelle la vie est un fardeau ; mais, pour le reste de la physique d’Épicure, elle ne paraît pas plus admissible que la matière cannelée de Descartes. C’est, ce me semble, se boucher les yeux et l’entendement que de prétendre qu’il n’y a aucun dessein dans la nature ; et, s’il y a du dessein, il y a une cause intelligente, il existe un Dieu.On nous objecte les irrégularités du globe, les volcans, les plaines de sables mouvants, quelques petites montagnes abîmées, et d’autres formées par des tremblements de terre, etc. Mais de ce que les moyeux des roues de votre carrosse auront pris feu, s’ensuit-il que votre carrosse n’ait pas été fait expressément pour vous porter d’un lieu à un autre ?Les chaînes des montagnes qui couronnent les deux hémisphères, et plus de six cents fleuves qui coulent jusqu’aux mers du pied de ces rochers ; toutes les rivières qui descendent de ces mêmes réservoirs, et qui grossissent les fleuves, après avoir fertilisé les campagnes ; des milliers de fontaines qui partent de la même source, et qui abreuvent le genre animal et le végétal : tout cela ne paraît pas plus l’effet d’un cas fortuit et d’une déclinaison d’atomes, que la rétine qui reçoit les rayons de la lumière, le cristallin qui les réfracte, l’enclume, le marteau, l’étrier, le tambour de l’oreille qui reçoit les sons, les routes du sang dans nos veines, la systole et la diastole du cœur, ce balancier de la machine qui fait la vie.SECTION III [19].Mais, dit-on, si Dieu a fait visiblement une chose à dessein, il a donc fait toutes choses à dessein. Il est ridicule d’admettre la Providence dans un cas, et de la nier dans les autres. Tout ce qui est fait a été prévu, a été arrangé. Nul arrangement sans objet, nul effet sans cause : donc tout est également le résultat, le produit d’une cause finale ; donc il est aussi vrai de dire que les nez ont été faits pour porter des lunettes, et les doigts pour être ornés de bagues, qu’il est vrai de dire que les oreilles ont été formées pour entendre les sons, et les yeux pour recevoir la lumière[20].Il ne résulte de cette objection rien autre, ce me semble, sinon que tout est l’effet prochain ou éloigné d’une cause finale générale ; que tout est la suite des lois éternelles.Les pierres, en tout lieu et en tout temps, ne composent pas des bâtiments ; tous les nez ne portent pas des lunettes ; tous les doigts n’ont pas une bague ; toutes les jambes ne sont pas couvertes de bas de soie. Un ver à soie n’est donc pas fait pour couvrir mes jambes, précisément comme votre bouche est faite pour manger, et votre derrière pour aller à la garde-robe. Il y a donc des effets immédiats produits par les causes finales, et des effets en très-grand nombre qui sont des produits éloignés de ces causes.Tout ce qui appartient à la nature est uniforme, immuable, est l’ouvrage immédiat du Maître : c’est lui qui a créé les lois par lesquelles la lune entre pour les trois quarts dans la cause du flux et du reflux de l’Océan, et le soleil pour son quart ; c’est lui qui a donné un mouvement de rotation au soleil, par lequel cet astre envoie en sept minutes et demie des rayons de lumière dans les yeux des hommes, des crocodiles, et des chats.Mais si, après bien des siècles, nous nous sommes avisés d’inventer des ciseaux et des broches, de tondre avec les uns la laine des moutons et de les faire cuire avec les autres pour les manger, que peut-on en inférer autre chose sinon que Dieu nous a faits de façon qu’un jour nous deviendrions nécessairement industrieux et carnassiers ?Les moutons n’ont pas sans doute été faits absolument pour être cuits et mangés, puisque plusieurs nations s’abstiennent de cette horreur. Les hommes ne sont pas créés essentiellement pour se massacrer, puisque les brames et les respectables primitifs qu’on nomme quakers ne tuent personne ; mais la pâte dont nous sommes pétris produit souvent des massacres, comme elle produit des calomnies, des vanités, des persécutions, et des impertinences. Ce n’est pas que la formation de l’homme soit précisément la cause finale de nos fureurs et de nos sottises : car une cause finale est universelle et invariable en tout temps et en tout lieu ; mais les horreurs et les absurdités de l’espèce humaine n’en sont pas moins dans l’ordre éternel des choses. Quand nous battons notre blé, le fléau est la cause finale de la séparation du grain, Mais si ce fléau, on battant mon blé, écrase mille insectes, ce n’est point par ma volonté déterminée, ce n’est pas non plus par hasard : c’est que ces insectes se sont trouvés cette fois sous mon fléau, et qu’ils devaient s’y trouver.C’est une suite de la nature des choses, qu’un homme soit ambitieux, que cet homme enrégimente quelquefois d’autres hommes, qu’il soit vainqueur ou qu’il soit battu ; mais jamais on ne pourra dire : L’homme a été créé de Dieu pour être tué à la guerre.Les instruments que nous a donnés la nature ne peuvent être toujours des causes finales en mouvement. Les yeux donnés pour voir ne sont pas toujours ouverts ; chaque sens a ses temps de repos. Il y a même des sens dont on ne fait jamais d’usage. Par exemple, une malheureuse imbécile, enfermée dans un cloître à quatorze ans, ferme pour jamais chez elle la porte dont devait sortir une génération nouvelle ; mais la cause finale n’en subsiste pas moins ; elle agira dès qu’elle sera libre.
- ↑ Dans la première édition des Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770, et dans toutes les éditions données du vivant de l’auteur, voici quelle était la disposition de l’article : 1° en forme de préambule, ce qui forme aujourd’hui la première section ; 2° sous le titre de Cause finale, première section, le morceau qui fait aujourd’hui la deuxième section ; 3° sous le titre de seconde section, ce qui forme aujourd’hui la troisième. (B.)— Voltaire, qu’Helvétius appelait un cause-finalier, combat, dans cet article, le célèbre Système de la nature, du baron d’Holbach. Ce traité de l’athéisme parut en 1770, sous le nom de feu M. Mirabaud, qui avait été secrétaire perpétuel de l’Académie française, ancien oratorien et instituteur des princesses de la maison d’Orléans. Le fond de la théorie de d’Holbach se trouve dans la Lettre de Thrasybule à Leucippe, publiée également sous le nom d’un mort, le savant Fréret, mais qu’on attribue, les uns à Lévesque, les autres à Naigeon. Ce qui est certain, c’est que Diderot initia d’Holbach à la doctrine que celui-ci prêcha toute sa vie, et qu’il rédigea en partie le Système de la nature. D’origine allemande, d’Holbach était laborieux, bienveillant, libéral, bonhomme, vivant dans sa famille et tout à ses amis. Cet homme, si simplement simple, pour parler comme Mme Geoffrin, avait fait de son hôtel une sorte d’académie où se réunissaient à jour fixe Diderot, Helvétius, Raynal, Marmontel, Saint-Lambert, Morellet, Galiani, Grimm, La Grange, Naigeon. On vit aussi chez lui Turgot, Hume, Condillac, d’Alembert, et Buffon, ainsi que J.-J. Rousseau, dont la brouille avec les d’holbachiens est fameuse. Cette société s’appelait la synagogue. Le baron d’Holbach, qui avait poussé plus qu’aucun autre à la révolution, eut le bonheur de la voir éclore, car il ne mourut qu’en 1789. (G. A.)
- ↑ Ou plutôt Baruch ; car il s’appelait Baruch, comme on le dit ailleurs. Il signait B. Spinosa. Quelques chrétiens fort mal instruits, et qui ne savaient pas que Spinosa avait quitté le judaïsme sans embrasser le christianisme, prirent ce B pour la première lettre de Benedictus, Benoît. (Note de Voltaire.) — Cette note de Voltaire a paru pour la première fois dans l’édition in-4°. Dès 1771, dans la quatrième partie de ses Questions sur l’Encyclopédie, il avait dit que Spinosa s’appelait Baruch, et non Benoît. Voyez ci-après la note à la fin de la troisième section de l’article Dieu ; voyez cet article. (B.)
- ↑ L’édition originale porte : non moins méthodique, cent fois plus clair, aussi géomètre, etc. ; mais l’édition in-4°, l’édition encadrée ou de 1775, données du vivant de l’auteur, contiennent la version que j’ai conservée et qui est aussi celle qu’ont suivie les éditeurs de Kehl. (B.)
- ↑ Le baron d’Holbach.
- ↑ Y a-t-il moins d’intelligence, parce que les générations se succèdent ? (Note de Voltaire.)
- ↑ Il y a immutabilité de dessein quand vous voyez immutabilité d’effet. Voyez Dieu. (Id.)
- ↑ Être libre, c’est faire sa volonté. S’il l’opère, il est libre. (Id.)
- ↑ Voyez la Réponse dans les articles Athéisme et Dieu. (Id.)
- ↑ S’il est malin, il n’est point incapable ; et s’il est capable, ce qui comprend pouvoir et sagesse, il n’est pas malin. (Id.)
- ↑ L’auteur tombe ici dans une inadvertance à laquelle nous sommes tous sujets. Nous disons souvent : J’aimerais mieux être oiseau, quadrupède, que d’être homme, avec les chagrins que j’essuie. Mais quand on tient ce discours, on ne songe pas qu’on souhaite d’être anéanti ; car si vous êtes autre que vous-même, vous n’avez plus rien de vous-même. (Note de Voltaire.)
- ↑ Vous supposez ce qui est en question, et cela n’est que trop ordinaire à ceux qui font des systèmes. (Id.)
- ↑ Est-ce à nous à lui trouver sa place ? C’est à lui de nous donner la nôtre. Voyez laRéponse. (Id.)
- ↑ Êtes-vous fait pour avoir des idées de tout, et ne voyez-vous pas dans cette nature une intelligence admirable ? (Note de Voltaire.)
- ↑ Ou le monde est infini, ou l’espace est infini, choisissez. (Id.)
- ↑ Puissante et industrieuse : je m’en tiens là. Celui qui est assez puissant pour former l’homme et le monde est Dieu. Vous admettez Dieu malgré vous. (Id.)
- ↑ Si nous sommes si ignorants, comment oserons-nous affirmer que tout se fait sans Dieu ? (Note de Voltaire.)
- ↑ Le Système de la nature est de 1770 ; et ce qui forme la section suivante est une partie du chapitre x Des Singularités de la nature, traité public deux ans auparavant. Voyez les Mélanges, année 1768. (B.)
- ↑ Voyez les articles Bornes de l’Esprit humain et Calebasse.
- ↑ Le texte de cette section est tel que Voltaire l’a donné en 1770, dans les Questions sur l’Encyclopédie ; mais ce morceau avait déjà paru en 1764 dans le Dictionnaire philosophique, article Fin, Causes finales. Il commençait alors ainsi :« Il paraît qu’il faut être forcené pour nier que les estomacs soient faits pour digérer, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre.« D’un autre côté, il faut avoir un étrange amour des causes finales pour assurer que la pierre a été formée pour bâtir des maisons, et que les vers à soie sont nés à la Chine afin que nous ayons du satin en Europe. Mais, dit-on, etc. » (B.)
- ↑ Dans le Dictionnaire philosophique on lisait, en 1764 :« Je crois qu’on peut aisément éclaircir cette difficulté. Quand les effets sont invariablement les mêmes, en tout lieu et en tout temps ; quand ces effets uniformes sont indépendants des êtres auxquels ils appartiennent ; alors il y a visiblement une cause finale.« Tous les animaux ont des yeux, ils voient ; tous ont des oreilles, et ils entendent ; tous ont une bouche par laquelle ils mangent ; un estomac, ou quelque chose d’approchant, par lequel ils digèrent ; tous un orifice qui expulse les excréments ; tous un instrument de la génération ; et ces dons de la nature opèrent en eux sans qu’aucun art s’en mêle. Voilà des causes finales clairement établies, et c’est pervertir notre faculté de penser, que de nier une vérité si universelle.« Mais les pierres, en tout lieu, etc. » Les éditeurs de Kehl avaient rétabli dans le texte ce passage, et aussi celui que j’ai transcrit dans la note précédente. (B.)
- Éd. Garnier - Tome 18CELTES [1].Parmi ceux qui ont eu assez de loisir, de secours et de courage pour rechercher l’origine des peuples, il y en a eu qui ont cru trouver celle de nos Celtes, ou qui du moins ont voulu faire accroire qu’ils l’avaient rencontrée : cette illusion était le seul prix de leurs travaux immenses ; il ne faut pas la leur envier.Du moins quand vous voulez connaître quelque chose des Huns (quoiqu’ils ne méritent guère d’être connus, puisqu’ils n’ont rendu aucun service au genre humain), vous trouvez quelques faibles notices de ces barbares chez les Chinois, ce peuple le plus ancien des nations connues, après les Indiens. Vous apprenez d’eux que les Huns allèrent dans certain temps, comme des loups affamés, ravager des pays regardés encore aujourd’hui comme des lieux d’exil et d’horreur. C’est une bien triste et bien misérable science. Il vaut mieux sans doute cultiver un art utile à Paris, à Lyon, et à Bordeaux, que d’étudier sérieusement l’histoire des Huns et des ours ; mais enfin on est aidé dans ces recherches par quelques archives de la Chine.Pour les Celtes, point d’archives ; on ne connaît pas plus leurs antiquités que celles des Samoyèdes et des terres australes.Nous n’avons rien appris de nos ancêtres que par le peu de mots que Jules César, leur conquérant, a daigné en dire. Il commence ses Commentaires par distinguer toutes les Gaules en Belges, Aquitainiens, et Celtes.De là quelques fiers savants ont conclu que les Celtes étaient les Scythes, et dans ces Scythes-Celtes ils ont compris toute l’Europe. Mais pourquoi pas toute la terre ? pourquoi s’arrêter en si beau chemin ?On n’a pas manqué de nous dire que Japhet, fils de Noé, vint au plus vite au sortir de l’arche peupler de Celtes toutes ces vastes contrées, qu’il gouverna merveilleusement bien. Mais des auteurs plus modestes rapportent l’origine de nos Celtes à la tour de Babel, à la confusion des langues, à Gomer, dont jamais personne n’entendit parler, jusqu’au temps très-récent où quelques Occidentaux lurent le nom de Gomer dans une mauvaise traduction des Septante.Et voilà justement comme on écrit l’histoire[2].Bochart, dans sa Chronologie sacrée (quelle chronologie !), prend un tour fort différent : il fait de ces hordes innombrables de Celtes une colonie égyptienne, conduite habilement et facilement des bords fertiles du Nil par Hercule dans les forêts et dans les marais de la Germanie, où sans doute ces colons portèrent tous les arts, la langue égyptienne, et les mystères d’Isis, sans qu’on ait pu jamais en retrouver la moindre trace.Ceux-là m’ont paru avoir encore mieux rencontré, qui ont dit que les Celtes des montagnes du Dauphiné étaient appelés Cottiens de leur roi Cottius ; les Bérichons, de leur roi Bétrich ; les Welches ou Gaulois, de leur roi Vallus ; les Belges, de Balgen, qui veut dire hargneux.Une origine encore plus belle, c’est celle des Celtes-Pannoniens, du mot latin Pannus, drap, attendu, nous dit-on, qu’ils se vêtissaient de vieux morceaux de drap mal cousus, assez ressemblants à l’habit d’Arlequin, Mais la meilleure origine est sans contredit la tour de Babel.Ô braves et généreux compilateurs, qui avez tant écrit sur des hordes de sauvages qui ne savaient ni lire ni écrire, j’admire votre laborieuse opiniâtreté ! Et vous, pauvres Celtes-Welches, permettez-moi de vous dire, aussi bien qu’aux Huns, que des gens qui n’ont pas eu la moindre teinture des arts utiles ou agréables ne méritent pas plus nos recherches que les porcs et les ânes qui ont habité leur pays.On dit que vous étiez anthropophages ; mais qui ne l’a pas été ?On me parle de vos druides, qui étaient de très-savants prêtres : allons donc à l’article Druides.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
- ↑ Charlot, I, vii.
- Éd. Garnier - Tome 18
◄ Celtes Cérémonies, titres, prééminences Certain, certitude ► CÉRÉMONIES, TITRES, PRÉÉMINENCE [1], ETC.Toutes ces choses, qui seraient inutiles, et même fort impertinentes dans l’état de pure nature, sont fort utiles dans l’état de notre nature corrompue et ridicule.Les Chinois sont de tous les peuples celui qui a poussé le plus loin l’usage des cérémonies : il est certain qu’elles servent à calmer l’esprit autant qu’à l’ennuyer. Les portefaix, les charretiers chinois, sont obligés, au moindre embarras qu’ils causent dans les rues, de se mettre à genoux l’un devant l’autre, et de se demander mutuellement pardon selon la formule prescrite. Cela prévient les injures, les coups, les meurtres ; ils ont le temps de s’apaiser, après quoi ils s’aident mutuellement.Plus un peuple est libre, moins il a de cérémonies, moins de titres fastueux, moins de démonstrations d’anéantissement devant son supérieur. On disait à Scipion : Scipion ; et à César : César ; et dans la suite des temps on dit aux empereurs : Votre majesté, votre divinité.Les titres de saint Pierre et de saint Paul étaient Pierre et Paul. Leurs successeurs se donnèrent réciproquement le titre de votre sainteté, que l’on ne voit jamais dans les Actes des apôtres, ni dans les écrits des disciples.Nous lisons dans l’Histoire d’Allemagne que le dauphin de France, qui fut depuis le roi Charles V, alla vers l’empereur Charles IV à Metz, et qu’il passa après le cardinal de Périgord.Il fut ensuite un temps où les chanceliers eurent la préséance sur les cardinaux, après quoi les cardinaux remportèrent sur les chanceliers.Les pairs précédèrent en France les princes du sang, et ils marchèrent tous en ordre de pairie jusqu’au sacre de Henri III.La dignité de la pairie était avant ce temps si éminente qu’à la cérémonie du sacre d’Élisabeth, épouse de Charles IX, en 1571, décrite par Simon Bouquet, échevin de Paris, il est dit que « les dames et damoiselles de la reine ayant baillé à la dame d’honneur le pain, le vin, et le cierge avec l’argent pour l’offerte, pour être présentés à la reine par ladite dame d’honneur, cette dite dame d’honneur, pour ce qu’elle était duchesse, commanda aux dames d’aller porter elles-mêmes l’offerte aux princesses, etc. » Cette dame d’honneur était la connétable de Montmorency.[2] Le fauteuil à bras, la chaise à dos, le tabouret, la main droite et la main gauche, ont été pendant plusieurs siècles d’importants objets de politique, et d’illustres sujets de querelles. Je crois que l’ancienne étiquette concernant les fauteuils vient de ce que chez nos barbares de grands-pères il n’y avait qu’un fauteuil tout au plus dans une maison, et ce fauteuil même ne servait que quand on était malade. Il y a encore des provinces d’Allemagne et d’Angleterre où un fauteuil s’appelle une chaise de doléance.Longtemps après Attila et Dagobert, quand le luxe s’introduisit dans les cours, et que les grands de la terre eurent deux ou trois fauteuils dans leurs donjons, ce fut une belle distinction de s’asseoir sur un de ces trônes ; et tel seigneur châtelain prenait acte comment, ayant été à demi-lieue de ses domaines faire sa cour à un comte, il avait été reçu dans un fauteuil à bras.On voit par les Mémoires de Mademoiselle, que cette auguste princesse passa un quart de sa vie dans les angoisses mortelles des disputes pour des chaises à dos. Devait-on s’asseoir dans une certaine chambre sur une chaise, ou sur un tabouret, ou même ne point s’asseoir ? Voilà ce qui intriguait toute une cour. Aujourd’hui les mœurs sont plus unies ; les canapés et les chaises longues sont employés par les dames, sans causer d’embarras dans la société.Lorsque le cardinal de Richelieu traita du mariage de Henriette de France et de Charles Ier avec les ambassadeurs d’Angleterre, l’affaire fut sur le point d’être rompue pour deux ou trois pas de plus que les ambassadeurs exigeaient auprès d’une porte, et le cardinal se mit au lit pour trancher toute difficulté. L’histoire a soigneusement conservé cette précieuse circonstance. Je crois que si on avait proposé à Scipion de se mettre nu entre deux draps pour recevoir la visite d’Annibal, il aurait trouvé cette cérémonie fort plaisante.La marche des carrosses, et ce qu’on appelle le haut du pavé, ont été encore des témoignages de grandeur, des sources de prétentions, de disputes et de combats, pendant un siècle entier. On a regardé comme une signalée victoire de faire passer un carrosse devant un autre carrosse. Il semblait, à voir les ambassadeurs se promener dans les rues, qu’ils disputassent le prix dans des cirques ; et quand un ministre d’Espagne avait pu faire reculer un cocher portugais, il envoyait un courrier à Madrid informer le roi son maître de ce grand avantage.[3] Nos histoires nous réjouissent par vingt combats à coups de poing pour la préséance : le parlement contre les clercs de l’évêque, à la pompe funèbre de Henri IV ; la chambre des comptes contre le parlement dans la cathédrale, quand Louis XIII donna la France à la Vierge ; le duc d’Épernon dans l’église de Saint-Germain contre le garde des sceaux du Vair. Les présidents des enquêtes gourmèrent dans Notre-Dame le doyen des conseillers de grand’chambre Savare, pour le faire sortir de sa place d’honneur (tant l’honneur est l’âme des gouvernements monarchiques !) ; et on fut obligé de faire empoigner par quatre archers le président Barillon, qui frappait comme un sourd sur ce pauvre doyen. Nous ne voyons point de telles contestations dans l’aréopage ni dans le sénat romain.À mesure que les pays sont barbares, ou que les cours sont faibles, le cérémonial est plus en vogue. La vraie puissance et la vraie politesse dédaignent la vanité.Il est à croire qu’à la fin on se défera de cette coutume, qu’ont encore quelquefois les ambassadeurs, de se ruiner pour aller en procession par les rues avec quelques carrosses de louage rétablis et redorés, précédés de quelques laquais à pied. Cela s’appelle faire son entrée ; et il est assez plaisant de faire son entrée dans une ville sept ou huit mois après qu’on y est arrivé.Cette importante affaire du puntiglio, qui constitue la grandeur des Romains modernes ; cette science du nombre des pas qu’on doit faire pour reconduire un monsignore, d’ouvrir un rideau à moitié ou tout à fait, de se promener dans une chambre à droite ou à gauche[4] ; ce grand art, que les Fabius et les Caton n’auraient jamais deviné, commence à baisser, et les caudataires des cardinaux se plaignent que tout annonce la décadence.[5] Un colonel français était dans Bruxelles un an après la prise de cette ville par le maréchal de Saxe ; et, ne sachant que faire, il voulut aller à l’assemblée de la ville. « Elle se tient chez une princesse, lui dit-on. — Soit, répondit l’autre, que m’importe ? — Mais il n’y a que des princes qui aillent là : êtes-vous prince ? — Va, va, dit le colonel, ce sont de bons princes ; j’en avais l’année passée une douzaine dans mon antichambre quand nous eûmes pris la ville, et ils étaient tous fort polis. »[6] En relisant Horace, j’ai remarqué ce vers dans une épître à Mécène (I, ep. vii) : « Te, dulcis amice, revisam. J’irai vous voir, mon bon ami. » Ce Mécène était la seconde personne de l’empire romain, c’est-à-dire un homme plus considérable et plus puissant que ne l’est aujourd’hui le plus grand monarque de l’Europe.En relisant Corneille, j’ai remarqué que dans une lettre au grand Scudéri, gouverneur de Notre-Dame de la Garde, il s’exprime ainsi au sujet du cardinal de Richelieu : « Monsieur le cardinal, votre maître et le mien. » C’est peut-être la première fois qu’on a parlé ainsi d’un ministre, depuis qu’il y a dans le monde des ministres, des rois, et des flatteurs. Le même Pierre Corneille, auteur deCinna, dédie humblement ce Cinna au sieur de Montauron, trésorier de l’épargne, qu’il compare sans façon à Auguste. Je suis fâché qu’il n’ait pas appelé Montauron monseigneur.On conte qu’un vieil officier qui savait peu le protocole de la vanité, ayant écrit au marquis de Louvois : Monsieur, et n’ayant point eu de réponse, lui écrivit : Monseigneur, et n’en obtint pas davantage, parce que le ministre avait encore le monsieur sur le cœur. Enfin il lui écrivit : À mon Dieu, mon Dieu Louvois ; et au commencement de la lettre il mit : Mon Dieu, mon Créateur [7]. Tout cela ne prouve-t-il pas que les Romains du bon temps étaient grands et modestes, et que nous sommes petits et vains ?« Comment vous portez-vous, mon cher ami ? disait un duc et pair à un gentilhomme. — À votre service, mon cher ami, répondit l’autre ; » et dès ce moment il eut son cher ami pour ennemi implacable. Un grand de Portugal parlait à un grand d’Espagne, et lui disait à tout moment : « Votre Excellence. » Le Castillan lui répondait : « Votre courtoisie, vuestra merced ; » c’est le titre que l’on donne aux gens qui n’en ont pas. Le Portugais, piqué, appela l’Espagnol à son tour : Votre courtoisie ; l’autre lui donna alors de l’excellence.À la fin le Portugais, lassé, lui dit : « Pourquoi me donnez-vous toujours de la courtoisie quand je vous donne de l’excellence ? et pourquoi m’appelez-vous votre excellence quand je vous dis votre courtoisie ? — C’est que tous les titres me sont égaux, répondit humblement le Castillan, pourvu qu’il n’y ait rien d’égal entre vous et moi. »La vanité des titres ne s’introduisit dans nos climats septentrionaux de l’Europe que quand les Romains eurent fait connaissance avec la sublimité asiatique. La plupart des rois de l’Asie étaient et sont encore cousins germains du soleil et de la lune : leurs sujets n’osent jamais prétendre à cette alliance ; et tel gouverneur de province qui s’intitule Muscade de consolation et Rose de plaisir, serait empalé s’il se disait parent le moins du monde de la lune et du soleil.Constantin fut, je pense, le premier empereur romain qui chargea l’humilité chrétienne d’une page de noms fastueux. Il est vrai qu’avant lui on donnait dudieu aux empereurs. Mais ce mot dieu ne signifiait rien d’approchant de ce que nous entendons. Divus Augustus, divus Trajanus, voulaient dire saint Auguste, saint Trajan. On croyait qu’il était de la dignité de l’empire romain que l’âme de son chef allât au ciel après sa mort ; et souvent même on accordait le titre desaint, de divus, à l’empereur, en avancement d’hoirie. C’est à peu près par cette raison que les premiers patriarches de l’Église chrétienne s’appelaient tousvotre sainteté. On les nommait ainsi pour les faire souvenir de ce qu’ils devaient être.On se donne quelquefois à soi-même des titres fort humbles, pourvu qu’on en reçoive de fort honorables. Tel abbé qui s’intitule frère, se fait appelermonseigneur par ses moines. Le pape se nomme serviteur des serviteurs de Dieu. Un bon prêtre du Holstein écrivit un jour au pape Pie IV : À Pie IV, serviteur des serviteurs de Dieu. Il alla ensuite à Rome solliciter son affaire : et l’Inquisition le fit mettre en prison pour lui apprendre à écrire.Il n’y avait autrefois que l’empereur qui eût le titre de majesté. Les autres rois s’appellaient votre altesse, votre sérénité, votre grâce. Louis XI fut le premier en France qu’on appela communément majesté, titre non moins convenable en effet à la dignité d’un grand royaume héréditaire qu’à une principauté élective. Mais on se servait du terme d’altesse avec les rois de France longtemps après lui ; et on voit encore des lettres à Henri III, dans lesquelles on lui donne ce titre. Les états d’Orléans ne voulurent point que la reine Catherine de Médicis fût appelée majesté. Mais peu à peu cette dernière dénomination prévalut. Le nom est indifférent ; il n’y a que le pouvoir qui ne le soit pas.La chancellerie allemande, toujours invariable dans ses nobles usages, a prétendu jusqu’à nos jours ne devoir traiter tous les rois que de sérénité. Dans le fameux traité de Vestphalie, où la France et la Suède donnèrent des lois au saint empire romain, jamais les plénipotentiaires de l’empereur ne présentèrent de mémoires latins où sa sacrée majesté impériale ne traitât avec les sérénissimes rois de France et de Suède ; mais, de leur côté, les Français et les Suédois ne manquaient pas d’assurer que leurs sacrées majestés de France et de Suède avaient beaucoup de griefs contre le sérénissime empereur. Enfin dans le traité tout fut égal de part et d’autre. Les grands souverains ont, depuis ce temps, passé dans l’opinion des peuples pour être tous égaux : et celui qui a battu ses voisins a eu la prééminence dans l’opinion publique.Philippe II fut la première majesté en Espagne : car la sérénité de Charles-Quint[8] ne devint majesté qu’à cause de l’empire. Les enfants de Philippe II furent les premières altesses, et ensuite ils furent altesses royales. Le duc d’Orléans, frère de Louis XIII, ne prit qu’en 1631 le titre d’altesse royale ; alors le prince de Condé prit celui d’altesse sérénissime, que n’osèrent s’arroger les ducs de Vendôme. Le duc de Savoie fut alors altesse royale, et devint ensuitemajesté. Le grand-duc de Florence en fit autant, à la majesté près ; et enfin le czar, qui n’était connu en Europe que sous le nom de grand-duc, s’est déclaréempereur, et a été reconnu pour tel.Il n’y avait anciennement que deux marquis d’Allemagne, deux en France, deux en Italie. Le marquis de Brandebourg est devenu roi, et grand roi : mais aujourd’hui nos marquis italiens et français sont d’une espèce un peu différente.Qu’un bourgeois italien ait l’honneur de donner à dîner au légat de sa province, et que le légat en buvant lui dise : ' Monsieur le marquis, à votre santé, le voilà marquis, lui et ses enfants, à tout jamais. Qu’un provincial en France, qui possédera pour tout bien dans son village la quatrième partie d’une petite châtellenie ruinée, arrive à Paris ; qu’il y fasse un peu de fortune, ou qu’il ait l’air de l’avoir faite, il s’intitule dans ses actes : Haut et puissant seigneur, marquis et comte ; et son fils sera chez son notaire : Très-haut et très-puissant seigneur ; et comme cette petite ambition ne nuit en rien au gouvernement, ni à la société civile, on n’y prend pas garde. Quelques seigneurs français se vantent d’avoir des barons allemands dans leurs écuries ; quelques seigneurs allemands disent qu’ils ont des marquis français dans leurs cuisines ; il n’y a pas longtemps qu’un étranger, étant à Naples, fit son cocher duc.La coutume en cela est plus forte que l’autorité royale. Soyez peu connu à Paris, vous y serez comte ou marquis tant qu’il vous plaira ; soyez homme de robe ou de finance, et que le roi vous donne un marquisat bien réel, vous ne serez jamais pour cela monsieur le marquis. Le célèbre Samuel Bernard était plus comte que cinq cents comtes que nous voyons qui ne possèdent pas quatre arpents de terre ; le roi avait érigé pour lui sa terre de Coubert en bon comté. S’il se fût fait annoncer dans une visite : le comte Bernard, on aurait éclaté de rire. Il en va tout autrement en Angleterre. Si le roi donne à un négociant un titre de comte ou de baron, il reçoit sans difficulté de toute la nation le nom qui lui est propre. Les gens de la plus haute naissance, le roi lui-même, l’appellent :Milord, monseigneur. Il en est de même en Italie : il y a le protocole desmonsignori. Le pape lui même leur donne ce titre. Son médecin est monsignore,et personne n’y trouve à redire.En France le monseigneur est une terrible affaire. Un évêque n’était, avant le cardinal de Richelieu, que mon révérendissime père en Dieu [9].Avant l’année 1635, non-seulement les évêques ne se monseigneurisaient pas, mais ils ne donnaient point du monseigneur aux cardinaux. Ces deux habitudes s’introduisirent par un évêque de Chartres, qui alla en camail et en rochet appeler monseigneur le cardinal de Richelieu ; sur quoi Louis XIII dit, si l’on en croit les Mémoires de l’archevêque de Toulouse, Montchal : « Ce Chartrain irait baiser le derrière du cardinal, et pousserait son nez dedans jusqu’à ce que l’autre lui dit : C’est assez. »Ce n’est que depuis ce temps que les évêques se donnèrent réciproquement du monseigneur.Cette entreprise n’essuya aucune contradiction dans le public. Mais comme c’était un titre nouveau que les rois n’avaient pas donné aux évêques, on continua dans les édits, déclarations, ordonnances, et dans tout ce qui émane de la cour, à ne les appeler que sieurs ; et messieurs du conseil n’écrivent jamais à un évêque que monsieur.Les ducs et pairs ont eu plus de peine à se mettre en possession dumonseigneur. La grande noblesse, et ce qu’on appelle la grande robe, leur refusent tout net cette distinction. Le comble des succès de l’orgueil humain est de recevoir des titres d’honneur de ceux qui croient être vos égaux ; mais il est bien difficile d’arriver à ce point : on trouve partout l’orgueil qui combat l’orgueil[10].Quand les ducs exigèrent que les pauvres gentilshommes leur écrivissentmonseigneur, les présidents à mortier en demandèrent autant aux avocats et aux procureurs. On a connu un président qui ne voulut pas se faire saigner, parce que son chirurgien lui avait dit : « Monsieur, de quel bras voulez-vous que je vous saigne ? » Il y eut un vieux conseiller de la grand’chambre qui en usa plus franchement. Un plaideur lui dit : Monseigneur, monsieur votre secrétaire... Le conseiller l’arrêta tout court : « Vous avez dit trois sottises en trois paroles : je ne suis point monseigneur, mon secrétaire n’est pointmonsieur, c’est mon clerc. »Pour terminer ce grand procès de la vanité, il faudra un jour que tout le monde soit monseigneur dans la nation ; comme toutes les femmes, qui étaient autrefois mademoiselle, sont actuellement madame. Lorsqu’en Espagne un mendiant rencontre un autre gueux, il lui dit : « Seigneur, votre courtoisie a-t-elle pris son chocolat ? » Cette manière polie de s’exprimer élève l’âme et conserve la dignité de l’espèce.[11] César et Pompée s’appelaient dans le sénat César et Pompée ; mais ces gens-là ne savaient pas vivre. Ils finissaient leurs lettres par vale, adieu. Nous étions, nous autres, il y a soixante ans, affectionnés serviteurs ; nous sommes devenus très-humbles et très-obéissants ; et actuellement nous avons l’honneur de l’être. Je plains notre postérité : elle ne pourra que difficilement ajouter à ces belles formules.[12] Le duc d’Épernon, le premier des Gascons pour la fierté, mais qui n’était pas le premier des hommes d’État, écrivit avant de mourir au cardinal de Richelieu, et finit sa lettre par votre très-humble et très-obéissant ; mais se souvenant que le cardinal ne lui avait donné que du très-affectionné, il fit partir un exprès pour rattraper sa lettre, qui était déjà partie, la recommença, signatrès-affectionné, et mourut ainsi au lit d’honneur.[13] Nous avons dit ailleurs une grande partie de ces choses. Il est bon de les inculper pour corriger au moins quelques coqs d’Inde qui passent leur vie à faire la roue.
- ↑ Sauf les alinéas pénultième et antépénultième, ce morceau est ici tel qu’on le lit dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770 ; mais la majeure partie avait paru longtemps auparavant, comme on le verra. (B.)
- ↑ Les dix alinéas qui suivent, moins celui que je désigne, ont paru en 1754 dans le tome X de l’édition des Œuvres de Voltaire, publiée à Dresde ; ils étaient intitulésDes Cérémonies. (B.)
- ↑ Cet alinéa doit être une addition de 1770 ; il n’existait du moins ni en 1754, ni en 1756. (B.)
- ↑ Ce fut une querelle de ce genre qui brouilla le cardinal de Bouillon avec la fameuse princesse des Ursins, son intime amie ; et la haine de cette femme aussi vaine que lui, mais plus habile en intrigue, fut une des principales causes de sa perte. (K.)
- ↑ Dans l’édition de 1754 on lit : « Un colonel français passa il y a un an à Bruxelles, et, ne sachant que faire. » En rapprochant les deux versions, n’est-on pas autorisé à croire que ceci fut écrit en 1747, la prise de Bruxelles étant de 1746 ?
- ↑ Ce qui fait la fin de cet article avait, sauf quelques différences que j’indiquerai, paru dès 1750 dans le tome IX de l’édition des Œuvres de Voltaire, publiée à Dresde (1748-1754, dix volumes in-8°). Il était intitulé Des Titres. (B.)
- ↑ Le monseigneur des ministres est presque tombé en désuétude, depuis que les places de secrétaires d’État ont été occupées par des grands qui se seraient crus humiliés de n’être monseigneurs que depuis qu’ils étaient devenus ministres. (K.)— Le monseigneur des ministres est revenu. (B.)
- ↑ Il n’était que Charles Ier en Espagne.
- ↑ En 1750 il y avait : « Mon révérendissime père en Dieu ; mais quand Richelieu fut secrétaire d’État, étant encore évêque de Luçon, ses confrères les évêques, pour ne pas lui donner ce titre exclusif de monseigneur que les secrétaires d’État commencèrent à prendre, convinrent de se le donner à eux-mêmes. Cette entreprise n’essuya, etc. » (B.)
- ↑ Louis XIV a décidé que la noblesse non titrée donnerait le monseigneur aux maréchaux de France, et elle s’y est soumise sans beaucoup de peine. Chacun espère devenir monseigneur à son tour.Le même prince a donné des prérogatives particulières à quelques familles. Celles de la maison de Lorraine ont excité peu de réclamations ; et maintenant il est assez difficile à l’orgueil d’un gentilhomme de se croire absolument l’égal d’hommes sortis d’une maison incontestablement souveraine depuis sept siècles, qui a donné deux reines à la France, qui enfin est montée sur le trône impérial.Les honneurs des maisons de Bouillon et de Rohan ont souffert plus de difficultés. On ne peut nier qu’elles n’aient existé pendant longtemps sans être distinguées du reste de la noblesse. D’autres familles sont parvenues à posséder de petites souverainetés comme celle de Bouillon. Un grand nombre pourrait également citer de grandes alliances ; et si on donnait un rang distingué à tous ceux que les généalogistes font descendre des anciens souverains de nos provinces, il y aurait presque autant d’altesses que de marquis et de comtes.Louis XIV avait ordonné aux secrétaires d’État de donner le monseigneur et l’altesse aux gentilshommes de ces deux maisons ; mais ceux des secrétaires d’État qui ont été tirés du corps de la noblesse se sont crus dispensés de cette loi en qualité de gentilshommes. Louvois s’y soumit, et il écrivit un jour au chevalier de Bouillon :Monseigneur, si Votre Altesse ne change pas de conduite, je la ferai mettre dans un cachot. Je suis avec respect, etc.Maintenant ces princes ne répondent point aux lettres où l’on ne leur donne pas lemonseigneur et l’altesse, à moins qu’ils n’aient besoin de vous ; et la noblesse leur refuse l’un et l’autre, à moins qu’elle n’ait besoin d’eux. Quand un gentilhomme qui a un peu de vanité passe un acte avec eux, il leur laisse prendre tous les titres qu’ils veulent, mais il ne manque pas de protester contre ces titres chez son notaire. La vanité a deux tonneaux comme Jupiter, mais le bon est souvent bien vide. (K.)
- ↑ Cet alinéa existait en 1750 ; il avait été conservé en 1756 ; mais il ne fut pas reproduit en 1770 dans les Questions sur l’Encyclopédie. (B.)
- ↑ Cet alinéa, ajouté en 1756, n’avait pas été admis dans les Questions sur l’Encyclopédie. Il a été recueilli, ainsi que le précédent, par les éditeurs de Kehl. (B.)
- ↑ Voltaire ajouta cet alinéa en 1770, dans les Questions sur l’Encyclopédie. On a vu qu’en effet une grande partie des choses qu’il y dit étaient déjà ailleurs. (B.)
- ↑ Dans la première édition des Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770, et dans toutes les éditions données du vivant de l’auteur, voici quelle était la disposition de l’article : 1° en forme de préambule, ce qui forme aujourd’hui la première section ; 2° sous le titre de Cause finale, première section, le morceau qui fait aujourd’hui la deuxième section ; 3° sous le titre de seconde section, ce qui forme aujourd’hui la troisième. (B.)
- ↑ Le Catéchisme du Japonais parut en 1764 dans la première édition duDictionnaire philosophique. Les éditeurs de Kehl le déplacèrent, et le réunirent avec d’autres dialogues dans un seul volume ; ils l’avaient intitulé l’Indien et le Japonais.(B.)
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