Éd. Garnier - Tome 19
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GÉOMÉTRIE[1].
Feu M. Clairaut imagina de faire apprendre facilement aux jeunes gens les éléments de la géométrie ; il voulut remonter à la source, et suivre la marche de nos découvertes et des besoins qui les ont produites.
Cette méthode paraît agréable et utile ; mais elle n’a pas été suivie : elle exige dans le maître une flexibilité d’esprit qui sait se proportionner, et un agrément rare dans ceux qui suivent la routine de leur profession.
Il faut avouer qu’Euclide est un peu rebutant ; un commençant ne peut deviner où il est mené. Euclide dit au premier livre[2] que « si une ligne droite est coupée en parties égales et inégales, les carrés construits sur les segments inégaux sont doubles des carrés construits sur la moitié de la ligne entière, et sur la petite ligne qui va de l’extrémité de cette moitié jusqu’au point d’intersection ».
On a besoin d’une figure pour entendre cet obscur théorème ; et quand il est compris, l’étudiant dit : À quoi peut-il me servir, et que m’importe ? Il se dégoûte d’une science dont il ne voit pas assez tôt l’utilité.
La peinture commença par le désir de dessiner grossièrement sur un mur les traits d’une personne chère. La musique fut un mélange grossier de quelques tons qui plaisent à l’oreille, avant que l’octave fût trouvée.
On observa le coucher des étoiles avant d’être astronome. Il paraît qu’on devrait guider ainsi la marche des commençants de la géométrie.
Je suppose qu’un enfant doué d’une conception facile entende son père dire à son jardinier : « Vous planterez dans cette plate-bande des tulipes sur six lignes, toutes à un demi-pied l’une de l’autre. » L’enfant veut savoir combien il y aura de tulipes. Il court à la plate-bande avec son précepteur. Le parterre est inondé ; il n’y a qu’un des longs côtés de la plate-bande qui paraisse. Ce côté a trente pieds de long, mais on ne sait point quelle est sa largeur. Le maître lui fait d’abord aisément comprendre qu’il faut que ces tulipes bordent ce parterre à six pouces de distance l’une de l’autre : ce sont déjà soixante tulipes pour la première rangée de ce côté. Il doit y avoir six lignes : l’enfant voit qu’il y aura six fois soixante, trois cent soixante tulipes. Mais de quelle largeur sera donc cette plate-bande que je ne puis mesurer ? Elle sera évidemment de six fois six pouces, qui font trois pieds.
Il connaît la longueur et la largeur ; il veut connaître la superficie. « N’est-il pas vrai, lui dit son maître, que si vous faisiez courir une règle de trois pieds de long et d’un pied de large sur cette plate-bande, d’un bout à l’autre, elle l’aurait successivement couverte tout entière ? » Voilà donc la superficie trouvée, elle est de trois fois trente. Ce morceau a quatre-vingt-dix pieds carrés.
Le jardinier, quelques jours après, tend un cordeau d’un angle à l’autre dans la longueur ; ce cordeau partage le rectangle en deux parties égales : « Il est donc, dit le disciple, aussi long qu’un des deux côtés ?
le maître.
Non, il est plus long.
le disciple.
Mais quoi ! si je fais passer des lignes sur cette transversale que vous appelez diagonale, il n’y en aura pas plus pour elle que
pour les deux autres ; elle leur est donc égale. Quoi ! lorsque je forme la lettre N, ce trait qui lie les deux jambages n’est-il pas de la même hauteur qu’eux ?
le maître.
Il est de la même hauteur, mais non de la même longueur, cela est démontré. Faites descendre cette diagonale au niveau du terrain, vous voyez qu’elle déborde un peu.
le disciple.
Et de combien précisément déborde-t-elle ?
le maître.
Il y a des cas où l’on n’en saura jamais rien, de même qu’on ne saura pas précisément quelle est la racine carrée de cinq.
le disciple.
Mais la racine carrée de cinq est deux, plus une fraction.
le maître.
Mais cette fraction ne se peut exprimer en chiffre, puisque le carré d’un nombre plus une fraction ne peut être un nombre entier. Il y a même en géométrie des lignes dont les rapports ne peuvent s’exprimer.
le disciple.
Voilà une difficulté qui m’arrête. Quoi ! je ne saurai jamais mon compte ? il n’y a donc rien de certain ?
le maître.
Il est certain que cette ligne de biais partage le quadrilatère en deux parties égales ; mais il n’est pas plus surprenant que ce petit reste de la ligne diagonale n’ait pas une commune mesure avec les côtés, qu’il n’est surprenant que vous ne puissiez trouver en arithmétique la racine carrée de cinq.
Vous n’en saurez pas moins votre compte ; car si un arithméticien dit qu’il vous doit la racine carrée de cinq écus, vous n’avez qu’à transformer ces cinq écus en petites pièces, en liards, par exemple, vous en aurez douze cents, dont la racine carrée est entre trente-quatre et trente-cinq, et vous saurez votre compte à un liard près. Il ne faut pas qu’il y ait de mystère ni en arithmétique ni en géométrie. »
Ces premières ouvertures aiguillonnent l’esprit du jeune homme. Son maître lui ayant dit que la diagonale d’un carré est incommensurable, immesurable aux côtés et aux bases, lui apprend qu’avec cette ligne, dont on ne saura jamais la valeur, il va faire cependant un carré qui sera démontré être le double du carré A B C D.
Pour cela, il lui fait voir premièrement que les deux triangles qui partagent le carré sont égaux. Ensuite, traçant cette figure, il démontre à l’esprit et aux yeux que le carré formé par ces quatre lignes noires vaut les
deux carrés pointillés. Et cette proposition servira bientôt à faire comprendre ce fameux théorème que Pythagore trouva établi chez les Indiens, et qui était connu des Chinois, que le grand côté d’un triangle rectangle peut porter une figure quelconque, égale aux figures semblables établies sur les deux autres côtés.
Le jeune homme veut-il mesurer la hauteur d’une tour, la largeur d’une rivière dont il ne peut approcher, chaque théorème a sur-le-champ son application : il apprend la géométrie par l’usage.
Si on s’était contenté de lui dire que le produit des extrêmes est égal au produit des moyens, ce n’eût été pour lui qu’un problème stérile ; mais il sait que l’ombre de cette perche est à la hauteur de la perche comme l’ombre de la tour voisine est à la hauteur de la tour. Si donc la perche a cinq pieds et son ombre un pied, et si l’ombre de la tour est de douze pieds, il dit : Comme un est à cinq, ainsi douze est à la hauteur de la tour ; elle est donc de soixante pieds.
Il a besoin de connaître les propriétés d’un cercle ; il sait qu’on ne peut avoir la mesure exacte de sa circonférence ; mais cette extrême exactitude est inutile pour opérer : le développement d’un cercle est sa mesure.
Il connaîtra que ce cercle étant une espèce de polygone, son aire est égale à ce triangle dont le petit côté est le rayon du cercle, et dont la base est la mesure de sa circonférence.
Les circonférences des cercles sont entre elles comme leurs rayons.
Les cercles ayant les propriétés générales de toutes les figures rectilignes semblables, et ces figures étant entre elles comme les carrés de leurs côtés correspondants, les cercles auront aussi leurs aires proportionnelles au carré de leurs rayons.
Ainsi comme le carré de l’hypothénuse est égal au carré des deux côtés, le cercle dont le rayon sera cette hypothénuse sera égal à deux cercles qui auront pour rayon les deux autres côtés. Et cette connaissance servira aisément pour construire un bassin d’eau aussi grand que deux autres bassins pris ensemble. On double exactement le cercle, si on ne le carre pas exactement.
Accoutumé à sentir ainsi l’avantage des vérités géométriques, il lit dans quelques éléments de cette science que si on tire cette ligne droite appelée tangente, qui touchera le cercle en un point, on ne pourra jamais faire passer une autre ligne droite entre ce cercle et cette ligne.
Cela est bien évident, et ce n’était pas trop la peine de le dire. Mais on ajoute qu’on peut faire passer une infinité de lignes courbes à ce point de contact ; cela le surprend, et surprendrait aussi des hommes faits. Il est tenté de croire la matière pénétrable. Les livres lui disent que ce n’est point là de la matière, que ce sont des lignes sans largeur. Mais si elles sont sans largeur, ces lignes droites métaphysiques passeront en foule l’une sur l’autre sans rien toucher. Si elles ont de la largeur, aucune courbe ne passera. L’enfant ne sait plus où il en est ; il se voit transporté dans un nouveau monde qui n’a rien de commun avec le nôtre.
Comment croire que ce qui est manifestement impossible à la nature soit vrai ?
« Je conçois bien, dira-t-il à un maître de la géométrie transcendante, que tous vos cercles se rencontreront au point C ; mais voilà tout ce que vous démontrerez ; vous ne pourrez jamais me démontrer que ces lignes circulaires passent à ce point entre le premier cercle et la tangente.
« La sécante A G est plus courte que la sécante A G H, d’accord ; mais il ne suit point de là que vos lignes courbes puissent passer entre deux lignes qui se touchent.
— Elles y peuvent passer, répondra le maître, parce que G H est un infiniment petit du second ordre.
— Je n’entends point ce que c’est qu’un infiniment petit, dit l’enfant ; » et le maître est obligé d’avouer qu’il ne l’entend pas davantage. C’est là où Malezieu s’extasie dans ses Éléments de géométrie. Il dit positivement qu’il y a des vérités incompatibles. N’eût-il pas été plus simple de dire que ces lignes n’ont de commun que ce point C, au delà et en deçà duquel elles se séparent ?
Je puis toujours diviser un nombre par la pensée ; mais suit-il de là que ce nombre soit infini ? Aussi Newton, dans son calcul intégral et dans son différentiel, ne se sert pas de ce grand mot ; et Clairaut se garde bien d’enseigner, dans ses Éléments de géométrie, qu’on puisse faire passer des cerceaux entre une boule et la table sur laquelle cette boule est posée.
Il faut bien distinguer entre la géométrie utile et la géométrie curieuse.
L’utile est le compas de proportion inventé par Galilée, la mesure des triangles, celle des solides, le calcul des forces mouvantes. Presque tous les autres problèmes peuvent éclairer l’esprit et le fortifier ; bien peu seront d’une utilité sensible au genre humain. Carrez des courbes tant qu’il vous plaira, vous montrerez une extrême sagacité. Vous ressemblez à un arithméticien qui examine les propriétés des nombres au lieu de calculer sa fortune.
Lorsque Archimède trouva la pesanteur spécifique des corps, il rendit service au genre humain ; mais de quoi vous servira de trouver trois nombres tels que la différence des carrés de deux, ajoutée au cube des trois, fasse toujours un carré, et que la somme des trois différences ajoutée au même cube fasse un autre carré ? Nugæ difficiles[3].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771. Il y a quelques variantes qu’il était inutile de relever. (B.)
- ↑ C’est au livre II, proposition 9.
- ↑ Dans la géométrie, comme dans la plupart des sciences, il est très-rare qu’une proposition isolée soit d’une utilité immédiate. Mais les théories les plus utiles dans la pratique sont formées de propositions que la curiosité seule a fait découvrir, et qui sont restées longtemps inutiles sans qu’il fût possible de soupçonner comment un jour elles cesseraient de l’être. C’est dans ce sens qu’on peut dire que dans les sciences réelles, aucune théorie, aucune recherche n’est vraiment inutile. (K.)
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GLOIRE, GLORIEUX.
Section première[1].
La gloire est la réputation jointe à l’estime ; elle est au comble quand l’admiration s’y joint. Elle suppose toujours des choses éclatantes, en actions, en vertus, en talents, et toujours de grandes difficultés surmontées. César, Alexandre, ont eu de la gloire. On ne peut guère dire que Socrate en ait eu. Il attire l’estime, la vénération, la pitié, l’indignation contre ses ennemis ; mais le terme de gloire serait impropre à son égard : sa mémoire est respectable plutôt que glorieuse. Attila eut beaucoup d’éclat, mais il n’a point de gloire, parce que l’histoire, qui peut se tromper, ne lui donne point de vertus. Charles XII a encore de la gloire, parce que sa valeur, son désintéressement, sa libéralité, ont été extrêmes. Les succès suffisent pour la réputation, mais non pas pour la gloire. Celle de Henri IV augmente tous les jours, parce que le temps a fait connaître toutes ses vertus, qui étaient incomparablement plus grandes que ses défauts.
La gloire est aussi le partage des inventeurs dans les beaux-arts ; les imitateurs n’ont que des applaudissements. Elle est encore accordée aux grands talents, mais dans des arts sublimes. On dira bien la gloire de Virgile, de Cicéron, mais non de Martial et d’Aulu-Gelle.
On a osé dire la gloire de Dieu ; il travaille pour la gloire de Dieu ; Dieu a créé le monde pour sa gloire : ce n’est pas que l’Être suprême puisse avoir de la gloire ; mais les hommes, n’ayant point d’expressions qui lui conviennent, emploient pour lui celles dont ils sont le plus flattés.
La vaine gloire est cette petite ambition qui se contente des apparences, qui s’étale dans le grand faste, et qui ne s’élève jamais aux grandes choses. On a vu des souverains qui, ayant une gloire réelle, ont encore aimé la vaine gloire, en recherchant trop de louanges, en aimant trop l’appareil de la représentation.
La fausse gloire tient souvent à la vaine, mais souvent elle porte à des excès ; et la vaine se renferme plus dans les petitesses. Un prince qui mettra son honneur à se venger cherchera une gloire fausse, plutôt qu’une gloire vaine.
Faire gloire, faire vanité, se faire honneur, se prennent quelquefois dans le même sens, et ont aussi des sens différents. On dit également : il fait gloire, il fait vanité, il se fait honneur de son luxe, de ses excès ; alors gloire signifie fausse gloire. Il fait gloire de souffrir pour la bonne cause, et non pas : il fait vanité. Il se fait honneur de son bien, et non pas : il fait gloire ou vanité de son bien.
Rendre gloire signifie reconnaître, attester. Rendez gloire à la vérité,reconnaissez la vérité.
Au Dieu que vous servez, princesse, rendez gloire.
(Athalie, acte III, scène iv.)
Attestez le Dieu que vous servez.
La gloire est prise pour le ciel ; il est au séjour de la gloire.
Où le conduisez-vous ? — À la mort. — À la gloire.
(Polyeucte, acte V, scène iii.)
On ne se sert de ce mot pour désigner le ciel que dans notre religion. Il n’est pas permis de dire que Bacchus, Hercule, furent reçus dans la gloire, en parlant de leur apothéose.
Glorieux, quand il est l’épithète d’une chose inanimée, est toujours une louange ; bataille, paix, affaire glorieuse. Rang glorieux signifie rang élevé, et non pas rang qui donne de la gloire, mais dans lequel on peut en acquérir. Homme glorieux, esprit glorieux, est toujours une injure ; il signifie celui qui se donne à lui-même ce qu’il devrait mériter des autres : ainsi on dit un règne glorieux, et non pas un roi glorieux. Cependant ce ne serait pas une faute de dire, au pluriel, les plus glorieux conquérants ne valent pas un prince bienfaisant ; mais on ne dira pas les princes glorieux, pour dire les princes illustres.
Le glorieux n’est pas tout à fait le fier, ni l’avantageux, ni l’orgueilleux. Le fier tient de l’arrogant et du dédaigneux, et se communique peu. L’avantageux abuse de la moindre déférence qu’on a pour lui. L’orgueilleux étale l’excès de la bonne opinion qu’il a de lui-même. Le glorieux est plus rempli de vanité ; il cherche plus à s’établir dans l’opinion des hommes ; il veut réparer par les dehors ce qui lui manque en effet. L’orgueilleux se croit quelque chose ; le glorieux veut paraître quelque chose. Les nouveaux parvenus sont d’ordinaire plus glorieux que les autres. On a appelé quelquefois les saints et les anges, les glorieux, comme habitants du séjour de la gloire.
Glorieusement est toujours pris en bonne part ; il règne glorieusement ; il se tira glorieusement d’un grand danger, d’une mauvaise affaire.
Se glorifier est tantôt pris en bonne part, tantôt en mauvaise, selon l’objet dont il s’agit. Il se glorifie d’une disgrâce qui est le fruit de ses talents et l’effet de l’envie. On dit des martyrs qu’ils glorifiaient Dieu ; c’est-à-dire que leur constance rendait respectable aux hommes le Dieu qu’ils annonçaient.
SECTION II[2].
Que Cicéron aime la gloire après avoir étouffé la conspiration de Catilina, on le lui pardonne.
Que le roi de Prusse Frédéric le Grand pense ainsi après Rosbach et Lissa, et après avoir été le législateur, l’historien, le poëte et le philosophe de sa patrie ; qu’il aime passionnément la gloire, et qu’il soit assez habile pour être modeste, on l’en glorifiera davantage.
Que l’impératrice Catherine II ait été forcée, par la brutale insolence d’un sultan turc, à déployer tout son génie ; que du fond du Nord elle ait fait partir quatre escadres qui ont effrayé les Dardanelles et l’Asie Mineure ; et qu’elle ait, en 1770, enlevé quatre provinces à ces Turcs qui faisaient trembler l’Europe, on trouvera fort bon qu’elle jouisse de sa gloire, et on l’admirera de parler de ses succès avec cet air d’indifférence et de supériorité qui fait voir qu’on les mérite.
En un mot, la gloire convient aux génies de cette espèce, quoiqu’ils soient de la race mortelle très-chétive.
Mais si, au bout de l’Occident, un bourgeois d’une ville nommée Paris, près de Gonesse, croit avoir de la gloire quand il est harangué par un régent de l’Université, qui lui dit : Monseigneur, la gloire que vous avez acquise dans l’exercice de votre charge, vos illustres travaux, dont tout l’univers retentit, etc. ; je demande alors s’il y a dans cet univers assez de sifflets pour célébrer la gloire de mon bourgeois, et l’éloquence du pédant qui est venu braire cette harangue dans l’hôtel de monseigneur.
Nous sommes si sots que nous avons fait Dieu glorieux comme nous.
[3]Ben-al-Bétif, ce digne chef des derviches, leur disait un jour : « Mes frères, il est très bon que vous vous serviez souvent de cette sacrée formule de notre Koran : au nom de Dieu très-miséricordieux, car Dieu use de miséricorde, et vous apprenez à la faire en répétant souvent les mots qui recommandent une vertu sans laquelle il resterait peu d’hommes sur la terre. Mais, mes frères, gardez-vous bien d’imiter des téméraires qui se vantent à tout propos de travailler à la gloire de Dieu. Si un jeune imbécile soutient une thèse sur les catégories, thèse à laquelle préside un ignorant en fourrure, il ne manque pas d’écrire en gros caractère à la tête de sa thèse : Ek allah abron doxa : ad majorem Dei gloriam. Un bon musulman a-t-il fait blanchir son salon, il grave cette sottise sur sa porte ; un saka porte de l’eau pour la plus grande gloire de Dieu. C’est un usage impie qui est pieusement mis en usage. Que diriez-vous d’un petit chiaoux qui, en vidant la chaise percée de notre sultan, s’écrierait : À la plus grande gloire de notre invincible monarque ? Il y a certainement plus loin du sultan à Dieu que du sultan au petit chiaoux.
« Qu’avez-vous de commun, misérables vers de terre, appelés hommes, avec la gloire de l’Être infini ? Peut-il aimer la gloire ? peut-il en recevoir de vous ? peut-il en goûter ? jusqu’à quand, animaux à deux pieds, sans plumes, ferez-vous Dieu à votre image ? Quoi ! parce que vous êtes vains, parce que vous aimez la gloire, vous voulez que Dieu l’aime aussi ! S’il y avait plusieurs dieux, chacun d’eux peut-être voudrait obtenir les suffrages de ses semblables. Ce serait là la gloire d’un dieu. Si l’on peut comparer la grandeur infinie avec la bassesse extrême, ce dieu serait comme le roi Alexandre ou Scander, qui ne voulait entrer en lice qu’avec des rois. Mais vous, pauvres gens, quelle gloire pouvez-vous donner à Dieu ? Cessez de profaner ce nom sacré. Un empereur, nommé Octave Auguste, défendit qu’on le louât dans les écoles de Rome, de peur que son nom ne fût avili. Mais vous ne pouvez ni avilir l’Être suprême, ni l’honorer. Anéantissez-vous, adorez, et taisez-vous. »
Ainsi parlait Ben-al-Bétif ; et les derviches s’écrièrent : « Gloire à Dieu ! Ben-al-Bétif a bien parlé. »
SECTION III[4].
ENTRETIEN AVEC UN CHINOIS.
En 1723 il y avait en Hollande un Chinois : ce Chinois était lettré et négociant, deux choses qui ne devraient point du tout être incompatibles, et qui le sont devenues chez nous, grâces au respect extrême qu’on a pour l’argent, et au peu de considération que l’espèce humaine a montré et montrera toujours pour le mérite. Ce Chinois, qui parlait un peu hollandais, se trouva dans une boutique de librairie avec quelques savants : il demanda un livre, on lui proposa l’Histoire universelle de Bossuet, mal traduite. À ce beau mot d’Histoire universelle : « Je suis, dit-il, trop heureux ; je vais voir ce qu’on dit de notre grand empire, de notre nation, qui subsiste en corps de peuple depuis plus de cinquante mille ans, de cette suite d’empereurs qui nous ont gouvernés tant de siècles ; je vais voir ce qu’on pense de la religion des lettrés, de ce culte simple que nous rendons à l’Être suprême. Quel plaisir de voir comme on parle en Europe de nos arts, dont plusieurs sont plus anciens chez nous que tous les royaumes européans ! Je crois que l’auteur se sera bien mépris dans l’histoire de la guerre que nous eûmes, il y a vingt-deux mille cinq cent cinquante-deux ans, contre les peuples belliqueux du Tunquin et du Japon ; et sur cette ambassade solennelle par laquelle le puissant empereur du Mogol nous envoya demander des lois, l’an du monde 500000000000079123450000.
— Hélas ! lui dit un des savants, on ne parle pas seulement de vous dans ce livre ; vous êtes trop peu de chose ; presque tout roule sur la première nation du monde, l’unique nation, le grand peuple juif.
— Juif ! dit le Chinois, ces peuples-là sont donc les maîtres des trois quarts de la terre au moins ?
— Ils se flattent bien qu’ils le seront un jour, lui répondit-on ; mais en attendant ce sont eux qui ont l’honneur d’être ici marchands fripiers, et de rogner quelquefois les espèces.
— Vous vous moquez, dit le Chinois ; ces gens-là ont-ils jamais eu un vaste empire ?
— Ils ont possédé, lui dis-je, en propre, pendant quelques années, un petit pays ; mais ce n’est point par l’étendue des États qu’il faut juger d’un peuple, de même que ce n’est point par les richesses qu’il faut juger d’un homme.
— Mais ne parle-t-on pas de quelque autre peuple dans ce livre ? demanda le lettré.
— Sans doute, dit le savant qui était auprès de moi, et qui prenait toujours la parole ; on y parle beaucoup d’un petit pays de soixante lieues de large, nommé l’Égypte, où l’on prétend qu’il y avait un lac de cent cinquante lieues de tour, fait de main d’homme.
— Tudieu ! dit le Chinois, un lac de cent cinquante lieues dans un terrain qui en avait soixante de large, cela est bien beau !
— Tout le monde était sage dans ce pays-là, ajouta le docteur.
— Ô le bon temps que c’était ! dit le Chinois. Mais est-ce là tout ?
— Non, répliqua l’Européan ; il est question encore de ces célèbres Grecs.
— Qui sont ces Grecs ? dit le lettré.
— Ah ! continua l’autre, il s’agit de cette province, à peu près grande comme la deux-centième partie de la Chine, mais qui a tant fait de bruit dans tout l’univers.
— Jamais je n’ai ouï parler de ces gens-là, ni au Mogol, ni au Japon, ni dans la Grande-Tartarie, dit le Chinois d’un air ingénu.
— Ah, ignorant ! ah, barbare ! s’écria poliment notre savant, vous ne connaissez donc point Épaminondas le Thébain, ni le port de Pirée, ni le nom des deux chevaux d’Achille, ni comment se nommait l’âne de Silène ? Vous n’avez entendu parler ni de Jupiter, ni de Diogène, ni de Laïs, ni de Cybèle, ni de...
— J’ai bien peur, répliqua le lettré, que vous ne sachiez rien de l’aventure éternellement mémorable du célèbre Xixofou Concochigzamki, ni des mystères du grand Fi psi hi hi. Mais, de grâce, quelles sont encore les choses inconnues dont traite cette histoire universelle ? »
Alors le savant parla un quart d’heure de suite de la république romaine ; et quand il vint à Jules César, le Chinois l’interrompit, et lui dit :
« Pour celui-là, je crois le connaître ; n’était-il pas Turc[5] ?
— Comment ! dit le savant échauffé, est-ce que vous ne savez pas au moins la différence qui est entre les païens, les chrétiens, et les musulmans ? est-ce que vous ne connaissez point Constantin, et l’histoire des papes ?
— Nous avons entendu parler confusément, répondit l’Asiatique, d’un certain Mahomet.
— Il n’est pas possible, répliqua l’autre, que vous ne connaissiez au moins Luther, Zuingle, Bellarmin, Œcolampade.
— Je ne retiendrai jamais ces noms-là, dit le Chinois. »
Il sortit alors, et alla vendre une partie considérable de thé pekoe et de fin grogram[6], dont il acheta deux belles filles et un mousse, qu’il ramena dans sa patrie en adorant le Tien, et en se recommandant à Confucius.
Pour moi, témoin de cette conversation, je vis clairement ce que c’est que la gloire ; et je dis : « Puisque César et Jupiter sont inconnus dans le royaume le plus beau, le plus ancien, le plus vaste, le plus peuplé, le mieux policé de l’univers, il vous sied bien, ô gouverneurs de quelques petits pays ! ô prédicateurs d’une petite paroisse, dans une petite ville ! ô docteurs de Salamanque ou de Bourges ! ô petits auteurs ! ô pesants commentateurs ! il vous sied bien de prétendre à la réputation. »
- ↑ Encyclopédie, tome VII, 1757. (B.)
- ↑ Cette section, telle qu’elle est ici, formait tout l’article Gloire des Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771. (B.)
- ↑ Dans le Dictionnaire philosophique, 1764, l’article Gloire se composait des trois alinéas qui terminent cet article. (B.)
- ↑ Ce morceau et la note de Voltaire ci-après sont de 1738. (B.)
- ↑ Il n’y a pas longtemps que les Chinois prenaient tous les Européans pour des mahométans. (Note de Voltaire.)
- ↑ Espèce d’étoffe de soie. (K.)
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GOÛT.
SECTION PREMIÈRE[1].
Le goût, ce sens, ce don de discerner nos aliments, a produit dans toutes les langues connues la métaphore qui exprime, par le mot goût, le sentiment des beautés et des défauts dans tous les arts : c’est un discernement prompt, comme celui de la langue et du palais, et qui prévient comme lui la réflexion ; il est, comme lui, sensible et voluptueux à l’égard du bon ; il rejette, comme lui, le mauvais avec soulèvement ; il est souvent, comme lui, incertain et égaré, ignorant même si ce qu’on lui présente doit lui plaire, et ayant quelquefois besoin, comme lui, d’habitude pour se former.
Il ne suffit pas, pour le goût, de voir, de connaître la beauté d’un ouvrage : il faut la sentir, en être touché. Il ne suffit pas de sentir, d’être touché d’une manière confuse ; il faut démêler les différentes nuances. Rien ne doit échapper à la promptitude du discernement ; et c’est encore une ressemblance de ce goût intellectuel, de ce goût des arts, avec le goût sensuel : car le gourmet sent et reconnaît promptement le mélange de deux liqueurs ; l’homme de goût, le connaisseur, verra d’un coup d’œil prompt le mélange de deux styles ; il verra un défaut à côté d’un agrément ; il sera saisi d’enthousiasme à ce vers des Horaces :
Que vouliez-vous qu’il fit contre trois ? — Qu’il mourût !
il sentira un dégoût involontaire au vers suivant :
Ou qu’un beau désespoir alors le secourût.
(Acte III, scène vi.)
Comme le mauvais goût, au physique, consiste à n’être flatté que par des assaisonnements trop piquants et trop recherchés, ainsi le mauvais goût dans les arts est de ne se plaire qu’aux ornements étudiés, et de ne pas sentir la belle nature.
Le goût dépravé dans les aliments est de choisir ceux qui dégoûtent les autres hommes : c’est une espèce de maladie. Le goût dépravé dans les arts est de se plaire à des sujets qui révoltent les esprits bien faits, de préférer le burlesque au noble, le précieux et l’affecté au beau simple et naturel : c’est une maladie de l’esprit. On se forme le goût des arts beaucoup plus que le goût sensuel, car dans le goût physique, quoiqu’on finisse quelquefois par aimer les choses pour lesquelles on avait d’abord de la répugnance, cependant la nature n’a pas voulu que les hommes, en général, apprissent à sentir ce qui leur est nécessaire. Mais le goût intellectuel demande plus de temps pour se former. Un jeune homme sensible, mais sans aucune connaissance, ne distingue point d’abord les parties d’un grand chœur de musique ; ses yeux ne distinguent point d’abord dans un tableau les gradations, le clair-obscur, la perspective, l’accord des couleurs, la correction du dessin ; mais peu à peu ses oreilles apprennent à entendre, et ses yeux à voir : il sera ému à la première représentation qu’il verra d’une belle tragédie ; mais il n’y démêlera ni le mérite des unités, ni cet art délicat par lequel aucun personnage n’entre ni ne sort sans raison, ni cet art encore plus grand qui concentre des intérêts divers dans un seul, ni enfin les autres difficultés surmontées. Ce n’est qu’avec de l’habitude et des réflexions qu’il parvient à sentir tout d’un coup avec plaisir ce qu’il ne démêlait pas auparavant. Le goût se forme insensiblement dans une nation qui n’en avait pas, parce qu’on y prend peu à peu l’esprit des bons artistes. On s’accoutume à voir des tableaux avec les yeux de Le Brun, du Poussin, de Le Sueur. On entend la déclamation notée des scènes de Quinault, avec l’oreille de Lulli ; et les airs et les symphonies, avec celle de Rameau. On lit les livres avec l’esprit des bons auteurs.
Si toute une nation s’est réunie, dans les premiers temps de la culture des beaux-arts, à aimer des auteurs pleins de défauts, et méprisés avec le temps, c’est que ces auteurs avaient des beautés naturelles que tout le monde sentait, et qu’on n’était pas encore à portée de démêler leurs imperfections. Ainsi Lucilius fut chéri des Romains avant qu’Horace l’eût fait oublier ; Régnier fut goûté des Français avant que Boileau parût ; et si des auteurs anciens, qui bronchent à chaque pas, ont pourtant conservé leur grande réputation, c’est qu’il ne s’est point trouvé d’écrivain pur et châtié chez ces nations, qui leur ait dessillé les yeux, comme il s’est trouvé un Horace chez les Romains, un Boileau chez les Français.
On dit qu’il ne faut point disputer des goûts, et on a raison, quand il n’est question que du goût sensuel, de la répugnance qu’on a pour une certaine nourriture, de la préférence qu’on donne à une autre : on n’en dispute point, parce qu’on ne peut corriger un défaut d’organes. Il n’en est pas de même dans les arts : comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore ; et on corrige souvent le défaut d’esprit qui donne un goût de travers. Il y a aussi des âmes froides, des esprits faux, qu’on ne peut ni échauffer ni redresser : c’est avec eux qu’il ne faut point disputer des goûts, parce qu’ils n’en ont point.
Le goût est arbitraire dans plusieurs choses, comme dans les étoffes, dans les parures, dans les équipages, dans ce qui n’est pas au rang des beaux-arts ; alors il mérite plutôt le nom de fantaisie : c’est la fantaisie plutôt que le goût qui produit tant de modes nouvelles.
Le goût peut se gâter chez une nation ; ce malheur arrive d’ordinaire après les siècles de perfection. Les artistes, craignant d’être imitateurs, cherchent des routes écartées ; ils s’éloignent de la belle nature, que leurs prédécesseurs ont saisie : il y a du mérite dans leurs efforts ; ce mérite couvre leurs défauts. Le public, amoureux des nouveautés, court après eux ; il s’en dégoûte, et il en paraît d’autres qui font de nouveaux efforts pour plaire ; ils s’éloignent de la nature encore plus que les premiers : le goût se perd ; on est entouré de nouveautés qui sont rapidement effacées les unes par les autres ; le public ne sait plus où il en est, et il regrette en vain le siècle du bon goût, qui ne peut plus revenir : c’est un dépôt que quelques bons esprits conservent encore loin de la foule.
Il est de vastes pays où le goût n’est jamais parvenu : ce sont ceux où la société ne s’est point perfectionnée ; où les hommes et les femmes ne se rassemblent point ; où certains arts, comme la sculpture, la peinture des êtres animés, sont défendus par la religion. Quand il y a peu de société, l’esprit est rétréci, sa pointe s’émousse, il n’a pas de quoi se former le goût. Quand plusieurs beaux-arts manquent, les autres ont rarement de quoi se soutenir, parce que tous se tiennent par la main et dépendent les uns des autres. C’est une des raisons pourquoi les Asiatiques n’ont jamais eu d’ouvrages bien faits presque en aucun genre, et que le goût n’a été le partage que de quelques peuples de l’Europe.
SECTION II[2].
Y a-t-il un bon et un mauvais goût ? Oui, sans doute, quoique les hommes diffèrent d’opinions, de mœurs, d’usages.
Le meilleur goût en tout genre est d’imiter la nature avec le plus de fidélité, de force, et de grâce.
Mais la grâce n’est-elle pas arbitraire ? Non, puisqu’elle consiste à donner aux objets qu’on représente de la vie et de la douceur.
Entre deux hommes dont l’un sera grossier, l’autre délicat, on convient assez que l’un a plus de goût que l’autre.
Avant que le bon temps fût venu, Voiture, qui, dans sa manie de broder des riens, avait quelquefois beaucoup de délicatesse et d’agrément, écrit au grand Condé sur sa maladie :
Commencez doncques à songer
Qu’il importe d’être et de vivre ;
Pensez mieux à vous ménager.
Quel charme a pour vous le danger,
Que vous aimiez tant à le suivre ?
Si vous aviez, dans les combats,
D’Amadis l’armure enchantée,
Comme vous en avez le bras
Et la vaillance tant vantée,
De votre ardeur précipitée,
Seigneur, je ne me plaindrais pas.
Mais en nos siècles où les charmes
Ne font pas de pareilles armes ;
Qu’on voit que le plus noble sang,
Fût-il d’Hector ou d"Alexandre,
Est aussi facile à répandre
Que l’est celui du plus bas rang ;
Que d’une force sans seconde
La Mort sait ses traits élancer ;
Et qu’un peu de plomb peut casser
La plus belle tête du monde[3] ;
Qu’il importe d’être et de vivre ;
Pensez mieux à vous ménager.
Quel charme a pour vous le danger,
Que vous aimiez tant à le suivre ?
Si vous aviez, dans les combats,
D’Amadis l’armure enchantée,
Comme vous en avez le bras
Et la vaillance tant vantée,
De votre ardeur précipitée,
Seigneur, je ne me plaindrais pas.
Mais en nos siècles où les charmes
Ne font pas de pareilles armes ;
Qu’on voit que le plus noble sang,
Fût-il d’Hector ou d"Alexandre,
Est aussi facile à répandre
Que l’est celui du plus bas rang ;
Que d’une force sans seconde
La Mort sait ses traits élancer ;
Et qu’un peu de plomb peut casser
La plus belle tête du monde[3] ;
Qui l’a bonne y doit regarder.
Mais une telle que la vôtre
Ne se doit jamais hasarder.
Pour votre bien et pour le nôtre,
Seigneur, il vous la faut garder...
Quoi que votre esprit se propose,
Quand votre course sera close,
On vous abandonnera fort.
Et, seigneur, c’est fort peu de chose
Qu’un demi-dieu quand il est mort.
Mais une telle que la vôtre
Ne se doit jamais hasarder.
Pour votre bien et pour le nôtre,
Seigneur, il vous la faut garder...
Quoi que votre esprit se propose,
Quand votre course sera close,
On vous abandonnera fort.
Et, seigneur, c’est fort peu de chose
Qu’un demi-dieu quand il est mort.
(Épître à monseigneur le Prince, sur son retour d’Allemagne, en 1645.)
Ces vers passent encore aujourd’hui pour être pleins de goût, et pour être les meilleurs de Voiture.
Dans le même temps, L’Estoile, qui passait pour un génie : L’Estoile, l’un des cinq auteurs qui travaillaient aux tragédies du cardinal de Richelieu ; L’Estoile, l’un des juges de Corneille, faisait ces vers qui sont imprimés à la suite de Malherbe et de Racan[4] :
Que j’aime en tout temps la taverne !
Que librement je m’y gouverne !
Elle n’a rien d’égal à soi.
J’y vois tout ce que j’y demande ;
Et les torchons y sont pour moi
De fine toile de Hollande.
Que librement je m’y gouverne !
Elle n’a rien d’égal à soi.
J’y vois tout ce que j’y demande ;
Et les torchons y sont pour moi
De fine toile de Hollande.
Il n’est point de lecteur qui ne convienne que les vers de Voiture sont d’un courtisan qui a le bon goût en partage, et ceux de L’Estoile, d’un homme grossier sans esprit.
C’est dommage qu’on puisse dire de Voiture : Il eut du goût cette fois-là. Il n’y a certainement qu’un goût détestable dans plus de mille vers pareils à ceux-ci :
Quand nous fûmes dans Étampe,
Nous parlâmes fort de vous ;
J’en soupirai quatre coups,
Et j’en eus la goutte crampe.
Étampe et crampe vraiment
Riment admirablement.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous parlâmes fort de vous ;
J’en soupirai quatre coups,
Et j’en eus la goutte crampe.
Étampe et crampe vraiment
Riment admirablement.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous trouvâmes près Sercote
(Cas étrange et vrai pourtant)
Des bœufs qu’on voyait broutant
Dessus le haut d’une motte,
Et plus bas quelques cochons
Et bon nombre de moutons, etc.
(Cas étrange et vrai pourtant)
Des bœufs qu’on voyait broutant
Dessus le haut d’une motte,
Et plus bas quelques cochons
Et bon nombre de moutons, etc.
(Voiture, chanson sur l’air du branle de Metz.)
La fameuse Lettre de la carpe au brochet, et qui lui fit tant de réputation, n’est-elle pas une plaisanterie trop poussée, trop longue, et en quelques endroits trop peu naturelle ? N’est-ce pas un mélange de finesse et de grossièreté, de vrai et de faux ? Fallait-il dire au grand Condé, nommé lebrochet dans une société de la cour, qu’à son nom « les baleines du Nord suaient à grosses gouttes », et que les gens de l’empereur pensaient le frire et le manger avec un grain de sel ?
Est-ce un bon goût d’écrire tant de lettres, seulement pour montrer un peu de cet esprit qui consiste en jeux de mots et en pointes ?
N’est-on pas révolté quand Voiture dit au grand Condé, sur la prise de Dunkerque : « Je crois que vous prendriez la lune avec les dents ! »
Il semble que ce faux goût fut inspiré à Voiture par le Marini, qui était venu en France avec la reine Marie de Médicis. Voiture et Costar le citent très-souvent dans leurs lettres comme un modèle. Ils admirent sa description de la rose, fille d’avril, vierge et reine, assise sur un trône épineux, tenant majestueusement le sceptre des fleurs, ayant pour courtisans et pour ministres la famille lascive des zéphyrs, et portant la couronne d’or et le manteau d’écarlate.
Bella figlia d’aprile,
Verginella e reina,
Su lo spinoso trono
Del verde cespo assisa,
De’ fior lo scettro in maestà sostiene ;
E corteggiata intorno
Da lasciva famiglia
Di Zefiri ministri,
Porta d’or’ la corona e d’ostro il manto.
Verginella e reina,
Su lo spinoso trono
Del verde cespo assisa,
De’ fior lo scettro in maestà sostiene ;
E corteggiata intorno
Da lasciva famiglia
Di Zefiri ministri,
Porta d’or’ la corona e d’ostro il manto.
Voiture cite avec complaisance, dans sa trente-cinquième lettre à Costar, l’atome sonnant du Marini, la voix emplumée, le souffle vivant vêtu de plumes, la plume sonore, le chant ailé, le petit esprit d’harmonie caché dans de petites entrailles, et tout cela pour dire un rossignol.
Una voce pennula, un suon volante,
E vestito di penne, un vivo fiato,
Una piuma canora, un canto alato,
Un spiritel’ che d’armonia composto
Vive in si anguste viscere nascosto.
E vestito di penne, un vivo fiato,
Una piuma canora, un canto alato,
Un spiritel’ che d’armonia composto
Vive in si anguste viscere nascosto.
Balzac avait un mauvais goût tout contraire ; il écrivait des lettres familières avec une étrange emphase. Il écrit au cardinal de La Valette que, ni dans les déserts de la Libye ni dans les abîmes de la mer, il n’y eut jamais un si furieux monstre que la sciatique ; et que si les tyrans dont la mémoire nous est odieuse eussent eu tels instruments de leur cruauté, c’eût été la sciatique que les martyrs eussent endurée pour la religion.
Ces exagérations emphatiques, ces longues périodes mesurées, si contraires au style épistolaire, ces déclamations fastidieuses, hérissées de grec et de latin , au sujet de deux sonnets assez médiocres qui partageaient la cour et la ville, et sur la pitoyable tragédie d’Hérode infanticide : tout cela était d’un temps où le goût n’était pas encore formé. Cinna même et les Lettres provinciales, qui étonnèrent la nation, ne la dérouillèrent pas encore.
Les connaisseurs distinguent surtout dans le même homme le temps où son goût était formé, celui où il acquit sa perfection, celui où il tomba en décadence. Quel homme d’un esprit un peu cultivé ne sentira pas l’extrême différence des beaux morceaux de Cinna, et de ceux du même auteur dans ses vingt dernières tragédies ?
Dis-moi donc, lorsque Othon s’est offert à Camille,
A-t-il été contraint ? a-t-elle été facile ?
Son hommage auprès d’elle a-t-il eu plein effet ?
Comment l’a-t-elle pris, et comment l’a-t-il fait ?
A-t-il été contraint ? a-t-elle été facile ?
Son hommage auprès d’elle a-t-il eu plein effet ?
Comment l’a-t-elle pris, et comment l’a-t-il fait ?
Est-il parmi les gens de lettres quelqu’un qui ne reconnaisse le goût perfectionné de Boileau dans son Art poétique, et son goût non encore épuré dans sa Satire sur les embarras de Paris, où il peint des chats dans les gouttières ?
L’un miaule en grondant comme un tigre en furie,
L’autre roule sa voix comme un enfant qui crie ;
Ce n’est pas tout encor, les souris et les rats
Semblent pour m’éveiller s’entendre avec les chats.
L’autre roule sa voix comme un enfant qui crie ;
Ce n’est pas tout encor, les souris et les rats
Semblent pour m’éveiller s’entendre avec les chats.
(Satire vi, 7.)
S’il avait vécu alors dans la bonne compagnie, elle lui aurait conseillé d’exercer son talent sur des objets plus dignes d’elle que des chats, des rats, et des souris.
Comme un artiste forme peu à peu son goût, une nation forme aussi le sien. Elle croupit des siècles entiers dans la barbarie ; ensuite il s’élève une faible aurore ; enfin le grand jour paraît, après lequel on ne voit plus qu’un long et triste crépuscule.
Nous convenons tous depuis longtemps que, malgré les soins de François Ier pour faire naître le goût des beaux-arts en France, ce bon goût ne put jamais s’établir que vers le siècle de Louis XIV ; et nous commençons à nous plaindre que le siècle présent dégénère.
Les Grecs du Bas-Empire avouaient que le goût qui régnait du temps de Périclès était perdu chez eux. Les Grecs modernes conviennent qu’ils n’en ont aucun.
Quintilien reconnaît que le goût des Romains commençait à se corrompre de son temps.
Nous avons vu à l’article Art dramatique combien Lope de Véga se plaignait du mauvais goût des Espagnols.
Les Italiens s’aperçurent les premiers que tout dégénérait chez eux, quelque temps après leur immortel Seicento, et qu’ils voyaient périr la plupart des arts qu’ils avaient fait naître.
Addison attaque souvent le mauvais goût de ses compatriotes dans plus d’un genre, soit quand il se moque de la statue d’un amiral en perruque carrée, soit quand il témoigne son mépris pour les jeux de mots employés sérieusement, ou quand il condamne des jongleurs introduits dans les tragédies.
Si donc les meilleurs esprits d’un pays conviennent que le goût a manqué en certains temps à leur patrie, les voisins peuvent le sentir comme les compatriotes ; et de même qu’il est évident que parmi nous tel homme a le goût bon et tel autre mauvais, il peut être évident aussi que de deux nations contemporaines, l’une a un goût rude et grossier, l’autre, fin et naturel.
Le malheur est que quand on prononce cette vérité, on révolte la nation entière dont on parle, comme on cabre un homme de mauvais goût lorsqu’on veut le ramener.
Le mieux est donc d’attendre que le temps et l’exemple instruisent une nation qui pèche par le goût. C’est ainsi que les Espagnols commencent à réformer leur théâtre, et que les Allemands essayent d’en former un.
DU GOÛT PARTICULIER D’UNE NATION.
Il est des beautés de tous les temps et de tous les pays, mais il est aussi des beautés locales. L’éloquence doit être partout persuasive ; la douleur, touchante ; la colère, impétueuse ; la sagesse, tranquille ; mais les détails qui pourront plaire à un citoyen de Londres pourront ne faire aucun effet sur un habitant de Paris : les Anglais tireront plus heureusement leurs comparaisons, leurs métaphores de la marine, que ne feront des Parisiens, qui voient rarement des vaisseaux. Tout ce qui tiendra de près à la liberté d’un Anglais, à ses droits, à ses usages, fera plus d’impression sur lui que sur un Français.
La température du climat introduira dans un pays froid et humide un goût d’architecture, d’ameublements, de vêtements, qui sera fort bon, et qui ne pourra être reçu à Rome, en Sicile.
Théocrite et Virgile ont dû vanter l’ombrage et la fraîcheur des eaux dans leurs églogues : Thomson, dans sa description des saisons, aura dû faire des descriptions toutes contraires.
Une nation éclairée, mais peu sociable, n’aura point les mêmes ridicules qu’une nation aussi spirituelle, mais livrée à la société jusqu’à l’indiscrétion ; et ces deux peuples conséquemment n’auront pas la même espèce de comédie.
La poésie sera différente chez le peuple qui renferme les femmes, et chez celui qui leur accorde une liberté sans bornes.
Mais il sera toujours vrai de dire que Virgile a mieux peint ses tableaux que Thomson n’a point les siens, et qu’il y a eu plus de goût sur les bords du Tibre que sur ceux de la Tamise ; que les scènes naturelles du Pastor fido sont incomparablement supérieures aux bergeries de Racan ; que Racine et Molière sont des hommes divins à l’égard des auteurs des autres théâtres.
DU GOÛT DES CONNAISSEURS.
En général le goût fin et sûr consiste dans le sentiment prompt d’une beauté parmi des défauts, et d’un défaut parmi des beautés.
Le gourmet est celui qui discernera le mélange de deux vins, qui sentira ce qui domine dans un mets, tandis que les autres convives n’auront qu’un sentiment confus et égaré.
Ne se trompe-t-on pas quand on dit que c’est un malheur d’avoir le goût trop délicat, d’être trop connaisseur; qu’alors on est trop choqué des défauts, et trop insensible aux beautés ; qu’enfin on perd à être trop difficile ? N’est-il pas vrai au contraire qu’il n’y a véritablement de plaisir que pour les gens de goût ? ils voient, ils entendent, ils sentent ce qui échappe aux hommes moins sensiblement organisés, et moins exercés.
Le connaisseur en musique, en peinture, en architecture, en poésie, en médailles, etc., éprouve des sensations que le vulgaire ne soupçonne pas ; le plaisir même de découvrir une faute le flatte, et lui fait sentir les beautés plus vivement. C’est l’avantage des bonnes vues sur les mauvaises. L’homme de goût a d’autres yeux, d’autres oreilles, un autre tact que l’homme grossier. Il est choqué des draperies mesquines de Raphaël, mais il admire la noble correction de son dessin. Il a le plaisir d’apercevoir que les enfants de Laocoon n’ont nulle proportion avec la taille de leur père ; mais tout le groupe le fait frissonner, tandis que d’autres spectateurs sont tranquilles.
Le célèbre sculpteur[5], homme de lettres et de génie, qui a fait la statue colossale de Pierre Ier à Pétersbourg, critique avec raison l’attitude du Moïse de Michel-Ange, et sa petite veste serrée qui n’est pas même le costume oriental ; en même temps il s’extasie en contemplant l’air de tête.
EXEMPLES DU BON ET DU MAUVAIS GOÛT, TIRÉS DES TRAGÉDIES
FRANÇAISES ET ANGLAISES.
FRANÇAISES ET ANGLAISES.
Je ne parlerai point ici de quelques auteurs anglais, qui, ayant traduit des pièces de Molière, l’ont insulté dans leurs préfaces, ni de ceux qui de deux tragédies de Racine en ont fait une, et qui l’ont encore chargée de nouveaux incidents, pour se donner le droit de censurer la noble et féconde simplicité de ce grand homme.
De tous les auteurs qui ont écrit en Angleterre sur le goût, sur l’esprit et l’imagination, et qui ont prétendu à une critique judicieuse, Addison est celui qui a le plus d’autorité : ses ouvrages sont très-utiles. On a désiré seulement qu’il n’eût pas trop souvent sacrifié son propre goût au désir de plaire à son parti, et de procurer un prompt débit aux feuilles du Spectateur, qu’il composait avec Steele.
Cependant il a souvent le courage de donner la préférence au théâtre de Paris sur celui de Londres ; il fait sentir les défauts de la scène anglaise ; et quand il écrivit son Caton, il se donna bien de garde d’imiter le style de Shakespeare. S’il avait su traiter les passions, si la chaleur de son âme eût répondu à la dignité de son style, il aurait réformé sa nation. Sa pièce, étant une affaire de parti, eut un succès prodigieux. Mais quand les factions furent éteintes, il ne resta à la tragédie de Caton que de très-beaux vers et de la froideur. Rien n’a plus contribué à l’affermissement de l’empire de Shakespeare. Le vulgaire en aucun pays ne se connaît en beaux vers ; et le vulgaire anglais aime mieux des princes qui se disent des injures, des femmes qui se roulent sur la scène, des assassinats, des exécutions criminelles, des revenants qui remplissent le théâtre en foule, des sorciers, que l’éloquence la plus noble et la plus sage.
Collier a très-bien senti les défauts du théâtre anglais ; mais étant ennemi de cet art, par une superstition barbare dont il était possédé, il déplut trop à la nation pour qu’elle daignât s’éclairer par lui : il fut haï et méprisé.
Warburton, évêque de Glocester, a commenté Shakespeare de concert avec Pope ; mais son commentaire ne roule que sur les mots. L’auteur des trois volumes des Éléments de critique censure Shakespeare quelquefois ; mais il censure beaucoup plus Racine et nos auteurs tragiques.
Le grand reproche que tous les critiques anglais nous font, c’est que tous nos héros sont des Français, des personnages de roman, des amants tels qu’on en trouve dans Clélie, dans Astrée et dans Zaïde. L’auteur des Éléments de critique reprend surtout très-sévèrement Corneille d’avoir fait parler ainsi César à Cléopâtre :
C’était pour acquérir un droit si précieux
Que combattait partout mon bras ambitieux ;
Et dans Pharsale même il a tiré l’épée,
Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.
Je l’ai vaincu, princesse ; et le dieu des combats
M’y favorisait moins que vos divins appas :
Ils conduisaient ma main, ils enflaient mon courage ;
Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage.
Que combattait partout mon bras ambitieux ;
Et dans Pharsale même il a tiré l’épée,
Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.
Je l’ai vaincu, princesse ; et le dieu des combats
M’y favorisait moins que vos divins appas :
Ils conduisaient ma main, ils enflaient mon courage ;
Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage.
(La Mort de Pompée, acte IV, scène iii.)
Le critique anglais trouve ces fadeurs ridicules et extravagantes ; il a sans doute raison : les Français sensés l’avaient dit avant lui. Nous regardons comme une règle inviolable ces préceptes de Boileau :
Qu’Achille aime autrement que Tyrcis et Philène ;
N’allez pas d’un Cyrus nous faire un Artamène.
N’allez pas d’un Cyrus nous faire un Artamène.
(Art poétique, chant III, 99.)
Nous savons bien que César ayant en effet aimé Cléopâtre, Corneille le devait faire parler autrement, et que surtout cet amour est très-insipide dans la tragédie de la Mort de Pompée. Nous savons que Corneille, qui a mis de l’amour dans toutes ses pièces, n’a jamais traité convenablement cette passion, excepté dans quelques scènes du Cid imitées de l’espagnol. Mais aussi toutes les nations conviennent avec nous qu’il a déployé un très-grand génie, un sens profond, une force d’esprit supérieure dans Cinna, dans plusieurs scènes desHoraces, de Pompée, de Polyeucte, dans la dernière scène de Rodogune.
Si l’amour est insipide dans presque toutes ses pièces, nous sommes les premiers à le dire ; nous convenons tous que ses héros ne sont que des raisonneurs dans ses quinze ou seize derniers ouvrages. Les vers de ces pièces sont durs, obscurs, sans harmonie, sans grâce. Mais s’il s’est élevé infiniment au-dessus de Shakespeare dans les tragédies de son bon temps, il n’est jamais tombé si bas dans les autres ; et s’il fait dire malheureusement à César qu’il vient ennoblir, par le titre de captif, le titre de vainqueur à présent effectif. César ne dit point chez lui les extravagances qu’il débite dans Shakespeare. Ses héros ne font point l’amour à Catau comme le roi Henri V ; on ne voit point chez lui de prince s’écrier comme Richard II : « Ô terre de mon royaume ! ne nourris pas mon ennemi ; mais que les araignées qui sucent ton venin et que les lourds crapauds soient sur sa route ; qu’ils attaquent ses pieds perfides, qui les foulent de ses pas usurpateurs. Ne produis que de puants chardons pour eux ; et quand ils voudront cueillir une fleur sur ton sein, ne leur présente que des serpents en embuscade. »
On ne voit point chez Corneille un héritier du trône, s’entretenir avec un général d’armée, avec ce beau naturel que Shakespeare étale dans le prince de Galles, qui fut depuis le roi Henri IV[6].
Le général demande au prince quelle heure il est. Le prince lui répond : « Tu as l’esprit si gras pour avoir bu du vin d’Espagne, pour t’être déboutonné après souper, pour avoir dormi sur un banc après dîner, que tu as oublié ce que tu devrais savoir. Que diable t’importe l’heure qu’il est, à moins que les heures ne soient des tasses de vin, que les minutes ne soient des hachis de chapons, que les cloches ne soient des langues de maquerelles ; les cadrans, des enseignes de mauvais lieux ; et le soleil lui-même, une fille de joie en taffetas couleur de feu ? »
Comment Warburton n’a-t-il pas rougi de commenter ces grossièretés infâmes ? travaillait-il pour l’honneur du théâtre et de l’Église anglicane ?
RARETÉ DES GENS DE GOÛT.
On est affligé quand on considère, surtout dans les climats froids et humides, cette foule prodigieuse d’hommes qui n’ont pas la moindre étincelle de goût, qui n’aiment aucun des beaux-arts, qui ne lisent jamais, et dont quelques-uns feuillettent tout au plus un journal une fois par mois pour être au courant, et pour se mettre en état de parler au hasard des choses dont ils ne peuvent avoir que des idées confuses.
Entrez dans une petite ville de province, rarement vous y trouverez un ou deux libraires. Il en est qui en sont entièrement privées. Les juges, les chanoines, l’évêque, le subdélégué, l’élu, le receveur du grenier à sel, le citoyen aisé, personne n’a de livres, personne n’a l’esprit cultivé ; on n’est pas plus avancé qu’au xiie siècle. Dans les capitales des provinces, dans celles même qui ont des académies, que le goût est rare !
Il faut la capitale d’un grand royaume pour y établir la demeure du goût ; encore n’est-il le partage que du très-petit nombre, toute la populace en est exclue. Il est inconnu aux familles bourgeoises, où l’on est continuellement occupé du soin de sa fortune, des détails domestiques, et d’une grossière oisiveté, amusée par une partie de jeu. Toutes les places qui tiennent à la judicature, à la finance, au commerce, ferment la porte aux beaux-arts. C’est la honte de l’esprit humain que le goût, pour l’ordinaire, ne s’introduise que chez l’oisiveté opulente. J’ai connu un commis des bureaux de Versailles, né avec beaucoup d’esprit, qui disait : « Je suis bien malheureux, je n’ai pas le temps d’avoir du goût. »
Dans une ville telle que Paris, peuplée de plus de six cent mille personnes, je ne crois pas qu’il y eu ait trois mille qui aient le goût des beaux-arts. Qu’on représente un chef-d’œuvre dramatique, ce qui est si rare, et qui doit l’être, on dit : Tout Paris est enchanté ; mais on en imprime trois mille exemplaires tout au plus.
Parcourez aujourd’hui l’Asie, l’Afrique, la moitié du Nord ; où verrez-vous le goût de l’éloquence, de la poésie, de la peinture, de la musique ? Presque tout l’univers est barbare.
Le goût est donc comme la philosophie : il appartient à un très-petit nombre d’âmes privilégiées.
Le grand bonheur de la France fut d’avoir dans Louis XIV un roi qui était né avec du goût.
. . . . . . . . . . . Pauci, quos æquus amavit
Jupiter, aut ardens evexit ad æthera virtus,
Dis geniti, potuere. . . . . . . . . . . . . . . .
Jupiter, aut ardens evexit ad æthera virtus,
Dis geniti, potuere. . . . . . . . . . . . . . . .
(Virg., Æn., VI, 129-131.)
C’est en vain qu’Ovide (Métam., I, 86) a dit que Dieu nous créa pour regarder le ciel : Erectos ad sidera tollere vultus ; les hommes sont presque tous courbés vers la terre[7].
Pourquoi une statue informe, un mauvais tableau où les figures sont estropiées, n’ont-ils jamais passé pour des chefs-d’œuvre ? Pourquoi jamais une maison chétive et sans aucune proportion n’a-t-elle été regardée comme un beau monument d’architecture ? D’où vient qu’en musique des sons aigres et discordants n’ont flatté l’oreille de personne, et que cependant de très-mauvaises tragédies barbares, écrites dans un style d’Allobroge, ont réussi, même après les scènes sublimes qu’on trouve dans Corneille, et les tragédies touchantes de Racine, et le peu de pièces bien écrites qu’on peut avoir eues depuis cet élégant poëte ? Ce n’est qu’au théâtre qu’on voit quelquefois réussir des ouvrages détestables, soit tragiques, soit comiques.
Quelle en est la raison ? C’est que l’illusion ne règne qu’au théâtre ; c’est que le succès y dépend de deux ou trois acteurs, quelquefois d’un seul, et surtout d’une cabale qui fait tous ses efforts, tandis que les gens de goût n’en font aucun. Cette cabale subsiste souvent une génération entière. Elle est d’autant plus active que son but est bien moins d’élever un auteur que d’en abaisser un autre. Il faut un siècle pour mettre aux choses leur véritable prix dans ce seul genre.
Ce sont les gens de goût seuls qui gouvernent à la longue l’empire des arts. Le Poussin fut obligé de sortir de France pour laisser la place à un mauvais peintre. Le Moine se tua de désespoir. Vanloo fut prêt d’aller exercer ailleurs ses talents. Les connaisseurs seuls les ont mis tous trois à leur place. On voit souvent en tout genre les plus mauvais ouvrages avoir un succès prodigieux. Les solécismes, les barbarismes, les sentiments les plus faux, l’ampoulé le plus ridicule, ne sont pas sentis pendant un temps, parce que la cabale et le sot enthousiasme du vulgaire causent une ivresse qui ne sent rien. Les connaisseurs seuls ramènent à la longue le public, et c’est la seule différence qui existe entre les nations les plus éclairées et les plus grossières : car le vulgaire de Paris n’a rien au-dessus d’un autre vulgaire ; mais il y a dans Paris un nombre assez considérable d’esprits cultivés pour mener la foule. Cette foule se conduit presque en un moment dans les mouvements populaires ; mais il faut plusieurs années pour fixer son goût dans les arts.
- ↑ Encyclopédie, tome VII, 1757. (B.)
- ↑ Cette section entière, moins les trois derniers alinéas, formait tout l’article dans lesQuestions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771. (B.)
- ↑ M. de Voltaire a imité et embelli cette idée dans une épître au roi de Prusse ; voyez tome X, page 319.
- ↑ Voyez le Recueil des plus beaux vers de MM. Malherbe, Racan, Maynard, Boisrobert, Monturon, Lingendes, Touvant, Motin, de L’Estoile, etc. Il y a plusieurs éditions de ce Recueil. (B.)
- ↑ Falconet.
- ↑ Scène ii du premier acte de la Vie et la Mort de Henri IV. (Note de Voltaire.)
- ↑ Fin de l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, en 1771 ; le reste parut dans le Supplément, neuvième partie, 1772. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19
GOUVERNEMENT[1].
SECTION PREMIÈRE[2].
Il faut que le plaisir de gouverner soit bien grand, puisque tant de gens veulent s’en mêler. Nous avons beaucoup plus de livres sur le gouvernement qu’il n’y a de princes sur la terre. Que Dieu me préserve ici d’enseigner les rois, et messieurs leurs ministres, et messieurs leurs valets de chambre, et messieurs leurs confesseurs, et messieurs leurs fermiers généraux ! Je n’y entends rien, je les révère tous. Il n’appartient qu’à M. Wilkes de peser dans sa balance anglaise ceux qui sont à la tête du genre humain. De plus, il serait bien étrange qu’avec trois ou quatre mille volumes sur le gouvernement ; avec Machiavel, et la Politique de l’Écriture sainte par Bossuet ; avec le Citoyen financier, le Guidon des finances, le Moyen d’enrichir un État, etc., il y eût encore quelqu’un qui ne sût pas parfaitement tous les devoirs des rois et l’art de conduire les hommes.
Le professeur Puffendorf[3] ou le baron Puffendorf, dit que le roi David, ayant juré de ne jamais attenter à la vie de Seméi, son conseiller privé, ne trahit point son serment quand il ordonna (selon l’histoire juive) à son fils Salomon de faire assassiner Seméi « parce que David ne s’était engagé que pour lui seul à ne pas tuer Seméi ». Le baron, qui réprouve si hautement les restrictions mentales des jésuites, en permet une ici, à l’oint David, qui ne sera pas du goût des conseillers d’État.
Pesez les paroles de Bossuet dans sa Politique de l’Écriture sainte à monseigneur le Dauphin. « Voilà donc la royauté attachée par succession à la maison de David et de Salomon, et le trône de David est affermi à jamais[4](quoique ce petit escabeau appelé trône ait très-peu duré). En vertu de cette loi, l’aîné devait succéder au préjudice de ses frères : c’est pourquoi Adonias, qui était l’aîné, dit à Bethsabée, mère de Salomon : Vous savez que le royaume était à moi, et tout Israël m’avait reconnu ; mais le Seigneur a transféré le royaume à mon frère Salomon. » Le droit d’Adonias était incontestable ; Bossuet le dit expressément à la fin de cet article. Le Seigneur a transféré n’est qu’une expression ordinaire, qui veut dire : j’ai perdu mon bien, on m’a enlevé mon bien. Adonias était né d’une femme légitime ; la naissance de son cadet n’était que le fruit d’un double crime.
« À moins donc, dit Bossuet, qu’il n’arrivât quelque chose d’extraordinaire, l’aîné devait succéder. » Or cet extraordinaire fut que Salomon, né d’un mariage fondé sur un double adultère et sur un meurtre, fit assassiner au pied de l’autel son frère aîné, son roi légitime, dont les droits étaient soutenus par le pontife Abiathar et par le général Joab. Après cela, avouons qu’il est plus difficile qu’on ne pense de prendre des leçons du droit des gens et du gouvernement dans l’Écriture sainte, donnée aux Juifs, et ensuite à nous, pour des intérêts plus sublimes.
« Que le salut du peuple soit la loi suprême » : telle est la maxime fondamentale des nations ; mais on fait consister le salut du peuple à égorger une partie des citoyens dans toutes les guerres civiles. Le salut d’un peuple est de tuer ses voisins et de s’emparer de leurs biens dans toutes les guerres étrangères. Il est encore difficile de trouver là un droit des gens bien salutaire, et un gouvernement bien favorable à l’art de penser et à la douceur de la société.
Il y a des figures de géométrie très-régulières et parfaites en leur genre ; l’arithmétique est parfaite beaucoup de métiers sont exercés d’une manière toujours uniforme et toujours bonne ; mais pour le gouvernement des hommes, peut-il jamais en être un bon quand tous sont fondés sur des passions qui se combattent ?
Il n’y a jamais eu de couvents de moines sans discorde : il est donc impossible qu’elle ne soit dans les royaumes. Chaque gouvernement est non-seulement comme les couvents, mais comme les ménages : il n’y en a point sans querelles ; et les querelles de peuple à peuple, de prince à prince, ont toujours été sanglantes ; celles des sujets avec leurs souverains n’ont pas quelquefois été moins funestes : comment faut-il faire ? ou risquer, ou se cacher.
SECTION II[5].
Plus d’un peuple souhaite une constitution nouvelle : les Anglais voudraient changer de ministres tous les huit jours ; mais ils ne voudraient pas changer la forme de leur gouvernement.
Les Romains modernes sont tous fiers de l’église de Saint-Pierre et de leurs anciennes statues grecques ; mais le peuple voudrait être mieux nourri, mieux vêtu, dût-il être moins riche en bénédictions : les pères de famille souhaiteraient que l’Église eût moins d’or, et qu’il y eût plus de blé dans leurs greniers ; ils regrettent le temps où les apôtres allaient à pied, et où les citoyens romains voyageaient de palais en palais en litière.
On ne cesse de nous vanter les belles républiques de la Grèce : il est sûr que les Grecs aimeraient mieux le gouvernement des Périclès et des Démosthène que celui d’un bacha : mais dans leurs temps les plus florissants ils se plaignaient toujours ; la discorde, la haine, étaient au dehors entre toutes les villes, et au dedans dans chaque cité. Ils donnaient des lois aux anciens Romains qui n’en avaient pas encore ; mais les leurs étaient si mauvaises qu’ils les changèrent continuellement.
Quel gouvernement que celui où le juste Aristide était banni, Phocion mis à mort, Socrate condamné à la ciguë, après avoir été berné par Aristophane ; où l’on voit les Amphictyons livrer imbécilement la Grèce à Philippe parce que les Phocéens avaient labouré un champ qui était du domaine d’Apollon ! mais le gouvernement des monarchies voisines était pire.
Puffendorf promet d’examiner quelle est la meilleure forme de gouvernement : il vous dit[6] que « plusieurs prononcent en faveur de la monarchie, et d’autres, au contraire, se déchaînent furieusement contre les rois ; et qu’il est hors de son sujet d’examiner en détail les raisons de ces derniers ».
Si quelque lecteur malin attend ici qu’on lui en dise plus que Puffendorf, il se trompera beaucoup.
Un Suisse, un Hollandais, un noble Vénitien, un pair d’Angleterre, un cardinal, un comte de l’empire, disputaient un jour en voyage sur la préférence de leurs gouvernements ; personne ne s’entendit, chacun demeura dans son opinion sans en avoir une bien certaine ; et ils s’en retournèrent chez eux sans avoir rien conclu, chacun louant sa patrie par vanité, et s’en plaignant par sentiment.
Quelle est donc la destinée du genre humain ! presque nul grand peuple n’est gouverné par lui-même.
Partez de l’Orient pour faire le tour du monde : le Japon a fermé ses ports aux étrangers, dans la juste crainte d’une révolution affreuse.
La Chine a subi cette révolution ; elle obéit à des Tartares moitié Mantchoux, moitié Huns ; l’Inde, à des Tartares Mogols. L’Euphrate, le Nil, l’Oronte, la Grèce, l’Épire, sont encore sous le joug des Turcs. Ce n’est point une race anglaise qui règne en Angleterre : c’est une famille allemande, qui a succédé à un prince hollandais, et celui-ci à une famille écossaise, laquelle avait succédé à une famille angevine, qui avait remplacé une famille normande, qui avait chassé une famille saxonne et usurpatrice. L’Espagne obéit à une famille française, qui succéda à une race autrichienne ; cette autrichienne, à des familles qui se vantaient d’être Visigothes ; ces Visigoths avaient été chassés longtemps par des Arabes, après avoir succédé aux Romains, qui avaient chassé les Carthaginois.
La Gaule obéit à des Francs, après avoir obéi à des préfets romains.
Les mêmes bords du Danube ont appartenu aux Germains, aux Romains, aux Abares, aux Slaves, aux Bulgares, aux Huns, à vingt familles différentes, et presque toutes étrangères.
Et qu’a-t-on vu de plus étranger à Rome que tant d’empereurs nés dans des provinces barbares, et tant de papes nés dans des provinces non moins barbares ? Gouverne qui peut. Et quand on est parvenu à être le maître, on gouverne comme on peut[7].
SECTION III[8].
Un voyageur racontait ce qui suit, en 1769 :
J’ai vu dans mes courses un pays assez grand et assez peuplé, dans lequel toutes les places s’achètent, non pas en secret et pour frauder la loi comme ailleurs, mais publiquement et pour obéir à la loi. On y met à l’encan le droit de juger souverainement de l’honneur, de la fortune et de la vie des citoyens, comme on vend quelques arpents de terre[9]. Il y a des commissions très-importantes dans les armées qu’on ne donne qu’au plus offrant. Le principal mystère de leur religion se célèbre pour trois petits sesterces ; et si le célébrant ne trouve point ce salaire, il reste oisif comme un gagne-denier sans emploi.
Les fortunes dans ce pays ne sont point le prix de l’agriculture ; elles sont le résultat d’un jeu de hasard que plusieurs jouent en signant leurs noms, et en faisant passer ces noms de main en main. S’ils perdent, ils rentrent dans la fange dont ils sont sortis, ils disparaissent ; s’ils gagnent, ils parviennent à entrer de part dans l’administration publique ; ils marient leurs filles à des mandarins, et leurs fils deviennent aussi espèces de mandarins.
Une partie considérable des citoyens a toute sa substance assignée sur une maison qui n’a rien ; et cent personnes ont acheté chacune cent mille écus le droit de recevoir et de payer l’argent dû à ces citoyens sur cet hôtel imaginaire : droit dont ils n’usent jamais, ignorant profondément ce qui est censé passer par leurs mains.
Quelquefois on entend crier par les rues une proposition faite à quiconque a un peu d’or dans sa cassette, de s’en dessaisir pour acquérir un carré de papier admirable, qui vous fera passer sans aucun soin une vie douce et commode. Le lendemain on vous crie un ordre qui vous force à changer ce papier contre un autre qui sera bien meilleur. Le surlendemain on vous étourdit d’un nouveau papier qui annule les deux premiers. Vous êtes ruiné ; mais de bonnes têtes vous consolent, en vous assurant que dans quinze jours les colporteurs de la ville vous crieront une proposition plus engageante.
Vous voyagez dans une province de cet empire, et vous y achetez des choses nécessaires au vêtir, au manger, au boire, au coucher. Passez-vous dans une autre province, on vous fait payer des droits pour toutes ces denrées, comme si vous veniez d’Afrique. Vous en demandez la raison, on ne vous répond point ; où, si l’on daigne vous parler, on vous répond que vous venez d’une province réputée étrangère, et que par conséquent il faut payer pour la commodité du commerce. Vous cherchez en vain à comprendre comment des provinces du royaume sont étrangères au royaume.
Il y a quelque temps qu’en changeant de chevaux, et me sentant affaibli de fatigue, je demandai un verre de vin au maître de la poste. « Je ne saurais vous le donner, me dit-il ; les commis à la soif, qui sont en très-grand nombre, et tous fort sobres, me feraient payer le trop bu, ce qui me ruinerait.
— Ce n’est point trop boire, lui dis-je, que de se sustenter d’un verre de vin ; et qu’importe que ce soit vous ou moi qui ait avalé ce verre ?
— Monsieur, répliqua-t-il, nos lois sur la soif sont bien plus belles que vous ne pensez. Dès que nous avons fait la vendange, les locataires du royaume nous députent des médecins qui viennent visiter nos caves. Ils mettent à part autant de vin qu’ils jugent à propos de nous en laisser boire pour notre santé. Ils reviennent au bout de l’année ; et s’ils jugent que nous avons excédé d’une bouteille l’ordonnance, ils nous condamnent à une forte amende ; et pour peu que nous soyons récalcitrants, on nous envoie à Toulon boire de l’eau de la mer. Si je vous donnais le vin que vous me demandez, on ne manquerait pas de m’accuser d’avoir trop bu : vous voyez ce que je risquerais avec les intendants de notre santé. »
J’admirai ce régime ; mais je ne fus pas moins surpris lorsque je rencontrai un plaideur au désespoir, qui m’apprit qu’il venait de perdre au delà du ruisseau le plus prochain le même procès qu’il avait gagné la veille au deçà. Je sus par lui qu’il y a dans le pays autant de codes différents que de villes. Sa conversation excita ma curiosité, « Notre nation est si sage, me dit-il, qu’on n’y a rien réglé. Les lois, les coutumes, les droits des corps, les rangs, les prééminences, tout y est arbitraire, tout y est abandonné à la prudence de la nation. »
J’étais encore dans le pays lorsque ce peuple eut une guerre avec quelques-uns de ses voisins. On appelait cette guerre la ridicule, parce qu’il y avait beaucoup à perdre, et rien à gagner. J’allai voyager ailleurs, et je ne revins qu’à la paix. La nation, à mon retour, paraissait dans la dernière misère ; elle avait perdu son argent, ses soldats, ses flottes, son commerce. Je dis : « Son dernier jour est venu, il faut que tout passe ; voilà une nation anéantie : c’est dommage, car une grande partie de ce peuple était aimable, industrieuse, et fort gaie, après avoir été autrefois grossière, superstitieuse et barbare. »
Je fus tout étonné qu’au bout de deux ans sa capitale et ses principales villes me parurent plus opulentes que jamais ; le luxe était augmenté, et on ne respirait que le plaisir. Je ne pouvais concevoir ce prodige. Je n’en ai vu enfin la cause qu’en examinant le gouvernement de ses voisins ; j’ai conçu qu’ils étaient tout aussi mal gouvernés que cette nation, et qu’elle était plus industrieuse qu’eux tous.
Un provincial de ce pays dont je parle se plaignait un jour amèrement de toutes les vexations qu’il éprouvait. Il savait assez bien l’histoire ; on lui demanda s’il se serait cru plus heureux il y a cent ans, lorsque dans son pays, alors barbare, on condamnait un citoyen à être pendu pour avoir mangé gras en carême ? Il secoua la tête. « Aimeriez-vous les temps des guerres civiles qui commencèrent à la mort de François II, ou ceux des défaites de Saint-Quentin et de Pavie, ou les longs désastres des guerres contre les Anglais, ou l’anarchie féodale, et les horreurs de la seconde race, et les barbaries de la première ? » À chaque question il était saisi d’effroi. Le gouvernement des Romains lui parut le plus intolérable de tous. « Il n’y a rien de pis, disait-il, que d’appartenir à des maîtres étrangers. » On en vint enfin aux druides. « Ah ! s’écria-t-il, je me trompais ; il est encore plus horrible d’être gouverné par des prêtres sanguinaires. » Il conclut enfin, malgré lui, que le temps où il vivait était, à tout prendre, le moins odieux.
SECTION IV[10].
Un aigle gouvernait les oiseaux de tout le pays d’Ornithie. Il est vrai qu’il n’avait d’autre droit que celui de son bec et de ses serres. Mais enfin, après avoir pourvu à ses repas et à ses plaisirs, il gouverna aussi bien qu’aucun autre oiseau de proie.
Dans sa vieillesse, il fut assailli par des vautours affamés qui vinrent du fond du Nord désoler toutes les provinces de l’aigle. Parut alors un chat-huant, né dans un des plus chétifs buissons de l’empire, et qu’on avait longtemps appelé lucifugax[11]. Il était rusé : il s’associa avec des chauves-souris ; et tandis que les vautours se battaient contre l’aigle, notre hibou et sa troupe entrèrent habilement en qualité de pacificateurs dans l’aire qu’on se disputait.
L’aigle et les vautours, après une assez longue guerre, s’en rapportèrent à la fin au hibou, qui avec sa physionomie grave sut en imposer aux deux partis.
Il persuada à l’aigle et aux vautours de se laisser rogner un peu les ongles et couper le petit bout du bec, pour se mieux concilier ensemble. Avant ce temps le hibou avait toujours dit aux oiseaux : « Obéissez à l’aigle ; » ensuite il avait dit : « Obéissez aux vautours. » Il dit bientôt : « Obéissez à moi seul. » Les pauvres oiseaux ne surent à qui entendre ; ils furent plumés par l’aigle, le vautour, le chat-huant et les chauves-souris. Qui habet aures audiat (Saint Matth., xi, 15).
SECTION V[12].
« J’ai un grand nombre de catapultes et de balistes des anciens Romains, qui sont à la vérité vermoulues, mais qui pourraient encore servir pour la montre. J’ai beaucoup d’horloges d’eau, dont la moitié sont cassées ; des lampes sépulcrales, et le vieux modèle en cuivre d’une quinquérème ; je possède aussi des toges, des prétextes, des laticlaves en plomb ; et mes prédécesseurs ont établi une communauté de tailleurs qui font assez mal des robes d’après ces anciens monuments. À ces causes, à ce nous mouvants, ouï le rapport de notre principal antiquaire, nous ordonnons que tous ces vénérables usages soient en vigueur à jamais, et qu’un chacun ait à se chausser et à penser dans toute l’étendue de nos États comme on se chaussait et comme on pensait du temps de Cnidus Rufillus, propréteur de la province à nous dévolue par le droit de bienséance, etc. »
On représenta au chauffe-cire, qui employait son ministère à sceller cet édit, que tous les engins y spécifiés sont devenus inutiles ;
Que l’esprit et les arts se perfectionnent de jour en jour ; qu’il faut mener les hommes par les brides qu’ils ont aujourd’hui, et non par celles qu’ils avaient autrefois ;
Que personne ne monterait sur les quinquérèmes de son altesse sérénissime ;
Que ses tailleurs auraient beau faire des laticlaves, qu’on n’en achèterait pas un seul ; et qu’il était digne de sa sagesse de condescendre un peu à la manière de penser actuelle des honnêtes gens de son pays.
Le chauffe-cire promit d’en parler à un clerc, qui promit de s’en expliquer au référendaire, qui promit d’en dire un mot à son altesse sérénissime quand l’occasion pourrait s’en présenter.
SECTION VI[13].
TABLEAU DU GOUVERNEMENT ANGLAIS.
C’est une chose curieuse de voir comment un gouvernement s’établit. Je ne parlerai pas ici du grand Tamerlan, ou Timur-leng, parce que je ne sais pas bien précisément quel est le mystère du gouvernement du Grand Mogol. Mais nous pouvons voir plus clair dans l’administration de l’Angleterre : et j’aime mieux examiner cette administration que celle de l’Inde, attendu qu’on dit qu’il y a des hommes en Angleterre, et point d’esclaves ; et que dans l’Inde on trouve, à ce qu’on prétend, beaucoup d’esclaves, et très-peu d’hommes.
Considérons d’abord un bâtard normand qui se met en tête d’être roi d’Angleterre. Il y avait autant de droit que saint Louis en eut depuis sur le Grand-Caire. Mais saint Louis eut le malheur de ne pas commencer par se faire adjuger juridiquement l’Égypte en cour de Rome ; et Guillaume le Bâtard ne manqua pas de rendre sa cause légitime et sacrée en obtenant du pape Alexandre II un arrêt qui assurait son bon droit, sans même avoir entendu la partie adverse, et seulement en vertu de ces paroles : « Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux. » Son concurrent Harold, roi très-légitime, étant ainsi lié par un arrêt émané des cieux, Guillaume joignit à cette vertu du siége universel une vertu un peu plus forte, ce fut la victoire d’Hastings. Il régna donc par le droit du plus fort, ainsi qu’avaient régné Pépin et Clovis en France, les Goths et les Lombards en Italie, les Visigoths et ensuite les Arabes en Espagne, les Vandales en Afrique, et tous les rois de ce monde les uns après les autres.
Il faut avouer encore que notre bâtard avait un aussi juste titre que les Saxons et les Danois, qui en avaient possédé un aussi juste que celui des Romains. Et le titre de tous ces héros était celui des voleurs de grand chemin,ou bien, si vous voulez, celui des renards et des fouines quand ces animaux font des conquêtes dans les basses-cours.
Tous ces grands hommes étaient si parfaitement voleurs de grand chemin que, depuis Romulus jusqu’aux flibustiers, il n’est question que de dépouillesopimes, de butin, de pillage, de vaches et de bœufs volés à main armée. Dans la fable, Mercure vole les vaches d’Apollon ; et dans l’Ancien Testament, le prophète Isaïe donne le nom de voleur au fils que sa femme va mettre au monde, et qui doit être un grand type. Il l’appelle Maher-salal-has-bas, partagez vite les dépouilles. Nous avons déjà remarqué[14] que les noms de soldat et devoleur étaient souvent synonymes.
Voilà bientôt Guillaume roi de droit divin. Guillaume le Roux, qui usurpa la couronne sur son frère aîné, fut aussi roi de droit divin sans difficulté ; et ce même droit divin appartint après lui à Henri, le troisième usurpateur.
Les barons normands, qui avaient concouru à leurs dépens à l’invasion de l’Angleterre, voulaient des récompenses : il fallut bien leur en donner, les faire grands-vassaux, grands-officiers de la couronne ; ils eurent les plus belles terres. Il est clair que Guillaume aurait mieux aimé garder tout pour lui, et faire de tous ces seigneurs ses gardes et ses estafiers ; mais il aurait trop risqué. Il se vit donc obligé de partager.
À l’égard des seigneurs anglo-saxons, il n’y avait pas moyen de les tuer tous, ni même de les réduire tous à l’esclavage. On leur laissa chez eux la dignité de seigneurs châtelains. Ils relevèrent des grands-vassaux normands, qui relevaient de Guillaume.
Par là, tout était contenu dans l’équilibre, jusqu’à la première querelle.
Et le reste de la nation, que devint-il ? ce qu’étaient devenus presque tous les peuples de l’Europe, des serfs, des vilains.
Enfin, après la folie des croisades, les princes, ruinés, vendent la liberté à des serfs de glèbe, qui avaient gagné quelque argent par le travail et par le commerce ; les villes sont affranchies ; les communes ont des priviléges ; les droits des hommes renaissent de l’anarchie même.
Les barons étaient partout en dispute avec leur roi, et entre eux. La dispute devenait partout une petite guerre intestine, composée de cent guerres civiles. C’est de cet abominable et ténébreux chaos que sortit encore une faible lumière qui éclaira les communes, et qui rendit leur destinée meilleure.
Les rois d’Angleterre étant eux-mêmes grands-vassaux de France pour la Normandie, ensuite pour la Guienne et pour d’autres provinces, prirent aisément les usages des rois dont ils relevaient. Les états généraux furent longtemps composés, comme en France, des barons et des évêques.
La cour de chancellerie anglaise fut une imitation du conseil d’État, auquel le chancelier de France préside. La cour du banc du roi fut créée sur le modèle du parlement institué par Philippe le Bel. Les plaids communs étaient comme la juridiction du Châtelet. La cour de l’échiquier ressemblait à celle des généraux des finances, qui est devenue en France la cour des aides.
La maxime, que le domaine royal est inaliénable, fut encore une imitation visible du gouvernement français.
Le droit du roi d’Angleterre, de faire payer sa rançon par ses sujets, s’il était prisonnier de guerre ; celui d’exiger un subside quand il mariait sa fille aînée, et quand il faisait son fils chevalier : tout cela rappelait les anciens usages d’un royaume dont Guillaume était le premier vassal.
À peine Philippe le Bel a-t-il rappelé les communes aux états généraux, que le roi d’Angleterre Édouard en fait autant pour balancer la grande puissance des barons : car c’est sous le règne de ce prince que la convocation de la chambre des communes est bien constatée.
Nous voyons donc, jusqu’à cette époque du xive siècle, le gouvernement anglais suivre pas à pas celui de la France. Les deux Églises sont entièrement semblables ; même assujettissement à la cour de Rome ; mêmes exactions dont on se plaint, et qu’on finit toujours par payer à cette cour avide ; mêmes querelles plus ou moins fortes ; mêmes excommunications ; mêmes donations aux moines ; même chaos ; même mélange de rapines sacrées, de superstitions et de barbarie.
La France et l’Angleterre ayant donc été administrées si longtemps sur les mêmes principes, ou plutôt sans aucun principe, et seulement par des usages tout semblables, d’où vient qu’enfin ces deux gouvernements sont devenus aussi différents que ceux de Maroc et de Venise ?
N’est-ce point que, l’Angleterre étant une île, le roi n’a pas besoin d’entretenir continuellement une forte armée de terre, qui serait plutôt employée contre la nation que contre les étrangers ?
N’est-ce point qu’en général les Anglais ont dans l’esprit quelque chose de plus ferme, de plus réfléchi, de plus opiniâtre, que quelques autres peuples ?
N’est-ce point par cette raison que, s’étant toujours plaints de la cour de Rome, ils en ont entièrement secoué le joug honteux, tandis qu’un peuple plus léger l’a porté en affectant d’en rire, et en dansant avec ses chaînes ?
La situation de leur pays, qui leur a rendu la navigation nécessaire, ne leur a-t-elle pas donné aussi des mœurs plus dures ?
Cette dureté de mœurs, qui a fait de leur île le théâtre de tant de sanglantes tragédies, n’a-t-elle pas contribué aussi à leur inspirer une franchise généreuse ?
N’est-ce pas ce mélange de leurs qualités contraires qui a fait couler tant de sang royal dans les combats et sur les échafauds, et qui n’a jamais permis qu’ils employassent le poison dans leurs troubles civils, tandis qu’ailleurs, sous un gouvernement sacerdotal, le poison était une arme si commune ?
L’amour de la liberté n’est-il pas devenu leur caractère dominant, à mesure qu’ils ont été plus éclairés et plus riches ? Tous les citoyens ne peuvent être également puissants, mais ils peuvent tous être également libres ; et c’est ce que les Anglais ont obtenu enfin par leur constance.
Être libre, c’est ne dépendre que des lois. Les Anglais ont donc aimé les lois, comme les pères aiment leurs enfants parce qu’ils les ont faits, ou qu’ils ont cru les faire.
Un tel gouvernement n’a pu être établi que très-tard, parce qu’il a fallu longtemps combattre des puissances respectées : la puissance du pape, la plus terrible de toutes, puisqu’elle était fondée sur le préjugé et sur l’ignorance ; la puissance royale, toujours prête à se déborder, et qu’il fallait contenir dans ses bornes ; la puissance du baronnage, qui était une anarchie ; la puissance des évêques, qui, mêlant toujours le profane au sacré, voulurent l’emporter sur le baronnage et sur les rois.
Peu à peu la chambre des communes est devenue la digue qui arrête tous ces torrents.
La chambre des communes est véritablement la nation, puisque le roi, qui est le chef, n’agit que pour lui, et pour ce qu’on appelle sa prérogative ; puisque les pairs ne sont en parlement que pour eux ; puisque les évêques n’y sont de même que pour eux ; mais la chambre des communes y est pour le peuple, puisque chaque membre est député du peuple. Or ce peuple est au roi comme environ huit millions sont à l’unité. Il est aux pairs et aux évêques comme huit millions sont à deux cents tout au plus. Et les huit millions de citoyens libres sont représentés par la chambre basse.
De cet établissement, en comparaison duquel la république de Platon n’est qu’un rêve ridicule, et qui semblerait inventé par Locke, par Newton, par Halley, ou par Archimède, il est né des abus affreux, et qui font frémir la nature humaine. Les frottements inévitables de cette vaste machine l’ont presque détruite du temps de Fairfax et de Cromwell. Le fanatisme absurde s’étaitintroduit dans ce grand édifice comme un feu dévorant qui consume un beau bâtiment qui n’est que de bois.
Il a été rebâti de pierre du temps de Guillaume d’Orange. La philosophie a détruit le fanatisme, qui ébranle les États les plus fermes. Il est à croire qu’une constitution qui a réglé les droits du roi, des nobles, et du peuple, et dans laquelle chacun trouve sa sûreté, durera autant que les choses humaines peuvent durer.
Il est à croire aussi que tous les États qui ne sont pas fondés sur de tels principes éprouveront des révolutions[15].
Voici à quoi la législation anglaise est enfin parvenue : à remettre chaque homme dans tous les droits de la nature, dont ils sont dépouillés dans presque toutes les monarchies. Ces droits sont : liberté entière de sa personne, de ses biens ; de parler à la nation par l’organe de sa plume ; de ne pouvoir être jugé en matière criminelle que par un jury formé d’hommes indépendants ; de ne pouvoir être jugé en aucun cas que suivant les termes précis de la loi ; de professer en paix quelque religion qu’on veuille, en renonçant aux emplois dont les seuls anglicans peuvent être pourvus. Cela s’appelle des prérogatives. Et en effet, c’est une très-grande et très-heureuse prérogative par-dessus tant de nations, d’être sûr en vous couchant que vous vous réveillerez le lendemain avec la même fortune que vous possédiez la veille ; que vous ne serez pas enlevé des bras de votre femme, de vos enfants, au milieu de la nuit, pour être conduit dans un donjon ou dans un désert ; que vous aurez, en sortant du sommeil, le pouvoir de publier tout ce que vous pensez ; que si vous êtes accusé, soit pour avoir mal agi, ou mal parlé, ou mal écrit, vous ne serez jugé que suivant la loi. Cette prérogative s’étend sur tout ce qui aborde en Angleterre. Un étranger y jouit de la même liberté de ses biens et de sa personne ; et s’il est accusé, il peut demander que la moitié des jurés soit composée d’étrangers.
J’ose dire que si on assemblait le genre humain pour faire des lois, c’est ainsi qu’on les ferait pour sa sûreté. Pourquoi donc ne sont-elles pas suivies dans les autres pays ? N’est-ce pas demander pourquoi les cocos mûrissent aux Indes et ne réussissent point à Rome ? Vous répondez que ces cocos n’ont pas toujours mûri en Angleterre ; qu’ils n’y ont été cultivés que depuis peu de temps ; que la Suède en a élevé à son exemple pendant quelques années, et qu’ils n’ont pas réussi ; que vous pourriez faire venir de ces fruits dans d’autres provinces, par exemple en Bosnie, en Servie. Essayez donc d’en planter.
Et surtout, pauvre homme, si vous êtes bacha, effendi ou mollah, ne soyez pas assez imbécilement barbare pour resserrer les chaînes de votre nation. Songez que plus vous appesantirez le joug, plus vos enfants, qui ne seront pas tous bachas, seront esclaves. Quoi ! malheureux, pour le plaisir d’être tyran subalterne pendant quelques jours, vous exposez toute votre postérité à gémir dans les fers ! Oh, qu’il est aujourd’hui de distance entre un Anglais et un Bosniaque !
SECTION VII[16].
SECTION VIII[17].
Vous savez, mon cher lecteur, qu’en Espagne, vers les côtes de Malaga, on découvrit, du temps de Philippe II, une petite peuplade, jusqu’alors inconnue, cachée au milieu des montagnes de las Alpuxarras ; vous savez que cette chaîne de rochers inaccessibles est entrecoupée de vallées délicieuses ; vous n’ignorez pas que ces vallées sont cultivées encore aujourd’hui par des descendants des Maures, qu’on a forcés pour leur bonheur à être chrétiens, ou du moins à le paraître.
Parmi ces Maures, comme je vous le disais, il y avait sous Philippe II une nation peu nombreuse qui habitait une vallée à laquelle on ne pouvait parvenir que par des cavernes. Cette vallée est entre Pitos et Portugos ; les habitants de ce séjour ignoré étaient presque inconnus des Maures mêmes ; ils parlaient une langue qui n’était ni l’espagnole, ni l’arabe, et qu’on crut être dérivée de l’ancien carthaginois.
Cette peuplade s’était peu multipliée. On a prétendu que la raison en était que les Arabes leurs voisins, et avant eux les Africains, venaient prendre les filles de ce canton.
Ce peuple chétif, mais heureux, n’avait jamais entendu parler de la religion chrétienne, ni de la juive ; connaissait médiocrement celle de Mahomet, et n’en faisait aucun cas. Il offrait de temps immémorial du lait et des fruits à une statue d’Hercule : c’était là toute sa religion. Du reste, ces hommes ignorés vivaient dans l’indolence et dans l’innocence. Un familier de l’Inquisition les découvrit enfin. Le grand inquisiteur les fit tous brûler: c’est le seul événement de leur histoire.
Les motifs sacrés de leur condamnation furent qu’ils n’avaient jamais payé d’impôt, attendu qu’on ne leur en avait jamais demandé, et qu’ils ne connaissaient point la monnaie ; qu’ils n’avaient point de Bible, vu qu’ils n’entendaient point le latin ; et que personne n’avait pris la peine de les baptiser. On les déclara sorciers et hérétiques ; ils furent tous revêtus du san-benito, et grillés en cérémonie.
Il est clair que c’est ainsi qu’il faut gouverner les hommes : rien ne contribue davantage aux douceurs de la société.
- ↑ Voyez aussi l’article États, Gouvernements.
- ↑ Les six premières sections de cet article formaient tout l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771. (B.)
- ↑ Puffendorf, livre IV, chapitre xi, art. 13. (Note de Voltaire.)
- ↑ Livre II, propos, ix. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez la note 2 de la page 284.
- ↑ Livre VII, chapitre v. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez l’article Lois. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez la note 2 de la page 284.
- ↑ Si ce voyageur avait passé dans ce pays même deux ans après, il aurait vu cette infâme coutume abolie, et quatre ans encore après il l’aurait trouvée rétablie. (Note de Voltaire.) — Note ajoutée en 1774. (B.)
- ↑ Voyez la note 2 de la page 284.
- ↑ Voyez la note, tome XVIII, page 484.
- ↑ Voyez la note 2 de la page 284.
- ↑ Voyez la note 2 de la page 284.
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1769, le chapitre ier de Dieu et les Hommes.
- ↑ Dans les premières éditions des Questions sur l’Encyclopédie, cet article, qui formait la section vi de l’article Gouvernement, se terminait ainsi :« Après avoir écrit cet article, j’ai relu le dernier article du livre XIX de l’Esprit des lois, dans lequel l’auteur fait un portrait de l’Angleterre sans la nommer. J’ai été sur le point de jeter au feu mon article ; mais j’ai considéré que s’il n’a pas les traits d’esprit, la finesse, la profondeur qu’on admire dans le président de Montesquieu, il peut encore être utile ; il est fondé sur des faits incontestables, et on conteste quelquefois les idées les plus ingénieuses. » — Dans sa Lettre sur un écrit anonyme, qui fait partie des Mélanges (année 1772), Voltaire faisant mention de ce passage, il a paru nécessaire de le reporter ici. La fin de cette section fut ajoutée en 1774. (B.)
- ↑ Les éditeurs de Kehl avaient, sous le titre de section vii, donné la neuvième desLettres philosophiques (voyez Mélanges, année 1734). (B.)
- ↑ Ce morceau a paru, en 1774, dans l’édition in-4° des Questions sur l’Encyclopédie.Il y formait la section vii. Dans les éditions précédentes l’article n’avait que six sections. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19
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GRÂCE[1].
Dans les personnes, dans les ouvrages, grâce signifie non-seulement ce qui plaît, mais ce qui plaît avec attrait. C’est pourquoi les anciens avaient imaginé que la déesse de la beauté ne devait jamais paraître sans les Grâces. La beauté ne déplaît jamais ; mais elle peut être dépourvue de ce charme secret qui invite à la regarder, qui attire, qui remplit l’âme d’un sentiment doux. Les grâces dans la figure, dans le maintien, dans l’action, dans les discours, dépendent de ce mérite qui attire. Une belle personne n’aura point de grâces dans le visage si la bouche est fermée sans sourire, si les yeux sont sans douceur. Le sérieux n’est jamais gracieux ; il n’attire point ; il approche trop du sévère, qui rebute.
Un homme bien fait, dont le maintien est mal assuré ou gêné, la démarche précipitée ou pesante, les gestes lourds, n’a point de grâce, parce qu’il n’a rien de doux, de liant dans son extérieur.
La voix d’un orateur qui manquera d’inflexion et de douceur sera sans grâce.
Il en est de même dans tous les arts. La proportion, la beauté, peuvent n’être point gracieuses. On ne peut dire que les pyramides d’Égypte aient des grâces. On ne pourrait le dire du colosse de Rhodes comme de la Vénus de Cnide. Tout ce qui est uniquement dans le genre fort et vigoureux a un mérite qui n’est pas celui des grâces.
Ce serait mal connaître Michel-Ange et le Caravage que de leur attribuer les grâces de l’Albane. Le sixième livre de l’Énéide est sublime : le quatrième a plus de grâce. Quelques odes galantes d’Horace respirent les grâces, comme quelques-unes de ses épitres enseignent la raison.
Il semble qu’en général le petit, le joli en tout genre, soit plus susceptible de grâces que le grand. On louerait mal une oraison funèbre, une tragédie, un sermon, si on ne leur donnait que l’épithète de gracieux.
Ce n’est pas qu’il y ait un seul genre d’ouvrage qui puisse être bon en étant opposé aux grâces : car leur opposé est la rudesse, le sauvage, la sécheresse. L’Hercule Farnèse ne devait point avoir les grâces de l’Apollon du Belvédère et de l’Antinoüs ; mais il n’est ni rude, ni agreste. L’incendie de Troie, dans Virgile, n’est point décrit avec les grâces d’une élégie de Tibulle ; il plaît par des beautés fortes. Un ouvrage peut donc être sans grâces, sans que cet ouvrage ait le moindre désagrément. Le terrible, l’horrible, la description, la peinture d’un monstre, exigent qu’on s’éloigne de tout ce qui est gracieux, mais non pas qu’on affecte uniquement l’opposé. Car si un artiste, en quelque genre que ce soit, n’exprime que des choses affreuses, s’il ne les adoucit point par des contrastes agréables, il rebutera.
La grâce en peinture, en sculpture, consiste dans la mollesse des contours, dans une expression douce ; et la peinture a, par-dessus la sculpture, la grâce de l’union des parties, celle des figures qui s’animent l’une par l’autre, et qui se prêtent des agréments par leurs attributs et par leurs regards.
Les grâces de la diction, soit en éloquence, soit en poésie, dépendent du choix des mots, de l’harmonie des phrases, et encore plus de la délicatesse des idées et des descriptions riantes. L’abus des grâces est l’afféterie, comme l’abus du sublime est l’ampoulé : toute perfection est près d’un défaut.
Avoir de la grâce s’entend de la chose et de la personne : « Cet ajustement, cet ouvrage, cette femme, a de la grâce. » La bonne grâce appartient à la personne seulement : « Elle se présente de bonne grâce. Il a fait de bonne grâce ce qu on attendait de lui. » Avoir des grâces. « Cette femme a des grâces dans son maintien, dans ce qu’elle dit, dans ce qu’elle fait. »
Obtenir sa grâce, c’est, par métaphore, obtenir son pardon, comme faire grâce est pardonner. On fait grâce d’une chose en s’emparant du reste. « Les commis lui prirent tous ses effets, et lui firent grâce de son argent. » Faire des grâces, répandre des grâces, est le plus bel apanage de la souveraineté : c’est faire du bien, c’est plus que justice. Avoir les bonnes grâces de quelqu’un ne se dit que par rapport à un supérieur ; avoir les bonnes grâces d’une dame, c’est être son amant favorisé. Être en grâce se dit d’un courtisan qui a été en disgrâce : on ne doit pas faire dépendre son bonheur de l’un, ni son malheur de l’autre. On appelle bonnes grâces ces demi-rideaux d’un lit qui sont aux deux côtés du chevet. Les grâces, en grec charites, terme qui signifie aimable.
Les Grâces, divinités de l’antiquité, sont une des plus belles allégories de la mythologie des Grecs. Comme cette mythologie varie toujours, tantôt par l’imagination des poëtes qui en furent les théologiens, tantôt par les usages des peuples, le nombre, les noms, les attributs des Grâces, changèrent souvent. Mais enfin on s’accorda à les fixer au nombre de trois, et à les nommer Aglaé, Thalie, Euphrosine, c’est-à-dire brillant, fleur, gaieté. Elles étaient toujours auprès de Vénus. Nul voile ne devait couvrir leurs charmes. Elles présidaient aux bienfaits, à la concorde, aux réjouissances, aux amours, à l’éloquence même ; elles étaient l’emblème sensible de tout ce qui peut rendre la vie agréable. On les peignait dansantes, et se tenant par la main : on n’entrait dans leurs temples que couronné de fleurs. Ceux qui ont condamné la mythologie fabuleuse devaient au moins avouer le mérite de ces fictions riantes, qui annoncent des vérités dont résulterait la félicité du genre humain.
- ↑ Encyclopédie, tome VII, 1757 (B.)VoltaireÉd. Garnier - Tome 19GRÂCE (DE LA).SECTION PREMIÈRE.Ce terme, qui signifie faveur, privilége, est employé en ce sens par les théologiens. Ils appellent grâce, une action de Dieu particulière sur les créatures pour les rendre justes et heureuses. Les uns ont admis la grâce universelle que Dieu présente à tous les hommes, quoique le genre humain, selon eux, soit livré aux flammes éternelles, à l’exception d’un très-petit nombre ; les autres n’admettent la grâce que pour les chrétiens de leur communion ; les autres enfin, que pour les élus de cette communion.Il est évident qu’une grâce générale qui laisse l’univers dans le vice, dans l’erreur et dans le malheur éternel, n’est point une grâce, une faveur, un privilége, mais que c’est une contradiction dans les termes.La grâce particulière est, selon les théologiens :Ou suffisante, et cependant on y résiste : en ce cas elle ne suffit pas ; elle ressemble à un pardon donné par un roi à un criminel, qui n’en est pas moins livré au supplice ;Ou efficace, à laquelle on ne résiste jamais, quoiqu’on y puisse résister ; et en ce cas, les justes ressemblent à des convives affamés à qui on présente des mets délicieux, dont ils mangeront sûrement, quoique en général ils soient supposés pouvoir n’en point manger ;Ou nécessitante, à laquelle on ne peut se soustraire ; et ce n’est autre chose que l’enchaînement des décrets éternels et des événements.On se gardera bien d’entrer ici dans le détail immense et rebattu de toutes les subtilités et de cet amas de sophismes dont on a embarrassé ces questions. L’objet de ce Dictionnaire n’est point d’être le vain écho de tant de vaines disputes.Saint Thomas appelle la grâce une forme substantielle ; et le jésuite Bouhours la nomme un je ne sais quoi : c’est peut-être la meilleure définition qu’on en ait jamais donnée.Si les théologiens avaient eu pour but de jeter du ridicule sur la Providence, ils ne s’y seraient pas pris autrement qu’ils ont fait : d’un côté les thomistes assurent que l’homme, en recevant la grâce efficace, n’est pas libre dans le sens composé, mais qu’il est libre dans le sens divisé ; de l’autre, les molinistes inventent la science moyenne de Dieu et le congruisme ; on imagine des grâces excitantes, des prévenantes, des concomitantes, des coopérantes.Laissons là toutes ces mauvaises plaisanteries que les théologiens ont faites sérieusement. Laissons là tous leurs livres, et que chacun consulte le sens commun : il verra que tous les théologiens se sont trompés avec sagacité, parce qu’ils ont tous raisonné d’après un principe évidemment faux. Ils ont supposé que Dieu agit par des voies particulières. Or un Dieu éternel, sans lois générales, immuables et éternelles, est un être de raison, un fantôme, un dieu de la fable.Pourquoi les théologiens ont-ils été forcés, dans toutes les religions où l’on se pique de raisonner, d’admettre cette grâce qu’ils ne comprennent pas ? C’est qu’ils ont voulu que le salut ne fût que pour leur secte ; et ils ont voulu encore que ce salut dans leur secte ne fût le partage que de ceux qui leur seraient soumis. Ce sont des théologiens particuliers, des chefs de parti divisés entre eux. Les docteurs musulmans ont les mêmes opinions et les mêmes disputes, parce qu’ils ont le même intérêt ; mais le théologien universel, c’est-à-dire le vrai philosophe, voit qu’il est contradictoire que la nature n’agisse pas par les voies les plus simples ; qu’il est ridicule que Dieu s’occupe à forcer un homme de lui obéir en Europe, et qu’il laisse tous les Asiatiques indociles ; qu’il lutte contre un autre homme, lequel tantôt lui cède, et tantôt brise ses armes divines ; qu’il présente à un autre un secours toujours inutile. Ainsi la grâce, considérée dans son vrai point de vue, est une absurdité. Ce prodigieux amas de livres composés sur cette matière est souvent l’effort de l’esprit, et toujours la honte de la raison.SECTION II[1].Toute la nature, tout ce qui existe, est une grâce de Dieu ; il fait à tous les animaux la grâce de les former et de les nourrir. La grâce de faire croître un arbre de soixante et dix pieds est accordée au sapin et refusée au roseau. Il donne à l’homme la grâce de penser, de parler et de le connaître ; il m’accorde la grâce de n’entendre pas un mot de tout ce que Tournéli, Molina, Soto, etc., ont écrit sur la grâce.Le premier qui ait parlé de la grâce efficace et gratuite, c’est sans contredit Homère. Cela pourrait étonner un bachelier de théologie qui ne connaîtrait que saint Augustin. Mais qu’il lise le troisième livre de l’Iliade[2], il verra que Pâris dit à son frère Hector : « Si les dieux vous ont donné la valeur, et s’ils m’ont donné la beauté, ne me reprochez pas les présents de la belle Vénus ; nul don des dieux n’est méprisable, il ne dépend pas des hommes de les obtenir. »Rien n’est plus positif que ce passage. Si on veut remarquer encore que Jupiter, selon son bon plaisir, donne la victoire tantôt aux Grecs, tantôt aux Troyens, voilà une nouvelle preuve que tout se fait par la grâce d’en-haut.Sarpédon, et ensuite Patrocle, sont des braves à qui la grâce a manqué tour à tour.Il y a eu des philosophes qui n’ont pas été de l’avis d’Homère. Ils ont prétendu que la Providence générale ne se mêlait point immédiatement des affaires des particuliers ; qu’elle gouvernait tout par des lois universelles ; que Thersite et Achille étaient égaux devant elle ; et que ni Calchas, ni Talthybius, n’avaient jamais eu de grâce versatile ou congrue.Selon ces philosophes, le chiendent et le chêne, la mite et l’éléphant, l’homme, les éléments et les astres, obéissent à des lois invariables, que Dieu, immuable comme elles, établit de toute éternité[3].Ces philosophes n’auraient admis ni la grâce de santé de Saint Thomas, ni la grâce médicinale de Cajetan. Ils n’auraient pu expliquer l’extérieure, l’intérieure, la coopérante, la suffisante, la congrue, la prévenante, etc. Il leur aurait été difficile de se ranger à l’avis de ceux qui prétendent que le maître absolu des hommes donne un pécule à un esclave, et refuse la nourriture à l’autre ; qu’il ordonne à un manchot de pétrir de la farine, à un muet de lui faire la lecture, à un cul-de-jatte d’être son courrier.Ils pensent que l’éternel Demiourgos, qui a donné des lois à tant de millions de mondes gravitant les uns vers les autres, et se prêtant mutuellement la lumière qui émane d’eux, les tient tous sous l’empire de ses lois générales, et qu’il ne va point créer des vents nouveaux pour remuer des brins de paille dans un coin de ce monde.Ils disent que si un loup trouve dans son chemin un petit chevreau pour son souper, et si un autre loup meurt de faim, Dieu ne s’est point occupé de faire au premier loup une grâce particulière.Nous ne prenons aucun parti entre ces philosophes et Homère, ni entre les jansénistes et les molinistes. Nous félicitons ceux qui croient avoir des grâces prévenantes ; nous compatissons de tout notre cœur à ceux qui se plaignent de n’en avoir que de versatiles ; et nous n’entendons rien au congruisme.Si un Bergamasque reçoit le samedi une grâce prévenante qui le délecte au point de faire dire une messe pour douze sous chez les carmes, célébrons son bonheur. Si le dimanche il court au cabaret abandonné de la grâce, s’il bat sa femme, s’il vole sur le grand chemin, qu’on le pende. Dieu nous fasse seulement la grâce de ne déplaire dans nos questions ni aux bacheliers de l’université de Salamanque, ni à ceux de la Sorbonne, ni à ceux de Bourges, qui tous pensent si différemment sur ces matières ardues, et sur tant d’autres ; de n’être point condamné par eux, et surtout de ne jamais lire leurs livres.SECTION III[4].Si quelqu’un venait du fond de l’enfer nous dire de la part du diable : « Messieurs, je vous avertis que notre souverain seigneur a pris pour sa part tout le genre humain, excepté un très-petit nombre de gens qui demeurent vers le Vatican et dans ses dépendances », nous prierions tous ce député de vouloir bien nous inscrire sur la liste des privilégiés ; nous lui demanderions ce qu’il faut faire pour obtenir cette grâce.S’il nous répondait : « Vous ne pouvez la mériter ; mon maître a fait la liste de tous les temps ; il n’a écouté que son bon plaisir ; il s’occupe continuellement à faire une infinité de pots de chambre et quelques douzaines de vases d’or. Si vous êtes pots de chambre, tant pis pour vous. »À ces belles paroles nous renverrions l’ambassadeur à coups de fourches à son maître.Voilà pourtant ce que nous avons osé imputer à Dieu, à l’Être éternel souverainement bon.On a toujours reproché aux hommes d’avoir fait Dieu à leur image. On a condamné Homère d’avoir transporté tous les vices et tous les ridicules de la terre dans le ciel. Platon, qui lui fait ce juste reproche, n’a pas hésité à l’appeler blasphémateur. Et nous, cent fois plus inconséquents, plus téméraires, plus blasphémateurs que ce Grec, qui n’y entendait pas finesse, nous accusons Dieu dévotement d’une chose dont nous n’avons jamais accusé le dernier des hommes.Le roi de Maroc Mulei-Ismael eut, dit-on, cinq cents enfants. Que diriez-vous si un marabout du mont Atlas vous racontait que le sage et bon Mulei-Ismael, donnant à dîner à toute sa famille, parla ainsi à la fin du repas :« Je suis Mulei-Ismael, qui vous ai engendrés pour ma gloire ; car je suis fort glorieux. Je vous aime tous tendrement; j’ai soin de vous comme une poule couve ses poussins. J’ai décrété qu’un de mes cadets aurait le royaume de Tafilet, qu’un autre posséderait à jamais Maroc ; et pour mes autres chers enfants, au nombre de quatre cent quatre-vingt-dix-huit, j’ordonne qu’on en roue la moitié, et qu’on brûle l’autre ; car je suis le seigneur Mulei-Ismael. »Vous prendriez assurément le marabout pour le plus grand fou que l’Afrique ait jamais produit.Mais si trois ou quatre mille marabouts, entretenus grassement à vos dépens, venaient vous répéter la même nouvelle, que feriez-vous ? Ne seriez-vous pas tenté de les faire jeûner au pain et à l’eau, jusqu’à ce qu’ils fussent revenus dans leur bon sens ?Vous m’alléguez que mon indignation est assez raisonnable contre les supralapsaires, qui croient que le roi de Maroc n’a fait ces cinq cents enfants que pour sa gloire, et qu’il a toujours eu l’intention de les faire rouer et de les faire brûler, excepté deux qui étaient destinés à régner.Mais j’ai tort, dites-vous, contre les infralapsaires, qui avouent que la première intention de Mulei-Ismael n’était pas de faire périr ses enfants dans les supplices ; mais qu’ayant prévu qu’ils ne vaudraient rien, il a jugé à propos, en bon père de famille, de se défaire d’eux par le feu et par la roue.Ah ! supralapsaires, infralapsaires, gratuits, suffisants, efficaciens, jansénistes, molinistes, devenez enfin hommes, et ne troublez plus la terre pour des sottises si absurdes et si abominables.SECTION IV[5].Sacrés consulteurs de Rome moderne, illustres et infaillibles théologiens, personne n’a plus de respect que moi pour vos divines décisions ; mais si Paul-Émile, Scipion, Caton, Cicéron, César, Titus, Trajan, Marc-Auréle, revenaient dans cette Rome qu’ils mirent autrefois en quelque crédit, vous m’avouerez qu’ils seraient un peu étonnés de vos décisions sur la grâce. Que diraient-ils s’ils entendaient parler de la grâce de santé, selon saint Thomas, et de la grâce médicinale, selon Cajetan ; de la grâce extérieure et intérieure, de la gratuite, de la sanctifiante, de l’actuelle, de l’habituelle, de la coopérante ; de l’efficace, qui quelquefois est sans effet ; de la suffisante, qui quelquefois ne suffit pas ; de la versatile, et de la congrue ? En bonne foi, y comprendraient-ils plus que vous et moi ?Quel besoin auraient ces pauvres gens de vos sublimes instructions ? Il me semble que je les entends dire :Mes révérends pères, vous êtes de terribles génies : nous pensions sottement que l’Être éternel ne se conduit jamais par les lois particulières comme les vils humains, mais par ses lois générales, éternelles comme lui. Personne n’a jamais imaginé parmi nous que Dieu fût semblable à un maître insensé qui donne un pécule à un esclave, et refuse la nourriture à l’autre ; qui ordonne à un manchot de pétrir de la farine, à un muet de lui faire la lecture, à un cul-de-jatte d’être son courrier.Tout est grâce de la part de Dieu, il a fait au globe que nous habitons la grâce de le former ; aux arbres, la grâce de les faire croître ; aux animaux, celle de les nourrir ; mais dira-t-on que si un loup trouve dans son chemin un agneau pour son souper, et qu’un autre loup meure de faim, Dieu a fait à ce premier loup une grâce particulière ? S’est-il occupé, par une grâce prévenante, à faire croître un chêne préférablement à un autre chêne à qui la sève a manqué ? Si dans toute la nature tous les êtres sont soumis aux lois générales, comment une seule espèce d’animaux n’y serait-elle pas soumise ?Pourquoi le maître absolu de tout aurait-il été plus occupé à diriger l’intérieur d’un seul homme qu’à conduire le reste de la nature entière ? Par quelle bizarrerie changerait-il quelque chose dans le cœur d’un Courlandais ou d’un Biscaïen, pendant qu’il ne change rien aux lois qu’il a imposées à tous les astres ?Quelle pitié de supposer qu’il fait, défait, refait continuellement des sentiments dans nous ! et quelle audace de nous croire exceptés de tous les êtres ! Encore n’est-ce que pour ceux qui se confessent que tous ces changements sont imaginés. Un Savoyard, un Bergamasque aura le lundi la grâce de faire dire une messe pour douze sous ; le mardi, il ira au cabaret, et la grâce lui manquera ; le mercredi, il aura une grâce coopérante qui le conduira à confesse, mais il n’aura point la grâce efficace de la contrition parfaite ; le jeudi, ce sera une grâce suffisante qui ne lui suffira point, comme on l’a déjà dit. Dieu travaillera continuellement dans la tête de ce Bergamasque, tantôt avec force, tantôt faiblement, et le reste de la terre ne lui sera de rien ! il ne daignera pas se mêler de l’intérieur des Indiens et des Chinois ! S’il vous reste un grain de raison, mes révérends pères, ne trouvez-vous pas ce système prodigieusement ridicule ?Malheureux, voyez ce chêne qui porte sa tête aux nues, et ce roseau qui rampe à ses pieds ; vous ne dites pas que la grâce efficace a été donnée au chêne, et a manqué au roseau. Levez les yeux au ciel, voyez l’éternel Demiourgos créant des millions de mondes qui gravitent tous les uns vers les autres par des lois générales et éternelles. Voyez la même lumière se réfléchir du soleil à Saturne, et de Saturne à nous ; et dans cet accord de tant d’astres emportés par un cours rapide, dans cette obéissance générale de toute la nature, osez croire, si vous pouvez, que Dieu s’occupe de donner une grâce versatile à sœur Thérèse, et une grâce concomitante à sœur Agnès.Atome, à qui un sot atome a dit que l’Éternel a des lois particulières pour quelques atomes de ton voisinage ; qu’il donne sa grâce à celui-là, et la refuse à celui-ci ; que tel, qui n’avait pas la grâce hier, l’aura demain ; ne répète pas cette sottise. Dieu a fait l’univers, et ne va point créer des vents nouveaux pour remuer quelques brins de paille dans un coin de cet univers. Les théologiens sont comme les combattants chez Homère, qui croyaient que les dieux s’armaient tantôt contre eux, tantôt en leur faveur. Si Homère n’était pas considéré comme poëte, il le serait comme blasphémateur.C’est Marc-Aurèle qui parle, ce n’est pas moi : car Dieu, qui vous inspire, me fait la grâce de croire tout ce que vous dites, tout ce que vous avez dit, et tout ce que vous direz.
- ↑ Cette section ii était la première dans les Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771. (B.)
- ↑ Vers 63-66.
- ↑ Voyez l’article Providence. (Note de Voltaire.)
- ↑ Section ii, en 1771. (B.)
- ↑ Cette section formait tout l’article dans le Dictionnaire philosophique en 1764. (B.)VoltaireÉd. Garnier - Tome 19
◄ Grâce (de la) Gracieux Grand, grandeur ► GRACIEUX[1].Gracieux est un terme qui manquait à notre langue, et qu’on doit à Ménage. Bouhours, en avouant que Ménage en est l’auteur, prétend qu’il en a fait aussi l’emploi le plus juste, en disant :Pour moi, de qui le chant n’a rien de gracieux[2].Le mot de Ménage n’en a pas moins réussi. Il veut dire plus qu’agréable ; il indique l’envie de plaire, des manières gracieuses, un air gracieux. Boileau, dans son Ode sur Namur, semble l’avoir employé d’une façon impropre, pour signifier moins fier, abaissé, modeste :Et désormais gracieux,
Allez à Liége, à Bruxelles,
Porter les humbles nouvelles
De Namur pris à vos yeux.La plupart des peuples du Nord disent : Notre gracieux souverain ; apparemment qu’ils entendent bienfaisant. De gracieux on a fait disgracieux, comme de grâce on a formé disgrâce : des paroles disgracieuses, une aventure disgracieuse. On dit disgracié, et on ne dit pas gracié. On commence à se servir du mot gracieuser, qui signifie recevoir, parler obligeamment ; mais ce mot n’est pas employé par les bons écrivains dans le style noble.
- ↑ Encyclopédie, tome VII, 1757. (B.)
- ↑ Églogue II (à la reine de Suède), vers 145.VoltaireÉd. Garnier - Tome 19
◄ Gracieux Grand, grandeur Grave, gravité ► GRAND, GRANDEUR[1].De ce qu’on entend par ces mots.Grand est un des mots le plus fréquemment employés dans le sens moral et avec le moins de circonspection. Grand homme, grand génie, grand esprit, grand capitaine, grand philosophe, grand orateur, grand poëte ; on entend par cette expression : « quiconque dans son art passe de loin les bornes ordinaires ». Mais comme il est difficile de poser ces bornes, on donne souvent le nom de grand au médiocre.On se trompe moins dans les significations de ce terme au physique. On sait ce que c’est qu’un grand orage, un grand malheur, une grande maladie, de grands biens, une grande misère.Quelquefois le terme gros est mis au physique pour grand, mais jamais au moral. On dit de gros biens, pour grandes richesses ; une grosse pluie, pour grande pluie ; mais non pas gros capitaine, pour grand capitaine ; gros ministre, pour grand ministre. Grand financier signifie un homme très-intelligent dans les finances de l’État ; gros financier ne veut dire qu’un homme enrichi dans la finance.Le grand homme est plus difficile à définir que le grand artiste. Dans un art, dans une profession, celui qui a passé de loin ses rivaux, ou qui a la réputation de les avoir surpassés, est appelé grand dans son art, et semble n’avoir eu besoin que d’un seul mérite ; mais le grand homme doit réunir des mérites difîérents. Gonsalve, surnommé le grand capitaine, qui disait : « La toile d’honneur doit être grossièrement tissue, » n’a jamais été appelé grand homme. Il est plus aisé de nommer ceux à qui l’on doit refuser l’épithète de grand homme, que de trouver ceux à qui on doit raccorder. Il semble que cette dénomination suppose quelques grandes vertus. Tout le monde convient que Cromwell était le général le plus intrépide de son temps, le plus profond politique, le plus capable de conduire un parti, un parlement, une armée ; nul écrivain, cependant, ne lui donne le titre de grand homme, parce qu’avec de grandes qualités il n’eut aucune grande vertu.Il paraît que ce titre n’est le partage que du petit nombre d’hommes dont les vertus, les travaux et les succès ont éclaté. Les succès sont nécessaires, parce qu’on suppose qu’un homme toujours malheureux l’a été par sa faute.Grand tout court exprime seulement une dignité ; c’est en Espagne un nom appellatif, honorifique, distinctif, que le roi donne aux personnes qu’il veut honorer. Les grands se couvrent devant le roi, ou avant de lui parler, ou après lui avoir parlé, ou seulement en se mettant en leur rang avec les autres.Charles-Quint confirma à seize principaux seigneurs les priviléges de la grandesse. Cet empereur, roi d’Espagne, accorda les mêmes honneurs à beaucoup d’autres. Ses successeurs en ont toujours augmenté le nombre. Les grands d’Espagne ont longtemps prétendu être traités comme les électeurs et les princes d’Italie. Ils ont à la cour de France les mêmes honneurs que les pairs.Le titre de grand a toujours été donné en France à plusieurs premiers officiers de la couronne, comme grand-sénéchal, grand-maître, grand-chambellan, grand-écuyer, grand-échanson, grand-panetier, grand-veneur, grand-louvetier, grand-fauconnier. On leur donna ces titres par prééminence, pour les distinguer de ceux qui servaient sous eux. On ne le donna ni au connétable, ni au chancelier, ni aux maréchaux, quoique le connétable fût le premier des grands-officiers, le chancelier le second officier de l’État, et le maréchal le second officier de l’armée. La raison en est qu’ils n’avaient point de vice-gérents, de sous-connétables, de sous-maréchaux, de sous-chanceliers, mais des officiers d’une autre dénomination qui exécutaient leurs ordres ; au lieu qu’il y avait des maîtres-d’hôtel sous le grand-maître, des chambellans sous le grand-chambellan, des écuyers sous le grand-écuyer, etc.Grand, qui signifie grand seigneur, a une signification plus étendue et plus incertaine. Nous donnons ce titre au sultan des Turcs, qui prend celui depadisha, auquel grand seigneur ne répond point. On dit un grand, en parlant d’un homme d’une naissance distinguée, revêtu de dignités ; mais il n’y a que les petits qui le disent. Un homme de quelque naissance, ou un peu illustré, ne donne ce nom à personne. Comme on appelle communément grand seigneur celui qui a de la naissance, des dignités et des richesses, la pauvreté semble ôter ce titre. On dit un pauvre gentilhomme, et non pas un pauvre grand seigneur.Grand est autre que puissant : on peut être l’un et l’autre ; mais le puissant désigne une place importante, le grand annonce plus d’extérieur et moins de réalité ; le puissant commande, le grand a des honneurs.On a de la grandeur dans l’esprit, dans les sentiments, dans les manières, dans la conduite. Cette expression n’est point employée pour les hommes d’un rang médiocre, mais pour ceux qui, par leur état, sont obligés à montrer de l’élévation. Il est bien vrai que l’homme le plus obscur peut avoir plus de grandeur d’âme qu’un monarque ; mais l’usage ne permet pas qu’on dise : « Ce marchand, ce fermier, s’est conduit avec grandeur » ; à moins que dans une circonstance singulière, et par opposition, on ne dise par exemple : « Le fameux négociant qui reçut Charles-Quint dans sa maison, et qui alluma un fagot de cannelle avec une obligation de cinquante mille ducats qu’il avait de ce prince, montra plus de grandeur d’âme que l’empereur. »On donnait autrefois le titre de grandeur aux hommes constitués en dignité. Les curés, en écrivant aux évêques, les appellent encore Votre Grandeur. Ces titres, que la bassesse prodigue et que la vanité reçoit, ne sont plus guère en usage.La hauteur est souvent prise pour la grandeur. Qui étale la grandeur montre la vanité. On s’est épuisé à écrire sur la grandeur, selon ce mot de Montaigne[2] : « Puisque nous ne la pouvons aveindre, vengeons-nous à en mesdire. »
- ↑ Encyclopédie, tome VII, 1757. (B.)
- ↑ Livre III, chapitre vii.VoltaireÉd. Garnier - Tome 19
◄ Grand, grandeur Grave, gravité Grec ► GRAVE, GRAVITÉ[1].Grave, au sens moral, tient toujours du physique ; il exprime quelque chose de poids ; c’est pourquoi on dit : Un homme , un auteur, des maximes de poids,pour homme, auteur, maximes graves. Le grave est au sérieux ce que le plaisant est à l’enjoué ; il a un degré de plus, et ce degré est considérable : on peut être sérieux par humeur, et même faute d’idées ; on est grave, ou par bienséance, ou par l’importance des idées qui donnent de la gravité. Il y a de la différence entre être grave et être un homme grave. C’est un défaut d’être grave hors de propos ; celui qui est grave dans la société est rarement recherché. Un homme grave est celui qui s’est concilié de l’autorité, plus par sa sagesse que par son maintien.. . . . . . Pietate gravem ac meritis si forte virum quem.(Virg., Æn., I, 155.)L’air décent est nécessaire partout ; mais l’air grave n’est convenable que dans les fonctions d’un ministère important, dans un conseil. Quand la gravité n’est que dans le maintien, comme il arrive très-souvent, on dit gravement des inepties : cette espèce de ridicule inspire de l’aversion. On ne pardonne pas à qui veut en imposer par cet air d’autorité et de suffisance.Le duc de La Rochefaucauld a dit que « la gravité est un mystère du corps, inventé pour cacher les défauts de l’esprit[2] ». Sans examiner si cette expression, mystère du corps, est naturelle et juste, il suffit de remarquer que la réflexion est vraie pour tous ceux qui affectent de la gravité, mais non pour ceux qui ont dans l’occasion une gravité convenable à la place qu’ils tiennent, au lieu où ils sont, aux matières qu’on traite.Un auteur grave est celui dont les opinions sont suivies dans les matières contentieuses ; on ne le dit pas d’un auteur qui a écrit sur des choses hors de doute. Il serait ridicule d’appeler Euclide, Archimède, des auteurs graves.Il y a de la gravité dans le style. Tite-Live, de Thou, ont écrit avec gravité : on ne peut pas dire la même chose de Tacite, qui a recherché la précision, et qui laisse voir de la malignité ; encore moins du cardinal de Retz, qui met quelquefois dans ses écrits une gaieté déplacée, et qui s’écarte quelquefois des bienséances.Le style grave évite les saillies, les plaisanteries : s’il s’élève quelquefois au sublime, si dans l’occasion il est touchant, il rentre bientôt dans cette sagesse, dans cette simplicité noble qui fait son caractère ; il a de la force, mais peu de hardiesse. Sa plus grande difficulté est de n’être point monotone.Affaire grave, cas grave, se dit plutôt d’une cause criminelle que d’un procès civil. Maladie grave suppose du danger.
- ↑ Encyclopédie, tome VII, 1757. (B.)
- ↑ Réflexions morales, n° 265.VoltaireÉd. Garnier - Tome 19
◄ Grave, gravité Grec Grégoire VII ► GREC[1].Observation sur l’anéantissement de la langue grecque à Marseille.Il est bien étrange qu’une colonie grecque ayant fondé Marseille, il ne reste presque aucun vestige de la langue grecque en Provence, ni en Languedoc, ni en aucun pays de la France : car il ne faut pas compter pour grecs les termes qui ont été formés très-tard du latin, et que les Romains eux-mêmes avaient reçus des Grecs tant de siècles auparavant : nous ne les avons reçus que de la seconde main. Nous n’avons aucun droit de dire que nous avons quitté le mot de Got pour celui de Theos (Θεὸς), plutôt que pour celui de Deus, dont nous avons fait Dieu par une terminaison barbare.Il est évident que les Gaulois ayant reçu la langue latine avec les lois romaines, et, depuis, ayant encore reçu la religion chrétienne des mêmes Romains, ils prirent d’eux tous les mots qui concernaient cette religion. Ces mêmes Gaulois ne connurent que très-tard les mots grecs qui regardent la médecine, l’anatomie, la chirurgie.Quand on aura retranché tous ces termes originairement grecs, qui ne nous sont parvenus que par les Latins, et tous les mots d’anatomie et de médecine, connus si tard, il ne restera presque rien. N’est-il pas ridicule de faire venir abréger, de brachs plutôt que d’abbreviare ; acier, d’aki plutôt que d’acies ; acre, d’agros plutôt que d’ager ; aile, d’ili plutôt que d’ala ?On a été jusqu’à dire qu’omelette vient d’ameilaton, parce que meli, en grec, signifie du miel, et ôon signifie un œuf. On a fait encore mieux dans leJardin des racines grecques : on y prétend que dîner vient de deipnein, qui signifie souper.Si on veut s’en tenir aux expressions grecques que la colonie de Marseille put introduire dans les Gaules, indépendamment des Romains, la liste en sera courte :[2] Aboyer, peut-être de bauzein.
Affre, affreux, d’afronos.
Agacer, peut-être d’anaxein.
Alali, du cri militaire des Grecs.
Babiller, peut-être de babazo.
Balle, de ballo.
Bas, de bathys.
Blesser, de l’aoriste de blapto.
Bouteille, de bouttis.
Bride, de bryter.
Brique, de brykè.
Coin, de gonia.
Colère, de cholè.
Colle, de colla.
Couper, de copto.
Cuisse, peut-être d’ischis.
Entrailles, d’entera.
Ermite, d’eremos.
Fier, de fiaros.
Gargariser, de gargarizein.
Idiot, d’idiotès.
Maraud, de miaros.
Moquer, de mokeuo.
Moustache, de mustax.
Orgueil, d’orgè.
Page, de païs.
Siffler, peut-être de siffloo.
Tuer, de thuein.Je m’étonne qu’il reste si peu de mots d’une langue qu’on parlait à Marseille, du temps d’Auguste, dans toute sa pureté ; et je m’étonne surtout que la plupart des mots grecs conservés en Provence soient des expressions de choses inutiles, tandis que les termes qui désignaient les choses nécessaires sont absolument perdus. Nous n’en avons pas un de ceux qui exprimaient la terre, la mer, le ciel, le soleil, la lune, les fleuves, les principales parties du corps humain ; mots qui semblaient devoir se perpétuer d’âge en âge. Il faut peut-être en attribuer la cause aux Visigoths, aux Bourguignons, aux Francs, à l’horrible barbarie de tous les peuples qui dévastèrent l’empire romain, barbarie dont il reste encore tant de traces.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771. (B.)
- ↑ Dans l’édition de 1771 des Questions sur l’ Encyclopédie, ces mots n’étaient pas rangés dans un ordre alphabétique rigoureux. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19GRÉGOIRE VII [1].Bayle lui-même, en convenant que Grégoire fut le boute-feu de l’Europe[2], lui accorde le titre de grand homme. « Que l’ancienne Rome, dit-il, qui ne se piquait que de conquêtes et de la vertu militaire, ait subjugué tant d’autres peuples, cela est beau et glorieux selon le monde ; mais on n’en est pas surpris quand on y fait un peu réflexion. C’est bien un autre sujet de surprise quand on voit la nouvelle Rome, ne se piquant que du ministère apostolique, acquérir une autorité sous laquelle les plus grands monarques ont été contraints de plier. Car on peut dire qu’il n’y a presque point d’empereur qui ait tenu tête aux papes qui ne se soit enfin très-mal trouvé de sa résistance. Encore aujourd’hui, les démêlés des plus puissants princes avec la cour de Rome se terminent presque toujours à leur confusion. »Je ne suis en rien de l’avis de Bayle. Il pourra se trouver bien des gens qui ne seront pas de mon avis ; mais le voici, et le réfutera qui voudra.1° Ce n’est pas à la confusion des princes d’Orange et des sept Provinces-Unies que se sont terminés leurs différends avec Rome ; et Bayle, se moquant de Rome dans Amsterdam, était un assez bel exemple du contraire.Les triomphes de la reine Élisabeth, de Gustave Vasa en Suède, des rois de Danemark, de tous les princes du nord de l’Allemagne, de la plus belle partie de l’Hélvétie, de la seule petite ville de Genève, sur la politique de la cour romaine, sont d’assez bons témoignages qu’il est aisé de lui résister en fait de religion et de gouvernement.2° Le saccagement de Rome par les troupes de Charles-Quint ; le pape Clément VII prisonnier au château Saint-Ange ; Louis XIV obligeant le pape Alexandre VII à lui demander pardon, et érigeant dans Rome même un monument de la soumission du pape ; et de nos jours les jésuites, cette principale milice papale détruite si aisément en Espagne, en France, à Naples, à Goa, et dans le Paraguai ; tout cela prouve assez que quand les princes puissants sont mécontents de Rome, ils ne terminent point cette querelle à leur confusion : ils pourront se laisser fléchir, mais ils ne seront pas confondus.3° Quand les papes ont marché sur la tête des rois, quand ils ont donné des couronnes avec une bulle, il me paraît qu’ils n’ont fait précisément, dans ces temps de leur grandeur, que ce que faisaient les califes successeurs de Mahomet dans le temps de leur décadence. Les uns et les autres, en qualité de prêtres, donnaient en cérémonie l’investiture des empires aux plus forts.4° Maimbourg dit : « Ce qu’aucun pape n’avait encore jamais fait, Grégoire VII priva Henri IV de sa dignité d’empereur, et de ses royaumes de Germanie et d’Italie. »Maimbourg se trompe. Le pape Zacharie, longtemps auparavant, avait mis une couronne sur la tête de l’Austrasien Pépin, usurpateur du royaume des Francs ; puis le pape Léon III avait déclaré le fils de ce Pépin empereur d’Occident, et privé par là l’impératrice Irène de tout cet empire ; et depuis ce temps il faut avouer qu’il n’y eut pas un clerc de l’Église romaine qui ne s’imaginât que son évêque disposait de toutes les couronnes.On fit toujours valoir cette maxime quand on le put ; on la regarda comme une arme sacrée qui reposait dans la sacristie de Saint-Jean de Latran, et qu’on en tirait en cérémonie dans toutes les occasions. Cette prérogative est si belle, elle élève si haut la dignité d’un exorciste né à Velletri ou à Civita-Vecchia, que si Luther, Œcolampade, Jean Chauvin, et tous les prophètes des Cévennes, étaient nés dans un misérable village auprès de Rome et y avaient été tonsurés, ils auraient soutenu cette Église avec la même rage qu’ils ont déployée pour la détruire.5° Tout dépend donc du temps, du lieu où l’on est né, et des circonstances où l’on se trouve. Grégoire VII était né dans un siècle de barbarie, d’ignorance et de superstition, et il avait affaire à un empereur jeune, débauché, sans expérience, manquant d’argent, et dont le pouvoir était contesté par tous les grands seigneurs d’Allemagne.Il ne faut pas croire que depuis l’Austrasien Charlemagne le peuple romain ait jamais été fort aise d’obéir à des Francs ou à des Teutons ; il les haïssait autant que les anciens vrais Romains auraient haï les Cimbres, si les Cimbres avaient dominé en Italie. Les Othons n’avaient laissé dans Rome qu’une mémoire exécrable, parce qu’ils y avaient été puissants ; et depuis les Othons, on sait que l’Europe fut dans une anarchie affreuse.Cette anarchie ne fut pas mieux réglée sous les empereurs de la maison de Franconie, La moitié de l’Allemagne était soulevée contre Henri IV ; la grande-duchesse-comtesse Mathilde, sa cousine germaine, plus puissante que lui en Italie, était son ennemie mortelle. Elle possédait, soit comme fiefs de l’empire, soit comme allodiaux, tout le duché de Toscane, le Crémonois, le Ferrarois, le Mantouan, le Parmesan, une partie de la Marche d’Ancône, Reggio, Modène, Spolette, Vérone ; elle avait des droits, c’est-à-dire des prétentions, sur les deux Bourgognes. La chancellerie impériale revendiquait ces terres, selon son usage de tout revendiquer.Avouons que Grégoire VII aurait été un imbécile s’il n’avait pas employé le profane et le sacré pour gouverner cette princesse, et pour s’en faire un appui contre les Allemands. Il devint son directeur, et de son directeur son héritier.Je n’examine pas s’il fut en effet son amant, ou s’il feignit de l’être, ou si ses ennemis feignirent qu’il l’était, ou si, dans des moments d’oisiveté, ce petit homme très-pétulant et très-vif abusa quelquefois de sa pénitente, qui était femme, faible et capricieuse : rien n’est plus commun dans l’ordre des choses humaines. Mais comme d’ordinaire on n’en tient point registre, comme on ne prend point de témoins pour ces petites privautés de directeurs et de dirigées, comme ce reproche n’a été fait à Grégoire que par ses ennemis, nous ne devons pas prendre ici une accusation pour une preuve : c’est bien assez que Grégoire ait prétendu à tous les biens de sa pénitente, sans assurer qu’il prétendit encore à sa personne.6° La donation qu’il se fit faire en 1077 par la comtesse Mathilde est plus que suspecte ; et une preuve qu’il ne faut pas s’y fier, c’est que non-senlement on ne montra jamais cet acte, mais que dans un second acte on dit que le premier avait été perdu. On prétendit que la donation avait été faite dans la forteresse de Canosse ; et dans le second acte on dit qu’elle avait été faite dans Rome[3] . Cela pourrait bien confirmer l’opinion de quelques antiquaires un peu trop scrupuleux, qui prétendent que de mille chartes de ces temps-là (et ces temps sont bien longs), il y en a plus de neuf cents d’évidemment fausses.II y eut deux sortes d’usurpateurs dans notre Europe, et surtout en Italie, les brigands et les faussaires.7° Bayle, en accordant à Grégoire le titre de grand homme, avoue pourtant que ce brouillon décrédita fort son héroïsme par ses prophéties. Il eut l’audace de créer un empereur ; et en cela il fit bien, puisque l’empereur Henri IV avait créé un pape. Henri le déposait, et il déposait Henri : jusque-là il n’y a rien àdire, tout est égal de part et d’autre. Mais Grégoire s’avisa de faire le prophète ; il prédit la mort de Henri IV pour l’année 1080 ; mais Henri IV fut vainqueur, et le prétendu empereur Rodolphe fut défait et tué en Thuringe par le fameux Godefroi de Bouillon, plus véritablement grand homme qu’eux tous.Cela prouve, à mon avis, que Grégoire était encore plus enthousiaste qu’habile.Je signe de tout mon cœur ce que dit Bayle : « Quand on s’engage à prédire l’avenir, on fait provision, sur toute chose, d’un front d’airain et d’un magasin inépuisable d’équivoques. » Mais vos ennemis se moquent de vos équivoques ; leur front est d’airain comme le vôtre, et ils vous traitent de fripon insolent et maladroit.8° Notre grand homme finit par voir prendre la ville de Rome d’assaut en 1083 ; il fut assiégé dans le château nommé depuis Saint-Ange, par ce même empereur Henri IV qu’il avait osé déposséder. Il mourut dans la misère et dans le mépris à Salerne, sous la protection du Normand Robert Guiscard.J’en demande pardon à Rome moderne ; mais quand je lis l’histoire des Scipion, des Caton, des Pompée, et des César, j’ai de la peine à mettre dans leur rang un moine factieux, devenu pape sous le nom de Grégoire VII.On a donné depuis un plus beau titre à notre Grégoire ; on l’a fait saint, du moins à Rome, Ce fut le fameux cardinal Coscia qui fit cette canonisation sous le pape Benoît XIII. On imprima même un office de saint Grégoire VII, dans lequel on dit que « ce saint délivra les fidèles de la fidélité qu’ils avaient jurée à leur empereur ».Plusieurs parlements du royaume voulurent faire brûler cette légende par les exécuteurs de leurs hautes justices ; mais le nonce Bentivoglio, qui avait pour maîtresse une actrice de l’Opéra, qu’on appelait la Constitution, et qui avait de cette actrice une fille qu’on appelait la Légende, homme d’ailleurs fort aimable et de la meilleure compagnie, obtint du ministère qu’on se contenterait de condamner la légende de Grégoire, de la supprimer, et d’en rire[4].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771. (B.)
- ↑ Voyez Bayle, à l’article Grégoire.
- ↑ Voyez l’article Donations. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez tome XI, page 396, la note des éditeurs de Kehl sur la canonisation de Grégoire VII.VoltaireÉd. Garnier - Tome 19
◄ Grégoire VII Guerre Gueux, mendiant ► GUERRE[1].Tous les animaux sont perpétuellement en guerre ; chaque espèce est née pour en dévorer une autre. Il n’y a pas jusqu’aux moutons et aux colombes qui n’avalent une quantité prodigieuse d’animaux imperceptibles. Les mâles de la même espèce se font la guerre pour des femelles, comme Ménélas et Paris. L’air, la terre et les eaux, sont des champs de destruction.Il semble que Dieu ayant donné la raison aux hommes, cette raison doive les avertir de ne pas s’avilir à imiter les animaux, sourtout quand la nature ne leur a donné ni armes pour tuer leurs semblables, ni instinct qui les porte à sucer leur sang.Cependant la guerre meurtrière est tellement le partage affreux de l’homme qu’excepté deux ou trois nations il n’en est point que leurs anciennes histoires ne représentent armées les unes contre les autres. Vers le Canada homme etguerrier sont synonymes, et nous avons vu que dans notre hémisphère voleuret soldat étaient même chose[2]. Manichéens, voilà votre excuse.Le plus déterminé des flatteurs conviendra sans peine que la guerre traîne toujours à sa suite la peste et la famine, pour peu qu’il ait vu[3] les hôpitaux des armées d’Allemagne, et qu’il ait passé dans quelques villages où il se sera fait quelque grand exploit de guerre.C’est sans doute un très-bel art que celui qui désole les campagnes, détruit les habitations, et fait périr, année commune, quarante mille hommes sur cent mille. Cette invention fut d’abord cultivée par des nations assemblées pour leur bien commun ; par exemple, la diète des Grecs déclara à la diète de la Phrygie et des peuples voisins qu’elle allait partir sur un millier de barques de pêcheurs pour aller les exterminer si elle pouvait.Le peuple romain assemblé jugeait qu’il était de son intérêt d’aller se battre avant moisson contre le peuple de Veïes, ou contre les Volsques. Et quelques années après, tous les Romains, étant en colère contre tous les Carthaginois, se battirent longtemps sur mer et sur terre. Il n’en est pas de même aujourd’hui.Un généalogiste prouve à un prince qu’il descend en droite ligne d’un comte dont les parents avaient fait un pacte de famille, il y a trois ou quatre cents ans, avec une maison dont la mémoire même ne subsiste plus. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont le dernier possesseur est mort d’apoplexie : le prince et son conseil voient son droit évident. Cette province, qui est à quelques centaines de lieues de lui, a beau protester qu’elle ne le connaît pas, qu’elle n’a nulle envie d’être gouvernée par lui ; que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement : ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince, dont le droit est incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre d’hommes qui n’ont rien à perdre ; il les habille d’un gros drap bleu à cent dix sous l’aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les fait tourner à droite et à gauche, et marche à la gloire.Les autres princes qui entendent parler de cette équipée y prennent part, chacun selon son pouvoir, et couvrent une petite étendue de pays de plus de meurtriers mercenaires que Gengis-kan, Tamerlan, Bajazet, n’en traînèrent à leur suite.Des peuples assez éloignés entendent dire qu’on va se battre, et qu’il y a cinq ou six sous par jour à gagner pour eux s’ils veulent être de la partie : ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs, et vont vendre leurs services à quiconque veut les employer.Ces multitudes s’acharnent les unes contre les autres, non-seulement sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s’agit.On voit à la fois[4] cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq, se détestant toutes également les unes les autres, s’unissant et s’attaquant tour à tour ; toutes d’accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible.Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d’aller exterminer son prochain. Si un chef n’a eu que le bonheur de faire égorger deux ou trois mille hommes, il n’en remercie point Dieu ; mais lorsqu’il y en a eu environ dix mille d’exterminés par le feu et par le fer, et que, pour comble de grâce, quelque ville a été détruite de fond en comble, alors on chante à quatre parties une chanson assez longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu, et de plus toute farcie de barbarismes. La même chanson sert pour les mariages et pour les naissances, ainsi que pour les meurtres : ce qui n’est pas pardonnable, surtout dans la nation la plus renommée pour les chansons nouvelles.[5]La religion naturelle a mille fois empêché des citoyens de commettre des crimes. Une âme bien née n’en a pas la volonté ; une âme tendre s’en effraye ; elle se représente un Dieu juste et vengeur. Mais la religion artificielle encourage à toutes les cruautés qu’on exerce de compagnie, conjurations, séditions, brigandages, embuscades, surprises de villes, pillages, meurtres. Chacun marche gaiement au crime sous la bannière de son saint.On paye partout un certain nombre de harangueurs pour célébrer ces journées meurtrières ; les uns sont vêtus d’un long justaucorps noir, chargé d’un manteau écourté ; les autres ont une chemise par-dessus une robe ; quelques-uns portent deux pendants d’étoffe bigarrée par-dessus leur chemise. Tous parlent longtemps ; ils citent ce qui s’est fait jadis en Palestine, à propos d’un combat en Vétéravie.Le reste de l’année, ces gens-là déclament contre les vices. Ils prouvent en trois points et par antithèses que les dames qui étendent légèrement un peu de carmin sur leurs joues fraîches seront l’objet éternel des vengeances éternelles de l’Éternel ; que Polyeucte et Athalie sont les ouvrages du démon ; qu’un homme qui fait servir sur sa table pour deux cents écus de marée un jour de carême fait immanquablement son salut, et qu’un pauvre homme qui mange pour deux sous et demi de mouton va pour jamais à tous les diables.De cinq ou six mille déclamations de cette espèce, il y en a trois ou quatre, tout au plus, composées par un Gaulois nommé Massillon, qu’un honnête homme peut lire sans dégoût ; mais dans tous ces discours, à peine en trouverez-vous deux où l’orateur ose dire quelques mots contre ce fléau et ce crime de la guerre, qui contient tous les fléaux et tous les crimes. Les malheureux harangueurs parlent sans cesse contre l’amour, qui est la seule consolation du genre humain, et la seule manière de le réparer ; ils ne disent rien des efforts abominables que nous faisons pour le détruire.Vous avez fait un bien mauvais sermon sur l’impureté, ô Bourdaloue ! mais aucun sur ces meurtres variés en tant de façons, sur ces rapines, sur ces brigandages, sur cette rage universelle qui désole le monde. Tous les vices réunis de tous les âges et de tous les lieux n’égaleront jamais les maux que produit une seule campagne.Misérables médecins des âmes, vous criez pendant cinq quarts d’heure sur quelques piqûres d’épingle, et vous ne dites rien sur la maladie qui nous déchire en mille morceaux ! Philosophes moralistes, brûlez tous vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus alfreux dans la nature entière.Que deviennent et que m’importent l’humanité, la bienfaisance, la modestie, la tempérance, la douceur, la sagesse, la piété, tandis qu’une demi-livre de plomb tirée de six cents pas me fracasse le corps, et que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu de cinq ou six mille mourants, tandis que mes yeux, qui s’ouvrent pour la dernière fois, voient la ville où je suis né détruite par le fer et par la flamme, et que les derniers sons qu’entendent mes oreilles sont les cris des femmes et des enfants expirants sous des ruines, le tout pour les prétendus intérêts d’un homme que nous ne connaissons pas ?Ce qu’il y a de pis, c’est que la guerre est un fléau inévitable. Si l’on y prend garde, tous les hommes ont adoré le dieu Mars ; Sabaoth chez les Juifs signifie le Dieu des armes ; mais Minerve chez Homère appelle Mars un dieu furieux, insensé, infernal[6].Le célèbre Montesquieu, qui passait pour humain, a pourtant dit qu’il est juste de porter le fer et la flamme chez ses voisins, dans la crainte qu’ils ne fassent trop bien leurs affaires. Si c’est là l’esprit des lois, c’est celui des lois de Borgia et de Machiavel. Si malheureusement il a dit vrai, il faut écrire contre cette vérité, quoiqu’elle soit prouvée par les faits.Voici ce que dit Montesquieu[7] :« Entre les sociétés le droit de la défense naturelle entraîne quelquefois la nécessité d’attaquer, lorsqu’un peuple voit qu’une plus longue paix en mettrait un autre en état de le détruire, et que l’attaque est dans ce moment le seul moyen d’empêcher cette destruction. »Comment l’attaque en pleine paix peut-elle être le seul moyen d’empêcher cette destruction ? Il faut donc que vous soyez sûr que ce voisin vous détruira s’il devient puissant. Pour en être sûr, il faut qu’il ait fait déjà les préparatifs de votre perte. En ce cas, c’est lui qui commence la guerre, ce n’est pas vous ; votre supposition est fausse et contradictoire.S’il y eut jamais une guerre évidemment injuste, c’est celle que vous proposez ; c’est d’aller tuer votre prochain, de peur que votre prochain (qui ne vous attaque pas) ne soit en état de vous attaquer : c’est-à-dire qu’il faut que vous hasardiez de ruiner votre pays dans l’espérance de ruiner sans raison celui d’un autre ; cela n’est assurément ni honnête ni utile, car on n’est jamais sûr du succès, vous le savez bien.Si votre voisin devient trop puissant pendant la paix, qui vous empêche de vous rendre puissant comme lui ? S’il a fait des alliances, faites-en de votre côté. Si, ayant moins de religieux, il en a plus de manufacturiers et de soldats, imitez-le dans cette sage économie. S’il exerce mieux ses matelots, exercez les vôtres ; tout cela est très-juste. Mais d’exposer votre peuple à la plus horrible misère, dans l’idée si souvent chimérique d’accabler votre cher frère le sérénissime prince limitrophe ! ce n’était pas à un président honoraire d’une compagnie pacifique à vous donner un tel conseil.
- ↑ Dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, l’article commençait ainsi :« La famine, la peste et la guerre, sont les trois ingrédients les plus fameux de ce bas monde. On peut ranger dans la classe de la famine toutes les mauvaises nourritures où la disette nous oblige d’avoir recours pour abréger notre vie dans l’espérance de la soutenir.« On comprend dans la peste toutes les maladies contagieuses qui sont au nombre de deux ou trois mille. Ces deux présents nous viennent de la Providence. Mais la guerre, qui réunit tous ces dons, nous vient de l’imagination de trois ou quatre cents personnes répandues sur la surface de ce globe sous le nom de princes ou de ministres ; et c’est peut-être pour cette raison que dans plusieurs dédicaces on les appelle les images vivantes de la Divinité.« Le plus déterminé des flatteurs, etc. »La version actuelle date de 1771, Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie. C’est à l’occasion du texte de 1764 que Larcher appela Voltaire bête féroce dont on a tout à craindre. Voyez l’Avertissement de Beuchot, tome XI.
- ↑ Voyez page 293.
- ↑ Voyez (dans les Romans) le cinquième alinéa du premier paragraphe de le Monde comme il va.
- ↑ 1764, Il se trouve à la fois, etc. (B.)
- ↑ Cet alinéa n’existait pas en 1764 ; ni même en 1771, dans les Questions sur l’Encylopédie, sixième partie. Dans les Questions, immédiatement après l’alinéa qui finit par Chansons nouvelles, venait l’alinéa qui commence par : Que deviennent, etc.C’est dans l’édition de Kehl que furent ajoutés les six alinéas. (B.)
- ↑ Fin de l’article en 1764 ; le reste est de 1771, sixième partie des Questions sur l’Encyclopédie. (B.)
- ↑ Esprit des lois, livre X, chapitre ii. (Note de Voltaire.)
Éd. Garnier - Tome 19◄ Guerre Gueux, mendiant Habile, habileté ► GUEUX, MENDIANT[1].Tout pays où la gueuserie, la mendicité est une profession, est mal gouverné. La gueuserie, ai-je dit autrefois, est une vermine qui s’attache à l’opulence ; oui, mais il faut la secouer. Il faut que l’opulence fasse travailler la pauvreté ; que les hôpitaux soient pour les maladies et la vieillesse, les ateliers pour la jeunesse saine et vigoureuse.Voici un extrait d’un sermon qu’un prédicateur fit, il y a dix ans, pour la paroisse Saint-Leu et Saint-Gilles, qui est la paroisse des gueux et des convulsionnaires :« Pauperes evangelizantur (saint Matth., chap. xi, 5), les pauvres sont évangélisés. »Que veut dire évangile, gueux, mes chers frères ? il signifie bonne nouvelle. C’est donc une bonne nouvelle que je viens vous apprendre ; et quelle est-elle ? C’est que si vous êtes des fainéants, vous mourrez sur un fumier. Sachez qu’il y eut autrefois des rois fainéants, du moins on le dit ; et ils finirent par n’avoir pas un asile. Si vous travaillez, vous serez aussi heureux que les autres hommes.Messieurs les prédicateurs de Saint-Eustache et de Saint-Roch peuvent prêcher aux riches de fort beaux sermons en style fleuri, qui procurent aux auditeurs une digestion aisée dans un doux assoupissement, et mille écus à l’orateur ; mais je parle à des gens que la faim éveille. Travaillez pour manger, vous dis-je, car l’Écriture a dit : Qui ne travaille pas ne mérite pas de manger. Notre confrère Job, qui fut quelque temps dans votre état, dit que l’homme est né pour le travail comme l’oiseau pour voler. Voyez cette ville immense, tout le monde est occupé : les juges se lèvent à quatre heures du matin pour vous rendre justice et pour vous envoyer aux galères, si votre fainéantise vous porte à voler maladroitement.Le roi travaille ; il assiste tous les jours à ses conseils ; il a fait des campagnes. Vous me direz qu’il n’en est pas plus riche : d’accord, mais ce n’est pas sa faute. Les financiers savent mieux que vous et moi qu’il n’entre pas dans ses coffres la moitié de son revenu ; il a été obligé de vendre sa vaisselle pour nous défendre contre nos ennemis : nous devons l’aider à notre tour. L’Ami des hommes ne lui accorde que soixante et quinze millions par an ; un autre ami lui en donne tout d’un coup sept cent quarante. Mais de tous ces amis de Job, il n’y en a pas un qui lui avance un écu. Il faut qu’on invente mille moyens ingénieux pour prendre dans nos poches cet écu qui n’arrive dans la sienne que diminué de moitié.Travaillez donc, mes chers frères ; agissez pour vous, car je vous avertis que si vous n’avez pas soin de vous-mêmes, personne n’en aura soin ; on vous traitera comme dans plusieurs graves remontrances on a traité le roi. On vous dira : Dieu vous assiste.Nous irons dans nos provinces, répondez-vous ; nous serons nourris par les seigneurs des terres, par les fermiers, par les curés. Ne vous attendez pas, mes frères, à manger à leur table ; ils ont, pour la plupart, assez de peine à se nourrir eux-mêmes, malgré la Méthode de s’enrichir promptement par l’agriculture, et cent ouvrages de cette espèce qu’on imprime tous les jours à Paris pour l’usage de la campagne, que les auteurs n’ont jamais cultivée.Je vois parmi vous des jeunes gens qui ont quelque esprit : ils disent qu’ils feront des vers, qu’ils composeront des brochures, comme Chiniac, Nonotte, Patouillet ; qu’ils travailleront pour les Nouvelles ecclésiastiques ; qu’ils feront des feuilles pour Fréron, des oraisons funèbres pour des évoques, des chansons pour l’Opéra-Comique. C’est du moins une occupation ; on ne vole pas sur le grand chemin quand on fait l’Année littéraire, on ne vole que ses créanciers. Mais faites mieux, mes chers frères en Jésus-Christ, mes chers gueux, qui risquez les galères en passant votre vie à mendier : entrez dans l’un des quatre ordres mendiants, vous serez riches et honorés.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1711. (B.)
- ↑ Dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, l’article commençait ainsi :




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