Éd. Garnier - Tome 18
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CERTAIN, CERTITUDE [1].
Je suis certain ; j’ai des amis ; ma fortune est sûre ; mes parents ne m’abandonneront jamais ; on me rendra justice ; mon ouvrage est bon, il sera bien reçu ; on me doit, on me payera ; mon amant sera fidèle, il l’a juré ; le ministre m’avancera, il l’a promis en passant : toutes paroles qu’un homme qui a un peu vécu raye de son dictionnaire.
Quand les juges condamnèrent Langlade, Lebrun, Calas, Sirven, Martin, Montbailli, et tant d’autres, reconnus depuis pour innocents, ils étaient certains, ou ils devaient l’être, que tous ces infortunés étaient coupables ; cependant ils se trompèrent.
Il y a deux manières de se tromper, de mal juger, de s’aveugler : celle d’errer en homme d’esprit, et celle de décider comme un sot.
Les juges se trompèrent en gens d’esprit dans l’affaire de Langlade, ils s’aveuglèrent sur des apparences qui pouvaient éblouir ; ils n’examinèrent point assez les apparences contraires ; ils se servirent de leur esprit pour se croire certains que Langlade avait commis un vol qu’il n’avait certainement pas commis ; et sur cette pauvre certitude incertaine de l’esprit humain, un gentilhomme fut appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, de là replongé sans secours dans un cachot, et condamné aux galères, où il mourut ; sa femme renfermée dans un autre cachot avec sa fille âgée de sept ans, laquelle depuis épousa un conseiller au même parlement qui avait condamné le père aux galères, et la mère au bannissement.
Il est clair que les juges n’auraient pas prononcé cet arrêt s’ils n’avaient étécertains. Cependant, dès le temps même de cet arrêt, plusieurs personnes savaient que le vol avait été commis par un prêtre nommé Gagnat, associé avec un voleur de grand chemin ; et l’innocence de Langlade ne fut reconnue qu’après sa mort.
Ils étaient de même certains, lorsque, par une sentence en première instance, ils condamnèrent à la roue l’innocent Lebrun qui, par arrêt rendu sur son appel, fut brisé dans les tortures, et en mourut.
L’exemple des Calas[2] et des Sirven[3] est assez connu ; celui de Martin[4]l’est moins. C’était un bon agriculteur d’auprès de Bar en Lorraine. Un scélérat lui dérobe son habit, et va, sous cet habit, assassiner sur le grand chemin un voyageur qu’il savait chargé d’or, et dont il avait épié la marche. Martin est accusé ; son habit dépose contre lui ; les juges regardent cet indice comme une certitude. Ni la conduite passée du prisonnier, ni une nombreuse famille qu’il élevait dans la vertu, ni le peu de monnaie trouvé chez lui, probabilité extrême qu’il n’avait point volé le mort ; rien ne peut le sauver. Le juge subalterne se fait un mérite de sa rigueur. Il condamne l’innocent à être roué ; et, par une fatalité malheureuse, la sentence est confirmée à la Tournelle. Le vieillard Martin est rompu vif en attestant Dieu de son innocence jusqu’au dernier soupir. Sa famille se disperse ; son petit bien est confisqué. À peine ses membres rompus sont-ils exposés sur le grand chemin, que l’assassin qui avait commis le meurtre et le vol est mis en prison pour un autre crime ; il avoue, sur la roue à laquelle il est condamné à son tour, que c’est lui seul qui est coupable du crime pour lequel Martin a souffert la torture et la mort.
[5] Montbailli, qui dormait avec sa femme, est accusé d’avoir, de concert avec elle, tué sa mère, morte évidemment d’apoplexie : le conseil d’Arras condamne Montbailli à expirer sur la roue, et sa femme à être brûlée. Leur innocence est reconnue, mais après que Montbailli a été roué.
Écartons ici la foule de ces aventures funestes qui font gémir sur la condition humaine ; mais gémissons du moins sur la certitude prétendue que les juges croient avoir quand ils rendent de pareilles sentences.
Il n’y a nulle certitude, dès qu’il est physiquement ou moralement possible que la chose soit autrement. Quoi ! il faut une démonstration pour oser assurer que la surface d’une sphère est égale à quatre fois l’aire de son grand cercle, et il n’en faudra pas pour arracher la vie à un citoyen par un supplice affreux !
Si tel est le malheur de l’humanité qu’on soit obligé de se contenter d’extrêmes probabilités, il faut du moins consulter l’âge, le rang, la conduite de l’accusé, l’intérêt qu’il peut avoir eu à commettre le crime, l’intérêt de ses ennemis à le perdre ; il faut que chaque juge se dise : La postérité, l’Europe entière ne condamnera-t-elle pas ma sentence ? dormirai-je tranquille, les mains teintes du sang innocent ?
Passons de cet horrible tableau à d’autres exemples d’une certitude qui conduit droit à l’erreur.
« Pourquoi te charges-tu de chaînes, fanatique et malheureux santon ? pourquoi as-tu mis à ta vilaine verge un gros anneau de fer ? — C’est que je suis certain d’être placé un jour dans le premier des paradis, à côté du grand prophète. — Hélas ! mon ami, viens avec moi dans ton voisinage au mont Athos, et tu verras trois mille gueux qui sont certains que tu iras dans le gouffre qui est sous le pont aigu, et qu’ils iront tous dans le premier paradis. »
« Arrête, misérable veuve malabare ! ne crois point ce fou qui te persuade que tu seras réunie à ton mari dans les délices d’un autre monde si tu te brûles sur son bûcher. — Non, je me brûlerai ; je suis certaine de vivre dans les délices avec mon époux ; mon brame me l’a dit. »
Prenons des certitudes moins affreuses, et qui aient un peu plus de vraisemblance.
« [6] Quel âge a votre ami Christophe ? — Vingt-huit ans ; j’ai vu son contrat de mariage, son extrait baptistaire, je le connais dès son enfance ; il a vingt-huit ans, j’en ai la certitude, j’en suis certain. »
À peine ai-je entendu la réponse de cet homme si sûr de ce qu’il dit, et de vingt autres qui confirment la même chose, que j’apprends qu’on a antidaté par des raisons secrètes, et par un manège singulier, l’extrait baptistaire de Christophe. Ceux à qui j’avais parlé n’en savent encore rien ; cependant ils ont toujours la certitude de ce qui n’est pas.
Si vous aviez demandé à la terre entière avant le temps de Copernic : « Le soleil est-il levé ? s’est-il couché aujourd’hui ? » tous les hommes vous auraient répondu : « Nous en avons une certitude entière. » Ils étaient certains, et ils étaient dans l’erreur.
Les sortiléges, les divinations, les obsessions, ont été longtemps la chose du monde la plus certaine aux yeux de tous les peuples. Quelle foule innombrable de gens qui ont vu toutes ces belles choses, qui ont été certains ! Aujourd’hui cette certitude est un peu tombée.
Un jeune homme qui commence à étudier la géométrie vient me trouver ; il n’en est encore qu’à la définition des triangles. « N’êtes-vous pas certain, lui dis-je, que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits ? » Il me répond que non-seulement il n’en est point certain, mais qu’il n’a pas même d’idée nette de cette proposition : je la lui démontre ; il en devient alors très-certain, et il le sera pour toute sa vie.
Voilà une certitude bien différente des autres : elles n’étaient que des probabilités, et ces probabilités examinées sont devenues des erreurs ; mais la certitude mathématique est immuable et éternelle.
J’existe, je pense, je sens de la douleur ; tout cela est-il aussi certain qu’une vérité géométrique ? Oui, tout douteur que je suis, je l’avoue. Pourquoi ? C’est que ces vérités sont prouvées par le même principe qu’une chose ne peut être et n’être pas en même temps. Je ne peux en même temps exister et n’exister pas, sentir et ne sentir pas. Un triangle ne peut en même temps avoir cent quatre-vingts degrés, qui sont la somme de deux angles droits, et ne les avoir pas.
La certitude physique de mon existence, de mon sentiment, et la certitude mathématique, sont donc de même valeur, quoiqu’elles soient d’un genre différent.
Il n’en est pas de même de la certitude fondée sur les apparences, ou sur les rapports unanimes que nous font les hommes.
Mais quoi ! me dites-vous, n’êtes-vous pas certain que Pékin existe ? n’avez-vous pas chez vous des étoffes de Pékin ? des gens de différents pays, de différentes opinions, et qui ont écrit violemment les uns contre les autres, en prêchant tous la vérité à Pékin, ne vous ont-ils pas assuré de l’existence de cette ville ? Je réponds qu’il m’est extrêmement probable qu’il y avait alors une ville de Pékin ; mais je ne voudrais point parier ma vie que cette ville existe ; et je parierai quand on voudra ma vie que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits.
On a imprimé dans le Dictionnaire encyclopédique une chose fort plaisante ; on y soutient qu’un homme devrait être aussi sûr, aussi certain que le maréchal de Saxe est ressuscité, si tout Paris le lui disait, qu’il est sûr que le maréchal de Saxe a gagné la bataille de Fontenoy, quand tout Paris le lui dit. Voyez, je vous prie, combien ce raisonnement est admirable : Je crois tout Paris quand il me dit une chose moralement possible ; donc je dois croire tout Paris quand il me dit une chose moralement et physiquement impossible.
Apparemment que l’auteur de cet article voulait rire, et que l’autre auteur qui s’extasie à la fin de cet article, et écrit contre lui-même, voulait rire aussi[7].
Pour nous, qui n’avons entrepris ce petit Dictionnaire que pour faire des questions, nous sommes bien loin d’avoir de la certitude [8].
- ↑ Le commencement de cet article est de 1770, Questions sur l’Encyclopédie,troisième partie. La fin est de 1764. (B.)
- ↑ Sur les Calas, voyez les Mélanges, années 1762-1763, etc.
- ↑ Sur Sirven, voyez les Mélanges, année 1766.
- ↑ Il est question de Martin dans l’Essai sur les Probabilités en fait de justice (voyez les Mélanges, année 1772), et dans la lettre à d’Alembert, du 4 septembre 1769 ; on peut aussi voir celles à Élie de Beaumont, du 17 auguste, et à d’Argental, du 30 auguste 1769. On voit par cette dernière et par celle à d’Alembert que le fait eut lieu en 1767, et non en 1768, comme Voltaire le dit dans l’Essai sur les Probabilités.
- ↑ Cet alinéa fut ajouté en 1774. Voyez sur Montbailli la Méprise d’Arras, dans les Mélanges, année 1771, etc. (B.)
- ↑ Commencement de l’article dans le Dictionnaire philosophique, en 1764. (B.)
- ↑ Voyez l’article Certitude du Dictionnaire encyclopédique. (Note de Voltaire.)
- ↑ C’est au mot Certitude, dans l’Encyclopédie, que se trouve la phrase sur le maréchal de Saxe. Le dernier alinéa de cet article n’était pas dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique. Il fut ajouté en 1770 dans les Questions sur l’Encyclopédie. Voyez ci-après l’article Histoire, troisième section. (B.)
- Éd. Garnier - Tome 18CÉSAR [1].On n’envisage point ici dans César le mari de tant de femmes et la femme de tant d’hommes ; le vainqueur de Pompée et des Scipions ; l’écrivain satirique qui tourne Caton en ridicule ; le voleur du trésor public qui se servit de l’argent des Romains pour asservir les Romains ; le triomphateur clément qui pardonnait aux vaincus ; le savant qui réforma le calendrier ; le tyran et le père de sa patrie, assassiné par ses amis et par son bâtard. Ce n’est qu’en qualité de descendant des pauvres barbares subjugués par lui que je considère cet homme unique.Vous ne passez point par une seule ville de France, ou d’Espagne, ou des bords du Rhin, ou du rivage d’Angleterre vers Calais, que vous ne trouviez de bonnes gens qui se vantent d’avoir eu César chez eux. Des bourgeois de Douvres sont persuadés que César a bâti leur château ; et des bourgeois de Paris croient que le grand Châtelet est un de ses beaux ouvrages. Plus d’un seigneur de paroisse en France montre une vieille tour qui lui sert de colombier, et dit que c’est César qui a pourvu au logement de ses pigeons. Chaque province dispute à sa voisine l’honneur d’être la première en date à qui César donna les étrivières : c’est par ce chemin, non, c’est par cet autre qu’il passa pour venir nous égorger, et pour caresser nos femmes et nos filles, pour nous imposer des lois par interprètes, et pour nous prendre le très-peu d’argent que nous avions.Les Indiens sont plus sages : nous avons vu[2] qu’ils savent confusément qu’un grand brigand, nommé Alexandre, passa chez eux après d’autres brigands, et ils n’en parlent presque jamais.Un antiquaire italien, en passant il y a quelques années par Vannes en Bretagne, fut tout émerveillé d’entendre les savants de Vannes s’enorgueillir du séjour de César dans leur ville. « Vous avez sans doute, leur dit-il, quelques monuments de ce grand homme ?— Oui, répondit le plus notable ; nous vous montrerons l’endroit où ce héros fit pendre tout le sénat de notre province au nombre de six cents. Des ignorants, qui trouvèrent dans le chenal de Kerantrait une centaine de poutres, en 1755, avancèrent dans les journaux que c’étaient des restes d’un pont de César ; mais je leur ai prouvé, dans ma dissertation de 1756, que c’étaient les potences où ce héros avait fait attacher notre parlement. Où sont les villes en Gaule qui puissent en dire autant ? Nous avons le témoignage du grand César lui-même : il dit, dans ses Commentaires, que nous sommes inconstants, et quenous préférons la liberté à la servitude. Il nous accuse[3] d’avoir été assez insolents pour prendre des otages des Romains à qui nous en avions donné, et de n’avoir pas voulu les rendre, à moins qu’on ne nous remît les nôtres. Il nous apprit à vivre.— Il fit fort bien, répliqua le virtuose ; son droit était incontestable. On le lui disputait pourtant : car lorsqu’il eut vaincu les Suisses émigrants, au nombre de trois cent soixante et huit mille, et qu’il n’en resta plus que cent dix mille, vous savez qu’il eut une conférence en Alsace avec Arioviste, roi germain ou allemand, et que cet Arioviste lui dit : « Je viens piller les Gaules, et je ne souffrirai pas qu’un autre que moi les pille. » Après quoi ces bons Germains, qui étaient venus pour dévaster le pays, mirent entre les mains de leurs sorcières deux chevaliers romains, ambassadeurs de César ; et ces sorcières allaient les brûler et les sacrifier à leurs dieux, lorsque César vint les délivrer par une victoire. Avouons que le droit était égal des deux côtés ; et Tacite a bien raison de donner tant d’éloges aux mœurs des anciens Allemands. »Cette conversation fit naître une dispute assez vive entre les savants de Vannes et l’antiquaire. Plusieurs Bretons ne concevaient pas quelle était la vertu des Romains d’avoir trompé toutes les nations des Gaules l’une après l’autre, de s’être servis d’elles tour à tour pour leur propre ruine, d’en avoir massacré un quart, et d’avoir réduit les trois autres quarts en servitude.« Ah ! rien n’est plus beau, répliqua l’antiquaire ; j’ai dans ma poche une médaille à fleur de coin, qui représente le triomphe de César au Capitole : c’est une des mieux conservées. » Il montra sa médaille. Un Breton un peu brusque la prit et la jeta dans la rivière. « Que ne puis-je, dit-il, y noyer tous ceux qui se servent de leur puissance et de leur adresse pour opprimer les autres hommes ! Rome autrefois nous trompa, nous désunit, nous massacra, nous enchaîna. Et Rome aujourd’hui dispose encore de plusieurs de nos bénéfices. Est-il possible que nous ayons été si longtemps et en tant de façons pays d’obédience ? »Je n’ajouterai qu’un mot à la conversation de l’antiquaire italien et du Breton, c’est que Perrot d’Ablancourt, le traducteur des Commentaires de César, dans son Épître dédicatoire au grand Condé, lui dit ces propres mots : « Ne vous semble-t-il pas, monseigneur, que vous lisiez la vie d’un philosophe chrétien ! » Quel philosophe chrétien que César ! je m’étonne qu’on n’en ait pas fait un saint. Les faiseurs d’épîtres dédicatoires disent de belles choses, et fort à propos !
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Article Alexandre, page 109 du volume précédent.
- ↑ De Bello gallico, lib. III. (Note de Voltaire.)
- Éd. Garnier - Tome 18
◄ César Chaîne des êtres créés Chaîne ou génération
des événements ►CHAÎNE DES ÊTRES CRÉÉS.[1] Cette gradation d’êtres qui s’élèvent depuis le plus léger atome jusqu’à l’Être suprême, cette échelle de l’infini frappe d’admiration. Mais quand on la regarde attentivement, ce grand fantôme s’évanouit, comme autrefois toutes les apparitions s’enfuyaient le matin au chant du coq.L’imagination se complaît d’abord à voir le passage imperceptible de la matière brute à la matière organisée, des plantes aux zoophytes, de ces zoophytes aux animaux, de ceux-ci à l’homme, de l’homme aux génies, de ces génies revêtus d’un petit corps aérien à des substances immatérielles ; et enfin mille ordres différents de ces substances, qui de beautés en perfections s’élèvent jusqu’à Dieu même. Cette hiérarchie plaît beaucoup aux bonnes gens, qui croient voir le pape et ses cardinaux suivis des archevêques, des évêques ; après quoi viennent les curés, les vicaires, les simples prêtres, les diacres, les sous-diacres ; puis paraissent les moines, et la marche est fermée par les capucins.Mais il y a peut-être un peu plus de distance entre Dieu et ses plus parfaites créatures qu’entre le saint-père et le doyen du sacré collége : ce doyen peut devenir pape ; mais le plus parfait des génies créés par l’Être suprême peut-il devenir Dieu ? n’y a-t-il pas l’infini entre Dieu et lui ?Cette chaîne, cette gradation prétendue n’existe pas plus dans les végétaux et dans les animaux ; la preuve en est qu’il y a des espèces de plantes et d’animaux qui sont détruites. Nous n’avons plus de murex. Il était défendu aux Juifs de manger du griffon et de l’ixion ; ces deux espèces ont probablement disparu de ce monde, quoi qu’en dise Bochart[2] : où donc est la chaîne ?Quand même nous n’aurions pas perdu quelques espèces, il est visible qu’on en peut détruire. Les lions, les rhinocéros commencent à devenir fort rares. Si le reste du monde avait imité les Anglais, il n’y aurait plus de loups sur la terre.Il est probable qu’il y a eu des races d’hommes qu’on ne retrouve plus. Mais je veux qu’elles aient toutes subsisté, ainsi que les blancs, les nègres, les Cafres, à qui la nature a donné un tablier de leur peau, pendant du ventre à la moitié des cuisses, et les Samoyèdes dont les femmes ont un mamelon d’un bel ébène, etc.N’y a-t-il pas visiblement un vide entre le singe et l’homme ? N’est-il pas aisé d’imaginer un animal à deux pieds sans plumes, qui serait intelligent sans avoir ni l’usage de la parole, ni notre figure, que nous pourrions apprivoiser, qui répondrait à nos signes, et qui nous servirait ? et entre cette nouvelle espèce et celle de l’homme, n’en pourrait-on pas imaginer d’autres ?Par delà l’homme, vous logez dans le ciel, divin Platon, une file de substances célestes ; nous croyons, nous autres, à quelques-unes de ces substances, parce que la foi nous l’enseigne. Mais vous, quelle raison avez-vous d’y croire ? vous n’avez point parlé apparemment au génie de Socrate ; et le bonhomme Hérès, qui ressuscita exprès pour vous apprendre les secrets de l’autre monde, ne vous a rien appris de ces substances.La prétendue chaîne n’est pas moins interrompue dans l’univers sensible.Quelle gradation, je vous prie, entre vos planètes ! la Lune est quarante fois plus petite que notre globe. Quand vous avez voyagé de la Lune dans le vide, vous trouvez Vénus ; elle est environ aussi grosse que la terre. De là vous allez chez Mercure ; il tourne dans une ellipse qui est fort différente du cercle que parcourt Vénus ; il est vingt-sept fois plus petit que nous, le Soleil un million de fois plus gros, Mars cinq fois plus petit ; celui-là fait son tour en deux ans, Jupiter son voisin en douze, Saturne en trente ; et encore Saturne, le plus éloigné de tous, n’est pas si gros que Jupiter. Où est la gradation prétendue ?Et puis, comment voulez-vous que dans de grands espaces vides il y ait une chaîne qui lie tout ? S’il y en a une, c’est certainement celle que Newton a découverte ; c’est elle qui fait graviter tous les globes du monde planétaire les uns vers les autres dans ce vide immense.Platon tant admiré ! j’ai peur que vous ne nous ayez conté que des fables, et que vous n’ayez jamais parlé qu’en sophismes.Platon ! vous avez fait bien plus de mal que vous ne croyez. Comment cela ? me demandera-t-on : je ne le dirai pas.
- ↑ Dans la première édition du Dictionnaire philosophique, 1764, on lit : « La première fois que je lus Platon, et que je vis cette gradation d’êtres qui s’élèvent depuis le plus léger atome jusqu’à l’Être suprême, cette échelle me frappa d’admiration ; mais, l’ayant regardée attentivement, ce grand fantôme, etc. » La version actuelle parut dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Samuel Bochart est auteur de l’Hierozoïcon, sive Historia animalium S. Scripturœ,1690, in-4°, réimprimé par les soins de Rosenmuller, 1793-1796, 3 volumes in-4°. (B.)
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◄ Chaîne des
êtres créésChaîne ou génération
des événementsChangements arrivés
dans le globe ►CHAÎNE ou GÉNÉRATIONDES ÉVÉNEMENTS. [1]Le présent accouche, dit-on, de l’avenir. Les événements sont enchaînés les uns aux autres par une fatalité invincible ; c’est le destin qui, dans Homère, est supérieur à Jupiter même. Ce maître des dieux et des hommes déclare net qu’il ne peut empêcher Sarpédon son fils de mourir dans le temps marqué. Sarpédon était né dans le moment qu’il fallait qu’il naquît, et ne pouvait pas naître dans un autre ; il ne pouvait mourir ailleurs que devant Troie ; il ne pouvait être enterré ailleurs qu’en Lycie ; son corps devait dans le temps marqué produire des légumes qui devaient se changer dans la substance de quelques Lyciens ; ses héritiers devaient établir un nouvel ordre dans ses États ; ce nouvel ordre devait influer sur les royaumes voisins ; il en résultait un nouvel arrangement de guerre et de paix avec les voisins des voisins de la Lycie : ainsi de proche en proche la destinée de toute la terre a dépendu de la mort de Sarpédon, laquelle dépendait de l’enlèvement d’Hélène ; et cet enlèvement était nécessairement lié au mariage d’Hécube, qui, en remontant à d’autres événements, était lié à l’origine des choses.Si un seul de ces faits avait été arrangé différemment, il en aurait résulté un autre univers ; or, il n’était pas possible que l’univers actuel n’existât pas ; donc il n’était pas possible à Jupiter de sauver la vie à son fils, tout Jupiter qu’il était.Ce système de la nécessité et de la fatalité a été inventé de nos jours par Leibnitz, à ce qu’on dit, sous le nom de raison suffisante ; il est pourtant fort ancien : ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que souvent la plus petite cause produit les plus grands effets.Milord Bolingbroke avoue que les petites querelles de Mme Marlborough et de Mme Masham lui firent naître l’occasion de faire le traité particulier de la reine Anne avec Louis XIV ; ce traité amena la paix d’Utrecht ; cette paix d’Utrecht affermit Philippe V sur le trône d’Espagne. Philipe V prit Naples et la Sicile sur la maison d’Autriche ; le prince espagnol qui est aujourd’hui roi de Naples doit évidemment son royaume à milady Masham : et il ne l’aurait pas eu, il ne serait peut-être même pas né, si la duchesse de Marlborough avait été plus complaisante envers la reine d’Angleterre. Son existence à Naples dépendait d’une sottise de plus ou de moins à la cour de Londres[2].Examinez les situations de tous les peuples de l’univers ; elles sont ainsi établies sur une suite de faits qui paraissent ne tenir à rien, et qui tiennent à tout. Tout est rouage, poulie, corde, ressort, dans cette immense machine.Il en est de même dans l’ordre physique. Un vent qui souffle du fond de l’Afrique et des mers australes amène une partie de l’atmosphère africaine, qui retombe en pluie dans les vallées des Alpes : ces pluies fécondent nos terres ; notre vent du nord à son tour envoie nos vapeurs chez les Nègres : nous faisons du bien à la Guinée, et la Guinée nous en fait. La chaîne s’étend d’un bout de l’univers à l’autre.Mais il me semble qu’on abuse étrangement de la vérité de ce principe. On en conclut qu’il n’y a si petit atome dont le mouvement n’ait influé dans l’arrangement actuel du monde entier ; qu’il n’y a si petit accident, soit parmi les hommes, soit parmi les animaux, qui ne soit un chaînon essentiel de la grande chaîne du destin.Entendons-nous : tout effet a évidemment sa cause, à remonter de cause en cause dans l’abîme de l’éternité ; mais toute cause n’a pas son effet, à descendre jusqu’à la fin des siècles. Tous les événements sont produits les uns par les autres, je l’avoue ; si le passé est accouché du présent, le présent accouche du futur ; tout a des pères, mais tout n’a pas toujours des enfants. Il en est ici précisément comme d’un arbre généalogique : chaque maison remonte, comme on sait, à Adam ; mais dans la famille il y a bien des gens qui sont morts sans laisser de postérité.Il y a un arbre généalogique des événements de ce monde. Il est incontestable que les habitants des Gaules et de l’Espagne descendent de Gomer, et les Russes de Magog son frère cadet ; on trouve cette généalogie dans tant de gros livres ! Sur ce pied-là, on ne peut nier que le Grand Turc, qui descend aussi de Magog, ne lui ait l’obligation d’avoir été bien battu en 1769, par l’impératrice de Russie Catherine II. Cette aventure tient évidemment à d’autres grandes aventures. Mais que Magog ait craché à droite ou à gauche, auprès du mont Caucase, et qu’il ait fait deux ronds dans un puits ou trois, qu’il ait dormi sur le côté gauche ou sur le côté droit, je ne vois pas que cela ait influé beaucoup sur les affaires présentes.Il faut songer que tout n’est pas plein dans la nature, comme Newton l’a démontré, et que tout mouvement ne se communique pas de proche en proche, jusqu’à faire le tour du monde, comme il l’a démontré encore. Jetez dans l’eau un corps de pareille densité, vous calculez aisément qu’au bout de quelque temps le mouvement de ce corps, et celui qu’il a communiqué à l’eau, sont anéantis : le mouvement se perd et se répare ; donc le mouvement que put produire Magog en crachant dans un puits ne peut avoir influé sur ce qui se passe aujourd’hui en Moldavie et en Valachie ; donc les événements présents ne sont pas les enfants de tous les événements passés : ils ont leurs lignes directes ; mais mille petites lignes collatérales ne leur servent à rien. Encore une fois, tout être a son père, mais tout être n’a pas des enfants[3].
- ↑ Dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, cet article commençait ainsi : Il y a longtemps qu’on a prétendu que tous les événements sont enchaînés, etc. (B.)
- ↑ Peut-être est-ce la lecture de ce paragraphe qui donna à Scribe l’idée de sa comédie du Verre d’eau.
- ↑ Voyez l’article Destin. (Note de Voltaire.)
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◄ Chaîne ou génération
des événementsChangements arrivés
dans le globeChant, musique, mélopée, gesticulation, saltation ► CHANGEMENTS ARRIVÉS DANS LE GLOBE [1].Quand on a vu de ses yeux une montagne s’avancer dans une plaine, c’est-à-dire un immense rocher de cette montagne se détacher et couvrir des champs, un château tout entier enfoncé dans la terre, un fleuve englouti qui sort ensuite de son abîme, des marques indubitables qu’un vaste amas d’eau inondait autrefois un pays habité aujourd’hui, et cent vestiges d’autres révolutions, on est alors plus disposé à croire les grands changements qui ont altéré la face du monde, que ne l’est une dame de Paris qui sait seulement que la place où est bâtie sa maison était autrefois un champ labourable. Mais une dame de Naples, qui a vu sous terre les ruines d’Herculanum, est encore moins asservie au préjugé qui nous fait croire que tout a toujours été comme il est aujourd’hui.Y a-t-il eu un grand embrasement du temps d’un Phaéton ? rien n’est plus vraisemblable ; mais ce ne fut ni l’ambition de Phaéton ni la colère de Jupiter foudroyant qui causèrent cette catastrophe ; de même qu’en 1755 ce ne furent point les feux allumés si souvent dans Lisbonne par l’Inquisition qui ont attiré la vengeance divine, qui ont allumé les feux souterrains, et qui ont détruit la moitié de la ville : car Méquinez, Tétuan, et des hordes considérables d’Arabes, furent encore plus maltraités que Lisbonne ; et il n’y avait point d’Inquisition dans ces contrées.L’île de Saint-Domingue, toute bouleversée depuis peu, n’avait pas déplu au grand Être plus que l’île de Corse. Tout est soumis aux lois physiques éternelles.Le soufre, le bitume, le nitre, le fer, renfermés dans la terre, ont par leurs mélanges et par leurs explosions renversé mille cités, ouvert et fermé mille gouffres ; et nous sommes menacés tous les jours de ces accidents attachés à la manière dont ce monde est fabriqué, comme nous sommes menacés dans plusieurs contrées des loups et des tigres affamés pendant l’hiver.Si le feu, que Démocrite croyait le principe de tout, a bouleversé une partie de la terre, le premier principe de Thalès, l’eau, a causé d’aussi grands changements.La moitié de l’Amérique est encore inondée par les anciens débordements du Maragnon, de Rio de la Piata, du fleuve Saint-Laurent, du Mississipi, et de toutes les rivières perpétuellement augmentées par les neiges éternelles des montagnes les plus hautes de la terre, qui traversent ce continent d’un bout à l’autre. Ces déluges accumulés ont produit presque partout de vastes marais. Les terres voisines sont devenues inhabitables ; et la terre, que les mains des hommes auraient dû fertiliser, a produit des poisons.La même chose était arrivée à la Chine et à l’Égypte ; il fallut une multitude de siècles pour creuser des canaux et pour dessécher les terres. Joignez à ces longs désastres les irruptions de la mer, les terrains qu’elle a envahis, et qu’elle a désertés, les îles qu’elle a détachées du continent, vous trouverez qu’elle a dévasté plus de quatre-vingt mille lieues carrées d’orient en occident, depuis le Japon jusqu’au mont Atlas.L’engloutissement de l’île Atlantide par l’Océan peut être regardé avec autant de raison comme un point d’histoire que comme une fable. Le peu de profondeur de la mer Atlantique jusqu’aux Canaries pourrait être une preuve de ce grand événement ; et les îles Canaries pourraient bien être des restes de l’Atlantide.Platon prétend, dans son Timée, que les prêtres d’Égypte, chez lesquels il a voyagé, conservaient d’anciens registres qui faisaient foi de la destruction de cette île abîmée dans la mer. Cette catastrophe, dit Platon, arriva neuf mille ans avant lui. Personne ne croira cette chronologie sur la foi seule de Platon ; mais aussi personne ne peut apporter contre elle aucune preuve physique, ni même aucun témoignage historique tiré des écrivains profanes.Pline, dans son livre III, dit que de tout temps les peuples des côtes espagnoles méridionales ont cru que la mer s’était fait un passage entre Calpé et Abila : « Indigenæ columnas Herculis vocant, creduntque perfossas exclusa antea admisisse maria et rerum naturæ mutasse faciem. »Un voyageur attentif peut se convaincre par ses yeux que les Cyclades, les Sporades, faisaient autrefois partie du continent de la Grèce, et surtout que la Sicile était jointe à l’Apulie. Les deux volcans de l’Etna et du Vésuve, qui ont les mêmes fondements sous la mer, le petit gouffre de Charybde, seul endroit profond de cette mer, la parfaite ressemblance des deux terrains, sont des témoignages non récusables : les déluges de Deucalion et d’Ogygès sont assez connus, et les fables inventées d’après cette vérité sont encore l’entretien de tout l’Occident.Les anciens ont fait mention de plusieurs autres déluges en Asie. Celui dont parle Bérose arriva, selon lui, en Chaldée environ quatre mille trois ou quatre cents ans avant notre ère vulgaire ; et l’Asie fut inondée de fables au sujet de ce déluge, autant qu’elle le fut des débordements du Tigre et de l’Euphrate, et de tous les fleuves qui tombent dans le Pont-Euxin[2].Il est vrai que ces débordements ne peuvent couvrir les campagnes que de quelques pieds d’eau ; mais la stérilité qu’ils apportent, la destruction des maisons et des ponts, la mort des bestiaux, sont des pertes qui demandent près d’un siècle pour être réparées. On sait ce qu’il en a coûté à la Hollande ; elle a perdu plus de la moitié d’elle-même depuis l’an 1050. Il faut encore qu’elle combatte tous les jours contre la mer, qui la menace, et elle n’a jamais employé tant de soldats pour résister à ses ennemis qu’elle emploie de travailleurs à se défendre continuellement des assauts d’une mer toujours prête à l’engloutir.Le chemin par terre d’Égypte en Phénicie, en côtoyant le lac Sirbon, était autrefois très-praticable ; il ne l’est plus depuis très-longtemps. Ce n’est plus qu’un sable mouvant abreuvé d’une eau croupissante. En un mot, une grande partie de la terre ne serait qu’un vaste marais empoisonné et habité par des monstres, sans le travail assidu de la race humaine.On ne parlera point ici du déluge universel de Noé. Il suffit de lire la sainte Écriture avec soumission. Le déluge de Noé est un miracle incompréhensible, opéré surnaturellement par la justice et la bonté d’une Providence ineffable, qui voulait détruire tout le genre humain coupable, et former un nouveau genre humain innocent. Si la race humaine nouvelle fut plus méchante que la première, et si elle devint plus criminelle de siècle en siècle, et de réforme en réforme, c’est encore un effet de cette Providence, dont il est impossible de sonder les profondeurs et dont nous adorons comme nous le devons les inconcevables mystères, transmis aux peuples d’Occident, depuis quelques siècles, par la traduction latine des Septante. Nous n’entrons jamais dans ces sanctuaires redoutables ; nous n’examinons dans nos Questions que la simple nature[3].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Voyez l’article Déluge universel. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez la Dissertation sur les changements arrivés dans le globe (Mélanges, année 1746).
Éd. Garnier - Tome 18◄ Changements arrivés
dans le globeChant, musique, mélopée, gesticulation, saltation Charité ► CHANT, MUSIQUE, MÉLOPÉE,GESTICULATION, SALTATION [1].Questions sur ces objets.Un Turc pourra-t-il concevoir que nous ayons une espèce de chant pour le premier de nos mystères, quand nous le célébrons en musique ; une autre espèce, que nous appelons des motets, dans le même temple ; une troisième espèce à l’Opéra ; une quatrième à l’Opéra-Comique ?De même pouvons-nous imaginer comment les anciens soufflaient dans leurs flûtes, récitaient sur leurs théâtres, la tête couverte d’un énorme masque ; et comment leur déclamation était notée ?On promulguait les lois dans Athènes à peu près comme on chante dans Paris un air du Pont-Neuf. Le crieur public chantait un édit en se faisant accompagner d’une lyre.C’est ainsi qu’on crie dans Paris, la rose et le bouton sur un ton, vieux passements d’argent à vendre sur un autre ; mais dans les rues de Paris on se passe de lyre.Après la victoire de Chéronée, Philippe, père d’Alexandre, se mit à chanter le décret par lequel Démosthène lui avait fait déclarer la guerre, et battit du pied la mesure. Nous sommes fort loin de chanter dans nos carrefours nos édits sur les finances et sur les deux sous pour livre.Il est très-vraisemblable que la mélopée, regardée par Aristote, dans saPoétique, comme une partie essentielle de la tragédie, était un chant uni et simple comme celui de ce qu’on nomme la préface à la messe, qui est, à mon avis, le chant grégorien, et non l’ambrosien, mais qui est une vraie mélopée.Quand les Italiens firent revivre la tragédie au xvie siècle, le récit était une mélopée, mais qu’on ne pouvait noter : car qui peut noter des inflexions de voix qui sont des huitièmes, des seizièmes de ton ? on les apprenait par cœur. Cet usage fut reçu en France quand les Français commencèrent à former un théâtre, plus d’un siècle après les Italiens. La Sophonisbe de Mairet se chantait comme celle du Trissin, mais plus grossièrement ; car on avait alors le gosier un peu rude à Paris, ainsi que l’esprit. Tous les rôles des acteurs, mais surtout des actrices, étaient notés de mémoire par tradition. Mlle Beauval, actrice du temps de Corneille, de Racine et de Molière, me récita, il y a quelque soixante ans et plus, le commencement du rôle d’Émilie dans Cinna, tel qu’il avait été débité dans les premières représentations par la Beaupré[2].Cette mélopée ressemblait à la déclamation d’aujourd’hui beaucoup moins que notre récit moderne ne ressemble à la manière dont on lit la gazette.Je ne puis mieux comparer cette espèce de chant, cette mélopée, qu’à l’admirable récitatif de Lulli, critiqué par les adorateurs des doubles croches, qui n’ont aucune connaissance du génie de notre langue, et qui veulent ignorer combien cette mélodie fournit de secours à un acteur ingénieux et sensible.La mélopée théâtrale périt avec la comédienne Duclos, qui n’ayant pour tout mérite qu’une belle voix, sans esprit et sans âme, rendit enfin ridicule ce qui avait été admiré dans la des Œillets et dans la Champmêlé.Aujourd’hui on joue la tragédie sèchement : si on ne la réchauffait point par le pathétique du spectacle et de l’action, elle serait très-insipide. Notre siècle, recommandable par d’autres endroits, est le siècle de la sécheresse.Est-il vrai que chez les Romains un acteur récitait, et un autre faisait les gestes ?Ce n’est point par méprise que l’abbé Dubos imagina cette plaisante façon de déclamer. Tite-Live, qui ne néglige jamais de nous instruire des mœurs et des usages des Romains, et qui en cela est plus utile que l’ingénieux et satirique Tacite ; Tite-Live, dis-je, nous apprend[3] qu’Andronicus, s’étant enroué en chantant dans les intermèdes, obtint qu’un autre chantât pour lui tandis qu’il exécuterait la danse, et que de là vint la coutume de partager les intermèdes entre les danseurs et les chanteurs. « Dicitur cantum egisse magis vigente motu quum nihil vocis usus impediebat. » Il exprima le chant par la danse ; « cantum egisse magis vigente motu », avec des mouvements plus vigoureux.Mais on ne partagea point le récit de la pièce entre un acteur qui n’eût fait que gesticuler, et un autre qui n’eût que déclamé. La chose aurait été aussi ridicule qu’impraticable.L’art des pantomimes, qui jouent sans parler, est tout différent, et nous en avons vu des exemples très-frappants ; mais cet art ne peut plaire que lorsqu’on représente une action marquée, un événement théâtral qui se dessine aisément dans l’imagination du spectateur. On peut représenter Orosmane tuant Zaïre, et se tuant lui-même ; Sémiramis se traînant, blessée, sur les marches du tombeau de Ninus, et tendant les bras à son fils. On n’a pas besoin de vers pour exprimer ces situations par des gestes, au son d’une symphonie lugubre et terrible. Mais comment deux pantomimes peindront-ils la dissertation de Maxime et de Cinna sur les gouvernements monarchiques et populaires ?À propos de l’exécution théâtrale chez les Romains, l’abbé Dubos dit que les danseurs dans les intermèdes étaient toujours en robe. La danse exige un habit plus leste. On conserve précieusement dans le pays de Vaud une grande salle de bains bâtie par les Romains, dont le pavé est en mosaïque. Cette mosaïque, qui n’est point dégradée, représente des danseurs vêtus précisément comme les danseurs de l’Opéra. On ne fait pas ces observations pour relever des erreurs dans Dubos ; il n’y a nul mérite dans le hasard d’avoir vu ce monument antique qu’il n’avait point vu ; et on peut d’ailleurs être un esprit très-solide et très-juste, en se trompant sur un passage de Tite-Live.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Voltaire, dans ce passage, établit, pour ainsi dire, l’ordre de succession des tragédiennes célèbres. À la demoiselle Beaupré, qui, en 1639, créa le rôle d’Émilie au théâtre de l’hôtel de Bourgogne, succéda Mme des Œillets, l’Hermione d’Andromaque, l’Agrippine de Britannicus, morte à l’âge de quarante-neuf ans, le 25 octobre 1670. Elle fut remplacée par Marie Desmares, femme de Charles Cheviller, sieur de Champmêlé, qui, du théâtre du Marais où elle débuta en 1669, passa successivement à l’hôtel de Bourgogne et au théâtre de la rue Guénégaud. Elle était née à Rouen eu 1641, et mourut à Paris le 15 mars 1698.Mlle Beauval, que Voltaire connut vieille et retirée, avait joué avec un égal succès les reines et les soubrettes ; elle s’appelait Jeanne Ollivier Bourguignon et avait épousé un acteur, Jean Pitel, sieur de Beauval. Tous deux entrèrent, en 1670, dans la troupe de Molière, et passèrent en 1673 à l’hôtel de Bourgogne. Mlle Beauval quitta la scène le 8 mars 1704 et mourut le 20 mars 1720.Anne-Marie Châteauneuf, dite Duclos, après avoir débuté sans succès à l’Opéra, se fit tragédienne en 1693, doubla d’abord la Champmêlé et en recueillit l’héritage. Retirée le 17 mars 1730, elle mourut le 18 juin 1748. (E. B.)
- ↑ Livre VII. (Note de Voltaire.)
Éd. Garnier - Tome 18CHARITÉ.
Cicéron parle en plusieurs endroits de la charité universelle, charitas humani generis [2] ; mais on ne voit point que la police et la bienfaisance des Romains aient établi de ces maisons de charité où les pauvres et les malades fussent soulagés aux dépens du public. Il y avait une maison pour les étrangers au port d’Ostia, qu’on appelait Xenodochium. Saint Jérôme rend aux Romains cette justice. Les hôpitaux pour les pauvres semblent avoir été inconnus dans l’ancienne Rome. Elle avait un usage plus noble, celui de fournir des blés au peuple. Trois cent vingt-sept greniers immenses étaient établis à Rome. Avec cette libéralité continuelle, on n’avait pas besoin d’hôpital, il n’y avait point de nécessiteux.On ne pouvait fonder des maisons de charité pour les enfants trouvés ; personne n’exposait ses enfants ; les maîtres prenaient soin de ceux de leurs esclaves. Ce n’était point une honte à une fille du peuple d’accoucher. Les plus pauvres familles, nourries par la république, et ensuite par les empereurs, voyaient la subsistance de leurs enfants assurée.Le mot de maison de charité suppose, chez nos nations modernes, une indigence que la forme de nos gouvernements n’a pu prévenir.Le mot d’hôpital, qui rappelle celui d’hospitalité, fait souvenir d’une vertu célèbre chez les Grecs, qui n’existe plus ; mais aussi il exprime une vertu bien supérieure. La différence est grande entre loger, nourrir, guérir tous les malheureux qui se présentent, et recevoir chez vous deux ou trois voyageurs chez qui vous aviez aussi le droit d’être reçu. L’hospitalité, après tout, n’était qu’un échange. Les hôpitaux sont des monuments de bienfaisance.Il est vrai que les Grecs connaissaient les hôpitaux sous le nom deXenodokia pour les étrangers, Nozocomeia pour les malades, et de Ptôkia pour les pauvres. On lit dans Diogène de Laërce, concernant Bion, ce passage : « Il souffrit beaucoup par l’indigence de ceux qui étaient chargés du soin des malades. »L’hospitalité entre particuliers s’appelait Idioxenia, et entre les étrangersProxenia. De là on appelait Proxenos celui qui recevait et entretenait chez lui les étrangers au nom de toute la ville ; mais cette institution paraît avoir été fort rare.Il n’est guère aujourd’hui de ville en Europe sans hôpitaux. Les Turcs en ont, et même pour les bêtes, ce qui semble outrer la charité. Il vaudrait mieux oublier les bêtes et songer davantage aux hommes.Cette prodigieuse multitude de maisons de charité prouve évidemment une vérité à laquelle on ne fait pas assez d’attention : c’est que l’homme n’est pas si méchant qu’on le dit ; et que malgré toutes ses fausses opinions, malgré les horreurs de la guerre, qui le changent en bête féroce, on peut croire que cet animal est bon, et qu’il n’est méchant que quand il est effarouché, ainsi que les autres animaux : le mal est qu’on l’agace trop souvent.Rome moderne a presque autant de maisons de charité que Rome antique avait d’arcs de triomphe et d’autres monuments de conquête. La plus considérable de ces maisons est une banque qui prête sur gages à deux pour cent, et qui vend les effets si l’emprunteur ne les retire pas dans le temps marqué. On appelle cette maison l’archiospedale, l’archihôpital. Il est dit qu’il y a presque toujours deux mille malades, ce qui ferait la cinquantième partie des habitants de Rome pour cette seule maison, sans compter les enfants qu’on y élève, et les pèlerins qu’on y héberge. De quels calculs ne faut-il pas rabattre ?N’a-t-on pas imprimé dans Rome que l’hôpital de la Trinité avait couché et nourri pendant trois jours quatre cent quarante mille cinq cents pèlerins, et vingt-cinq mille cinq cents pèlerines, au jubilé de l’an 1600 ? Misson lui-même n’a-t-il pas dit que l’hôpital de l’Annonciade, à Naples, possède deux de nos millions de rente ?Peut-être enfin qu’une maison de charité, fondée pour recevoir des pèlerins qui sont d’ordinaire des vagabonds, est plutôt un encouragement à la fainéantise qu’un acte d’humanité. Mais ce qui est véritablement humain, c’est qu’il y a dans Rome cinquante maisons de charité de toutes les espèces. Ces maisons de charité, de bienfaisance, sont aussi utiles et aussi respectables que les richesses de quelques monastères et de quelques chapelles sont inutiles et ridicules.Il est beau de donner du pain, des vêtements, des remèdes, des secours en tout genre à ses frères ; mais quel besoin un saint a-t-il d’or et de diamants ? quel bien revient-il aux hommes que Notre-Dame de Lorette ait un plus beau trésor que le sultan des Turcs ? Lorette est une maison de vanité, et non de charité.Londres, en comptant les écoles de charité, a autant de maisons de bienfaisance que Rome.Le plus beau monument de bienfaisance qu’on ait jamais élevé est l’hôtel des Invalides, fondé par Louis XIV.De tous les hôpitaux, celui où l’on reçoit journellement le plus de pauvres malades est l’Hôtel-Dieu de Paris. Il y en a eu souvent entre quatre à cinq mille à la fois. Dans ces cas, la multitude nuit à la charité même. C’est en même temps le réceptacle de toutes les horribles misères humaines, et le temple de la vraie vertu qui consiste à les secourir.Il faudrait avoir souvent dans l’esprit le contraste d’une fête de Versailles, d’un opéra de Paris, où tous les plaisirs et toutes les magnificences sont réunis avec tant d’art ; et d’un hôtel-dieu, où toutes les douleurs, tous les dégoûts, et la mort, sont entassés avec tant d’horreur. C’est ainsi que sont composées les grandes villes.Par une police admirable, les voluptés mêmes et le luxe servent la misère et la douleur. Les spectacles de Paris ont payé, année commune, un tribut de plus de cent mille écus à l’hôpital.Dans ces établissements de charité, les inconvénients ont souvent surpassé les avantages. Une preuve des abus attachés à ces maisons, c’est que les malheureux qu’on y transporte craignent d’y être.L’Hôtel-Dieu, par exemple, était très-bien placé autrefois dans le milieu de la ville auprès de l’Évêché. Il l’est très-mal quand la ville est trop grande, quand quatre ou cinq malades sont entassés dans chaque lit, quand un malheureux donne le scorbut à son voisin dont il reçoit la vérole, et qu’une atmosphère empestée répand les maladies incurables et la mort, non-seulement dans cet hospice destiné pour rendre les hommes à la vie, mais dans une grande partie de la ville à la ronde.L’inutilité, le danger même de la médecine en ce cas, sont démontrés. S’il est si difficile qu’un médecin connaisse et guérisse une maladie d’un citoyen bien soigné dans sa maison, que sera-ce de cette multitude de maux compliqués, accumulés les uns sur les autres dans un lieu pestiféré ?En tout genre souvent, plus le nombre est grand, plus mal on est.M. de Chamousset, l’un des meilleurs citoyens et des plus attentifs au bien public, a calculé, par des relevés fidèles, qu’il meurt un quart des malades à l’Hôtel-Dieu, un huitième à l’hôpital de la Charité, un neuvième dans les hôpitaux de Londres, un trentième dans ceux de Versailles.Dans le grand et célèbre hôpital de Lyon, qui a été longtemps un des mieux administrés de l’Europe, il ne mourait qu’un quinzième des malades, année commune.On a proposé souvent de partager l’Hôtel-Dieu de Paris en plusieurs hospices mieux situés, plus aérés, plus salutaires ; l’argent a manqué pour cette entreprise.Curtæ nescio quid semper abest rei.(Hor., lib. III, od. xxiv.)On en trouve toujours quand il s’agit d’aller faire tuer des hommes sur la frontière : il n’y en a plus quand il faut les sauver. Cependant l’Hôtel-Dieu de Paris possède plus d’un million de revenu, qui augmente chaque année, et les Parisiens l’ont doté à l’envi.On ne peut s’empêcher de remarquer ici que Germain Brice, dans saDescription de Paris, en parlant de quelques legs faits par le premier président de Bellièvre à la salle de l’Hôtel-Dieu nommée Saint-Charles, dit « qu’il faut lire cette belle inscription gravée en lettres d’or dans une grande table de marbre, de la composition d’Olivier Patra de l’Académie française, un des plus beaux esprits de son temps, dont on a des plaidoyers fort estimés :« Qui que tu sois qui entres dans ce saint lieu, tu n’y verras presque partout que des fruits de la charité du grand Pomponne. Les brocarts d’or et d’argent, et les beaux meubles qui paraient autrefois sa chambre, par une heureuse métamorphose servent maintenant aux nécessités des malades. Cet homme divin qui fut l’ornement et les délices de son siècle, dans le combat même de la mort, a pensé au soulagement des affligés. Le sang de Bellièvre s’est montré dans toutes les actions de sa vie. La gloire de ses ambassades n’est que trop connue, etc. »L’utile Chamousset fit mieux que Germain Brice et Olivier Patni, l’un des plus beaux esprits du temps ; voici le plan dont il proposa de se charger à ses frais, avec une compagnie solvable.Les administrateurs de l’Hôtel-Dieu portaient en compte la valeur de cinquante livres pour chaque malade, ou mort, ou guéri. M. de Chamousset et sa compagnie offraient de gérer pour cinquante livres seulement par guérison. Les morts allaient par-dessus le marché, et étaient à sa charge.La proposition était si belle qu’elle ne fut point acceptée. On craignit qu’il ne pût la remplir. Tout abus qu’on veut réformer est le patrimoine de ceux qui ont plus de crédit que les réformateurs.Une chose non moins singulière est que l’Hôtel-Dieu a seul le privilége de vendre la chair en carême à son profit, et il y perd. M. de Chamousset offrit de faire un marché où l’Hôtel-Dieu gagnerait : on le refusa, et on chassa le boucher qu’on soupçonna de lui avoir donné l’avis[3].Ainsi chez les humains, par un abus fatal,
Le bien le plus parfait est la source du mal.(Henriade, chant V, 43-44.)
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Cicéron n’a pas employé cette expression : il a dit charitas liberorum (Brutus, ep. 12), charitas patriœ (Pro Sexto, 53), charitates patriœ (De Officiis, 1, 17). (B.)
- ↑ En 1775, sous l’administration de M. Turgot, ce privilége ridicule de l’Hôtel-Dieu fut détruit et remplacé par un impôt sur l’entrée de la viande. Le peuple de Paris était réduit auparavant à n’avoir pendant tout le carême qu’une nourriture malsaine et très-chère. Cependant quelques hommes ont osé regretter cet ancien usage, non qu’ils le crussent utile, mais parce qu’il était un monument du pouvoir que le clergé avait eu trop longtemps sur l’ordre public, et que sa destruction avançait la décadence de ce pouvoir. En 1629, on tuait six bœufs à l’Hôtel-Dieu pendant le carême, deux cents en 1605, cinq cents en 1708, quinze cents en 1750 ; on en consomme aujourd’hui près de neuf mille. (K.)
- Éd. Garnier - Tome 18
◄ Charité Charlatan Charles IX ► CHARLATAN [1].L’article Charlatan du Dictionnaire encyclopédique est rempli de vérités utiles, agréablement énoncées. M. le chevalier de Jaucourt y a développé le charlatanisme de la médecine.On prendra ici la liberté d’y ajouter quelques réflexions. Le séjour des médecins est dans les grandes villes ; il n’y en a presque point dans les campagnes. C’est dans les grandes villes que sont les riches malades : la débauche, les excès de table, les passions, causent leurs maladies. Dumoulin, non pas le jurisconsulte, mais le médecin, qui était aussi bon praticien que l’autre, a dit en mourant qu’il laissait deux grands médecins après lui : la diète, et l’eau de la rivière.En 1728[2], du temps de Lass[3], le plus fameux des charlatans de la première espèce, un autre, nommé Villars, confia à quelques amis que son oncle, qui avait vécu près de cent ans, et qui n’était mort que par accident, lui avait laissé le secret d’une eau qui pouvait aisément prolonger la vie jusqu’à cent cinquante années, pourvu qu’on fût sobre. Lorsqu’il voyait passer un enterrement, il levait les épaules de pitié : « Si le défunt, disait-il, avait bu de mon eau, il ne serait pas où il est. » Ses amis auxquels il en donna généreusement, et qui observèrent un peu le régime prescrit, s’en trouvèrent bien, et le prônèrent. Alors il vendit la bouteille six francs ; le débit en fut prodigieux. C’était de l’eau de la Seine avec un peu de nitre. Ceux qui en prirent et qui s’astreignirent à un peu de régime, surtout qui étaient nés avec un bon tempérament, recouvrèrent en peu de jours une santé parfaite. Il disait aux autres : « C’est votre faute si vous n’êtes pas entièrement guéris. Vous avez été intempérants et incontinents : corrigez-vous de ces deux vices, et vous vivrez cent cinquante ans pour le moins. » Quelques-uns se corrigèrent ; la fortune de ce bon charlatan s’augmenta comme sa réputation. L’abbé de Pons, l’enthousiaste, le mettait fort au-dessus du maréchal de Villars : « Il fait tuer des hommes, lui dit-il, et vous les faites vivre. »On sut enfin que l’eau de Villars n’était que de l’eau de rivière : on n’en voulut plus, et on alla à d’autres charlatans.Il est certain qu’il avait fait du bien, et qu’on ne pouvait lui reprocher que d’avoir vendu l’eau de la Seine un peu trop cher. Il portait les hommes à la tempérance, et par là il était supérieur à l’apothicaire Arnoult, qui a farci l’Europe de ses sachets contre l’apoplexie, sans recommander aucune vertu.J’ai connu un médecin de Londres nommé Brown, qui pratiquait aux Barbades. Il avait une sucrerie et des nègres ; on lui vola une somme considérable ; il assembla ses nègres : « Mes amis, leur dit-il, le grand serpent m’a apparu pendant la nuit ; il m’a dit que le voleur aurait dans ce moment une plume de perroquet sur le bout du nez. » Le coupable sur-le-champ porte la main à son nez. « C’est toi qui m’as volé, dit le maître ; le grand serpent vient de m’en instruire ; » et il reprit son argent. On ne peut guère condamner une telle charlatanerie ; mais il fallait avoir affaire à des nègres.Scipion le premier Africain, ce grand Scipion, fort différent d’ailleurs du médecin Brown, faisait croire volontiers à ses soldats qu’il était inspiré par les dieux. Cette grande charlatanerie était en usage dès longtemps. Peut-on blâmer Scipion de s’en être servi ? il fut peut-être l’homme qui fit le plus d’honneur à la république romaine ; mais pourquoi les dieux lui inspirèrent-ils de ne point rendre ses comptes ?Numa fit mieux ; il fallait policer des brigands et un sénat qui était la portion de ces brigands la plus difficile à gouverner. S’il avait proposé ses lois aux tribus assemblées, les assassins de son prédécesseur lui auraient fait mille difficultés. Il s’adresse à la déesse Égérie, qui lui donne des pandectes de la part de Jupiter ; il est obéi sans contradiction, et il règne heureux. Ses institutions sont bonnes, son charlatanisme fait du bien ; mais si quelque ennemi secret avait découvert la fourberie, si on avait dit : Exterminons un fourbe qui prostitue le nom des dieux pour tromper les hommes, il courait risque d’être envoyé au ciel avec Romulus.Il est probable que Numa prit très-bien ses mesures, et qu’il trompa les Romains pour leur profit, avec une habileté convenable au temps, aux lieux, à l’esprit des premiers Romains.Mahomet fut vingt fois sur le point d’échouer ; mais enfin il réussit avec les Arabes de Médine, et on le crut intime ami de l’ange Gabriel. Si quelqu’un venait aujourd’hui annoncer dans Constantinople qu’il est le favori de l’ange Raphael, très-supérieur à Gabriel en dignité, et que c’est à lui seul qu’il faut croire, il serait empalé en place publique. C’est aux charlatans à bien prendre leur temps.N’y avait-il pas un peu de charlatanisme dans Socrate avec son démon familier, et la déclaration précise d’Apollon, qui le proclama le plus sage de tous les hommes ? Comment Rollin, dans son histoire, peut-il raisonner d’après cet oracle ? comment ne fait-il pas connaître à la jeunesse que c’était une pure charlatanerie ? Socrate prit mal son temps. Peut-être cent ans plus tôt aurait-il gouverné Athènes.Tout chef de secte en philosophie a été un peu charlatan : mais les plus grands de tous ont été ceux qui ont aspiré à la domination. Cromwell fut le plus terrible de tous nos charlatans. Il parut précisément dans le seul temps où il pouvait réussir : sous Élisabeth il aurait été pendu ; sous Charles II il n’eût été que ridicule. Il vint heureusement dans le temps où l’on était dégoûté des rois ; et son fils, dans le temps où l’on était las d’un protecteur.DE LA CHARLATANERIE DES SCIENCES
ET DE LA LITTÉRATURE.Les sciences ne pouvaient guère être sans charlatanerie. On veut faire recevoir ses opinions : le docteur subtil veut éclipser le docteur angélique ; le docteur profond veut régner seul. Chacun bâtit son système de physique, de métaphysique, de théologie scolastique : c’est à qui fera valoir sa marchandise. Vous avez des courtiers qui la vantent, des sots qui vous croient, des protecteurs qui vous appuient.Y a-t-il une charlatanerie plus grande que de mettre les mots à la place des choses, et de vouloir que les autres croient ce que vous ne croyez pas vous-même ?L’un établit des tourbillons de matière subtile, rameuse, globuleuse, striée, cannelée ; l’autre, des éléments de matière qui ne sont point matière, et une harmonie préétablie qui fait que l’horloge du corps sonne l’heure quand l’horloge de l’âme la montre par son aiguille. Ces chimères trouvent des partisans pendant quelques années. Quand ces drogues sont passées de mode, de nouveaux énergumènes montent sur le théâtre ambulant : ils bannissent les germes du monde, ils disent que la mer a produit les montagnes, et que les hommes ont autrefois été poissons.Combien a-t-on mis de charlatanerie dans l’histoire, soit en étonnant le lecteur par des prodiges, soit en chatouillant la malignité humaine par des satires, soit en flattant des familles de tyrans par d’infâmes éloges ?La malheureuse espèce qui écrit pour vivre est charlatane d’une autre manière. Un pauvre homme qui n’a point de métier, qui a eu le malheur d’aller au collége, et qui croit savoir écrire, va faire sa cour à un marchand libraire, et lui demande à travailler. Le marchand libraire sait que la plupart des gens domiciliés veulent avoir de petites bibliothèques, qu’il leur faut des abrégés et des titres nouveaux ; il ordonne à l’écrivain un abrégé de l’Histoire de Rapin Thoyras, un abrégé de l’Histoire de l’Église, un Recueil de bons mots tiré duMènagiana, un Dictionnaire des grands hommes, où l’on place un pédant inconnu à côté de Cicéron, et un sonettiero d’Italie auprès de Virgile.Un autre marchand libraire commande des romans, ou des traductions de romans. « Si vous n’avez pas d’imagination, dit-il à son ouvrier, vous prendrez quelques aventures dans Cyrus, dans Gusman d’Alfarache, dans les Mémoires secrets d’un homme de qualité, ou d’une femme de qualité ; et du total vous ferez un volume de quatre cents pages à vingt sous la feuille. »Un autre marchand libraire donne les gazettes et les almanachs de dix années à un homme de génie. « Vous me ferez un extrait de tout cela, et vous me le rapporterez dans trois mois sous le nom d’Histoire fidèle du temps, par monsieur le chevalier de trois étoiles, lieutenant de vaisseau, employé dans les affaires étrangères. »De ces sortes de livres il y en a environ cinquante mille en Europe ; et tout cela passe comme le secret de blanchir la peau, de noircir les cheveux, et la panacée universelle.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Toutes les éditions portent 1728 ; mais je pense qu’il faut 1718. Law quitta la France à la fin de 1720. (B.)
- ↑ Voyez, tome XV, le chapitre ii du Précis du Siècle de Louis XV.
- Éd. Garnier - Tome 18CHARLES IX [1].Charles IX, roi de France, était, dit-on, un bon poëte. Il est sûr que ses vers étaient admirables de son vivant. Brantôme ne dit pas, à la vérité, que ce roi fût le meilleur poëte de l’Europe ; mais il assure qu’il « faisoit des quadrains fort gentiment, prestement, et in promptu, sans songer, comme j’en ay veu plusieurs... quand il faisoit mauvais temps, ou de pluye ou d’un extrême chaud, il envoyoit quérir messieurs les poëtes en son cabinet, et là passoit son temps avec eux, etc.[2] »S’il avait toujours passé son temps ainsi, et surtout s’il avait fait de bons vers, nous n’aurions pas eu la Saint-Barthélemy ; il n’aurait pas tiré de sa fenêtre avec une carabine sur ses propres sujets[3] comme sur des perdreaux. Ne croyez-vous pas qu’il est impossible qu’un bon poëte soit un barbare ? Pour moi, j’en suis persuadé.On lui attribue ces vers, faits en son nom pour Ronsard :Ta lyre qui ravit par de si doux accords,
Te soumet les esprits dont je n’ai que les corps ;
Le maître elle l’en rend, et te sait introduire
Où le plus fier tyran ne peut avoir d’empire.Ces vers sont bons, mais sont-ils de lui ? Ne sont-ils pas de son précepteur ? En voici de son imagination royale, qui sont un peu différents :Il faut suivre ton roi qui l’aime par sus tous,
Pour les vers qui de toi coulent braves et doux ;
Et crois, si tu ne viens me trouver à Pontoise,
Qu’entre nous adviendra une très-grande noise.L’auteur de la Saint-Barthélemy pourrait bien avoir fait ceux-là. Les vers de César sur Térence sont écrits avec un peu plus d’esprit et de goût. Ils respirent l’urbanité romaine. Ceux de François Ier et de Charles IX se ressentent de la grossièreté welche. Plût à Dieu que Charles IX eût fait plus de vers, même mauvais ! Une application constante aux arts aimables adoucit les mœurs.Emollit mores, nec sinit esse feros.(Ovid., II, de Ponto, ix, 48.)Au reste, la langue française ne commença à se dérouiller un peu que longtemps après Charles IX. Voyez les lettres qu’on nous a conservées de François Ier. Tout est perdu fors l’honneur [4] est d’un digne chevalier ; mais en voici une qui n’est ni de Cicéron, ni de César.« Tout à steure ynsi que je me volois mettre o lit est arrivé Laval, qui m’a aporté la serteneté du lèvement du siége. »Nous avons quelques lettres de la main de Louis XIII, qui ne sont pas mieux écrites. On n’exige pas qu’un roi écrive des lettres comme Pline, ni qu’il fasse des vers comme Virgile ; mais personne n’est dispensé de bien parler sa langue. Tout prince qui écrit comme une femme de chambre a été fort mal élevé.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Brantôme, Vie des hommes illustres, etc., discours lxxxviii.
- ↑ Cette circonstance horrible de la vie de Charles IX, révoquée en doute par quelques personnes, surtout depuis qu’on a abattu le poteau qui avait été mal placé sur le quai du Louvre, est rapportée par Brantôme. Voyez tome IX, page 427 de l’édition de 1740 des Œuvres de cet auteur. (B.)
- ↑ On attribue faussement à François Ier ce billet laconique : Madame, tout est perdu, fors l’honneur, qu’il aurait écrit à la duchesse d’Angoulême, sa mère, après la défaite de Pavie, le 24 février 1525. Voici le véritable texte de la seule lettre qu’il lui adressa. Elle est datée du 10 novembre 1525, et fut apportée de la citadelle de Pizzighitone, où il était détenu, par Nicolas Ladam, roi d’armes de Charles-Quint :« Pour vous advertir comment se porte le ressort de mon infortune, de toutes choses ne m’est demouré que l’honneur et la vie, qui est sauve, et sera que, en notre adversité, cette nouvelle vous fera quelque peu de réconfort.« J’ai prié qu’on me laissât vous escripre ces lettres, ce qu’on m’a agréablement accordé, vous suppliant ne volloir prendre l’extrémité vous-meismes, en usant de vostre accoustumée prudence : car j’ai espoir en la fin que Dieu ne m’abandonnera point ; vous recommandant vos petits-enfants et les miens ; vous suppliant faire donner leur passage pour aller, et le retour en Espagne à ce porteur qui va vers l’empereur pour savoir comme il faudra que je sois traité.« Et sur ce, très-humblement me recommande à votre bonne grâce.« Votre humble et obéissant fils,« François. »
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