Éd. Garnier - Tome 17
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APOINTER, APOINTEMENT [1].
(termes du palais.)
Ce sont procès par écrit. On apointe une cause ; c’est-à-dire que les juges ordonnent que les parties produisent par écrit les faits et les raisons. LeDictionnaire de Trévoux, fait en partie par les jésuites, s’exprime ainsi : « Quand les juges veulent favoriser une méchante cause, ils sont d’avis de l’apointer au lieu de la juger. »
Ils espéraient qu’on apointerait leur cause dans l’affaire de leur banqueroute [2] qui leur procura leur expulsion. L’avocat qui plaidait contre eux trouva heureusement leur explication du mot apointer ; il en fit part aux juges dans une de ses oraisons. Le parlement, plein de reconnaissance, n’apointa point leur affaire ; il fut jugé à l’audience que tous les jésuites, à commencer par le père général, restitueraient l’argent de la banqueroute, avec dépens, dommages et intérêts. Il fut jugé depuis qu’ils étaient de trop dans le royaume ; et cet arrêt, qui était pourtant un apointé, eut son exécution avec grands applaudissements du public.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, seconde partie, 1770. (B.)
- ↑ Voyez le chapitre lxviii de l’Histoire du Parlement. La phrase du Dictionnaire de Trévoux, que Voltaire cite un peu plus haut, existe dans les éditions de 1704, 1732, 1743, 1752 ; mais elle a été supprimée dans l’édition de 1771, publiée depuis la remarque de Voltaire. (B.)
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Apointer, apointement Apostat Apôtres ► APOSTAT [1].C’est encore une question parmi les savants, si l’empereur Julien était en effet apostat, et s’il avait jamais été chrétien véritablement.Il n’était pas âgé de six ans lorsque l’empereur Constance, plus barbare encore que Constantin, fit égorger son père et son frère et sept de ses cousins germains. A peine échappa-t-il à ce carnage avec son frère Gallus ; mais il fut toujours traité très-durement par Constance. Sa vie fut longtemps menacée ; il vit bientôt assassiner, par les ordres du tyran, le frère qui lui restait. Les sultans turcs les plus barbares n’ont jamais surpassé, je l’avoue à regret, ni les cruautés ni les fourberies de la famille Constantine. L’étude fut la seule consolation de Julien dès sa plus tendre jeunesse. Il voyait en secret les plus illustres philosophes, qui étaient de l’ancienne religion de Rome. Il est bien probable qu’il ne suivit celle de son oncle Constance que pour éviter l’assassinat. Julien fut obligé de cacher son esprit, comme avait fait Brutus sous Tarquin. Il devait être d’autant moins chrétien que son oncle l’avait forcé à être moine, et à faire les fonctions de lecteur dans l’église. On est rarement de la religion de son persécuteur, surtout quand il veut dominer sur la conscience.Une autre probabilité, c’est que dans aucun de ses ouvrages il ne dit qu’il ait été chrétien. Il n’en demande jamais pardon aux pontifes de l’ancienne religion. Il leur parle dans ses lettres comme s’il avait toujours été attaché au culte du sénat. Il n’est pas même avéré qu’il ait pratiqué les cérémonies du taurobole, qu’on pouvait regarder comme une espèce d’expiation, ni qu’il eût voulu laver avec du sang de taureau ce qu’il appelait si malheureusement la tache de son baptême. C’était une dévotion païenne qui d’ailleurs ne prouverait pas plus que l’association aux mystères de Cérès. En un mot, ni ses amis ni ses ennemis ne rapportent aucun fait, aucun discours qui puisse prouver qu’il ait jamais cru au christianisme, et qu’il ait passé de cette croyance sincère à celle des dieux de l’empire.S’il est ainsi, ceux qui ne le traitent point d’apostat paraissent très-excusables.La saine critique s’étant perfectionnée, tout le monde avoue aujourd’hui que l’empereur Julien était un héros et un sage, un stoïcien égal à Marc-Aurèle. On condamne ses erreurs, on convient de ses vertus. On pense aujourd’hui comme Prudentius son contemporain, auteur de l’hymne Salvete, flores martyrum. Il dit de Julien :Ductor fortissimus armis,
Conditor et legum celeberrimus; ore manuque
Consultor patriæ : sed non consultor habendae
Relligionis ; amans tercentum millia divum.
Perfidus ille Deo, quamvis non perfidus orbi.Apotheos., v. 450-454.Fameux par ses vertus, par ses lois, par la guerre,
Il méconnut son Dieu, mais il servit la terre.Ses détracteurs sont réduits à lui donner des ridicules ; mais il avait plus d’esprit que ceux qui le raillent. Un historien lui reproche[2], d’après saint Grégoire de Nazianze, d’avoir porté une barbe trop grande. — Mais, mon ami, si la nature la lui donna longue, pourquoi voudrais-tu qu’il la portât courte ? — Il branlait la tête. — Tiens mieux la tienne. — Sa démarche était précipitée. —Souviens-toi que l’abbé d’Aubignac, prédicateur du roi, sifflé à la comédie, se moque de la démarche et de l’air du grand Corneille. Oserais-tu espérer de tourner le maréchal de Luxembourg en ridicule, parce qu’il marchait mal et que sa taille était irrégulière ? Il marchait très-bien à l’ennemi. Laissons l’ex-jésuite Patouillet et l’ex-jésuite Nonotte, etc., appeler l’empereur Julien l’apostat. Eh, gredins ! son successeur chrétien, Jovien, l’appela divus Julianus.Traitons cet empereur comme il nous a traités lui-même[3]. Il disait en se trompant : « Nous ne devons pas les haïr, mais les plaindre ; ils sont déjà assez malheureux d’errer dans la chose la plus importante. »Ayons pour lui la même compassion, puisque nous sommes sûrs que la vérité est de notre côté.Il rendait exactement justice à ses sujets, rendons-la donc à sa mémoire. Des Alexandrins s’emportent contre un évêque chrétien, méchant homme, il est vrai, élu par une brigue de scélérats. C’était le fils d’un maçon, nommé George Biordos[4]. Ses mœurs étaient plus basses que sa naissance : il joignait la perfidie la plus lâche à la férocité la plus brute, et la superstition à tous les vices ; avare, calomniateur, persécuteur, imposteur, sanguinaire, séditieux, détesté de tous les partis ; enfin les habitants le tuèrent à coups de bâton. Voyez la lettre que l’empereur Julien écrit aux Alexandrins sur cette émeute populaire. Voyez comme il leur parle en père et en juge.« Quoi ! au lieu de me réserver la connaissance de vos outrages, vous vous êtes laissé emporter à la colère, vous vous êtes livrés aux mêmes excès que vous reprochez à vos ennemis ! George méritait d’être traité ainsi ; mais ce n’était pas à vous d’être ses exécuteurs. Vous avez des lois, il fallait demander justice, etc. »On a osé flétrir Julien de l’infâme nom d’intolérant et de persécuteur, lui qui voulait extirper la persécution et l’intolérance. Relisez sa lettre cinquante-deuxième, et respectez sa mémoire. N’est-il pas déjà assez malheureux de n’avoir pas été catholique, et de brûler dans l’enfer avec la foule innombrable de ceux qui n’ont pas été catholiques, sans que nous l’insultions encore jusqu’au point de l’accuser d’intolérance ?DES GLOBES DE FEUqu’on a prétendu être sortis de terre pour empêcher la réédification
du temple de Jérusalem, sous l’empereur Julien.Il est très-vraisemblable que lorsque Julien résolut de porter la guerre en Perse, il eut besoin d’argent ; très-vraisemblable encore que les Juifs lui en donnèrent pour obtenir la permission de rebâtir leur temple[5], détruit en partie par Titus, et dont il restait les fondements, une muraille entière et la tour Antonia. Mais est-il si vraisemblable que des globes de feu s’élançassent sur les ouvrages et sur les ouvriers, et fissent discontinuer l’entreprise ?N’y a-t-il pas une contradiction palpable dans ce que les historiens racontent ?1° Comment se peut-il faire que les Juifs commençassent par détruire (comme on le dit) les fondements du temple, qu’ils voulaient et qu’ils devaient rebâtir à la même place ? Le temple devait être nécessairement sur la montagne Moria. C’était là que Salomon l’avait élevé ; c’était là qu’Hérode l’avait rebâti avec beaucoup plus de solidité et de magnificence, après avoir préalablement élevé un beau théâtre dans Jérusalem, et un temple à Auguste dans Césarée. Les pierres employées à la fondation de ce temple, agrandi par Hérode, avaient jusqu’à vingt-cinq pieds de longueur, au rapport de Josèphe. Serait-il possible que les Juifs eussent été assez insensés, du temps de Julien, pour vouloir déranger ces pierres, qui étaient si bien préparées à recevoir le reste de l’édifice, et sur lesquelles on a vu depuis les mahométans bâtir leur mosquée ? Quel homme fut jamais assez fou, assez stupide pour se priver ainsi à grands frais, et avec une peine extrême, du plus grand avantage qu’il pût rencontrer sous ses yeux et sous ses mains ? Rien n’est plus incroyable.2° Comment des éruptions de flammes seraient-elles sorties du sein de ces pierres ? Il se pourrait qu’il fût arrivé un tremblement de terre dans le voisinage ; ils sont fréquents en Syrie ; mais que de larges quartiers de pierre aient vomi des tourbillons de feu ! ne faut-il pas placer ce conte parmi tous ceux de l’antiquité ?3° Si ce prodige, ou si un tremblement de terre, qui n’est pas un prodige, était effectivement arrivé, l’empereur Julien n’en aurait-il pas parlé dans la lettre où il dit qu’il a eu intention de rebâtir ce temple ? N’aurait-on pas triomphé de son témoignage ? N’est-il pas au contraire infiniment probable qu’il changea d’avis ? Cette lettre ne contient-elle pas ces mots : « Que diront les Juifs de leur temple, qui a été détruit trois fois et qui n’est point encore rebâti ? Ce n’est point un reproche que je leur fais, puisque j’ai voulu moi-même relever ses ruines ; je n’en parle que pour montrer l’extravagance de leurs prophètes, qui trompaient de vieilles femmes imbéciles. — Quid de templo suo dicent, quod, quum tertio sit eversum, nondum ad hodiernam usque diem instauratur ? Hæc ego, non ut illis exprobrarem, in medium adduxi, ut pote qui templum illud tanto intervallo a ruinis excitare voluerim ; sed ideo commemoravi, ut ostenderem delirasse prophetas istos quibus cum stolidis aniculis negotium erat. »N’est-il pas évident que l’empereur ayant fait attention aux prophéties juives, que le temple serait rebâti plus beau que jamais, et que toutes les nations y viendraient adorer, crut devoir révoquer la permission de relever cet édifice ? La probabilité historique serait donc, par les propres paroles de l’empereur, qu’ayant malheureusement en horreur les livres juifs, ainsi que les nôtres, il avait enfin voulu faire mentir les prophètes juifs.L’abbé de La Bletterie, historien de l’empereur Julien, n’entend pas comment le temple de Jérusalem fut détruit trois fois. Il dit[6] qu’apparemment Julien compte pour une troisième destruction la catastrophe arrivée sous son règne. Voilà une plaisante destruction que des pierres d’un ancien fondement qu’on n’a pu remuer ! Comment cet écrivain n’a-t-il pas vu que le temple bâti par Salomon, reconstruit par Zorobabel, détruit entièrement par Hérode, rebâti par Hérode même avec tant de magnificence, ruiné enfin par Titus, fait manifestement trois temples détruits ? Le compte est juste. Il n’y a pas là de quoi calomnier Julien[7].L’abbé de La Bletterie le calomnie assez en disant qu’il n’avait que[8] « des vertus apparentes et des vices réels ». Mais Julien n’était ni hypocrite, ni avare, ni fourbe, ni menteur, ni ingrat, ni lâche, ni ivrogne, ni débauché, ni paresseux, ni vindicatif. Quels étaient donc ses vices ?4° Voici enfin l’arme redoutable dont on se sert pour persuader que des globes de feu sortirent des pierres. Ammien Marcellin, auteur païen et non suspect, l’a dit. Je le veux ; mais cet Ammien a dit aussi que lorsque l’empereur voulut sacrifier dix bœufs à ses dieux pour sa première victoire remportée contre les Perses, il en tomba neuf par terre avant d’être présentés à l’autel. Il raconte cent prédictions, cent prodiges. Faudra-t-il l’en croire ? faudra-t-il croire tous les miracles ridicules que Tite-Live rapporte ?Et qui vous a dit qu’on n’a point falsifié le texte d’Ammien Marcellin ? serait-ce la première fois qu’on aurait usé de cette supercherie ?Je m’étonne que vous n’ayez pas fait mention des petites croix de feu que tous les ouvriers aperçurent sur leurs corps quand ils allèrent se coucher. Ce trait aurait figuré parfaitement avec vos globes.Le fait est que le temple des Juifs ne fut point rebâti, et ne le sera point à ce qu’on présume. Tenons-nous-en là, et ne cherchons point des prodiges inutiles. Globi flammarum, des globes de feu, ne sortent ni de la pierre ni de la terre. Ammien et ceux qui l’ont cité n’étaient pas physiciens. Que l’abbé de La Bletterie regarde seulement le feu de la Saint-Jean, il verra que la flamme monte toujours en pointe, ou en onde, et qu’elle ne se forme jamais en globe : cela seul suffit pour détruire la sottise dont il se rend le défenseur avec une critique peu judicieuse, et une hauteur révoltante.Au reste la chose importe fort peu. Il n’y a rien là qui intéresse la foi et les mœurs, et nous ne cherchons ici que la vérité historique[9].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, seconde partie, 1770. (B.)
- ↑ L’abbé de La Bletterie : voyez le Portrait de l’empereur Julien, en tête du Discours de l’empereur Julien (dans les Mélanges, année 1769).
- ↑ Lettre lii de l’empereur Julien. (Note de Voltaire.)
- ↑ Biord, fils d’un maçon, a été évêque d’Annecy au xviiie siècle. Comme il ressemblait beaucoup à George d’Alexandrie, M. de Voltaire, son diocésain, s’est amusé à joindre au nom de l’évêque le surnom de Biordos. (K.)
- ↑ Omar, ayant pris Jérusalem, y fit bâtir une mosquée sur les fondements mêmes du temple d’Hérode et de Salomon ; et ce nouveau temple fut consacré au même Dieu que Salomon avait adoré avant qu’il fût idolâtre, au Dieu d’Abraham et de Jacob, que Jésus-Christ avait adoré quand il fut à Jérusalem, et que les musulmans reconnaissent. Ce temple subsiste encore : il ne fut jamais entièrement démoli ; mais il n’est permis ni aux juifs ni aux chrétiens d’y entrer ; ils n’y entreront que quand les Turcs en seront chassés. (Note de Voltaire.)
- ↑ Page 399. (Note de Voltaire.)
- ↑ Julien pouvait même compter quatre destructions du temple, puisque Antiochus Eupator en fit abattre tous les murs. (Id.)
- ↑ Préface de La Bletterie.(Id.)
- ↑ Voyez l’article Julien. (Note de Voltaire.)
- Éd. Garnier - Tome 17APÔTRES [1].Après l’article Apôtre de l’Encyclopédie, lequel est aussi savant qu’orthodoxe, il reste bien peu de chose à dire ; mais on demande souvent : Les apôtres étaient-ils mariés ? ont-ils eu des enfants ? que sont devenus ces enfants ? où les apôtres ont-ils vécu ? où ont-ils écrit ? où sont-ils morts ? ont-ils eu un district ? ont-ils exercé un ministère civil ? avaient-ils une juridiction sur les fidèles ? étaient-ils évêques ? y avait-il une hiérarchie, des rites, des cérémonies ?I.Les apôtres étaient-ils mariés ?Il existe une lettre attribuée à saint Ignace le martyr, dans laquelle sont ces paroles décisives : « Je me souviens de votre sainteté comme d’Élie, de Jérémie, de Jean-Baptiste, des disciples choisis, Timothée, Titus, Évodius, Clément, qui ont vécu dans la chasteté ; mais je ne blâme point les autres bienheureux qui ont été liés par le mariage, et je souhaite d’être trouvé digne de Dieu, en suivant leurs vestiges dans son règne, à l’exemple d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Joseph, d’Isaïe, des autres prophètes tels que Pierre et Paul, et des autres apôtres qui ont été mariés. » (Epist. ad Philadelphienses.)Quelques savants ont prétendu que le nom de saint Paul est interpolé dans cette lettre fameuse ; cependant Turrien, et tous ceux qui ont vu les lettres de saint Ignace en latin dans la bibliothèque du Vatican, avouent que le nom de Saint Paul s’y trouve. Et Baronius[2] ne nie pas que ce passage ne soit dans quelques manuscrits grecs : « Non negamus in quibusdam græcis codicibus ; » mais il prétend que ces mots ont été ajoutés par des Grecs modernes.Il y avait dans l’ancienne bibliothèque d’Oxford un manuscrit des lettres de saint Ignace en grec, où ces mots se trouvaient. J’ignore s’il n’a pas été brûlé avec beaucoup d’autres livres à la prise d’Oxford par Cromwell[3]. Il en reste encore un latin dans la même bibliothèque ; les mots Pauli et apostolorum y sont effacés, mais de façon qu’on peut lire aisément les anciens caractères.Il est certain que ce passage existe dans plusieurs éditions de ces lettres. Cette dispute sur le mariage de saint Paul est peut-être assez frivole. Qu’importe qu’il ait été marié ou non, si les autres apôtres l’ont été ? Il n’y a qu’à lire sa première Épître aux Corinthiens[4] pour prouver qu’il pouvait être marié comme les autres : « N’avons-nous pas droit de manger et de boire chezvous ? n’avons-nous pas droit d’y amener notre femme, notre sœur, comme les autres apôtres et les frères du Seigneur, et Céphas ? Serions-nous donc les seuls, Barnabé et moi, qui n’aurions pas ce pouvoir ? Qui va jamais à la guerre à ses dépens[5] ? »Il est clair, par ce passage, que tous les apôtres étaient mariés aussi bien que saint Pierre. Et saint Clément d’Alexandrie déclare[6] positivement que saint Paul avait une femme.La discipline romaine a changé ; mais cela n’empêche pas qu’il y ait eu un autre usage dans les premiers temps[7].II.Des enfants des apôtres.On a très-peu de notions sur leurs familles. Saint Clément d’Alexandrie dit que Pierre eut des enfants[8] ; que Philippe eut des filles, et qu’il les maria.Les Actes des apôtres spécifient saint Philippe dont les quatre filles prophétisaient[9]. On croit qu’il y en eut une de mariée, et c’est sainte Hermione.Eusèbe rapporte que Nicolas[10] choisi par les apôtres pour coopérer au saint ministère avec saint Étienne, avait une fort belle femme dont il était jaloux. Les apôtres lui ayant reproché sa jalousie, il s’en corrigea, leur amena sa femme, et leur dit : « Je suis prêt à la céder ; que celui qui la voudra l’épouse. » Les apôtres n’acceptèrent point sa proposition. Il eut de sa femme un fils et des filles.Cléophas, selon Eusèbe et saint Épiphane, était frère de saint Joseph, et père de saint Jacques le Mineur et de sainte Jude, qu’il avait eus de Marie, sœur de la sainte Vierge. Ainsi saint Jude l’apôtre était cousin germain de Jésus-Christ.Hégésippe, cité par Eusèbe, dit que deux des petits-fils de saint Jude furent déférés à l’empereur Domitien[11], comme descendants de David, et ayant un droit incontestable au trône de Jérusalem. Domitien, craignant qu’ils ne se servissent de ce droit, les interrogea lui-même : ils exposèrent leur généalogie, l’empereur leur demanda quelle était leur fortune ; ils répondirent qu’ils possédaient trente-neuf arpents de terre, lesquels payaient tribut, et qu’ils travaillaient pour vivre. L’empereur leur demanda quand arriverait le royaume de Jésus-Christ : ils dirent que ce serait à la fin du monde. Après quoi Domitien les laissa aller en paix : ce qui prouverait qu’il n’était pas persécuteur.Voilà, si je ne me trompe, tout ce qu’on sait des enfants des apôtres.III.Où les apôtres ont-ils vécu ? où sont-ils morts ?Selon Eusèbe[12], Jacques surnommé le Juste, frère de Jésus-Christ, fut d’abord placé le premier sur le trône épiscopal de la ville de Jérusalem ; ce sont ses propres mots. Ainsi, selon lui, le premier évêché fut celui de Jérusalem, supposé que les Juifs connussent le nom d’évêque. Il paraissait en effet bien vraisemblable que le frère de Jésus fût le premier après lui, et que la ville même où s’était opéré le miracle de notre salut fût la métropole du monde chrétien. À l’égard du trône épiscopal, c’est un terme dont Eusèbe se sert par anticipation. On sait assez qu’alors il n’y avait ni trône ni siège.Eusèbe ajoute, d’après saint Clément, que les autres apôtres ne contestèrent point à saint Jacques l’honneur de cette dignité. Ils l’élurent immédiatement après l’ascension. « Le Seigneur, dit-il, après sa résurrection, avait donné à Jacques surnommé le Juste, à Jean, et à Pierre, le don de la science ; » paroles bien remarquables. Eusèbe nomme Jacques le premier, Jean le second ; Pierre ne vient ici que le dernier : il semble juste que le frère et le disciple bien-aimé de Jésus passent avant celui qui l’a renié. L’Église grecque tout entière, et tous les réformateurs, demandent où est la primauté de Pierre ? Les catholiques romains répondent : S’il n’est pas nommé le premier chez les Pères de l’Église, il l’est dans les Actes des apôtres. Les Grecs et les autres répliquent qu’il n’a pas été le premier évêque, et la dispute subsistera autant que ces Églises.Saint Jacques, ce premier évêque de Jérusalem, frère du Seigneur, continua toujours à observer la loi mosaïque. Il était récabite, ne se faisant jamais raser, marchant pieds nus, allant se prosterner dans le temple des Juifs deux fois par jour, et surnommé par les Juifs Oblia, qui signifie le Juste. Enfin ils s’en rapportèrent à lui pour savoir qui était Jésus-Christ[13] ; mais ayant répondu que Jésus était « le fils de l’homme assis à la droite de Dieu, et qu’il viendrait dans les nuées », il fut assommé à coups de bâton. C’est de saint Jacques le Mineur que nous venons de parler.Saint Jacques le Majeur était son oncle, frère de saint Jean l’évangéliste, fils de Zébédée et de Salomé[14]. On prétend qu’Agrippa, roi des Juifs, lui fit couper la tête à Jérusalem.Saint Jean resta dans l’Asie, et gouverna l’église d’Éphèse, où il fut, dit-on, enterré[15].Saint André, frère de saint Pierre, quitta l’école de saint Jean-Baptiste pour celle de Jésus-Christ. On n’est pas d’accord s’il prêcha chez les Tartares, ou dans Argos ; mais, pour trancher la difficulté, on a dit que c’était dans l’Épire. Personne ne sait où il fut martyrisé, ni même s’il le fut. Les actes de son martyre sont plus que suspects aux savants ; les peintres l’ont toujours représenté sur une croix en sautoir, à laquelle on a donné son nom : c’est un usage qui a prévalu sans qu’on en connaisse la source.Saint Pierre prêcha aux Juifs dispersés dans le Pont, la Bithynie, la Cappadoce, dans Antioche, à Babylone. Les Actes des apôtres ne parlent point de son voyage à Rome. Saint Paul même ne fait aucune mention de lui dans les lettres qu’il écrit de cette capitale. Saint Justin est le premier auteur accrédité qui ait parlé de ce voyage, sur lequel les savants ne s’accordent pas. Saint Irénée, après saint Justin, dit expressément que saint Pierre et saint Paul vinrent à Rome, et qu’ils donnèrent le gouvernement à saint Lin. C’est encore là une nouvelle difficulté. S’ils établirent saint Lin pour inspecteur de la société chrétienne naissante à Rome, on infère qu’ils ne la conduisirent pas, et qu’ils ne restèrent point dans cette ville.La critique a jeté sur cette matière une foule d’incertitudes. L’opinion que saint Pierre vint à Rome sous Néron, et qu’il y occupa la chaire pontificale vingt-cinq ans, est insoutenable, puisque Néron ne régna que treize années. La chaise de bois qui est enchâssée dans l’église à Rome ne peut guère avoir appartenu à saint Pierre ; le bois ne dure pas si longtemps ; et il n’est pas vraisemblable que saint Pierre ait enseigné dans ce fauteuil comme dans une école toute formée, puisqu’il est avéré que les Juifs de Rome étaient les ennemis violents des disciples de Jésus-Christ.La plus forte difficulté, peut-être, est que saint Paul, dans son Épître écrite de Rome aux Colossiens[16] dit positivement qu’il n’a été secondé que par Aristarque, Marc, et un autre qui portait le nom de Jésus. Cette objection a paru insoluble aux plus savants hommes.Dans sa Lettre aux Galates, il dit[17] « qu’il obligea Jacques, Céphas, et Jean, qui étaient colonnes », à reconnaître aussi pour colonnes lui et Barnabé. S’il place Jacques avant Céphas, Céphas n’était donc pas le chef. Heureusement ces disputes n’entament pas le fond de notre sainte religion. Que saint Pierre ait été à Rome, ou non, Jésus-Christ n’en est pas moins fils de Dieu et de la vierge Marie, et n’en est pas moins ressuscité ; il n’en a pas moins recommandé l’humilité et la pauvreté, qu’on néglige, il est vrai, mais sur lesquelles on ne dispute pas.Nicéphore Caliste, auteur du xive siècle, dit que Pierre « était menu, grand et droit, le visage long et pâle, la barbe et les cheveux épais, courts et crépus, les yeux noirs, le nez long, plutôt camus que pointu ». C’est ainsi que dom Calmet traduit ce passage. Voyez son Dictionnaire de la Bible.Saint Barthélemy, mot corrompu de Bar-Ptolemaios [18], fils de Ptolémée. Les Actes des apôtres nous apprennent qu’il était de Galilée. Eusèbe prétend qu’il alla prêcher dans l’Inde, dans l’Arabie Heureuse, dans la Perse, et dans l’Abyssinie. On croit que c’était le même que Nathanael. On lui attribue un évangile ; mais tout ce qu’on a dit de sa vie et de sa mort est très-incertain. On a prétendu qu’Astyage, frère de Polémon, roi d’Arménie, le fit écorcher vif ; mais cette histoire est regardée comme fabuleuse par tous les bons critiques. Saint Philippe. Si l’on en croit les légendes apocryphes, il vécut quatre-vingt-sept ans, et mourut paisiblement sous Trajan.Saint Thomas-Didyme. Origène, cité par Eusèbe, dit qu’il alla prêcher aux Mèdes, aux Perses, aux Caramaniens, aux Bactriens, et aux mages, comme si les mages avaient été un peuple. On ajoute qu’il baptisa un des mages qui étaient venus à Bethléem. Les manichéens prétendaient qu’un homme ayant donné un soufflet à saint Thomas, fut dévoré par un lion. Des auteurs portugais assurent qu’il fut martyrisé à Méliapour, dans la presqu’île de l’Inde. L’Église grecque croit qu’il prêcha dans l’Inde, et que de là on porta son corps à Édesse. Ce qui fait croire encore à quelques moines qu’il alla dans l’Inde, c’est qu’on y trouva, vers la côte d’Ormus, à la fin du xve siècle, quelques familles nestoriennes établies par un marchand de Mozoul, nommé Thomas. La légende porte qu’il bâtit un palais magnifique pour un roi de l’Inde, appelé Condafer ; mais les savants rejettent toutes ces histoires.Saint Mathias. On ne sait de lui aucune particularité. Sa vie n’a été écrite qu’au xiie siècle, par un moine de l’abbaye de Saint-Mathias de Trêves, qui disait la tenir d’un Juif qui la lui avait traduite de l’hébreu en latin.Saint Matthieu. Si l’on en croit Rufin, Socrate, Abdias, il prêcha et mourut en Éthiopie. Héracléon le fait vivre longtemps, et mourir d’une mort naturelle ; mais Abdias dit qu’Hirtacus, roi d’Éthiopie, frère d’Églipus, voulant épouser sa nièce Iphigénie, et n’en pouvant obtenir la permission de saint Matthieu, lui fit trancher la tête, et mit le feu à la maison d’Iphigénie. Celui à qui nous devons l’Évangile le plus circonstancié que nous ayons méritait un meilleur historien qu’Abdias.Saint Simon Cananéen, qu’on fête communément avec saint Jude. On ignore sa vie. Les Grecs modernes disent qu’il alla prêcher dans la Libye, et de là en Angleterre. D’autres le font martyriser en Perse.Saint Thaddée ou Lébée, le même que saint Jude, que les Juifs appellent, dans saint Matthieu[19] frère de Jésus-Christ, et qui, selon Eusèbe, était son cousin germain. Toutes ces relations, la plupart incertaines et vagues, ne nous éclairent point sur la vie des apôtres. Mais s’il y a peu pour notre curosité, il reste assez pour notre instruction.Des quatre Évangiles choisis parmi les cinquante-quatre qui furent composés par les premiers chrétiens, il y en a deux qui ne sont point faits par des apôtres[20].Saint Paul n’était pas un des douze apôtres ; et cependant ce fut lui qui contribua le plus à l’établissement du christianisme. C’était le seul homme de lettres qui fût parmi eux. Il avait étudié dans l’école de Gamaliel. Festus même, gouverneur de Judée, lui reproche qu’il est trop savant ; et, ne pouvant comprendre les sublimités de sa doctrine, il lui dit[21] : « Tu es fou, Paul ; tes grandes études t’ont conduit à la folie. Insanis, Paule ; multæ te litteræ ad insaniam convertunt. »Il se qualifie envoyé, dans sa première Épître aux Corinthiens[22] « Ne suis-je pas libre? ne suis-je pas apôtre ? n’ai-je pas vu notre Seigneur ? n’êtes-vous pas mon ouvrage en notre Seigneur ? Quand je ne serais pas apôtre à l’égard des autres, je le suis à votre égard... Sont-ils ministres du Christ ? Quand on devrait m’accuser d’impudence, je le suis encore plus. »Il se peut en effet qu’il eût vu Jésus, lorsqu’il étudiait à Jérusalem sous Gamaliel. On peut dire cependant que ce n’était point une raison qui autorisât son apostolat. Il n’avait point été au rang des disciples de Jésus ; au contraire, il les avait persécutés ; il avait été complice de la mort de saint Étienne. Il est étonnant qu’il ne justifie pas plutôt son apostolat volontaire par le miracle que fit depuis Jésus-Christ en sa faveur, par la lumière céleste qui lui apparut en plein midi, qui le renversa de cheval, et par son enlèvement au troisième ciel.Saint Épiphane cite des Actes des apôtres [23] qu’on croit composés par les chrétiens nommés ébionites ou pauvres, et qui furent rejetés par l’Église ; actes très-anciens à la vérité, mais pleins d’outrages contre saint Paul.C’est là qu’il est dit que saint Paul était né à Tarsis[24] de parents idolâtres, « utroque parente gentili procreatus » ; et qu’étant venu à Jérusalem, où il resta quelque temps, il voulut épouser la fille de Gamaliel ; que dans ce dessein il se rendit prosélyte juif, et se fit circoncire ; mais que, n’ayant pas obtenu cette vierge (ou ne l’ayant pas trouvée vierge), la colère le fit écrire contre la circoncision, le sabbat, et toute la loi.« Quumque Hierosolymam accessisset, et ibidem aliquandiu mansisset, pontificis liliam ducere in animum induxisse, et eam ob rem proselytum factum, atque circumcisum esse ; postea quod virginem eam non accepisset, succensuisse, et adversus circumcisionem, ac sabbatum, totamque legem, scripsisse. »Ces paroles injurieuses font voir que ces premiers chrétiens, sous le nom de pauvres, étaient attachés encore au sabbat et à la circoncision, se prévalant de la circoncision de Jésus-Christ, et de son observance du sabbat ; qu’ils étaient ennemis de saint Paul ; qu’ils le regardaient comme un intrus qui voulait tout renverser. En un mot ils étaient hérétiques ; et en conséquence ils s’efforçaient de répandre la diffamation sur leurs ennemis, emportement trop ordinaire à l’esprit de parti et de superstition.Aussi saint Paul les traite-t-il de faux apôtres, d’ouvriers trompeurs, et les accable d’injures[25] ; il les appelle chiens dans sa lettre aux habitants de Philippes[26].Saint Jérôme prétend[27] qu’il était né à Giscala, bourg de Galilée, et non à Tarsis. D’autres lui contestent sa qualité de citoyen romain, parce qu’il n’y avait alors de citoyen romain ni à Tarsis ni à Giscala, et que Tarsis ne fut colonie romaine qu’environ cent ans après. Mais il en faut croire les Actes des apôtres, qui sont inspirés par le Saint-Esprit, et qui doivent l’emporter sur le témoignage de saint Jérôme, tout savant qu’il était.Tout est intéressant de saint Pierre et de saint Paul. Si Nicéphore nous a donné le portrait de l’un, les Actes de sainte Thècle, qui, bien que non canoniques, sont du premier siècle, nous ont fourni le portrait de l’autre. Il était, disent ces actes, de petite taille, chauve, les cuisses tortues, la jambe grosse, le nez aquilin, les sourcils joints, plein de la grâce du Seigneur. Statura brevi, etc.Au reste ces Actes de saint Paul et de sainte Thècle furent composés, selon Tertullien, par un Asiatique, disciple de Paul lui-même, qui les mit d’abord sous le nom de l’apôtre, et qui en fut repris, et même déposé, c’est-à-dire exclu de l’assemblée : car la hiérarchie n’étant pas encore établie, il n’y avait pas de déposition proprement dite.IV.
Quelle était la discipline sous laquelle vivaient les apôtres
et les premiers disciples ?Il paraît qu’ils étaient tous égaux. L’égalité était le grand principe des esséniens, des récabites, des thérapeutes, des disciples de Jean, et surtout de Jésus-Christ, qui la recommande plus d’une fois.Saint Barnabé, qui n’était pas un des douze apôtres, donne sa voix avec eux. Saint Paul, qui était encore moins apôtre choisi du vivant de Jésus, non-seulement est égal à eux, mais il a une sorte d’ascendant ; il tance rudement saint Pierre.On ne voit parmi eux aucun supérieur quand ils sont assemblés. Personne ne préside, pas même tour à tour. Ils ne s’appellent point d’abord évêques. Saint Pierre ne donne le nom d’évêque, ou l’épithète équivalente, qu’à Jésus-Christ, qu’il appelle le surveillant des âmes [28]. Ce nom de surveillant, d’évêque, est donné ensuite indifféremment aux anciens, que nous appelons prêtres ; mais nulle cérémonie, nulle dignité, nulle marque distinctive de prééminence.Les anciens ou vieillards sont chargés de distribuer les aumônes. Les plus jeunes sont élus à la pluralité des voix[29], pour avoir soin des tables, et ils sont au nombre de sept : ce qui constate évidemment des repas de communauté[30].De juridiction, de puissance, de commandement, de punition, on n’en voit pas la moindre trace.Il est vrai qu’Ananias et Saphira sont mis à mort pour n’avoir pas donné tout leur argent à saint Pierre, pour en avoir retenu une petite partie dans la vue de subvenir à leurs besoins pressants ; pour ne l’avoir pas avoué ; pour avoir corrompu, par un petit mensonge, la sainteté de leurs largesses : mais ce n’est pas saint Pierre qui les condamne. Il est vrai qu’il devine la faute d’Ananias ; il la lui reproche; il lui dit[31] : « Vous avez menti au Saint-Esprit ; » et Ananias tombe mort. Ensuite Saphira vient, et Pierre au lieu de l’avertir l’interroge ; ce qui semble une action de juge. Il la fait tomber dans le piège en lui disant : « Femme, dites-moi combien vous avez vendu votre champ. » La femme répond comme son mari. Il est étonnant qu’en arrivant sur le lieu elle n’ait pas su la mort de son époux ; que personne ne l’en ait avertie ; qu’elle n’ait pas vu dans l’assemblée l’effroi et le tumulte qu’une telle mort devait causer, et surtout la crainte mortelle que la justice n’accourût pour informer de cette mort comme d’un meurtre. Il est étrange que cette femme n’ait pas rempli la maison de ses cris, et qu’on l’ait interrogée paisiblement comme dans un tribunal sévère, où les huissiers contiennent tout le monde dans le silence. Il est encore plus étonnant que saint Pierre lui ait dit : « Femme, vois-tu les pieds de ceux qui ont porté ton mari en terre ? ils vont t’y porter. » Et dans l’instant la sentence est exécutée. Rien ne ressemble plus à l’audience criminelle d’un juge despotique.Mais il faut considérer que saint Pierre n’est ici que l’organe de Jésus-Christ et du Saint-Esprit ; que c’est à eux qu’Ananias et sa femme ont menti, et que ce sont eux qui les punissent par une mort subite ; que c’est même un miracle fait pour effrayer tous ceux qui, en donnant leur bien à l’Église, et qui, en disant qu’ils ont tout donné, retiendront quelque chose pour des usages profanes. Le judicieux dom Calmet fait voir combien les Pères et les commentateurs diffèrent sur le salut de ces deux premiers chrétiens, dont le péché consistait dans une simple réticence, mais coupable.Quoi qu’il en soit, il est certain que les apôtres n’avaient aucune juridiction, aucune puissance, aucune autorité que celle de la persuasion, qui est la première de toutes, et sur laquelle toutes les autres sont fondées.D’ailleurs il paraît par cette histoire même que les chrétiens vivaient en commun.Quand ils étaient assemblés deux ou trois, Jésus-Christ était au milieu d’eux. Ils pouvaient tous recevoir également l’Esprit. Jésus était leur véritable, leur seul supérieur ; il leur avait dit[32] : « N’appelez personne sur la terre votre père, car vous n’avez qu’un père, qui est dans le ciel. Ne désirez point qu’on vous appelle maîtres, parce que vous n’avez qu’un seul maître, et que vous êtes tous frères ; ni qu’on vous appelle docteurs, car votre seul docteur est Jésus[33]. »Il n’y avait du temps des apôtres aucun rite, point de liturgie, point d’heures marquées pour s’assembler, nulle cérémonie. Les disciples baptisaient les catéchumènes ; on leur soufflait dans la bouche pour y faire entrer l’Esprit saint avec le souffle[34], ainsi que Jésus-Christ avait soufflé sur les apôtres, ainsi qu’on souffle encore aujourd’hui, en plusieurs églises, dans la bouche d’un enfant quand on lui administre le baptême. Tels furent les commencements du christianisme. Tout se faisait par inspiration, par enthousiasme, comme chez les thérapeutes et chez les judaïtes, s’il est permis de comparer un moment des sociétés judaïques, devenues réprouvées, à des sociétés conduites par Jésus-Christ même, du haut du ciel, où il était assis à la droite de son père.Le temps amena des changements nécessaires ; l’Église, s’étant étendue, fortifiée, enrichie, eut besoin de nouvelles lois.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, seconde partie, 1770. (B.)
- ↑ 3e Baronius, anno 57, (Note de Voltaire).
- ↑ Voyez Cotelier, tome II, page 242. (Id.)
- ↑ Chapitre ix, vers. 5, 6 et 7. (Id.)
- ↑ Qui ? les anciens Romains qui n’avaient point de paye, les Grecs, les Tartares destructeurs de tant d’empires, les Arabes, tous les peuples conquérants. (Note de Voltaire.)
- ↑ Stromat., livre III. (Id.)
- ↑ Voyez Constitutions apostoliques, au mot Apocryphes, page 306 du présent volume.
- ↑ Stromat., livre VII ; et Eusèbe, livre III, chapitre xxx. (Note de Voltaire.)
- ↑ Act., chapitre xxi, vers. 9. (Id.)
- ↑ Eusèbe, livre III, chapitre xxix. (Id)
- ↑ Eusèbe, livre III, chapitre xx. (Note de Voltaire.)
- ↑ Eusèbe, livre II, chapitre i. (Id.)
- ↑ Eusèbe, Épiphane, Jérôme, Clément d’Alexandrie. (Note de Voltaire.)
- ↑ Eusèbe, livre II, chapitre ix. (Id.)
- ↑ Eusèbe, livre III, chapitre xxx. (Id.)
- ↑ Chapitre iv, vers. 10 et 11. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre ii, vers. 9. (Id.)
- ↑ Nom grec et hébreu, ce qui est singulier, et qui a fait croire que tout fut écrit par des Juifs hellénistes, loin de Jérusalem. (Id.)
- ↑ Matthieu, chapitre xiii, v. 55. (Note de Voltaire.)
- ↑ Les évangélistes saint Marc et saint Luc n’étaient pas apôtres. (B.)
- ↑ Act., chapitre xxvi, vers. 24. (Note de Voltaire.)
- ↑ L. Aux Corinth., chapitre ix, vers. 1 et suivants. (Id.)
- ↑ Hérésies, livre XXX, paragraphe 6. (Id.)
- ↑ M. Renouard a fait observer que cette ville se nomme en grec Tarsós, en latinTarsus, maintenant Tarsous, en français Tarse, et jamais Tarsis. (B.)
- ↑ II. Aux Corinth., chapitre xi, vers. 13. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre iii, vers. 2. (Id.)
- ↑ Saint Jérôme, De Scriptoribus ecclesiasticis, cap. v. (Id.)
- ↑ Épître I, chapitre ii, v. 25. (Note de Voltaire.)
- ↑ Actes, chapitre vi, v. 2. (Id.)
- ↑ Voyez l’article Église.
- ↑ Actes, chapitre v, v. 3. (Note de Voltaire.)
- ↑ Matthieu, chapitre xxiii, vers. 8, 9 et 10. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez l’article Église.
- ↑ Jean, chapitre xx. vers. 22. (Note de Voltaire.)
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Apôtres Apparence Apparition ► APPARENCE [1].Toutes les apparences sont-elles trompeuses ? Nos sens ne nous ont-ils été donnés que pour nous faire une illusion continuelle ? Tout est-il erreur ? Vivons-nous dans un songe, entourés d’ombres chimériques ?Vous voyez le soleil se coucher à l’horizon quand il est déjà dessous. Il n’est pas encore levé, et vous le voyez paraître. Cette tour carrée vous semble ronde. Ce bâton enfoncé dans l’eau vous semble courbé.Vous regardez votre image dans un miroir, il vous la représente derrière lui ; elle n’est ni derrière, ni devant. Cette glace, qui au toucher et à la vue est si lisse et si unie, n’est qu’un amas inégal d’aspérités et de cavités. La peau la plus fine et la plus blanche n’est qu’un réseau hérissé, dont les ouvertures sont incomparablement plus larges que le tissu, et qui renferment un nombre infini de petits crins. Des liqueurs passent sans cesse sous ce réseau, et il en sort des exhalaisons continuelles qui couvrent toute cette surface. Ce que vous appelez grand est très-petit pour un éléphant, et ce que vous appelez petit est un monde pour des insectes.Le même mouvement qui serait rapide pour une tortue serait très-lent aux yeux d’un aigle. Ce rocher, qui est impénétrable au fer de vos instruments, est un crible percé de plus de trous qu’il n’a de matière et de mille avenues d’une largeur prodigieuse, qui conduisent à son centre, où logent des multitudes d’animaux qui peuvent se croire les maîtres de l’univers.Rien n’est ni comme il vous paraît, ni à la place où vous croyez qu’il soit.Plusieurs philosophes, fatigués d’être toujours trompés par les corps, ont prononcé de dépit que les corps n’existent pas, et qu’il n’y a de réel que notre esprit. Ils pouvaient conclure tout aussi bien que toutes les apparences étant fausses, et la nature de l’âme étant inconnue comme la matière, il n’y avait en effet ni esprit ni corps.C’est peut-être ce désespoir de rien connaître qui a fait dire à certains philosophes chinois que le néant est le principe et la fin de toutes choses.Cette philosophie destructive des êtres était fort connue du temps de Molière. Le docteur Marphurius représente toute cette école, quand il enseigne à Sganarelle[2] « qu’il ne faut pas dire, je suis venu ; mais, il me semble que je suis venu : et il peut vous le sembler sans que la chose soit véritable ».Mais à présent une scène de comédie n’est pas une raison, quoiqu’elle vaille quelquefois mieux ; et il y a souvent autant de plaisir à rechercher la vérité qu’à se moquer de la philosophie.Vous ne voyez pas le réseau, les cavités, les cordes, les inégalités, les exhalaisons de cette peau blanche et fine que vous idolâtrez. Des animaux, mille fois plus petits qu’un ciron, discernent tous ces objets qui vous échappent. Ils s’y logent, ils s’y nourrissent, ils s’y promènent comme dans un vaste pays ; et ceux qui sont sur le bras droit ignorent qu’il y ait des gens de leur espèce sur le bras gauche. Si vous aviez le malheur de voir ce qu’ils voient, cette peau charmante vous ferait horreur.L’harmonie d’un concert que vous entendez avec délice doit faire sur certains petits animaux l’effet d’un tonnerre épouvantable, et peut-être les tuer. Vous ne voyez, vous ne touchez, vous n’entendez, vous ne sentez les choses, que de la manière dont vous devez les sentir.Tout est proportionné. Les lois de l’optique, qui vous font voir dans l’eau l’objet où il n’est pas, et qui brisent une ligne droite, tiennent aux mêmes lois qui vous font paraître le soleil sous un diamètre de deux pieds, quoiqu’il soit un million de fois plus gros que la terre. Pour le voir dans sa dimension véritable, il faudrait avoir un œil qui en rassemblât les rayons sous un angle aussi grand que son disque : ce qui est impossible. Vos sens vous assistent donc beaucoup plus qu’ils ne vous trompent.Le mouvement, le temps, la dureté, la mollesse, les dimensions, l’éloignement, l’approximation, la force, la faiblesse, les apparences, de quelque genre qu’elles soient, tout est relatif. Et qui a fait ces relations ?
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, seconde partie, 1770. (B.)
- ↑ Mariage forcé, scène viii.
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Apparence Apparition Appel comme d’abus ► APPARITION [1].Ce n’est point du tout une chose rare qu’une personne, vivement émue, voie ce qui n’est point. Une femme, en 1726, accusée à Londres d’être complice du meurtre de son mari, niait le fait ; on lui présente l’habit du mort qu’on secoue devant elle ; son imagination épouvantée lui fait voir son mari même ; elle se jette à ses pieds, et veut les embrasser. Elle dit aux jurés qu’elle avait vu son mari.Il ne faut pas s’étonner que Théodoric ait vu dans la tête d’un poisson qu’on lui servait celle de Symmaque, qu’il avait assassiné, ou fait exécuter injustement (c’est la même chose).Charles IX, après la Saint-Barthélémy, voyait des morts et du sang, non pas en songe, mais dans les convulsions d’un esprit troublé, qui cherchait en vain le sommeil. Son médecin et sa nourrice l’attestèrent. Des visions fantastiques sont très-fréquentes dans les fièvres chaudes. Ce n’est point s’imaginer voir, c’est voir en effet. Le fantôme existe pour celui qui en a la perception. Si le don de la raison, accordé à la machine humaine, ne venait pas corriger ces illusions, toutes les imaginations échauffées seraient dans un transport presque continuel, et il serait impossible de les guérir.C’est surtout dans cet état mitoyen entre la veille et le sommeil qu’un cerveau enflammé voit des objets imaginaires, et entend des sons que personne ne prononce. La frayeur, l’amour, la douleur, le remords, sont les peintres qui tracent les tableaux dans les imaginations bouleversées. L’œil qui est ébranlé pendant la nuit par un coup vers le petit canthus, et qui voit jaillir des étincelles, n’est qu’une très-faible image des inflammations de notre cerveau.Aucun théologien ne doute qu’à ces causes naturelles la volonté du Maître de la nature n’ait joint quelquefois sa divine influence. L’Ancien et le Nouveau Testament en sont d’assez évidents témoignages. La Providence daigna employer ces apparitions, ces visions en faveur du peuple juif, qui était alors son peuple chéri.Il se peut que dans la suite des temps quelques âmes, pieuses à la vérité, mais trompées par leur enthousiasme, aient cru recevoir d’une communication intime avec Dieu ce qu’elles ne tenaient que de leur imagination enflammée. C’est alors qu’on a besoin du conseil d’un honnête homme, et surtout d’un bon médecin.Les histoires des apparitions sont innombrables. On prétend que ce fut sur la foi d’une apparition que saint Théodore, au commencement du ive siècle, alla mettre le feu au temple d’Amassée, et le réduisit en cendres. Il est bien vraisemblable que Dieu ne lui avait pas ordonné cette action, qui en elle-même est si criminelle, dans laquelle plusieurs citoyens périrent, et qui exposait tous les chrétiens à une juste vengeance.Que sainte Potamienne ait apparu à saint Basilide, Dieu peut l’avoir permis ; il n’en a rien résulté qui troublât l’État. On ne niera pas que Jésus-Christ ait pu apparaître à saint Victor ; mais que saint Benoît ait vu l’âme de saint Germain de Capoue portée au ciel par des anges, et que deux moines aient vu celle de saint Benoît marcher sur un tapis étendu depuis le ciel jusqu’au Mont-Cassin, cela est plus difficile à croire.On peut douter de même, sans offenser notre auguste religion, que saint Eucher fut mené par un ange en enfer, où il vit l’âme de Charles Martel ; et qu’un saint ermite d’Italie ait vu des diables qui enchaînaient l’âme de Dagobert dans une barque, et lui donnaient cent coups de fouet : car après tout il ne serait pas aisé d’expliquer nettement comment une âme marche sur un tapis, comment on l’enchaîne dans un bateau, et comment on la fouette.Mais il se peut très-bien faire que des cervelles allumées aient eu de semblables visions ; on en a mille exemples de siècle en siècle. Il faut être bien éclairé pour distinger dans ce nombre prodigieux de visions celles qui viennent de Dieu même et celles qui sont produites par la seule imagination.L’illustre Bossuet rapporte, dans l’Oraison funèbre de la princesse palatine [2] deux visions qui agirent puissamment sur cette princesse, et qui déterminèrent toute la conduite de ses dernières années. Il faut croire ces visions célestes, puisqu’elles sont regardées comme telles par le disert et savant évêque de Meaux, qui pénétra toutes les profondeurs de la théologie, et qui même entreprit de lever le voile dont l’Apocalypse est couvert.Il dit donc que la princesse palatine, après avoir prêté cent mille francs à la reine de Pologne sa sœur, vendu le duché de Réthelois un million, marié avantageusement ses filles, étant heureuse selon le monde, mais doutant malheureusement des vérités de la religion catholique, fut rappelée à la conviction et à l’amour de ces vérités ineffables par deux visions. La première fut un rêve, dans lequel un aveugle-né lui dit qu’il n’avait aucune idée de la lumière et qu’il fallait en croire les autres sur les choses qu’on ne peut concevoir. La seconde fut un violent ébranlement des méninges et des fibres du cerveau dans un accès de fièvre. Elle vit une poule qui courait après un de ses poussins qu’un chien tenait dans sa gueule. La princesse palatine arrache le petit poulet au chien ; une voix lui crie : « Rendez-lui son poulet ; si vous le privez de son manger, il fera mauvaise garde. — Non, s’écria la princesse, je ne le rendrai jamais. »Ce poulet, c’était l’âme d’Anne de Gonzague, princesse palatine ; la poule était l’Église ; le chien était le diable. Anne de Gonzague, qui ne devait jamais rendre le poulet au chien, était la grâce efficace.Bossuet prêchait cette oraison funèbre aux religieuses carmélites du faubourg Saint-Jacques à Paris, devant toute la maison de Condé ; il leur dit ces paroles remarquables : « Écoutez ; et prenez garde surtout de n’écouter pas avec mépris l’ordre des avertissements divins et la conduite de la grâce. »Les lecteurs doivent donc lire cette histoire avec le même respect que les auditeurs l’écoutèrent. Ces effets extraordinaires de la Providence sont comme les miracles des saints qu’on canonise. Ces miracles doivent être attestés par des témoins irréprochables. Eh ! quel déposant plus légal pourrions-nous avoir des apparitions et des visions de la princesse palatine que celui qui employa sa vie à distinguer toujours la vérité de l’apparence ? Il combattit avec vigueur contre les religieuses de Port-Royal sur le formulaire ; contre Paul Ferry, sur le catéchisme ; contre le ministre Claude, sur les variations de l’Église ; contre le docteur Dupin, sur la Chine ; contre le P. Simon, sur l’intelligence du texte sacré ; contre le cardinal Sfondrate, sur la prédestination ; contre le pape, sur les droits de l’Église gallicane ; contre l’archevêque de Cambrai, sur l’amour pur et désintéressé. Il ne se laissait séduire, ni par les noms, ni par les titres, ni par la réputation, ni par la dialectique de ses adversaires. Il a rapporté ce fait, il l’a donc cru. Croyons-le comme lui, malgré les railleries qu’on en a faites. Adorons les secrets de la Providence ; mais défions-nous des écarts de l’imagination, que Malebranche appelait la folle du logis. Car les deux visions accordées à la princesse palatine ne sont pas données à tout le monde.Jésus-Christ apparut à sainte Catherine de Sienne ; il l’épousa ; il lui donna un anneau. Cette apparition mystique est respectable, puisqu’elle est attestée par Raimond de Capoue, général des dominicains, qui la confessait, et même par le pape Urbain VI. Mais elle est rejetée par le savant Fleury, auteur del’Histoire ecclésiastique. Et une fille qui se vanterait aujourd’hui d’avoir contracté un tel mariage pourrait avoir une place aux petites-maisons pour présent de noce.L’apparition de la mère Angélique, abbesse de Port-Royal, à sœur Dorothée, est rapportée par un homme d’un très-grand poids dans le parti qu’on nomme janséniste : c’est le sieur Dufossé, auteur des Mémoires de Pontis. La mère Angélique, longtemps après sa mort, vint s’asseoir dans l’église de Port-Royal à son ancienne place, avec sa crosse à la main. Elle commanda qu’on fît venir sœur Dorothée, à qui elle dit de terribles secrets. Mais le témoignage de ce Dufossé ne vaut pas celui de Raimond de Capoue et du pape Urbain VI, lesquels pourtant n’ont pas été recevables.Celui qui vient d’écrire ce petit morceau a lu ensuite les quatre volumes de l’abbé Lenglet sur les apparitions[3] et ne croit pas devoir en rien prendre. Il est convaincu de toutes les apparitions avérées par l’Église ; mais il a quelques doutes sur les autres jusqu’à ce qu’elles soient authentiquement reconnues. Les cordeliers et les jacobins, les jansénistes et les molinistes, ont eu leurs apparitions et leurs miracles[4].Iliacos intra muros peccatur et extra.Hor., 1. I, ep. ii.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, seconde partie, 1770. (B.)
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1767, la Lettre sur les panégyriques.
- ↑ L’ouvrage de l’abbé Lenglet-Dufresnoy est intitulé Recueil de dissertations anciennes et nouvelles sur les apparitions, les visions et les songes, avec une préface historique et un catalogue des auteurs qui ont écrit sur les esprits, les visions, les apparitions, les songes et les sortilèges, 1752, 4 volumes in-12.
- ↑ Voyez les articles Vision et Vampires. (Note de Voltaire.)
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Apparition Appel comme d’abus À propos, l’apropos ► APPEL COMME D’ABUS, voyez ABUS. - Éd. Garnier - Tome 17
◄ Appel comme d’abus À propos, l’apropos Arabes ► À PROPOS, L’APROPOS [1].L’apropos est comme l’avenir, l’atour, l’ados, et plusieurs termes pareils, qui ne composent plus aujourd’hui qu’un seul mot, et qui en faisaient deux autrefois.Si vous dites : À propos j’oubliais de vous parler de cette affaire ; alors ce sont deux mots, et à devient une préposition. Mais si vous dites : Voilà unapropos heureux, un apropos bien adroit, apropos n’est plus qu’un seul mot.Lamotte a dit dans une de ses odes[2] :Le sage, le prompt Apropos,
Dieu qu’à tort oublia la fable.Tous les heureux succès en tout genre sont fondés sur les choses dites ou faites à propos.Arnauld de Bresse, Jean Hus, et Jérôme de Prague, ne vinrent pas assez à propos, ils furent tous trois brûlés ; les peuples n’étaient pas encore assez éclairés : l’invention de l’imprimerie n’avait point encore mis sous les yeux de tout le monde les abus dont on se plaignait. Mais quand les hommes commencèrent à lire ; quand la populace, qui voulait bien ne pas aller en purgatoire, mais qui ne voulait pas payer trop cher des indulgences, commença à ouvrir les yeux, les réformateurs du xvie siècle vinrent très à propos, et réussirent.Un des meilleurs apropos dont l’histoire ait fait mention est celui de Pierre Danez au concile de Trente[3]. Un homme qui n’aurait pas eu l’esprit présent n’aurait rien répondu au froid jeu de mots de l’évêque italien : « Ce coq chante bien ; iste gallus bene cantat [4]. » Danez répondit par cette terrible réplique : « Plût à Dieu que Pierre se repentît au chant du coq ! »La plupart des recueils de bons mots sont remplis de réponses très-froides. Celle du marquis Maffei, ambassadeur de Sicile auprès du Pape Clément XI, n’est ni froide, ni injurieuse, ni piquante, mais c’est un bel apropos. Le pape se plaignait avec larmes de ce qu’on avait ouvert, malgré lui, les églises de Sicilequ’il avait interdites. « Pleurez, saint-père, lui dit-il, quand on les fermera. »Les Italiens appellent une chose dite hors de propos un sproposito. Ce mot manque à notre langue.C’est une grande leçon dans Plutarque que ces paroles : « Tu tiens sans propos beaucoup de bons propos[5]. » Ce défaut se trouve dans beaucoup de nos tragédies, où les héros débitent des maximes bonnes en elles-mêmes, qui deviennent fausses dans l’endroit où elles sont placées.L’apropos fait tout dans les grandes affaires, dans les révolutions des États. On a déjà dit[6] que Cromwell sous Élisabeth ou sous Charles II, le cardinal de Retz quand Louis XIV gouverna par lui-même, auraient été des hommes très-ordinaires.César, né du temps de Scipion l’Africain, n’aurait pas subjugué la république romaine, et si Mahomet revenait aujourd’hui, il serait tout au plus shérif de la Mecque. Mais si Archimède et Virgile renaissaient, l’un serait encore le meilleur mathématicien, l’autre le meilleur poète de son pays.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, seconde partie, 1770. (B.)
- ↑ Dans l’ode intitulée l’Aveuglement.
- ↑ Voyez Essai sur les Mœurs, chapitre clxxii.
- ↑ Les dames qui pourront lire ce morceau sauront que gallus signifie Gaulois et coq(Note de Voltaire.)
- ↑ Sur ce passage voyez ma note au mot Esprit, section ire. (B.)
- ↑ Septième des Lettres philosophiques. Voyez les Mélanges, année 1734.
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ À propos, l’apropos Arabes Aranda ► ARABES [1],ET, PAR OCCASION, DU LIVRE DE JOB [2].Si quelqu’un veut connaître à fond les antiquités arabes, il est à présumer qu’il n’en sera pas plus instruit que de celles de l’Auvergne et du Poitou. Il est pourtant certain que les Arabes étaient quelque chose longtemps avant Mahomet. Les Juifs eux-mêmes disent que Moïse épousa une fille arabe, et son beau-père Jéthro paraît un homme de fort bon sens.Meka ou la Mecque passa, et non sans vraisemblance, pour une des plus anciennes villes du monde ; et ce qui prouve son ancienneté, c’est qu’il est impossible qu’une autre cause que la superstition seule ait fait bâtir une ville en cet endroit : elle est dans un désert de sable, l’eau y est saumâtre, on y meurt de faim et de soif. Le pays, à quelques milles vers l’orient, est le plus délicieux de la terre, le plus arrosé, le plus fertile. C’était là qu’il fallait bâtir, et non à la Mecque.Mais il suffit d’un charlatan, d’un fripon, d’un faux prophète qui aura débité ses rêveries, pour faire de la Mecque un lieu sacré et le rendez-vous des nations voisines. C’est ainsi que le temple de Jupiter Ammon était bâti au milieu des sables, etc., etc.L’Arabie s’étend du désert de Jérusalem jusqu’à Aden ou Éden, vers le quinzième degré, en tirant droit du nord-est au sud-est. C’est un pays immense, environ trois fois grand comme l’Allemagne. Il est très-vraisemblable que ses déserts de sable ont été apportés par les eaux de la mer, et que ses golfes maritimes ont été des terres fertiles autrefois.Ce qui semble déposer en faveur de l’antiquité de cette nation, c’est qu’aucun historien ne dit qu’elle ait été subjuguée ; elle ne le fut pas même par Alexandre, ni par aucun roi de Syrie, ni par les Romains. Les Arabes au contraire ont subjugué cent peuples, depuis l’Inde jusqu’à la Garonne ; et ayant ensuite perdu leurs conquêtes, ils se sont retirés dans leur pays sans s’être mêlés avec d’autres peuples.N’ayant jamais été ni asservis ni mélangés, il est plus que probable qu’ils ont conservé leurs mœurs et leur langage ; aussi l’arabe est-il en quelque façon la langue mère de toute l’Asie, jusqu’à l’Inde et jusqu’au pays habité par les Scythes, supposé qu’il y ait en effet des langues mères ; mais il n’y a que des langues dominantes. Leur génie n’a point changé, ils font encore des Mille et une Nuits, comme ils en faisaient du temps qu’ils imaginaient un Bach ouBacchus, qui traversait la mer Rouge avec trois millions d’hommes, de femmes et d’enfants ; qui arrêtait le soleil et la lune ; qui faisait jaillir des fontaines de vin avec une baguette, laquelle il changeait en serpent quand il voulait.Une nation ainsi isolée, et dont le sang est sans mélange, ne peut changer de caractère. Les Arabes qui habitent les déserts ont toujours été un peu voleurs. Ceux qui habitent les villes ont toujours aimé les fables, la poésie et l’astronomie.Il est dit dans la Préface historique de l’Alcoran que, lorsqu’ils avaient un bon poète dans une de leurs tribus, les autres tribus ne manquaient pas d’envoyer des députés pour féliciter celle à qui Dieu avait fait la grâce de lui donner un poète.Les tribus s’assemblaient tous les ans par représentants, dans une place nommée Ocad, où l’on récitait des vers à peu près comme on fait aujourd’hui à Rome dans le jardin de l’Académie des Arcades ; et cette coutume dura jusqu’à Mahomet. De son temps chacun affichait ses vers à la porte du temple de la Mecque.Labid, fils de Rabia, passait pour l’Homère des Mecquois ; mais ayant vu le second chapitre de l’Alcoran que Mahomet avait affiché, il se jeta à ses genoux, et lui dit : « Ô Mohammed, fils d’Abdallah, fils de Motaleb, fils d’Achem, vous êtes un plus grand poëte que moi ; vous êtes sans doute le prophète de Dieu. »Autant les Arabes du désert étaient voleurs, autant ceux de Maden, de Naïd, de Sanaa, étaient généreux. Un ami était déshonoré dans ces pays quand il avait refusé des secours à un ami.Dans leur recueil de vers intitulé Tograïd, il est rapporté qu’un jour, dans la cour du temple de la Mecque, trois Arabes disputaient sur la générosité et l’amitié, et ne pouvaient convenir qui méritait la préférence de ceux qui donnaient alors les plus grands exemples de ces vertus. Les uns tenaient pour Abdallah, fils de Giafar, oncle de Mahomet; les autres pour Kaïs, fils de Saad ; et d’autres pour Arabad, de la tribu d’As. Après avoir bien disputé, ils convinrent d’envoyer un ami d’Abdallah vers lui, un ami de Kaïs vers Kaïs, et un ami d’Arabad vers Arabad, pour les éprouver tous trois, et venir ensuite faire leur rapport à l’assemblée.L’ami d’Abdallah courut donc à lui, et lui dit : « Fils de l’oncle de Mahomet, je suis en voyage et je manque de tout. » Abdallah était monté sur son chameau chargé d’or et de soie ; il en descendit au plus vite, lui donna son chameau, et s’en retourna à pied dans sa maison.Le second alla s’adresser à son ami Kaïs, fils de Saad. Kaïs dormait encore ; un de ses domestiques demande au voyageur ce qu’il désire. Le voyageur répond qu’il est l’ami de Kaïs, et qu’il a besoin de secours. Le domestique lui dit : « Je ne veux pas éveiller mon maître ; mais voilà sept mille pièces d’or, c’est tout ce que nous avons à présent dans la maison ; prenez encore un chameau dans l’écurie avec un esclave ; je crois que cela vous suffira jusqu’à ce que vous soyez arrivé chez vous. » Lorsque Kaïs fut éveillé, il gronda beaucoup le domestique de n’avoir pas donné davantage.Le troisième alla trouver son ami Arabad de la tribu d’As. Arabad était aveugle, et il sortait de sa maison, appuyé sur deux esclaves, pour aller prier Dieu au temple de la Mecque ; dès qu’il eut entendu la voix de l’ami, il lui dit : « Je n’ai de bien que mes deux esclaves, je vous prie de les prendre et de les vendre ; j’irai au temple comme je pourrai avec mon bâton. »Les trois disputeurs étant revenus à l’assemblée racontèrent fidèlement ce qui leur était arrivé. On donna beaucoup de louanges à Abdallah, fils de Giafard, à Kaïs, fils de Saad, et à Arabad, de la tribu d’As ; mais la préférence fut pour Arabad.Les Arabes ont plusieurs contes de cette espèce. Nos nations occidentales n’en ont point ; nos romans ne sont pas dans ce goût. Nous en avons plusieurs qui ne roulent que sur des friponneries, comme ceux de Boccace, Gusman d’Alfarache, Gil Blas, etc.Il est clair que du moins les Arabes avaient des idées nobles et élevées. Les hommes les plus savants dans les langues orientales pensent que le livre de Job, qui est de la plus haute antiquité, fut composé par un Arabe de l’Idumée. La preuve la plus claire et la plus indubitable, c’est que le traducteur hébreu a laissé dans sa traduction plus de cent mots arabes qu’apparemment il n’entendait pas.Job, le héros de la pièce, ne peut avoir été un Hébreu: car il dit, dans le quarante-deuxième chapitre, qu’ayant recouvré son premier état, il partagea ses biens également à ses fils et à ses filles, ce qui est directement contraire à la loi hébraïque.Il est très-vraisemblable que si ce livre avait été composé après le temps où l’on place l’époque de Moïse, l’auteur, qui parle de tant de choses, et qui n’épargne pas les exemples, aurait parlé de quelqu’un des étonnants prodiges opérés par Moïse, et connus sans doute de toutes les nations de l’Asie.Dès le premier chapitre, Satan paraît devant Dieu, et lui demande la permission d’affliger Job. On ne connaît point Satan dans le Pentateuque, c’était un mot chaldéen. Nouvelle preuve que l’auteur arabe était voisin de la Chaldée.On a cru qu’il pouvait être Juif, parce qu’au douzième chapitre le traducteur hébreu a mis Jehova à la place d’El, ou de Bel, ou de Sadaï. Mais quel est l’homme un peu instruit qui ne sache que le mot de Jehova était commun aux Phéniciens, aux Syriens, aux Égyptiens, et à tous les peuples des contrées voisines ?Une preuve plus forte encore, et à laquelle on ne peut rien répliquer, c’est la connaissance de l’astronomie, qui éclate dans le livre de Job. Il est parlé des constellations que nous nommons[3] l’Arcture, l’Orion, les Ilyades, et même celles du midi qui sont cachées. Or les Hébreux n’avaient aucune connaissance de la sphère, n’avaient pas même de terme pour exprimer l’astronomie ; et les Arabes ont toujours été renommés pour cette science, ainsi que les Chaldéens.Il paraît donc très-bien prouvé que le livre de Job ne peut être d’un Juif, et est antérieur à tous les livres juifs. Philon et Josèphe sont trop avisés pour le compter dans le canon hébreu : c’est incontestablement une parabole, une allégorie arabe.Ce n’est pas tout ; on y puise des connaissances des usages de l’ancien monde, et surtout de l’Arabie[4]. Il y est question du commerce des Indes, commerce que les Arabes firent de tous les temps, et dont les Juifs n’entendirent seulement pas parler.On y voit que l’art d’écrire était très-cultivé, et qu’on faisait déjà de gros livres[5].On ne peut dissimuler que le commentateur Calmet, tout profond qu’il est, manque à toutes les règles de la logique en prétendant que Job annonce l’immortalité de l’àme et la résurrection du corps quand il dit[6] : « Je sais que Dieu, qui est vivant, aura pitié de moi, que je me relèverai un jour de mon fumier, que ma peau reviendra, que je reverrai Dieu dans ma chair. Pourquoi donc dites-vous à présent : Persécutons-le, cherchons des paroles contre lui ? Je serai puissant à mon tour, craignez mon épée, craignez que je ne me venge, sachez qu’il y a une justice. »Peut-on entendre par ces paroles autre chose que l’espérance de la guérison ? L’immortalité de l’âme et la résurrection des corps au dernier jour sont des vérités si indubitablement annoncées dans le Nouveau Testament, si clairement prouvées par les Pères et par les conciles, qu’il n’est pas besoin d’en attribuer la première connaissance à un Arabe. Ces grands mystères ne sont expliqués dans aucun endroit du Pentateuque hébreu ; comment le seraient-ils dans ce seul verset de Job, et encore d’une manière si obscure ? Calmet n’a pas plus de raison de voir l’immortalité de l’âme et la résurrection dans les discours de Job, que d’y voir la vérole dans la maladie dont il est attaqué. Ni la logique ni la physique ne sont d’accord avec ce commentateur.Au reste, ce livre allégorique de Job étant manifestement arabe, il est permis de dire qu’il n’y a ni méthode, ni justesse, ni précision. Mais c’est peut-être le monument le plus précieux et le plus ancien des livres qui aient été écrits en deçà de l’Euphrate.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, seconde partie, 1770. (B.)
- ↑ Voyez aussi Job.
- ↑ Chapitre ix, v. 9. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre xxviii, v. 16, etc. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre xxxi, v. 35 et 36. (Id.)
- ↑ Job, XIX, 25 et suivants.
- Éd. Garnier - Tome 17ARANDA [1]droits royaux, jurisprudence, inquisition.Quoique les noms propres ne soient pas l’objet de nos questions encyclopédiques, notre société littéraire[2] a cru devoir faire une exception en faveur du comte d’Aranda, président du conseil suprême en Espagne, et capitaine général de la Castille nouvelle, qui a commencé à couper les têtes de l’hydre de l’Inquisition.Il était bien juste qu’un Espagnol délivrât la terre de ce monstre, puisqu’un Espagnol l’avait fait naître. Ce fut un saint, à la vérité, ce fut saint Dominiquel’encuirassé[3], qui, étant illuminé d’en haut, et croyant fermement que l’Église catholique, apostolique et romaine, ne pouvait se soutenir que par des moines et des bourreaux, jeta les fondements de l’Inquisition au xiiie siècle, et lui soumit les rois, les ministres et les magistrats ; mais il arrive quelquefois qu’un grand homme est plus qu’un saint dans les choses purement civiles, et qui concernent directement la majesté des couronnes, la dignité du conseil des rois, les droits de la magistrature, la sûreté des citoyens.La conscience, le for intérieur (comme l’appelle l’université de Salamanque) est d’une autre espèce ; elle n’a rien de commun avec les lois de l’État. Les inquisiteurs, les théologiens, doivent prier Dieu pour les peuples ; et les ministres, les magistrats établis par les rois sur les peuples, doivent juger.Un soldat bigame ayant été arrêté pour ce délit par l’auditeur de la guerre, au commencement de l’année 1770, et le Saint-Office ayant prétendu que c’était à lui seul qu’il appartenait de juger ce soldat, le roi d’Espagne a décidé que cette cause devait uniquement ressortir au tribunal du comte d’Aranda, capitaine général, par un arrêt solennel du 5 février de la même année.L’arrêt porte que le très-révérend archevêque de Pharsale, ville qui appartient aux Turcs, inquisiteur général des Espagnols, doit observer les lois du royaume, respecter les juridictions royales, se tenir dans ses bornes, et ne se point mêler d’emprisonner les sujets du roi.On ne peut pas tout faire à la fois ; Hercule ne put nettoyer en un jour les écuries du roi Augias. Les écuries d’Espagne étaient pleines des plus puantes immondices depuis plus de cinq cents ans ; c’était grand dommage de voir de si beaux chevaux, si fiers, si légers, si courageux, si brillants, n’avoir pour palefreniers que des moines qui leur appesantissaient la bouche par un vilain mors, et qui les faisaient croupir dans la fange.Le comte d’Aranda, qui est un excellent écuyer, commence à mettre la cavalerie espagnole sur un autre pied, et les écuries d’Augias seront bientôt de la plus grande propreté.Ce pourrait être ici l’occasion[4] de dire un petit mot des premiers beaux jours de l’Inquisition, parce qu’il est d’usage dans les dictionnaires, quand on parle de la mort des gens, de faire mention de leur naissance et de leurs dignités[5] ; mais on en trouvera le détail à l’article Inquisition[6], aussi bien que la patente curieuse donnée par saint Dominique[7].Observons seulement que le comte d’Aranda a mérité la reconnaissance de l’Europe entière, en rognant les griffes et en limant les dents du monstre.Bénissons le comte d’Aranda[8].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, seconde partie, 1770. (B.)
- ↑ Voyez l’Introduction, page 3.
- ↑ Il faudrait rechercher si du temps de saint Dominique on faisait porter le san-benitoaux pécheurs, et si ce san-benito n’était pas une chemise bénite qu’on leur donnait en échange de leur argent qu’on leur prenait. Mais, étant retirés au milieu des neiges, au pied du mont Crapack, qui sépare la Pologne de la Hongrie, nous n’avons qu’une bibliothèque médiocre.La disette de livres dont nous gémissons vers ce mont Crapack où nous sommes, nous empêche aussi d’examiner si saint Dominique assista en qualité d’inquisiteur à la bataille de Muret, ou en qualité de prédicateur, ou en celle d’officier volontaire ; et si le titre d’encuirassé lui fut donné, aussi bien qu’à l’ermite Dominique : je crois qu’il était à la bataille de Muret, mais qu’il ne porta point d’armes. (Note de Voltaire.)— Dominique, fondateur de l’ordre de saint Jacques Clément, et inventeur de l’Inquisition, est différent du Dominique surnommé l’encuirassé parce qu’il s’était endurci la peau à force de se donner la discipline. On voit, par la note de M. de Voltaire, qu’il connaissait très-bien la différence de ces deux saints. Mais le fondateur de l’Inquisition ne mérite-t-il pas bien aussi l’épithète d’encuirassé ?Illi robur et æs triplex
Circa pectus erat.Hor, l. I, od. iii. K.)— Saint Jacques, frère Clément, comme l’appelait son parti, était de l’ordre des dominicains, et fut l’assassin de Henri III. (B.) - ↑ Dans les Questions sur l’Encyclopédie, 1770, 1771, 1775, on lisait : Nous saisissons cette occasion de, etc. (B.)
- ↑ Dans les éditions des Questions sur l’Encyclopédie, données du vivant de l’auteur, au lieu de trois lignes qui terminent cet alinéa, et des trois lignes qui composent l’alinéa suivant, il y avait :....dignités.« Nous commençons par cette patente curieuse donnée par saint Dominique :Moi, frère Dominique, je réconcilie à l’Égise le nommé Roger, porteur des patentes, à condition qu’il se fera fouetter par un prêtre trois dimanches consécutifs, depuis l’entrée de la ville jusqu’à la porte de l’église ; qu’il fera maigre toute sa vie, qu’il jeûnera trois carêmes dans l’année : qu’il ne boira jamais de vin, qu’il portera le san-benito avec des croix, qu’il récitera le bréviaire tous les jours, dix Pater dans la journée, et vingt à l’heure de minuit ; qu’il gardera désormais la continence, et qu’il se présentera tous les mois au curé de sa paroisse, sous peine d’être traité comme hérétique, parjure et impénitent.« Il faudrait savoir si ce n’est pas un autre saint du même nom qui donna cette patente. Il faudrait diligemment rechercher si du temps de saint Dominique on faisait porter le san-benito aux pécheurs, et si ce san-benito n’était pas une chemise bénite qu’on leur donnait en échange de leur argent qu’on leur prenait. Mais étant retirés au milieu des neiges au pied du mont Crapack, qui sépare la Pologne de la Hongrie, nous n’avons qu’une bibliothèque médiocre.« La disette de livres dont nous gémissons vers ce mont Crapack où nous sommes, nous empêche aussi d’examiner si saint Dominique assista en qualité d’inquisiteur à la bataille de Muret, ou en qualité de prédicateur, ou en celle d’officier volontaire, et si le titre d’encuirassé lui fut donné aussi bien qu’à l’ermite Dominique ; je crois qu’il était à la bataille de Muret, mais qu’il ne porta point d’armes.« Quoique Dominique, etc. » Voyez le reste à l’article Inquisition, section ii. (B.)
- ↑ Consultez, si vous voulez, sur la jurisprudence de l’Inquisition, le révérend P. Ivonet, le docteur Cuchalon, et surtout magister Grillandus, beau nom pour un inquisiteur !
Et vous, rois de l’Europe, princes, souverains, républiques, souvenez-vous à jamais que les moines inquisiteurs se sont intitulés inquisiteurs par la grâce de Dieu ! (Note de Voltaire.) - ↑ Ce témoignage de la toute-puissance de saint Dominique se trouve dans Louis de Paramo, l’un des plus grands théologiens d’Espagne. Elle est citée dans le Manuel de l’Inquisition, ouvrage d’un théologien français, qui est d’une autre espèce. Il écrit à la manière de Pascal. (Id.) — Le Manuel des inquisiteurs, à l’usage des Inquisitions d’Espagne et de Portugal (par Morellet.) Lisbonne (Paris), 1762, in-12. Voyez sur cet ouvrage une note sur le chapitre xxii du Traité sur la Tolérance, dans les Mélanges, année 1763. (B.)
- ↑ Depuis que M. le comte d’Aranda a cessé de gouverner l’Espagne, l’Inquisition y a repris toute sa splendeur et toute sa force pour abrutir les hommes ; mais par l’effet infaillible du progrès des lumières, même sur les ennemis de la raison, elle a perdu un peu de sa férocité. (K.) — Voyez dans la Correspondance, la lettre du roi de Prusse du 1er février 1777.
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Aranda Ararat Arbre à pain ► ARARAT [1].Montagne d’Arménie, sur laquelle s’arrêta l’arche. On a longtemps agité la question sur l’universalité du déluge, s’il inonda toute la terre sans exception, ou seulement toute la terre alors connue. Ceux qui ont cru qu’il ne s’agissait que des peuplades qui existaient alors se sont fondés sur l’inutilité de noyer des terres non peuplées, et cette raison a paru assez plausible. Nous nous en tenons au texte de l’Écriture, sans prétendre l’expliquer. Mais nous prendrons plus de liberté avec Bérose, ancien auteur chaldéen, dont on retrouve des fragments conservés par Abydène, cités dans Eusèbe, et rapportés mot à mot par George le Syncelle.On voit par ces fragments que les Orientaux qui bornent le Pont-Euxin faisaient anciennement de l’Arménie la demeure des dieux. Et c’est en quoi les Grecs les imitèrent. Ils placèrent les dieux sur le mont Olympe. Les hommes transportent toujours les choses humaines aux choses divines. Les princes bâtissaient leurs citadelles sur des montagnes : donc les dieux y avaient aussi leurs demeures ; elles devenaient donc sacrées. Les brouillards dérobent aux yeux le sommet du mont Ararat : donc les dieux se cachaient dans ces brouillards, et ils daignaient quelquefois apparaître aux mortels dans le beau temps.Un dieu de ce pays, qu’on croit être Saturne, apparut un jour à Xixutre[2]dixième roi de la Chaldée, suivant la supputation d’Africain, d’Abydène, et d’Apollodore. Ce dieu lui dit : « Le quinze du mois d’Oesi, le genre humain sera détruit par le déluge. Enfermez bien tous vos écrits dans Sipara, la ville du soleil, afin que la mémoire des choses ne se perde pas. Bâtissez un vaisseau ; entrez-y avec vos parents et vos amis ; faites-y entrer des oiseaux, des quadrupèdes ; mettez-y des provisions ; et quand on vous demandera : Où voulez-vous aller avec votre vaisseau ? répondez : Vers les dieux, pour les prier de favoriser le genre humain. »Xixutre bâtit son vaisseau, qui était large de deux stades, et long de cinq : c’est-à-dire que sa largeur était de deux cent cinquante pas géométriques, et sa longueur de six cent vingt-cinq. Ce vaisseau, qui devait aller sur la mer Noire, était mauvais voilier. Le déluge vint. Lorsque le déluge eut cessé, Xixutre lâcha quelques-uns de ses oiseaux, qui, ne trouvant point à manger, revinrent au vaisseau. Quelques jours après il lâcha encore ses oiseaux, qui revinrent avec de la boue aux pattes. Enfin ils ne revinrent plus. Xixutre en fit autant : il sortit de son vaisseau, qui était perché sur une montagne d’Arménie, et on ne le vit plus : les dieux l’enlevèrent. Dans cette fable il y a probablement quelque chose d’historique. Le Pont-Euxin franchit ses bornes, et inonda quelques terrains. Le roi de Chaldée courut réparer le désordre. Nous avons dans Rabelais des contes non moins ridicules, fondés sur quelques vérités. Les anciens historiens sont pour la plupart des Rabelais sérieux.Quant à la montagne d’Ararat, on a prétendu qu’elle était une des montagnes de la Phrygie, et qu’elle s’appelait d’un nom qui répond à celui d’arche, parce qu’elle était enfermée par trois rivières.Il y a trente opinions sur cette montagne. Comment démêler le vrai ? Celle que les moines arméniens appellent aujourd’hui Ararat était, selon eux, une des bornes du paradis terrestre, paradis dont il reste peu de traces. C’est un amas de rochers et de précipices couverts d’une neige éternelle. Tournefort y alla chercher des plantes par ordre de Louis XIV ; il dit que « tous les environs en sont horribles, et la montagne encore plus ; qu’il trouva des neiges de quatre pieds d’épaisseur, et toutes cristallisées ; que de tous les côtés il y a des précipices taillés à plomb ».Le voyageur Jean Struys prétend y avoir été aussi. Il monta, si on l’en croit, jusqu’au sommet, pour guérir un ermite affligé d’une descente[3]. « Son ermitage, dit-il, était si éloigné de terre, que nous n’y arrivâmes qu’au bout de sept jours, et chaque jour nous faisions cinq lieues. » Si dans ce voyage il avait toujours monté, ce mont Ararat serait haut de trente-cinq lieues. Du temps de la guerre des géants, en mettant quelques Ararats l’un sur l’autre, on aurait été à la lune fort commodément. Jean Struys assure encore que l’ermite qu’il guérit lui fit présent d’une croix faite du bois de l’arche de Noé ; Tournefort n’a pas eu tant d’avantage.
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