mercredi 2 juillet 2014

Dictionnaire philosophique Voltaire


 
Éd. Garnier - Tome 17
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ASMODÉE [1].

Aucun homme versé dans l’antiquité n’ignore que les Juifs ne connurent les anges que par les Perses et les Chaldéens, pendant la captivité. C’est là qu’ils apprirent, selon dom Calmet, qu’il y a sept anges principaux devant le trône du Seigneur. Ils y apprirent aussi les noms des diables. Celui que nous nommons Asmodée s’appelait Hashmodai, ou Chammadai. « On sait, dit Calmet[2], qu’il y a des diables de plusieurs sortes : les uns sont princes et maîtres démons, les autres subalternes et sujets. »
Comment cet Hashmodai était-il assez puissant pour tordre le cou à sept jeunes gens qui épousèrent successivement la belle Sara, native de Ragès, à quinze lieues d’Ecbatane ? Il fallait que les Mèdes fussent sept fois plus manichéens que les Perses. Le bon principe donne un mari à cette fille, et voilà le mauvais principe, cet Hashmodai, roi des démons, qui détruit sept fois de suite l’ouvrage du principe bienfaisant.
Mais Sara était juive, fille de Raguel le juif, captive dans le pays d’Ecbatane. Comment un démon mède avait-il tant de pouvoir sur des corps juifs ? C’est ce qui a fait penser qu’Asmodée-Chammadai était juif aussi ; que c’était l’ancien serpent qui avait séduit Eve ; qu’il aimait passionnément les femmes ; que tantôt il les trompait, et tantôt il tuait leurs maris par un excès d’amour et de jalousie.
En effet, le livre de Tobie nous fait entendre, dans la version grecque, qu’Asmodée était amoureux de Sara : ὄτι δαιμόνιον ϕιλεῖ αὐτὴν. C’est l’opinion de toute la savante antiquité que les génies, bons ou mauvais, avaient beaucoup de penchant pour nos filles, et les fées pour nos garçons. L’Écriture même, se proportionnant à notre faiblesse, et daignant adopter le langage vulgaire, dit en figure que « les enfants de Dieu[3], voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour femmes celles qu’ils choisirent ».
Mais l’ange Raphaël, qui conduit le jeune Tobie, lui donne une raison plus digne de son ministère, et plus capable d’éclairer celui dont il est le guide. Il lui dit que les sept maris de Sara n’ont été livrés à la cruauté d’Asmodée que parce qu’ils l’avaient épousée uniquement pour leur plaisir, comme des chevaux et des mulets. « Il faut, dit-il[4], garder la continence avec elle pendant trois jours, et prier Dieu tous deux ensemble. »
Il semble qu’avec une telle instruction on n’ait plus besoin d’aucun autre secours pour chasser Asmodée ; mais Raphaël ajoute qu’il y faut le cœur d’un poisson, grillé sur des charbons ardents. Pourquoi donc n’a-t-on pas employé depuis ce secret infaillible pour chasser le diable du corps des filles ? Pourquoi les apôtres, envoyés exprès pour chasser les démons, n’ont-ils jamais mis le cœur d’un poisson sur le gril ? Pourquoi ne se servit-on pas de cet expédient dans l’affaire de Marthe Brossier, des religieuses de Loudun, des maîtresses d’Urbain Grandier, de La Cadière et du frère Girard, et de mille autres possédées, dans le temps qu’il y avait des possédées ?
Les Grecs et les Romains, qui connaissaient tant de philtres pour se faire aimer, en avaient aussi pour guérir l’amour ; ils employaient des herbes, des racines. L’agnus castus a été fort renommé ; les modernes en ont fait prendre à de jeunes religieuses, sur lesquelles il a eu peu d’effet. Il y a longtemps qu’Apollon se plaignait à Daphné que, tout médecin qu’il était, il n’avait point encore éprouvé de simple qui guérît de l’amour.
Hei mihi ! quod nullis amor est medicabilis herbis[5].
D’un incurable amour remèdes impuissants[6].
On se servait de fumée de soufre ; mais Ovide, qui était un grand maître, déclare que cette recette est inutile.
Nec fugiat vivo sulphure victus amor[7].
Le soufre, croyez-moi, ne chasse point l’amour.

La fumée du cœur ou du foie d’un poisson fut plus efficace contre Asmodée. Le révérend P. dom Calmet en est fort en peine, et ne peut comprendre comment cette fumigation pouvait agir sur un pur esprit ; mais il pouvait se rassurer, en se souvenant que tous les anciens donnaient des corps aux anges et aux démons. C’étaient des corps très-déliés, des corps aussi légers que les petites particules qui s’élèvent d’un poisson rôti. Ces corps ressemblaient à une fumée, et la fumée d’un poisson grillé agissait sur eux par sympathie.
Non-seulement Asmodée s’enfuit ; mais Gabriel alla l’enchaîner dans la haute Égypte, où il est encore. Il demeure dans une grotte auprès de la ville de Saata ou Taata. Paul Lucas l’a vu, et lui a parlé. On coupe ce serpent par morceaux, et sur-le-champ tous les tronçons se rejoignent : il n’y paraît pas, Dom Calmet cite le témoignage de Paul Lucas : il faut bien que je le cite aussi. On croit qu’on pourra joindre la théorie de Paul Lucas avec celle des vampires, dans la première compilation que l’abbé Guyon imprimera.

  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
  2. Aller Dom Calmet, Dissertation sur Tobie, page 205. (Note de Voltaire.)
  3. Aller Genèse, chapitre vi, v. 2. (Note de Voltaire.)
  4. Aller Chapitre VI, v. 16, 17 et 18. (Id.)
  5. Aller Ovide, Métamorphoses, liv. I, v. 523, (Id.)
  6. Aller Racine, Phèdre, acte Ier, scène iii.
  7. Aller De Rem., Amor., v. 260. (Note de Voltaire.)
  8. Éd. Garnier - Tome 17
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    ASPHALTE.
    Lac Asphaltide, Sodome [1].

    Mot chaldéen qui signifie une espèce de bitume. Il y en a beaucoup dans le pays qu’arrose l’Euphrate ; nos climats en produisent, mais de fort mauvais. Il y en a en Suisse : on en voulut couvrir le comble de deux pavillons élevés aux côtés d’une porte de Genève : cette couverture ne dura pas un an ; la mine a été abandonnée ; mais on peut garnir de ce bitume le fond des bassins d’eau, en le mêlant avec de la poix résine ; peut-être un jour en fera-t-on un usage plus utile.
    Le véritable asphalte est celui qu’on tirait des environs de Babylone, et avec lequel on prétend que le feu grégeois fut composé.
    Plusieurs lacs sont remplis d’asphalte ou d’un bitume qui lui ressemble, de même qu’il y en a d’autres tout imprégnés de nitre. Il y a un grand lac de nitre dans le désert d’Égypte, qui s’étend depuis le lac Mœris jusqu’à l’entrée du Delta ; et il n’a point d’autre nom que le lac de Nitre.
    Le lac Asphaltide, connu par le nom de Sodome, fut longtemps renommé pour son bitume ; mais aujourd’hui les Turcs n’en font plus d’usage, soit que la mine, qui est sous les eaux, ait diminué, soit que la qualité s’en soit altérée, ou bien qu’il soit trop difficile de la tirer du fond de l’eau. Il s’en détache quelquefois des parties huileuses, et même de grosses masses qui surnagent ; on les ramasse, on les mêle, et on les vend pour du baume de la Mecque. Il est peut-être aussi bon, car tous les baumes qu’on emploie pour les coupures sont aussi efficaces les uns que les autres, c’est-à-dire ne sont bons à rien par eux-mêmes. La nature n’attend pas l’application d’un baume pour fournir du sang et de la lymphe, et pour former une nouvelle chair qui répare celle qu’on a perdue par une plaie. Les baumes de la Mecque, de Judée et du Pérou, ne servent qu’à empêcher l’action de l’air, à couvrir la blessure, et non pas à la guérir ; de l’huile ne produit pas de la peau.
    Flavius Josèphe, qui était du pays, dit[2] que de son temps le lac de Sodome n’avait aucun poisson, et que l’eau en était si légère que les corps les plus lourds ne pouvaient aller au fond. Il voulait dire apparemment si pesanteau lieu de si légère. Il paraît qu’il n’en avait pas fait l’expérience. Il se peut, après tout, qu’une eau dormante, imprégnée de sels et de matières compactes, étant alors plus pesante qu’un corps de pareil volume, comme celui d’une bête ou d’un homme, les ait forcés de surnager. L’erreur de Josèphe consiste à donner une cause très-fausse d’un phénomène qui peut être très-vrai.
    Quant à la disette de poissons, elle est croyable. L’asphalte ne paraît pas propre à les nourrir : cependant il est vraisemblable que tout n’est pas asphalte dans ce lac, qui a vingt-trois ou vingt-quatre de nos lieues de long, et qui, en recevant à sa source les eaux du Jourdain, doit recevoir aussi les poissons de cette rivière ; mais peut-être aussi le Jourdain n’en fournit pas, et peut-être ne s’en trouve-t-il que dans le lac supérieur de Tibériade.
    Josèphe ajoute que les arbres qui croissent sur les bords de la mer Morte portent des fruits de la plus belle apparence, mais qui s’en vont en poussière dès qu’on veut y porter la dent. Ceci n’est pas si probable, et pourrait faire croire que Josèphe n’a pas été sur le lieu même, ou qu’il a exagéré suivant sa coutume et celle de ses compatriotes. Rien ne semble devoir produire de plus beaux et de meilleurs fruits qu’un terrain sulfureux et salé, tel que celui de Naples, de Catane, et de Sodome.
    La sainte Écriture parle de cinq villes englouties par le feu du ciel. La physique en cette occasion rend témoignage à l’Ancien Testament, quoiqu’il n’ait pas besoin d’elle, et qu’ils ne soient pas toujours d’accord. On a des exemples de tremblements de terre, accompagnés de coups de tonnerre, qui ont détruit des villes plus considérables que Sodome et Gomorrhe.
    Mais la rivière du Jourdain ayant nécessairement son embouchure dans ce lac sans issue, cette mer Morte, semblable à la mer Caspienne, doit avoir existé tant qu’il y a eu un Jourdain ; donc ces cinq villes ne peuvent jamais avoir été à la place où est ce lac de Sodome. Aussi l’Écriture ne dit point du tout que ce terrain fut changé en un lac ; elle dit tout le contraire : « Dieu fit pleuvoir du soufre et du feu venant du ciel ; et Abraham, se levant matin, regarda Sodome et Gomorrhe, et toute la terre d’alentour, et il ne vit que des cendres montant comme une fumée de fournaise[3]. »
    Il faut donc que les cinq villes, Sodome, Gomorrhe, Séboin, Adama et Segor, fussent situées sur le bord de la mer Morte. On demandera comment dans un désert aussi inhabitable qu’il l’est aujourd’hui, et où l’on ne trouve que quelques hordes de voleurs arabes, il pouvait y avoir cinq villes assez opulentes pour être plongées dans les délices, et même dans des plaisirs infâmes qui sont le dernier effet du raffinement de la débauche attachée à la richesse : on peut répondre que le pays alors était bien meilleur.
    D’autres critiques diront : Comment cinq villes pouvaient-elles subsister à l’extrémité d’un lac dont l’eau n’était pas potable avant leur ruine ? L’Écriture elle-même nous apprend que tout le terrain était asphalte avant l’embrasement de Sodome. « Il y avait, dit- elle[4], beaucoup de puits de bitume dans la vallée des bois, et les rois de Sodome et de Gomorrhe prirent la fuite, et tombèrent en cet endroit-là. »
    On fait encore une autre objection. Isaïe et Jérémie disent[5] que Sodome et Gomorrhe ne seront jamais rebâties ; mais Étienne le géographe parle de Sodome et de Gomorrhe sur le rivage de la mer Morte. On trouve dans l’histoire des conciles des évêques de Sodome et de Segor.
    On peut répondre à cette critique que Dieu mit dans ces villes rebâties des habitants moins coupables : car il n’y avait point alors d’évêques in partibus.
    Mais quelle eau, dira-t-on, put abreuver ces nouveaux habitants ? tous les puits sont saumâtres : on trouve l’asphalte et un sel corrosif, dès qu’on creuse la terre.
    On répondra que quelques Arabes y habitent encore, et qu’ils peuvent être habitués à boire de très-mauvaise eau ; que Sodome et Gomorrhe dans le Bas-Empire étaient de méchants hameaux, et qu’il y eut dans ce temps-là beaucoup d’évêques dont tout le diocèse consistait en un pauvre village. On peut dire encore que les colons de ces villages préparaient l’asphalte, et en faisaient un commerce utile.
    Ce désert aride et brûlant qui s’étend de Segor jusqu’au territoire de Jérusalem produit du baume et des aromates, par la même raison qu’il fournit du naphte, du sel corrosif, et du soufre.
    On prétend que les pétrifications se font dans ce désert avec une rapidité surprenante. C’est ce qui rend très-plausible, selon quelques physiciens, la pétrification d’Édith, femme de Loth.
    Mais il est dit[6] que cette femme, « ayant regardé derrière elle, fut changée en statue de sel » ; ce n’est donc pas une pétrification naturelle opérée par l’asphalte et le sel : c’est un miracle évident. Flavius Josèphe dit[7] qu’il a vu cette statue. Saint Justin et saint Irénée en parlent comme d’un prodige qui subsistait encore de leur temps.
    On a regardé ces témoignages comme des fables ridicules. Cependant il est très-naturel que quelques Juifs se fussent amusés à tailler un monceau d’asphalte en une figure grossière, et on aura dit : C’est la femme de Loth. J’ai vu des cuvettes d’asphalte très-bien faites qui pourront longtemps subsister ; mais il faut avouer que saint Irénée va un peu loin quand il dit[8] : « La femme de Loth resta dans le pays de Sodome, non plus en chair corruptible, mais en statue de sel permanente, et montrant par ses parties naturelles les effets ordinaires. — Uxor remansit in Sodomis, jam non caro corruptibilis, sed statua salis semper manens, et per naturalia ea quæ sunt consuetudinis hominis ostendens. »
    Saint Irénée ne semble pas s’exprimer avec toute la justesse d’un bon naturaliste, en disant : La femme de Loth n’est plus de la chair corruptible, mais elle a ses règles.
    Dans le Poëme de Sodome, dont on dit Tertullien auteur, on s’exprime encore plus énergiquement :
    Dicitur, et vivens alio sub corpore, sexus
    Mirifice solito dispungere sanguine menses.
    C’est ce qu’un poète du temps de Henri II a traduit ainsi dans son style gaulois :
    La femme à Loth, quoique sel devenue,
    Est femme encor, car elle a sa menstrue.
    Les pays des aromates furent aussi le pays des fables. C’est vers les cantons de l’Arabie Pétrée, c’est dans ces déserts, que les anciens mythologistes prétendent que Myrrha, petite-fille d’une statue, s’enfuit après avoir couché avec son père, comme les filles de Loth avec le leur, et qu’elle fut métamorphosée en l’arbre qui porte la myrrhe. D’autres profonds mythologistes assurent qu’elle s’enfuit dans l’Arabie Heureuse, et cette opinion est aussi soutenable que l’autre.
    Quoi qu’il en soit, aucun de nos voyageurs ne s’est encore avisé d’examiner le terrain de Sodome, son asphalte, son sel, ses arbres et leurs fruits ; de peser l’eau du lac, de l’analyser, devoir si les matières spécifiquement plus pesantes que l’eau ordinaire y surnagent, et de nous rendre un compte fidèle de l’histoire naturelle du pays. Nos pèlerins de Jérusalem n’ont garde d’aller faire ces recherches : ce désert est devenu infesté par des Arabes vagabonds qui courent jusqu’à Damas, qui se retirent dans les cavernes des montagnes, et que l’autorité du bacha de Damas n’a pu encore réprimer. Ainsi les curieux sont fort peu instruits de tout ce qui concerne le lac Asphaltide.
    Il est bien triste pour les doctes que parmi tous les sodomistes que nous avons, il ne s’en soit pas trouvé un seul qui nous ait donné des notions de leur capitale.

    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
    2. Aller Livre IV, chapitre xxvii. (Note de Voltaire.)
    3. Aller Genèse, chapitre xix. (Note de Voltaire.)
    4. Aller Genèse, chapitre xiv, v. 10. (Id.)
    5. Aller Isaïe, chapitre xiii, 20 ; Jérémie, chapitre xlix, 18, et l, 40. (Id.)
    6. Aller Genèsexix, 26.
    7. Aller Antiq., livre I, chapitre ii. (Note de Voltaire.)
    8. Aller Livre IV, chapitre ii. (Id.)
    9. Éd. Garnier - Tome 17
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      ASSASSIN [1]ASSASSINAT.
      Section première.

      Nom corrompu du mot Ehissessin. Rien n’est plus ordinaire à ceux qui vont en pays lointain que de mal entendre, mal répéter, mal écrire dans leur propre langue ce qu’ils ont mal compris dans une langue absolument étrangère, et de tromper ensuite leurs compatriotes en se trompant eux-mêmes. L’erreur s’établit de bouche en bouche, et de plume en plume : il faut des siècles pour la détruire.
      Il y avait du temps des croisades un malheureux petit peuple de montagnards, habitant dans des cavernes vers le chemin de Damas. Ces brigands élisaient un chef qu’ils nommaient Chik Elchassissin. On prétend que ce mot honorifique chik ou chek signifie vieux originairement ; de même que parmi nous le titre de seigneur vient de senior, vieillard, et que le mot graf, comte, veut dire vieux chez les Allemands : car anciennement le commandement civil fut toujours déféré aux vieillards chez presque tous les peuples. Ensuite le commandement étant devenu héréditaire, le titre de chik, de graf, de seigneur, de comte, a été donné à des enfants ; et les Allemands appellent un bambin de quatre ans monsieur le comte, c’est-à-dire monsieur le vieux.
      Les croisés nommèrent le vieux des montagnards arabes, le Vieil de la montagne, et s’imaginèrent que c’était un très-grand prince, parce qu’il avait fait tuer et voler sur le grand chemin un comte de Montferrat, et quelques autres seigneurs croisés. On nomma ces peuples les assassins, et leur chik le roi du vaste pays des assassins. Ce vaste pays contient cinq à six lieues de long sur deux à trois de large dans l’Anti-Liban, pays horrible, semé de rochers, comme l’est presque toute la Palestine, mais entrecoupé de prairies assez agréables, et qui nourrissent de nombreux troupeaux, comme l’attestent tous ceux qui ont fait le voyage d’Alep à Damas.
      Le chik ou le vieil de ces assassins ne pouvait être qu’un petit chef de bandits, puisqu’il y avait alors un Soudan de Damas qui était très-puissant.
      Nos romanciers de ce temps-là, aussi chimériques que les croisés, imaginèrent d’écrire que le grand prince des assassins, en 1236, craignant que le roi de France Louis IX, dont il n’avait jamais entendu parler, ne se mît à la tête d’une croisade, et ne vînt lui ravir ses États, envoya deux grands seigneurs de sa cour, des cavernes de l’Anti-Liban à Paris, pour assassiner ce roi ; mais que le lendemain, ayant appris combien ce prince était généreux et aimable, il envoya en pleine mer deux autres seigneurs pour contremander l’assassinat : je dis en pleine mer, car ces deux émirs, envoyés pour tuer Louis, et les deux autres pour lui sauver la vie, ne pouvaient faire leur voyage qu’en s’embarquant à Joppé, qui était alors au pouvoir des croisés, ce qui redouble encore le merveilleux de l’entreprise. Il fallait que les deux premiers eussent trouvé un vaisseau de croisés tout prêt pour les transporter amicalement, et les deux autres encore un autre vaisseau.
      Cent auteurs pourtant ont rapporté au long cette aventure les uns après les autres, quoique Joinville, contemporain, qui alla sur les lieux, n’en dise mot.
      Et voilà justement comme on écrit l’histoire[2].
      Le jésuite Maimbourg, le jésuite Daniel, vingt autres jésuites, Mézerai, quoiqu’il ne soit pas jésuite, répètent cette absurdité. L’abbé Velly, dans sonHistoire de France, la redit avec complaisance, le tout sans aucune discussion, sans aucun examen, et sur la foi d’un Guillaume de Nangis qui écrivait environ soixante ans après cette belle aventure, dans un temps où l’on ne compilait l’histoire que sur des bruits de ville.
      Si l’on n’écrivait que les choses vraies et utiles, l’immensité de nos livres d’histoire se réduirait à bien peu de chose.
      On a pendant six cents ans rebattu le conte du Vieux de la montagne, qui enivrait de voluptés ses jeunes élus dans ses jardins délicieux, leur faisait accroire qu’ils étaient en paradis, et les envoyait ensuite assassiner des rois au bout du monde pour mériter un paradis éternel.
      Vers le levant, le Vieil de la Montagne
      Se rendit craint par un moyen nouveau :
      Craint n’était-il pour l’immense campagne
      Qu’il possédât, ni pour aucun monceau
      D’or ou d’argent ; mais parce qu’au cerveau
      De ses sujets il imprimait des choses
      Qui de maint fait courageux étaient causes.
      Il choisissait entre eux les plus hardis,
      Et leur faisait donner du paradis
      Un avant-goût à leurs sens perceptible
      (Du paradis de son législateur).
      Rien n’en a dit ce prophète menteur,
      Qui ne devînt très-croyable et sensible
      À ces gens-là. Comment s’y prenait-on ?
      On les faisait boire tous de façon
      Qu’ils s’enivraient, perdaient sens et raison.
      En cet état, privés de connaissance,
      On les portait en d’agréables lieux,
      Ombrages frais, jardins délicieux.
      Là se trouvaient tendrons en abondance,
      Plus que maillés, et beaux par excellence,
      Chaque réduit en avait à couper.
      Si se venaient joliment attrouper
      Près de ces gens, qui, leur boisson cuvée,
      S’émerveillaient de voir cette couvée,
      Et se croyaient habitants devenus
      Des champs heureux qu’assigne à ses élus
      Le faux Mahom. Lors de faire accointance.
      Turcs d’approcher, tendrons d’entrer en danse,
      Au gazouillis des ruisseaux de ces bois,
      Au son des luths accompagnant les voix
      Des rossignols : il n’est plaisir au monde
      Qu’on ne goûtât dedans ce paradis
      Les gens trouvaient en son charmant pourpris
      Les meilleurs vins de la machine ronde,
      Dont ne manquaient encor de s’enivrer.
      Et de leurs sens perdre l’entier usage.
      On les faisait aussitôt reporter
      Au premier lieu. De tout ce tripotage
      Qu’arrivait-il ? ils croyaient fermement
      Que, quelque jour, de semblables délices
      Les attendaient, pourvu que hardiment.
      Sans redouter la mort ni les supplices,
      Ils fissent chose agréable à Mahom,
      Servant leur prince en toute occasion.
      Par ce moyen leur prince pouvait dire
      Qu’il avait gens à sa dévotion.
      Déterminés, et qu’il n’était empire
      Plus redouté que le sien ici-bas.
      Tout cela est fort bon dans un conte de La Fontaine[3], aux vers faibles près ; et il y a cent anecdotes historiques qui n’auraient été bonnes que là.
      SECTION II [4].
      L’assassinat étant, après l’empoisonnement, le crime le plus lâche et le plus punissable, il n’est pas étonnant qu’il ait trouvé de nos jours un approbateur dans un homme dont la raison singulière n’a pas toujours été d’accord avec la raison des autres hommes[5].
      Il feint, dans un roman intitulé Émile, d’élever un jeune gentilhomme auquel il se donne bien de garde de donner une éducation telle qu’on la reçoit dans l’École Militaire, comme d’apprendre les langues, la géométrie, la tactique, les fortifications, l’histoire de son pays : il est bien éloigné de lui inspirer l’amour de son roi et de sa patrie ; il se borne à en faire un garçon menuisier. Il veut que ce gentilhomme menuisier, quand il a reçu un démenti ou un soufflet, au lieu de les rendre et de se battre, assassine prudemment son homme. Il est vrai que Molière, en plaisantant dans l’Amour peintre, dit qu’assassiner est le plus sûr [6] ; mais l’auteur du roman prétend que c’est le plus raisonnable et le plus honnête. Il le dit très-sérieusement, et dans l’immensité de ses paradoxes, c’est une des trois ou quatre choses qu’il ait dites le premier. Le même esprit de sagesse et de décence qui lui fait prononcer qu’un précepteur doit souvent accompagner son disciple dans un lieu de prostitution[7] le fait décider que ce disciple doit être un assassin. Ainsi l’éducation que donne Jean-Jacques à un gentilhomme consiste à manier le rabot, et à mériter le grand remède et la corde.
      Nous doutons que les pères de famille s’empressent à donner de tels précepteurs à leurs enfants. Il nous semble que le roman d’Émile s’écarte un peu trop des maximes de Mentor dans Télémaque ; mais aussi il faut avouer que notre siècle s’est fort écarté en tout du grand siècle de Louis XIV.
      Heureusement vous ne trouverez point dans le Dictionnaire encyclopédiquede ces horreurs insensées. On y voit souvent une philosophie qui semble hardie ; mais non pas cette bavarderie atroce et extravagante, que deux ou trois fous ont appelée philosophie, et que deux ou trois dames appelaientéloquence.

      1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
      2. Aller Vers de Voltaire, le seul qu’on ait retenu de sa comédie de Charlot  (I, vii). On le cite souvent.
      3. Aller Féronde, ou le Purgatoire.
      4. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
      5. Aller Voltaire veut parler ici de la fameuse note du 4e livre d’Émile, que J.-J. Rousseau a développée dans une lettre du 14 mars 1770. (B.)
        — Voici le passage auquel Voltaire fait allusion :
        «... Il ne faut point que l’honneur des citoyens ni leur vie soient à la merci d’un brutal, d’un ivrogne ou d’un brave coquin, et l’on ne peut pas plus se préserver d’un pareil accident que de la chute d’une tuile.
        « Un soufflet et un démenti reçus et endurés ont des effets civils que nulle sagesse ne peut prévenir, et dont nul tribunal ne peut venger l’offensé. L’insuffisance des lois lui rend donc en cela son indépendance ; il est alors seul magistrat, seul juge entre l’offenseur et lui ; il est seul interprète et ministre de la loi naturelle ; il se doit justice et peut seul se la rendre, et il n’y a sur la terre nul gouvernement assez insensé pour le punir de se l’être faite en pareil cas. Je ne dis pas qu’il doive s’aller battre : c’est une extravagance ; je dis qu’il se doit justice, et qu’il est le seul dispensateur. Sans tant de vains édits contre les duels, si j’étais souverain, je réponds qu’il n’y aurait jamais ni soufllet ni démenti donnés dans mes États, et cela par un moyen fort simple, dont les tribunaux ne se mêleraient point... »
      6. Aller Scène xiii du Sicilien, ou l’Amour peintre.
      7. Aller Émile, tome III, p. 201 (livre IV). (Note de Voltaire.)
      8. Éd. Garnier - Tome 17
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        ASSEMBLÉE [1].

        Terme général qui convient également au profane, au sacré, à la politique, à la société, au jeu, à des hommes unis par les lois ; enfin à toutes les occasions où il se trouve plusieurs personnes ensemble.
        Cette expression prévient toutes les disputes de mots, et toutes les significations injurieuses par lesquelles les hommes sont dans l’habitude de désigner les sociétés dont ils ne sont pas.
        L’assemblée légale des Athéniens s’appelait église [2].
        Ce mot ayant été consacré parmi nous à la convocation des catholiques dans un même lieu, nous ne donnions pas d’abord le nom d’église à l’assemblée des protestants : on disait une troupe de huguenots ; mais la politesse bannissant tout terme odieux, on se servit du mot assemblée, qui ne choque personne.
        En Angleterre, l’Église dominante donne le nom d’assemblée, meeting, aux Églises de tous les non-conformistes.
        Le mot d’assemblée est celui qui convient le mieux, quand plusieurs personnes en assez grand nombre sont priées de venir perdre leur temps dans une maison dont on leur fait les honneurs et dans laquelle on joue, on cause, on soupe, on danse, etc. S’il n’y a qu’un petit nombre de priés, cela ne s’appelle point assemblée ; c’est un rendez-vous d’amis, et les amis ne sont jamais nombreux.
        Les assemblées s’appellent en italien conversazione, ridotto. Ce mot ridottoest proprement ce que nous entendions par réduit ; mais réduit étant devenu parmi nous un terme de mépris, les gazetiers ont traduit ridotto par redoute. On lisait, parmi les nouvelles importantes de l’Europe, que plusieurs seigneurs de la plus grande considération étaient venus prendre du chocolat chez la princesse Borghèse, et qu’il y avait eu redoute. On avertissait l’Europe qu’il y aurait redoute le mardi suivant chez son excellence la marquise de Santafior.Mais on s’aperçut qu’en rapportant des nouvelles de guerre, on était obligé de parler des véritables redoutes qui signifient en effet redoutables, et d’où l’on tire des coups de canon. Ce terme ne convenait pas aux ridotti pacifia ; on est revenu au mot assemblée, qui est le seul convenable.
        On s’est quelquefois servi de celui de rendez-vous ; mais il est plus fait pour une petite compagnie, et surtout pour deux personnes.

        1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
        2. Aller Voyez Église. (Note de Voltaire.)
        3. Éd. Garnier - Tome 17
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          ASTROLOGIE [1].

          L’astrologie pourrait s’appuyer sur de meilleurs fondements que la magie : car si personne n’a vu ni farfadets, ni lémures, ni dives, ni péris, ni démons, ni cacodémons, on a vu souvent des prédictions d’astrologues réussir. Que de deux astrologues consultés sur la vie d’un enfant et sur la saison, l’un dise que l’enfant vivra âge d’homme, l’autre non ; que l’un annonce la pluie, et l’autre le beau temps, il est bien clair qu’il y en aura un prophète.
          Le grand malheur des astrologues, c’est que le ciel a changé depuis que les règles de l’art ont été données. Le soleil, qui à l’équinoxe était dans le bélier du temps des Argonautes, se trouve aujourd’hui dans le taureau ; et les astrologues, au grand malheur de leur art, attribuent aujourd’hui à une maison du soleil ce qui appartient visiblement à une autre. Cependant ce n’est pas encore une raison démonstrative contre l’astrologie. Les maîtres de l’art se trompent ; mais il n’est pas démontré que l’art ne peut exister.
          Il n’y a pas d’absurdité à dire : Un tel enfant est né dans le croissant de la lune, pendant une saison orageuse, au lever d’une telle étoile : sa constitution a été faible, et sa vie malheureuse et courte, ce qui est le partage ordinaire des mauvais tempéraments ; au contraire, celui-ci est né quand la lune est dans son plein, le soleil dans sa force, le temps serein, au lever d’une telle étoile : sa constitution a été bonne, sa vie longue et heureuse. Si ces observations avaient été répétées, si elles s’étaient trouvées justes, l’expérience eût pu, au bout de quelques milliers de siècles, former un art dont il eût été difficile de douter : on aurait pensé, avec quelque vraisemblance, que les hommes sont comme les arbres et les légumes, qu’il ne faut planter et semer que dans certaines saisons. Il n’eût servi de rien contre les astrologues de dire : Mon fils est né dans un temps heureux, et cependant il est mort au berceau ; l’astrologue aurait répondu : Il arrive souvent que les arbres plantés dans la saison convenable périssent ; je vous ai répondu des astres, mais je ne vous ai pas répondu du vice de conformation que vous avez communiqué à votre enfant : l’astrologie n’opère que quand aucune cause ne s’oppose au bien que les astres peuvent faire.
          On n’aurait pas mieux réussi à décréditer l’astrologie en disant : De deux enfants qui sont nés dans la même minute, l’un a été roi, l’autre n’a été que marguillier de sa paroisse ; car on aurait très-bien pu se défendre en faisant voir que le paysan a fait sa fortune lorsqu’il est devenu marguillier, comme le prince en devenant roi.
          Et si on alléguait qu’un bandit que Sixte-Quint fit pendre était né au même temps que Sixte-Quint, qui de gardeur de cochons devint pape, les astrologues diraient qu’on s’est trompé de quelques secondes, et qu’il est impossible, dans les règles, que la même étoile donne la tiare et la potence. Ce n’est donc que parce qu’une foule d’expériences a démenti les prédictions, que les hommes se sont aperçus à la fin que l’art est illusoire ; mais, avant d’être détrompés, ils ont été longtemps crédules.
          Un des plus fameux mathématiciens de l’Europe, nommé Stoffler, qui florissait aux xve et xvie siècles, et qui travailla longtemps à la réforme du calendrier proposée au concile de Constance, prédit un déluge universel pour l’année 1524. Ce déluge devait arriver au mois de février, et rien n’est plus plausible : car Saturne, Jupiter et Mars, se trouvèrent alors en conjonction dans le signe des poissons. Tous les peuples de l’Europe, de l’Asie, et de l’Afrique, qui entendirent parler de la prédiction, furent consternés. Tout le monde s’attendit au déluge, malgré l’arc-en-ciel. Plusieurs auteurs contemporains rapportent que les habitants des provinces maritimes de l’Allemagne s’empressaient de vendre à vil prix leurs terres à ceux qui avaient le plus d’argent, et qui n’étaient pas si crédules qu’eux. Chacun se munissait d’un bateau comme d’une arche. Un docteur de Toulouse, nommé Auriol, fit faire surtout une grande arche pour lui, sa famille et ses amis ; on prit les mêmes précautions dans une grande partie de l’Italie. Enfin le mois de février arriva, et il ne tomba pas une goutte d’eau : jamais mois ne fut plus sec, et jamais les astrologues ne furent plus embarrassés. Cependant ils ne furent ni découragés, ni négligés parmi nous : presque tous les princes continuèrent de les consulter. Je n’ai pas l’honneur d’être prince ; cependant le célèbre comte de Boulainvilliers, et un Italien nommé Colonne, qui avait beaucoup de réputation à Paris, me prédirent l’un et l’autre que je mourrais infailliblement à l’âge de trente-deux ans. J’ai eu la malice de les tromper déjà de près de trente années, de quoi je leur demande humblement pardon[2].

          1. Aller Suite des Mélanges (tome IV), 1756. (B.)
          2. Aller Lorsqu’il écrivait ces lignes en 1756, Voltaire avait en effet, ou allait avoir soixante-deux ans.
          3. Éd. Garnier - Tome 17
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            ASTRONOMIE,

            ET QUELQUES RÉFLEXIONS SUR L’ASTROLOGIE. [1]

            M. Duval[2] qui a été, si je ne me trompe, bibliothécaire de l’empereur François Ier, a rendu compte de la manière dont un pur instinct, dans son enfance, lui donna les premières idées d’astronomie. Il contemplait la lune, qui, en s’abaissant vers le couchant, semblait toucher aux derniers arbres d’un bois ; il ne douta pas qu’il ne la trouvât derrière ces arbres ; il y courut, et fut étonné de la voir au bout de l’horizon.
            Les jours suivants, la curiosité le força de suivre le cours de cet astre, et il fut encore plus surpris de le voir se lever et se coucher à des heures différentes.
            Les formes diverses qu’il prenait de semaine en semaine, sa disparition totale durant quelques nuits, augmentèrent son attention. Tout ce que pouvait faire un enfant était d’observer et d’admirer : c’était beaucoup ; il n’y en a pas un sur dix mille qui ait cette curiosité et cette persévérance.
            Il étudia comme il put pendant une année entière, sans autre livre que le ciel, et sans autre maître que ses yeux. Il s’aperçut que les étoiles ne changeaient point entre elles de position. Mais le brillant de l’étoile de Vénus fixant ses regards, elle lui parut avoir un cours particulier à peu près comme la lune ; il l’observa toutes les nuits : elle disparut longtemps à ses yeux, et il la revit enfin devenue l’étoile du matin au lieu de l’étoile du soir.
            La route du soleil, qui de mois en mois se levait et se couchait dans des endroits du ciel différents, ne lui échappa point ; il marqua les solstices avec deux piquets, sans savoir ce que c’était que les solstices[3].
            Il me semble que l’on pourrait profiter de cet exemple pour enseigner l’astronomie à un enfant de dix à douze ans, beaucoup plus facilement que cet enfant extraordinaire dont je parle n’en apprit par lui-même les premiers éléments.
            C’est d’abord un spectacle très-attachant, pour un esprit bien disposé par la nature, de voir que les différentes phases de la lune ne sont autre chose que celles d’une boule autour de laquelle on fait tourner un flambeau qui tantôt en laisse voir un quart, tantôt une moitié, et qui la laisse invisible quand on met un corps opaque entre elle et le flambeau. C’est ainsi qu’en usa Galilée lorsqu’il expliqua les véritables principes de l’astronomie devant le doge et les sénateurs de Venise, sur la tour de Saint-Marc ; il démontra tout aux yeux.
            En effet, non-seulement un enfant, mais un homme mûr qui n’a vu les constellations que sur des cartes, a beaucoup de peine à les reconnaître quand il les cherche dans le ciel. L’enfant concevra très-bien en peu de temps les causes de la course apparente du soleil et de la révolution journalière des étoiles fixes.
            Il reconnaîtra surtout les constellations à l’aide de ces quatre vers latins, faits par un astronome il y a environ cinquante ans, et qui ne sont pas assez connus :
            Delta aries, Perseum taurus, geminique capellam,
            Nil cancer, plaustrum leo, virgo comam atque bootem,
            Libra anguem, anguiferum fert scorpius, Antinoum arcus,
            Delphinum caper, amphora equos, Cepheida pisces.

            Les systèmes de Ptolémée et de Ticho-Brahé ne méritent pas qu’on lui en parle, puisqu’ils sont faux : ils ne peuvent jamais servir qu’à expliquer quelques passages des anciens auteurs, qui ont rapport aux erreurs de l’antiquité ; par exemple, dans le second livre des Métamorphoses d’Ovide, le Soleil dit à Phaéton (vers 70, 72, 73).
            Adde quod assidua rapitur vertigine cœlum,
            . . . . . . . . . . . . . . .
            Nitor in adversum, nec me, qui cætera, vincit
            Impetus, et rapido contrarius evehor orbi.
            Un mouvement rapide emporte l’empyrée :
            Je résiste moi seul, moi seul je suis vainqueur ;
            Je marche contre lui dans ma course assurée.

            Cette idée d’un premier mobile qui faisait tourner un prétendu firmament en vingt-quatre heures d’un mouvement impossible, et du soleil. qui, entraîné par ce premier mobile, s’avançait pourtant insensiblement d’occident en orient par un mouvement propre qui n’a aucune cause, ne ferait qu’embarrasser un jeune commençant.
            Il suffit qu’il sache que, soit que la terre tourne sur elle-même et autour du soleil, soit que le soleil achève sa révolution en une année, les apparences sont à peu près les mêmes, et qu’en astronomie on est obligé de juger par ses yeux avant que d’examiner les choses en physicien.
            Il connaîtra bien vite la cause des éclipses de lune et de soleil, et pourquoi il n’y en a point tous les mois. Il lui semblera d’abord que le soleil, se trouvant chaque mois en opposition ou en conjonction avec la lune, nous devrions avoir chaque mois une éclipse de lune et une de soleil. Mais dès qu’il saura que ces deux astres ne se meuvent point dans un même plan, et sont rarement sur la même ligne avec la terre, il ne sera plus surpris.
            On lui fera aisément comprendre comment on a pu prédire les éclipses, en connaissant la ligne circulaire dans laquelle s’accomplissent le mouvement apparent du soleil et le mouvement réel de la lune. On lui dira que les observateurs ont su, par l’expérience et par le calcul, combien de fois ces deux astres se sont rencontrés précisément dans la même ligne avec la terre en dix neuf années et quelques heures, après quoi ces astres paraissent recommencer le même cours ; de sorte qu’en faisant les corrections nécessaires aux petites inégalités qui arrivaient dans ces dix-neuf années, on prédisait au juste quel jour, quelle heure et quelle minute il y aurait une éclipse de lune ou de soleil. Ces premiers éléments entrent aisément dans la tête d’un enfant qui a quelque conception.
            La précession des équinoxes même ne l’effrayera pas. On se contentera de lui dire que le soleil a paru avancer continuellement dans sa course annuelle d’un degré en soixante et douze ans vers l’orient, et que c’est ce que voulait dire Ovide par ce vers que nous avons cité :
            . . . . . . . Contrarius evehor orbi.
            Ma carrière est contraire au mouvement des cieux.
            Ainsi le bélier, dans lequel le soleil entrait autrefois au commencement du printemps, est aujourd’hui à la place où était le taureau ; et tous les almanachs ont tort de continuer, par un respect ridicule pour l’antiquité, à placer l’entrée du soleil dans le bélier au premier jour du printemps.
            Quand on commence à posséder quelques principes d’astronomie, on ne peut mieux faire que de lire les Institutions de M. Lemonnier, et tous les articles de M. d’Alembert dans l’Encyclopédie concernant cette science. Si on les rassemblait, ils feraient le traité le plus complet et le plus clair que nous ayons eu.
            Ce que nous venons de dire du changement arrivé dans le ciel, et de l’entrée du soleil dans d’autres constellations que celles qu’il occupait autrefois, était le plus fort argument contre les prétendues règles de l’astrologie judiciaire. II ne paraît pas cependant qu’on ait fait valoir cette preuve avant notre siècle pour détruire cette extravagance universelle, qui a si longtemps infecté le genre humain, et qui est encore fort en vogue dans la Perse.
            Un homme né, selon l’almanach, quand le soleil était dans le signe du lion, devait être nécessairement courageux ; mais malheureusement il était né en effet sous le signe de la vierge ; ainsi il aurait fallu que Gauric et Michel Morin eussent changé toutes les règles de leur art.
            Une chose assez plaisante, c’est que toutes les lois de l’astrologie étaient contraires à celles de l’astronomie. Les misérables charlatans de l’antiquité et leurs sots disciples, qui ont été si bien reçus et si bien payés chez tous les princes de l’Europe, ne parlaient que de Mars et de Vénus stationnaires et rétrogrades. Ceux qui avaient Mars stationnaire devaient être toujours vainqueurs ; Vénus stationnaire rendait tous les amants heureux ; si on était né quand Vénus était rétrograde, c’était ce qui pouvait arriver de pis. Mais le fait est que les astres n’ont jamais été ni rétrogrades ni stationnaires, et il suffirait d’une légère connaissance de l’optique pour le démontrer.
            Comment donc s’est-il pu faire que, malgré la physique et la géométrie, cette ridicule chimère de l’astrologie ait dominé jusqu’à nos jours au point que nous avons vu des hommes distingués par leurs connaissances, et surtout très-profonds dans l’histoire, entêtés toute leur vie d’une erreur si méprisable ? Mais cette erreur était ancienne, et cela suffit.
            Les Égyptiens, les Chaldéens, les Juifs, avaient prédit l’avenir : donc on peut aujourd’hui le prédire. On enchantait les serpents, on évoquait des ombres : donc on peut aujourd’hui évoquer des ombres et enchanter des serpents. Il n’y a qu’à savoir bien précisément la formule dont on se servait. Si on ne fait plus de prédictions, ce n’est pas la faute de l’art, c’est la faute des artistes. Michel Morin est mort avec son secret. C’est ainsi que les alchimistes parlent de la pierre philosophale. Si nous ne la trouvons pas aujourd’hui, disent-ils, c’est que nous ne sommes pas encore assez au fait ; mais il est certain qu’elle est dans la Clavicule de Salomon ; et, avec cette belle certitude, plus de deux cents familles se sont ruinées eu Allemagne et en France[4].
            DIGRESSION SUR L’ASTROLOGIE SI IMPROPREMENT
            NOMMÉE JUDICIAIRE[5].
            Ne vous étonnez donc point si la terre entière a été la dupe de l’astrologie. Ce pauvre raisonnement : Il y a de faux prodiges, donc il y en a de vrais, » n’est ni d’un philosophe ni d’un homme qui ait connu le monde.
            « Cela est faux et absurde, donc cela sera cru par la multitude ; » voilà une maxime plus vraie.
            Étonnez-vous encore moins que tant d’hommes, d’ailleurs très-élevés au-dessus du vulgaire, tant de princes, tant de papes, qu’on n’aurait pas trompés sur le moindre de leurs intérêts, aient été si ridiculement séduits par cette impertinence de l’astrologie. Ils étaient très-orgueilleux et très-ignorants. Il n’y avait d’étoiles que pour eux : le reste de l’univers était de la canaille dont les étoiles ne se mêlaient pas. Ils ressemblaient à ce prince qui tremblait d’une comète, et qui répondait gravement à ceux qui ne la craignaient pas : « Vous en parlez fort à votre aise ; vous n’êtes pas princes. »
            Le fameux duc Valstein fut un des plus infatués de cette chimère. Il se disait prince, et par conséquent pensait que le zodiaque avait été formé tout exprès pour lui. Il n’assiégeait une ville, il ne livrait une bataille, qu’après avoir tenu son conseil avec le ciel ; mais comme ce grand homme était fort ignorant, il avait établi pour chef de ce conseil un fripon d’Italien, nommé Jean-Baptiste Seni, auquel il entretenait un carrosse à six chevaux, et donnait la valeur de vingt mille de nos livres de pension. Jean-Baptiste Seni ne put jamais prévoir que Valstein serait assassiné par les ordres de son gracieux souverain Ferdinand II, et que lui Seni s’en retournerait à pied en Italie.
            Il est évident qu’on ne peut rien savoir de l’avenir que par conjectures. Ces conjectures peuvent être si fortes qu’elles approcheront d’une certitude. Vous voyez une baleine avaler un petit garçon : vous pourriez parier dix mille contre un qu’il sera mangé ; mais vous n’en êtes pas absolument sûr, après les aventures d’Hercule, de Jonas et de Roland le fou, qui restèrent si longtemps dans le ventre d’un poisson.
            On ne peut trop répéter qu’Albert le Grand et le cardinal d’Ailly ont fait tous deux l’horoscope de Jésus-Christ. Ils ont lu évidemment dans les astres combien de diables il chasserait du corps des possédés, et par quel genre de mort il devait finir ; mais malheureusement ces deux savants astrologues n’ont rien dit qu’après coup.
            Nous verrons ailleurs que, dans une secte qui passe pour chrétienne[6] on ne croit pas qu’il soit possible à l’intelligence suprême de voir l’avenir autrement que par une suprême conjecture : car l’avenir n’existant point, c’est, selon eux, une contradiction dans les termes de voir présent ce qui n’est pas.

            1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
            2. Aller Valentin Jameray, connu sous le nom de Duval, né à Artonay, village de Champagne, en 1693, mort à Vienne en Autriche, le 3 septembre 1775 ; voyez sesŒuvres publiées par Koch, 1784, deux volumes in-8°.
            3. Aller Il n’est peut-être pas inutile de faire observer ici que cet enfant, qui devint un homme de lettres très-instruit ci d’un esprit original et piquant, n’eut jamais que des connaissances très-médiocres en astronomie. (K.)
            4. Aller Fin de l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie en 1770. (B.)
            5. Aller Ce morceau fut ajoute en 1774 dans l’édition in-4°. (B.)
            6. Aller Les Sociniens. Voyez l’article Puissance, toute-puissance.

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