mercredi 2 juillet 2014

Dictionnaire philosophique Voltaire

Éd. Garnier - Tome 18
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BOURGES [1].

Nos questions ne roulent guère sur la géographie ; mais qu’on nous permette de marquer en deux mots notre étonnement sur la ville de Bourges. Le Dictionnaire de Trévoux prétend que « c’est une des plus anciennes de l’Europe, qu’elle était le siège de l’empire des Gaules, et donnait des rois aux Celtes ».
Je ne veux combattre l’ancienneté d’aucune ville ni d’aucune famille. Mais y a-t-il jamais eu un empire des Gaules ? les Celtes avaient-ils des rois ? Cette fureur d’antiquité est une maladie dont on ne guérira pas sitôt. Les Gaules, la Germanie, le Nord, n’ont rien d’antique que le sol, les arbres et les animaux. Si vous voulez des antiquités, allez vers l’Asie, et encore c’est fort peu de chose. Les hommes sont anciens, et les monuments nouveaux : c’est ce que nous avons en vue dans plus d’un article.
Si c’était un bien réel d’être né dans une enceinte de pierre ou de bois plus ancienne qu’une autre, il serait très-raisonnable de faire remonter la fondation de sa ville au temps de la guerre des géants ; mais puisqu’il n’y a pas le moindre avantage dans cette vanité, il faut s’en détacher. C’est tout ce que j’avais à dire sur Bourges.

  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  2. Éd. Garnier - Tome 18
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    BOURREAU [1].

    Il semble que ce mot n’aurait point dû souiller un dictionnaire des arts et des sciences ; cependant il tient à la jurisprudence et à l’histoire. Nos grands poètes n’ont pas dédaigné de se servir fort souvent de ce mot dans les tragédies ; Clytemnestre, dans Iphigénie, dit à Agamemnon :
    Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin
    Que d’en faire à sa mère un horrible festin.
    (Acte IV, scène iv.)
    On emploie gaiement ce mot en comédie : Mercure dit dans l’Amphitryon(acte I, scène ii) :
    Comment ! bourreau, tu fais des cris !
    Le joueur dit (acte IV, scène xiii) :
    . . . . Que je chante, bourreau !
    Et les Romains se permettaient de dire :
    Quorsum vadis, carnifex ?
    Le Dictionnaire encyclopédique, au mot Exécuteur, détaille tous les privilèges du bourreau de Paris ; mais un auteur nouveau a été plus loin[2]. Dans un roman d’éducation, qui n’est ni celui de Xénophon, ni celui deTélémaque, il prétend que le monarque doit donner sans balancer la fille du bourreau en mariage à l’héritier présomptif de la couronne, si cette fille est bien élevée, et si elle a beaucoup de convenance avec le jeune prince[3]. C’est dommage qu’il n’ait pas stipulé la dot qu’on devait donner à la fille, et les honneurs qu’on devait rendre au père le jour des noces.
    Par convenance on ne pouvait guère pousser plus loin la morale approfondie, les règles nouvelles de l’honnêteté publique, les beaux paradoxes, les maximes divines, dont cet auteur a régalé notre siècle. Il aurait été sans doute par convenance un des garçons... de la noce. Il aurait fait l’épithalame de la princesse, et n’aurait pas manqué de célébrer les hautes œuvres de son père. C’est pour lors que la nouvelle mariée aurait donné des baisers âcres, car le même écrivain introduit dans un autre roman, intitulé Héloïse, un jeune Suisse qui a gagné dans Paris une de ces maladies qu’on ne nomme pas, et qui dit à sa Suissesse : Garde tes baisers, ils sont trop âcres [4].
    On ne croira pas un jour que de tels ouvrages aient eu une espèce de vogue. Elle ne ferait pas honneur à notre siècle si elle avait duré. Les pères de famille ont conclu bientôt qu’il n’était pas honnête de marier leurs fils aînés à des filles de bourreau, quelque convenance qu’on pût apercevoir entre le poursuivant et la poursuivie.
    Est modus in rebus, sunt certi denique fines,
    Quos ultra citraque nequit consistere rectum.
    (Hor., lib. I, sat. i.)

    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
    2. Aller Roman intitulé Émile, livre V. (Note de Voltaire.)
    3. Aller « Je ne dis pas, écrit J.-J. Rousseau, que les rapports conventionnels soient indifférents dans le mariage ; mais je dis que l’influence des rapports naturels l’emporte tellement sur la leur, que c’est elle seule qui décide du sort de la vie, et qu’il y a telle convenance de goût, d’humeur, de sentiment, de caractère, qui devrait engager un père sage, fût-il prince, fût-il monarque, à donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il aurait toutes ces convenances, fût-elle née dans une famille déshonnête, fût-elle la fille du bourreau. »
    4. Aller Voyez la Nouvelle Héloïse de J.-J. Rousseau, lettre xiv de la première partie.
    5. Éd. Garnier - Tome 18
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      BRACHMANES, BRAMES [1].

      Ami lecteur, observez d’abord que le P. Thomassin, l’un des plus savants hommes de notre Europe, dérive les brachmanes d’un mot juif barac par un C, supposé que les Juifs eussent un C. Ce barac signifiait, dit-il, s’enfuir, et les brachmanes s’enfuyaient des villes, supposé qu’alors il y eût des villes.
      Ou, si vous l’aimez mieux, brachmanes vient de barak par un K, qui veut dire bénir ou bien prier. Mais pourquoi les Biscayens n’auraient-ils pas nommé les brames du mot bran, qui exprimait quelque chose que je ne veux pas dire ? ils y avaient autant de droit que les Hébreux. Voilà une étrange érudition. En la rejetant entièrement on saurait moins et on saurait mieux.
      N’est-il pas vraisemblable que les brachmanes sont les premiers législateurs de la terre, les premiers philosophes, les premiers théologiens ?
      Le peu de monuments qui nous restent de l’ancienne histoire ne forment-ils pas une grande présomption en leur faveur, puisque les premiers philosophes grecs allèrent apprendre chez eux les mathématiques, et que les curiosités les plus antiques, recueillies par les empereurs de la Chine, sont toutes indiennes, ainsi que les relations l’attestent dans la collection de Duhalde ?
      Nous parlerons ailleurs du Shasta [2] ; c’est le premier livre de théologie des brachmanes, écrit environ quinze cents ans avant leur Veidam, et antérieur à tous les autres livres.
      Leurs annales ne font mention d’aucune guerre entreprise par eux en aucun temps. Les mots d’armes, de tuer, de mutiler, ne se trouvent ni dans les fragments du Shasta, que nous avons, ni dans l’Ézour-Veidam, ni dans leCormo-Veidam. Je puis du moins assurer que je ne les ai point vus dans ces deux derniers recueils ; et ce qu’il y a de plus singulier, c’est que le Shasta, qui parle d’une conspiration dans le ciel, ne fait mention d’aucune guerre dans la grande presqu’île enfermée entre l’Indus et le Gange.
      Les Hébreux, qui furent connus si tard, ne nomment jamais les brachmanes ; ils ne connurent l’Inde qu’après les conquêtes d’Alexandre, et leurs établissements dans l’Égypte, de laquelle ils avaient dit tant de mal. On ne trouve le nom de l’Inde que dans le livre d’Esther, et dans celui de Job, qui n’était pas Hébreu[3]. On voit un singulier contraste entre les livres sacrés des Hébreux et ceux des Indiens. Les livres indiens n’annoncent que la paix et la douceur ; ils défendent de tuer les animaux : les livres hébreux ne parlent que de tuer, de massacrer hommes et bêtes ; on y égorge tout au nom du Seigneur ; c’est tout un autre ordre de choses.
      C’est incontestablement des brachmanes que nous tenons l’idée de la chute des êtres célestes révoltés contre le souverain de la nature ; et c’est là probablement que les Grecs ont puisé la fable des Titans. C’est aussi là que les Juifs prirent enfin l’idée de la révolte de Lucifer, dans le ier siècle de notre ère.
      Comment ces Indiens purent-ils supposer une révolte dans le ciel sans en avoir vu sur la terre ? Un tel saut de la nature humaine à la nature divine ne se conçoit guère. On va d’ordinaire du connu à l’inconnu.
      On n’imagine une guerre de géants qu’après avoir vu quelques hommes plus robustes que les autres tyranniser leurs semblables. Il fallait ou que les premiers brachmanes eussent éprouvé des discordes violentes, ou qu’ils en eussent vu du moins chez leurs voisins, pour en imaginer dans le ciel.
      C’est toujours un très-étonnant phénomène qu’une société d’hommes qui n’a jamais fait la guerre, et qui a inventé une espèce de guerre faite dans les espaces imaginaires, ou dans un globe éloigné du nôtre, ou dans ce qu’on appelle le firmament, l’empyrée [4]. Mais il faut bien soigneusement remarquer que dans cette révolte des êtres célestes contre leur souverain, il n’y eut point de coups donnés, point de sang céleste répandu, point de montagnes jetées à la tête, point d’anges coupés en deux, ainsi que dans le poëme sublime et grotesque de Milton.
      Ce n’est, selon le Shasta, qu’une désobéissance formelle aux ordres du Très-Haut, une cabale que Dieu punit en reléguant les anges rebelles dans un vaste lieu de ténèbres nommé Ondéra pendant le temps d’un mononthour entier. Un mononthour est de quatre cent vingt-six millions de nos années. Mais Dieu daigna pardonner aux coupables au bout de cinq mille ans, et leur Ondérane fut qu’un purgatoire.
      Il en fit des Mhurd, des hommes, et les plaça dans notre globe à condition qu’ils ne mangeraient point d’animaux, et qu’ils ne s’accoupleraient point avec les mâles de leur nouvelle espèce, sous peine de retourner à l’Ondéra.
      Ce sont là les principaux articles de la foi des brachmanes, qui a duré sans interruption de temps immémorial jusqu’à nos jours : il nous paraît étrange que ce fût parmi eux un péché aussi grave de manger un poulet que d’exercer la sodomie.
      Ce n’est là qu’une petite partie de l’ancienne cosmogonie des brachmanes. Leurs rites, leurs pagodes, prouvent que tout était allégorique chez eux ; ils représentent encore la vertu sous l’emblème d’une femme qui a dix bras, et qui combat dix péchés mortels figurés par des monstres. Nos missionnaires n’ont pas manqué de prendre cette image de la vertu pour celle du diable, et d’assurer que le diable est adoré dans l’Inde. Nous n’avons jamais été chez ces peuples que pour nous y enrichir, et pour les calomnier.

      DE LA MÉTEMPSYCOSE DES BRACHMANES.

      La doctrine de la métempsycose vient d’une ancienne loi de se nourrir de lait de vache ainsi que de légumes, de fruits et de riz. Il parut horrible aux brachmanes de tuer et de manger sa nourrice : on eut bientôt le même respect pour les chèvres, les brebis, et pour tous les autres animaux ; ils les crurent animés par ces anges rebelles qui achevaient de se purifier de leurs fautes dans les corps des bêtes, ainsi que dans ceux des hommes. La nature du climat seconda cette loi, ou plutôt en fut l’origine : une atmosphère brûlante exige une nourriture rafraîchissante, et inspire de l’horreur pour notre coutume d’engloutir des cadavres dans nos entrailles.
      L’opinion que les bêtes ont une âme fut générale dans tout l’Orient, et nous en trouvons des vestiges dans les anciens livres sacrés. Dieu, dans laGenèse [5], défend aux hommes de manger leur chair avec leur sang et leur âme. C’est ce que porte le texte hébreu. « Je vengerai, dit-il[6], le sang de vos âmes de la griffe des bêtes et de la main des hommes. » Il dit dans leLévitique [7] : « L’âme de la chair est dans le sang. » Il fait plus ; il fait un pacte solennel avec les hommes et avec tous les animaux[8], ce qui suppose dans les animaux une intelligence.
      Dans des temps très-postérieurs, l’Ecclésiaste dit formellement[9] : « Dieu fait voir que l’homme est semblable aux bêtes : car les hommes meurent comme les bêtes, leur condition est égale ; comme l’homme meurt, la bête meurt aussi. Les uns et les autres respirent de même : l’homme n’a rien de plus que la bête. »
      Jonas, quand il va prêcher à Ninive, fait jeûner les hommes et les bêtes.
      Tous les auteurs anciens attribuent de la connaissance aux bêtes, les livres sacrés comme les profanes : et plusieurs les font parler. Il n’est donc pas étonnant que les brachmanes, et les pythagoriciens après eux, aient cru que les âmes passaient successivement dans les corps des bêtes et des hommes. En conséquence ils se persuadèrent, ou du moins ils dirent que les âmes des anges délinquants, pour achever leur purgatoire, appartenaient tantôt à des bêtes, tantôt à des hommes : c’est une partie du roman du jésuite Bougeant, qui imagina que les diables sont des esprits envoyés dans les corps des animaux. Ainsi de nos jours, au bord de l’Occident, un jésuite renouvelle, sans le savoir, un article de la foi des plus anciens prêtres orientaux.

      DES HOMMES ET DES FEMMES QUI SE BRÛLENT CHEZ LES BRACHMANES.

      Les brames ou bramins d’aujourd’hui, qui sont les mêmes que les anciens brachmanes, ont conservé, comme on sait, cette horrible coutume. D’où vient que chez un peuple qui ne répandit jamais le sang des hommes ni celui des animaux, le plus bel acte de dévotion fut-il et est-il encore de se brûler publiquement ? La superstition, qui allie tous les contraires, est l’unique source de cet affreux sacrifice : coutume beaucoup plus ancienne que les lois d’aucun peuple connu.
      Les brames prétendent que Brama leur grand prophète, fils de Dieu, descendit parmi eux, et eut plusieurs femmes ; qu’étant mort, celle de ses femmes qui l’aimait le plus se brûla sur son bûcher pour le rejoindre dans le ciel. Cette femme se brûla-t-elle en effet, comme on prétend que Porcia, femme de Brutus, avala des charbons ardents pour rejoindre son mari ? ou est-ce une fable inventée par les prêtres ? Y eut-il un Brama qui se donna en effet pour un prophète et pour un fils de Dieu ? Il est à croire qu’il y eut un Brama, comme dans la suite on vit des Zoroastres, des Bacchus. La fable s’empara de leur histoire, ce qu’elle a toujours continué de faire partout.
      Dès que la femme du fils de Dieu se brûle, il faut bien que des dames de moindre condition se brûlent aussi. Mais comment retrouveront-elles leurs maris qui sont devenus chevaux, éléphants, ou éperviers ? comment démêler précisément la bête que le défunt anime ? comment le reconnaître et être encore sa femme ? Cette difficulté n’embarrasse point les théologiens indous ; ils trouvent aisément des distinguo, des solutions in sensu composito, in sensu diviso. La métempsycose n’est que pour les personnes du commun ; ils ont pour les autres âmes une doctrine plus sublime. Ces âmes étant celles des anges jadis rebelles vont se purifiant ; celles des femmes qui s’immolent sont béatifiées, et retrouvent leurs maris tout purifiés : enfin les prêtres ont raison, et les femmes se brûlent.
      Il y a plus de quatre mille ans que ce terrible fanatisme est établi chez un peuple doux, qui croirait faire un crime de tuer une cigale. Les prêtres ne peuvent forcer une veuve à se brûler ; car la loi invariable est que ce dévouement soit absolument volontaire. L’honneur est d’abord déféré à la plus ancienne mariée des femmes du mort : c’est à elle de descendre au bûcher ; si elle ne s’en soucie pas, la seconde se présente, ainsi du reste. On prétend qu’il y en eut une fois dix-sept qui se brûlèrent à la fois sur le bûcher d’un raïa[10] ; mais ces sacrifices sont devenus assez rares : la foi s’affaiblit depuis que les mahométans gouvernent une grande partie du pays, et que les Européans négocient dans l’autre.
      Cependant il n’y a guère de gouverneurs de Madras et de Pondichéry qui n’aient vu quelque Indienne périr volontairement dans les flammes. M. Holwell rapporte qu’une jeune veuve de dix-neuf ans[11] d’une beauté singulière, mère de trois enfants, se brûla en présence de Mme Russel, femme de l’amiral, qui était à la rade de Madras : elle résista aux prières, aux larmes de tous les assistants. Mme Russel la conjura, au nom de ses enfants, de ne les pas laisser orphelins ; l’Indienne lui répondit : « Dieu, qui les a fait naître, aura soin d’eux. » Ensuite elle arrangea tous les préparatifs elle-même, mit de sa main le feu au bûcher, et consomma son sacrifice avec la sérénité d’une de nos religieuses qui allume des cierges.
      M. Shernoc[12], négociant anglais, voyant un jour une de ces étonnantes victimes, jeune et aimable, qui descendait dans le bûcher, l’en arracha de force lorsqu’elle allait y mettre le feu, et, secondé de quelques Anglais, l’enleva et l’épousa. Le peuple regarda cette action comme le plus horrible sacrilége.
      Pourquoi les maris ne se sont-ils jamais brûlés pour aller retrouver leurs femmes ? Pourquoi un sexe naturellement faible et timide a-t-il eu toujours cette force frénétique ? Est-ce parce que la tradition ne dit point qu’un homme ait jamais épousé une fille de Brama, au lieu qu’elle assure qu’une Indienne fut mariée avec le fils de ce dieu ? Est-ce parce que les femmes sont plus superstitieuses que les hommes ? est-ce parce que leur imagination est plus faible, plus tendre, plus faite pour être dominée ?
      Les anciens brachmanes se brûlaient quelquefois pour prévenir l’ennui et les maux de la vieillesse, et surtout pour se faire admirer. Calan ou Calanus ne se serait peut-être pas mis sur un bûcher sans le plaisir d’être regardé par Alexandre. Le chrétien renégat Pellegrinus se brûla en public, par la même raison qu’un fou parmi nous s’habille quelquefois en arménien pour attirer les regards de la populace.
      N’entre-t-il pas aussi un malheureux mélange de vanité dans cet épouvantable sacrifice des femmes indiennes ? Peut-être, si on portait une loi de ne se brûler qu’en présence d’une seule femme de chambre, cette abominable coutume serait pour jamais détruite.
      Ajoutons un mot ; une centaine d’Indiennes, tout au plus, a donné ce triste spectacle ; et nos inquisitions, nos fous atroces qui se sont dits juges, ont fait mourir dans les flammes plus de cent mille de nos frères, hommes, femmes, enfants, pour des choses que personne n’entendait. Plaignons et condamnons les brames ; mais rentrons en nous-mêmes, misérables que nous sommes.
      Vraiment nous avons oublié une chose fort essentielle dans ce petit article des brachmanes, c’est que leurs livres sacrés sont remplis de contradictions. Mais le peuple ne les connaît pas, et les docteurs ont des solutions prêtes, des sens figurés et figurants, des allégories, des types, des déclarations expresses de Birma, de Brama et de Vitsnou, qui fermeraient la bouche à tout raisonneur.

      1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770.
        Voyez aussi dans les Mélanges, année 1773, les Fragments historiques sur l’Inde, chapitre vii. (B.)
        — Au xviiie siècle, notre ignorance était la plus complète sur l’Inde. Quelques notions tirées des auteurs grecs, amalgamées avec les renseignements des voyageurs modernes, la bibliothèque orientale d’Herbelot, et le Théâtre de l’idolâtrie, par Abraham, tel fut d’abord le bagage. Un jour Voltaire, prenant un traité de controverse contre le vichnouisme pour un des Védas, le déposa à la Bibliothèque du roi comme étant l’Ézour-Veidam. Les travaux d’Anquetil-Duperron, de William Jones, vinrent plus tard, ainsi que les relations de Sonnerat, du Père Paulin, de la chanoinesse Polier, etc. (G. A.)
      2. Aller Voltaire en a déjà parlé aux articles Ange, section ire, et Bibliothèque. Il en parle dans plusieurs autres ouvrages : voyez tome XI, pages 51 et 183 ; et dans lesMélanges, année 1776 ; la neuvième des Lettres chinoises, indiennes, etc.
      3. Aller Voyez Job. (Note de Voltaire.)
      4. Aller Voyez Ciel matériel. (Note de Voltaire.)
      5. Aller Genèse, chapitre ix, v. 4. (Note de Voltaire.)
      6. Aller Genèse, chapitre ix, v. 5. (Id.)
      7. Aller Lévitique, chapitre xvii, v. 14. (Id.)
      8. Aller Genèse, chapitre ix, v. 10. (Id.)
      9. Aller Ecclésiaste, chapitre iii, v. 19. (Id.)
      10. Aller Voltaire a cité plusieurs autres exemples dans le chapitre clvii de l’Essai sur les Mœurs, tome XII, page 439.
      11. Aller Voltaire ne donne que dix-huit ans à la veuve, dans la neuvième de ses Lettres chinoises, indiennes, etc. Voyez les Mélanges, année 1776.
      12. Aller Voltaire l’appelle Charnoc, dans la neuvième de ses Lettres chinoises.
      13. Éd. Garnier - Tome 18
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        BULGARES ou BOULGARES [1].

        Puisqu’on a parlé des Bulgares dans le Dictionnaire encyclopédique, quelques lecteurs seront peut-être bien aises de savoir qui étaient ces étranges gens, qui parurent si méchants qu’on les traita d’hérétiques, et dont ensuite on donna le nom en France aux non-conformistes, qui n’ont pas pour les dames toute l’attention qu’ils leur doivent ; de sorte qu’aujourd’hui on appelle ces messieurs Boulgares, en retranchant l et a.
        Les anciens Boulgares ne s’attendaient pas qu’un jour dans les halles de Paris, le peuple, dans la conversation familière, s’appellerait mutuellementBoulgares, en y ajoutant des épithètes qui enrichissent la langue.
        Ces peuples étaient originairement des Huns qui s’étaient établis auprès du Volga ; et de Volgares on fit aisément Boulgares.
        Sur la fin du viie siècle, ils firent des irruptions vers le Danube, ainsi que tous les peuples qui habitaient la Sarmatie ; et ils inondèrent l’empire romain comme les autres. Ils passèrent par la Moldavie, la Valachie, où les Russes, leurs anciens compatriotes, ont porté leurs armes victorieuses en 1769, sous l’empire de Catherine II.
        Ayant franchi le Danube, ils s’établirent dans une partie de la Dacie et de la Mœsie, et donnèrent leur nom à ces pays qu’on appelle encore Bulgarie. Leur domination s’étendait jusqu’au mont Hémus et au Pont-Euxin.
        L’empereur Nicéphore, successeur d’Irène, du temps de Charlemagne, fut assez imprudent pour marcher contre eux après avoir été vaincu par les Sarrasins ; il le fut aussi par les Bulgares. Leur roi, nommé Crom, lui coupa la tête, et fit de son crâne une coupe dont il se servait dans ses repas, selon la coutume de ces peuples, et de presque tous les hyperboréens.
        On compte qu’au ixe siècle, un Bogoris, qui faisait la guerre à la princesse Théodora, mère et tutrice de l’empereur Michel, fut si charmé de la noble réponse de cette impératrice à sa déclaration de guerre, qu’il se fit chrétien.
        Les Boulgares, qui n’étaient pas si complaisants, se révoltèrent contre lui ; mais Bogoris leur ayant montré une croix, ils se firent tous baptiser sur-le-champ. C’est ainsi que s’en expliquent les auteurs grecs du Bas-Empire, et c’est ainsi que le disent après eux nos compilateurs.
        Et voilà justement, comme on écrit l’histoire[2].
        Théodora était, disent-ils, une princesse très-religieuse, et qui même passa ses dernières années dans un couvent. Elle eut tant d’amour pour la religion catholique grecque qu’elle fit mourir, par divers supplices, cent mille hommes qu’on accusait d’être manichéens[3], « C’était, dit le modeste continuateur d’Échard, la plus impie, la plus détestable, la plus dangereuse, la plus abominable de toutes les hérésies. Les censures ecclésiastiques étaient des armes trop faibles contre des hommes qui ne reconnaissaient point l’Église. »
        On prétend que les Bulgares, voyant qu’on tuait tous les manichéens, eurent dès ce moment du penchant pour leur religion, et la crurent la meilleure puisqu’elle était persécutée ; mais cela est bien fin pour des Bulgares.
        Le grand schisme éclata dans ce temps-là plus que jamais entre l’Église grecque, sous le patriarche Photius, et l’Église latine sous le pape Nicolas Ier. Les Bulgares prirent le parti de l’Église grecque. Ce fut probablement dès lors qu’on les traita en Occident d’hérétiques, et qu’on y ajouta la belle épithète dont on les charge encore aujourd’hui.
        L’empereur Basile leur envoya, en 871, un prédicateur nommé Pierre de Sicile, pour les préserver de l’hérésie du manichéisme ; et on ajoute que dès qu’ils l’eurent écouté, ils se firent manichéens. Il se peut très-bien que ces Bulgares, qui buvaient dans le crâne de leurs ennemis, ne fussent pas d’excellents théologiens, non plus que Pierre de Sicile.
        Il est singulier que ces barbares, qui ne savaient ni lire ni écrire, aient été regardés comme des hérétiques très-déliés, contre lesquels il était très-dangereux de disputer. Ils avaient certainement autre chose à faire qu’à parler de controverse, puisqu’ils firent une guerre sanglante aux empereurs de Constantinople pendant quatre siècles de suite, et qu’ils assiégèrent même la capitale de l’empire.
        Au commencement du xiiie siècle, l’empereur Alexis voulant se faire reconnaître par les Bulgares, leur roi Joannic lui répondit qu’il ne serait jamais son vassal. Le pape Innocent III ne manqua pas de saisir cette occasion pour s’attacher le royaume de Bulgarie. Il envoya au roi Joannic un légat pour le sacrer roi, et prétendit lui avoir conféré le royaume, qui ne devait plus relever que du saint-siége.
        C’était le temps le plus violent des croisades ; le Bulgare, indigné, fit alliance avec les Turcs, déclara la guerre au pape et à ses croisés, prit le prétendu empereur Baudouin prisonnier, lui fit couper les bras, les jambes et la tête, et se fit une coupe de son crâne, à la manière de Crom, C’en était bien assez pour que les Bulgares fussent en horreur à toute l’Europe : on n’avait pas besoin de les appeler manichéens, nom qu’on donnait alors à tous les hérétiques, car manichéen, patarin et vaudois, c’était la même chose. On prodiguait ces noms à quiconque ne voulait pas se soumettre à l’Église romaine.
        Le mot de Boulgare, tel qu’on le prononçait, fut une injure vague et indéterminée, appliquée à quiconque avait des mœurs barbares ou corrompues. C’est pourquoi, sous saint Louis, frère Robert, grand inquisiteur, qui était un scélérat, fut accusé juridiquement d’être un boulgare par les communes de Picardie. Philippe le Bel donna cette épithète à Boniface VIII[4].
        Ce terme changea ensuite de signification vers les frontières de France ; il devint un terme d’amitié. Rien n’était plus commun en Flandre, il y a quarante ans, que de dire d’un jeune homme bien fait : C’est un joli boulgare ; un bon homme était un bon boulgare.
        Lorsque Louis XIV alla faire la conquête de la Flandre, les Flamands disaient en le voyant : « Notre gouverneur est un bien plat boulgare en comparaison de celui-ci. »
        En voilà assez pour l’étymologie de ce beau nom.

        1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
        2. Aller Vers de Voltaire, Charlot, I, vii.
        3. Aller Histoire romaine prétendue traduite de Laurent Échard, tome II, page 242. (Note de Voltaire.)
        4. Aller Voyez Bulle. (Note de Voltaire.)
        5. Éd. Garnier - Tome 18
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          BULLE [1].

          Ce mot désigne la boule ou le sceau d’or, d’argent, de cire, ou de plomb, attaché à un instrument, ou charte quelconque. Le plomb pendant aux rescrits expédiés eu cour romaine porte d’un côté les têtes de saint Pierre à droite, et de saint Paul à gauche. On lit au revers le nom du pape régnant, et l’an de son pontificat. La bulle est écrite sur parchemin. Dans la salutation le pape ne prend que le titre de serviteur des serviteurs de Dieu, suivant cette sainte parole de Jésus à ses disciples[2] : « Celui qui voudra être le premier d’entre vous sera votre serviteur. »
          Des hérétiques prétendent que par cette formule, humble en apparence, les papes expriment une espèce de système féodal par lequel la chrétienté est soumise à un chef qui est Dieu, dont les grands vassaux saint Pierre et saint Paul sont représentés par le pontife leur serviteur, et les arrière-vassaux sont tous les princes séculiers, soit empereurs, rois, ou ducs.
          Ils se fondent, sans doute, sur la fameuse bulle in Cœna Domini, qu’un cardinal diacre lit publiquement à Rome chaque année, le jour de la cène, ou le jeudi saint, en présence du pape, accompagné des autres cardinaux et des évêques. Après cette lecture, Sa Sainteté jette un flambeau allumé dans la place publique, pour marque d’anathème.
          Cette bulle se trouve page 714, tome I du Bullaire. imprimé à Lyon en 1763, et page 118 de l’édition de 1727. La plus ancienne est de 1536. Paul III, sans manquer l’origine de cette cérémonie, y dit que c’est une ancienne coutume des souverains pontifes de publier cette excommunication le jeudi saint, pour conserver la pureté de la religion chrétienne, et pour entretenir l’union des fidèles. Elle contient vingt-quatre paragraphes, dans lesquels ce pape excommunie :
          1° Les hérétiques, leurs fauteurs, et ceux qui lisent leurs livres ;
          2° Les pirates, et surtout ceux qui osent aller en course sur les mers du souverain pontife ;
          3° Ceux qui imposent dans leurs terres de nouveaux péages ;
          10° Ceux qui, en quelque manière que ce puisse être, empêchent l’exécution des lettres apostoliques, soit qu’elles accordent des grâces, ou qu’elles prononcent des peines ;
          11° Les juges laïques qui jugent les ecclésiastiques, et les tirent à leur tribunal, soit que ce tribunal s’appelle audience, chancellerie, conseil, ouparlement ;
          15° Tous ceux qui ont fait ou publié, feront ou publieront des édits, règlements, pragmatiques, par lesquels la liberté ecclésiastique, les droits du pape et ceux du saint-siége seront blessés ou restreints en la moindre chose, tacitement ou expressément ;
          14° Les chanceliers, conseillers ordinaires ou extraordinaires, de quelque roi ou prince que ce puisse être, les présidents des chancelleries, conseils ou parlements, comme aussi les procureurs généraux, qui évoquent à eux les causes ecclésiastiques ou qui empêchent l’exécution des lettres apostoliques, même quand ce serait sous prétexte d’empêcher quelque violence.
          Par le même paragraphe le pape se réserve à lui seul d’absoudre lesdits chanceliers, conseillers, procureurs généraux et autres excommuniés, lesquels ne pourront être absous qu’après qu’ils auront publiquement révoqué leurs arrêts, et les auront arrachés des registres ;
          20° Enfin le pape excommunie ceux qui auront la présomption de donner l’absolution aux excommuniés ci-dessus ; et afin qu’on n’en puisse prétendre cause d’ignorance, il ordonne :
          21° Que cette bulle sera publiée et affichée à la porte de la basilique du prince des apôtres, et à celle de Saint-Jean de Latran ;
          22° Que tous patriarches, primats, archevêques et évêques, en vertu de la sainte obédience, aient à publier solennellement cette bulle, au moins une fois l’an.
          24° Il déclare que si quelqu’un ose aller contre la disposition de cette bulle, il doit savoir qu’il va encourir l’indignation de Dieu tout-puissant, et celle des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul.
          Les autres bulles postérieures, appelées aussi in Cœna Domini, ne sont qu’ampliatives. L’article 21, par exemple, de celle de Pie V, de l’année 1567, ajoute au paragraphe 3 de celle dont nous venons de parler que tous les princes qui mettent dans leurs États de nouvelles impositions, de quelque nature qu’elles soient, ou qui augmentent les anciennes, à moins qu’ils n’en aient obtenu l’approbation du saint-siége, sont excommuniés ipso facto.
          La troisième bulle in Cœna Domini, de 1610, contient trente paragraphes, dans lesquels Paul V renouvelle les dispositions des deux précédentes.
          La quatrième et dernière bulle in Cœna Domini, qu’on trouve dans leBullaire, est du 1er avril 1627. Urbain VIII y annonce qu’à l’exemple de ses prédécesseurs, pour maintenir inviolablement l’intégrité de la foi, la justice et la tranquillité publique, il se sert du glaive spirituel de la discipline ecclésiastique pour excommunier en ce jour, qui est l’anniversaire de la cène du Seigneur :
          1° Les hérétiques ;
          2° Ceux qui appellent du pape au futur concile ; et le reste comme dans les trois premières.
          On dit que celle qui se lit à présent est de plus fraîche date, et qu’on y a fait quelques additions.
          L’histoire de Naples par Giannone fait voir quels désordres les ecclésiastiques ont causés dans ce royaume, et quelles vexations ils y ont exercées sur tous les sujets du roi, jusqu’à leur refuser l’absolution et les sacrements, pour tâcher d’y faire recevoir cette bulle, laquelle vient enfin d’y être proscrite solennellement, ainsi que dans la Lombardie autrichienne, dans les États de l’impératrice-reine, dans ceux du duc de Parme, et ailleurs[3].
          L’an 1580, le clergé de France avait pris le temps des vacances du parlement de Paris pour faire publier la même bulle in Cœna Domini. Mais le procureur général s’y opposa, et la chambre des vacations, présidée par le célèbre et malheureux Brisson, rendit le 4 octobre un arrêt qui enjoignait à tous les gouverneurs de s’informer quels étaient les archevêques, évêques, ou les grands-vicaires, qui avaient reçu ou cette bulle ou une copie sous le titreLitteræ processus, et quel était celui qui la leur avait envoyée pour la publier ; d’en empêcher la publication si elle n’était pas encore faite, d’en retirer les exemplaires, et de les envoyer à la chambre ; et en cas qu’elle fût publiée, d’ajourner les archevêques, les évêques, ou leurs grands vicaires, à comparaître devant la chambre, et à répondre au réquisitoire du procureur général ; et cependant de saisir leur temporel, et de le mettre sous la main du roi ; de faire défense d’empêcher l’exécution de cet arrêt, sous peine d’être puni comme ennemi de l’État et criminel de lèse-majesté ; avec ordre d’imprimer cet arrêt, et d’ajouter foi aux copies collationnées par des notaires comme à l’original même[4].
          Le parlement ne faisait en cela qu’imiter faiblement l’exemple de Philippe le Bel. La bulle Ausculta, Fili, du 5 décembre 1301, lui fut adressée par Boniface VIII, qui, après avoir exhorté ce roi à l’écouter avec docilité, lui disait : « Dieu nous a établi sur les rois et les royaumes pour arracher, détruire, perdre, dissiper, édifier et planter, en son nom et par sa doctrine. Ne vous laissez donc pas persuader que vous n’ayez point de supérieur, et que vous ne soyez pas soumis au chef de la hiérarchie ecclésiastique. Qui pense ainsi est insensé ; et qui le soutient opiniâtrement est un infidèle, séparé du troupeau du bon pasteur. » Ensuite ce pape entrait dans le plus grand détail sur le gouvernement de France, jusqu’à faire des reproches au roi sur le changement de la monnaie.
          Philippe le Bel fit brûler à Paris cette bulle, et publier à son de trompe cette exécution par toute la ville, le dimanche 11 février 1302. Le pape, dans un concile qu’il tint à Rome la même année, fit beaucoup de bruit, et éclata en menaces contre Philippe le Bel, mais sans venir à l’exécution. Seulement on regarde comme l’ouvrage de ce concile la fameuse décrétale Unam sanctam,dont voici la substance :
          « Nous croyons et confessons une Église sainte, catholique et apostolique, hors laquelle il n’y a point de salut ; nous reconnaissons aussi qu’elle est unique, que c’est un seul corps qui n’a qu’un chef, et non pas deux comme un monstre. Ce seul chef est Jésus-Christ, et saint Pierre son vicaire, et le successeur de saint Pierre. Soit donc les Grecs, soit d’autres, qui disent qu’ils ne sont pas soumis à ce successeur, il faut qu’ils avouent qu’ils ne sont pas des ouailles de Jésus-Christ, puisqu’il a dit lui-même (Jean, chap. x, v. 16) qu’il n’y a qu’un troupeau et un pasteur.
          « Nous apprenons que dans cette Église et sous sa puissance sont deux glaives, le spirituel et le temporel ; mais l’un doit être employé par l’Église et par la main du pontife ; l’autre pour l’Église et par la main des rois et des guerriers, suivant l’ordre ou la permission du pontife. Or il faut qu’un glaive soit soumis à l’autre, c’est-à-dire la puissance temporelle à la spirituelle ; autrement elles ne seraient point ordonnées, et elles doivent l’être selon l’apôtre. (Rom., chap, xiii, v. i.) Suivant le témoignage de la vérité, la puissance spirituelle doit instituer et juger la temporelle ; et ainsi se vérifie à l’égard de l’Église la prophétie de Jérémie (chap. i, v, 10) : Je t’ai établi sur les nations et les royaumes, etc. »
          Philippe le Bel, de son côté, assembla les états généraux ; et les communes, dans la requête qu’ils présentèrent à ce monarque, disaient en propres termes : « C’est grande abomination d’ouïr que ce Boniface entende malement comme Boulgare (en retranchant l et a) cette parole d’esperitualité (en saint Matthieu, chapitre xvi, v. 19) : Ce que tu lieras en terre sera lié, au ciel ; comme si cela signifiait que s’il mettait un homme en prison temporelle, Dieu pour ce le mettrait en prison au ciel. »
          [5] Clément V, successeur de Boniface VIII, révoqua et annula l’odieuse décision de la bulle Unam sanctam, qui étend le pouvoir des papes sur le temporel des rois, et condamne comme hérétiques ceux qui ne reconnaissent point cette puissance chimérique. C’est en effet la prétention de Boniface que l’on doit regarder comme une hérésie, d’après ce principe des théologiens : « On pèche contre la règle de la foi, et on est hérétique, non-seulement en niant ce que la foi nous enseigne, mais aussi lorsqu’on établit comme de foi ce qui n’en est pas. » (Joan. maj. m. 3, sent. dist. 37, q. 26.)
          Avant Boniface VIII, d’autres papes s’étaient déjà arrogé dans des bulles les droits de propriété sur différents royaumes. On connaît celle où Grégoire VII dit à un roi d’Espagne : « Je veux que vous sachiez que le royaume d’Espagne, par les anciennes ordonnances ecclésiastiques, a été donné en propriété à saint Pierre et à la sainte Église romaine. »
          Le roi d’Angleterre Henri II ayant aussi demandé au pape Adrien IV la permission d’envahir l’Irlande, ce pontife le lui permit, à condition qu’il imposât à chaque famille d’Irlande une taxe d’un carolus pour le saint-siége, et qu’il tînt ce royaume comme un fief de l’Église romaine : « Car, lui écrit-il, on ne doit pas douter que toutes les îles auxquelles Jésus-Christ, le soleil de justice, s’est levé, et qui ont reçu les enseignements de la foi chrétienne, ne soient de droit à saint Pierre, et n’appartiennent à la sacrée et sainte Église romaine. »
          BULLES DE LA CROISADE ET DE LA COMPOSITION.
          Si l’on disait à un Africain ou à un Asiatique sensé que, dans la partie de notre Europe où des hommes ont défendu à d’autres hommes de manger de la chair le samedi, le pape donne la permission d’en manger par une bulle, moyennant deux réales de plate, et qu’une autre bulle permet de garder l’argent qu’on a volé, que diraient cet Asiatique et cet Africain ? Ils conviendraient du moins que chaque pays a ses usages, et que dans ce monde, de quelque nom qu’on appelle les choses, et quelque déguisement qu’on y apporte, tout se fait pour de l’argent comptant.
          Il y a deux bulles sous le nom de la Cruzada, la croisade : l’une, du temps d’Isabelle et de Ferdinand ; l’autre, de Philippe V.
          La première vend la permission de manger les samedis ce qu’on appelle lagrossura, les issues, les foies, les rognons, les animelles, les gésiers, les ris de veau, le mou, les fressures, les fraises, les têtes, les cous, les hauts-d’ailes, lespieds.
          La seconde bulle, accordée par le pape Urbain VIII, donne la permission de manger gras pendant tout le carême, et absout de tout crime, excepté celui d’hérésie.
          Non-seulement on vend ces bulles, mais il est ordonné de les acheter ; et elles coûtent plus cher, comme de raison, au Pérou et au Mexique qu’en Espagne. On les y vend une piastre. Il est juste que les pays qui produisent l’or et l’argent payent plus que les autres.
          Le prétexte de ces bulles est de faire la guerre aux Maures, Les esprits difficiles ne voient pas quel est le rapport entre des fressures et une guerre contre les Africains ; et ils ajoutent que Jésus-Christ n’a jamais ordonné qu’on fît la guerre aux mahométans sous peine d’excommunication.
          La bulle qui permet de garder le bien d’autrui est appelée la bulle de la composition. Elle est affermée, et a rendu longtemps des sommes honnêtes dans toute l’Espagne, dans le Milanais, en Sicile et à Naples. Les adjudicataires chargent les moines les plus éloquents de prêcher cette bulle. Les pécheurs qui ont volé le roi ou l’État, ou les particuliers, vont trouver ces prédicateurs, se confessent à eux, leur exposent combien il serait triste de restituer le tout. Ils offrent cinq, six, et quelquefois sept pour cent aux moines, pour garder le reste en sûreté de conscience ; et, la composition faite, ils reçoivent l’absolution.
          Le frère prêcheur[6] auteur du Voyage d’Espagne et d’Italie, imprimé à Paris, avec privilége, chez Jean-Baptiste de L’Épine, s’exprime ainsi sur cette bulle[7] : « N’est-il pas bien gracieux d’en être quitte à un prix si raisonnable, sauf à en voler davantage quand on aura besoin d’une plus grosse somme ? »
          BULLE UNIGENITUS.
          La bulle in Cœna Domini indigna tous les souverains catholiques, qui l’ont enfin proscrite dans leurs États ; mais la bulle Unigenitus n’a troublé que la France. On attaquait dans la première les droits des princes et des magistrats de l’Europe ; ils les soutinrent. On ne proscrivait dans l’autre que quelques maximes de morale et de piété ; personne ne s’en soucia, hors les parties intéressées dans cette affaire passagère ; mais bientôt ces parties intéressées remplirent la France entière. Ce fut d’abord une querelle des jésuites tout-puissants, et des restes de Port-Royal écrasé.
          Le prêtre de l’Oratoire Quesnel, réfugié en Hollande, avait dédié un commentaire sur le Nouveau Testament au cardinal de Noailles, alors évêque de Châlons-sur-Marne. Cet évêque l’approuva, et l’ouvrage eut le suffrage de tous ceux qui lisent ces sortes de livres.
          Un nommé Le Tellier, jésuite, confesseur de Louis XIV, ennemi du cardinal de Noailles, voulut le mortifier en faisant condamner à Rome ce livre qui lui était dédié, et dont il faisait un très-grand cas.
          Ce jésuite, fils d’un procureur de Vire en basse Normandie, avait dans l’esprit toutes les ressources de la profession de son père. Ce n’était pas assez de commettre le cardinal de Noailles avec le pape, il voulut le faire disgracier par le roi son maître. Pour réussir dans ce dessein, il fit composer par ses émissaires des mandements contre lui, qu’il fit signer par quatre évêques. Il minuta encore des lettres au roi, qu’il leur fit signer.
          Ces manœuvres, qui auraient été punies dans tous les tribunaux, réussirent à la cour ; le roi s’aigrit contre le cardinal ; Mme de Maintenon l’abandonna.
          Ce fut une suite d’intrigues dont tout le monde voulut se mêler d’un bout du royaume à l’autre ; et plus la France était malheureuse alors dans une guerre funeste, plus les esprits s’échauffaient pour une querelle de théologie.
          Pendant ces mouvements, Le Tellier fit demander à Rome par Louis XIV lui-même la condamnation du livre de Quesnel, dont ce monarque n’avait jamais lu une page. Le Tellier, et deux autres jésuites, nommés Doucin et Lallemant, extrairent cent trois propositions que le pape Clément XI devait condamner ; la cour de Rome en retrancha deux, pour avoir du moins l’honneur de paraître juger par elle-même.
          Le cardinal Fabroni, chargé de cette affaire, et livré aux jésuites, fit dresser la bulle par un cordelier nommé frère Palerme, Élie capucin, le barnabite Terrovi, le servite Castelli, et même un jésuite nommé Alfaro.
          Le pape Clément XI les laissa faire ; il voulait seulement plaire au roi de France, qu’il avait longtemps indisposé en reconnaissant l’archiduc Charles, depuis empereur, pour roi d’Espagne. Il ne lui en coûtait, pour satisfaire le roi, qu’un morceau de parchemin scellé en plomb, sur une affaire qu’il méprisait lui-même.
          Clément XI ne se fit pas prier ; il envoya la bulle, et fut tout étonné d’apprendre qu’elle était reçue presque dans toute la France avec des sifflets et des huées. « Comment donc ! disait-il au cardinal Carpegne, on me demande instamment cette bulle, je la donne de bon cœur, et tout le monde s’en moque ! »
          Tout le monde fut surpris en effet de voir un pape, qui, au nom de Jésus-Christ, condamnait comme hérétique, sentant l’hérésie, malsonnante, et offensant les oreilles pieuses, cette proposition : « Il est bon de lire des livres de piété le dimanche, surtout la sainte Écriture ; » et cette autre : « La crainte d’une excommunication injuste ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir. »
          Les partisans des jésuites étaient alarmés eux-mêmes de cette censure ; mais ils n’osaient parler. Les hommes sages et désintéressés criaient au scandale, et le reste de la nation au ridicule.
          Le Tellier n’en triompha pas moins jusqu’à la mort de Louis XIV ; il était en horreur, mais il gouvernait. Il n’est rien que ce malheureux ne tentât pour faire déposer le cardinal de Noailles ; mais ce boute-feu fut exilé après la mort de son pénitent. Le duc d’Orléans, dans sa régence, apaisa ces querelles en s’en moquant. Elles jetèrent depuis quelques étincelles ; mais enfin elles sont oubliées, et probablement pour jamais. C’est bien assez qu’elles aient duré plus d’un demi-siècle. Heureux encore les hommes s’ils n’étaient divisés que pour des sottises qui ne font point verser le sang humain !

          1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
          2. Aller Matthieu, chapitre xx, v. 27. (Note de Voltaire.)
          3. Aller Le pape Ganganelli, informé des résolutions de tous les princes catholiques, et voyant que les peuples à qui ses prédécesseurs avaient crevé les deux yeux commençaient à en ouvrir un, ne publia point cette fameuse bulle le jeudi de l’absoute l’an 1770. (Note de Voltaire.)
          4. Aller Le rejet de la bulle in Cœna Domini devint un des articles les plus importants de ce qu’on nomma les libertés de l’Église gallicane. (G. A.)
          5. Aller Cet alinéa et les deux qui le suivent n’existaient pas en 1770. Ils furent ajoutés dans les éditions de Kehl. (B.)
          6. Aller Le P. Labat.
          7. Aller Tome V, page 210. (Note de Voltaire.)
          8. Éd. Garnier - Tome 18
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            C.
            CALEBASSE [1].

            Ce fruit, gros comme nos citrouilles, croît en Amérique aux branches d’un arbre aussi haut que les plus grands chênes.
            Ainsi Matthieu Garo[2], qui croit avoir eu tort en Europe de trouver mauvais que les citrouilles rampent à terre, et ne soient pas pendues au haut des arbres, aurait eu raison au Mexique. Il aurait eu encore raison dans l’Inde, où les cocos sont fort élevés. Cela prouve qu’il ne faut jamais se hâter de conclure. Dieu fait bien ce qu’il fait, sans doute ; mais il n’a pas mis les citrouilles à terre dans nos climats de peur qu’en tombant de haut elles n’écrasent le nez de Matthieu Garo[3].
            La calebasse ne servira ici qu’à faire voir qu’il faut se défier de l’idée que tout a été fait pour l’homme. Il y a des gens qui prétendent que le gazon n’est vert que pour réjouir la vue. Les apparences pourtant seraient que l’herbe est plutôt faite pour les animaux qui la broutent, que pour l’homme, à qui le gramen et le trèfle sont assez inutiles. Si la nature a produit les arbres en faveur de quelque espèce, il est difficile de dire à qui elle a donné la préférence : les feuilles, et même l’écorce, nourrissent une multitude prodigieuse d’insectes ; les oiseaux mangent leurs fruits, habitent entre leurs branches, y composent l’industrieux artifice de leurs nids ; et les troupeaux se reposent sous leurs ombres. L’auteur du Spectacle de la nature [4] prétend que la mer n’a un flux et un reflux que pour faciliter le départ et l’entrée de nos vaisseaux. Il paraît que Matthieu Garo raisonnait encore mieux : la Méditerranée, sur laquelle on a tant de vaisseaux, et qui n’a de marée qu’en trois ou quatre endroits, détruit l’opinion de ce philosophe.
            Jouissons de ce que nous avons, et ne croyons pas être la fin et le centre de tout. Voici sur cette maxime quatre petits vers d’un géomètre ; il les calcula un jour en ma présence : ils ne sont pas pompeux :
            Homme chétif, la vanité te point.
            Tu te fais centre : encor si c’était ligne !
            Mais dans l’espace à grand’peine es-tu point.
            Va, sois zéro : ta sottise en est digne.

            1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
            2. Aller Voyez la fable de Matthieu Garo, dans La Fontaine, livre IX, fable v, le Gland et la Citrouille. (Note de Voltaire.)
            3. Aller Voltaire a parlé de Matthieu Garo dans le sixième des Discours en vers sur l’homme.
            4. Aller Pluche. Voyez ci-devant l’article Bornes de l’esprit humain.
            5. Éd. Garnier - Tome 18
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              CARACTÈRE [1].

              Du mot grec impression, gravure. C’est ce que la nature a gravé dans nous.
              Peut-on changer de caractère ? Oui, si on change de corps. Il se peut qu’un homme né brouillon, inflexible et violent, étant tombé dans sa vieillesse en apoplexie, devienne un sot enfant pleureur, timide et paisible. Son corps n’est plus le même. Mais tant que ses nerfs, son sang et sa moelle allongée seront dans le même état, son naturel ne changera pas plus que l’instinct d’un loup et d’une fouine.
              L’auteur anglais du Dispensary, petit poëme très-supérieur aux Capitoliitaliens, et peut-être même au Lutrin de Boileau, a très-bien dit, ce me semble :
              Un mélange secret de feu, de terre et d’eau
              Fit le cœur de César et celui de Nassau.
              D’un ressort inconnu le pouvoir invincible
              Rendit Slone impudent et sa femme sensible.
              Le caractère est formé de nos idées et de nos sentiments : or il est très-prouvé qu’on ne se donne ni sentiments ni idées ; donc notre caractère ne peut dépendre de nous.
              S’il en dépendait, il n’y a personne qui ne fût parfait. Nous ne pouvons nous donner des goûts, des talents ; pourquoi nous donnerions-nous des qualités ?
              Quand on ne réfléchit pas, on se croit le maître de tout, quand on y réfléchit, on voit qu’on n’est maître de rien.
              Voulez-vous changer absolument le caractère d’un homme, purgez-le tous les jours avec des délayants jusqu’à ce que vous l’ayez tué. Charles XII, dans sa fièvre de suppuration sur le chemin de Bender, n’était plus le même homme. On disposait de lui comme d’un enfant.
              Si j’ai un nez de travers et deux yeux de chat, je peux les cacher avec un masque. Puis-je davantage sur le caractère que m’a donné la nature ?
              Un homme né violent, emporté, se présente devant François Ier, roi de France, pour se plaindre d’un passe-droit ; le visage du prince, le maintien respectueux des courtisans, le lieu même où il est, font une impression puissante sur cet homme ; il baisse machinalement les yeux, sa voix rude s’adoucit, il présente humblement sa requête, on le croirait né aussi doux que le sont (dans ce moment au moins) les courtisans au milieu desquels il est même déconcerté ; mais si François Ier se connaît en physionomie, il découvre aisément dans ses yeux baissés, mais allumés d’un feu sombre, dans les muscles tendus de son visage, dans ses lèvres serrées l’une contre l’autre, que cet homme n’est pas si doux qu’il est forcé de le paraître. Cet homme le suit à Pavie, est pris avec lui, mené avec lui en prison à Madrid : la majesté de François Ier ne fait plus sur lui la même impression ; il se familiarise avec l’objet de son respect. Un jour en tirant les bottes du roi, et les tirant mal, le roi, aigri par son malheur, se fâche ; mon homme envoie promener le roi, et jette ses bottes par la fenêtre.
              Sixte-Quint était né pétulant, opiniâtre, altier, impétueux, vindicatif, arrogant : ce caractère semble adouci dans les épreuves de son noviciat. Commence-t-il à jouir de quelque crédit dans son ordre, il s’emporte contre un gardien, et l’assomme à coups de poing ; est-il inquisiteur à Venise, il exerce sa charge avec insolence ; le voilà cardinal, il est possédé dalla rabbia papale :cette rage l’emporte sur son naturel ; il ensevelit dans l’obscurité sa personne et son caractère ; il contrefait l’humble et le moribond ; on l’élit pape : ce moment rend au ressort, que la politique avait plié, toute son élasticité longtemps retenue ; il est le plus fier et le plus despotique des souverains.
              Naturam expellas furca, tamen usque recurret.
              (Hor., liv. I, ep. ix.)
              Chassez le naturel, il revient au galop.
              (DestouchesGlorieux, acte III, scène v.)
              La religion, la morale, mettent un frein à la force du naturel ; elles ne peuvent le détruire. L’ivrogne dans un cloître, réduit à un demi-setier de cidre à chaque repas, ne s’enivrera plus, mais il aimera toujours le vin.
              L’âge affaiblit le caractère ; c’est un arbre qui ne produit plus que quelques fruits dégénérés, mais ils sont toujours de même nature ; il se couvre de nœuds et de mousse, il devient vermoulu, mais il est toujours chêne ou poirier. Si on pouvait changer son caractère, on s’en donnerait un, on serait le maître de la nature. Peut-on se donner quelque chose ? ne recevons-nous pas tout ? Essayez d’animer l’indolent d’une activité suivie, de glacer par l’apathie l’âme bouillante de l’impétueux, d’inspirer du goût pour la musique et pour la poésie à celui qui manque de goût et d’oreille, vous n’y parviendrez pas plus que si vous entrepreniez de donner la vue à un aveugle-né. Nous perfectionnons, nous adoucissons, nous cachons ce que la nature a mis dans nous ; mais nous n’y mettons rien.
              On dit à un cultivateur : Vous avez trop de poissons dans ce vivier, ils ne prospéreront pas ; voilà trop de bestiaux dans vos prés, l’herbe manque, ils maigriront. Il arrive après cette exhortation que les brochets mangent la moitié des carpes de mon homme, et les loups la moitié de ses moutons ; le reste engraisse. S’applaudira-t-il de son économie ? Ce campagnard, c’est toi-même ; une de tes passions a dévoré les autres, et tu crois avoir triomphé de toi. Ne ressemblons-nous pas presque tous à ce vieux général de quatre-vingt-dix ans, qui, ayant rencontré de jeunes officiers qui faisaient un peu de désordre avec des filles, leur dit tout en colère : « Messieurs, est-ce là l’exemple que je vous donne ? »


              1. Aller Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)

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