son temple, il est vraisemblable qu’il les fit sculpter à Tyr ; mais tous les Juifs ont parlé de Dieu comme d’un homme.
Quoiqu’ils n’eussent point de simulacres, ils semblèrent faire de Dieu un homme dans toutes les occasions. Il descend dans le jardin, il s’y promène tous les jours à midi, il parle à ses créatures, il parle au serpent, il se fait entendre à Moïse dans le buisson, il ne se fait voir à lui que par derrière sur la montagne ; il lui parle pourtant face à face comme un ami à un ami.
Dans l’Alcoran même, Dieu est toujours regardé comme un roi. On lui donne, au chapitre xii, un trône qui est au-dessus des eaux. Il a fait écrire ce Koran par un secrétaire, comme les rois font écrire leurs ordres. Il a envoyé ce Koran à Mahomet par l’ange Gabriel, comme les rois signifient leurs ordres par les grands-officiers de la couronne. En un mot, quoique Dieu soit déclaré dans l’Alcoran non engendreur et non engendré, il y a toujours un petit coin d’anthropomorphisme.
On a toujours peint Dieu avec une grande barbe dans l’Église grecque et dans la latine[2].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie. 1772. (B.)
- ↑ Voyez à l’article Emblème les vers d’Orphée et de Xénophanes. (Note de Voltaire.)
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Anthropomorphites Anthropophages Anti-Lucrèce ► ANTHROPOPHAGES. Section première [1].Nous avons parlé de l’amour. Il est dur de passer de gens qui se baisent à gens qui se mangent. Il n’est que trop vrai qu’il y a eu des anthropophages ; nous en avons trouvé en Amérique ; il y en a peut-être encore, et les cyclopes n’étaient pas les seuls dans l’antiquité qui se nourrissaient quelquefois de chair humaine. Juvénal (sat. xv, v. 83) rapporte que chez les Égyptiens, ce peuple si sage, si renommé pour les lois, ce peuple si pieux qui adorait des crocodiles et des ognons, les Tintirites mangèrent un de leurs ennemis tombé entre leurs mains ; il ne fait pas ce conte sur un ouï-dire, ce crime fut commis presque sous ses yeux ; il était alors en Égypte, et à peu de distance de Tintire. Il cite, à cette occasion, les Gascons et les Sagontins qui se nourrirent autrefois de la chair de leurs compatriotes.En 1725[2] on amena quatre sauvages du Mississipi à Fontainebleau, j’eus l’honneur de les entretenir ; il y avait parmi eux une dame du pays, à qui je demandai si elle avait mangé des hommes ; elle me répondit très-naïvement qu’elle en avait mangé. Je parus un peu scandalisé ; elle s’excusa en disant qu’il valait mieux manger son ennemi mort que de le laisser dévorer aux bêtes, et que les vainqueurs méritaient d’avoir la préférence. Nous tuons en bataille rangée ou non rangée nos voisins, et pour la plus vile récompense nous travaillons à la cuisine des corbeaux et des vers. C’est là qu’est l’horreur, c’est là qu’est le crime ; qu’importe quand on est tué d’être mangé par un soldat, ou par un corbeau et un chien ?Nous respectons plus les morts que les vivants. Il aurait fallu respecter les uns et les autres. Les nations qu’on nomme policées ont eu raison de ne pas mettre leurs ennemis vaincus à la broche : car s’il était permis de manger ses voisins, on mangerait bientôt ses compatriotes, ce qui serait un grand inconvénient pour les vertus sociales. Mais les nations policées ne l’ont pas toujours été : toutes ont été longtemps sauvages, et dans le nombre infini de révolutions que ce globe a éprouvées, le genre humain a été tantôt nombreux, tantôt très-rare. Il est arrivé aux hommes ce qui arrive aujourd’hui aux éléphants, aux lions, aux tigres, dont l’espèce a beaucoup diminué. Dans les temps où une contrée était peu peuplée d’hommes, ils avaient peu d’arts, ils étaient chasseurs. L’habitude de se nourrir de ce qu’ils avaient tué fit aisément qu’ils traitèrent leurs ennemis comme leurs cerfs et leurs sangliers. C’est la superstition qui a fait immoler des victimes humaines, c’est la nécessité qui les a fait manger.Quel est le plus grand crime, ou de s’assembler pieusement pour plonger un couteau dans le cœur d’une jeune fille ornée de bandelettes, à l’honneur de la Divinité, ou de manger un vilain homme qu’on a tué à son corps défendant ?Cependant nous avons beaucoup plus d’exemples de filles et de garçons sacrifiés que de filles et de garçons mangés ; presque toutes les nations connues ont sacrifié des garçons et des filles. Les Juifs en immolaient. Cela s’appelait l’anathème ; c’était un véritable sacrifice ; et il est ordonné, au vingt-unième chapitre du Lévitique, de ne point épargner les âmes vivantes qu’on aura vouées ; mais il ne leur est prescrit en aucun endroit d’en manger ; on les en menace seulement : Moïse, comme nous avons vu, dit aux Juifs que s’ils n’observent pas ses cérémonies, non-seulement ils auront la gale, mais que les mères mangeront leurs enfants. Il est vrai que du temps d’Ézéchiel les Juifs devaient être dans l’usage de manger de la chair humaine, car il leur prédit, au chapitre xxxix[3], que Dieu leur fera manger non-seulement les chevaux de leurs ennemis, mais encore les cavaliers et les autres guerriers. Et en effet, pourquoi les Juifs n’auraient-ils pas été anthropophages[4] ? C’eût été la seule chose qui eût manqué au peuple de Dieu pour être le plus abominable peuple de la terre[5].section ii [6]On lit dans l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations (tome XII p. 388), ce passage singulier :« Herrera nous assure que les Mexicains mangeaient les victimes humaines immolées. La plupart des premiers voyageurs et des missionnaires disent tous que les Brasiliens, les Caraïbes, les Iroquois, les Hurons, et quelques autres peuplades, mangeaient les captifs faits à la guerre ; et ils ne regardent pas ce fait comme un usage de quelques particuliers, mais comme un usage de nation. Tant d’auteurs anciens et modernes ont parlé d’anthropophages qu’il est difficile de les nier... Des peuples chasseurs, tels qu’étaient les Brasiliens et les Canadiens, des insulaires comme les Caraïbes, n’ayant pas toujours une subsistance assurée, ont pu devenir quelquefois anthropophages. La famine et la vengeance les ont accoutumés à cette nourriture, et quand nous voyons,dans les siècles les plus civilisés, le peuple de Paris dévorer les restes sanglants du maréchal d’Ancre, et le peuple de la Haye manger le cœur du grand-pensionnaire de Witt, nous ne devons pas être surpris qu’une horreur, chez nous passagère, ait duré chez les sauvages.« Les plus anciens livres que nous ayons ne nous permettent pas de douter que la faim n’ait poussé les hommes à cet excès... Le prophète Ézéchiel, selon quelques commentateurs[7], promet aux Hébreux, de la part de Dieu[8], que s’ils se défendent bien contre le roi de Perse ils auront à manger de la chair de cheval et de la chair de cavalier. Marco Paolo, ou Marc Paul, dit que, de son temps, dans une partie de la Tartarie, les magiciens ou les prêtres (c’était la même chose) avaient le droit de manger la chair des criminels condamnés à la mort. Tout cela soulève le cœur ; mais le tableau du genre humain doit souvent produire cet effet.« Comment des peuples toujours séparés les uns des autres ont-ils pu se réunir dans une si horrible coutume ? Faut-il croire qu’elle n’est pas absolument aussi opposée à la nature humaine qu’elle le paraît ? Il est sûr qu’elle est rare, mais il est sûr qu’elle existe.« On ne voit pas que ni les Tartares ni les Juifs aient mangé souvent leurs semblables. La faim et le désespoir contraignirent, aux sièges de Sancerre et de Paris, pendant nos guerres de religion, des mères à se nourrir de la chair de leurs enfants. Le charitable Las Casas, évêque de Chiapa, dit que cette horreur n’a été commise en Amérique que par quelques peuples chez lesquels il n’a pas voyagé. Dampierre assure qu’il n’a jamais rencontré d’anthropophages, et il n’y a peut-être pas aujourd’hui deux peuplades où cette horrible coutume soit en usage. »Améric Vespuce dit, dans une de ses lettres, que les Brasiliens furent fort étonnés quand il leur fit entendre que les Européans ne mangeaient point leurs prisonniers de guerre depuis longtemps.Les Gascons et les Espagnols avaient commis autrefois cette barbarie, à ce que rapporte Juvénal dans sa quinzième satire (v. 83). Lui-même fut témoin en Égypte d’une pareille abomination sous le consulat de Junius : une querelle survint entre les habitants de Tintire et ceux d’Ombo : on se battit, et un Ombien étant tombé entre les mains des Tintiriens, ils le firent cuire, et le mangèrent jusqu’aux os. Mais il ne dit pas que ce fût un usage reçu ; au contraire, il en parle comme d’une fureur peu commune.Le jésuite Charlevoix, que j’ai fort connu, et qui était un homme très-véridique, fait assez entendre, dans son Histoire du Canada, pays où il a vécu trente années, que tous les peuples de l’Amérique septentrionale étaient anthropophages, puisqu’il remarque comme une chose fort extraordinaire que les Acadiens ne mangeaient point d’hommes en 1711.Le jésuite Brébœuf raconte qu’en 1640 le premier Iroquois qui fut converti, étant malheureusement ivre d’eau-de-vie, fut pris par les Hurons, ennemis alors des Iroquois. Le prisonnier, baptisé par le P. Brébœuf sous le nom de Joseph, fut condamné à la mort. On lui fit souffrir mille tourments, qu’il soutint toujours en chantant, selon la coutume du pays. On finit par lui couper un pied, une main et la tête, après quoi les Hurons mirent tous ses membres dans la chaudière, chacun en mangea, et on en offrit un morceau au P. Brébœuf[9].Charlevoix parle, dans un autre endroit, de vingt-deux Hurons mangés par les Iroquois. On ne peut donc douter que la nature humaine ne soit parvenue dans plus d’un pays à ce dernier degré d’horreur ; et il faut bien que cette exécrable coutume soit de la plus haute antiquité puisque nous voyons dans la sainte Écriture que les Juifs sont menacés de manger leurs enfants s’ils n’obéissent pas à leurs lois. Il est dit aux Juifs[10] que « non-seulement ils auront la gale, que leurs femmes s’abandonneront à d’autres, mais qu’ils mangeront leurs filles et leurs fils dans l’angoisse et la dévastation ; qu’ils se disputeront leurs enfants pour s’en nourrir ; que le mari ne voudra pas donner à sa femme un morceau de son fils, parce qu’il dira qu’il n’en a pas trop pour lui. »Il est vrai que de très-hardis critiques prétendent que le Deutéronome ne fut composé qu’après le siége mis devant Samarie par Benadad, siége pendant lequel il est dit, au quatrième livre des Rois, que les mères mangèrent leurs enfants. Mais ces critiques, en ne regardant le Deutéronome que comme un livre écrit après ce siège de Samarie, ne font que confirmer cette épouvantable aventure. D’autres prétendent qu’elle ne peut être arrivée comme elle est rapportée dans le quatrième livre des Rois. Il y est dit[11] que le roi d’Israël, en passant par le mur ou sur le mur de Samarie, une femme lui dit : « Sauvez-moi, seigneur roi ; » il lui répondit : « Ton Dieu ne te sauvera pas ; comment pourrais-je te sauver ? serait-ce de l’aire ou du pressoir ? » Et le roi ajouta : « Que veux-tu ? » et elle répondit : Ô roi ! voici une femme qui m’a dit : Donnez-moi votre fils, nous le mangerons aujourd’hui, et demain nous mangerons le mien. Nous avons donc fait cuire mon fils, et nous l’avons mangé ; je lui ai dit aujourd’hui : Donnez-moi votre fils afin que nous le mangions, et elle a caché son fils. »Ces censeurs prétendent qu’il n’est pas vraisemblable que le roi Benadad assiégeant Samarie, le roi Joram ait passé tranquillement par le mur ou sur le mur pour y juger des causes entre des Samaritains. Il est encore moins vraisemblable que deux femmes ne se soient pas contentées d’un enfant pour deux jours. Il y avait là de quoi les nourrir quatre jours au moins ; mais dequelque manière qu’ils raisonnent, on doit croire que les pères et mères mangèrent leurs enfants au siège de Samarie, comme il est prédit expressément dans le Deutéronome.La même chose arriva au siège de Jérusalem par Nabuchodonosor[12] : elle est encore prédite par Ézéchiel[13] .Jérémie s’écrie dans ses lamentations[14] : « Quoi donc ! les femmes mangeront-elles leurs petits enfants qui ne sont pas plus grands que la main ? » Et dans un autre endroit[15] : « Les mères compatissantes ont cuit leurs enfants de leurs mains et les ont mangés. » On peut encore citer ces paroles de Baruch : « L’homme a mangé la chair de son fils et de sa fille[16]. »Cette horreur est répétée si souvent qu’il faut bien qu’elle soit vraie ; enfin on connaît l’histoire rapportée dans Josèphe[17] de cette femme qui se nourrit de la chair de son fils lorsque Titus assiégeait Jérusalem.Le livre attribué à Énoch, cité par saint Jude, dit que les géants nés du commerce des anges et des filles des hommes furent les premiers anthropophages.Dans la huitième homélie attribuée à saint Clément, saint Pierre, qu’on fait parler, dit que les enfants de ces mêmes géants s’abreuvèrent de sang humain, et mangèrent la chair de leurs semblables. Il en résulta, ajoute l’auteur, des maladies jusqu’alors inconnues ; des monstres de toute espèce naquirent sur la terre, et ce fut alors que Dieu se résolut à noyer le genre humain. Tout cela fait voir combien l’opinion régnante de l’existence des anthropophages était universelle.Ce qu’on fait dire à saint Pierre, dans l’homélie de saint Clément, a un rapport sensible à la fable de Lycaon, qui est une des plus anciennes de la Grèce, et qu’on retrouve dans le premier livre des Métamorphoses d’Ovide.La Relation des Indes et de la Chine, faite au viiie siècle par deux Arabes, et traduite par l’abbé Renaudot, n’est pas un livre qu’on doive croire sans examen : il s’en faut beaucoup ; mais il ne faut pas rejeter tout ce que ces deux voyageurs disent, surtout lorsque leur rapport est confirmé par d’autres auteurs qui ont mérité quelque créance. Ils assurent que dans la mer des Indes il y a des îles peuplées de nègres qui mangeaient des hommes. Ils appellent ces îlesRamni. Le géographe de Nubie les nomme Rænmi, ainsi que la Bibliothèque orientale d’Herbelot.Marc Paul, qui n’avait point lu la relation de ces deux Arabes, dit la même chose quatre cents ans après eux. L’archevêque Navarrète, qui a voyagé depuis dans ces mers, confirme ce témoignage : Los europeos que cogen, es constante que vivos se los van comiendo.Texeira prétend que les Javans se nourrissaient de chair humaine, et qu’ils n’avaient quitté cette abominable coutume que deux cents ans avant lui. Il ajoute qu’ils n’avaient connu des mœurs plus douces qu’en embrassant le mahométisme.On a dit la même chose de la nation du Pégu, des Cafres, et de plusieurs peuples de l’Afrique. Marc Paul, que nous venons déjà de citer, dit que chez quelques hordes tartares, quand un criminel avait été condamné à mort, on en faisait un repas : Hanno costoro un bestiale e orribile costume, che quando alcuno e giudicato a morte, lo tolgono e cuocono e mangian’ selo.Ce qui est plus extraordinaire et plus incroyable, c’est que les deux Arabes attribuent aux Chinois mêmes ce que Marc Paul avance de quelques Tartares, « qu’en général les Chinois mangent tous ceux qui ont été tués ». Cette horreur est si éloignée des mœurs chinoises qu’on ne peut la croire. Le P. Parennin l’a réfutée en disant qu’elle ne mérite pas de réfutation.Cependant il faut bien observer que le viiie siècle, temps auquel ces Arabes écrivirent leur voyage, était un des siècles les plus funestes pour les Chinois. Deux cent mille Tartares passèrent la grande muraille, pillèrent Pékin, et répandirent partout la désolation la plus horrible. Il est très-vraisemblable qu’il y eut alors une grande famine. La Chine était aussi peuplée qu’aujourd’hui. Il se peut que dans le petit peuple quelques misérables aient mangé des corps morts. Quel intérêt auraient eu ces Arabes à inventer une fable si dégoûtante ? Ils auront pris peut-être, comme presque tous les voyageurs, un exemple particulier pour une coutume du pays.Sans aller chercher des exemples si loin, en voici un dans notre patrie, dans la province même où j’écris. Il est attesté par notre vainqueur, par notre maître, Jules César[18]. Il assiégeait Alexie dans l’Auxois ; les assiégés, résolus de se défendre jusqu’à la dernière extrémité, et manquant de vivres, assemblèrent un grand conseil, où l’un des chefs, nommé Critognat, proposa de manger tous les enfants l’un après l’autre, pour soutenir les forces des combattants. Son avis passa à la pluralité des voix. Ce n’est pas tout ; Critognat, dans sa harangue, dit que leurs ancêtres avaient déjà eu recours à une telle nourriture dans la guerre contre les Teutons et les Cimbres.Finissons par le témoignage de Montaigne. Il parle de ce que lui ont dit les compagnons de Villegagnon, qui revenait du Brésil, et de ce qu’il a vu en France. Il certifie que les Brasiliens mangeaient leurs ennemis tués à la guerre ; mais lisez ce qu’il ajoute[19]. « Où est plus de barbarie à manger un homme mort qu’à le faire rôtir par le menu, et le faire meurtrir aux chiens et pourceaux, comme nous avons vu de fraîche mémoire, non entre ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens ; et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion ? » Quelles cérémonies pour un philosophe tel que Montaigne ! Si Anacréon et Tibulle étaient nés Iroquois, ils auraient donc mangé des hommes ?... Hélas !SECTION III [20].Eh bien ! voilà deux Anglais qui ont fait le voyage du tour du monde. Ils ont découvert que la Nouvelle-Hollande est une île plus grande que l’Europe, et que les hommes s’y mangent encore les uns les autres ainsi que dans la Nouvelle-Zélande. D’où provient cette race, supposé qu’elle existe ? Descend-elle des anciens Égyptiens, des anciens peuples de l’Ethiopie, des Africains, des Indiens, ou des vautours, ou des loups ? Quelle distance des Marc-Aurèle, des Épictète, aux anthropophages de la Nouvelle-Zélande ! cependant ce sont les mêmes organes, les mêmes hommes. J’ai déjà parlé[21] de cette propriété de la race humaine : il est bon d’en dire encore un mot.Voici les propres paroles de saint Jérôme dans une de ses lettres : « Quid loquar de cæteris nationibus, quum ipse adolescentulus in Gallia viderim Scotos, gentem britannicam, humanis vesci carnibus ; et quum per sylvas porcorum greges, et armentorum pecudumque reperiant, pastorum nates et fœminarum papillas solere abscindere, et has solas ciborum delicias arbitrari ! ― Que vous dirai-je des autres nations, puisque moi-même, étant encore jeune, j’ai vu des Écossais dans la Gaule, qui, pouvant se nourrir de porcs et d’autres animaux dans les forêts, aimaient mieux couper les fesses des jeunes garçons et les tétons des jeunes filles ! C’étaient pour eux les mets les plus friands. »Pelloutier, qui a recherché tout ce qui pouvait faire le plus d’honneur aux Celtes, n’a pas manqué de contredire saint Jérôme, et de lui soutenir qu’on s’était moqué de lui. Mais Jérôme parle très-sérieusement ; il dit qu’il a vu. On peut disputer avec respect contre un Père de l’Église sur ce qu’il a entendu dire ; mais sur ce qu’il a vu de ses yeux, cela est bien fort. Quoi qu’il en soit, le plus sûr est de se défier de tout, et de ce qu’on a vu soi-même.[22] Encore un mot sur l’anthropophagie. On trouve dans un livre[23] qui a eu assez de succès chez les honnêtes gens ces paroles ou à peu près :Du temps de Cromwell une chandelière de Dublin vendait d’excellentes chandelles faites avec de la graisse d’Anglais. Au bout de quelque temps un de ses chalands se plaignit de ce que sa chandelle n’était plus si bonne. « Monsieur, lui dit-elle, c’est que les Anglais nous ont manqué ? »Je demande qui était le plus coupable, ou ceux qui assassinaient des Anglais, ou la pauvre femme qui faisait de la chandelle avec leur suif ? Je demande encore quel est le plus grand crime, ou de faire cuire un Anglais pour son dîner, ou d’en faire des chandelles pour s’éclairer à souper ? Le grand mal, ce me semble, est qu’on nous tue. Il importe peu qu’après notre mort nous servions de rôti ou de chandelle ; un honnête homme même n’est pas fâché d’être utile après sa mort.
- ↑ Dictionnaire philosophique, édition de 1764. (B.)
- ↑ Dans sa lettre au prince royal de Prusse, d’octobre 1737, Voltaire dit 1723.
- ↑ Voyez la note 2 de la page suivante.
- ↑ Les Juifs ne furent jamais anthropophages. C’est une fable ; il paraît même qu’ils ne firent jamais de sacrifices humains. Mais il ne faut pas se récrier contre Voltaire, qui a sérieusement cru à la vérité de cette dernière opinion, puisque de nos jours des critiques allemands, comme Daumer, affirment encore que de tels sacrifices ont eu lieu. (G. A.)
- ↑ Dans l’édition de 1764 l’article se terminait ainsi : « J’ai lu dans des anecdotes de l’histoire d’Angleterre du temps de Cromwell qu’une chandelière de Dublin vendait d’excellentes chandelles faites avec de la graisse d’Anglais. Quelque temps après un de ses chalands, etc.» Voyez, ci-après, à la fin de la section iii, jusqu’au mot suif. ( B.)
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
- ↑ Ézéchiel, chapitre xxxix. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voici les raisons de ceux qui ont soutenu qu’Ézéchiel, en cet endroit, s’adresse aux Hébreux de son temps, aussi bien qu’aux autres animaux carnassiers : car assurément les Juifs d’aujourd’hui ne le sont pas, et c’est plutôt l’Inquisition qui a été carnassière envers eux. Ils disent qu’une partie de cette apostrophe regarde les bêtes sauvages, et que l’autre est pour les Juifs. La première partie est ainsi conçue :« Dis à tout ce qui court, à tous les oiseaux, à toutes les bêtes des champs : Assemblez-vous, hâtez-vous, courez à la victime que je vous immole, afin que vous mangiez la chair et que vous buviez le sang. Vous mangerez la chair des forts, vous boirez le sang des princes de la terre, et des béliers, et des agneaux, et des boucs, et des taureaux, et des volailles, et de tous les gras. »Ceci ne peut regarder que les oiseaux de proie et les bêtes féroces. Mais la seconde partie a paru adressée aux Hébreux mêmes : « Vous vous rassasierez sur ma table du cheval et du fort cavalier, et de tous les guerriers, dit le Seigneur, et je mettrai ma gloire dans les nations, etc. »Il est très-certain que les rois de Babylone avaient des Scythes dans leurs armées. Ces Scythes buvaient du sang dans les crânes de leurs ennemis vaincus, et mangeaient leurs chevaux, et quelquefois de la chair humaine. Il se peut très-bien que le prophète ait fait allusion à cette coutume barbare, et qu’il ait menacé les Scythes d’être traités comme ils traitaient leurs ennemis.Ce qui rend cette conjecture vraisemblable, c’est le mot de table. Vous mangerez à ma table le cheval et le cavalier. Il n’y a pas d’apparence qu’on ait adressé ce discours aux animaux, et qu’on leur ait parlé de se mettre à table. Ce serait le seul endroit de l’Écriture où l’on aurait employé une figure si étonnante. Le sens commun nous apprend qu’on ne doit point donner à un mot une acception qui ne lui a jamais été donnée dans aucun livre. C’est une raison très-puissante pour justifier les écrivains qui ont cru les animaux désignés par les versets 17 et 18, et les Juifs désignés par les versets 19 et 20. De plus, ces mots je mettrai ma gloire dans les nations, ne peuvent s’adresser qu’aux Juifs, et non pas aux oiseaux ; cela paraît décisif. Nous ne portons point notre jugement sur celte dispute ; mais nous remarquons avec douleur qu’il n’y a jamais eu de plus horribles atrocités sur la terre que dans la Syrie, pendant douze cents années presque consécutives. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez la lettre de Brébœuf, et l’Histoire de Charlevoix, tome Ier, page 327 et suiv. (Note de Voltaire.)
- ↑ Deutéronome, chapitre xxviii, v. 53. (Id.)
- ↑ Chapitre vi, v. 26 et suiv. (Id.)
- ↑ Livre IV des Rois, chapitre xxv, v. 3. (Note de Voltaire.)
- ↑ Ézéchiel, chapitre v, v. 10. (Id.)
- ↑ Lament., chapitre ii, v. 20. (Id.)
- ↑ Chapitre iv, v. 10. (Id.
- ↑ Chapitre ii, v.3 (Id.)
- ↑ Livre VII, chapitre viii. (Id.)
- ↑ Bell. Gall., lib. VII. (Note de Voltaire.)
- ↑ Lib. I, chapitre xxx. (Note de Voltaire.)
- ↑ Dans les Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772, l’article Anthropophages se composait des trois premiers alinéas de cette troisième section. (B.)
- ↑ Voyez tome XI, page 18, et tome XII, page 370.
- ↑ Ce qui suit fut ajouté en 1774 dans l’édition in-4°. (B.)
- ↑ Le Dictionnaire philosophique. Voyez la note 3 de la page 264.
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◄ Anthropophages Anti-Lucrèce Antiquité ► ANTI-LUCRÈCE [1]. La lecture de tout le poëme de feu M. le cardinal de Polignac m’a confirmé dans l’idée que j’en avais conçue lorsqu’il m’en lut le premier chant. Je suis encore étonné qu’au milieu des dissipations du monde, et des épines des affaires, il ait pu écrire un si long ouvrage en vers, dans une langue étrangère, lui qui aurait à peine fait quatre bons vers dans sa propre langue. Il me semble qu’il réunit souvent la force de Lucrèce à l’élégance de Virgile. Je l’admire surtout dans cette facilité avec laquelle il exprime toujours des choses si difficiles.Il est vrai que son Anti-Lucrèce est peut-être trop diffus et trop peu varié ; mais ce n’est pas en qualité de poète que je l’examine ici, c’est comme philosophe. Il me paraît qu’une aussi belle âme que la sienne devait rendre plus de justice aux mœurs d’Épicure, qui étant à la vérité un très-mauvais physicien, n’en était pas moins un très-honnête homme, et qui n’enseigna jamais que la douceur, la tempérance, la modération, la justice, vertus que son exemple enseignait encore mieux.Voici comme ce grand homme est apostrophé dans l’Anti-Lucrèce (livre I, v. 524 et suiv.) :Si virtutis eras avidus, rectique bonique
Tam sitiens, quid relligio tibi sancta nocebat ?
Aspera quippe nimis visa est ? Asperrima certe
Gaudenti vitiis, sed non virtutis amanti.
Ergo perfugium culpæ, solisque benignus
Perjuris ac fœdifragis, Epicure, parabas.
Solam hominum fæcem poteras devotaque furcis
Devincire tibi capita...On peut rendre ainsi ce morceau en français, en lui prêtant, si je l’ose dire, un peu de force :Ah ! si par toi le vice eût été combattu,
Si ton cœur pur et droit eût chéri la vertu !
Pourquoi donc rejeter, au sein de l’innocence,
Un Dieu qui nous la donne, et qui la récompense ?
Tu le craignais ce Dieu ; son règne redouté
Mettait un frein trop dur à ton impiété.
Précepteur des méchants, et professeur du crime,
Ta main de l’injustice ouvrit le vaste abîme,
Y fit tomber la terre, et le couvrit de fleurs.Mais Épicure pouvait répondre au cardinal : Si j’avais eu le bonheur de connaître comme vous le vrai Dieu, d’être né comme vous dans une religion pure et sainte, je n’aurais pas certainement rejeté ce Dieu révélé dont les dogmes étaient nécessairement inconnus à mon esprit, mais dont la morale était dans mon cœur. Je n’ai pu admettre des dieux tels qu’ils m’étaient annoncés dans le paganisme. J’étais trop raisonnable pour adorer des divinités qu’on faisait naître d’un père et d’une mère comme les mortels, et qui comme eux se faisaient la guerre. J’étais trop ami de la vertu pour ne pas haïr une religion qui tantôt invitait au crime par l’exemple de ces dieux mêmes, et tantôt vendait à prix d’argent la rémission des plus horribles forfaits. D’un côté je voyais partout des hommes insensés, souillés de vices, qui cherchaient à se rendre purs devant des dieux impurs, et de l’autre, des fourbes qui se vantaient de justifier les plus pervers, soit en les initiant à des mystères, soit en faisant couler sur eux goutte à goutte le sang des taureaux, soit en les plongeant dans les eaux du Gange. Je voyais les guerres les plus injustes entreprises saintement, dès qu’on avait trouvé sans tache le foie d’un bélier, ou qu’une femme, les cheveux épars et l’œil troublé, avait prononcé des paroles dont ni elle ni personne ne comprenait le sens. Enfin je voyais toutes les contrées de la terre souillées du sang des victimes humaines que des pontifes barbares sacrifiaient à des dieux barbares. Je me sais bon gré d’avoir détesté de telles religions. La mienne est la vertu. J’ai invité mes disciples à ne se point mêler des affaires de ce monde, parce qu’elles étaient horriblement gouvernées. Un véritable épicurien était un homme doux, modéré, juste, aimable, duquel aucune société n’avait à se plaindre, et qui ne payait pas des bourreaux pour assassiner en public ceux qui ne pensaient pas comme lui. De ce terme à celui de la religion sainte qui vous a nourri, il n’y a qu’un pas à faire. J’ai détruit les faux dieux ; et si j’avais vécu avec vous, j’aurais connu le véritable.C’est ainsi qu’Épicure pourrait se justifier sur son erreur : il pourrait même mériter sa grâce sur le dogme de l’immortalité de l’âme, en disant : Plaignez-moi d’avoir combattu une vérité que Dieu a révélée cinq cents ans après ma naissance. J’ai pensé comme tous les premiers législateurs païens du monde, qui tous ignoraient cette vérité.J’aurais donc voulu que le cardinal de Polignac eût plaint Épicure en le condamnant ; et ce tour n’en eût pas été moins favorable à la belle poésie.A l’égard de la physique, il me paraît que l’auteur a perdu beaucoup de temps et beaucoup de vers à réfuter la déclinaison des atomes, et les autres absurdités dont le poème de Lucrèce fourmille. C’est employer de l’artillerie pour détruire une chaumière. Pourquoi encore vouloir mettre à la place des rêveries de Lucrèce les rêveries de Descartes ?Le cardinal de Polignac a inséré dans son poëme de très-beaux vers sur les découvertes de Newton ; mais il y combat, malheureusement pour lui, des vérités démontrées. La philosophie de Newton ne soutire guère qu’on la discute en vers ; à peine peut-on la traiter en prose ; elle est toute fondée sur la géométrie. Le génie poétique ne trouve point là de prise. On peut orner de beaux vers l’écorce de ces vérités ; mais pour les approfondir il faut du calcul, et point de vers.
- ↑ Cet article, publié on 1748 dans le tome VI des Œuvres de Voltaire, fut, dans l’édition de 1756, mis dans la seconde partie des Mélanges de littérature. (B.)
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Anti-Lucrèce Antiquité Anti-trinitaires ► ANTIQUITÉ.SECTION PREMIÈRE [1].Avez-vous quelquefois vu dans un village Pierre Aoudri et sa femme Péronelle vouloir précéder leurs voisins à la procession ? « Nos grands-pères, disent-ils, sonnaient les cloches avant que ceux qui nous coudoient aujourd’hui fussent seulement propriétaires d’une étable. »La vanité de Pierre Aoudri, de sa femme, et de ses voisins, n’en sait pas davantage. Les esprits s’échauffent. La querelle est importante ; il s’agit de l’honneur. Il faut des preuves. Un savant qui chante au lutrin découvre un vieux pot de fer rouillé, marqué d’un A, première lettre du nom du chaudronnier qui fit ce pot. Pierre Aoudri se persuade que c’était un casque de ses ancêtres.Ainsi César descendait d’un héros et de la déesse Vénus. Telle est l’histoire des nations ; telle est, à peu de chose près, la connaissance de la première antiquité.Les savants d’Arménie démontrent que le paradis terrestre était chez eux. De profonds Suédois démontrent qu’il était vers le lac Vener, qui en est visiblement un reste. Des Espagnols démontrent aussi qu’il était en Castille ; tandis que les Japonais, les Chinois, les Tartares, les Indiens, les Africains, les Américains, sont assez malheureux pour ne savoir pas seulement qu’il y eut jadis un paradis terrestre à la source du Phison, du Gehon, du Tigre et de l’Euphrate, ou bien à la source du Guadalquivir, de la Guadiana, du Duero et de l’Èbre : car de Phison on fait aisément Phætis ; et de Phætis on fait le Bætis, qui est le Guadalquivir. Le Gehon est visiblement la Guadiana, qui commence par un G. L’Èbre, qui est en Catalogne, est incontestablement l’Euphrate, dont un E est la lettre initiale.Mais un Écossais survient, qui démontre à son tour que le jardin d’Éden était à Edimbourg, qui en a retenu le nom ; et il est à croire que dans quelques siècles cette opinion fera fortune.Tout le globe a été brûlé autrefois, dit un homme versé dans l’histoire ancienne et moderne, car j’ai lu dans un journal qu’on a trouvé en Allemagne des charbons tout noirs à cent pieds de profondeur, entre des montagnes couvertes de bois ; et on soupçonne même qu’il y avait des charbonniers en cet endroit.L’aventure de Phaéton fait assez voir que tout a bouilli jusqu’au fond de la mer. Le soufre du mont Vésuve prouve invinciblement que les bords du Rhin, du Danube, du Gange, du Nil, et du grand fleuve Jaune, ne sont que du soufre, du nitre et de l’huile de gaïac, qui n’attendent que le moment de l’explosion pour réduire la terre en cendres comme elle l’a déjà été. Le sable sur lequel nous marchons est une preuve évidente que l’univers a été vitrifié, et que notre globe n’est réellement qu’une boule de verre, ainsi que nos idées.Mais si le feu a changé notre globe, l’eau a produit de plus belles révolutions. Car vous voyez bien que la mer, dont les marées montent jusqu’à huit pieds dans nos climats[2] a produit les montagnes qui ont seize à dix-sept mille pieds de hauteur. Cela est si vrai que des savants qui n’ont jamais été en Suisse y ont trouvé un gros vaisseau avec tous ses agrès, pétrifié sur le mont Saint-Gothard[3], ou au fond d’un précipice, on ne sait pas bien où ; mais il est certain qu’il était là. Donc originairement les hommes étaient poissons. Quod erat demonstrandum.Pour descendre à une antiquité moins antique, parlons des temps où la plupart des nations barbares quittèrent leur pays pour en aller chercher d’autres qui ne valaient guère mieux. Il est vrai, s’il est quelque chose de vrai dans l’histoire ancienne, qu’il y eut des brigands gaulois qui allèrent piller Rome du temps de Camille, D’autres brigands des Gaules avaient passé, dit-on, par l’Illyrie, pour aller louer leurs services de meurtriers à d’autres meurtriers, vers la Thrace ; ils échangèrent leur sang contre du pain, et s’établirent ensuite en Galatie. Mais quels étaient ces Gaulois ? étaient-ce des Bérichons et des Angevins ? Ce furent sans doute des Gaulois que les Romains appelaient Cisalpins, et que nous nommons Transalpins, des montagnards affamés, voisins des Alpes et de l’Apennin. Les Gaulois de la Seine et de la Marne ne savaient pas alors si Rome existait, et ne pouvaient s’aviser de passer le mont Cenis, comme fit depuis Annibal, pour aller voler les garde-robes des sénateurs romains, qui avaient alors pour tous meubles une robe d’un mauvais drap gris, ornée d’une bande couleur de sang de bœuf ; deux petits pommeaux d’ivoire, ou plutôt d’os de chien, aux bras d’une chaise de bois ; et dans leurs cuisines, un morceau de lard rance.Les Gaulois, qui mouraient de faim, ne trouvant pas de quoi manger à Rome, s’en allèrent donc chercher fortune plus loin, ainsi que les Romains en usèrent depuis quand ils ravagèrent tant de pays l’un après l’autre ; ainsi que firent ensuite les peuples du Nord, quand ils détruisirent l’empire romain.Et par qui encore est-on très-faiblement instruit de ces émigrations? C’est par quelques lignes que les Romains ont écrites au hasard : car pour les Celtes, Welches ou Gaulois, ces hommes qu’on veut faire passer pour éloquents ne savaient alors, eux et leurs bardes[4] ni lire ni écrire.Mais inférer de là que les Gaulois ou Celtes, conquis depuis par quelques légions de César, et ensuite par une horde de Goths, et puis par une horde de Bourguignons, et enfin par une horde de Sicambres sous un Clodivic, avaient auparavant subjugué la terre entière, et donné leurs noms et leurs lois à l’Asie, cela me paraît bien fort : la chose n’est pas mathématiquement impossible ; et si elle est démontrée, je me rends : il serait fort incivil de refuser aux Welches ce qu’on accorde aux Tartares.SECTION II.De l’antiquité des usages.Qui étaient les plus fous et les plus anciennement fous, de nous ou des Égyptiens, ou des Syriens, ou des autres peuples ? Que signifiait notre gui de chêne ? Qui le premier a consacré un chat ? c’est apparemment celui qui était le plus incommodé des souris. Quelle nation a dansé la première sous des rameaux d’arbres à l’honneur des dieux ? Qui la première a fait des processions, et mis des fous avec des grelots à la tête de ces processions ? Qui promena un Priape par les rues, et en plaça aux portes en guise de marteaux ? Quel Arabe imagina de pendre le caleçon de sa femme à la fenêtre le lendemain de ses noces ?Toutes les nations ont dansé autrefois à la nouvelle lune : s’étaient-elles donné le mot ? non, pas plus que pour se réjouir à la naissance de son fils, et pour pleurer, ou faire semblant de pleurer, à la mort de son père. Chaque homme est fort aise de revoir la lune après l’avoir perdue pendant quelques nuits. Il est cent usages qui sont si naturels à tous les hommes qu’on ne peut dire que ce sont les Basques qui les ont enseignés aux Phrygiens, ni les Phrygiens aux Basques.On s’est servi de l’eau et du feu dans les temples ; cette coutume s’introduit d’elle-même. Un prêtre ne veut pas toujours avoir les mains sales. Il faut du feu pour cuire les viandes immolées, et pour brûler quelques brins de bois résineux, quelques aromates qui combattent l’odeur de la boucherie sacerdotale.Mais les cérémonies mystérieuses dont il est si difficile d’avoir l’intelligence, les usages que la nature n’enseigne point, en quel lieu, quand, où, pourquoi les a-t-on inventés ? qui les a communiqués aux autres peuples ?Il n’est pas vraisemblable qu’il soit tombé en même temps dans la tête d’un Arabe et d’un Égyptien de couper à son fils un bout du prépuce, ni qu’un Chinois et un Persan aient imaginé à la fois de châtrer des petits garçons.Deux pères n’auront pas eu en même temps, dans différentes contrées, l’idée d’égorger leurs fils pour plaire à Dieu. Il faut certainement que des nations aient communiqué à d’autres leurs folies sérieuses, ou ridicules, ou barbares.C’est dans cette antiquité qu’on aime à fouiller pour découvrir, si on peut, le premier insensé et le premier scélérat qui ont perverti le genre humain.Mais comment savoir si Jéhud en Phénicie fut l’inventeur des sacrifices de sang humain, eu immolant son fils ?Comment s’assurer que Lycaon mangea le premier de la chair humaine, quand on ne sait pas qui s’avisa le premier de manger des poules ?On recherche l’origine des anciennes fêtes. La plus antique et la plus belle est celle des empereurs de la Chine, qui labourent et qui sèment avec les premiers mandarins[5]. La seconde est celle des thesmophories d’Athènes. Célébrer à la fois l’agriculture et la justice, montrer aux hommes combien l’une et l’autre sont nécessaires, joindre le frein des lois à l’art qui est la source de toutes les richesses, rien n’est plus sage, plus pieux et plus utile.Il y a de vieilles fêtes allégoriques qu’on retrouve partout, comme le renouvellement des saisons. Il n’est pas nécessaire qu’une nation soit venue de loin enseigner à une autre qu’on peut donner des marques de joie et d’amitié à ses voisins le jour de l’an. Cette coutume était celle de tous les peuples. Les saturnales des Romains sont plus connues que celles des Allobroges et des Pietés, parce qu’il nous est resté beaucoup d’écrits et de monuments romains, et que nous n’en avons aucun des autres peuples de l’Europe occidentale.La fête de Saturne était celle du temps ; il avait quatre ailes : le temps va vite. Ses deux visages figuraient évidemment l’année finie et l’année commencée. Les Grecs disaient qu’il avait dévoré son père, et qu’il dévorait ses enfants ; il n’y a point d’allégorie plus sensible ; le temps dévore le passé et le présent, et dévorera l’avenir.Pourquoi chercher de vaines et tristes explications d’une fête si universelle, si gaie et si connue ? À bien examiner l’antiquité, je ne vois pas une fête annelle triste : ou du moins si elles commencent par des lamentations, elles finissent par danser, rire et boire. Si on pleure Adoni ou Adonaï, que nous nommons Adonis, il ressuscite bientôt, et on se réjouit. Il en est de même aux fêtes d’Isis, d’Osiris et d’Horus. Les Grecs en font autant pour Cérès et pour Proserpine. On célébrait avec gaieté la mort du serpent Python. Jour de fête et jour de joie était la même chose. Cette joie n’était que trop emportée aux fêtes de Bacchus.Je ne vois pas une seule commémoration générale d’un événement malheureux. Les instituteurs des fêtes n’auraient pas eu le sens commun s’ils avaient établi dans Athènes la célébration de la bataille perdue à Chéronée ; et à Rome celle de la bataille de Cannes.On perpétuait le souvenir de ce qui pouvait encourager les hommes, et non de ce qui pouvait leur inspirer la lâcheté du désespoir. Cela est si vrai qu’on imaginait des fables pour avoir le plaisir d’instituer des fêtes. Castor et Pollux n’avaient pas combattu pour les Romains auprès du lac Régile ; mais des prêtres le disaient au bout de trois ou quatre cents ans, et tout le peuple dansait. Hercule n’avait point délivré la Grèce d’une hydre à sept têtes ; mais on chantait Hercule et son hydre.SECTION III.Fêtes instituées sur des chimères.Je ne sais s’il y eut dans toute l’antiquité une seule fête fondée sur un fait avéré. On a remarqué ailleurs[6] à quel point sont ridicules les scoliastes qui vous disent magistralement : Voilà un ancien hymne à l’honneur d’Apollon, qui visita Claros : donc Apollon est venu à Claros. On a bâti une chapelle à Persée : donc il a délivré Andromède. Pauvres gens ! dites plutôt : Donc il n’y a point eu d’Andromède.Eh ! que deviendra donc la savante antiquité qui a précédé les olympiades ! Elle deviendra ce qu’elle est, un temps inconnu, un temps perdu, un temps d’allégories et de mensonges, un temps méprisé par les sages, et profondément discuté par les sots qui se plaisent à nager dans le vide comme les atomes d’Épicure.Il y avait partout des jours de pénitence, des jours d’expiation dans les temples ; mais ces jours ne s’appelèrent jamais d’un mot qui répondît à celui de fêtes. Toute fête était consacrée au divertissement : et cela est si vrai que les prêtres égyptiens jeûnaient la veille pour manger mieux le lendemain : coutume que nos moines ont conservée. Il y eut sans doute des cérémonies lugubres : on ne dansait pas le branle des Grecs en enterrant ou en portant au bûcher son fils et sa fille ; c’était une cérémonie publique, mais certainement ce n’était pas une fête.SECTION IV.De l’antiquité des fêtes, qu’on prétend
avoir toutes été lugubres.Des gens ingénieux et profonds, des creuseurs d’antiquités, qui sauraient comment la terre était faite il y a cent mille ans si le génie pouvait le savoir, ont prétendu que les hommes, réduits à un très-petit nombre dans notre continent et dans l’autre, encore effrayés des révolutions innombrables que ce triste globe avait essuyées, perpétuèrent le souvenir de leurs malheurs par des commémorations funestes et lugubres. « Toute fête, disent-ils, fut un jour d’horreur, institué pour faire souvenir les hommes que leurs pères avaient été détruits par les feux échappés des volcans, par des rochers tombés des montagnes, par l’irruption des mers, par les dents et les griffes des bêtes sauvages, par la famine, la peste et les guerres. »Nous ne sommes donc pas faits comme les hommes l’étaient alors. On ne s’est jamais tant réjoui à Londres qu’après la peste et l’incendie de la ville entière sous Charles II.Nous fîmes des chansons lorsque les massacres de la Saint-Barthélémy duraient encore. On a conservé des pasquinades faites le lendemain de l’assassinat de Coligny ; on imprima dans Paris : « Passio domini nostri Gaspardi Colignii secundum Bartholomæum. »Il est arrivé mille fois que le sultan qui règne à Constantinople a fait danser ses châtrés et ses odalisques dans des salons teints du sang de ses frères et de ses vizirs.Que fait-on dans Paris le jour qu’on apprend la perte d’une bataille, et la mort de cent braves officiers ? on court à l’opéra et à la comédie.Que faisait-on quand la maréchale d’Ancre était immolée dans la Grève à la barbarie de ses persécuteurs ; quand le maréchal de Marillac était traîné au supplice dans une charrette, en vertu d’un papier signé par des valets en robe dans l’antichambre du cardinal de Richelieu ; quand un lieutenant général des armées[7] un étranger qui avait versé son sang pour l’État, condamné par les cris de ses ennemis acharnés, allait sur l’échafaud dans un tombereau d’ordures avec un bâillon à la bouche ; quand un jeune homme de dix-neuf ans[8] plein de candeur, de courage et de modestie, mais très-imprudent, était conduit au plus affreux des supplices ? on chantait des vaudevilles.Tel est l’homme, ou du moins l’homme des bords de la Seine. Tel il fut dans tous les temps, par la seule raison que les lapins ont toujours eu du poil, et les alouettes des plumes.SECTION V.De l’origine des arts.Quoi ! nous voudrions savoir quelle était précisément la théologie de Thaut, de Zerdust, de Sanchoniathon, des premiers brachmanes, et nous ignorons qui a inventé la navette ! Le premier tisserand, le premier maçon, le premier forgeron, ont été sans doute de grands génies ; mais on n’en a tenu aucun compte. Pourquoi ? c’est qu’aucun d’eux n’inventa un art perfectionné. Celui qui creusa un chêne pour traverser un fleuve ne fit point de galères ; ceux qui arrangèrent des pierres brutes avec des traverses de bois n’imaginèrent point les pyramides : tout se fait par degrés, et la gloire n’est à personne.Tout se fit à tâtons jusqu’à ce que des philosophes, à l’aide de la géométrie, apprirent aux hommes à procéder avec justesse et sûreté.Il fallut que Pythagore, au retour de ses voyages, montrât aux ouvriers la manière de faire une équerre qui fût parfaitement juste[9]. Il prit trois règles, une de trois pieds, une de quatre, une de cinq, et il en fit un triangle rectangle. De plus, il se trouvait que le côté 5 fournissait un carré qui était juste le double des carrés produits par les côtés 4 et 3 ; méthode importante pour tous les ouvrages réguliers. C’est ce fameux théorème qu’il avait rapporté de l’Inde, et que nous avons dit ailleurs[10] avoir été connu longtemps auparavant à la Chine, suivant le rapport de l’empereur Kang-hi. Il y avait longtemps qu’avant Platon les Grecs avaient su doubler le carré par cette seule figure géométrique.Archytas et Ératosthènes inventèrent une méthode pour doubler un cube, ce qui était impraticable à la géométrie ordinaire, et ce qui aurait honoré Archimède.Cet Archimède trouva la manière de supputer au juste combien on avait mêlé d’alliage à de l’or ; et on travaillait en or depuis des siècles avant qu’on pût découvrir la fraude des ouvriers. La friponnerie exista longtemps avant les mathématiques. Les pyramides construites d’équerre, et correspondant juste aux quatre points cardinaux, font voir assez que la géométrie était connue en Égypte de temps immémorial ; et cependant il est prouvé que l’Égypte était un pays tout nouveau.Sans la philosophie nous ne serions guère au-dessus des animaux qui se creusent des habitations, qui en élèvent, qui s’y préparent leur nourriture, qui prennent soin de leurs petits dans leurs demeures, et qui ont par-dessus nous le bonheur de naître vêtus.Vitruve, qui avait voyagé en Gaule et en Espagne, dit qu’encore de son temps les maisons étaient bâties d’une espèce de torchis, couvertes de chaume ou de bardeau de chêne, et que les peuples n’avaient pas l’usage des tuiles. Quel était le temps de Vitruve ? celui d’Auguste. Les arts avaient pénétré à peine chez les Espagnols, qui avaient des mines d’or et d’argent, et chez les Gaulois, qui avaient combattu dix ans contre César.Le même Vitruve nous apprend que dans l’opulente et ingénieuse Marseille, qui commerçait avec tant de nations, les toits n’étaient que de terre grasse pétrie avec de la paille.Il nous instruit que les Phrygiens se creusaient des habitations dans la terre. Ils fichaient des perches autour de la fosse, et les assemblaient en pointe ; puis ils élevaient de la terre tout autour. Les Hurons et les Algonquins sont mieux logés. Cela ne donne pas une grande idée de cette Troie bâtie par les dieux, et du magnifique palais de Priam.Apparet domus intus, et atria longa patescunt :
Apparent Priami et veterum penetralia regum.Æn., II, 483-84.Mais aussi le peuple n’est pas logé comme les rois : on voit des huttes près du Vatican et de Versailles.De plus, l’industrie tombe et se relève chez les peuples par mille révolutions.Et campos ubi Troja fuit....Æn., III, 11.Nous avons nos arts, l’antiquité eut les siens. Nous ne saurions faire aujourd’hui une trirème ; mais nous construisons des vaisseaux de cent pièces de canon.Nous ne pouvons élever des obélisques de cent pieds de haut d’une seule pièce ; mais nos méridiennes sont plus justes.Le byssus nous est inconnu ; les étoffes de Lyon valent bien le byssus.Le Capitole était admirable ; l’église de Saint-Pierre est beaucoup plus grande et plus belle.Le Louvre est un chef-d’œuvre en comparaison du palais de Persépolis, dont la situation et les ruines n’attestent qu’un vaste monument d’une riche barbarie.La musique de Rameau vaut probablement celle de Timothée, et il n’est point de tableau présenté dans Paris, au salon d’Apollon, qui ne l’emporte sur les peintures qu’on a déterrées dans Herculanum[11].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. L’article y contenait les cinq sections. (B.)
- ↑ Voyez les articles Mer et Montagne. (Note de Voltaire.) — Ce renvoi est de Voltaire. Cependant l’article Montagne n’a aucun rapport avec ce dont il s’agit ici. Quant à l’article Mer, il n’a jamais existé ; mais on peut voir tome XI, page 4 ; et dans lesMélanges, année 1767, le chapitre xix de la Défense de mon oncle ; année 1768, le chapitre xi des Singularités de la nature ; année 1777, le onzième des Dialogues d’Évhémère. (B.)
- ↑ Voyez Telliamed et tous les systèmes forgés sur cette belle découverte. (Note de Voltaire.)
- ↑ Bardes, bardi ; recitantes carmina bardi ; c’étaient les poètes, les philosophes des Welches. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez l’article Agriculture. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1749, les paragraphes xxv et xxvi de l’opusculeDes Mensonges imprimés. Voyez aussi ci-après l’article Histoire ; et encore tome XI, page 73, et tome XIII, page 173.
- ↑ Le comte de Lally. Voyez dans les Mélanges, année 1773, les Fragments sur l’histoire.
- ↑ Le chevalier de La Barre. Voyez dans les Mélanges, année 1766, la Relation de la mort du chevalier de La Barre.
- ↑ Voyez Vitruve, livre IX. (Note de Voltaire.)
- ↑ Essai sur les Mœurs, etc. (Id.) — Voyez tome XI, page 173.
- ↑ Voyez l’article Anciens et Modernes. (Note de Voltaire.)
- Éd. Garnier - Tome 17ANTI-TRINITAIRES [1].Ce sont des hérétiques qui pourraient ne pas passer pour chrétiens. Cependant ils reconnaissent Jésus comme sauveur et médiateur ; mais ils osent soutenir que rien n’est plus contraire à la droite raison que ce qu’on enseigne parmi les chrétiens touchant la trinité des personnes dans une seule essence divine, dont la seconde est engendrée par la première, et la troisième procède des deux autres.Que cette doctrine inintelligible ne se trouve dans aucun endroit de l’Écriture.Qu’on ne peut produire aucun passage qui l’autorise, et auquel on ne puisse, sans s’écarter en aucune façon de l’esprit du texte, donner un sens plus clair, plus naturel, plus conforme aux notions communes et aux vérités primitives et immuables.Que soutenir, comme font leurs adversaires, qu’il y a plusieurs personnesdistinctes dans l’essence divine, et que ce n’est pas l’Éternel qui est le seul vrai Dieu, mais qu’il y faut joindre le Fils et le Saint-Esprit, c’est introduire dans l’Église de Jésus-Christ l’erreur la plus grossière et la plus dangereuse, puisque c’est favoriser ouvertement le polythéisme.Qu’il implique contradiction de dire qu’il n’y a qu’un Dieu, et que néanmoins il y a trois personnes, chacune desquelles est véritablement Dieu.Que cette distinction, un en essence, et trois en personnes, n’a jamais été dans l’Écriture.Qu’elle est manifestement fausse, puisqu’il est certain qu’il n’y a pas moins d’essences que de personnes, et de personnes que d’essences.Que les trois personnes de la Trinité sont ou trois substances différentes, ou des accidents de l’essence divine, ou cette essence même sans distinction.Que dans le premier cas on fait trois dieux.Que dans le second on fait Dieu composé d’accidents, on adore des accidents, et on métamorphose des accidents en des personnes.Que dans le troisième, c’est inutilement et sans fondement qu’on divise un sujet indivisible, et qu’on distingue en trois ce qui n’est point distingué en soi.Que si on dit que les trois personnalités ne sont ni des substances différentes dans l’essence divine, ni des accidents de cette essence, on aura de la peine à se persuader qu’elles soient quelque chose.Qu’il ne faut pas croire que les trinitaires les plus rigides et les plus décidés aient eux-mêmes quelque idée claire de la manière dont les trois hypostasessubsistent en Dieu, sans diviser sa substance, et par conséquent sans la multiplier.Que saint Augustin lui-même, après avoir avancé sur ce sujet mille raisonnements aussi faux que ténébreux, a été forcé d’avouer qu’on ne pouvait rien dire sur cela d’intelligible.Ils rapportent ensuite le passage de ce père, qui en effet est très-singulier : « Quand on demande, dit-il, ce que c’est que les trois, le langage des hommes se trouve court, et l’on manque de termes pour les exprimer : on a pourtant dittrois personnes, non pas pour dire quelque chose, mais parce qu’il faut parler et ne pas demeurer muet. Dictum est tamen tres personæ, non ut illud diceretur, sed ne taceretur. » (De Trinit., lib. V, cap. ix.)Que les théologiens modernes n’ont pas mieux éclairci cette matière.Que quand on leur demande ce qu’ils entendent par ce mot de personne, ils ne l’expliquent qu’en disant que c’est une certaine distinction incompréhensible, qui fait que l’on distingue dans une nature unique en nombre, un Père, un Fils, et un Saint-Esprit.Que l’explication qu’ils donnent des termes d’engendrer et de procédern’est pas plus satisfaisante, puisqu’elle se réduit à dire que ces termes marquent certaines relations incompréhensibles qui sont entre les trois personnes de la Trinité.Que l’on peut recueillir de là que l’état de la question entre les orthodoxes et eux consiste à savoir s’il y a en Dieu trois distinctions dont on n’a aucune idée, et entre lesquelles il y a certaines relations dont on n’a point d’idées non plus.De tout cela ils concluent qu’il serait plus sage de s’en tenir à l’autorité des apôtres, qui n’ont jamais parlé de la Trinité, et de bannir à jamais de la religion tous les termes qui ne sont pas dans l’Écriture, comme ceux de Trinité, depersonne, d’essence, d’hypostase, d’union hypostatique et personnelle, d’incarnation, de génération, de procession, et tant d’autres semblables qui, étant absolument vides de sens puisqu’ils n’ont dans la nature aucun être réel représentatif, ne peuvent exciter dans l’entendement que des notions fausses, vagues, obscures et incomplètes. (Tiré en grande partie de l’article Unitaires del’Encyclopédie, lequel article est de l’abbé de Bragelogne.)Ajoutons à cet article ce que dit dom Calmet dans sa dissertation sur le passage de l’épître de Jean l’Évangéliste : « Il y en a trois qui donnent témoignage en terre : l’esprit, l’eau, et le sang ; et ces trois sont un. Il y en a trois qui donnent témoignage au ciel : le Père, le Verbe, et l’Esprit ; et ces trois sont un. » Dom Calmet avoue que ces deux passages ne sont dans aucune Bible ancienne ; et il serait en effet bien étrange que saint Jean eût parlé de la Trinité dans une lettre, et n’en eût pas dit un seul mot dans son Évangile. On ne voit nulle trace de ce dogme ni dans les évangiles canoniques, ni dans les apocryphes. Toutes ces raisons et beaucoup d’autres pourraient excuser les anti-trinitaires, si les conciles n’avaient pas décidé. Mais comme les hérétiques ne font nul cas des conciles, on ne sait plus comment s’y prendre pour les confondre. Bornons-nous à croire et à souhaiter qu’ils croient[2].ANTROPOMORPHITES [3], voyez ANTHROPOMORPHITES.ANTROPOPHAGES [4] voyez ANTHROPOPHAGES.
- ↑ Dictionnaire philosophique, addition à l’édition de 1767. (B.)
- ↑ Voyez l’article Trinité. (Note de Voltaire.)
- ↑ C’est ainsi que Voltaire avait écrit ce mot.
- ↑ Id.
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Anti-trinitaires Apis Apocalypse ► APIS [1].Le bœuf Apis[2] était-il adoré à Memphis comme dieu, comme symbole, ou comme bœuf ? Il est à croire que les fanatiques voyaient en lui un dieu, les sages un simple symbole, et que le sot peuple adorait le bœuf. Cambyse fit-il bien, quand il eut conquis l’Égypte, de tuer ce bœuf de sa main ? Pourquoi non ? il faisait voir aux imbéciles qu’on pouvait mettre leur dieu à la broche sans que la nature s’armât pour venger ce sacrilège. On a fort vanté les Égyptiens. Je ne connais guère de peuple plus misérable ; il faut qu’il y ait toujours eu dans leur caractère et dans leur gouvernement un vice radical qui en a toujours fait de vils esclaves. Je consens que dans les temps presque inconnus ils aient conquis la terre ; mais dans les temps de l’histoire ils ont été subjugués par tous ceux qui ont voulu s’en donner la peine, par les Assyriens, par les Grecs, par les Romains, par les Arabes, par les Mameluks, par les Turcs, enfin par tout le monde, excepté par nos croisés, attendu que ceux-ci étaient plus malavisés que les Égyptiens n’étaient lâches[3]. Ce fut la milice des Mameluks qui battit les Français. Il n’y a peut-être que deux choses passables dans cette nation : la première, que ceux qui adoraient un bœuf ne voulurent jamais contraindre ceux qui adoraient un singe à changer de religion ; la seconde, qu’ils ont fait toujours éclore des poulets dans des fours.On vante leurs pyramides ; mais ce sont des monuments d’un peuple esclave. Il faut bien qu’on y ait fait travailler toute la nation, sans quoi on n’aurait pu venir à bout d’élever ces vilaines masses. A quoi servaient-elles ? à conserver dans une petite chambre la momie de quelque prince ou de quelque gouverneur, ou de quelque intendant, que son âme devait ranimer au bout de mille ans.Mais s’ils espéraient cette résurrection des corps, pourquoi leur ôter la cervelle avant de les embaumer ? les Égyptiens devaient-ils ressusciter sans cervelle ?
- ↑ Dictionnaire philosophique, 1764. (B)
- ↑ Voyez l’article Bœuf. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voltaire revient bien souvent sur la lâcheté des Égyptiens ; voyez tome XI, page 61, et ci-après l’article Climat ; voyez aussi dans les Mélanges, année 1763, le chapitre ixdu Traité sur la Tolérance ; année 1767, le chapitre xxi de la Défense de mon oncle ; année 1769, le paragraphe vi de l’opuscule De la Paix perpétuelle ; année 1773, l’article xxxi des Fragments historiques sur l’Inde, etc. ; année 1776, Un Chrétien contre six Juifs (huitième niaiserie). À l’énumération des diverses conquêtes de l’Égypte on peut ajouter celle qu’en firent les Français en 1798. (B.)
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Apis Apocalypse Apocryphes ► APOCALYPSE.SECTION PREMIÈRE [1].Justin le martyr, qui écrivait vers l’an 270 de notre ère, est le premier qui ait parlé de l’Apocalypse ; il l’attribue à l’apôtre Jean l’Évangéliste : dans son dialogue avec Tryphon (n° 80), ce Juif lui demande s’il ne croit pas que Jérusalem doit être rétablie un jour. Justin lui répond qu’il le croit ainsi avec tous les chrétiens qui pensent juste. « Il y a eu, dit-il, parmi nous un certain personnage nommé Jean, l’un des douze apôtres de Jésus ; il a prédit que les fidèles passeront mille ans dans Jérusalem. »Ce fut une opinion longtemps reçue parmi les chrétiens que ce règne de mille ans. Cette période était en grand crédit chez les Gentils, Les âmes des Égyptiens reprenaient leurs corps au bout de mille années ; les âmes du purgatoire, chez Virgile, étaient exercées pendant ce même espace de temps,et mille per annos[2]. La nouvelle Jérusalem de mille années devait avoir douze portes, en mémoire des douze apôtres ; sa forme devait être carrée ; sa longueur, sa largeur et sa hauteur, devaient être de douze mille stades, c’est-à-dire cinq cents lieues, de façon que les maisons devaient avoir aussi cinq cents lieues de haut. Il eût été assez désagréable de demeurer au dernier étage ; mais enfin c’est ce que dit l’Apocalypse au chapitre xxi.Si Justin est le premier qui attribua l’Apocalypse à saint Jean, quelques personnes ont récusé son témoignage, attendu que dans ce même dialogue avec le juif Tryphon il dit que, selon le récit des apôtres, Jésus-Christ, en descendant dans le Jourdain, fit bouillir les eaux de ce fleuve, et les enflamma ; ce qui pourtant ne se trouve dans aucun écrit des apôtres.Le même saint Justin[3] cite avec confiance les oracles des sibylles ; de plus, il prétend avoir vu les restes des petites-maisons où furent enfermés les soixante et douze interprètes dans le phare d’Égypte du temps d’Hérode. Le témoignage d’un homme qui a eu le malheur de voir ces petites-maisons semble indiquer que l’auteur devait y être renfermé.Saint-Irénée, qui vient après, et qui croyait aussi le règne de mille ans, dit qu’il a appris d’un vieillard que saint Jean avait fait l’Apocalypse[4]. Mais on a reproché à saint Irénée d’avoir écrit qu’il ne doit y avoir que quatre Évangiles, parce qu’il n’y a que quatre parties du monde et quatre vents cardinaux, et qu’Ézéchiel n’a vu que quatre animaux. Il appelle ce raisonnement une démonstration. Il faut avouer que la manière dont Irénée démontre vaut bien celle dont Justin a vu.Clément d’Alexandrie ne parle, dans ses Électa, que d’une Apocalypse de saint Pierre dont on faisait très-grand cas. Tertullien, l’un des grands partisans du règne de mille ans, non-seulement assure que saint Jean a prédit cette résurrection et ce règne de mille ans dans la ville de Jérusalem, mais il prétend que cette Jérusalem commençait déjà à se former dans l’air ; que tous les chrétiens de la Palestine, et même les païens, l’avaient vue pendant quarante jours de suite à la fin de la nuit ; mais malheureusement la ville disparaissait dès qu’il était jour.Origène, dans sa préface sur l’Évangile de saint Jean, et dans ses Homélies, cite les oracles de l’Apocalypse ; mais il cite également les oracles des sibylles. Cependant saint Denis d’Alexandrie, qui écrivait vers le milieu duiiie siècle, dit, dans un de ses fragments conservés par Eusèbe[5] que presque tous les docteurs rejetaient l’Apocalypse comme un livre destitué de raison ; que ce livre n’a point été composé par saint Jean, mais par un nommé Cérinthe, lequel s’était servi d’un grand nom pour donner plus de poids à ses rêveries.Le concile de Laodicée, tenu en 360, ne compta point l’Apocalypse parmi les livres canoniques. Il était bien singulier que Laodicée, qui était une église à qui l’Apocalypse était adressée, rejetât un trésor destiné pour elle ; et que l’évêque d’Éphèse, qui assistait au concile, rejetât aussi ce livre de saint Jean enterré dans Éphèse.Il était visible à tous les yeux que saint Jean se remuait toujours dans sa fosse, et faisait continuellement hausser et baisser la terre. Cependant les mêmes personnages qui étaient sûrs que saint Jean n’était pas bien mort étaient sûrs aussi qu’il n’avait pas fait l’Apocalypse. Mais ceux qui tenaient pour le règne de mille ans furent inébranlables dans leur opinion. Sulpice Sévère, dans son Histoire sacrée, livre IX[6] traite d’insensés et d’impies ceux qui ne recevaient pas l’Apocalypse. Enfin, après bien des oppositions de concile à concile, l’opinion de Sulpice Sévère a prévalu. La matière ayant été éclaircie, l’Église a décidé que l’Apocalypse est incontestablement de saint Jean ; ainsi il n’y a pas d’appel.Chaque communion chrétienne s’est attribué les prophéties contenues dans ce livre : les Anglais y ont trouvé les révolutions de la Grande-Bretagne ; les luthériens, les troubles d’Allemagne ; les réformés de France, le règne de Charles IX et la régence de Catherine de Médicis ; ils ont tous également raison. Bossuet et Newton ont commenté tous deux l’Apocalypse ; mais, à tout prendre, les déclamations éloquentes de l’un, et les sublimes découvertes de l’autre, leur ont fait plus d’honneur que leurs commentaires.SECTION II [7].Ainsi deux grands hommes, mais d’une grandeur fort différente, ont commenté l’Apocalypse dans le xviie siècle : Newton, à qui une pareille étude ne convenait guère ; Bossuet, à qui cette entreprise convenait davantage. L’un et l’autre donnèrent beaucoup de prise à leurs ennemis par leurs commentaires, et, comme on l’a déjà dit[8] le premier consola la race humaine de la supériorité qu’il avait sur elle, et l’autre réjouit ses ennemis.Les catholiques et les protestants ont tous expliqué l’Apocalypse en leur faveur, et chacun y a trouvé tout juste ce qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux commentaires sur la grande bête à sept têtes et à dix cornes, ayant le poil d’un léopard, les pieds d’un ours, la gueule du lion, la force du dragon ; et il fallait, pour vendre et acheter, avoir le caractère et le nombre de la bête ; et ce nombre était 666.Bossuet trouve que cette bête était évidemment l’empereur Dioclétien, en faisant un acrostiche de son nom. Grotius croyait que c’était Trajan. Un curé de Saint-Sulpice, nommé La Chétardie, connu par d’étranges aventures, prouve que la bête était Julien. Jurieu prouve que la bête est le pape. Un prédicant a démontré que c’est Louis XIV. Un bon catholique a démontré que c’est le roi d’Angleterre Guillaume. Il n’est pas aisé de les accorder tous[9].Il y a eu de vives disputes concernant les étoiles qui tombèrent du ciel sur la terre, et touchant le soleil et la lune qui furent frappés à la fois de ténèbres dans leur troisième partie.Il y a eu plusieurs sentiments sur le livre que l’ange fit manger à l’auteur de l’Apocalypse, lequel livre fut doux à la bouche et amer dans le ventre. Jurieu prétendait que les livres de ses adversaires étaient désignés par là ; et on rétorquait son argument contre lui.On s’est querellé sur ce verset[10] : « J’entendis une voix dans le ciel, comme la voix des grandes eaux, et comme la voix d’un grand tonnerre ; et cette voix que j’entendis était comme des harpeurs harpants sur leurs harpes. » Il est clair qu’il valait mieux respecter l’Apocalypse que la commenter.Camus, évêque de Belley, fit imprimer au siècle précédent un gros livre contre les moines, qu’un moine défroqué abrégea ; il fut intitulé Apocalypse[11]parce qu’il y révélait les défauts et les dangers de la vie monacale ; Apocalypse de Méliton, parce que Méliton, évêque de Sardes, au iie siècle, avait passé pour prophète. L’ouvrage de cet évêque n’a rien des obscurités de l’Apocalypse de saint Jean ; jamais on ne parla plus clairement. L’évêque ressemble à ce magistrat qui disait à un procureur, « Vous êtes un faussaire, un fripon. Je ne sais si je m’explique. »L’évêque de Belley suppute, dans son Apocalypse ou Révélation, qu’il y avait de son temps quatre-vingt-dix-huit ordres de moines rentés ou mendiants, qui vivaient aux dépens des peuples sans rendre le moindre service, sans s’occuper du plus léger travail. Il comptait six cent mille moines dans l’Europe. Le calcul est un peu enflé ; mais il est certain que le nombre des moines était un peu trop grand.Il assure que les moines sont les ennemis des évêques, des curés et des magistrats.Que parmi les privilèges accordés aux cordeliers, le sixième privilège est la sûreté d’être sauvé, quelque crime horrible qu’on ait commis[12], pourvu qu’on aime l’ordre de Saint-François.Que les moines ressemblent aux singes[13] : plus ils montent haut, plus on voit leur cul.Que le nom de moine[14] est devenu si infâme et si exécrable qu’il est regardé par les moines mêmes comme une sale injure, et comme le plus violent outrage qu’on leur puisse faire.Mon cher lecteur, qui que vous soyez, ou ministre ou magistrat, considérez avec attention ce petit morceau du livre de notre évêque.« [15] Représentez-vous le couvent de l’Escurial ou du Mont-Cassin, où les cénobites ont toutes sortes de commodités nécessaires, utiles, délectables, superflues, surabondantes, puisqu’ils ont les cent cinquante mille, les quatre cent mille, les cinq cent mille écus de rente ; et jugez si monsieur l’abbé a de quoi laisser dormir la méridienne à ceux qui voudront.« D’un autre côté, représentez-vous un artisan, un laboureur, qui n’a pour tout vaillant que ses bras, chargé d’une grosse famille, travaillant tous les jours en toute saison comme un esclave pour la nourrir du pain de douleur et de l’eau des larmes ; et puis faites la comparaison de la prééminence de l’une ou de l’autre condition en fait de pauvreté. »Voilà un passage de l’Apocalypse épiscopale qui n’a pas besoin de commentaires : il n’y manque qu’un ange qui vienne remplir sa coupe du vin des moines pour désaltérer les agriculteurs qui labourent, sèment et recueillent pour les monastères.Mais ce prélat ne fit qu’une satire au lieu d’en faire un livre utile. Sa dignité lui ordonnait de dire le bien comme le mal. Il fallait avouer que les bénédictins ont donné beaucoup de bons ouvrages, que les jésuites ont rendu de grands services aux belles-lettres. Il fallait bénir les frères de la Charité, et ceux de la Rédemption des captifs. Le premier devoir est d’être juste. Camus se livrait trop à son imagination. Saint François de Sales lui conseilla de faire des romans de morale ; mais il abusa de ce conseil.
- ↑ Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)
- ↑ Æn., VI, 748.
- ↑ Oratio ad Græcos.
- ↑ Livre V, chapitre xxxiii.
- ↑ Histoire de l’Église, livre VII, chapitre xxv. (Note de Voltaire.)
- ↑ L’Histoire sacrée de Sulpice Sévère n’a que deux livres. C’est dans le second que l’auteur dit de l’Apocalypse : Qui quidem a plerisque aut stulte aut impie non recipitur.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. L’article commençait ainsi : « Ajoutons à l’article Apocalypse que deux grands hommes, etc. » (B.)
- ↑ Voyez l’article Newton et Descartes, section ii.
- ↑ Un savant moderne a prétendu prouver que cette bête de l’Apocalypse n’est autre chose que l’empereur Caligula. Le nombre de 666 est la valeur numérale des lettres de son nom. Ce livre est, selon l’auteur, une prédiction des désordres du règne de Caligula, faite après coup, et à laquelle on ajouta des prédictions équivoques de la ruine de l’empire romain. Voilà par quelle raison les protestants qui ont voulu trouver dans l’Apocalypse la puissance papale et sa destruction ont rencontré quelques explications très-frappantes. (K.)
- ↑ Chapitre xiv, 2.
- ↑ L’ouvrage de Camus est intitulé Saint Augustin ; de l’ouvrage des moines, ensemble quelques pièces de saint Thomas et de saint Bonaventure sur le même sujet, le tout rendu en notre langue, et assorti de réflexions sur l’usage du temps. Rouen, 1633, in-8°. Dix ans après la mort de Camus, le P. Pithois, minime défroqué, en fit paraître un abrégé sous ce titre : l’Apocalypse de Méliton, ou Révélations des mystères cénobitiques, par Méliton Saint-Léger, 1662, in-24 ; réimprimé deux fois en 1668, in-12. (B.)
- ↑ Page 89. (Note de Voltaire.)
- ↑ Page 105. (Id.)
- ↑ Page 101. (Id.)
- ↑ Pages 160 et 161. (Id.)
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Apocalypse Apocryphes Apointé, désapointé ► APOCRYPHES [1],du mot grec qui signifie « caché ».On remarque très-bien dans le Dictionnaire encyclopédique que les divines Écritures pouvaient être à la fois sacrées et apocryphes : sacrées, parce qu’elles sont indubitablement dictées par Dieu même ; apocryphes, parce qu’elles étaient cachées aux nations, et même au peuple juif.Qu’elles fussent cachées aux nations avant la traduction grecque faite dans Alexandrie sous les Ptolémées, c’est une vérité reconnue. Josèphe l’avoue[2] dans la réponse qu’il fit à Apion, après la mort d’Apion ; et son aveu n’en a pas moins de poids, quoiqu’il prétende le fortifier par une fable. Il dit dans son histoire[3] que les livres juifs étant tous divins, nul historien, nul poëte étranger n’en avait jamais osé parler. Et immédiatement après avoir assuré que jamais personne n’osa s’exprimer sur les lois juives, il ajoute que l’historien Théopompe ayant eu seulement le dessein d’en insérer quelque chose dans son histoire, Dieu le rendit fou pendant trente jours ; qu’ensuite ayant été averti dans un songe qu’il n’était fou que pour avoir voulu connaître les choses divines, et les faire connaître aux profanes, il en demanda pardon à Dieu, qui le remit dans son bon sens.Josèphe, au même endroit, rapporte encore qu’un poëte nommé Théodecte ayant dit un mot des Juifs, dans ses tragédies, devint aveugle, et que Dieu ne lui rendit la vue qu’après qu’il eut fait pénitence.Quant au peuple juif, il est certain qu’il y eut des temps où il ne put lire les divines Écritures, puisqu’il est dit dans le quatrième livre des Rois [4], et dans le deuxième des Paralipomènes [5], que sous le roi Josias on ne les connaissait pas, et qu’on en trouva par hasard un seul exemplaire dans un coffre chez le grand-prêtre Helcias ou Helkia.Les dix tribus qui furent dispersées par Salmanazar n’ont jamais reparu ; et les livres, si elles en avaient, ont été perdus avec elles. Les deux tribus qui furent esclaves à Babylone, et qui revinrent au bout de soixante et dix ans, n’avaient plus leurs livres, ou du moins ils étaient très-rares et très-défectueux, puisque Esdras fut obligé de les rétablir. Mais quoique ces livres fussent apocryphes pendant la captivité de Babylone, c’est-à-dire cachés, inconnus au peuple, ils étaient toujours sacrés ; ils portaient le sceau de la Divinité ; ils étaient, comme tout le monde en convient, le seul monument de vérité qui fût sur la terre.Nous appelons aujourd’hui apocryphes les livres qui ne méritent aucune créance, tant les langues sont sujettes au changement. Les catholiques et les protestants s’accordent à traiter d’apocryphes en ce sens, et à rejeter :La Prière de Manassé, roi de Juda, qui se trouve dans le quatrième livre des Rois ;Le troisième et le quatrième livre des Machabées ;Le quatrième livre d’Esdras ;quoiqu’ils soient incontestablement écrits par des Juifs ; mais on nie que les auteurs aient été inspirés de Dieu ainsi que les autres Juifs.Les autres livres juifs, rejetés par les seuls protestants, et regardés par conséquent comme non inspirés par Dieu même, sont :La Sagesse, quoiqu’elle soit écrite du même style que les Proverbes ;L’Ecclésiastique, quoique ce soit encore le même style ;Les deux premiers livres des Machabées, quoiqu’ils soient écrits par un Juif ; mais ils ne croient pas que ce Juif ait été inspiré de Dieu ;Tobie, quoique le fond en soit édifiant. Le judicieux et profond Calmet affirme qu’une partie de ce livre fut écrite par Tobie père, et l’autre par Tobie fils, et qu’un troisième auteur ajouta la conclusion du dernier chapitre, laquelle dit que le jeune Tobie mourut à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, et que ses enfants l’enterrèrent gaiement.Le même Calmet, à la fin de sa préface, s’exprime ainsi[6] : « Ni cette histoire en elle-même, ni la manière dont elle est racontée, ne portent en aucune manière le caractère de fable ou de fiction. S’il fallait rejeter toutes les histoires de l’Écriture où il paraît du merveilleux et de l’extraordinaire, où serait le livre sacré que l’on pourrait conserver ?... »Judith, quoique Luther lui-même déclare que « ce livre est beau, bon, saint, utile, et que c’est le discours d’un saint poète et d’un prophète animé du Saint-Esprit, qui nous instruit, etc.[7] »Il est difficile, à la vérité, de savoir en quel temps se passa l’aventure de Judith, et où était située la ville de Béthulie. On a disputé aussi beaucoup sur le degré de sainteté de l’action de Judith ; mais le livre ayant été déclaré canonique au concile de Trente, il n’y a plus à disputer ;Baruch, quoiqu’il soit écrit du style de tous les autres prophètes ;Esther. Les protestants n’en rejettent que quelques additions après le chapitre x ; mais ils admettent tout le reste du livre, encore que l’on ne sache pas qui était le roi Assuérus, personnage principal de cette histoire ;Daniel. Les protestants en retranchent l’aventure de Suzanne et des petits enfants dans la fournaise ; mais ils conservent le songe de Nabuchodonosor et son habitation avec les bêtes.DE LA VIE DE MOÏSE,livre apocryphe de la plus haute antiquité.L’ancien livre qui contient la vie et la mort de Moïse paraît écrit du temps de la captivité de Babylone. Ce fut alors que les Juifs commencèrent à connaître les noms que les Chaldéens et les Perses donnaient aux anges[8].C’est là qu’on voit les noms de Zinghiel, Samael, Tsakon, Lakah, et beaucoup d’autres dont les Juifs n’avaient fait aucune mention.Le livre de la mort de Moïse paraît postérieur. Il est reconnu que les Juifs avaient plusieurs vies de Moïse très-anciennes, et d’autres livres indépendamment du Pentateuque. Il y était appelé Moni, et non pas Moïse ; et on prétend que mo signifiait de l’eau, et ni la particule de. On le nomma aussi du nom général Melk : on lui donna ceux de Joakim, Adamosi, Thetmosi ; et surtout on a cru que c’était le même personnage que Manethon appelle Ozarziph.Quelques-uns de ces vieux manuscrits hébraïques furent tirés de la poussière des cabinets des Juifs vers l’an 1517. Le savant Gilbert Gaulmin, qui possédait leur langue parfaitement, les traduisit en latin vers l’an 1635. Ils furent imprimés ensuite et dédiés au cardinal de Bérulle. Les exemplaires sont devenus d"une rareté extrême.Jamais le rabbinisme, le goût du merveilleux, l’imagination orientale, ne se déployèrent avec plus d’excès.FRAGMENT DE LA VIE DE MOÏSE [9].Cent trente ans après l’établissement des Juifs en Égypte, et soixante ans après la mort du patriarche Joseph, le pharaon eut un songe en dormant. Un vieillard tenait une balance : dans l’un des bassins étaient tous les habitants de l’Égypte, dans l’autre était un petit enfant, et cet enfant pesait plus que tous les Égyptiens ensemble. Le pharaon appelle aussitôt ses shotim, ses sages. L’un des sages lui dit : « roi ! cet enfant est un Juif qui fera un jour bien du mal à votre royaume. Faites tuer tous les enfants des Juifs, vous sauverez par là votre empire, si pourtant on peut s’opposer aux ordres du destin. »Ce conseil plut à Pharaon : il fit venir les sages-femmes, et leur ordonna d’étrangler tous les mâles dont les Juives accoucheraient... Il y avait en Égypte un homme nommé Amram, fils de Kehat, mari de Jocebed, sœur de son frère. Cette Jocebed lui donna une fille nommée Marie, qui signifie persécutée, parce que les Égyptiens descendants de Cham persécutaient les Israélites descendants évidemment de Sem. Jocebed accoucha ensuite d’Aaron, qui signifie condamné à mort, parce que le pharaon avait condamné à mort tous les enfants juifs. Aaron et Marie furent préservés par les anges du Seigneur, qui les nourrirent aux champs, et qui les rendirent à leurs parents quand ils furent dans l’adolescence.Enfin Jocebed eut un troisième enfant : ce fut Moïse, qui par conséquent avait quinze ans de moins que son frère. Il fut exposé sur le Nil. La fille du pharaon le rencontra en se baignant, le fit nourrir, et l’adopta pour son fils, quoiqu’elle ne fût point mariée.Trois ans après, son père le pharaon prit une nouvelle femme ; il fit un grand festin ; sa femme était à sa droite, sa fille était à sa gauche avec le petit Moïse. L’enfant, en se jouant, lui prit sa couronne et la mit sur sa tête. Balaam le magicien, eunuque du roi, se ressouvint alors du songe de Sa Majesté. « Voilà, dit-il, cet enfant qui doit un jour vous faire tant de mal ; l’esprit de Dieu est en lui. Ce qu’il vient de faire est une preuve qu’il a déjà un dessein formel de vous détrôner. Il faut le faire périr sur-le-champ. » Cette idée plut beaucoup au pharaon.On allait tuer le petit Moïse lorsque Dieu envoya sur-le-champ son ange Gabriel déguisé en officier du pharaon, et qui lui dit : « Seigneur, il ne faut pas faire mourir un enfant innocent qui n’a pas encore l’âge de discrétion ; il n’a mis votre couronne sur sa tête que parce qu’il manque de jugement. Il n’y a qu’à lui présenter un rubis et un charbon ardent : s’il choisit le charbon, il est clair que c’est un imbécile qui ne sera pas dangereux ; mais s’il prend le rubis, c’est signe qu’il y entend finesse, et alors il faut le tuer. »Aussitôt on apporte un rubis et un charbon ; Moïse ne manque pas de prendre le rubis ; mais l’ange Gabriel, par un léger tour de main, glisse le charbon à la place de la pierre précieuse. Moïse mit le charbon dans sa bouche et se brûla la langue si horriblement qu’il en resta bègue toute sa vie ; c’est la raison pour laquelle le législateur des Juifs ne put jamais articuler.Moïse avait quinze ans et était favori du pharaon. Un Hébreu vint se plaindre à lui de ce qu’un Égyptien l’avait battu après avoir couché avec sa femme. Moïse tua l’Égyptien. Le pharaon ordonna qu’on coupât la tête à Moïse. Le bourreau le frappa ; mais Dieu changea sur-le-champ le cou de Moïse en colonne de marbre, et envoya l’ange Michel, qui en trois jours de temps conduisit Moïse hors des frontières.Le jeune Hébreu se réfugia auprès de Nécano, roi d’Ethiopie, qui était en guerre avec les Arabes. Nécano le fit son général d’armée, et après la mort de Nécano, Moïse fut élu roi et épousa la veuve. Mais Moïse, honteux d’épouser la femme de son seigneur, n’osa jouir d’elle, et mit une épée dans le lit entre lui et la reine. Il demeura quarante ans avec elle sans la toucher. La reine, irritée, convoqua enfin les états du royaume d’Éthiopie, se plaignit de ce que Moïse ne lui faisait rien, et conclut à le chasser et à mettre sur le trône le fils du feu roi.Moïse s’enfuit dans le pays de Madian chez le prêtre Jéthro. Ce prêtre crut que sa fortune était faite s’il remettait Moïse entre les mains du pharaon d’Égypte, et il commença par le faire mettre dans un cul de basse-fosse, où il fut réduit au pain et à l’eau. Moïse engraissa à vue d’œil dans son cachot. Jéthro en fut tout étonné. Il ne savait pas que sa fille Séphora était devenue amoureuse du prisonnier, et lui portait elle-même des perdrix et des cailles avec d’excellent vin. Il conclut que Dieu protégeait Moïse, et ne le livra point au pharaon.Cependant le prêtre Jéthro voulut marier sa fille ; il avait dans son jardin un arbre de saphir sur lequel était gravé le nom de Jaho ou Jéhova. Il fit publier dans tout le pays qu’il donnerait sa fille à celui qui pourrait arracher l’arbre de saphir. Les amants de Séphora se présentèrent : aucun d’eux ne put seulement faire pencher l’arbre. Moïse, qui n’avait que soixante et dix-sept ans, l’arracha tout d’un coup sans effort. Il épousa Séphora, dont il eut bientôt un beau garçon nommé Gersom.Un jour, en se promenant, il rencontra Dieu (qui se nommait auparavant Sadaï, et qui alors s’appelait Jéhova) dans un buisson, et Dieu lui ordonna d’aller faire des miracles à la cour du pharaon : il partit avec sa femme et son fils. Ils rencontrèrent, chemin faisant, un ange qu’on ne nomme pas, qui ordonna à Séphora de circoncire le petit Gersom avec un couteau de pierre. Dieu envoya Aaron sur la route ; mais Aaron trouva fort mauvais que son frère eût épousé une Madianite, il la traita de p..... et le petit Gersom de bâtard ; il les renvoya dans leur pays par le plus court.Aaron et Moïse s’en allèrent donc tout seuls dans le palais du pharaon. La porte du palais était gardée par deux lions d’une grandeur énorme. Balaam, l’un des magiciens du roi, voyant venir les deux frères, lâcha sur eux les deux lions ; mais Moïse les toucha de sa verge, et les deux lions, humblement prosternés, léchèrent les pieds d’Aaron et de Moïse. Le roi, tout étonné, fit venir les deux pèlerins devant tous ses magiciens. Ce fut à qui ferait le plus de miracles.L’auteur raconte ici les dix plaies d’Égypte à peu près comme elles sont rapportées dans l’Exode. Il ajoute seulement que Moïse couvrit toute l’Égypte de poux jusqu’à la hauteur d’une coudée, et qu’il envoya chez tous les Égyptiens des lions, des loups, des ours, des tigres, qui entraient dans toutes les maisons, quoique les portes fussent fermées aux verrous, et qui mangeaient tous les petits enfants.Ce né fut point, selon cet auteur, les Juifs qui s’enfuirent par la mer Rouge, ce fut le pharaon qui s’enfuit par ce chemin avec son armée ; les Juifs coururent après lui, les eaux se séparèrent à droite et à gauche pour les voir combattre ; tous les Égyptiens, excepté le roi, furent tués sur le sable. Alors ce roi, voyant bien qu’il avait à faire à forte partie, demanda pardon à Dieu. Michael et Gabriel furent envoyés vers lui : ils le transportèrent dans la ville de Ninive, où il régna quatre cents ans.DE LA MORT DE MOÏSE [10].Dieu avait déclaré au peuple d’Israël qu’il ne sortirait point de l’Égypte à moins qu’il n’eût retrouvé le tombeau de Joseph. Moïse le retrouva, et le porta sur ses épaules en traversant la mer Rouge.Dieu lui dit qu’il se souviendrait de cette bonne action, et qu’il l’assisterait à la mort.Quand Moïse eut passé six-vingts ans, Dieu vint lui annoncer qu’il fallait mourir, et qu’il n’avait plus que trois heures à vivre. Le mauvais ange Samael assistait à la conversation. Dès que la première heure fut passée, il se mit à rire de ce qu’il allait bientôt s’emparer de l’âme de Moïse, et Michael se mit à pleurer. « Ne te réjouis pas tant, méchante bête, dit le bon ange au mauvais ; Moïse va mourir, mais nous avons Josué à sa place. »Quand les trois heures furent passées. Dieu commanda à Gabriel de prendre l’âme du mourant. Gabriel s’en excusa, Michael aussi. Dieu, refusé par ces deux anges, s’adresse à Zinghiel. Celui-ci ne voulut pas plus obéir que les autres : « C’est moi, dit-il, qui ai été autrefois son précepteur : je ne tuerai pas mon disciple. » Alors Dieu, se fâchant, dit au mauvais ange Samael : « Eh bien, méchant, prends donc son âme. » Samael, plein de joie, tire son épée et court sur Moïse. Le mourant se lève en colère, les yeux étincelants : « Comment, coquin ! lui dit Moïse, oserais-tu bien me tuer, moi qui, étant enfant, ai mis la couronne d’un pharaon sur ma tête, qui ai fait des miracles à l’âge de quatre-vingts ans, qui ai conduit hors d’Égypte soixante millions d’hommes, qui ai coupé la mer Rouge en deux, qui ai vaincu deux rois si grands que du temps du déluge l’eau ne leur venait qu’à mi-jambes ! va-t’en, maraud, sors de devant moi tout à l’heure. »Cette altercation dura encore quelques moments. Gabriel, pendant ce temps-là, prépara un brancard pour transporter l’âme de Moïse ; Michael, un manteau de pourpre ; Zinghiel, une soutane. Dieu lui mit les deux mains sur la poitrine, et emporta son âme.C’est à cette histoire que l’apôtre saint Jude fait allusion dans son Épître, lorsqu’il dit que l’archange Michael disputa le corps de Moïse au diable. Comme ce fait ne se trouve que dans le livre que je viens de citer, il est évident que saint Jude l’avait lu, et qu’il le regardait comme un livre canonique.La seconde histoire de la mort de Moïse est encore une conversation avec Dieu. Elle n’est pas moins plaisante et moins curieuse que l’autre. Voici quelques traits de ce dialogue.Moïse. — Je vous prie, Seigneur, de me laisser entrer dans la terre promise, au moins pour deux ou trois ans.Dieu. — Non ; mon décret porte que tu n’y entreras pas.Moïse. — Que du moins on m’y porte après ma mort.Dieu. — Non ; ni mort ni vif.Moïse. — Hélas ! bon Dieu, vous êtes si clément envers vos créatures, vous leur pardonnez deux ou trois fois ; je n’ai fait qu’un péché, et vous ne me pardonnez pas !Dieu. — Tu ne sais ce que tu dis, tu as commis six péchés... Je me souviens d’avoir juré ta mort ou la perte d’Israël : il faut qu’un de ces deux serments s’accomplisse. Si tu veux vivre, Israël périra.Moïse. — Seigneur, il y a là trop d’adresse, vous tenez la corde par les deux bouts. Que Moïse périsse plutôt qu’une seule âme d’Israël.Après plusieurs discours de la sorte, l’écho de la montagne dit à Moïse : « Tu n’as plus que cinq heures à vivre. » Au bout des cinq heures Dieu envoya chercher Gabriel, Zinghiel et Samael. Dieu promit à Moïse de l’enterrer, et emporta son âme.Quand on fait réflexion que presque toute la terre a été infatuée de pareils contes, et qu’ils ont fait l’éducation du genre humain, on trouve les fables de Pilpaï, de Lokman, d’Ésope, bien raisonnables.LIVRES APOCRYPHES DE LA NOUVELLE LOI.Cinquante Évangiles, tous assez différents les uns des autres, dont il ne nous reste que quatre entiers, celui de Jacques, celui de Nicodème, celui de l’enfance de Jésus, et celui de la naissance de Marie. Nous n’avons des autres que des fragments et de légères notices[11].Le voyageur Tournefort, envoyé par Louis XIV en Asie, nous apprend que les Géorgiens ont conservé l’Évangile de l’enfance, qui leur a été probablement communiqué par les Arméniens (Tournefort, let. XIX).Dans les commencements plusieurs de ces Évangiles, aujourd’hui reconnus comme apocryphes, furent cités comme authentiques, et furent même les seuls cités. On trouve dans les Actes des apôtres [12] ces mots que prononce saint Paul[13] : « Il faut se souvenir des paroles du seigneur Jésus, car lui-même a dit : Il vaut mieux donner que recevoir. »Saint Barnabé, ou plutôt saint Barnabas, fait parler ainsi Jésus-Christ dans son Épitre catholique[14] : « Résistons à toute iniquité, et ayons-la en haine... Ceux qui veulent me voir et parvenir à mon royaume doivent me suivre par les afflictions et par les peines. »Saint Clément, dans sa seconde Épître aux Corinthiens, met dans la bouche de Jésus-Christ ces paroles : « Si vous êtes assemblés dans mon sein, et que vous ne suiviez pas mes commandements[15] je vous rejetterai, et je vous dirai : Retirez-vous de moi, je ne vous connais pas ; retirez-vous de moi, artisans d’iniquité. »Il attribue ensuite ces paroles à Jésus-Christ : « Gardez votre chair chaste et le cachet immaculé, afin que vous receviez la vie éternelle[16]. »Dans les Constitutions apostoliques, qui sont du iie siècle, on trouve ces mots : « Jésus-Christ a dit : Soyez des agents de change honnêtes. »Il y a beaucoup de citations pareilles, dont aucune n’est tirée des quatre Évangiles reconnus dans l’Église pour les seuls canoniques. Elles sont pour la plupart tirées de l’Évangile selon les Hébreux, Évangile traduit par saint Jérôme, et qui est aujourd’hui regardé comme apocryphe.Saint Clément le Romain dit, dans sa seconde Épitre : « Le Seigneur étant interrogé quand viendrait son règne, répondit : « Quand deux feront un, quand ce qui est dehors sera dedans, quand le mâle sera femelle, et quand il n’y aura ni femelle ni mâle. »Ces paroles sont tirées de l’Évangile selon les Égyptiens, et le texte est rapporté tout entier par saint Clément d’Alexandrie. Mais à quoi pensait l’auteur de l’Évangile égyptien, et saint Clément lui-même ? les paroles qu’il cite sont injurieuses à Jésus-Christ ; elles font entendre qu’il ne croyait pas que son règne advînt. Dire qu’une chose arrivera « quand deux feront un, quand le mâle sera femelle », c’est dire qu’elle n’arrivera jamais. C’est comme nous disons : « La semaine des trois jeudis, les calendes grecques ; » un tel passage est bien plus rabbinique qu’évangélique.Il y eut aussi des Actes des apôtres apocryphes : saint Épiphane les cite[17]. C’est dans ces Actes qu’il est rapporté que saint Paul était fils d’un père et d’une mère idolâtres, et qu’il se fit juif pour épouser la fille de Gamaliel ; et qu’ayant été refusé, ou ne l’ayant pas trouvée vierge, il prit le parti des disciples de Jésus. C’est un blasphème contre saint Paul.DES AUTRES LIVRES APOCRYPHES DU ler ET DU IIe SIÈCLE.
I.Livre d’Énoch, septième homme après Adam ; lequel fait mention de la guerre des anges rebelles sous leur capitaine Semexia contre les anges fidèles conduits par Michael. L’objet de la guerre était de jouir des filles des hommes, comme il est dit à l’article Ange[18].II.Les Actes de sainte Thècle et de saint Paul, écrits par un disciple nommé Jean, attaché à saint Paul. C’est dans cette histoire que Thècle s’échappe des mains de ses persécuteurs pour aller trouver saint Paul, déguisée en homme. C’est là qu’elle baptise un lion ; mais cette aventure fut retranchée depuis. C’est là qu’on trouve le portrait de Paul, « statura brevi, calvastrum, cruribus curvis, surosum, superciliis junctis, naso aquilino, plenum gratia Dei ».Quoique cette histoire ait été recommandée par saint Grégoire de Nazianze, par saint Ambroise, et par saint Jean Chrysostome, etc., elle n’a eu aucune considération chez les autres docteurs de l’Église.III.La Prédication de Pierre. Cet écrit est aussi appelé l’Évangile, la Révélation de Pierre. Saint Clément d’Alexandrie en parle avec beaucoup d’éloge ; mais on s’aperçut bientôt qu’il était d’un faussaire qui avait pris le nom de cet apôtre.IV.Les Actes de Pierre, ouvrage non moins supposé.V.Le Testament des douze patriarches. On doute si ce livre est d’un juif ou d’un chrétien. Il est très-vraisemblable pourtant qu’il est d’un chrétien des premiers temps : car il est dit, dans le Testament de Lévi, qu’à la fin de la septième semaine il viendra des prêtres adonnés à l’idolâtrie, bellatores, avari, scribæ iniqui, impudici, puerorum corruptores et pecorum ; qu’alors il y aura un nouveau sacerdoce ; que les cieux s’ouvriront ; que la gloire du Très-Haut, et l’esprit d’intelligence et de sanctification s’élèvera sur ce nouveau prêtre. Ce qui semble prophétiser Jésus-Christ.VI.La lettre d’Abgar, prétendu roi d’Édesse, à Jésus-Christ, et la Réponse de Jésus-Christ au roi Abgar [19] On croit en effet qu’il y avait du temps de Tibère un toparque d’Édesse, qui avait passé du service des Perses à celui des Romains ; mais son commerce épistolaire a été regardé par tous les bons critiques comme une chimère.VII.Les Actes de Pierre, les Lettres de Pilate à Tibère sur la mort de Jésus-Christ [20]. La vie de Procida, femme de Pilate.VIII.Les Actes de Pierre et de Paul, où l’on voit l’histoire de la querelle de saint Pierre avec Simon le Magicien : Abdias, Marcel et Hégésippe, ont tous trois écrit cette histoire. Saint Pierre dispute d’abord avec Simon à qui ressuscitera un parent de l’empereur Néron, qui venait de mourir : Simon le ressuscite à moitié, et saint Pierre achève la résurrection. Simon vole ensuite dans l’air, saint Pierre le fait tomber, et le magicien se casse les jambes. L’empereur Néron, irrité de la mort de son magicien, fait crucifier saint Pierre la tête en bas, et fait couper la tête à saint Paul, qui était du parti de saint Pierre.IX.Les Gestes du bienheureux Paul, apôtre et docteur des nations. Dans ce livre, on fait demeurer saint Paul à Rome, deux ans après la mort de saint Pierre. L’auteur dit que quand on eut coupé la tête à Paul, il en sortit du lait au lieu de sang, et que Lucina, femme dévote, le fit enterrer à vingt milles de Rome, sur le chemin d’Ostie, dans sa maison de campagne.X.Les Gestes du bienheureux apôtre André. L’auteur raconte que saint André alla prêcher dans la ville des Mirmidons, et qu’il y baptisa tous les citoyens. Un jeune homme, nommé Sostrate, de la ville d’Amazée, qui est du moins plus connue que celle des Mirmidons, vint dire au bienheureux André : « Je suis si beau que ma mère a conçu pour moi de la passion ; j’ai eu horreurpour ce crime exécrable, et j’ai pris la fuite ; ma mère en fureur m’accuse auprès du proconsul de la province de l’avoir voulu violer. Je ne puis rien répondre, car j’aimerais mieux mourir que d’accuser ma mère. » Comme il parlait ainsi, les gardes du proconsul vinrent se saisir de lui. Saint André accompagna l’enfant devant le juge, et plaida sa cause : la mère ne se déconcerta point ; elle accusa saint André lui-même d’avoir engagé l’enfant à ce crime. Le proconsul aussitôt ordonne qu’on jette saint André dans la rivière ; mais l’apôtre ayant prié Dieu, il se fit un grand tremblement de terre, et la mère mourut d’un coup de tonnerre.Après plusieurs aventures de ce genre, l’auteur fait crucifier saint André à Patras.XI.Les Gestes de saint Jacques le Majeur. L’auteur le fait condamner à la mort par le pontife Abiathar à Jérusalem, et il baptise le greffier avant d’être crucifié.XII.Les Gestes de saint Jean l’Évangéliste. L’auteur raconte qu’à Éphèse, dont saint Jean était évêque, Drusilla, convertie par lui, ne voulut plus de la compagnie de son mari Andronic, et se retira dans un tombeau. Un jeune homme nommé Callimaque, amoureux d’elle, la pressa quelquefois dans ce tombeau même de condescendre à sa passion. Drusilla, pressée par son mari et par son amant, souhaita la mort, et l’obtint. Callimaque, informé de sa perte, fut encore plus furieux d’amour ; il gagna par argent un domestique d’Andronic, qui avait les clefs du tombeau ; il y court ; il dépouille sa maîtresse de son linceul, il s’écrie : « Ce que tu n’as pas voulu m’accorder vivante, tu me l’accorderas morte. » Et dans l’excès horrible de sa démence, il assouvit ses désirs sur ce corps inanimé. Un serpent sort à l’instant du tombeau : le jeune homme tombe évanoui, le serpent le tue ; il en fait autant du domestique complice, et se roule sur son corps. Saint Jean arrive avec le mari ; ils sont étonnés de trouver Callimaque en vie. Saint Jean ordonne au serpent de s’en aller ; le serpent obéit. Il demande au jeune homme comment il est ressuscité ; Callimaque répond qu’un ange lui était apparu et lui avait dit : « Il fallait que tu mourusses pour revivre chrétien. » Il demanda aussitôt le baptême, et pria saint Jean de ressusciter Drusilla. L’apôtre ayant sur-le-champ opéré ce miracle, Callimaque et Drusilla le supplièrent de vouloir bien aussi ressusciter le domestique. Celui-ci, qui était un païen obstiné, ayant été rendu à la vie, déclara qu’il aimait mieux remourir que d’être chrétien ; et en effet il remourut incontinent. Sur quoi saint Jean dit qu’un mauvais arbre porte toujours de mauvais fruits.Aristodème, grand-prêtre d’Éphèse, quoique frappé d’un tel prodige, ne voulut pas se convertir : il dit à saint Jean : « Permettez que je vous empoisonne, et si vous n’en mourez pas, je me convertirai. » L’apôtre accepte la proposition ; mais il voulut qu’auparavant Aristodème empoisonnât deux Éphésiens condamnés à mort. Aristodème aussitôt leur présenta le poison ; ils expirèrent sur-le-champ. Saint Jean prit le même poison, qui ne lui fit aucun mal. Il ressuscita les deux morts, et le grand-prêtre se convertit.Saint Jean ayant atteint l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans, Jésus-Christ lui apparut, et lui dit : « Il est temps que tu viennes à mon festin avec tes frères. » Et bientôt après l’apôtre s’endormit en paix.XIII.L’Histoire des bienheureux Jacques le Mineur, Simon et Jude frères. Ces apôtres vont en Perse, y exécutent des choses aussi incroyables que celles que l’auteur rapporte de saint André.XIV.Les Gestes de saint Matthieu, apôtre et évangéliste. Saint Matthieu va en Éthiopie, dans la grande ville de Nadaver ; il y ressuscite le fils de la reine Candace, et il y fonde des églises chrétiennes.XV.Les Gestes du bienheureux Barthélémy dans l’Inde. Barthélémy va d’abord dans le temple d’Astarot. Cette déesse rendait des oracles, et guérissait toutes les maladies ; Barthélémy la fait taire, et rend malades tous ceux qu’elle avait guéris. Le roi Polimius dispute avec lui ; le démon déclare devant le roi qu’il est vaincu. Saint Barthélémy sacre le roi Polimius évêque des Indes.XVI.Les Gestes du bienheureux Thomas, apôtre de l’Inde. Saint Thomas entre dans l’Inde par un autre chemin, et y fait beaucoup plus de miracles que saint Barthélémy ; il est enfin martyrisé, et apparaît à Xiphoro et à Susani.XVII.Les Gestes du bienheureux Philippe. Il alla prêcher en Scythie. On voulut lui faire sacrifier à Mars ; mais il fit sortir un dragon de l’autel qui dévora les enfants des prêtres ; il mourut à Hiérapolis, à l’âge de quatre-vingt-sept ans. On ne sait quelle est cette ville ; il y en avait plusieurs de ce nom. Toutes ces histoires passent pour être écrites par Abdias, évêque de Babylone, et sont traduites par Jules Africain.XVIII.À cet abus des saintes Écritures on en a joint un moins révoltant, et qui ne manque point de respect au christianisme comme ceux qu’on vient de mettre sous les yeux du lecteur. Ce sont les liturgies attribuées à saint Jacques, à saint Pierre, à saint Marc, dont le savant Tillemont a fait voir la fausseté.XIX.Fabricius met parmi les écrits apocryphes l’Homélie attribuée à saint Augustin, Sur la manière dont se forma le Symbole ; mais il ne prétend pas sans doute que le Symbole, que nous appelons des apôtres, en soit moins sacré et moins véritable. Il est dit dans cette Homélie, dans Rufin, et ensuite dans Isidore, que dix jours après l’ascension, les apôtres étant renfermés ensemble de peur des Juifs, Pierre dit : Je crois en Dieu le père tout puissant ; André : Et en Jésus-Christ son fils ; Jacques : Qui a été conçu du Saint-Esprit ; et qu’ainsi chaque apôtre ayant prononcé un article, le Symbole fut entièrement achevé.Cette histoire n’étant point dans les Actes des apôtres, on est dispensé de la croire ; mais on n’est pas dispensé de croire au Symbole, dont les apôtres ont enseigné la substance. La vérité ne doit point souffrir des faux ornements qu’on a voulu lui donner.XX.Les Constitutions apostoliques [21]. On met aujourd’hui dans le rang des apocryphes les Constitutions des saints apôtres, qui passaient autrefois pour être rédigées par saint Clément le Romain. La seule lecture de quelques chapitres suffit pour faire voir que les apôtres n’ont eu aucune part à cet ouvrage.Dans le chapitre ix, on ordonne aux femmes de ne se laver qu’à la neuvième heure.Au premier chapitre du second livre, on veut que les évêques soient savants ; mais du temps des apôtres il n’y avait point de hiérarchie, point d’évêques attachés à une seule église. Ils allaient instruire de ville en ville, de bourgade en bourgade ; ils s’appelaient apôtres, et non pas évêques, et surtout ils ne se piquaient pas d’être savants.Au chapitre ii de ce second livre, il est dit qu’un évêque ne doit avoir « qu’une femme qui ait grand soin de sa maison » ; ce qui ne sert qu’à prouver qu’à la fin du ier et au commencement du iie siècle, lorsque la hiérarchie commença à s’établir, les prêtres étaient mariés.Dans presque tout le livre les évêques sont regardés comme les juges des fidèles, et l’on sait assez que les apôtres n’avaient aucune juridiction.Il est dit au chapitre xxi qu’il faut écouter les deux parties ; ce qui suppose une juridiction établie.Il est dit au chapitre xxvi : « L’évêque est votre prince, votre roi, votre empereur, votre Dieu en terre. » Ces expressions sont bien fortes pour l’humilité des apôtres.Au chapitre xxviii. « Il faut dans les festins des agapes donner au diacre le double de ce qu’on donne à une vieille ; au prêtre, le double de ce qu’on donne au diacre : parce qu’ils sont les conseillers de l’évêque et la couronne de l’Église. Le lecteur aura une portion en l’honneur des prophètes, aussi bien que le chantre et le portier. Les laïques qui voudront avoir quelque chose doivent s’adresser à l’évêque par le diacre. »Jamais les apôtres ne se sont servis d’aucun terme qui répondît à laïque, et qui marquât la différence entre les profanes et les prêtres.Au chapitre xxxiv. « Il faut révérer l’évêque comme un roi, l’honorer comme le maître, lui donner vos fruits, les ouvrages de vos mains, vos prémices, vos décimes, vos épargnes, les présents qu’on vous a faits, votre froment, votre vin, votre huile, votre laine, et tout ce que vous avez. » Cet article est fort.Au chapitre lvii. « Que l’Église soit longue, qu’elle regarde l’orient, qu’elle ressemble à un vaisseau, que le trône de l’évêque soit au milieu ; que le lecteur lise les livres de Moïse, de Josué, des Juges, des Rois, des Paralipomènes, de Job, etc. »Au chapitre xvii du livre III. « Le baptême est donné pour la mort de Jésus, l’huile pour le Saint-Esprit. Quand on nous plonge dans la cuve, nous mourons ; quand nous en sortons, nous ressuscitons. Le père est le Dieu de tout ; Christ est fils unique de Dieu, fils aimé, et seigneur de gloire. Le saint Souffle estParaclet envoyé de Christ, docteur enseignant, et prédicateur de Christ. »Cette doctrine serait aujourd’hui exprimée en termes plus canoniques.Au chapitre vii du livre V, on cite des vers des sibylles sur l’avènement de Jésus et sur sa résurrection. C’est la première fois que les chrétiens supposèrent des vers des sibylles, ce qui continua pendant plus de trois cents années.Au chapitre xxviii du livre VI, la pédérastie et l’accouplement avec les bêtes sont défendus aux fidèles.Au chapitre xxix, il est dit « qu’un mari et une femme sont purs en sortant du lit, quoiqu’ils ne se lavent point ».Au chapitre v du livre VIII, on trouve ces mots : « Dieu tout-puissant, donne à l’évêque par ton Christ la participation du Saint-Esprit. »Au chapitre vi : « Recommandez-vous au seul Dieu par Jésus-Christ, » ce qui n’exprime pas assez la divinité de notre Seigneur.Au chapitre xii est la constitution de Jacques, frère de Zébédée.Au chapitre xv. Le diacre doit prononcer tout haut : « Inclinez-vous devant Dieu par le Christ. » Ces expressions ne sont pas aujourd’hui assez correctes.XXI.Les Canons apostoliques [22]. Le vie canon ordonne qu’aucun évêque ni prêtre ne se sépare de sa femme sous prétexte de religion ; que s’il s’en sépare, il soit excommunié ; que s’il persévère, il soit chassé.Le viie qu’aucun prêtre ne se mêle jamais d’affaires séculières.Le xixe, que celui qui a épousé les deux sœurs ne soit point admis dans le clergé.Les xxie et xxiie que les eunuques soient admis à la prêtrise, excepté ceux qui se sont coupé à eux-mêmes les génitoires. Cependant Origène fut prêtre malgré cette loi.Le lve, si un évêque, ou un prêtre, ou un diacre, ou un clerc, mange de la chair où il y ait encore du sang, qu’il soit déposé.Il est assez évident que ces canons ne peuvent avoir été promulgués par les apôtres.XXII.Les reconnaissances de saint Clément [23] à Jacques, frère du Seigneur, en dix livres, traduites du grec en latin par Rufin.Ce livre commence par un doute sur l’immortalité de l’âme : Utrumne sit mihi aliqua vita post mortem ; an nihil omnino postea sim futurus [24] ? Saint Clément, agité par ce doute, et voulant savoir si le monde était éternel, ou s’il avait été créé, s’il y avait un Tartare et un Phlégéton, un Ixion et un Tantale, etc., etc., voulut aller en Égypte apprendre la nécromancie ; mais ayant entendu parler de saint Barnabé, qui prêchait le christianisme, il alla le trouver dans l’Orient, dans le temps que Barnabé célébrait une fête juive. Ensuite il rencontra saint Pierre à Césarée avec Simon le Magicien et Zachée. Ils disputèrent ensemble, et saint Pierre leur raconta tout ce qui s’était passé depuis la mort de Jésus. Clément se fit chrétien, mais Simon demeura magicien.Simon devint amoureux d’une femme qu’on appelait la Lune, et en attendant qu’il l’épousât, il proposa à saint Pierre, à Zachée, à Lazare, à Nicodème, à Dosithée, et à plusieurs autres, de se mettre au rang de ses disciples. Dosithée lui répondit d’abord par un grand coup de bâton ; mais le bâton ayant passé au travers du corps de Simon, comme au travers de la fumée, Dosithée l’adora et devint son lieutenant ; après quoi Simon épousa sa maîtresse, et assura quelle était la lune elle-même descendue du ciel pour se marier avec lui.Ce n’est pas la peine de pousser plus loin les reconnaissances de saint Clément. Il faut seulement remarquer qu’au livre IX il est parlé des Chinois sous le nom de Seres, comme des plus justes et des plus sages de tous les hommes ; après eux viennent les brachmanes, auxquels l’auteur rend la justice que toute l’antiquité leur a rendue. L’auteur les cite comme des modèles de sobriété, de douceur et de justice.XXIII.La Lettre de saint Pierre à saint Jacques, et la Lettre de saint Clément au même saint Jacques, frère du Seigneur, gouvernant la sainte Église des Hébreux à Jérusalem et toutes les Églises [25]. La lettre de saint Pierre ne contient rien de curieux, mais celle de saint Clément est très-remarquable ; il prétend que saint Pierre le déclara évêque de Rome avant sa mort, et son coadjuteur ; qu’il lui imposa les mains, et qu’il le fit asseoir dans sa chaire épiscopale, en présence de tous les fidèles. « Ne manquez pas, lui dit-il, d’écrire à mon frère Jacques dès que je serai mort. »Cette lettre semble prouver qu’on ne croyait pas alors que saint Pierre eût été supplicié, puisque cette lettre attribuée à saint Clément aurait probablement fait mention du supplice de saint Pierre. Elle prouve encore qu’on ne comptait pas Clet et Anaclet parmi les évêques de Rome.XXIV.Homélies de saint Clément, au nombre de dix-neuf [26]. Il raconte, dans sa première Homélie, ce qu’il avait déjà dit dans les Reconnaissances, qu’il était allé chercher saint Pierre avec saint Barnabé à Césarée, pour savoir si l’âme est immortelle, et si le monde est éternel.On lit dans la seconde Homélie, n° 38, un passage bien plus extraordinaire ; c’est saint Pierre lui-même qui parle de l’Ancien Testament, et voici comme il s’exprime :« La loi écrite contient certaines choses fausses contre la loi de Dieu, créateur du ciel et de la terre : c’est ce que le diable a fait pour une juste raison, et cela est arrivé aussi par le jugement de Dieu, afin de découvrir ceux qui écouteraient avec plaisir ce qui est écrit contre lui, etc., etc. »Dans la sixième Homélie, saint Clément rencontre Apion, le même qui avait écrit contre les Juifs, du temps de Tibère ; il dit à Apion qu’il est amoureux d’une Égyptienne, et le prie d’écrire une lettre en son nom à sa prétendue maîtresse, pour lui persuader, par l’exemple de tous les dieux, qu’il faut faire l’amour. Apion écrit la lettre, et saint Clément fait la réponse au nom de l’Égyptienne ; après quoi il dispute sur la nature des dieux.XXV.Deux Épitres de saint Clément aux Corinthiens [27]. Il ne paraît pas juste d’avoir rangé ces épîtres parmi les apocryphes. Ce qui a pu engager quelques savants à ne les pas reconnaître, c’est qu’il y est parlé du « phénix d’Arabie qui vit cinq cents ans, et qui se brûle en Égypte dans la ville d’Héliopolis ». Mais il se peut très-bien faire que saint Clément ait cru cette fable, que tant d’autres croyaient, et qu’il ait écrit des lettres aux Corinthiens.On convient qu’il y avait alors une grande dispute entre l’Église de Corinthe et celle de Rome. L’Église de Corinthe, qui se disait fondée la première, se gouvernait en commun ; il n’y avait presque point de distinction entre les prêtres et les séculiers, encore moins entre les prêtres et l’évêque : tous avaient également voix délibérative ; du moins plusieurs savants le prétendent. Saint Clément dit aux Corinthiens, dans sa première Épître : « Vous qui avez jeté les premiers fondements de la sédition, soyez soumis aux prêtres, corrigez-vous par la pénitence, et fléchissez les genoux de votre cœur, apprenez à obéir. » Il n’est point du tout étonnant qu’un évêque de Rome ait employé ces expressions.C’est dans la seconde Épître qu’on trouve encore cette réponse de Jésus-Christ, que nous avons déjà rapportée[28], sur ce qu’on lui demandait quand viendrait son royaume des cieux. « Ce sera, dit-il, quand deux feront un, que ce qui est dehors sera dedans, quand le mâle sera femelle, et quand il n’y aura ni mâle ni femelle. »XXVI.Lettre de saint Ignace le martyr à la Vierge Marie,
et la Réponse de la Vierge à saint Ignace.À Marie qui a porté Christ, son dévôt Ignace.« Vous deviez me consoler, moi néophyte et disciple de votre Jean. J’ai entendu plusieurs choses admirables de votre Jésus, et j’en ai été stupéfait. Je désire de tout mon cœur d’en être instruit par vous qui avez toujours vécu avec lui en familiarité, et qui avez su tous ses secrets. Portez-vous bien, et confortez les néophytes qui sont avec moi, de vous et par vous, Amen. »Réponse de la sainte Vierge, à Ignace, son disciple chéri.L’humble servante de Jésus-Christ.« Toutes les choses que vous avez apprises de Jean sont vraies, croyez-les, persistez-y, gardez votre vœu de christianisme, conformez-lui vos mœurs et votre vie ; je viendrai vous voir avec Jean, vous et ceux qui sont avec vous. Soyez ferme dans la foi, agissez en homme ; que la sévérité de la persécution ne vous trouble pas ; mais que votre esprit se fortifie, et exulte en Dieu votre sauveur. Amen. »On prétend que ces lettres sont de l’an 116 de notre ère vulgaire ; mais elles n’en sont pas moins fausses et moins absurdes : ce serait même une insulte à notre sainte religion si elles n’avaient pas été écrites dans un esprit de simplicité qui peut faire tout pardonner.XXVII.Fragments des apôtres. On y trouve ce passage : « Paul, homme de petite taille, au nez aquilin,au visage angélique, instruit dans le ciel, a dit à Plantilla la Romaine avant de mourir : Adieu, Plantilla, petite plante de salut éternel ; connais ta noblesse, tu es plus blanche que la neige, tu es enregistrée parmi les soldats de Christ, tu es héritière du royaume céleste. » Cela ne méritait pas d’être réfuté.XXVIII.Onze Apocalypses, qui sont attribuées aux patriarches et prophètes, à saint Pierre, à Cérinthe, à saint Thomas, à saint Étienne protomartyr, deux à saint Jean, différentes de la canonique, et trois à saint Paul. Toutes ces Apocalypses ont été éclipsées par celle de saint Jean.XXIX.Les Visions, les Préceptes, et les Similitudes d’Hermas [29].Hermas parait être de la fin du ier siècle. Ceux qui traitent son livre d’apocryphe sont obligés de rendre justice à sa morale. Il commence par dire que son père nourricier avait vendu une fille à Rome. Hermas reconnut cette fille après plusieurs années, et l’aima, dit-il, comme sa sœur : il la vit un jour se baigner dans le Tibre, il lui tendit la main, et la tira du fleuve, et il disait dans son cœur : « Que je serais heureux si j’avais une femme semblable à elle pour la beauté et pour les mœurs ! »Aussitôt le ciel s’ouvrit, et il vit tout d’un coup cette même femme, qui lui fit une révérence du haut du ciel, et lui dit ; « Bonjour, Hermas. » Cette femme était l’Église chrétienne. Elle lui donna beaucoup de bons conseils.Un an après, l’esprit le transporta au même endroit où il avait vu cette belle femme, qui pourtant était une vieille ; mais sa vieillesse était fraîche, et elle n’était vieille que parce qu’elle avait été créée dès le commencement du monde, et que le monde avait été fait pour elle.Le livre des Préceptes contient moins d’allégories ; mais celui desSimilitudes en contient beaucoup.« Un jour que je jeûnais, dit Hermas, et que j’étais assis sur une colline, rendant grâces à Dieu de tout ce qu’il avait fait pour moi, un berger vint s’asseoir à mes côtés, et me dit : « Pourquoi êtes-vous venu ici de si bon matin ? — C’est que je suis en station, lui répondis-je — Qu’est-ce qu’une station ? me dit le berger. — C’est un jeûne. — Et qu’est-ce que ce jeûne ? — C’est ma coutume. — Allez, me répliqua le berger, vous ne savez ce que c’est que de jeûner : cela ne fait aucun profit à Dieu ; je vous apprendrai ce que c’est que le vrai jeûne agréable à la Divinité[30]. Votre jeûne n’a rien de commun avec la justice et la vertu. Servez Dieu d’un cœur pur, gardez ses commandements ; n’admettez dans votre cœur aucun désir coupable. Si vous avez toujours la crainte de Dieu devant les yeux, si vous vous abstenez de tout mal, ce sera là le vrai jeûne, le grand jeûne dont Dieu vous saura gré. »Cette piété philosophique et sublime est un des plus singuliers monuments du ier siècle. Mais ce qui est assez étrange, c’est qu’à la fin des Similitudes le berger lui donne des filles très-affables, valde affabiles, chastes et industrieuses, pour avoir soin de sa maison, et lui déclare qu’il ne peut accomplir les commandements de Dieu sans ces filles, qui figurent visiblement les vertus.Ne poussons pas plus loin cette liste, elle serait immense si on voulait entrer dans tous les détails. Finissons par les Sibylles.XXX.Les Sibylles. Ce qu’il y eut de plus apocryphe dans la primitive Église, c’est la prodigieuse quantité de vers attribués aux anciennes sibylles en faveur des mystères de la religion chrétienne. Diodore de Sicile[31] n’en reconnaissait qu’une, qui fut prise dans Thèbes par les Épigones, et qui fut placée à Delphes avant la guerre de Troie. De cette sibylle, c’est-à-dire de cette prophétesse, on en fit bientôt dix. Celle de Cumes avait le plus grand crédit chez les Romains, et la sibylle Érythrée chez les Grecs.Comme tous les oracles se rendaient en vers, toutes les sibylles ne manquèrent pas d’en faire ; et pour donner plus d’autorité à ces vers, on les fit quelquefois en acrostiches. Plusieurs chrétiens qui n’avaient pas un zèle selon la science, non-seulement détournèrent le sens des anciens vers qu’on supposait écrits par les sibylles, mais ils en firent eux-mêmes, et, qui pis est, en acrostiches. Ils ne songèrent pas que cet artifice pénible de l’acrostiche ne ressemble point du tout à l’inspiration et à l’enthousiasme d’une prophétesse. Ils voulurent soutenir la meilleure des causes par la fraude la plus maladroite. Ils firent donc de mauvais vers[32] grecs, dont les lettres initiales signifiaient en grec : Jésus, Christ, Fils, Sauveur ; et ces vers disaient « qu’avec cinq pains et deux poissons il nourrirait cinq mille hommes au désert, et qu’en ramassant les morceaux qui resteront il remplirait douze paniers ».Le règne de mille ans, et la nouvelle Jérusalem céleste, que Justin avait vue dans les airs pendant quarante nuits, ne manquèrent pas d’être prédits par les sibylles.Lactance, au ive siècle, recueillit presque tous les vers attribués aux sibylles, et les regarda comme des preuves convaincantes. Cette opinion fut tellement autorisée, et se maintint si longtemps, que nous chantons encore des hymnes dans lesquelles le témoignage des sibylles est joint aux prédictions de David :Solvet Sæclum in favilla,
Teste David cum sibylla[33].Ne poussons pas plus loin la liste de ces erreurs ou de ces fraudes : on pourrait en rapporter plus de cent, tant le monde fut toujours composé de trompeurs et de gens qui aimèrent à se tromper. Mais ne recherchons point une érudition si dangereuse. Une grande vérité approfondie vaut mieux que la découverte de mille mensonges.Toutes ces erreurs, toute la foule des livres apocryphes, n’ont pu nuire à la religion chrétienne, parce qu’elle est fondée, comme on sait, sur des vérités inébranlables. Ces vérités sont appuyées par une Église militante et triomphante, à laquelle Dieu a donné le pouvoir d’enseigner et de réprimer. Elle unit dans plusieurs pays l’autorité spirituelle et la temporelle. La prudence, la force, la richesse, sont ses attributs ; et quoiqu’elle soit divisée, quoique ses divisions l’aient ensanglantée, on la peut comparer à la république romaine, toujours agitée de discordes civiles, mais toujours victorieuse[34].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, seconde partie, 1770, (B.)
- ↑ Livre Ier, chapitre iv. (Note de Voltaire.)
- ↑ Livre XII, chapitre ii. (Id.)
- ↑ Chapitre xxii, v. 8. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre xxxiv, v. 14. (Id.)
- ↑ Préface de Tobie. (Note de Voltaire.)
- ↑ Luther, dans la préface allemande du livre de Judith. (Id.)
- ↑ Voyez l’article Ange. (Note de Voltaire.)
- ↑ Tout ce paragraphe est extrait du chapitre xxiv de Dieu et les Hommes. Voyez lesMélanges, année 1769.
- ↑ Ce paragraphe est extrait presque tout entier du chapitre xxv de Dieu et les Hommes ; Mélanges, année 1769.
- ↑ Voyez la Collection d’anciens Évangiles (Mélanges, année 1769).
- ↑ Chapitre xx, vers. 35.
- ↑ Chapitre xx, vers. 35. (Note de Voltaire.)
- ↑ Numéros 4 et 7. (Id.)
- ↑ Numéro 4. (Id.)
- ↑ Numéro 8. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre xxx, paragraphe 16. (Id.)
- ↑ Il y a encore un autre livre d’Énoch chez les chrétiens d’Éthiopie, que Peiresc, conseiller au parlement de Provence, fit venir à très-grands frais ; il est d’un autre imposteur. Faut-il qu’il y en ait aussi en Éthiopie ! (Note de Voltaire.)
- ↑ On trouve ces deux pièces dans l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe, livre Ier, chapitrexiii. (B.)
- ↑ Voyez les deux Lettres de Pilate, dans la Collection d’anciens Évangiles (Mélanges, année 1769).
- ↑ On les trouve dans la collection des Conciles de Labbe, tome Ier, et dans le recueil de Cotelier, intitulé Patres œvi apostolici, sive sanctorum patrum qui temporibus apostolicis floruerunt opera edita et non edita.
- ↑ Se trouvent aussi dans Labbe et dans Cotelier. Voyez la note précédente.
- ↑ Se trouvent aussi dans le recueil de Cotelier.
- ↑ Numéro xvii, et dans l’exorde. (Note de Voltaire.)
- ↑ Ces pièces se trouvent aussi dans le recueil de Cotelier.
- ↑ Sont aussi dans le recueil de Cotelier.
- ↑ Idem.
- ↑ Page 301.
- ↑ Imprimés dans le recueil de Cotelier déjà cité.
- ↑ Similit. 5e, livre III. (Note de Voltaire.)
- ↑ Diodore, livre IV. (Id.)
- ↑ Voltaire avait déjà cité ces vers dans l’Essai sur les Mœurs, introduction, paragraphe xxxii ; dans l’opuscule De la Paix perpétuelle, paragraphe xvi. (VoyezMélanges, année 1769.) On les retrouvera encore au mot Christianisme, section ii.
- ↑ Prose des morts.
- ↑ Voyez Denis (saint) l’Aréopagite.
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Apocryphes Apointé, désapointé Apointer, apointement ► APOINTÉ, DÉSAPOINTÉ [1].Soit que ce mot vienne du latin punctum, ce qui est très-vraisemblable ; soit qu’il vienne de l’ancienne barbarie, qui se plaisait fort aux oins, soin, coin, loin, foin, hurdouin, albouin, grouin, poing, etc., il est certain que cette expression, bannie aujourd’hui mal à propos du langage, est très-nécessaire. Le naïf Amyot et l’énergique Montaigne s’en servent souvent. Il n’est pas même possible jusqu’à présent d’en employer une autre. Je lui apointai l’hôtel des Ursins ; à sept heures du soir je m’y rendis ; je fus désapointé. Comment exprimerez-vous en un seul mot le manque de parole de celui qui devait venir à l’hôtel des Ursins, à sept heures du soir, et l’embarras de celui qui est venu, et qui ne trouve personne ? A-t-il été trompé dans son attente ? Cela est d’une longueur insupportable, et n’exprime pas précisément la chose. Il a été désapointé ; il n’y a que ce mot. Servez-vous-en donc, vous qui voulez qu’on vous entende vite ; vous savez que les circonlocutions sont la marque d’une langue pauvre. Il ne faut pas dire : « Vous me devez cinq pièces de douze sous, » quand vous pouvez dire : « Vous me devez un écu. »Les Anglais ont pris de nous ces mots apointé, désapointé, ainsi que beaucoup d’autres expressions très-énergiques ; ils se sont enrichis de nos dépouilles, et nous n’osons reprendre notre bien.APOINTER, APOINTEMENT [2].(termes du palais.)Ce sont procès par écrit. On apointe une cause ; c’est-à-dire que les juges ordonnent que les parties produisent par écrit les

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