mercredi 2 juillet 2014

Dictionnaire philosophique Voltaire

Éd. Garnier - Tome 17
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ATHÉE.

SECTION PREMIÈRE.

Il y a eu beaucoup d’athées chez les chrétiens ; il y en a aujourd’hui beaucoup moins. Ce qui paraîtra d’abord un paradoxe, et qui à l’examen paraîtra une vérité, c’est que la théologie avait souvent jeté les esprits dans l’athéisme, et qu’enfin la philosophie les en a retirés. Il fallait en effet pardonner autrefois aux hommes de douter de la Divinité, quand les seuls qui la leur annonçaient disputaient sur sa nature. Les premiers Pères de l’Église faisaient presque tous Dieu corporel ; les autres ensuite, ne lui donnant point d’étendue, le logeaient cependant dans une partie du ciel : il avait selon les uns créé le monde dans le temps, et selon les autres il avait créé le temps ; ceux-là lui donnaient un fils semblable à lui, ceux-ci n’accordaient point que le fils fût semblable au père. On disputait sur la manière dont une troisième personne dérivait des deux autres.
On agitait si le fils avait été composé de deux personnes sur la terre. Ainsi la question était, sans qu’on s’en aperçût, s’il y avait dans la Divinité cinq personnes, en comptant deux pour Jésus-Christ sur la terre, et trois dans le ciel ; ou quatre personnes, en ne comptant le Christ en terre que pour une ; ou trois personnes, en ne regardant le Christ que comme Dieu. On disputait sur sa mère, sur la descente dans l’enfer et dans les limbes, sur la manière dont on mangeait le corps de l’homme-Dieu, et dont on buvait le sang de l’homme-Dieu, et sur sa grâce, et sur ses saints, et sur tant d’autres matières. Quand on voyait les confidents de la Divinité si peu d’accord entre eux, et prononçant anathème les uns contre les autres, de siècle en siècle, mais tous d’accord dans la soif immodérée des richesses et de la grandeur ; lorsque d’un autre côté on arrêtait la vue sur ce nombre prodigieux de crimes et de malheurs dont la terre était infectée, et dont plusieurs étaient causés par les disputes mêmes de ces maîtres des âmes : il faut l’avouer, il semblait permis à l’homme raisonnable de douter de l’existence d’un être si étrangement annoncé, et à l’homme sensible d’imaginer qu’un Dieu qui aurait fait librement tant de malheureux n’existait pas.
Supposons, par exemple, un physicien du xve siècle, qui lit dans la Somme de saint Thomas ces paroles : « Virtus cœli, loco spermatis, sufficit cum elementis et putrefactione ad generationem animalium imperfectorum. — La vertu du ciel, au lieu de sperme, suffit avec les éléments et la putréfaction pour la génération des animaux imparfaits. » Voici comme ce physicien aura raisonné : Si la pourriture suffit avec les éléments pour faire des animaux informes, apparemment qu’un peu plus de pourriture et un peu plus de chaleur fait aussi des animaux plus complets. La vertu du ciel n’est ici que la vertu de la nature. Je penserai donc, avec Épicure et saint Thomas, que les hommes ont pu naître du limon de la terre et des rayons du soleil : c’est encore une origine assez noble pour des êtres si malheureux et si méchants. Pourquoi admettrai-je un Dieu créateur, qu’on ne me présente que sous tant d’idées contradictoires et révoltantes ? Mais enfin la physique est née, et la philosophie avec elle. Alors on a clairement reconnu que le limon du Nil ne forme ni un seul insecte, ni un seul épi de froment : on a été forcé de reconnaître partout des germes, des rapports, des moyens, et une correspondance étonnante entre tous les êtres. On a suivi les traits de lumière qui partent du soleil pour aller éclairer les globes et l’anneau de Saturne à trois cents millions de lieues, et pour venir sur la terre former deux angles opposés au sommet dans l’œil d’un ciron, et peindre la nature sur sa rétine. Un philosophe a été donné au monde, qui a découvert par quelles simples et sublimes lois tous les globes célestes marchent dans l’abîme de l’espace. Ainsi l’ouvrage de l’univers mieux connu montre un ouvrier, et tant de lois toujours constantes ont prouvé un législateur. La saine philosophie a donc détruit l’athéisme, à qui l’obscure théologie prêtait des armes.
Il n’est resté qu’une seule ressource au petit nombre d’esprits difficiles qui, plus frappés des injustices prétendues[1] d’un Être suprême que de sa sagesse, se sont obstinés à nier ce premier moteur. Ils ont dit : La nature existe de toute éternité ; tout est en mouvement dans la nature : donc tout y change continuellement. Or, si tout change à jamais, il faut que toutes les combinaisons possibles arrivent : donc la combinaison présente de toutes les choses a pu être le seul effet de ce mouvement et de ce changement éternel. Prenez six dés ; il y a à la vérité 46655 à parier contre un que vous n’aménerez pas une chance de six fois six ; mais aussi en 46655 le pari est égal. Ainsi, dans l’infinité des siècles, une des combinaisons infinies, telle que l’arrangement présent de l’univers, n’est pas impossible.
On a vu des esprits, d’ailleurs raisonnables, séduits par cet argument ; mais ils ne considèrent pas qu’il y a l’infini contre eux, et qu’il n’y a certainement pas l’infini contre l’existence de Dieu. Ils doivent encore considérer que si tout change, les moindres espèces des choses ne devraient pas être immuables, comme elles le sont depuis si longtemps. Ils n’ont du moins aucune raison pour laquelle de nouvelles espèces ne se formeraient pas tous les jours. Il est au contraire très-probable qu’une main puissante, supérieure à ces changements continuels, arrête toutes les espèces dans les bornes qu’elle leur a prescrites. Ainsi le philosophe qui reconnaît un Dieu a pour lui une foule de probabilités qui équivalent à la certitude, et l’athée n’a que des doutes. On peut étendre beaucoup les preuves qui détruisent l’athéisme dans la philosophie.
Il est évident que, dans la morale, il vaut beaucoup mieux reconnaître un Dieu que n’en point admettre. C’est certainement l’intérêt de tous les hommes qu’il y ait une Divinité qui punisse ce que la justice humaine ne peut réprimer ; mais aussi il est clair qu’il vaudrait mieux ne pas reconnaître de Dieu que d’enadorer un barbare auquel on sacrifierait des hommes, comme on a fait chez tant de nations.
Cette vérité sera hors de doute par un exemple frappant. Les Juifs, sous Moïse, n’avaient aucune notion de l’immortalité de l’âme et d’une autre vie. Leur législateur ne leur annonce de la part de Dieu que des récompenses et des peines purement temporelles ; il ne s’agit donc pour eux que de vivre. Or Moïse commande aux lévites d’égorger vingt-trois mille de leurs frères pour avoir eu un veau d’or ou doré ; dans une autre occasion, on en massacre vingt-quatre mille pour avoir eu commerce avec les filles du pays, et douze mille sont frappés de mort parce que quelques-uns d’entre eux ont voulu soutenir l’arche qui était près de tomber : on peut, en respectant les décrets de la Providence, affirmer humainement qu’il eût mieux valu pour ces cinquante-neuf mille hommes qui ne croyaient pas une autre vie être absolument athées et vivre, que d’être égorgés au nom du Dieu qu’ils reconnaissaient.
Il est très-certain qu’on n’enseigne point l’athéisme dans les écoles des lettrés à la Chine ; mais il y a beaucoup de ces lettrés athées, parce qu’ils ne sont que médiocrement philosophes. Or il est sûr qu’il vaudrait mieux vivre avec eux à Pékin, en jouissant de la douceur de leurs mœurs et de leurs lois, que d’être exposé dans Goa à gémir chargé de fers dans les prisons de l’Inquisition, pour en sortir couvert d’une robe ensoufrée, parsemée de diables, et pour expirer dans les flammes.
Ceux qui ont soutenu qu’une société d’athées pouvait subsister ont donc eu raison[2] car ce sont les lois qui forment la société ; et ces athées, étant d’ailleurs philosophes, peuvent mener une vie très-sage et très-heureuse à l’ombre de ces lois : ils vivront certainement en société plus aisément que des fanatiques superstitieux. Peuplez une ville d’Épicures, de Simonides, de Protagoras, de Desbarreaux, de Spinosas ; peuplez une autre ville de jansénistes et de molinistes, dans laquelle pensez-vous qu’il y aura plus de troubles et de querelles ? L’athéisme, à ne le considérer que par rapport à cette vie, serait très-dangereux chez un peuple farouche : des notions fausses de la Divinité ne seraient pas moins pernicieuses. La plupart des grands du monde vivent comme s’ils étaient athées : quiconque a vécu et a vu sait que laconnaissance d’un Dieu, sa présence, sa justice, n’ont pas la plus légère influence sur les guerres, sur les traités, sur les objets de l’ambition, de l’intérêt, des plaisirs, qui emportent tous leurs moments ; cependant on ne voit point qu’ils blessent grossièrement les règles établies dans la société : il est beaucoup plus agréable de passer sa vie auprès d’eux qu’avec des superstitieux et des fanatiques. J’attendrai, il est vrai, plus de justice de celui qui croira un Dieu que de celui qui n’en croira pas ; mais je n’attendrai qu’amertume et persécution du superstitieux. L’athéisme et le fanatisme sont deux monstres qui peuvent dévorer et déchirer la société ; mais l’athée dans son erreur conserve sa raison, qui lui coupe les griffes, et le fanatique est atteint d’une folie continuelle qui aiguise les siennes[3].
SECTION II.
En Angleterre, comme partout ailleurs, il y a eu et il y a encore beaucoup d’athées par principes : car il n’y a que de jeunes prédicateurs sans expérience, et très-mal informés de ce qui se passe au monde, qui assurent qu’il ne peut y avoir d’athées ; j’en ai connu en France quelques-uns qui étaient de très-bons physiciens, et j’avoue que j’ai été bien surpris que des hommes qui démêlent si bien les ressorts de la nature s’obstinassent à méconnaître la main qui préside si visiblement au jeu de ces ressorts.
Il me paraît qu’un des principes qui les conduisent au matérialisme, c’est qu’ils croient le monde infini et plein, et la matière éternelle : il faut bien que ce soient ces principes qui les égarent, puisque presque tous les newtoniens que j’ai vus, admettant le vide et la matière finie, admettent conséquemment un Dieu.
En effet, si la matière est infinie, comme tant de philosophes, et Descartes même, l’ont prétendu, elle a par elle-même un attribut de l’Être suprême ; si le vide est impossible, la matière existe nécessairement ; si elle existe nécessairement, elle existe de toute éternité : donc dans ces principes on peut se passer d’un Dieu créateur, fabricateur, et conservateur de la matière.
Je sais bien que Descartes, et la plupart des écoles qui ont cru le plein et la matière indéfinie ont cependant admis un Dieu ; mais c’est que les hommes ne raisonnent et ne se conduisent presque jamais selon leurs principes.
Si les hommes raisonnaient conséquemment, Épicure et son apôtre Lucrèce auraient dû être les plus religieux défenseurs de la Providence, qu’ils combattaient : car en admettant le vide et la matière finie, vérité qu’ils ne faisaient qu’entrevoir, il s’ensuivait nécessairement que la matière n’était pas l’être nécessaire, existant par lui-même, puisqu’elle n’était pas indéfinie. Ils avaient donc dans leur propre philosophie, malgré eux-mêmes, une démonstration qu’il y a un autre Être suprême, nécessaire, infini, et qui a fabriqué l’univers. La philosophie de Newton, qui admet et qui prouve la matière finie et le vide, prouve aussi démonstrativement un Dieu.
Aussi je regarde les vrais philosophes comme les apôtres de la Divinité ; il en faut pour chaque espèce d’homme : un catéchiste de paroisse dit à des enfants qu’il y a un Dieu ; mais Newton le prouve à des sages.
À Londres, après les guerres de Cromwell sous Charles II, comme à Paris, après les guerres des Guises sous Henri IV, on se piquait beaucoup d’athéisme : les hommes ayant passé de l’excès de la cruauté à celui des plaisirs, et ayant corrompu leur esprit successivement dans la guerre et dans la mollesse, ne raisonnaient que très-médiocrement ; plus on a depuis étudié la nature, plus on a connu son auteur.
J’ose croire une chose, c’est que de toutes les religions le théisme est la plus répandue dans l’univers : elle est la religion dominante à la Chine ; c’est la secte des sages chez les mahométans, et de dix philosophes chrétiens il y en a huit de cette opinion ; elle a pénétré jusque dans les écoles de théologie, dans les cloîtres, et dans le conclave : c’est une espèce de secte, sans association, sans culte, sans cérémonies, sans dispute et sans zèle, répandue dans l’univers sans avoir été prêchée. Le théisme se rencontre au milieu de toutes les religions comme le judaïsme : ce qu’il y a de singulier, c’est que l’un étant le comble de la superstition, abhorré des peuples et méprisé des sages, est toléré partout à prix d’argent ; et l’autre étant l’opposé de la superstition, inconnu au peuple, et embrassé par les seuls philosophes, n’a d’exercice public qu’à la Chine. Il n’y a point de pays dans l’Europe où il y ait plus de théistes qu’en Angleterre. Plusieurs personnes demandent s’ils ont une religion ou non.
Il y a deux sortes de théistes :
Ceux qui pensent que Dieu a fait le monde sans donner à l’homme des règles du bien et du mal : il est clair que ceux-là ne doivent avoir que le nom de philosophes ;
Il y a ceux qui croient que Dieu a donné à l’homme une loi naturelle, et il est certain que ceux-là ont une religion, quoiqu’ils n’aient pas de culte extérieur. Ce sont, à l’égard de la religion chrétienne, des ennemis pacifiques qu’elle porte dans son sein, et qui renoncent à elle sans songer à la détruire.
Toutes les autres sectes veulent dominer ; chacune est comme les corps politiques qui veulent se nourrir de la substance des autres, et s’élever sur leur ruine : le théisme seul a toujours été tranquille. On n’a jamais vu de théistes qui aient cabale dans aucun État.
Il y a eu à Londres une société de théistes qui s’assemblèrent pendant quelque temps auprès du temple Voer ; ils avaient un petit livre de leurs lois ; la religion sur laquelle on a composé ailleurs tant de gros volumes ne contenait pas deux pages de ce livre. Leur principal axiome était ce principe : La morale est la même chez tous les hommes, donc elle vient de Dieu ; le culte est différent, donc il est l’ouvrage des hommes.
Le second axiome était que, les hommes étant tous frères et reconnaissant le même Dieu, il est exécrable que des frères persécutent leurs frères parce qu’ils témoignent leur amour au père de famille d’une manière différente. En effet, disaient-ils, quel est l’honnête homme qui ira tuer son frère aîné ou son frère cadet, parce que l’un aura salué leur père commun à la chinoise, et l’autre à la hollandaise, surtout dès qu’il ne sera pas bien décidé dans la famille de quelle manière le père veut qu’on lui fasse la révérence ? il paraît que celui qui en userait ainsi serait plutôt un mauvais frère qu’un bon fils.
Je sais bien que ces maximes mènent tout droit au « dogme abominable et exécrable de la tolérance » ; aussi je ne fais que rapporter simplement les choses. Je me donne bien de garde d’être controversiste. Il faut convenir cependant que si les différentes sectes qui ont déchiré les chrétiens avaient eu cette modération, la chrétienté aurait été troublée par moins de désordres, saccagée par moins de révolutions, et inondée par moins de sang.
Plaignons les théistes de combattre notre sainte révélation. Mais d’où vient que tant de calvinistes, de luthériens, d’anabaptistes, de nestoriens, d’ariens, de partisans de Rome, d’ennemis de Rome, ont été si sanguinaires, si barbares, et si malheureux, persécutants et persécutés ? c’est qu’ils étaientpeuple. D’où vient que les théistes, même en se trompant, n’ont jamais fait de mal aux hommes ? c’est qu’ils sont philosophes. La religion chrétienne a coûté à l’humanité plus de dix-sept millions d’hommes, à ne compter qu’un million d’hommes par siècle, tant ceux qui ont péri par les mains des bourreaux de la justice que ceux qui sont morts par la main des autres bourreaux soudoyés et rangés en bataille, le tout pour le salut du prochain et la plus grande gloire de Dieu.
J’ai vu des gens s’étonner qu’une religion aussi modérée que le théisme, et qui paraît si conforme à la raison, n’ait jamais été répandue parmi le peuple.
Chez le vulgaire grand et petit, on trouve de pieuses herbières, de dévotes revendeuses, de molinistes duchesses, de scrupuleuses couturières, qui se feraient brûler pour l’anabaptisme ; de saints cochers de fiacre qui sont tout à fait dans les intérêts de Luther ou d’Arius ; mais enfin dans ce peuple on ne voit point de théistes : c’est que le théisme doit encore moins s’appeler une religion qu’un système de philosophie, et que le vulgaire des grands et le vulgaire des petits n’est point philosophe.
Locke était un théiste déclaré. J’ai été étonné de trouver dans le chapitre des Idées innées de ce grand philosophe, que les hommes ont tous des idées différentes de la justice. Si cela était, la morale ne serait plus la même, la voix de Dieu ne se ferait plus entendre aux hommes : il n’y a plus de religion naturelle. Je veux croire avec lui qu’il y a des nations où l’on mange son père, et où l’on rend un service d’ami en couchant avec la femme de son voisin ; mais si cela est vrai, cela n’empêche pas que cette loi : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît » ne soit une loi générale : car si on mange son père, c’est quand il est vieux, qu’il ne peut plus se traîner, et qu’il serait mangé par les ennemis ; or quel est le père, je vous prie, qui n’aimât mieux fournir un bon repas à son fils qu’à l’ennemi de sa nation ? De plus, celui qui mange son père espère qu’il sera mangé à son tour par ses enfants.
Si l’on rend service à son voisin en couchant avec sa femme, c’est lorsque ce voisin ne peut avoir un fils, et en veut avoir un : car autrement il en serait fort fâché. Dans l’un et dans l’autre de ces cas, et dans tous les autres, la loi naturelle : « Ne fais à autrui que ce que tu voudrais qu’on te fît » subsiste. Toutes les autres règles si diverses et si variées se rapportent à celle-là. Lors donc que le sage métaphysicien Locke dit que les hommes n’ont point d’idées innées, et qu’ils ont des idées différentes du juste et de l’injuste, il ne prétend pas assurément que Dieu n’ait pas donné à tous les hommes cet instinct d’amour-propre qui les conduit tous nécessairement[4].

  1. Aller Voyez Bien (Du bien et du mal physique et moral). (Note de Voltaire.)
  2. Aller Tout ce qui suit répond encore à une note de J.-J. Rousseau dans la quatrième partie de l’Émile. Rousseau y déclare qu’une société d’athées ne peut subsister. (G. A.)
  3. Aller Voyez Religion. (Note de Voltaire.) — Voyez aussi dans les Romans, Histoire de Jenni.
  4. Aller Voyez les articles Amour-propreAthéisme et Théisme du présent Dictionnaire ; laProfession de foi des théistes (Mélanges, année 1768) et les Lettres de Memmius à Cicéron (Mélanges, année 1771). (Note de Voltaire.)
  5. rai que les loups vivent ainsi, et que ce n’est pas une société qu’un assemblage de barbares anthropophages tels que vous les supposez ; et je vous demanderai toujours si, quand vous avez prêté votre argent à quelqu’un de votre société, vous voudriez que ni votre débiteur, ni votre procureur,
    ni votre notaire, ni votre juge, ne crussent en Dieu.
    SECTION II.
    Des athées modernes. Raisons des adorateurs de Dieu [6].

    Nous sommes des êtres intelligents ; or des êtres intelligents ne peuvent avoir été formés par un être brut, aveugle, insensible : il y a certainement quelque différence entre les idées de Newton et des crottes de mulet. L’intelligence de Newton venait donc d’une autre intelligence.
    Quand nous voyons une belle machine, nous disons qu’il y a un bon machiniste, et que ce machiniste a un excellent entendement. Le monde est assurément une machine admirable : donc il y a dans le monde une admirable intelligence, quelque part où elle soit. Cet argument est vieux, et n’en est pas plus mauvais.
    Tous les corps vivants sont composés de leviers, de poulies, qui agissent suivant les lois de la mécanique ; de liqueurs que les lois de l’hydrostatique font perpétuellement circuler ; et quand on songe que tous ces êtres ont du sentiment, qui n’a aucun rapport à leur organisation, on est accablé de surprise.
    Le mouvement des astres, celui de notre petite terre autour du soleil, tout s’opère en vertu des lois de la mathématique la plus profonde. Comment Platon, qui ne connaissait pas une de ces lois, l’éloquent mais le chimérique Platon, qui disait que la terre était fondée sur un triangle équilatère, et l’eau sur un triangle rectangle ; l’étrange Platon, qui dit qu’il ne peut y avoir que cinq mondes, parce qu’il n’y a que cinq corps réguliers : comment, dis-je, Platon, qui ne savait pas seulement la trigonométrie sphérique, a-t-il eu cependant un génie assez beau, un instinct assez heureux, pour appeler Dieu l’éternel géomètre, pour sentir qu’il existe une intelligence formatrice ? Spinosa lui-même l’avoue. Il est impossible de se débattre contre cette vérité, qui nous environne et qui nous presse de tous côtés.
    Raisons des athées.
    J’ai cependant connu des mutins qui disent qu’il n’y a point d’intelligence formatrice, et que le mouvement seul a formé par lui-même tout ce que nous voyons et tout ce que nous sommes. Ils vous disent hardiment : La combinaison de cet univers était possible, puisqu’elle existe : donc il était possible que le mouvement seul l’arrangeât. Prenez quatre astres seulement, Mars, Vénus, Mercure, et la Terre : ne songeons d’abord qu’à la place où ils sont, en faisant abstraction de tout le reste, et voyons combien nous avons de probabilités pour que le seul mouvement les mette à ces places respectives. Nous n’avons que vingt-quatre chances dans cette combinaison, c’est-à-dire il n’y a que vingt-quatre contre un à parier que ces astres ne se trouveront pas où ils sont les uns par rapport aux autres. Ajoutons à ces quatre globes celui de Jupiter ; il n’y aura que cent vingt contre un à parier que Jupiter, Mars, Vénus, Mercure, et notre globe, ne seront pas placés où nous les voyons.
    Ajoutez-y enfin Saturne : il n’y aura que sept cent vingt hasards contre un pour mettre ces six grosses planètes dans l’arrangement qu’elles gardent entre elles selon leurs distances données. Il est donc démontré qu’en sept cent vingt jets, le seul mouvement a pu mettre ces six planètes principales dans leur ordre.
    Prenez ensuite tous les astres secondaires, toutes leurs combinaisons, tous leurs mouvements, tous les êtres qui végètent, qui vivent, qui sentent, qui pensent, qui agissent dans tous les globes, vous n’aurez qu’à augmenter le nombre des chances : multipliez ce nombre dans toute l’éternité, jusqu’au nombre que notre faiblesse appelle infini, il y aura toujours une unité en faveur de la formation du monde, tel qu’il est, par le seul mouvement : donc il est possible que dans toute l’éternité le seul mouvement de la matière ait produit l’univers entier tel qu’il existe. Il est même nécessaire que dans l’éternité cette combinaison arrive. Ainsi, disent-ils, non-seulement il est possible que le monde soit tel qu’il est par le seul mouvement, mais il était impossible qu’il ne fût pas de cette façon après des combinaisons infinies.
    Réponse.
    Toute cette supposition me paraît prodigieusement chimérique, pour deux raisons : la première, c’est que dans cet univers il y a des êtres intelligents, et que vous ne sauriez prouver qu’il soit possible que le seul mouvement produise l’entendement ; la seconde, c’est que, de votre propre aveu, il y a l’infini contre un à parier qu’une cause intelligente formatrice anime l’univers. Quand on est tout seul vis-à-vis l’infini, on est bien pauvre.
    Encore une fois, Spinosa lui-même admet cette intelligence c’est la base de son système. Vous ne l’avez pas lu, et il faut le lire. Pourquoi voulez-vous aller plus loin que lui, et plonger par un sot orgueil votre faible raison dans un abîme où Spinosa n’a pas osé descendre ? Sentez-vous bien l’extrême folie de dire que c’est une cause aveugle qui fait que le carré d’une révolution d’une planète est toujours au carré des révolutions des autres planètes, comme le cube de sa distance est au cube des distances des autres au centre commun ? Ou les astres sont de grands géomètres, ou l’éternel géomètre a arrangé les astres.
    Mais où est l’éternel géomètre ? est-il en un lieu ou en tout lieu, sans occuper d’espace ? Je n’en sais rien. Est-ce de sa propre substance qu’il a arrangé toutes choses ? Je n’en sais rien. Est-il immense sans quantité et sans qualité ? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est qu’il faut l’adorer et être juste.
    Nouvelle objection d’un athée moderne [7].
    Peut-on dire que les parties des animaux soient conformées selon leurs besoins ? Quels sont ces besoins ? la conservation et la propagation. Or faut-il s’étonner que, des combinaisons infinies que le hasard a produites, il n’ait pu subsister que celles qui avaient des organes propres à la nourriture et à la continuation de leur espèce ? Toutes les autres n’ont-elles pas dû nécessairement périr ?
    Réponse.
    Ce discours, rebattu d’après Lucrèce, est assez réfuté par la sensation donnée aux animaux, et par l’intelligence donnée à l’homme. Comment des combinaisons que le hasard a produites produiraient-elles cette sensation et cette intelligence (ainsi qu’on vient de le dire au paragraphe précédent ? Oui, sans doute, les membres des animaux sont faits pour tous leurs besoins avec un art incompréhensible, et vous n’avez pas même la hardiesse de le nier. Vous n’en parlez plus. Vous sentez que vous n’avez rien à répondre à ce grand argument que la nature fait contre vous. La disposition d’une aile de mouche, les organes d’un limaçon, suffisent pour vous atterrer.

    Objection de Maupertuis[8]
    Les physiciens modernes n’ont fait qu’étendre ces prétendus arguments, ils les ont souvent poussés jusqu’à la minutie et à l’indécence. On a trouvé Dieu dans les plis de la peau du rhinocéros : on pouvait, avec le même droit, nier son existence à cause de l’écaille de la tortue.
    Réponse.
    Quel raisonnement ? La tortue et le rhinocéros, et toutes les différentes espèces, prouvent également, dans leurs variétés infinies, la même cause, le même dessein, le même but, qui sont la conservation, la génération, et la mort. L’unité se trouve dans cette infinie variété ; l’écaille et la peau rendent également témoignage. Quoi ! nier Dieu parce que l’écaille ne ressemble pas à du cuir ! Et des journalistes ont prodigué à ces inepties des éloges qu’ils n’ont pas donnés à Newton et à Locke, tous deux adorateurs de la Divinité en connaissance de cause.
    Objection de Maupertuis[9]
    À quoi sert la beauté et la convenance dans la construction du serpent ? Il peut, dit-on, avoir des usages que nous ignorons. Taisons-nous donc, au moins, et n’admirons pas un animal que nous ne connaissons que par le mal qu’il fait.
    Réponse.
    Taisez-vous donc aussi, puisque vous ne concevez pas son utilité plus que moi ; ou avouez que tout est admirablement proportionné dans les reptiles.
    Il y en a de venimeux, vous l’avez été vous-même[10]. Il ne s’agit ici que de l’art prodigieux qui a formé les serpents, les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons, et les bipèdes. Cet art est assez manifeste. Vous demandez pourquoi le serpent nuit. Et vous, pourquoi avez-vous nui tant de fois ? pourquoi avez-vous été persécuteur, ce qui est le plus grand des crimes pour un philosophe ?C’est une autre question, c’est celle du mal moral et du mal physique. Il y a longtemps qu’on demande pourquoi il y a tant de serpents et tant de méchants hommes pires que les serpents. Si les mouches pouvaient raisonner, elles se plaindraient à Dieu de l’existence des araignées ; mais elles avoueraient ce que Minerve avoua d’Arachné, dans la fable, qu’elle arrange merveilleusement sa toile.
    Il faut donc absolument reconnaître une intelligence ineffable, que Spinosa même admettait. Il faut convenir qu’elle éclate dans le plus vil insecte comme dans les astres. Et à l’égard du mal moral et physique, que dire et que faire ? se consoler par la jouissance du bien physique et moral, en adorant l’Être éternel qui a fait l’un et permis l’autre.
    Encore un mot sur cet article. L’athéisme est le vice de quelques gens d’esprit, et la superstition le vice des sots ; mais les fripons, que sont-ils ? des fripons.
    Nous croyons ne pouvoir mieux faire que de transcrire ici une pièce de vers chrétiens faits à l’occasion d’un livre d’athéisme sous le nom des Trois Imposteurs, qu’un M. de Trawsmandorf prétendit avoir retrouvé[11].
    SECTION III [12].
    Des injustes accusations, et de la justification de Vanini.
    Autrefois, quiconque avait un secret dans un art courait risque de passer pour un sorcier ; toute nouvelle secte était accusée d’égorger des enfants dans ses mystères ; et tout philosophe qui s’écartait du jargon de l’école était accusé d’athéisme par les fanatiques et par les fripons, et condamné par les sots.
    Anaxagore ose-t-il prétendre que le soleil n’est point conduit par Apollon monté sur un quadrige : on l’appelle athée et il est contraint de fuir.
    Aristote est accusé d’athéisme par un prêtre ; et, ne pouvant faire punir son accusateur, il se retire à Chalcis. Mais la mort de Socrate est ce que l’histoire de la Grèce a de plus odieux.
    Aristophane (cet homme que les commentateurs admirent parce qu’il était Grec, ne songeant pas que Socrate était Grec aussi), Aristophane fut le premier qui accoutuma les Athéniens à regarder Socrate comme un athée.
    Ce poëte comique, qui n’est ni comique ni poëte, n’aurait pas été admis parmi nous à donner ses farces à la foire Saint-Laurent ; il me paraît beaucoup plus bas et plus méprisable que Plutarque ne le dépeint. Voici ce que le sage Plutarque dit[13] de ce farceur : « Le langage d’Aristophane sent son misérable charlatan : ce sont les pointes les plus basses et les plus dégoûtantes ; il n’est pas même plaisant pour le peuple, et il est insupportable aux gens de jugement et d’honneur ; on ne peut souffrir son arrogance, et les gens de bien détestent sa malignité. »
    C’est donc là, pour le dire en passant, le Tabarin que Mme Dacier, admiratrice de Socrate, ose admirer : voilà l’homme qui prépara de loin le poison dont des juges infâmes firent périr l’homme le plus vertueux de la Grèce.
    Les tanneurs, les cordonniers et les couturières d’Athènes, applaudirent à une farce dans laquelle on représentait Socrate élevé en l’air dans un panier, annonçant qu’il n’y avait point de Dieu, et se vantant d’avoir volé un manteau en enseignant la philosophie. Un peuple entier, dont le mauvais gouvernement autorisait de si infâmes licences, méritait bien ce qui lui est arrivé, de devenir l’esclave des Romains, et de l’être aujourd’hui des Turcs. Les Russes, que la Grèce aurait autrefois appelés barbares, et qui la protègent aujourd’hui, n’auraient ni empoisonné Socrate ni condamné à mort Alcibiade.
    Franchissons tout l’espace des temps entre la république romaine et nous. Les Romains, bien plus sages que les Grecs, n’ont jamais persécuté aucun philosophe pour ses opinions. Il n’en est pas ainsi chez les peuples barbares qui ont succédé à l’empire romain. Dès que l’empereur Frédéric II a des querelles avec les papes, on l’accuse d’être athée, et d’être l’auteur du livre des Trois Imposteurs, conjointement avec son chancelier de Vineis.
    Notre grand-chancelier de L’Hospital se déclare-t-il contre les persécutions, on l’accuse aussitôt d’athéisme[14]Homo doctus, sed verus atheus. Un jésuite autant au-dessous d’Aristophane qu’Aristophane est au-dessous d’Homère, un malheureux dont le nom est devenu ridicule parmi les fanatiques mêmes, le jésuite Garasse en un mot, trouve partout des athéistes ; c’est ainsi qu’il nomme tous ceux contre lesquels il se déchaîne. Il appelle Théodore de Cèze athéiste ; c’est lui qui a induit le public en erreur sur Vanini[15].
    La fin malheureuse de Vanini ne nous émeut point d’indignation et de pitié comme celle de Socrate, parce que Vanini n’était qu’un pédant étranger sans mérite ; mais enfin Vanini n’était point athée comme on l’a prétendu : il était précisément tout le contraire.
    C’était un pauvre prêtre napolitain, prédicateur et théologien de son métier, disputeur à outrance sur les quiddités et sur les universaux, et utrum chimera bombinans in vacuo possit comedere secundas intentiones. Mais d’ailleurs, il n’y avait en lui veine qui tendît à l’athéisme. Sa notion de Dieu est de la théologie la plus saine et la plus approuvée. « Dieu est son principe et sa fin, père de l’un et de l’autre, et n’ayant besoin ni de l’un ni de l’autre ; éternel sans être dans le temps, présent partout sans être en aucun lieu. Il n’y a pour lui ni passé ni futur ; il est partout et hors de tout, gouvernant tout, et ayant tout créé, immuable, infini sans parties ; son pouvoir est sa volonté, etc. » Cela n’est pas bien philosophique, mais cela est de la théologie la plus approuvée.
    Vanini se piquait de renouveler ce beau sentiment de Platon, embrassé par Averroës, que Dieu avait créé une chaîne d’êtres depuis le plus petit jusqu’au plus grand, dont le dernier chaînon est attaché à son trône éternel : idée, à la vérité, plus sublime que vraie, mais qui est aussi éloignée de l’athéisme que l’être du néant.
    Il voyagea pour faire fortune et pour disputer ; mais malheureusement la dispute est le chemin opposé à la fortune : on se fait autant d’ennemis irréconciliables qu’on trouve de savants ou de pédants contre lesquels on argumente. Il n’y eut point d’autre source du malheur de Vanini : sa chaleur et sa grossièreté dans la dispute lui valurent la haine de quelques théologiens ; et ayant eu une querelle avec un nommé Francon, ou Franconi, ce Francon, ami de ses ennemis, ne manqua pas de l’accuser d’être athée enseignant l’athéisme.
    Ce Francon ou Franconi, aidé de quelques témoins, eut la barbarie de soutenir à la confrontation ce qu’il avait avancé. Vanini sur la sellette, interrogé sur ce qu’il pensait de l’existence de Dieu, répondit qu’il adorait avec l’Église un Dieu en trois personnes. Ayant pris à terre une paille : « Il suffit de ce fétu, dit-il, pour prouver qu’il y a un créateur. » Alors il prononça un très-beau discours sur la végétation et le mouvement, et sur la nécessité d’un Être suprême, sans lequel il n’y aurait ni mouvement ni végétation.
    Le président Grammont, qui était alors à Toulouse, rapporte ce discours dans son Histoire de France [16], aujourd’hui si oubliée ; et ce même Grammont, par un préjugé inconcevable, prétend que Vanini disait tout cela par vanité, ou par crainte, plutôt que par une persuasion intérieure.
    Sur quoi peut être fondé ce jugement téméraire et atroce du président Grammont ? Il est évident que sur la réponse de Vanini on devait l’absoudre de l’accusation d’athéisme. Mais qu’arriva-il ? ce malheureux prêtre étranger se mêlait aussi de médecine : on trouva un gros crapaud vivant, qu’il conservait chez lui dans un vase plein d’eau ; on ne manqua pas de l’accuser d’être sorcier. On soutint que ce crapaud était le dieu qu’il adorait ; on donna un sens impie à plusieurs passages de ses livres, ce qui est très-aisé et très-commun, en prenant les objections pour les réponses, en interprétant avec malignité quelque phrase louche, en empoisonnant une expression innocente. Enfin la faction qui l’opprimait arracha des juges l’arrêt qui condamna ce malheureux à la mort.
    Pour justifier cette mort, il fallait bien accuser cet infortuné de ce qu’il y avait de plus affreux. Le minime et très-minime Mersenne a poussé la démence jusqu’à imprimer que Vanini était parti de Naples avec douze de ses apôtres pour aller convertir toutes les nations à l’athéisme. Quelle pitié ! comment un pauvre prêtre aurait-il pu avoir douze hommes à ses gages ? comment aurait-il pu persuader douze Napolitains de voyager à grands frais pour répandre partout cette doctrine révoltante au péril de leur vie ? Un roi serait-il assez puissant pour payer douze prédicateurs d’athéisme ? Personne, avant le P. Mersenne, n’avait avancé une si énorme absurdité. Mais après lui on l’a répétée, on en a infecté les journaux, les dictionnaires historiques ; et le monde, qui aime l’extraordinaire, a cru cette fable sans examen.
    Bayle lui-même, dans ses Pensées diverses, parle de Vanini comme d’un athée : il se sert de cet exemple pour appuyer son paradoxe qu’une société d’athées peut subsister ; il assure que Vanini était un homme de mœurs très-réglées, et qu’il fut le martyr de son opinion philosophique. Il se trompe également sur ces deux points. Le prêtre Vanini nous apprend dans ses Dialogues, faits à l’imitation d’Érasme, qu’il avait eu une maîtresse nommée Isabelle, n’était libre dans ses écrits comme dans sa conduite ; mais il n’était point athée.
    Un siècle après sa mort, le savant La Croze, et celui qui a pris le nom de Philalète, ont voulu le justifier[17] ; mais comme personne ne s’intéresse à la mémoire d’un malheureux Napolitain, très-mauvais auteur, presque personne ne lit ces apologies.
    Le jésuite Hardouin, plus savant que Garasse, et non moins téméraire, accuse d’athéisme, dans son livre intitulé Athei detecti, les Descartes, les Arnauld, les Pascal, les Nicole, les Malebranche[18] : heureusement ils n’ont pas eu le sort de Vanini.
    SECTION IV.
    [19] Disons un mot de la question de morale agitée par Bayle, savoir si une société d’athées pourrait subsister. Remarquons d’abord, sur cet article, quelle est l’énorme contradiction des hommes dans la dispute : ceux qui se sont élevés contre l’opinion de Bayle avec le plus d’emportement, ceux qui lui ont nié avec le plus d’injures la possibilité d’une société d’athées, ont soutenu depuisavec la même intrépidité que l’athéisme est la religion du gouvernement de la Chine.
    Ils se sont assurément bien trompés sur le gouvernement chinois ; ils n’avaient qu’à lire les édits des empereurs de ce vaste pays, ils auraient vu que ces édits sont des sermons, et que partout il y est parlé de l’Être suprême, gouverneur, vengeur et rémunérateur.
    Mais en même temps ils ne se sont pas moins trompés sur l’impossibilité d’une société d’athées ; et je ne sais comment M. Bayle a pu oublier un exemple frappant qui aurait pu rendre sa cause victorieuse.
    En quoi une société d’athées paraît-elle impossible ? C’est qu’on juge que des hommes qui n’auraient pas de frein ne pourraient jamais vivre ensemble ; que les lois ne peuvent rien contre les crimes secrets ; qu’il faut un Dieu vengeur qui punisse dans ce monde-ci ou dans l’autre les méchants échappés à la justice humaine.
    Les lois de Moïse, il est vrai, n’enseignaient point une vie à venir, ne menaçaient point de châtiments après la mort, n’enseignaient point aux premiers Juifs l’immortalité de l’âme ; mais les Juifs, loin d’être athées, loin de croire se soustraire à la vengeance divine, étaient les plus religieux de tous les hommes. Non-seulement ils croyaient l’existence d’un Dieu éternel, mais ils le croyaient toujours présent parmi eux ; ils tremblaient d’être punis dans eux-mêmes, dans leurs femmes, dans leurs enfants, dans leur postérité, jusqu’à la quatrième génération : ce frein était très-puissant.
    Mais chez les Gentils, plusieurs sectes n’avaient aucun frein : les sceptiques doutaient de tout ; les académiciens suspendaient leur jugement sur tout ; les épicuriens étaient persuadés que la Divinité ne pouvait se mêler des affaires des hommes, et, dans le fond, ils n’admettaient aucune divinité, ils étaient convaincus que l’âme n’est point une substance, mais une faculté qui naît et qui périt avec le corps : par conséquent ils n’avaient aucun joug que celui de la morale et de l’honneur. Les sénateurs et les chevaliers romains étaient de véritables athées, car les dieux n’existaient pas pour des hommes qui ne craignaient et n’espéraient rien d’eux. Le sénat romain était donc réellement une assemblée d’athées du temps de César et de Cicéron.
    Ce grand orateur, dans sa harangue pour Cluentius, dit à tout le sénat assemblé : « Quel mal lui fait la mort ? nous rejetons toutes les fables ineptes des enfers : qu’est-ce donc que la mort lui a ôté ? rien que le sentiment des douleurs. »
    César, l’ami de Catilina, voulant sauver la vie de son ami contre ce même Cicéron, ne lui objecte-t-il pas que ce n’est point punir un criminel que de le faire mourir, que la mort n’est rien, que c’est seulement la fin de nos maux, que c’est un moment plus heureux que fatal ? Cicéron et tout le sénat ne se rendent-ils pas à ces raisons ? Les vainqueurs et les législateurs de l’univers connu formaient donc visiblement une société d’hommes qui ne craignaient rien des dieux, qui étaient de véritables athées.
    Bayle examine ensuite si l’idolâtrie est plus dangereuse que l’athéisme ; si c’est un crime plus grand de ne point croire à la Divinité que d’avoir d’elle des opinions indignes : il est en cela du sentiment de Plutarque ; il croit qu’il vaut mieux n’avoir nulle opinion qu’une mauvaise opinion[20] ; mais, n’en déplaise à Plutarque, il est évident qu’il valait infiniment mieux pour les Grecs de craindre Cérès, Neptune et Jupiter, que de ne rien craindre du tout. Il est clair que la sainteté des serments est nécessaire, et qu’on doit se fier davantage à ceux qui pensent qu’un faux serment sera puni qu’à ceux qui pensent qu’ils peuvent faire un faux serment avec impunité. Il est indubitable que, dans une ville policée, il est infiniment plus utile d’avoir une religion, même mauvaise, que n’en avoir point du tout.
    Il paraît donc que Bayle devait plutôt examiner quel est le plus dangereux, du fanatisme ou de l’athéisme. Le fanatisme est certainement mille fois plus funeste, car l’athéisme n’inspire point de passion sanguinaire, mais le fanatisme en inspire ; l’athéisme ne s’oppose pas aux crimes, mais le fanatisme les fait commettre. Supposons, avec l’auteur du Commentarium rerum gallicarum, que le chancelier de L’Hospital fût athée : il n’a fait que de sages lois, et n’a conseillé que la modération et la concorde ; les fanatiques commirent les massacres de la Saint-Barthélemy. Hobbes passa pour un athée : il mena une vie tranquille et innocente ; les fanatiques de son temps inondèrent de sang l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande. Spinosa était non-seulement athée, mais il enseigna l’athéisme : ce ne fut pas lui assurément qui eut part à l’assassinat juridique de Barneveldt ; ce ne fut pas lui qui déchira les deux frères de Wit en morceaux, et qui les mangea sur le gril.
    Les athées sont pour la plupart des savants hardis et égarés qui raisonnent mal, et qui, ne pouvant comprendre la création, l’origine du mal, et d’autres difficultés, ont recours à l’hypothèse de l’éternité des choses et de la nécessité.
    Les ambitieux, les voluptueux, n’ont guère le temps de raisonner, et d’embrasser un mauvais système : ils ont autre chose à faire qu’à comparer Lucrèce avec Socrate, C’est ainsi que vont les choses parmi nous.
    Il n’en était pas ainsi du sénat de Rome, qui était presque tout composé d’athées de théorie et de pratique, c’est-à-dire qui ne croyaient ni à la Providence ni à la vie future ; ce sénat était une assemblée de philosophes, de voluptueux et d’ambitieux, tous très-dangereux, et qui perdirent la république. L’épicuréisme subsista sous les empereurs : les athées du sénat avaient été des factieux dans les temps de Sylla et de César ; ils furent sous Auguste et Tibère des athées esclaves.
    Je ne voudrais pas avoir affaire à un prince athée, qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier : je suis bien sûr que je serais pilé. Je ne voudrais pas, si j’étais souverain, avoir affaire à des courtisans athées, dont l’intérêt serait de m’empoisonner : il me faudrait prendre au hasard du contre-poison tous les jours. Il est donc absolument nécessaire pour les princes et pour les peuples que l’idée d’un Être suprême, créateur, gouverneur, rémunérateur et vengeur, soit profondément gravée dans les esprits.
    [21] Il y a des peuples athées, dit Bayle dans ses Pensées sur les comètes [22]. Les Cafres, les Hottentots, les Topinambous, et beaucoup d’autres petites nations, n’ont point de Dieu : ils ne le nient ni ne l’affirment ; ils n’en ont jamais entendu parler. Dites-leur qu’il y en a un, ils le croiront aisément ; dites-leur que tout se fait par la nature des choses, ils vous croiront de même. Prétendre qu’ils sont athées est la même imputation que si l’on disait qu’ils sont anti-cartésiens ; ils ne sont ni pour ni contre Descartes. Ce sont de vrais enfants : un enfant n’est ni athée ni déiste, il n’est rien.
    Quelle conclusion tirerons-nous de tout ceci ? Que l’athéisme est un monstre très-pernicieux dans ceux qui gouvernent ; qu’il l’est aussi dans les gens de cabinet, quoique leur vie soit innocente, parce que de leur cabinet ils peuvent percer jusqu’à ceux qui sont en place ; que, s’il n’est pas si funeste que le fanatisme, il est presque toujours fatal à la vertu. Ajoutons surtout qu’il y a moins d’athées aujourd’hui que jamais, depuis que les philosophes ont reconnu qu’il n’y a aucun être végétant sans germe, aucun germe sans dessein, etc., et que le blé ne vient point de pourriture.
    Des géomètres non philosophes ont rejeté les causes finales, mais les vrais philosophes les admettent ; et, comme l’a dit un auteur connu[23], un catéchiste annonce Dieu aux enfants, et Newton le démontre aux sages[24].
    S’il y a des athées, à qui doit-on s’en prendre, sinon aux tyrans mercenaires des âmes, qui, en nous révoltant contre leurs fourberies, forcent quelques esprits faibles à nier le Dieu que ces monstres déshonorent ? Combien de fois les sangsues du peuple ont-elles porté les citoyens accablés jusqu’à se révolter contre leur roi[25] !
    Des hommes engraissés de notre substance nous crient : Soyez persuadés qu’une ânesse a parlé ; croyez qu’un poisson a avalé un homme et l’a rendu, au bout de trois jours, sain et gaillard sur le rivage ; ne doutez pas que le Dieu de l’univers n’ait ordonné à un prophète juif de manger de la merde (Ézéchiel), et à un autre prophète d’acheter deux catins, et de leur faire des fils de p..... (Osée) (ce sont les propres mots qu’on fait prononcer au Dieu de vérité et de pureté) ; croyez cent choses ou visiblement abominables ou mathématiquement impossibles, sinon le Dieu de miséricorde vous brûlera, non-seulement pendant des millions de milliards de siècles au feu d’enfer, mais pendant toute l’éternité, soit que vous ayez un corps, soit que vous n’en ayez pas.
    Ces inconcevables bêtises révoltent des esprits faibles et téméraires, aussi bien que des esprits fermes et sages. Ils disent : Nos maîtres nous peignent Dieu comme le plus insensé et comme le plus barbare de tous les êtres : donc il n’y a pas de Dieu ; mais ils devraient dire : Donc nos maîtres attribuent à Dieu leurs absurdités et leurs fureurs ; donc Dieu est le contraire de ce qu’ils annoncent ; donc Dieu est aussi sage et aussi bon qu’ils le disent fou et méchant. C’est ainsi que s’expliquent les sages. Mais si un fanatique les entend, il les dénonce à un magistrat sergent de prêtres, et ce sergent les fait brûler à petit feu, croyant venger et imiter la majesté divine, qu’il outrage.


    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
    2. Aller Arnobe, Adversus gentes, livre V.
    3. Aller Plutarque, De la Superstition.
    4. Aller Voyez Bayle, Continuation des pensées diverses, paragraphe 77, article xiii, où Bayle cite le Tableau votif pour le roi, par Richeome. (B.)
    5. Aller Dans la Philosophie de l’histoire (devenue Introduction de l’Essai sur les Mœurs), tome XI, page 11.
    6. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. Les premières pages avaient déjà paru dans le dix-septième entretien de l’A B C (Mélanges, année 1768). (B.)
    7. Aller Voyez Essai de Cosmologie, par Maupertuis, partie première.
    8. Aller Voyez Essai de Cosmologie, par Maupertuis, partie première.
    9. Aller Ibid.
    10. Aller Voltaire fait allusion ici à sa querelle avec Maupertuis à Berlin.
    11. Aller Ici, dans la première édition des Questions sur l’Encyclopédie, 1770, se trouvait rapportée l’Epître à l’auteur du livre des Trois Imposteurs. Voyez tome X, page 402 (Épîtres, année 1769).
    12. Aller En 1764, cette section et une grande partie de la suivante formaient un seul article, et tout l’article Athée dans le Dictionnaire philosophique. L’addition que je signalerai est de 1767, et alors était intitulée Seconde Section. Cette disposition fut conservée en 1769 dans la Raison par alphabet.
      En 1770, dans la seconde partie des Questions sur l’Encyclopédie, la troisième section de l’article Athéisme était la troisième section telle qu’elle est ici ; mais il y en avait une quatrième et dernière dans laquelle Voltaire répétait textuellement ce qu’il avait dit de Bonaventure Despériers, de Théophile, de Desbarreaux, de La Mothe le Vayer, de Saint-Évremond, de Fontenelle, de l’abbé de Saint-Pierre, de Barbeyrac, de Fréret et de Boulanger, dans la septième de ses Lettres à Son Altesse monseigneur le prince de *** (voyez les Mélanges, année 1767). (B.)
    13. Aller Comparaison d’Aristophane et de Ménandre.
    14. Aller Commentarium rerum gallicarum, lib. XXVIII. (Note de Voltaire.)
    15. Aller Voyez aussi sur Vanini la troisième des Lettres à Son Altesse monseigneur le prince de Brunswick (Mélanges, année 1767), où Voltaire avait reproduit douze alinéas de cet article, à partir de celui qui commence par Franchissons, etc.
    16. Aller Le passage de Grammont qui concerne Vanini a été traduit en français par La Croze, dans l’ouvrage dont je parle en la note suivante. (B.)
    17. Aller La Croze, dans le quatrième de ses Entretiens sur divers sujets, etc., 1711, in-12, ne justifie pas Vanini du reproche d’athéisme ; au contraire il l’appelle athée (pages 350, 359, 360, 374, 379) et méchant homme (page 363). L’auteur que Voltaire dit avoir pris le nom de Philalète est J.-Fr. Arpe, à qui l’on doit Apologia pro Julio Cæsare Vanino, 1712, in-8°, sur le frontispice duquel on lit : Cosmopoli, typis philaletheis. (B.)
    18. Aller Les autres personnages que le P. Hardouin traite d’athées sont C. Jansénius, Ambroise Victor (c’est-à-dire André Martin), L. Thomassin, P. Quesnel, Ant. Legrand, et Sylvain Régis.
    19. Aller Dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, l’article n’avait point de division, et au lieu des mots qui commencent la quatrième section, on lisait : De tous ces faits je passe à la question morale, etc. (B.)
    20. Aller Voyez la note 5 de la page 461.
    21. Aller Cet alinéa et les deux suivants sont cités dans les Remontrances à A.-J. Bustan, paragraphe v (Mélanges, année 1768).
    22. Aller L’ouvrage de Bayle est intitulé Pensées diverses écrites à un docteur de Sorbonne à l’occasion de la comète qui parut au mois de décembre 1680 : Rotterdam, 1721 ; 4 volumes in-12. C’est dans le paragraphe 118 de la Continuation qu’il parle d’une société d’athées. Voyez aussi le chapitre xii de sa Réponse aux Questions d’un provincial. (B.)
    23. Aller Voltaire lui-même ; voyez l’article Théisme, morceau imprimé dès 1742.
    24. Aller Fin de l’article dans le Dictionnaire philosophique de 1764 et 1765. Ce qui suit fut ajouté en 1767 et en 1769, dans la Raison par alphabet, cette addition de 1767 formait une seconde section. (B.)
    25. Aller Voyez l’article Fraude. (Note de Voltaire.)
    26. Éd. Garnier - Tome 17
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      ATOMES [1].

      Épicure, aussi grand génie qu’homme respectable par ses mœurs, qui a mérité que Gassendi prît sa défense ; après Épicure, Lucrèce, qui força la langue latine à exprimer les idées philosophiques, et (ce qui attira l’admiration de Rome) à les exprimer en vers ; Épicure et Lucrèce, dis-je, admirent les atomes et le vide : Gassendi soutint cette doctrine, et Newton la démontra. En vain un reste de cartésianisme combattait pour le plein ; en vain Leibnitz, qui avait d’abord adopté le système raisonnable d’Épicure, de Lucrèce, de Gassendi et de Newton, changea d’avis sur le vide, quand il fut brouillé avec Newton son maître : le plein est aujourd’hui regardé comme une chimère. Boileau, qui était un homme de très-grand sens, a dit avec beaucoup de raison (épître v, v. 31-32) :
      Que Rohault vainement sèche pour concevoir
      Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir.
      Le vide est reconnu : on regarde les corps les plus durs comme des cribles ; et ils sont tels en effet. On admet des atomes, des principes insécables, inaltérables, qui constituent l’immutabilité des éléments et des espèces ; qui font que le feu est toujours feu, soit qu’on l’aperçoive, soit qu’on ne l’aperçoive pas ; que l’eau est toujours eau, la terre toujours terre, et que les germes imperceptibles qui forment l’homme ne forment point un oiseau.
      Épicure et Lucrèce avaient déjà établi cette vérité, quoique noyée dans les erreurs. Lucrèce dit en parlant des atomes (liv. I, v. 575) :
      Sunt igitur solida pollentia simplicitate.

      Le soutien de leur être est la simplicité.
      Sans ces éléments d’une nature immuable, il est à croire que l’univers ne serait qu’un chaos : et en cela Épicure et Lucrèce paraissent de vrais philosophes.
      Leurs intermèdes, qu’on a tant tournés en ridicule, ne sont autre chose que l’espace non résistant dans lequel Newton a démontré que les planètes parcourent leurs orbites dans des temps proportionnels à leurs aires : ainsi ce n’étaient pas les intermèdes d’Épicure qui étaient ridicules, ce furent leurs adversaires.
      Mais lorsque ensuite Épicure nous dit que ses atomes ont décliné par hasard dans le vide ; que cette déclinaison a formé par hasard les hommes et les animaux ; que les yeux par hasard se trouvèrent au haut de la tête, et les pieds au bout des jambes ; que les oreilles n’ont point été données pour entendre, mais que la déclinaison des atomes ayant fortuitement composé des oreilles, alors les hommes s’en sont servis fortuitement pour écouter : cette démence, qu’on appelait physique, a été traitée de ridicule à très-juste titre.
      Les vrais philosophes ont donc distingué depuis longtemps ce qu’Épicure et Lucrèce ont de bon d’avec leurs chimères fondées sur l’imagination et l’ignorance. Les esprits les plus soumis ont adopté la création dans le temps, et les plus hardis ont admis la création de tout temps ; les uns ont reçu avec foi un univers tiré du néant ; les autres, ne pouvant comprendre cette physique, ont cru que tous les êtres étaient des émanations du grand Être, de l’Être suprême et universel ; mais tous ont rejeté le concours fortuit des atomes, tous ont reconnu que le hasard est un mot vide de sens. Ce que nous appelons hasardn’est et ne peut être que la cause ignorée d’un effet connu. Comment donc se peut-il faire qu’on accuse encore les philosophes de penser que l’arrangement prodigieux et ineffable de cet univers soit une production du concours fortuit des atomes, un effet du hasard ? Ni Spinosa ni personne n’a dit celte absurdité.
      Cependant le fils du grand Racine dit, dans son poëme de la Religion (ch. 1, v. 113-118) :
      Ô toi qui follement fais ton Dieu du hasard.
      Viens me développer ce nid qu’avec tant d’art,
      Au même ordre toujours architecte fidèle,
      À l’aide de son bec, maçonne l’hirondelle :
      Comment, pour élever ce hardi bâtiment,
      A-t-elle en le broyant arrondi son ciment ?
      Ces vers sont assurément en pure perte : personne ne fait son Dieu du hasard ; personne n’a dit « qu’une hirondelle, en broyant, en arrondissant son ciment, ait élevé son hardi bâtiment par hasard ». On dit, au contraire, « qu’elle fait son nid par les lois de la nécessité », qui est l’opposé du hasard. Le poète Rousseau
      tombe dans le même défaut dans une épître à ce même Racine :
      De là sont nés, Épicures nouveaux,
      Ces plans fameux, ces systèmes si beaux,
      Qui, dirigeant sur votre prud’homie
      Du monde entier toute l’économie,
      Vous ont appris que ce grand univers
      N’est composé que d’un concours divers
      De corps muets, d’insensibles atomes,
      Qui, par leur choc, forment tous ces fantômes
      Que détermine et conduit le hasard,
      Sans que le ciel y prenne aucune part.
      Où ce versificateur a-t-il trouvé « ces plans fameux d’Épicures nouveaux, qui dirigent sur leur prud’homie du monde entier toute l’économie » ? Où a-t-il vu « que ce grand univers est composé d’un concours divers de corps muets », tandis qu’il y en a tant qui retentissent et qui ont de la voix ? Où a-t-il vu « ces insensibles atomes qui forment des fantômes conduits par le hasard » ? C’est ne connaître ni son siècle, ni la philosophie, ni la poésie, ni sa langue, que de s’exprimer ainsi. Voilà un plaisant philosophe ! L’auteur des Épigrammes sur la sodomie et la bestialité devait-il écrire si magistralement et si mal sur des matières qu’il n’entendait point du tout, et accuser des philosophes d’un libertinage d’esprit qu’ils n’avaient point ?
      Je reviens aux atomes. La seule question qu’on agite aujourd’hui consiste à savoir si l’auteur de la nature a formé des parties primordiales, incapables d’être divisées, pour servir d’éléments inaltérables ; ou si tout se divise continuellement, et se change en d’autres éléments. Le premier système semble rendre raison de tout, et le second de rien, du moins jusqu’à présent.
      Si les premiers éléments des choses n’étaient pas indestructibles, il pourrait se trouver à la fin qu’un élément dévorât tous les autres, et les changeât en sa propre substance. C’est probablement ce qui fit imaginer à Empédocle que tout venait du feu, et que tout serait détruit par le feu.
      On sait que Robert Boyle, à qui la physique eut tant d’obligations dans le siècle passé, fut trompé par la fausse expérience d’un chimiste qui lui fit croire qu’il avait changé de l’eau en terre. Il n’en était rien. Boerhaave, depuis, découvrit l’erreur par des expériences mieux faites ; mais avant qu’il l’eût découverte, Newton, abusé par Boyle, comme Boyle l’avait été par son chimiste, avait déjà pensé que les éléments pouvaient se changer les uns dans les autres, et c’est ce qui lui fit croire que le globe perdait toujours un peu de son humidité, et faisait des progrès en sécheresse ; qu’ainsi Dieu serait un jour obligé de remettre la main à son ouvrage : manum emendatricem desideraret [2].
      Leibnitz se récria beaucoup contre cette idée, et probablement il eut raison cette fois contre Newton. Mundum tradidit disputationi eorum (Eccles., ch. iii, v. 11).
      Mais malgré cette idée que l’eau peut devenir terre, Newton croyait aux atomes insécables, indestructibles, ainsi que Gassendi et Boerhaave, ce qui paraît d’abord difficite à concilier : car si l’eau s’était changée en terre, ses éléments se seraient divisés et perdus.
      Cette question rentre dans cette autre question fameuse de la matière divisible à l’infini. Le mot d’atome signifie non partagé, sans parties. Vous le divisez par la pensée, car si vous le divisiez réellement, il ne serait plus atome.
      Vous pouvez diviser un grain d’or en dix-huit millions de parties visibles ; un grain de cuivre, dissous dans l’esprit de sel ammoniac, a montré aux yeux plus de vingt-deux milliards de parties ; mais quand vous êtes arrivé au dernier élément, l’atome échappe au microscope : vous ne divisez plus que par imagination.
      Il en est de l’atome divisible à l’infini comme de quelques propositions de géométrie. Vous pouvez faire passer une infinité de courbes entre le cercle et sa tangente : oui, dans la supposition que ce cercle et cette tangente sont des lignes sans largeur ; mais il n’y en a point dans la nature.
      Vous établissez de même que des asymptotes s’approcheront sans jamais se toucher ; mais c’est dans la supposition que ces lignes sont des longueurs sans largeur, des êtres de raison.
      Ainsi vous représentez l’unité par une ligne ; ensuite vous divisez cette unité et cette ligne en tant de fractions qu’il vous plaît ; mais cette infinité de fractions ne sera jamais que votre unité et votre ligne.
      Il n’est pas démontré en rigueur que l’atome soit indivisible ; mais il paraît prouvé qu’il est indivisé par les lois de la nature.

      1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
      2. Aller Voyez dans les Mélanges, année 1738, le chapitre viii de la première partie desÉléments de la philosophie de Newton.
       
      Éd. Garnier - Tome 17
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      AUGURE [1].
      Ne faut-il pas être bien possédé du démon de l’étymologie pour dire, avec Pezron et d’autres, que le mot romain augurium vient des mots celtiques au etgur ? Au, selon ces savants, devait signifier le foie chez les Basques et les Bas-Breton, parce que asu, qui, disent-ils, signifiait gauche, devait aussi désigner le foie, qui est à droite ; et que gur voulait dire homme, ou bien jaune ou rouge, dans cette langue celtique dont il ne nous reste aucun monument. C’est puissamment raisonner[2].
      On a poussé sa curiosité absurde (car il faut appeler les choses par leur nom) jusqu’à faire venir du chaldéen et de l’hébreu certains mots teutons et celtiques. Bochart n’y manque jamais. On admirait autrefois ces pédantes extravagances. Il faut voir avec quelle confiance ces hommes de génie ont prouvé que sur les bords du Tibre on emprunta des expressions du patois des sauvages de la Biscaye. On prétend même que ce patois était un des premiers idiomes de la langue primitive, de la langue mère de toutes les langues qu’on parle dans l’univers entier. Il ne reste plus qu’à dire que les différents ramages des oiseaux viennent du cri des deux premiers perroquets dont toutes les autres espèces d’oiseaux ont été produites.
      La folie religieuse des augures était originairement fondée sur des observations très-naturelles et très-sages. Les oiseaux de passage ont toujours indiqué les saisons : on les voit venir par troupes au printemps, et s’en retourner en automne. Le coucou ne se fait entendre que dans les beaux jours, il semble qu’il les appelle ; les hirondelles qui rasent la terre annoncent la pluie ; chaque climat a son oiseau qui est en effet son augure.
      Parmi les observateurs il se trouva sans doute des fripons qui persuadèrent aux sots qu’il y avait quelque chose de divin dans ces animaux, et que leur vol présageait nos destinées, qui étaient écrites sous les ailes d’un moineau tout aussi clairement que dans les étoiles.
      Les commentateurs de l’histoire allégorique et intéressante de Joseph vendu par ses frères, et devenu premier ministre du pharaon roi d’Égypte pour avoir expliqué un de ses rêves, infèrent que Joseph était savant dans la science des augures, de ce que l’intendant de Joseph est chargé de dire à ses frères[3] : « Pourquoi avez-vous volé la tasse d’argent de mon maître, dans laquelle il boit, et avec laquelle il a coutume de prendre les augures ? » Joseph, ayant fait venir ses frères devant lui, leur dit : « Comment avez-vous pu agir ainsi ? ignorez-vous que personne n’est semblable à moi dans la science des augures ? »
      Juda convient, au nom de ses frères[4] que « Joseph est un grand devin ; que c’est Dieu qui l’a inspiré ; Dieu a trouvé l’iniquité de vos serviteurs ». Ils prenaient alors Joseph pour un seigneur égyptien. Il est évident, par le texte, qu’ils croyaient que le dieu des Égyptiens et des Juifs avait découvert à ce ministre le vol de sa tasse.
      Voilà donc les augures, la divination très-nettement établie dans le livre de la Genèse, et si bien établie qu’elle est défendue ensuite dans le Lévitique, où il est dit[5] : « Vous ne mangerez rien où il y ait du sang ; vous n’observerez ni les augures ni les songes ; vous ne couperez point votre chevelure en rond ; vous ne vous raserez point la barbe. »
      À l’égard de la superstition de voir l’avenir dans une tasse, elle dure encore : cela s’appelle voir dans le verre. Il faut n’avoir éprouvé aucune pollution, se tourner vers l’orient, prononcer abraxa per dominum nostrum ; après quoi on voit dans un verre plein d’eau toutes les choses qu’on veut. On choisit d’ordinaire des enfants pour cette opération ; il faut qu’ils aient leurs cheveux : une tête rasée ou une tête en perruque ne peuvent rien voir dans le verre. Cette facétie était fort à la mode en France sous la régence du duc d’Orléans, et encore plus dans les temps précédents.
      Pour les augures, ils ont péri avec l’empire romain ; les évêques ont seulement conservé le bâton augural, qu’on appelle crosse, et qui était une marque distinctive de la dignité des augures ; et le symbole du mensonge est devenu celui de la vérité.
      Les différentes sortes de divinations étaient innombrables ; plusieurs se sont conservées jusqu’à nos derniers temps. Cette curiosité de lire dans l’avenir est une maladie que la philosophie seule peut guérir : car les âmes faibles qui pratiquent encore tous ces prétendus arts de la divination, les fous mêmes qui se donnent au diable, font tous servir la religion à ces profanations qui l’outragent.
      C’est une remarque digne des sages que Cicéron, qui était du collège des augures, ait fait un livre exprès pour se moquer des augures[6] mais ils n’ont pas moins remarqué que Cicéron, à la fin de son livre, dit qu’il faut « détruire la superstition, et non pas la religion. Car, ajoute-t-il, la beauté de l’univers et l’ordre des choses célestes nous forcent de reconnaître une nature éternelle et puissante. Il faut maintenir la religion qui est jointe à la connaissance de cette nature, en extirpant toutes les racines de la superstition : car c’est un monstre qui vous poursuit, qui vous presse, de quelque côté que vous vous tourniez. La rencontre d’un devin prétendu, un présage, une victime immolée, un oiseau, un chaldéen, un aruspice, un éclair, un coup de tonnerre, un événement conforme par hasard à ce qui a été prédit, tout enfin vous trouble et vous inquiète. Le sommeil même, qui devrait faire oublier tant de peines et de frayeurs, ne sert qu’à les redoubler par des images funestes ».
      Cicéron croyait ne parler qu’à quelques Romains : il parlait à tous les hommes et à tous les siècles.
      La plupart des grands de Rome ne croyaient pas plus aux augures que le pape Alexandre VI, Jules II, et Léon X, ne croyaient à Notre-Dame de Lorette et au sang de saint Janvier. Cependant Suétone rapporte qu’Octave, surnomméAuguste, eut la faiblesse de croire qu’un poisson qui sortait hors de la mer sur le rivage d’Actium lui présageait le gain de la bataille. Il ajoute qu’ayant ensuite rencontré un ânier, il lui demanda le nom de son âne, et que l’ànier lui ayant répondu que son âne s’appelait Nicolas, qui signifie vainqueur des peuples, Octave ne douta plus de la victoire ; et qu’ensuite il fit ériger des statues d’airain à l’ânier, à l’âne, et au poisson sautant[7]. Il assure même que ces statues furent placées dans le Capitole.
      Il est fort vraisemblable que ce tyran habile se moquait des superstitions des Romains, et que son âne, son ânier, et son poisson, n’étaient qu’une plaisanterie. Cependant il se peut très-bien qu’en méprisant toutes les sottises du vulgaire, il en eût conservé quelques-unes pour lui. Le barbare et dissimulé Louis XI avait une foi vive à la croix de Saint-Lô. Presque tous les princes, excepté ceux qui ont eu le temps de lire, et de bien lire, ont un petit coin de superstition.

      1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
      2. Aller La première syllabe de ce mot augure est une forme contractée d’avis, oiseau. La seconde syllabe, qui avait sans doute un sens dans les idiomes antiques de l’Italie, est étrangère à tout ce qui nous reste de mots latins. (Encylopédie nouvelle.)
      3. Aller Genèse, chapitre xliv, v. 5 et suiv. (Note de Voltaire.)
      4. Aller Genèse, chapitre xliv, v. 16. (Note de Voltaire.)
      5. Aller Lévitique, chapitre xix, v. 20 et 27. (Id.)
      6. Aller Son traité De Divinatione en deux livres.
      7. Aller C’est à deux actions différentes qu’eurent lieu les présages rapportés par Suétone ; voici le texte de cet auteur (Octave, chapitre clvi) : « Pridie quam siciliensem pugnam classe committeret, deambulanti in littore piscis e mari exsiluit, et ad pedes jacuit. Apud Actium, descendenti in aciem asellus cum asinario occurrit :Eytichus homini, bestiæ Nicon, erat nomen. Utriusque simulacrum æneum victor posuit in templo, in quod castrorum suorum locum vertit. — La veille du combat naval qui le rendit maître de la Sicile, un poisson s’élança hors de la mer et tomba à ses pieds, lorsqu’il se promenait sur le rivage. En allant livrer la bataille d’Actium il rencontra un âne avec son conducteur : l’homme se nommait Eutichus, et sa bêteNicon. Après la victoire il fit placer leurs deux figures en bronze dans le temple qu’il bâtit à l’endroit où il avait campé. » Cette traduction est de M. Lévesque.
      8. Éd. Garnier - Tome 17
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        AUGUSTE OCTAVE.

        DES MŒURS D’AUGUSTE [1].

        On ne peut connaître les mœurs que par les faits, et il faut que ces faits soient incontestables. Il est avéré que cet homme, si immodérément loué d’avoir été le restaurateur des mœurs et des lois, fut longtemps un des plus infâmes débauchés de la république romaine. Son épigramme sur Fulvie, faite après l’horreur des proscriptions, démontre qu’il avait autant de mépris des bienséances dans les expressions que de barbarie dans sa conduite :
        Quod futuit Glaphyram Antonius, hanc mihi pœnam
        Fulvia constituit, se quoque uti futuam.
        Fulviam ego ut futuam ! Quid si me Manius oret
        Pœdicem, faciam ? non puto, si sapiam.
        Aut futue, aut pugnemus, ait. Quid ? quod mihi vita
        Charior est ipsa mentula, signa canant.
        Cette abominable épigramme est un des plus forts témoignages de l’infamie des mœurs d’Auguste. Sexte Pompée lui reprocha des faiblesses infâmes : Effeminatum insectatus est. Antoine, avant le triumvirat, déclara que César, grand-oncle d’Auguste, ne l’avait adopté pour son fils que parce qu’il avait servi à ses plaisirs : adoptionem arunculi stupro meritum.
        Lucius César lui fit le même reproche, et prétendit même qu’il avait poussé la bassesse jusqu’à vendre son corps à Hirtius pour une somme très-considérable. Son impudence alla depuis jusqu’à arracher une femme consulaire à son mari au milieu d’un souper ; il passa quelque temps avec elle dans un cabinet voisin, et la ramena ensuite à table, sans que lui, ni elle, ni son mari, en rougissent. (Suétone, Octave, chapitre lxix.)
        Nous avons encore une lettre d’Antoine à Auguste, conçue en ces mots : « Ita valeas, uti tu, hanc epistolam quum leges, non inieris Tertullam, aut Terentillam, aut Rufillam, aut Salviam Titisceniam, aut omnes. Anne, refert, ubi, et in quam arrigas ? » On n’ose traduire cette lettre licencieuse.
        Rien n’est plus connu que ce scandaleux festin de cinq compagnons de ses plaisirs, avec six des principales femmes de Rome. Ils étaient habillés en dieux et en déesses, et ils en imitaient toutes les impudicités inventées dans les fables :
        Dum nova divonim cœnat adulteria.
        (Suét., Oct., cap. lxx.)
        Enfin on le désigna publiquement sur le théâtre par ce fameux vers :
        Viden’ ut cinœdus orbem digito temperet ?
        (Ibid., cap. lxviii.)
        Le doigt d’un vil giton gouverne l’univers.
        Presque tous les auteurs latins qui ont parlé d’Ovide prétendent qu’Auguste n’eut l’insolence d’exiler ce chevalier romain, qui était beaucoup plus honnête homme que lui, que parce qu’il avait été surpris par lui dans un inceste avec sa propre fille Julie, et qu’il ne relégua même sa fille que par jalousie. Cela est d’autant plus vraisemblable que Caligula publiait hautement que sa mère était née de l’inceste d’Auguste et de Julie ; c’est ce que dit Suétone dans la vie de Caligula. (Suétone, Caligula, ch. xxiii.)
        On sait qu’Auguste avait répudié la mère de Julie le jour même qu’elle accoucha d’elle ; et il enleva le même jour Livie à son mari, grosse de Tibère, autre monstre qui lui succéda. Voilà l’homme à qui Horace disait (ép. i, liv. II) :
        Res italas armis tuteris, moribus ornes,
        Legibus emendes, etc.
        Il est difficile de ne pas être saisi d’indignation en lisant, à la tête desGéorgiques, qu’Auguste est un des plus grands dieux, et qu’on ne sait quelle place il daignera occuper un jour dans le ciel, s’il régnera dans les airs, ou s’il sera le protecteur des villes, ou bien s’il acceptera l’empire des mers.
        An deus immensi venias maris, ac tua nautæ
        Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule.
        (Virg,, Géorg., I, 29.)
        L’Arioste parle bien plus sensément, comme aussi avec plus de grâce, quand il dit, dans son admirable trente-cinquième chant, st. xxvi :
        Non fu sì santo nè benigno Augusto,
        Come la tuba di Virgilio suona ;
        L’aver avuto in poesia buon gusto,
        La proscrizione iniqua gli perdona, etc.

        Tyran de son pays, et scélérat habile,
        Il mit Pérouse en cendre et Rome dans les fers ;
        Mais il avait du goût, il se connut en vers :
        Auguste au rang des dieux est placé par Virgile.
        DES CRUAUTÉS D’AUGUSTE.
        Autant qu’Auguste se livra longtemps à la dissolution la plus effrénée, autant son énorme cruauté fut tranquille et réfléchie. Ce fut au milieu des festins et des fêtes qu’il ordonna des proscriptions ; il y eut près de trois cents sénateurs de proscrits, deux mille chevaliers, et plus de cent pères de famille obscurs, mais riches, dont tout le crime était dans leur fortune. Octave et Antoine ne les firent tuer que pour avoir leur argent ; et en cela ils ne furent nullement différents des voleurs de grand chemin, qu’on fait expirer sur la roue.
        Octave, immédiatement avant la guerre de Pérouse, donna à ses soldats vétérans toutes les terres des citoyens de Mantoue et de Crémone. Ainsi il récompensait le meurtre par la déprédation.
        Il n’est que trop certain que le monde fut ravagé, depuis l’Euphrate jusqu’au fond de l’Espagne, par un homme sans pudeur, sans foi, sans honneur, sans probité, fourbe, ingrat, avare, sanguinaire, tranquille dans le crime, et qui, dans une république bien policée, aurait péri par le dernier supplice au premier de ses crimes.
        Cependant on admire encore le gouvernement d’Auguste, parce que Rome goûta sous lui la paix, les plaisirs et l’abondance. Sénèque dit[2] de lui : « Clementiam non voco lassam crudelitatem ; je n’appelle point clémence la lassitude de la cruauté. »
        On croit qu’Auguste devint plus doux quand le crime ne lui fut plus nécessaire, et qu’il vit qu’étant maître absolu il n’avait plus d’autre intérêt que celui de paraître juste. Mais il me semble qu’il fut toujours plus impitoyable que clément : car après la bataille d’Actium il fit égorger le fils d’Antoine au pied de la statue de César, et il eut la barbarie de faire trancher la tête au jeune Césarion, fils de César et de Cléopâtre, que lui-même avait reconnu pour roi d’Égypte.
        Ayant un jour soupçonné le préteur Gallius Quintus d’être venu à l’audience avec un poignard sous sa robe, il le fit appliquer en sa présence à la torture, et, dans l’indignation où il fut de s’entendre appeler tyran par ce sénateur, il lui arracha lui-même les yeux, si on en croit Suétone.
        On sait que César, son père adoptif, fut assez grand pour pardonner à presque tous ses ennemis ; mais je ne vois pas qu’Auguste ait pardonné à un seul. Je doute fort de sa prétendue clémence envers Cinna. Tacite ni Suétone ne disent rien de cette aventure. Suétone, qui parle de toutes les conspirations faites contre Auguste, n’aurait pas manqué de parler de la plus célèbre. La singularité d’un consulat donné à Cinna pour prix de la plus noire perfidie n’aurait pas échappé à tous les historiens contemporains. Dion Cassius n’en parle qu’après Sénèque, et ce morceau de Sénèque ressemble plus à une déclamation qu’à une vérité historique. De plus, Sénèque met la scène en Gaule, et Dion à Rome. Il y a là une contradiction qui achève d’ôter toute vraisemblance à cette aventure. Aucune de nos histoires romaines, compilées à la hâte et sans choix, n’a discuté ce fait intéressant. L’histoire de Laurent Échard a paru aux hommes éclairés aussi fautive que tronquée : l’esprit d’examen a rarement conduit les écrivains.
        Il se peut que Cinna ait été soupçonné ou convaincu par Auguste de quelque infidélité, et qu’après l’éclaircissement Auguste lui ait accordé le vain honneur du consulat; mais il n’est nullement probable que Cinna ait voulu, par une conspiration, s’emparer de la puissance suprême, lui qui n’avait jamais commandé d’armée, qui n’était appuyé d’aucun parti, qui n’était pas enfin un homme considérable dans l’empire. Il n’y a pas d’apparence qu’un simple courtisan subalterne ait eu la folie de vouloir succéder à un souverain affermi depuis vingt années, et qui avait des héritiers ; et il n’est nullement probable qu’Auguste l’eût fait consul immédiatement après la conspiration.
        Si l’aventure de Cinna est vraie, Auguste ne pardonna que malgré lui, vaincu par les raisons ou par les importunités de Livie, qui avait pris sur lui un grand ascendant, et qui lui persuada, dit Sénèque, que le pardon lui serait plus utile que le châtiment. Ce ne fut donc que par politique qu’on le vit une fois exercer la clémence ; ce ne fut certainement point par générosité.
        Comment peut-on tenir compte à un brigand enrichi et affermi, de jouir en paix du fruit de ses rapines, et de ne pas assassiner tous les jours les fils et les petits-fils des proscrits quand ils sont à genoux devant lui et qu’ils l’adorent ? Il fut un politique prudent, après avoir été un barbare ; mais il est à remarquer que la postérité ne lui donna jamais le nom de Vertueux comme à Titus, à Trajan, aux Antonins. Il s’introduisit même une coutume dans les compliments qu’on faisait aux empereurs à leur avénement : c’était de leur souhaiter d’être plus heureux qu’Auguste et meilleurs que Trajan.
        Il est donc permis aujourd’hui de regarder Auguste comme un monstre adroit et heureux.
        Louis Racine, fils du grand Racine, et héritier d’une partie de ses talents, semble s’oublier un peu quand il dit dans ses Réflexions sur la poésie, « qu’Horace et Virgile gâtèrent Auguste, qu’ils épuisèrent leur art pour empoisonner Auguste par leurs louanges ». Ces expressions pourraient faire croire que les éloges si bassement prodigués par ces deux grands poètes corrompirent le beau naturel de cet empereur. Mais Louis Racine savait très-bien qu’Auguste était un fort méchant homme, indifférent au crime et à la vertu, se servant également des horreurs de l’un et des apparences de l’autre, uniquement attentif à son seul intérêt, n’ensanglantant la terre et ne la pacifiant, n’employant les armes et les lois, la religion et les plaisirs, que pour être le maître, et sacrifiant tout à lui-même. Louis Racine fait voir seulement que Virgile et Horace eurent des âmes serviles.
        Il a malheureusement trop raison quand il reproche à Corneille d’avoir dédié Cinna au financier Montauron, et d’avoir dit à ce receveur : « Ce que vous avez de commun avec Auguste, c’est surtout cette générosité avec laquelle.... » : car enfin, quoique Auguste ait été le plus méchant des citoyens romains, il faut convenir que le premier des empereurs, le maître, le pacificateur, le législateur de la terre alors connue, ne devait pas être mis absolument de niveau avec un financier, commis d’un contrôleur général en Gaule.
        Le même Louis Racine, en condamnant justement l’abaissement de Corneille et la lâcheté du siècle d’Horace et de Virgile, relève merveilleusement un passage du Petit Carême de Massillon : « On est aussi coupable quand on manque de vérité aux rois que quand on manque de fidélité ; et on aurait dû établir la même peine pour l’adulation que pour la révolte[3]. »
        Père Massillon, je vous demande pardon, mais ce trait est bien oratoire, bien prédicateur, bien exagéré. La Ligue et la Fronde ont fait, si je ne me trompe, plus de mal que les prologues de Quinault. Il n’y a pas moyen de condamner Quinault à être roué comme un rebelle. Père Massillon, est modus in rebus ; et c’est ce qui manque net à tous les faiseurs de sermons.

        1. Aller En 1770, dans la seconde partie des Questions sur l’Encyclopédie, l’article commençait ainsi : « On a demandé souvent sous quelle dénomination et à quel titre Octave, citoyen de la petite ville de Vellotri, surnommé Auguste, fut le maître d’un empire qui s’étendait du mont Taurus au mont Atlas, et de l’Euphrate à la Seine. Ce ne fut point comme dictateur perpétuel, etc. ; » et Voltaire reproduisait l’écrit intituléDu Gouvernement d’Auguste (voyez les Mélanges, année 1766) ; après quoi venait le morceau Des Mœurs d’Auguste, dont plusieurs passages sont extraits des notes de la tragédie du Triumvirat (tome V du Théâtre). (B.)
        2. Aller De Clementia, I, ii.
        3. Aller Voici le texte de Massillon : « Quiconque flatte ses maîtres les trahit ; la perfidie qui les trompe est aussi criminelle que celle qui les détrône... il n’y a pas loin de la mauvaise foi du flatteur à celle du rebelle..... La même infamie qui punit la perfidie et la révolte devrait être destinée à l’adulation : la sûreté publique doit suppléer aux lois, qui ont omis de la compter parmi les grands crimes auxquels elles décernent des supplices : car il est aussi criminel d’attenter à la bonne foi des princes qu’à leur personne sacrée ; de manquer à leur égard de vérité, que de manquer de fidélité. » Sermon pour le premier dimanche de Carême, sur les tentations des grands. IIe partie.
        4. Éd. Garnier - Tome 17
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          AUGUSTIN [1].

          Ce n’est pas comme évêque, comme docteur, comme Père de l’Église, que je considère ici saint Augustin, natif de Tagaste ; c’est en qualité d’homme. Il s’agit ici d’un point de physique qui regarde le climat d’Afrique.
          Il me semble que saint Augustin avait environ quatorze ans lorsque son père, qui était pauvre, le mena avec lui aux bains publics. On dit qu’il était contre l’usage et la bienséance qu’un père se baignât avec son fils[2] et Bayle même fait cette remarque[3]. Oui, les patriciens, à Rome, les chevaliers romains, ne se baignaient pas avec leurs enfants dans les étuves publiques ; mais croira-t-on que le pauvre peuple, qui allait au bain pour un liard, fût scrupuleux observateur des bienséances des riches ?
          L’homme opulent couchait dans un lit d’ivoire et d’argent, sur des tapis de pourpre, sans draps, avec sa concubine ; sa femme, dans un autre appartement parfumé, couchait avec son amant. Les enfants, les précepteurs, les domestiques, avaient leurs chambres séparées ; mais le peuple couchait pêle-mêle dans des galetas. On ne faisait pas beaucoup de façons dans la ville de Tagaste en Afrique. Le père d’Augustin menait son fils au bain des pauvres.
          Ce saint raconte que son père le vit dans un état de virilité qui lui causa une joie vraiment paternelle, et qui lui fit espérer d’avoir bientôt des petits-fils in ogni modo ; comme de fait il en eut.
          Le bonhomme s’empressa même d’aller conter cette nouvelle à sainte Monique, sa femme.
          Quant à cette puberté prématurée d’Augustin, ne peut-on pas l’attribuer à l’usage anticipé de l’organe de la génération ? Saint Jérôme parle d’un enfant de dix ans dont une femme abusait, et dont elle conçut un fils. (Épître ad Vitalem, tome III.)
          Saint Augustin, qui était un enfant très-libertin, avait l’esprit aussi prompt que la chair. Il dit[4] qu’ayant à peine vingt ans, il apprit sans maître la géométrie, l’arithmétique et la musique.
          Cela ne prouve-t-il pas deux choses, que dans l’Afrique, que nous nommons aujourd’hui la Barbarie, les corps et les esprits sont plus avancés que chez nous ?
          Ces avantages précieux de saint Augustin conduisent à croire qu’Empédocle n’avait pas tant de tort de regarder le feu comme le principe de la nature. Il est aidé, mais par des subalternes : c’est un roi qui fait agir tous ses sujets. Il est vrai qu’il enflamme quelquefois un peu trop les imaginations de son peuple. Ce n’est pas sans raison que Syphax dit à Juba, dans le Catond’Addison, que le soleil, qui roule son char sur les têtes africaines, met plus de couleur sur leurs joues, plus de feu dans leurs cœurs, et que les dames de Zama sont très-supérieures aux pâles beautés de l’Europe, que la nature n’a qu’à moitié pétries.
          Où sont, à Paris, à Strasbourg, à Ratisbonne, à Vienne, les jeunes gens qui apprennent l’arithmétique, les mathématiques, la musique, sans aucun secours, et qui soient pères à quatorze ans ?
          Ce n’est point sans doute une fable, qu’Atlas, prince de Mauritanie, appelé fils du Ciel par les Grecs, ait été un célèbre astronome, qu’il ait fait construire une sphère céleste comme il en est à la Chine depuis tant de siècles. Les anciens, qui exprimaient tout en allégories, comparèrent ce prince à la montagne qui porte son nom, parce qu’elle élève son sommet dans les nues ; et les nues ont été nommées le ciel par tous les hommes qui n’ont jugé des choses que sur le rapport de leurs yeux.
          Ces mêmes Maures cultivèrent les sciences avec succès, et enseignèrent l’Espagne et l’Italie pendant plus de cinq siècles. Les choses sont bien changées. Le pays de saint Augustin n’est plus qu’un repaire de pirates. L’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne, la France, qui étaient plongées dans la barbarie, cultivent les arts mieux que n’ont jamais fait les Arabes.
          Nous ne voulons donc, dans cet article, que faire voir combien ce monde est un tableau changeant. Augustin, débauché, devient orateur et philosophe. Il se pousse dans le monde ; il est professeur de rhétorique ; il se fait manichéen ; du manichéisme il passe au christianisme. Il se fait baptiser avec un de ses bâtards nommé Deodatus ; il devient évêque ; il devient Père de l’Église. Son système sur la grâce est respecté onze cents ans comme un article de foi. Au bout d’onze cents ans, des jésuites trouvent moyen de faire anathématiser le système de saint Augustin mot pour mot, sous le nom de Jansénius, de Saint-Cyran, d’Arnauld, de Quesnel[5]. Nous demandons si cette révolution dans son genre n’est pas aussi grande que celle de l’Afrique, et s’il y a rien de permanent sur la terre.

          1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, seconde partie, 1770. (B.)
          2. Aller Valère Maxime, livre II, chapitre i, numéro 7. (Note de Voltaire.)
          3. Aller Dans son Dictionnaire, au mot Augustin.
          4. Aller Confessions, livre IV, chapitre xvi. (Note de Voltaire.)
          5. Aller Voyez Grâce. (Note de Voltaire.)
           
          Éd. Garnier - Tome 17
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          AUSTÉRITÉS.
          Mortifications, flagellations [1].
          Que des hommes choisis, amateurs de l’étude, se soient unis après mille catastrophes arrivées au monde ; qu’ils se soient occupés d’adorer Dieu, et de régler les temps de l’année, comme on le dit des anciens brachmanes et des mages, il n’est rien là que de bon et d’honnête. Ils ont pu être en exemple au reste de la terre par une vie frugale ; ils ont pu s’abstenir de toute liqueur enivrante, et du commerce avec leurs femmes, quand ils célébrèrent des fêtes. Ils durent être vêtus avec modestie et décence. S’ils furent savants, les autres hommes les consultèrent ; s’ils furent justes, on les respecta et on les aima ; mais la superstition, la gueuserie, la vanité, ne se mirent-elles pas bientôt à la place des vertus ?
          Le premier fou qui se fouetta publiquement pour apaiser les dieux ne fut-il pas l’origine des prêtres de la déesse de Syrie, qui se fouettaient en son honneur ; des prêtres d’Isis, qui en faisaient autant à certains jours ; des prêtres de Dodone, nommés Saliens, qui se faisaient des blessures ; des prêtres de Bellone, qui se donnaient des coups de sabre ; des prêtres de Diane, qui s’ensanglantaient à coups de verges ; des prêtres de Cybèle, qui se faisaient eunuques ; des fakirs des Indes, qui se chargèrent de chaînes ? L’espérance de tirer de larges aumônes n’entra-t-elle pour rien dans leurs austérités ?
          Les gueux qui se font enfler les jambes avec de la tithymale, et qui se couvrent d’ulcères pour arracher quelques deniers aux passants, n’ont-ils pas quelque rapport aux énergumènes de l’antiquité qui s’enfonçaient des clous dans les fesses, et qui vendaient ces saints clous aux dévots du pays ?
          Enfin la vanité n’a-t-elle jamais eu part à ces mortifications publiques, qui attiraient les yeux de la multitude ? Je me fouette, mais c’est pour expier vos fautes ; je marche tout nu, mais c’est pour vous reprocher le faste de vos vêtements ; je me nourris d’herbes et de colimaçons, mais c’est pour corriger en vous le vice de la gourmandise ; je m’attache un anneau de fer à la verge, pour vous faire rougir de votre lasciveté. Respectez-moi comme un homme cher aux dieux, qui attirera leurs faveurs sur vous. Quand vous serez accoutumés à me respecter, vous n’aurez pas de peine à m’obéir : je serai votre maître au nom des dieux, et si quelqu’un de vous alors transgresse la moindre de mes volontés, je le ferai empaler pour apaiser la colère céleste.
          Si les premiers fakirs ne prononcèrent pas ces paroles, il est bien probable qu’ils les avaient gravées dans le fond de leur cœur.
          Ces austérités affreuses furent peut-être les origines des sacrifices de sang humain. Des gens qui répandaient leur sang en public à coups de verges, et qui se tailladaient les bras et les cuisses pour se donner de la considération, firent aisément croire à des sauvages imbéciles qu’on devait sacrifier aux dieux ce qu’on avait de plus cher ; qu’il fallait immoler sa fille pour avoir un bon vent ; précipiter son fils du haut d’un rocher, pour n’être point attaqué de la peste ; jeter une fille dans le Nil, pour avoir infailliblement une bonne récolte.
          Ces superstitions asiatiques ont produit parmi nous les flagellations, que nous avons imitées des Juifs[2]. Leurs dévots se fouettaient et se fouettent encore les uns les autres, comme faisaient autrefois les prêtres de Syrie et d’Égypte[3].
          Parmi nous les abbés fouettèrent leurs moines ; les confesseurs fouettèrent leurs pénitents des deux sexes. Saint Augustin écrit à Marcellin le tribun « qu’il faut fouetter les donatistes comme les maîtres d’école en usent avec les écoliers ».
          On prétend que ce n’est qu’au xe siècle que les moines et les religieuses commencèrent à se fouetter à certains jours de l’année. La coutume de donner le fouet aux pécheurs pour pénitence s’établit si bien que le confesseur de saint Louis lui donnait très-souvent le fouet. Henri II d’Angleterre fut fouetté par les chanoines de Cantorbéry[4]. Raimond, comte de Toulouse, fut fouetté la corde au cou par un diacre, à la porte de l’église de Saint-Gilles, devant le légat Milon, comme nous l’avons vu[5].
          Les chapelains du roi de France Louis VIII[6] furent condamnés par le légat du pape Innocent III à venir, aux quatre grandes fêtes, aux portes de la cathédrale de Paris, présenter des verges aux chanoines pour les fouetter, en expiation du crime du roi leur maître, qui avait accepté la couronne d’Angleterre que le pape lui avait ôtée, après la lui avoir donnée en vertu de sa pleine puissance. Il parut même que le pape était fort indulgent en ne faisant pas fouetter le roi lui-même, et en se contentant de lui ordonner, sous peine de damnation, de payer à la chambre apostolique deux années de son revenu.
          C’est de cet ancien usage que vient la coutume d’armer encore, dans Saint-Pierre de Rome, les grands pénitenciers de longues baguettes au lieu de verges, dont ils donnent de petits coups aux pénitents prosternés de leur long. C’est ainsi que le roi de France Henri IV reçut le fouet sur les fesses des cardinaux d’Ossat et Duperron. Tant il est vrai que nous sortons à peine de la barbarie, dans laquelle nous avons encore une jambe enfoncée jusqu’au genou !
          Au commencement du xiiie siècle, il se forma en Italie des confréries de pénitents, à Pérouse et à Bologne. Les jeunes gens, presque nus, une poignée de verges dans une main, et un petit crucifix dans l’autre, se fouettaient dans les rues. Les femmes les regardaient à travers les jalousies des fenêtres, et se fouettaient dans leurs chambres, 
          Ces flagellants inondèrent l’Europe : on en voit encore beaucoup en Italie, en Espagne[7] et en France même, à Perpignan. Il était assez commun, au commencement du xvie siècle, que les confesseurs fouettassent leurs pénitentes sur les fesses. Une histoire des Pays-Bas, composée par Meteren[8]rapporte que le cordelier nommé Adriacem, grand prédicateur de Bruges, fouettait ses pénitentes toutes nues.
          Le jésuite Edmond Auger, confesseur de Henri III[9], engagea ce malheureux prince à se mettre à la tête des flagellants.
          Dans plusieurs couvents de moines et de religieuses on se fouette sur les fesses. Il en a résulté quelquefois d’étranges impudicités, sur lesquelles il faut jeter un, voile pour ne pas faire rougir celles qui portent un voile sacré, et dont le sexe et la profession méritent les plus grands égards[10].

          1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
          2. Aller Voyez Confession. (Note de Voltaire.)
          3. Aller Voyez Apuleii Metam., livre XI. (Note de Voltaire.)
          4. Aller En 1209. (Id.)
          5. Aller Voyez l’article Avignon ci-après ; mais dans la première édition des Questions sur l’Encyclopédie, cet article Avignon précédait l’article Austérités. (B.)
          6. Aller En 1223. (Note de Voltaire.)
          7. Aller Histoire des flagellants, page 198. (Note de Voltaire.)
          8. Aller Meteren, Historia Belgica, anno 1570. (Id.)
          9. Aller De Thou, livre XXVIII. (Id.)
          10. Aller Voyez Expiation. (Id.)

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