Éd. Garnier - Tome 18
| ◄ Emblème | Empoisonnements | Enchantement ► |
EMPOISONNEMENTS [1].
Répétons souvent des vérités utiles. Il y a toujours eu moins d’empoisonnements qu’on ne l’a dit ; il en est presque comme des parricides. Les accusations ont été communes, et ces crimes ont été très-rares. Une preuve, c’est qu’on a pris longtemps pour poison ce qui n’en est pas. Combien de princes se sont défaits de ceux qui leur étaient suspects en leur faisant boire du sang de taureau ! combien d’autres princes en ont avalé pour ne point tomber dans les mains de leurs ennemis ! Tous les historiens anciens, et même Plutarque, l’attestent.
J’ai été tant bercé de ces contes dans mon enfance qu’à la fin j’ai fait saigner un de mes taureaux, dans l’idée que son sang m’appartenait puisqu’il était né dans mon étable (ancienne prétention dont je ne discute pas ici la validité) : je bus de ce sang comme Atrée et Mlle de Vergy[2]. Il ne me fit pas plus de mal que le sang de cheval n’en fait aux Tartares, et que le boudin ne nous en fait tous les jours, surtout lorsqu’il n’est pas trop gras.
Pourquoi le sang de taureau serait-il un poison quand le sang de bouquetin passe pour un remède ? Les paysans de mon canton avalent tous les jours du sang de bœuf, qu’ils appellent de la fricassée ; celui de taureau n’est pas plus dangereux. Soyez sûr, cher lecteur, que Thémistocle n’en mourut pas[3].
Quelques spéculatifs de la cour de Louis XIV crurent deviner que sa belle-sœur Henriette d’Angleterre avait été empoisonnée avec de la poudre de diamant, qu’on avait mise dans une jatte de fraises, au lieu de sucre râpé ; mais ni la poudre impalpable de verre ou de diamant, ni celle d’aucune production de la nature qui ne serait pas venimeuse[4] par elle-même, ne pourrait être nuisible.
Il n’y a que les pointes aiguës, tranchantes, actives, qui puissent devenir des poisons violents. L’exact observateur Mead (que nous prononçons Mide), célèbre médecin de Londres, a vu au microscope la liqueur dardée par les gencives des vipères irritées ; il prétend qu’il les a toujours trouvées semées de ces lames coupantes et pointues dont le nombre innombrable déchire et perce les membranes internes[5].
La cantarella, dont on prétend que le pape Alexandre VI, et son bâtard le duc de Borgia, faisaient un grand usage, était, dit-on, la bave d’un cochon rendu enragé en le suspendant par les pieds la tête en bas, et en le battant longtemps jusqu’à la mort : c’était un poison aussi prompt et aussi violent que celui de la vipère. Un grand apothicaire m’assure que la Tofana, cette célèbre empoisonneuse de Naples, se servait principalement de cette recette. Peut-être tout cela n’est-il pas vrai[6]. Cette science est de celles qu’il faudrait ignorer.
Les poisons qui coagulent le sang, au lieu de déchirer les membranes, sont l’opium, la ciguë, la jusquiam, l’aconit, et plusieurs autres. Les Athéniens avaient raffiné jusqu’à faire mourir par ces poisons réputés froids leurs compatriotes condamnés à mort. Un apothicaire était le bourreau de la république. On dit que Socrate mourut fort doucement, et comme on s’endort ; j’ai peine à le croire.
Je fais une remarque sur les livres juifs, c’est que chez ce peuple vous ne voyez personne qui soit mort empoisonné. Une foule de rois et de pontifes périt par des assassinats ; l’histoire de cette nation est l’histoire des meurtres et du brigandage, mais il n’est parlé qu’en un seul endroit d’un homme qui se soit empoisonné lui-même, et cet homme n’est point un Juif : c’était un Syrien nommé Lysias, général des armées d’Antiochus Épiphane. Le second livre desMachabées dit[7] qu’il s’empoisonna ; vitam veneno finivit. Mais ces livres desMachabées sont bien suspects. Mon cher lecteur, je vous ai déjà prié de ne rien croire de léger[8].
Ce qui m’étonnerait le plus dans l’histoire des mœurs des anciens Romains, ce serait la conspiration des femmes romaines pour faire périr par le poison, non pas leurs maris, mais en général les principaux citoyens. C’était, dit Tite-Live, en l’an 423 de la fondation de Rome ; c’était donc dans le temps de la vertu la plus austère ; c’était avant qu’on eût entendu parler d’aucun divorce, quoique le divorce fût autorisé ; c’était lorsque les femmes ne buvaient point de vin, ne sortaient presque jamais de leurs maisons que pour aller aux temples. Comment imaginer que tout à coup elles se fussent appliquées à connaître les poisons, qu’elles s’assemblassent pour en composer, et que sans aucun intérêt apparent elles donnassent ainsi la mort aux premiers de Rome ?
Laurent Échard, dans sa compilation abrégée, se contente de dire que « la vertu des dames romaines se démentit étrangement ; que cent soixante et dix d’entre elles, se mêlant de faire le métier d’empoisonneuses, et de réduire cet art en préceptes, furent tout à la fois accusées, convaincues, et punies ».
Tite-Live ne dit pas assurément qu’elles réduisirent cet art en préceptes. Cela signifierait qu’elles tinrent école de poisons, qu’elles professèrent cette science, ce qui est ridicule. Il ne parle point de cent soixante et dix professeuses en sublimé corrosif ou en vert-de-gris. Enfin il n’affirme point qu’il y eut des empoisonneuses parmi les femmes des sénateurs et des chevaliers.
Le peuple était extrêmement sot et raisonneur à Rome comme ailleurs ; voici les paroles de Tite-Live :
« [9] L’année 423 fut au nombre des malheureuses ; il y eut une mortalité causée par l’intempérie de l’air, ou par la malice humaine. Je voudrais qu’on pût affirmer avec quelques auteurs que la corruption de l’air causa cette épidémie, plutôt que d’attribuer la mort de tant de Romains au poison, comme l’ont écrit faussement des historiens pour décrier cette année. »
On a donc écrit faussement, selon Tite-Live, que les dames de Rome étaient des empoisonneuses : il ne le croit donc pas ; mais quel intérêt avaient ces auteurs à décrier cette année ? c’est ce que j’ignore.
Je vais rapporter le fait, continue-t-il, tel qu’on l’a rapporté avant moi. Ce n’est pas là le discours d’un homme persuadé. Ce fait d’ailleurs ressemble bien à une fable. Une esclave accuse environ soixante et dix femmes, parmi lesquelles il y en a de patriciennes, d’avoir mis la peste dans Rome en préparant des poisons. Quelques-unes des accusées demandent permission d’avaler leurs drogues, et elles expirent sur-le-champ. Leurs complices sont condamnées à mort sans qu’on spécifie le genre de supplice.
J’ose soupçonner que cette historiette, à laquelle Tite-Live ne croit point du tout, mérite d’être reléguée à l’endroit où l’on conservait le vaisseau qu’une vestale avait tiré sur le rivage avec sa ceinture, où Jupiter en personne avait arrêté la fuite des Romains, où Castor et Pollux étaient venus combattre à cheval, où l’on avait coupé un caillou avec un rasoir, et où Simon Barjone, surnommé Pierre, disputa de miracles avec Simon le Magicien, etc.
Il n’y a guère de poison dont on ne puisse prévenir les suites en le combattant incontinent. Il n’y a point de médecine qui ne soit un poison quand la dose est trop forte.
Toute indigestion est un empoisonnement.
Un médecin ignorant et même savant, mais inattentif, est souvent un empoisonneur ; un bon cuisinier est, à coup sûr, un empoisonneur à la longue, si vous n’êtes pas tempérant.
Un jour, le marquis d’Argenson, ministre d’État au département étranger lorsque son frère était ministre de la guerre, reçut de Londres une lettre d’un fou (comme les ministres en reçoivent à chaque poste) : ce fou proposait un moyen infaillible d’empoisonner tous les habitants de la capitale d’Angleterre. « Ceci ne me regarde pas, nous dit le marquis d’Argenson ; c’est un placet à mon frère. »
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Gabrielle de Vergy, tragédie de de Belloy. Arnaud Baculard a fait sur le même sujet une pièce qu’il a intitulée Fayel.
- ↑ L’abbé Guenée, dans ses Lettres de quelques Juifs portugais, etc., quatrième partie, lettre v, dit que Thémistocle s’empoisonna en buvant une coupe pleine du sang d’un taureau qu’on venait d’immoler. (B.)
- ↑ On lit venimeuse dans toutes les éditions ; ce n’est pas la seule fois que Voltaire a écrit venimeux pour vénéneux. (B.)
- ↑ On ne peut expliquer les effets d’un poison par une cause mécanique de cette espèce. Quelques-uns paraissent avoir une action chimique sur nos organes, qu’ils détruisent en décomposant la substance qui les forme. Tels sont les poisons caustiques. Le venin de la vipère paraît n’avoir qu’une action purement organique. (Voyez l’ouvrage de M. l’abbé Fontana sur le venin de la vipère.) Nous ne prétendons pas prononcer que l’action mécanique des corps, leur action chimique, leur action organique, soient d’une nature différente ; mais les faits prouvent que ces trois espèces d’actions existent, et rien ne nous prouve qu’elles doivent être réduites à une seule, ni même ne nous en fait entrevoir la possibilité. (K.)
- ↑ Il est très-vraisemblable que c’est un conte populaire ; il serait plus facile qu’on ne croit de pénétrer ces prétendus secrets ; mais ceux qui savent quelque chose sur ces objets doivent avoir la prudence de se taire. Ce n’est pas qu’il ne soit utile que ces vérités soient connues, comme toute autre espèce de vérité ; mais on ne doit les publier que dans des ouvrages qui fassent connaître en même temps le danger, les précautions qui peuvent en préserver, et les remèdes. (K.)
- ↑ Chapitre x, v. 13. (Note de Vollaire.)
- ↑ Voyez Croire, page 294.
- ↑ Première décade, livre VIII. (Note de Voltaire.)
Éd. Garnier - Tome 18
| ◄ Empoisonnements | Enchantement | Enfer ► |
ENCHANTEMENT [1].
MAGIE, ÉVOCATION, SORTILÉGE, etc.
Il n’est guère vraisemblable que toutes ces abominables absurdités viennent, comme le dit Pluche, des feuillages dont on couronna autrefois les têtes d’Isis et d’Osiris. Quel rapport ces feuillages pouvaient-ils avoir avec l’art d’enchanter des serpents, avec celui de ressusciter un mort, ou de tuer des hommes avec des paroles, ou d’inspirer de l’amour, ou de métamorphoser des hommes en bêtes ?
Enchantement, incantatio, vient, dit-on, d’un mot chaldéen que les Grecs avaient traduit par epôde gonoeïa, chanson productrice. Incantatio vient de Chaldée ! allons, les Bochart, vous êtes de grands voyageurs ; vous allez d’Italie en Mésopotamie en un clin d’œil ; vous courez chez le grand et savant peuple hébreu ; vous en rapportez tous les livres et tous les usages ; vous n’êtes point des charlatans.
Une grande partie des superstitions absurdes ne doit-elle pas son origine à des choses naturelles ? Il n’y a guère d’animaux qu’on n’accoutume à venir au son d’une musette ou d’un simple cornet pour recevoir sa nourriture. Orphée, ou quelqu’un de ses prédécesseurs, joua de la musette mieux que les autres bergers, ou bien il se servit du chant. Tous les animaux domestiques accouraient à sa voix. On supposa bien vite que les ours et les tigres étaient de la partie : ce premier pas aisément fait, on n’eut pas de peine à croire que les Orphées faisaient danser les pierres et les arbres.
Si on fait danser un ballet à des rochers et à des sapins, il en coûte peu de bâtir des villes en cadence ; les pierres de taille viennent s’arranger d’elles-mêmes lorsque Amphion chante : il ne faut qu’un violon pour construire une ville, et un cornet à bouquin pour la détruire.
L’enchantement des serpents doit avoir une cause encore plus spécieuse. Le serpent n’est point un animal vorace et porté à nuire. Tout reptile est timide. La première chose que fait un serpent (du moins en Europe) dès qu’il voit un homme, c’est de se cacher dans un trou comme un lapin et un lézard. L’instinct de l’homme est de courir après tout ce qui s’enfuit, et de fuir lui-même devant tout ce qui court après lui, excepté quand il est armé, qu’il sent sa force, et surtout qu’on le regarde.
Loin que le serpent soit avide de sang et de chair, il ne se nourrit que d’herbe, et passe un temps très-considérable sans manger : s’il avale quelques insectes, comme font les lézards, les caméléons, en cela il nous rend service.
Tous les voyageurs disent qu’il y en a de très-longs et de très-gros ; mais nous n’en connaissons point de tels en Europe. On n’y voit point d’homme, point d’enfant qui ait été attaqué par un gros serpent ni par un petit ; les animaux n’attaquent que ce qu’ils veulent manger, et les chiens ne mordent les passants que pour défendre leurs maîtres. Que ferait un serpent d’un petit enfant ? quel plaisir aurait-il à le mordre ? il ne pourrait en avaler le petit doigt. Les serpents mordent, et les écureuils aussi, mais quand on leur fait du mal.
Je veux croire qu’il y a eu des monstres dans l’espèce des serpents comme dans celle des hommes ; je consens que l’armée de Régulus se soit mise sous les armes en Afrique contre un dragon, et que depuis il y ait eu un Normand qui ait combattu contre la gargouille ; mais on m’avouera que ces cas sont rares.
Les deux serpents qui vinrent de Ténédos[2] exprès pour dévorer Laocoon et deux grands garçons de vingt ans, aux yeux de toute l’armée troyenne, sont un beau prodige, digne d’être transmis à la postérité par des vers hexamètres, et par des statues qui représentent Laocoon comme un géant, et ses grands enfants comme des pygmées.
Je conçois que cet événement devait arriver lorsqu’on prenait avec un grand vilain cheval de bois[3] des villes bâties par des dieux, lorsque les fleuves remontaient vers leurs sources, que les eaux étaient changées en sang, et que le soleil et la lune s’arrêtaient à la moindre occasion.
Tout ce qu’on a conté des serpents était très-probable dans des pays où Apollon était descendu du ciel pour tuer le serpent Python.
Ils passèrent aussi pour être très-prudents. Leur prudence consiste à ne pas courir si vite que nous, à se laisser couper en morceaux.
La morsure des serpents, et surtout des vipères, n’est dangereuse que lorsqu’une espèce de rage a fait fermenter un petit réservoir d’une liqueur extrêmement acre, qu’ils ont sous leurs gencives[4]. Hors de là un serpent n’est pas plus dangereux qu’une anguille.
Plusieurs dames ont apprivoisé et nourri des serpents, les ont placés sur leur toilette, et les ont entortillés autour de leurs bras.
Les nègres de Guinée adorent un serpent qui ne fait de mal à personne.
Il y a plusieurs sortes de ces reptiles, et quelques-unes sont plus dangereuses que les autres dans les pays chauds ; mais en général le serpent est un animal craintif et doux ; il n’est pas rare d’en voir qui tettent les vaches.
Les premiers hommes qui virent des gens plus hardis qu’eux apprivoiser et nourrir des serpents, et les faire venir d’un coup de sifflet comme nous appelons les abeilles, prirent ces gens-là pour des sorciers. Les Psylles et les Marses, qui se familiarisèrent avec les serpents, eurent la même réputation. Il ne tiendrait qu’aux apothicaires du Poitou, qui prennent des vipères par laqueue, de se faire respecter aussi comme des magiciens du premier ordre.
L’enchantement des serpents passa pour une chose constante. La sainte Écriture même, qui entre toujours dans nos faiblesses, daigna se conformer à cette idée vulgaire[5]. « L’aspic sourd qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre la voix du savant enchanteur. »
« [6] J’enverrai contre vous des serpents qui résisteront aux enchantements. »
« [7] Le médisant est semblable au serpent qui ne cède point à l’enchanteur. »
L’enchantement était quelquefois assez fort pour faire crever les serpents. Selon l’ancienne physique cet animal était immortel. Si quelque rustre trouvait un serpent mort dans son chemin, il fallait bien que ce fût quelque enchanteur qui l’eût dépouillé du droit de l’immortalité :
Frigidus in pratis cantando rumpitur anguis.
(Virg., Eglog. viii, 71.)
ENCHANTEMENT DES MORTS, OU ÉVOCATION.
Enchanter un mort, le ressusciter, ou s’en tenir à évoquer son ombre pour lui parler, était la chose du monde la plus simple. Il est très-ordinaire que dans ses rêves on voie des morts, qu’on leur parle, qu’ils vous répondent. Si on les a vus pendant le sommeil, pourquoi ne les verra-t-on point pendant la veille ? Il ne s’agit que d’avoir un esprit de Python ; et pour faire agir cet esprit de Python, il ne faut qu’être un fripon, et avoir affaire à un esprit faible : or, personne ne niera que ces deux choses n’aient été extrêmement communes.
[8] L’évocation des morts était un des plus sublimes mystères de la magie. Tantôt on faisait passer aux yeux du curieux quelque grande figure noire qui se mouvait par des ressorts dans un lieu un peu obscur ; tantôt le sorcier ou la sorcière se contentait de dire qu’elle voyait l’ombre, et sa parole suffisait. Cela s’appelle la nécromancie. La fameuse pythonisse d’Endor a toujours été ungrand sujet de dispute entre les Pères de l’Église. Le sage Théodoret, dans sa question lxii sur le livre des Rois, assure que les morts avaient coutume d’apparaître la tête en bas ; et que ce qui effraya la pythonisse, ce fut que Samuel était sur ses jambes.
Saint Augustin, interrogé par Simplicien, lui répond, dans le second livre de ses questions, qu’il n’est pas plus extraordinaire de voir une pythonisse faire venir une ombre que de voir le diable emporter Jésus-Christ sur le pinacle du temple et sur la montagne.
Quelques savants, voyant que chez les Juifs on avait des esprits de Python, en ont osé conclure que les Juifs n’avaient écrit que très-tard, et qu’ils avaient presque tout pris dans les fables grecques ; mais ce sentiment n’est pas soutenable.
DES AUTRES SORTILÉGES.
Quand on est assez habile pour évoquer des morts avec des paroles, on peut à plus forte raison faire mourir des vivants, ou du moins les en menacer, comme le Médecin malgré lui dit à Lucas[9] qu’il lui donnera la fièvre. Du moins il n’était pas douteux que les sorciers n’eussent le pouvoir de faire mourir les bestiaux ; et il fallait opposer sortilége à sortilége pour garantir son bétail. Mais ne nous moquons point des anciens, pauvres gens que nous sommes, sortis à peine de la barbarie ! Il n’y a pas cent ans que nous avons fait brûler des sorciers dans toute l’Europe ; et on vient encore de brûler une sorcière, vers l’an 1750, à Vurtzbourg. Il est vrai que certaines paroles et certaines cérémonies suffisent pour faire périr un troupeau de moutons, pourvu qu’on y ajoute de l’arsenic.
L’Histoire critique des cérémonies superstitieuses, par Le Brun de l’Oratoire, est bien étrange ; il veut combattre le ridicule des sortiléges, et il a lui-même le ridicule de croire à leur puissance. Il prétend que Marie Bucaille la sorcière, étant en prison à Valogne, parut à quelques lieues de là dans le même temps, selon le témoignage juridique du juge de Valogne. Il rapporte le fameux procès des bergers de Brie, condamnés à être pendus et brûlés par le parlement de Paris en 1691. Ces bergers avaient été assez sots pour se croire sorciers, et assez méchants pour mêler des poisons réels à leurs sorcelleries imaginaires.
Le P. Le Brun proteste[10] qu’il y eut beaucoup de surnaturel dans leur fait,et qu’ils furent pendus en conséquence. L’arrêt du parlement est directement contraire à ce que dit l’auteur. « La cour déclare les accusés dûment atteints et convaincus de superstitions, d’impiétés, sacriléges, profanations, empoisonnements. »
L’arrêt ne dit pas que ce soient les profanations qui aient fait périr les animaux : il dit que ce sont les empoisonnements. On peut commettre un sacrilége sans être sorcier, comme on empoisonne sans être sorcier.
D’autres juges firent brûler, à la vérité, le curé Gaufridi, et ils crurent fermement que le diable l’avait fait jouir de toutes ses pénitentes. Le curé Gaufridi croyait aussi en avoir obligation au diable ; mais c’était en 1611 : c’était dans le temps où la plupart de nos provinciaux n’étaient pas fort au-dessus des Caraïbes et des Nègres. Il y en a eu encore de nos jours quelques-uns de cette espèce, comme le jésuite Girard, l’ex-jésuite Nonotte, le jésuite Duplessis, l’ex-jésuite Malagrida ; mais cette espèce de fous devient fort rare de jour en jour.
À l’égard de la lycanthropie, c’est-à-dire des hommes métamorphosés en loups par des enchantements, il suffit qu’un jeune berger, ayant tué un loup et s’étant revêtu de sa peau, ait fait peur à de vieilles femmes, pour que la réputation du berger devenu loup se soit répandue dans toute la province, et de là dans d’autres. Bientôt Virgile dira (Ecl. viii, v. 97) :
His ego sæpe lupum fieri, et se condere silvis
Mœrim, sæpe animas imis exire sepulcris.
Mœris devenu loup se cachait dans les bois :
Du creux de leurs tombeaux j’ai vu sortir des âmes.
Mœrim, sæpe animas imis exire sepulcris.
Mœris devenu loup se cachait dans les bois :
Du creux de leurs tombeaux j’ai vu sortir des âmes.
Voir un homme loup est une chose curieuse ; mais voir des âmes est encore plus beau. Des moines du Mont-Cassin ne virent-ils pas l’âme de saint Bénédict ou Benoît ? Des moines de Tours ne virent-ils pas celle de saint Martin ? Des moines de Saint-Denis ne virent-ils pas celle de Charles Martel ?
ENCHANTEMENTS POUR SE FAIRE AIMER.
Il y en eut pour les filles et pour les garçons. Les Juifs en vendaient à Rome et dans Alexandrie, et ils en vendent encore en Asie. Vous trouverez quelques-uns de ces secrets dans le Petit-Albert ; mais vous vous mettrez plus au fait si vous lisez le plaidoyer[11] qu’Apulée composa lorsqu’il fut accusé par un chrétien, dont il avait épousé la fille, de l’avoir ensorcelée par des philtres. Son beau-père Émilien prétendait qu’Apulée s’était servi principalement de certains poissons, attendu que Vénus étant née de la mer, les poissons devaient exciter prodigieusement les femmes à l’amour.
On se servait d’ordinaire de verveine, de ténia, de l’hippomane, qui n’était autre chose qu’un peu de l’arrière-faix d’une jument lorsqu’elle produit son poulain, d’un petit oiseau nommé parmi nous hoche-queue, en latin motacilla.
Mais Apulée était principalement accusé d’avoir employé des coquillages, des pattes d’écrevisses, des hérissons de mer, des huîtres cannelées, du calmar, qui passe pour avoir beaucoup de semence, etc.
Apulée fait assez entendre quel était le véritable philtre qui avait engagé Pudentilla à se donner à lui. Il est vrai qu’il avoue dans son plaidoyer que sa femme l’avait appelé un jour magicien. « Mais quoi ! dit-il, si elle m’avait appeléconsul, serais-je consul pour cela ? »
Le satyrion fut regardé chez les Grecs et chez les Romains comme le philtre le plus puissant ; on l’appelait la plante aphrodisia, racine de Vénus. Nous y ajoutons la roquette sauvage : c’est l’eruca des Latins[12] : Et venerem revocans eruca morantem. Nous y mêlons surtout un peu d’essence d’ambre. La mandragore est passée de mode. Quelques vieux débauchés se sont servis de mouches cantharides, qui portent en effet aux parties génitales, mais qui portent beaucoup plus à la vessie, qui l’excorient, et qui font uriner du sang : ils ont été cruellement punis d’avoir voulu pousser l’art trop loin.
La jeunesse et la santé sont les véritables philtres.
Le chocolat a passé pendant quelque temps pour ranimer la vigueur endormie de nos petits-maîtres vieillis avant l’âge ; mais on aurait beau prendre vingt tasses de chocolat, on n’en inspirera pas plus de goût pour sa personne.
. . . . . . . . . Ut ameris, amabilis esto.
(Ovid., A. A., II, 107.)
Pour être aimé, soyez aimable.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Voyez l’Énéide, chant II.
- ↑ Le cheval de bois était une machine semblable à ce qu’on appela depuis le bélier.C’était une longue poutre terminée en tête de cheval : elle fut conservée en Grèce, et Pausanias dit qu’il l’a vue. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez l’ouvrage déjà cité de M. Fontana. Il y décrit les vésicules qui contiennent la liqueur jaune de la vipère, la manière dont les dents qui renferment cette vésicule se reproduisent, et la mécanique singulière par laquelle ce suc pénètre dans les blessures. Il est constamment vénéneux, même sans que la vipère soit irritée. (K.)
- ↑ Psaume lvii, v. 5 et 6. (Note de Voltaire.)
- ↑ Jérémie, chapitre vii, iv. 17. (Id.)
- ↑ Ecclésiaste, chapitre x. (Id.)
- ↑ Cet alinéa et les deux suivants n’étaient pas dans l’édition de 1771. Ils sont dans l’édition in-4° de 1774. (B.)
- ↑ Acte II, scène v.
- ↑ Voyez le Procès des bergers de Brie, depuis la page 516. (Note de Voltaire.)
- ↑ Oratio de Magia.
- ↑ Martial. (Note de Voltaire.) — Ce n’est pas de Martial qu’est la fin de vers citée par Voltaire. La même faute a été commise par le traducteur de Juvénal ; Dusaulx, dans sa trente et unième note de la satire ix, va même jusqu’à indiquer l’épigramme lxxvdu livre III, Il y est dit :. . . . . . Nihil erucæ facient.Mais leVenerem revocans eruca morantemest dans le Moretum (v. 86), ouvrage attribué à Virgile. (B.)
Éd. Garnier - Tome 18
| ◄ Enchantement | Enfer | Enfers ► |
ENFER [1].
Inferum, souterrain : les peuples qui enterraient les morts les mirent dans le souterrain ; leur âme y était donc avec eux. Telle est la première physique et la première métaphysique des Égyptiens et des Grecs.
Les Indiens, beaucoup plus anciens, qui avaient inventé le dogme ingénieux de la métempsycose, ne crurent jamais que les âmes fussent dans le souterrain.
Les Japonais, les Coréens, les Chinois, les peuples de la vaste Tartarie orientale et occidentale, ne surent pas un mot de la philosophie du souterrain.
Les Grecs, avec le temps, firent du souterrain un vaste royaume qu’ils donnèrent libéralement à Pluton et à Proserpine sa femme. Ils leur assignèrent trois conseillers d’État, trois femmes de charge, nommées les Furies, trois parques pour filer, dévider, et couper le fil de la vie des hommes ; et comme dans l’antiquité chaque héros avait son chien pour garder sa porte, on donna à Pluton un gros chien qui avait trois têtes : car tout allait par trois. Des trois conseillers d’État, Minos, Éaque et Rhadamanthe, l’un jugeait la Grèce, l’autre l’Asie Mineure (car les Grecs ne connaissaient pas alors la grande Asie), le troisième était pour l’Europe.
Les poëtes ayant inventé ces enfers s’en moquèrent les premiers. Tantôt Virgile parle sérieusement des enfers dans l’Énéide, parce qu’alors le sérieux convient à son sujet ; tantôt il en parle avec mépris dans ses Géorgiques (II, v. 490 et suiv.) :
Felix qui potuit rerum cognoscere causas,
Atque metus omnes et inexorabile fatum
Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari !
Heureux qui peut sonder les lois de la nature,
Qui des vains préjugés foule aux pieds l’imposture ;
Qui regarde en pitié le Styx et l’Achéron,
Et le triple Cerbère, et la barque à Caron.
Atque metus omnes et inexorabile fatum
Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari !
Heureux qui peut sonder les lois de la nature,
Qui des vains préjugés foule aux pieds l’imposture ;
Qui regarde en pitié le Styx et l’Achéron,
Et le triple Cerbère, et la barque à Caron.
On déclamait sur le théâtre de Rome ces vers de la Troade (chœur du IIeacte), auxquels quarante mille mains applaudissaient :
. . . . . . . . . . Tænara et aspero
Regnum sub domino, limen et obsidens
Custos non facili Cerberus ostio,
Rumores vacui, verbaque inania.
Et par sollicito fabula somnio.
Regnum sub domino, limen et obsidens
Custos non facili Cerberus ostio,
Rumores vacui, verbaque inania.
Et par sollicito fabula somnio.
Le palais de Pluton, son portier à trois têtes,
Les couleuvres d’enfer à mordre toujours prêtes,
Le Styx, le Phlégéton, sont des contes d’enfants,
Des songes importuns, des mots vides de sens.
Les couleuvres d’enfer à mordre toujours prêtes,
Le Styx, le Phlégéton, sont des contes d’enfants,
Des songes importuns, des mots vides de sens.
Lucrèce, Horace, s’expriment avec la même force ; Cicéron, Sénèque, en parlent de même en vingt endroits. Le grand empereur Marc-Aurèle raisonne encore plus philosophiquement qu’eux tous[2]. « Celui qui craint la mort, craint ou d’être privé de tous sens, ou d’éprouver d’autres sensations. Mais si tu n’as plus tes sens, tu ne seras plus sujet à aucune peine, à aucune misère ; si tu as des sens d’une autre espèce, tu seras une autre créature. »
Il n’y avait pas un mot à répondre à ce raisonnement dans la philosophie profane. Cependant, par la contradiction attachée à l’espèce humaine, et qui semble faire la base de notre nature, dans le temps même que Cicéron disait publiquement : « Il n’y a point de vieille femme qui croie ces inepties. » Lucrèce avouait que ces idées faisaient une grande impression sur les esprits ; il vient, dit-il, pour les détruire :
. . . . . Si certam finem esse viderent
Ærumnarum homines, aliqua ratione valerent
Relligionibus atque minis obsistere vatum.
Nunc ratio nulla est restandi, nulla facultas :
Æternas quoniam pœnas in morte timendum.
Ærumnarum homines, aliqua ratione valerent
Relligionibus atque minis obsistere vatum.
Nunc ratio nulla est restandi, nulla facultas :
Æternas quoniam pœnas in morte timendum.
(Lucr., I, v. 108 et seq.)
Si l’on voyait du moins un terme à son malheur,
On soutiendrait sa peine, on combattrait l’erreur,
On pourrait supporter le fardeau de la vie ;
Mais d’un plus grand supplice elle est, dit-on, suivie :
Après de tristes jours on craint l’éternité.
On soutiendrait sa peine, on combattrait l’erreur,
On pourrait supporter le fardeau de la vie ;
Mais d’un plus grand supplice elle est, dit-on, suivie :
Après de tristes jours on craint l’éternité.
Il était donc vrai que parmi les derniers du peuple, les uns riaient de l’enfer, les autres en tremblaient. Les uns regardaient Cerbère, les Furies, et Pluton, comme des fables ridicules ; les autres ne cessaient de porter des offrandes aux dieux infernaux. C’était tout comme chez nous :
Et quocumque tamen miseri venere, parentant,
Et nigras mactant pecudes, et Manibu divis
Inferias mittunt, multoque in rebus acerbis
Acrius advertunt animos ad relligionem.
Et nigras mactant pecudes, et Manibu divis
Inferias mittunt, multoque in rebus acerbis
Acrius advertunt animos ad relligionem.
(Lucr., III, v. 51-54.)
Ils conjurent ces dieux qu’ont forgés nos caprices ;
Ils fatiguent Pluton de leurs vains sacrifices ;
Le sang d’un bélier noir coule sous leurs couteaux :
Plus ils sont malheureux, et plus ils sont dévots.
Ils fatiguent Pluton de leurs vains sacrifices ;
Le sang d’un bélier noir coule sous leurs couteaux :
Plus ils sont malheureux, et plus ils sont dévots.
Plusieurs philosophes qui ne croyaient pas aux fables des enfers voulaient que la populace fût contenue par cette croyance. Tel fut Timée de Locres, tel fut le politique historien Polybe. « L’enfer, dit-il, est inutile aux sages, mais nécessaire à la populace insensée. »
Il est assez connu que la loi du Pentateuque n’annonça jamais un enfer[3]. Tous les hommes étaient plongés dans ce chaos de contradictions et d’incertitudes quand Jésus-Christ vint au monde. Il confirma la doctrine ancienne de l’enfer ; non pas la doctrine des poëtes païens, non pas celle des prêtres égyptiens, mais celle qu’adopta le christianisme, à laquelle il faut que tout cède. Il annonça un royaume qui allait venir, et un enfer qui n’aurait point de fin.
Il dit expressément à Capharnaüm en Galilée[4] : « Quiconque appellera son frère Raca sera condamné par le sanhédrin ; mais celui qui l’appellera fousera condamné aux gehenei eimom, géhenne du feu. »
Cela prouve deux choses : premièrement que Jésus-Christ ne voulait pas qu’on dît des injures, car il n’appartenait qu’à lui, comme maître, d’appeler les prévaricateurs pharisiens race de vipères ; secondement, que ceux qui disent des injures à leur prochain méritent l’enfer, car la gehenna du feu était dans la vallée d’Ennom, où l’on brûlait autrefois des victimes à Moloch ; et cette gehenna figure le feu d’enfer.
Il dit ailleurs[5] : « Si quelqu’un sert d’achoppement aux faibles qui croient en moi, il vaudrait mieux qu’on lui mît au cou une meule asinaire, et qu’on le jetât dans la mer.
« Et si ta main te fait achoppement, coupe-la ; il est bon pour toi d’entrer manchot dans la vie, plutôt que d’aller dans la gehenna du feu inextinguible, où le ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point.
« Et si ton pied te fait achoppement, coupe ton pied ; il est bon d’entrer boiteux dans la vie éternelle, plutôt que d’être jeté avec tes deux pieds dans la gehenna inextinguible, où le ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point.
« Et si ton œil te fait achoppement, arrache ton œil ; il vaut mieux entrer borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la gehenna du feu, où le ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point.
« Car chacun sera salé par le feu, et toute victime sera salée par le sel.
« Le sel est bon ; que si le sel s’affadit, avec quoi salerez-vous ?
« Vous avez dans vous le sel, conservez la paix parmi vous. »
Il dit ailleurs, sur le chemin de Jérusalem[6] : « Quand le père de famille sera entré et aura fermé la porte, vous resterez dehors, et vous heurterez, disant : Maître, ouvrez-nous ; et en répondant, il vous dira : Nescio vos, d’où êtes- vous ? Et alors vous commencerez à dire : Nous avons mangé et bu avec toi, et tu as enseigné dans nos carrefours ; et il vous répondra : Nescio vos,d’où êtes-vous ? ouvriers d’iniquités ! Et il y aura pleurs et grincements de dents quand vous verrez Abraham, Isaac, Jacob, et tous les prophètes, et que vous serez chassés dehors. »
Malgré les autres déclarations positives émanées du Sauveur du genre humain, qui assurent la damnation éternelle de quiconque ne sera pas de notre Église, Origène et quelques autres n’ont pas cru l’éternité des peines.
Les sociniens les rejettent, mais ils sont hors du giron. Les luthériens et les calvinistes, quoique égarés hors du giron, admettent un enfer sans fin[7].
Dès que les hommes vécurent en société, ils durent s’apercevoir que plusieurs coupables échappaient à la sévérité des lois : ils punissaient les crimes publics ; il fallut établir un frein pour les crimes secrets ; la religion seule pouvait être ce frein. Les Persans, les Chaldéens, les Égyptiens, les Grecs, imaginèrent des punitions après la vie ; et de tous les peuples anciens que nous connaissons, les Juifs, comme nous l’avons déjà observé[8] furent les seuls qui n’admirent que des châtiments temporels. Il est ridicule de croire ou de feindre de croire, sur quelques passages très-obscurs, que l’enfer était admis par les anciennes lois des Juifs, par leur Lévitique, par leur Décalogue,quand l’auteur de ces lois ne dit pas un seul mot qui puisse avoir le moindre rapport avec les châtiments de la vie future. On serait en droit de dire au rédacteur du Pentateuque ; Vous êtes un homme inconséquent et sans probité, comme sans raison, très-indigne du nom de législateur que vous vous arrogez ! Quoi ! vous connaissez un dogme aussi réprimant, aussi nécessaire au peuple que celui de l’enfer, et vous ne l’annoncez pas expressément ? et tandis qu’il est admis chez toutes nations qui vous environnent, vous vous contentez de laisser deviner ce dogme par quelques commentateurs qui viendront quatre mille ans après vous, et qui donneront la torture à quelques-unes de vos paroles pour y trouver ce que vous n’avez pas dit ? Ou vous êtes un ignorant, qui ne savez pas que cette créance était universelle en Égypte, en Chaldée, en Perse ; ou vous êtes un homme très-malavisé, si, étant instruit de ce dogme, vous n’en avez pas fait la base de votre religion.
Les auteurs des lois juives pourraient tout au plus répondre : Nous avouons que nous sommes excessivement ignorants ; que nous avons appris à écrire fort tard ; que notre peuple était une horde sauvage et barbare qui, de notre aveu, erra près d’un demi-siècle dans des déserts impraticables ; qu’elle usurpa enfin un petit pays par les rapines les plus odieuses, et par les cruautés les plus détestables dont jamais l’histoire ait fait mention. Nous n’avions aucun commerce avec les nations policées : comment voulez-vous que nous pussions (nous, les plus terrestres des hommes) inventer un système tout spirituel ?
Nous ne nous servions du mot qui répond à âme que pour signifier la vie ;nous ne connûmes notre Dieu et ses ministres, ses anges, que comme des êtres corporels : la distinction de l’âme et du corps, l’idée d’une vie après la mort, ne peuvent être que le fruit d’une longue méditation et d’une philosophie très-fine. Demandez aux Hottentots et aux Nègres, qui habitent un pays cent fois plus étendu que le nôtre, s’ils connaissent la vie avenir. Nous avons cru faire assez de persuader à notre peuple que Dieu punissait les malfaiteurs jusqu’à la quatrième génération, soit par la lèpre, soit par des morts subites, soit par la perte du peu de bien qu’on pouvait posséder.
On répliquerait à cette apologie : Vous avez inventé un système dont le ridicule saute aux yeux ; car le malfaiteur qui se portait bien, et dont la famille prospérait, devait nécessairement se moquer de vous.
L’apologiste de la loi judaïque répondrait alors : Vous vous trompez : car pour un criminel qui raisonnait juste, il y en avait cent qui ne raisonnaient point du tout. Celui qui, ayant commis un crime, ne se sentait puni ni dans son corps, ni dans celui de son fils, craignait pour son petit-fils. De plus, s’il n’avait pas aujourd’hui quelque ulcère puant, auquel nous étions très-sujets, il en éprouvait dans le cours de quelques années : il y a toujours des malheurs dans une famille, et nous faisions aisément accroire que ces malheurs étaient envoyés par une main divine, vengeresse des fautes secrètes.
Il serait aisé de répliquer à cette réponse, et de dire : Votre excuse ne vaut rien, car il arrive tous les jours que de très-honnêtes gens perdent la santé et leurs biens ; et s’il n’y a point de famille à laquelle il ne soit arrivé des malheurs, si ces malheurs sont des châtiments de Dieu, toutes vos familles étaient donc des familles de fripons.
Le prêtre juif pourrait répliquer encore ; il dirait qu’il y a des malheurs attachés à la nature humaine, et d’autres qui sont envoyés expressément de Dieu. Mais on ferait savoir à ce raisonneur combien il est ridicule de penser que la fièvre et la grêle sont tantôt une punition divine, tantôt un effet naturel.
Enfin, les pharisiens et les esséniens, chez les Juifs, admirent la créance d’un enfer à leur mode : ce dogme avait déjà passé des Grecs aux Romains, et fut adopté par les chrétiens.
Plusieurs Pères de l’Église ne crurent point les peines éternelles ; il leur paraissait absurde de brûler pendant toute l’éternité un pauvre homme pour avoir volé une chèvre. Virgile a beau dire, dans son sixième chant de l’Énéide(vers 617 et 618) :
. . . . . . . . . . Sedet æternumque sedebit
Infelis Theseus.
Infelis Theseus.
Il prétend en vain que Thésée est assis pour jamais sur une chaise, et que cette posture est son supplice. D’autres croyaient que Thésée est un héros qui n’est point assis en enfer, et qu’il est dans les champs Élysées.
Il n’y a pas longtemps qu’un théologien calviniste, nommé Petit-Pierre, prêcha et écrivit que les damnés auraient un jour leur grâce[9]. Les autres ministres lui dirent qu’ils n’en voulaient point. La dispute s’échauffa ; on prétend que le roi, leur souverain, leur manda que puisqu’ils voulaient être damnés sans retour, il le trouvait très-bon, et qu’il y donnait les mains. Les damnés de l’église de Neufchâtel déposèrent le pauvre Petit-Pierre, qui avait pris l’enfer pour le purgatoire. On a écrit que l’un d’eux lui dit : « Mon ami, je ne crois pas plus à l’enfer éternel que vous ; mais sachez qu’il est bon que votre servante, que votre tailleur, et surtout votre procureur, y croient[10]. »
J’ajouterai, pour l’illustration de ce passage, une petite exhortation aux philosophes qui nient tout à plat l’enfer dans leurs écrits. Je leur dirai : Messieurs, nous ne passons pas notre vie avec Cicéron, Atticus, Caton, Marc-Aurèle, Épictète, le chancelier de L’Hospital, La Mothe Le Vayer, Des Yveteaux, René Descartes, Newton, Locke, ni avec le respectueux Bayle, qui était si au-dessus de la fortune ; ni avec le vertueux trop incrédule Spinosa, qui, n’ayant rien, rendit aux enfants du grand-pensionnaire de Wit une pension de trois cents florins que lui faisait le grand de Wit, dont les Hollandais mangèrent le cœur quoiqu’il n’y eût rien à gagner en le mangeant. Tous ceux à qui nous avons à faire ne sont pas des Des Barreaux[11], qui payait à des plaideurs la valeur de leur procès qu’il avait oublié de rapporter[12]. Toutes les femmes ne sont pas des Ninon Lenclos, qui gardait les dépôts si religieusement tandis que les plus graves personnages les violaient[13]. En un mot, messieurs, tout le monde n’est pas philosophe.
Nous avons affaire à force fripons qui ont peu réfléchi ; à une foule de petites gens, brutaux, ivrognes, voleurs. Prêchez-leur, si vous voulez, qu’il n’y a point d’enfer, et que l’âme est mortelle. Pour moi, je leur crierai dans les oreilles qu’ils seront danmés s’ils me volent : j’imiterai ce curé de campagne qui, ayant été outrageusement volé par ses ouailles, leur dit à son prône : « Je ne sais à quoi pensait Jésus-Christ de mourir pour des canailles comme vous[14]. »
C’est un excellent livre pour les sots que le Pédagogue chrétien, composé par le révérend P. d’Outreman[15], de la compagnie de Jésus, et augmenté par révérend Coulon, curé de Villejuif-lez-Paris. Nous avons, Dieu merci, cinquante et une éditions de ce livre, dans lequel il n’y a pas une page où l’on trouve une ombre de sens commun.
Frère Outreman affirme (page 157, édition in-4°) qu’un ministre d’État de la reine Élisabeth, nommé le baron de Honsden, qui n’a jamais existé, prédit au secrétaire d’État Cécil, et à six autres conseillers d’État, qu’ils seraient damnés et lui aussi ; ce qui arriva, et qui arrive à tout hérétique. Il est probable que Cécil et les autres conseillers n’en crurent point le baron de Honsden ; mais si ce prétendu baron s’était adressé à six bourgeois, ils auraient pu le croire.
Aujourd’hui qu’aucun bourgeois de Londres ne croit à l’enfer, comment faut-il s’y prendre ? quel frein aurons-nous ? celui de l’honneur, celui des lois, celui même de la Divinité, qui veut sans doute que l’on soit juste, soit qu’il y ait un enfer, soit qu’il n’y en ait point.
- ↑ Dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, l’article commençait par ces mots : « Dès que les hommes vécurent en société, etc. » (Voyez ci-après, page 544.) Tout ce qui précède est de 1771, Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie. (B.)— « Je suis fâché de voir, écrit Voltaire à d’Alembert, 24 mai 1757, que le chevalier de Jaucourt, à l’article Enfer, prétende que l’enfer était un point de la doctrine de Moïse ; cela n’est pas vrai, de par tous les diables ! Pourquoi mentir ? « Et d’Alembert lui répondait : « Vous faites injure au chevalier de Jaucourt, de mettre sur son compte l’article Enfer ; il est de notre théologien, docteur et professeur de Navarre (Mallet), qui est mort à la peine, et qui sait actuellement si l’enfer de la nouvelle loi est plus réel que celui de l’ancienne. Au reste, cet article Enfer n’est pas sans mérite, l’auteur y a eu le courage de dire qu’on ne pouvait pas prouver l’éternité des peines par la raison : cela est fort pour un sorbonniste. »
- ↑ Livre VIII, numéro 62.
- ↑ Dans le Dictionnaire encyclopédique, l’auteur de l’article théologique Enfer semble se méprendre étrangement en citant le Deutéronome, au chapitre xxxii, V. 22 et suivants ; il n’y est pas plus question d’enfer que de mariage et de danse. On fait parler Dieu ainsi : « Ils m’ont provoqué dans celui qui n’était pas leur Dieu, et ils m’ont irrité dans leurs vanités ; et moi, je les provoquerai dans celui qui n’est pas mon peuple, et je les irriterai dans une nation folle. — Un feu s’est allumé dans ma fureur, et il brûlera jusqu’au bord du souterrain, et il dévorera la terre avec ses germes, et il brûlera les racines des montagnes. — J’accumulerai les maux sur eux ; je viderai sur eux mes flèches ; je les ferai mourir de faim ; les oiseaux les dévoreront d’une morsure amère ; j’enverrai contre eux les dents des bêtes avec la fureur des reptiles et des serpents. Le glaive les dévastera au dehors, et la frayeur au dedans, eux et les garçons, et les filles, et les enfants à la mamelle, avec les vieillards. »Y a-t-il là, s’il vous plaît, rien qui désigne des châtiments après la mort ? Des herbes sèches, des serpents qui mordent, des filles et des enfants qu’on tue, ressemblent-ils à l’enfer ? N’est-il pas honteux de tronquer un passage pour y trouver ce qui n’y est pas ? Si l’auteur s’est trompé, on lui pardonne ; s’il a voulu tromper, il est inexcusable. (Note de Voltaire.)
- ↑ Matthieu, chapitre v, v. 22. (Id.)
- ↑ Marc, chapitre ix, v. 41 et suiv. (Id.)
- ↑ Luc, chapitre xiii, v. 25 et suiv. (Note de Voltaire.)
- ↑ Dans les Questions sur l’Encyclopédie, en 1771, après ces mots un enfer sans fin,venait l’alinéa : Il n’y a pas longtemps, etc. (voyez page 540), et les deux qui le suivent. L’addition est posthume. (B.)
- ↑ Voyez ci-dessus les articles Âme, section ix (t. XVII, p. 160) ; et Athée, section i (t. XVII, p. 456) ; et encore dans les Mélanges, année 1763, les Éclaircissements historiques,douzième sottise de Nonotte : année 1767, la première des Homélies ; année 1769, la 7e des Notes de Voltaire sur le Discours de l’empereur Julien.
- ↑ Sa brochure est intitulée Apologie de M. Petit-Pierre, sur son système de non-éternité des peines à venir ; 1761, in-12.
- ↑ Fin de l’article en 1764. (B.)
- ↑ Voyez son article dans le Catalogue des écrivains, qui fait partie du Siècle de Louis XIV, tome XIV.
- ↑ Et tous ne sont pas non plus des Voltaire, qui aidait de sa bourse ceux qui plaidaient contre lui-même. En 1770, raconte la Revue des Autographes. Mme Denis ayant eu un procès avec un agriculteur au sujet d’une portion de terrain qu’elle prétendait appartenir à son oncle, l’agriculteur, à qui l’argent manquait pour soutenir ses droits, conjura Voltaire de lui prêter vingt-cinq louis. « C’est l’héritage de mon père qu’on veut me ravir, et vous seul pouvez me fournir les moyens d’obtenir justice. — Oh ! oh ! voilà qui est nouveau, s’écria Voltaire. Wagnières, dit-il à son secrétaire, avons-nous cette somme en caisse ? — Oui, monsieur Voltaire. — Eh bien ! comptez-les à ce brave homme, qui vient chercher ici des verges pour me fouetter, et qui n’aura pas compté en vain sur mes bons sentiments. »Et l’agriculteur ayant gagné son procès, Voltaire alla tout de suite féliciter M. Pan...t d’un succès qui lui était dû. (G. A.)
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1751, le morceau Sur mademoiselle de Lenclos.
- ↑ Fin de l’article en 1771 ; la suite est de 1774. (B.)
- ↑ Outreman ou Oultreman (Philippe), né en 1585, est mort le 16 mai 1652. Le premier tome de son Pédagogue chrétien parut en latin en 1641, le second en 1645 ; l’auteur se proposait d’ajouter un 3e et un 4e volume. Son livre a été traduit en français. En écrivant Outreman, Voltaire écrit comme la Bibllotheca scriptorum societatis Jesu.
Éd. Garnier - Tome 18
| ◄ Enfer | Enfers | Enterrement ► |
ENFERS [1].
Notre confrère qui a fait l’article Enfer n’a pas parlé de la descente de Jésus-Christ aux enfers ; c’est un article de foi très-important : il est expressément spécifié dans le symbole dont nous avons déjà parlé[2]. On demande d’où cet article de foi est tiré, car il ne se trouve dans aucun de nos quatre Évangiles ; et le symbole intitulé des apôtres n’est, comme nous l’avons observé, que du temps des savants prêtres Jérôme, Augustin et Rufin,
On estime que cette descente de notre Seigneur aux enfers est prise originairement de l’Évangile de Nicodème, l’un des plus anciens.
Dans cet Évangile, le prince du Tartare et Satan, après une longue conversation avec Adam, Énoch, Élie le Thesbite, et David, « entendent une voix comme le tonnerre, et une voix comme une tempête. David dit au prince du Tartare : Maintenant, très-vilain et très-sale prince de l’enfer, ouvre tes portes, et que le roi de gloire entre, etc. Disant ces mots au prince, le Seigneur de majesté survint en forme d’homme, et il éclaira les ténèbres éternelles, et il rompit les liens indissolubles ; et, par une vertu invincible, il visita ceux qui étaient assis dans les profondes ténèbres des crimes, et dans l’ombre de la mort des péchés[3]. »
Jésus-Christ parut avec saint Michel ; il vainquit la Mort ; il prit Adam par la main ; le bon larron le suivait portant sa croix. Tout cela se passa en enfer en présence de Carinus et de Lenthius, qui ressuscitèrent exprès pour en rendre témoignage aux pontifes Anne et Caïphe, et au docteur Gamaliel, alors maître de saint Paul.
Cet Évangile de Nicodème n’a depuis longtemps aucune autorité. Mais on trouve une confirmation de cette descente aux enfers dans la première Épître de saint Pierre, à la fin du chapitre iii : « Parce que le Christ est mort une fois pour nos péchés, le juste pour les injustes, afin de nous offrir à Dieu, mort à la vérité en chair, mais ressuscité en esprit, par lequel il alla prêcher aux esprits qui étaient en prison. »
Plusieurs Pères ont eu des sentiments différents sur ce passage, mais tous convinrent qu’au fond Jésus était descendu aux enfers après sa mort. On fit sur cela une vaine difficulté. Il avait dit sur la croix au bon larron : « Vous serez aujourd’hui avec moi en paradis. » Il lui manqua donc de parole en allant en enfer. Cette objection est aisément répondue en disant qu’il le mena d’abord en enfer et ensuite en paradis.
Eusèbe de Césarée dit[4] que « Jésus quitta son corps sans attendre que la Mort le vînt prendre ; qu’au contraire, il prit la Mort toute tremblante, qui embrassait ses pieds, et qui voulait s’enfuir ; qu’il l’arrêta, qu’il brisa les portes des cachots où étaient renfermées les âmes des saints ; qu’il les en tira, les ressuscita, se ressuscita lui-même, et les mena en triomphe dans cette Jérusalem céleste, laquelle descendait du ciel toutes les nuits, et fut vue par saint Justin ».
On disputa beaucoup pour savoir si tous ces ressuscités moururent de nouveau avant de monter au ciel. Saint Thomas assure dans sa Somme [5]qu’ils remoururent. C’est le sentiment du fin et judicieux Calmet. « Nous soutenons, dit-il dans sa dissertation sur cette grande question, que les saints qui ressuscitèrent après la mort du Sauveur moururent de nouveau pour ressusciter un jour. »
Dieu avait permis auparavant que les profanes Gentils imitassent par anticipation ces vérités sacrées. La fable avait imaginé que les dieux ressuscitèrent Pélops ; qu’Orphée tira Eurydice des enfers, du moins pour un moment ; qu’Hercule en délivra Alceste ; qu’Esculape ressuscita Hippolyte, etc., etc. Distinguons toujours la fable de la vérité, et soumettons notre esprit dans tout ce qui l’étonne, comme dans ce qui lui paraît conforme à ses faibles lumières.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
- ↑ À l’article Hérésie, section ire, publié dès 1771 et à l’article Symbole, publié en 1772, dans le même volume que l’article Enfers ; ce dernier toutefois n’était qu’un supplément. Voyez aussi le chapitre x de l’Examen important de milord Bolingbroke(Mélanges, année 1767). (B.)
- ↑ Voyez le paragraphe xxi de l’Évangile de Nicodème, dans la Collection d’anciens évangiles (Mélanges, année 1769). (B.)
- ↑ Évangile, chapitre ii. (Note de Voltaire.)
- ↑ IIIe part., quest. liii. (Note de Voltaire.)
Éd. Garnier - Tome 18
| ◄ Enfers | Enterrement | Enthousiasme ► |
ENTERREMENT [1].
En lisant, par un assez grand hasard, les canons d’un concile de Brague[2]tenu en 563, je remarque que le quinzième canon défend d’enterrer personne dans les églises. Des gens savants m’assurent que plusieurs autres conciles ont fait la même défense. De là je conclus que, dès ces premiers siècles, quelques bourgeois avaient eu la vanité de changer les temples en charniers pour y pourrir d’une manière distinguée : je peux me tromper, mais je ne connais aucun peuple de l’antiquité qui ait choisi les lieux sacrés, où l’on adorait la Divinité, pour en faire des cloaques de morts.
Si on aimait tendrement chez les Égyptiens son père, sa mère, et ses vieux parents qu’on souffre avec bonté parmi nous, et pour lesquels on a rarement une passion violente, il était fort agréable d’en faire des momies, et fort noble d’avoir une suite d’aïeux en chair et en os dans son cabinet. Il est dit même qu’on mettait
- souvent en gage chez l’usurier le corps de son père et de son
grand-père. Il n’y a point à présent de pays au monde où l’on trouvât un écu sur un pareil effet : mais comment se pouvait-il faire qu’on mît en gage la momie paternelle, et qu’on allât la faire enterrer au delà du lac Mœris, en la transportant dans la barque à Caron, après que quarante juges, qui se trouvaient à point nommé sur le rivage, avaient décidé que la momie avait vécu en personne honnête, et qu’elle était digne de passer dans la barque, moyennant un sou qu’elle avait soin de porter dans sa bouche ? Un mort ne peut guère à la fois faire une promenade sur l’eau, et rester dans le cabinet de son héritier, ou chez un usurier. Ce sont là de ces petites contradictions de l’antiquité que le respect empêche d’examiner scrupuleusement.
Quoi qu’il en soit, il est certain qu’aucun temple du monde ne fut souillé de cadavres ; on n’enterrait pas même dans les villes. Très peu de familles eurent dans Rome le privilége de faire élever des mausolées malgré la loi des douze Tables, qui en faisait une défense expresse.
Aujourd’hui, quelques papes ont leurs mausolées dans Saint-Pierre ; mais ils n’empuantissent pas l’église, parce qu’ils sont très-bien embaumés, enfermés dans de belles caisses de plomb, et recouverts de gros tombeaux de marbre, à travers lesquels un mort ne peut guère transpirer.
Vous ne voyez ni à Rome ni dans le reste de l’Italie aucun de ces abominables cimetières entourer les églises ; l’infection ne s’y trouve pas à côté de la magnificence, et les vivants n’y marchent point sur des morts.
Cette horreur n’est soufferte que dans des pays où l’asservissement aux plus indignes usages laisse subsister un reste de barbarie qui fait honte à l’humanité.
Vous entrez dans la gothique cathédrale de Paris ; vous y marchez sur de vilaines pierres mal jointes, qui ne sont point au niveau ; on les a levées mille fois pour jeter sous elles des caisses de cadavres.
Passez par le charnier qu’on appelle Saint-Innocent : c’est un vaste enclos consacré à la peste ; les pauvres, qui meurent très souvent de maladies contagieuses, y sont enterrés pêle-mêle ; les chiens y viennent quelquefois ronger les ossements ; une vapeur épaisse, cadavéreuse, infectée, s’en exhale ; elle est pestilentielle dans les chaleurs de l’été après les pluies ; et presque à côté de cette voirie est l’Opéra, le Palais-Royal, le Louvre des rois.
On porte à une lieue de la ville les immondices des privés, et on entasse depuis douze cents ans dans la même ville les corps pourris dont ces immondices étaient produites.
L’arrêt que le parlement de Paris a rendu en 1774, l’édit du roi de 1775 contre ces abus, aussi dangereux qu’infâmes, n’ont pu être exécutés : tant l’habitude et la sottise ont de force contre la raison et contre les lois ! En vain l’exemple de tant de villes de l’Europe fait rougir Paris ; il ne se corrige point. Paris sera encore longtemps un mélange bizarre de la magnificence la plus recherchée, et de la barbarie la plus dégoûtante[3].
Versailles vient de donner un exemple qu’on devrait suivre partout. Un petit cimetière d’une paroisse très-nombreuse infectait l’église et les maisons voisines. Un simple particulier a réclamé contre cette coutume abominable ; il a excité ses concitoyens ; il a bravé les cris de la barbarie ; on a présenté requête au conseil. Enfin le bien public l’a emporté sur l’usage antique et pernicieux : le cimetière a été transféré à un mille de distance.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771 ; sur le refus d’enterrement, voyez l’article Droit canonique, section vii, page 443, et les ouvrages qui y sont indiqués. (B.)
- ↑ C’est ainsi qu’on lit dans l’édition originale, dans l’édition in-4°, dans l’édition encadrée de 1775, etc. (B.)
- ↑ Depuis la mort de Voltaire, le cimetière des Innocents a été fermé, mais il en subsiste d’autres au milieu de Paris ; l’avarice des prêtres s’y joue également et des lois de l’État et de la vie des citoyens. (K.) — Il n’en est plus ainsi depuis que les actes civils sont tenus par l’autorité civile. (B.)
Éd. Garnier - Tome 18
| ◄ Enterrement | Enthousiasme | Envie ► |
ENTHOUSIASME [1].
Ce mot grec signifie émotion d’entrailles, agitation intérieure [2]. Les Grecs inventèrent-ils ce mot pour exprimer les secousses qu’on éprouve dans les nerfs, la dilatation et le resserrement des intestins, les violentes contractions du cœur, le cours précipité de ces esprits de feu qui montent des entrailles au cerveau quand on est vivement affecté ?
Ou bien donna-t-on d’abord le nom d’enthousiasme, de trouble des entrailles, aux contorsions de cette Pythie, qui sur le trépied de Delphes recevait l’esprit d’Apollon par un endroit qui ne semble fait que pour recevoir des corps ?
Qu’entendons-nous par enthousiasme ? que de nuances dans nos affections ! Approbation, sensibilité, émotion, trouble, saisissement, passion, emportement, démence, fureur, rage : voilà tous les états par lesquels peut passer cette pauvre âme humaine.
Un géomètre assiste à une tragédie touchante ; il remarque seulement qu’elle est bien conduite. Un jeune homme à côté de lui est ému, et ne remarque rien ; une femme pleure ; un autre jeune homme est si transporté que, pour son malheur, il va faire aussi une tragédie : il a pris la maladie de l’enthousiasme.
Le centurion ou le tribun militaire, qui ne regardait la guerre que comme un métier dans lequel il y avait une petite fortune à faire, allait au combat tranquillement comme un couvreur monte sur un toit. César pleurait en voyant la statue d’Alexandre.
Ovide ne parlait d’amour qu’avec esprit. Sapho exprimait l’enthousiasme de cette passion ; et s’il est vrai qu’elle lui coûta la vie, c’est que l’enthousiasme chez elle devint démence.
L’esprit de parti dispose merveilleusement à l’enthousiasme ; il n’est point de faction qui n’ait ses énergumènes. Un homme passionné qui parle avec action a, dans ses yeux, dans sa voix, dans ses gestes, un poison subtil qui est lancé comme un trait dans les gens de sa faction. C’est par cette raison que la reine Élisabeth défendit qu’on prêchât de six mois en Angleterre sans une permission signée de sa main, pour conserver la paix dans son royaume.
Saint Ignace ayant la tête un peu échauffée lit la vie des Pères du désert, après avoir lu des romans. Le voilà saisi d’un double enthousiasme ; il devient chevalier de la vierge Marie, il fait la veille des armes, il veut se battre pour sa dame ; il a des visions ; la Vierge lui apparaît, et lui recommande son fils : elle lui dit que sa société ne doit porter d’autre nom que celui de Jésus.
Ignace communique son enthousiasme à un autre Espagnol nommé Xavier. Celui-ci court aux Indes, dont il n’entend point la langue ; de là au Japon, sans qu’il puisse parler japonais ; n’importe, son enthousiasme passe dans l’imagination de quelques jeunes jésuites qui apprennent enfin la langue du Japon. Ceux- ci, après la mort de Xavier, ne doutent pas qu’il n’ait fait plus de miracles que les apôtres, et qu’il n’ait ressuscité sept ou huit morts pour le moins. Enfin l’enthousiasme devient si épidémique qu’ils forment au Japon ce qu’ils appellent une chrétienté. Cette chrétienté finit par une guerre civile et par cent mille hommes égorgés : l’enthousiasme alors est parvenu à son dernier degré, qui est le fanatisme ; et ce fanatisme est devenu rage.
Le jeune fakir qui voit le bout de son nez en faisant ses prières s’échauffe par degrés jusqu’à croire que s’il se charge de chaînes pesant cinquante livres, l’Être suprême lui aura beaucoup d’obligation. Il s’endort l’imagination toute pleine de Brama, et il ne manque pas de le voir en songe. Quelquefois même, dans cet état où l’on n’est ni endormi ni éveillé, des étincelles sortent de ses yeux ; il voit Brama resplendissant de lumière, il a des extases, et cette maladie devient souvent incurable.
La chose la plus rare est de joindre la raison avec l’enthousiasme ; la raison consiste à voir toujours les choses comme elles sont. Celui qui dans l’ivresse voit les objets doubles est alors privé de la raison.
L’enthousiasme est précisément comme le vin : il peut exciter tant de tumulte dans les vaisseaux sanguins, et de si violentes vibrations dans les nerfs, que la raison en est tout à fait détruite. Il peut ne causer que de légères secousses, qui ne fassent que donner au cerveau un peu plus d’activité : c’est ce qui arrive dans les grands mouvements d’éloquence, et surtout dans la poésie sublime. L’enthousiasme raisonnable est le partage des grands poëtes.
Cet enthousiasme raisonnable est la perfection de leur art : c’est ce qui fit croire autrefois qu’ils étaient inspirés des dieux, et c’est ce qu’on n’a jamais dit des autres artistes.
Comment le raisonnement peut-il gouverner l’enthousiasme ? c’est qu’un poëte dessine d’abord l’ordonnance de son tableau ; la raison alors tient le crayon. Mais veut-il animer ses personnages et leur donner le caractère des passions ; alors l’imagination s’échauffe, l’enthousiasme agit : c’est un coursier qui s’emporte dans sa carrière ; mais la carrière est régulièrement tracée.
L’enthousiasme est admis dans tous les genres de poésie où il entre du sentiment ; quelquefois même il se fait place jusque dans l’églogue, témoin ces vers de la dixième églogue de Virgile (vers 58 et suivants) :
Jam mihi per rupes videor lucosque sonantes
Ire ; libet partho torquere cydonia cornu
Spicula : tanquam hæc sint nostri medicina furoris,
Aut deus ille malis hominum mitescere discat !
Ire ; libet partho torquere cydonia cornu
Spicula : tanquam hæc sint nostri medicina furoris,
Aut deus ille malis hominum mitescere discat !
Le style des épîtres, des satires , réprouve l’enthousiasme : aussi n’en trouve-t-on point dans les ouvrages de Boileau et de Pope.
Nos odes, dit-on, sont de véritables chants d’enthousiasme : mais comme elles ne se chantent point parmi nous, elles sont
souvent moins des odes que des stances ornées de réflexions ingénieuses. Jetez les yeux sur la plupart des stances de la belle Ode à la Fortune, de Jean-Baptiste Rousseau :
Vous chez qui la guerrière audace
Tient lieu de toutes les vertus,
Concevez Socrate à la place
Du fier meurtrier de Clitus :
Vous verrez un roi respectable,
Humain, généreux, équitable,
Un roi digne de vos autels ;
Mais, à la place de Socrate.
Le fameux vainqueur de l’Euphrate
Sera le dernier des mortels.
Tient lieu de toutes les vertus,
Concevez Socrate à la place
Du fier meurtrier de Clitus :
Vous verrez un roi respectable,
Humain, généreux, équitable,
Un roi digne de vos autels ;
Mais, à la place de Socrate.
Le fameux vainqueur de l’Euphrate
Sera le dernier des mortels.
Ce couplet est une courte dissertation sur le mérite personnel d’Alexandre et de Socrate : c’est un sentiment particulier, un paradoxe. Il n’est point vrai qu’Alexandre sera le dernier des mortels. Le héros qui vengea la Grèce, qui subjugua l’Asie, qui pleura Darius, qui punit ses meurtriers, qui respecta la famille du vaincu, qui donna un trône au vertueux Abdolonyme, qui rétablit Porus, qui bâtit tant de villes en si peu de temps, ne sera jamais le dernier des mortels.
Tel qu’on nous vante dans l’histoire
Doit peut-être toute sa gloire
À la honte de son rival :
L’inexpérience indocile
Du compagnon de Paul-Émile
Fit tout le succès d’Annibal.
Doit peut-être toute sa gloire
À la honte de son rival :
L’inexpérience indocile
Du compagnon de Paul-Émile
Fit tout le succès d’Annibal.
Voilà encore une réflexion philosophique sans aucun enthousiasme. Et de plus, il est très-faux que les fautes de Varron aient fait tout le succès d’Annibal : la ruine de Sagonte, la prise de Turin, la défaite de Scipion père de l’Africain, les avantages remportés sur Sempronius, la victoire de Trébie, la victoire de Trasimène, et tant de savantes marches, n’ont rien de commun avec la bataille de Cannes, où Varron fut vaincu, dit-on, par sa faute. Des faits si défigurés doivent-ils être plus approuvés dans une ode que dans une histoire ?
De toutes les odes modernes, celle où il règne le plus grand enthousiasme qui ne s’affaiblit jamais, et qui ne tombe ni dans le faux ni dans l’ampoulé, est leTimothée, ou la fête d’Alexandre, par Dryden : elle est encore regardée en Angleterre comme un chef-d’œuvre inimitable, dont Pope n’a pu approcher quand il a voulu s’exercer dans le même genre. Cette ode fut chantée ; et si on avait eu un musicien digne du poëte, ce serait le chef-d’œuvre de la poésie lyrique.
Ce qui est toujours fort à craindre dans l’enthousiasme, c’est de se livrer à l’ampoulé, au gigantesque, au galimatias. En voici un grand exemple dans l’ode sur la naissance d’un prince du sang royal :
Où suis-je ? quel nouveau miracle
Tient encor mes sens enchantés ?
Quel vaste, quel pompeux spectacle
Frappe mes yeux épouvantés !
Un nouveau monde vient d’éclore :
L’univers se reforme encore
Dans les abîmes du chaos ;
Et pour réparer ses ruines,
Je vois des demeures divines
Descendre un peuple de héros.
Tient encor mes sens enchantés ?
Quel vaste, quel pompeux spectacle
Frappe mes yeux épouvantés !
Un nouveau monde vient d’éclore :
L’univers se reforme encore
Dans les abîmes du chaos ;
Et pour réparer ses ruines,
Je vois des demeures divines
Descendre un peuple de héros.
(J.-B. Rousseau, Ode sur la naissance du duc de Bretagne
Nous prendrons cette occasion pour dire qu’il y a peu d’enthousiasme dans l’Ode sur la prise de Namur.
Le hasard m’a fait tomber entre les mains une critique[3] très-injuste du poëme des Saisons, de M. de Saint-Lambert, et de la traduction desGéorgiques, de Virgile, par M. Delille. L’auteur, acharné à décrier tout ce qui est louable dans les auteurs vivants, et à louer ce qui est condamnable dans les morts, veut faire admirer cette strophe :
Je vois monter nos cohortes
La flamme et le fer en main.
Et sur les monceaux de piques,
De corps morts, de rocs, de briques,
S’ouvrir un large chemin.
La flamme et le fer en main.
Et sur les monceaux de piques,
De corps morts, de rocs, de briques,
S’ouvrir un large chemin.
(Boileau, Ode sur la prise de Namur.)
Il ne s’aperçoit pas que les termes de piques et de brigues font un effet très-désagréable ; que ce n’est point un grand effort de monter sur des briques,que l’image de briques est très-faible après celle des morts ; qu’on ne monte point sur des monceaux de piques, et que jamais on n’a entassé de piques pour aller à l’assaut ; qu’on ne s’ouvre point un large chemin sur des rocs ; qu’il fallait dire : « Je vois nos cohortes s’ouvrir un large chemin à travers les débris des rochers, au milieu des armes brisées, et sur des morts entassés ; » alors il y aurait eu de la gradation, de la vérité, et une image terrible.
Le critique n’a été guidé que par son mauvais goût, et par la rage de l’envie qui dévore tant de petits auteurs subalternes. Il faut, pour s’ériger en critique, être un Quintilien, un Rollin ; il ne faut pas avoir l’insolence de dire cela est bon, ceci est mauvais, sans en apporter des preuves convaincantes. Ce ne serait plus ressembler à Rollin dans son Traité des études : ce serait ressembler à Fréron, et être par conséquent très-méprisable.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ M. Pierron (Voltaire et ses Maîtres, page 322), fait remarquer que cette étymologie n’est pas exacte. Ἔνθεος est celui qui a un Dieu en lui. Ἔνθεος a fait ένθουσιἁζῶ, et ένθουσιασμὸς est le substantif de ce verbe.
- ↑ C’est le volume de J.-M.-B. Clément, intitulé Observations critiques sur la nouvelle traduction en vers français des Géorgiques de Virgile, et les poëmes des Saisons, de la Déclamation, et de la Peinture ; 1771, petit in-8°.
Éd. Garnier - Tome 18
| ◄ Enthousiasme | Envie | Épigramme ► |
ENVIE [1].
On connaît assez tout ce que l’antiquité a dit de cette passion honteuse, et ce que les modernes ont répété. Hésiode est le premier auteur classique qui en ait parlé :
« Le potier porte envie au potier, l’artisan à l’artisan, le pauvre même au pauvre, le musicien au musicien (ou, si l’on veut donner un autre sens au motAoidos, le poëte au poëte). »
Longtemps avant Hésiode, Job avait dit : L’envie tue les petits [2].
Je crois que Mandeville, auteur de la Fable des Abeilles[3] est le premier qui ait voulu prouver que l’envie est une fort bonne chose, une passion très-utile. Sa première raison est que l’envie est aussi naturelle à l’homme que la faim et la soif ; qu’on la découvre dans tous les enfants, ainsi que dans les chevaux et dans les chiens. Voulez-vous que vos enfants se haïssent, caressez l’un plus que l’autre : le secret est infaillible.
Il prétend que la première chose que font deux jeunes femmes qui se rencontrent est de se chercher des ridicules, et la seconde de se dire des flatteries.
Il croit que sans l’envie les arts seraient médiocrement cultivés, et que Raphaël n’aurait pas été un grand peintre s’il n’avait pas été jaloux de Michel-Ange.
Mandeville a peut-être pris l’émulation pour l’envie ; peut-être aussi l’émulation n’est-elle qu’une envie qui se tient dans les bornes de la décence.
Michel-Ange pouvait dire à Raphaël : Votre envie ne vous a porté qu’à travailler encore mieux que moi ; vous ne m’avez point décrié, vous n’avez point cabale contre moi auprès du pape, vous n’avez point tâché de me faire excommunier pour avoir mis des borgnes et des boiteux en paradis, et de succulents cardinaux avec de belles femmes nues comme la main en enfer, dans mon tableau du jugement dernier. Allez, votre envie est très-louable ; vous êtes un brave envieux, soyons bons amis.
Mais si l’envieux est un misérable sans talents, jaloux du mérite comme les gueux le sont des riches ; si, pressé par l’indigence comme par la turpitude de son caractère, il vous fait des Nouvelles du Parnasse [4] des Lettres de madame la comtesse, des Années littéraires [5], cet animal étale une envie qui n’est bonne à rien, et dont Mandeville ne pourra jamais faire l’apologie.
On demande pourquoi les anciens croyaient que l’œil de l’envieux ensorcelait les gens qui le regardaient. Ce sont plutôt les envieux qui sont ensorcelés.
Descartes dit que « l’envie pousse la bile jaune qui vient de la partie inférieure du foie, et la bile noire qui vient de la rate, laquelle se répand du cœur par les artères, etc. » Mais comme nulle espèce de bile ne se forme dans la rate, Descartes, en parlant ainsi, semblait ne pas trop mériter qu’on portât envie à sa physique.
Un certain Voët ou Voëtius, polisson en théologie, qui accusa Descartes d’athéisme, était très-malade de la bile noire ; mais il savait encore moins que Descartes comment sa détestable bile se répandait dans son sang.
Mme Pernelle a raison :
Les envieux mourront, mais non jamais l’envie.
(Tartuffe, acte V, scène iii.)
Mais c’est un bon proverbe, qu’il vaut mieux faire envie que pitié. Faisons donc envie autant que nous pourrons.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Job, chapitre v, v. 2.
- ↑ Sur cette fable, voyez l’article Abeilles, tome XVII, page 20.
- ↑ Le Nouvelliste du Parnasse, 1731, 2 volumes in-12, a pour auteurs les abbés Desfontaines et Granet.
- ↑ Les Lettres de madame la comtesse *** (1746, in-12, réimprimées dans le tome II des Opuscules de l’auteur, en 1753), et l’Année littéraire, sont de Fréron.
Éd. Garnier - Tome 18
ÉPIGRAMME [1].
Ce mot veut dire proprement inscription; ainsi une épigramme devait être courte. Celles de l’Anthologie grecque sont pour la plupart fines et gracieuses ; elles n’ont rien des images grossières que Catulle et Martial ont prodiguées, et que Marot et d’autres ont imitées. En voici quelques-unes traduites avec une brièveté dont on a souvent reproché à la langue française d’être privée. L’auteur est inconnu[2].
Sur les sacrifices à Hercule.
Un peu de miel, un peu de lait,
Rendent Mercure favorable ;
Hercule est bien plus cher, il est bien moins traitable ;
Sans deux agneaux par jour il n’est point satisfait.
On dit qu’à mes moutons ce dieu sera propice.
Qu’il soit béni ! mais entre nous,
C’est un peu trop en sacrifice :
Qu’importe qui les mange, ou d’Hercule ou des loups[3] ?
Rendent Mercure favorable ;
Hercule est bien plus cher, il est bien moins traitable ;
Sans deux agneaux par jour il n’est point satisfait.
On dit qu’à mes moutons ce dieu sera propice.
Qu’il soit béni ! mais entre nous,
C’est un peu trop en sacrifice :
Qu’importe qui les mange, ou d’Hercule ou des loups[3] ?
Sur Laïs, qui remit son miroir dans le temple de Vénus.
Je le donne à Vénus puisqu’elle est toujours belle ;
Il redouble trop mes ennuis :
Je ne saurais me voir dans ce miroir fidèle
Ni telle que j’étais, ni telle que je suis.
Il redouble trop mes ennuis :
Je ne saurais me voir dans ce miroir fidèle
Ni telle que j’étais, ni telle que je suis.
Sur une statue de Vénus.
Oui, je me montrai toute nue.
Au dieu Mars, au bel Adonis,
À Vulcain même, et j’en rougis ;
Mais Praxitèle, où m’a-t-il vue ?
Au dieu Mars, au bel Adonis,
À Vulcain même, et j’en rougis ;
Mais Praxitèle, où m’a-t-il vue ?
Sur une statue de Niobé.
Le fatal courroux des dieux
Changea cette femme en pierre ;
Le sculpteur a fait bien mieux :
Il a fait tout le contraire.
Changea cette femme en pierre ;
Le sculpteur a fait bien mieux :
Il a fait tout le contraire.
Sur des fleurs, à une fille grecque qui passait pour être fière.
Je sais bien que ces fleurs nouvelles
Sont loin d’égaler vos appas ;
Ne vous enorgueillissez pas :
Le temps vous fanera comme elles.
Sont loin d’égaler vos appas ;
Ne vous enorgueillissez pas :
Le temps vous fanera comme elles.
Sur Léandre, qui nageait vers la tour d’Héro pendant une tempête
(Épigramme imitée depuis par Martial [4].)
Léandre, conduit par l’Amour,
En nageant, disait aux orages :
Laissez-moi gagner les rivages,
Ne me noyez qu’à mon retour.
En nageant, disait aux orages :
Laissez-moi gagner les rivages,
Ne me noyez qu’à mon retour.
À travers la faiblesse de la traduction, il est aisé d’entrevoir la délicatesse et les grâces piquantes de ces épigrammes. Qu’elles sont différentes des grossières images trop souvent peintes dans Catulle et dans Martial !
At nunc pro cervo mentula supposita est.
(Martial, III, 91.)
Teque puta cunnos, uxor, habere duos.
(Martial, XI, 44.)
Marot en a fait quelques-unes, où l’on retrouve toute l’aménité de la Grèce.
Plus ne suis ce que j’ai été
Et ne le saurois jamais être ;
Mon beau printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre.
Amour, tu as été mon maître,
Je t’ai servi sur tous les dieux.
Ô ! si je pouvois deux fois naître,
Comment je te servirois mieux !
Et ne le saurois jamais être ;
Mon beau printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre.
Amour, tu as été mon maître,
Je t’ai servi sur tous les dieux.
Ô ! si je pouvois deux fois naître,
Comment je te servirois mieux !
Sans le printemps et l’été qui font le saut par la fenêtre, cette épigramme serait digne de Callimaque.
Je n’oserais en dire autant de ce rondeau, que tant de gens de lettres ont si souvent répété :
Au bon vieux temps un train d’amour régnoit
Qui sans grand art et dons se démenoit,
Si qu’un bouquet donné d’amour profonde
C’était donner toute la terre ronde,
Car seulement au cœur on se prenoit ;
Et si par cas à jouir on venoit,
Savez-vous bien comme on s’entretenoit ?
Vingt ans, trente ans ; cela duroit un monde
Au bon vieux temps.
Qui sans grand art et dons se démenoit,
Si qu’un bouquet donné d’amour profonde
C’était donner toute la terre ronde,
Car seulement au cœur on se prenoit ;
Et si par cas à jouir on venoit,
Savez-vous bien comme on s’entretenoit ?
Vingt ans, trente ans ; cela duroit un monde
Au bon vieux temps.
Je dirais d’abord que peut-être ces rondeaux, dont le mérite est de répéter à la fin de deux couplets les mots qui commencent ce petit poëme, sont une invention gothique et puérile, et que les Grecs et les Romains n’ont jamais avili la dignité de leurs langues harmonieuses par ces niaiseries difficiles.
Ensuite je demanderais ce que c’est qu’un train d’amour qui règne, un train qui se démène sans dons. Je pourrais demander si venir à jouir par cas sont des expressions délicates et agréables ; si s’entretenir et se fonder à aimer ne tiennent pas un peu de la barbarie du temps, que Marot adoucit dans quelques-unes de ses petites poésies.
Je penserais que refondre l’amour est une image bien peu convenable ; que si on le refond on ne le mène pas ; et je dirais enfin que les femmes pouvaient répliquer à Marot : Que ne le refonds-tu toi-même ? quel gré te saura-t-on d’un amour tendre et constant, quand il n’y aura point d’autre amour ?
Le mérite de ce petit ouvrage semble consister dans une facilité naïve ; mais que de naïvetés dégoûtantes dans presque tous les ouvrages de la cour de François Ier !
[7] Ton vieux couteau, Pierre Martel, rouillé,
Semble ton v.. jà retrait et mouillé ;
Et le fourreau tant laid où tu l’engaînes,
C’est que toujours as aimé vieilles gaines.
Quant à la corde à quoi il est lié,
C’est qu’attaché seras et marié.
Au manche aussi de corne connoît-on
Que tu seras cornu comme un mouton.
Voilà le sens, voilà la prophétie
De ton couteau, dont je te remercie.
Semble ton v.. jà retrait et mouillé ;
Et le fourreau tant laid où tu l’engaînes,
C’est que toujours as aimé vieilles gaines.
Quant à la corde à quoi il est lié,
C’est qu’attaché seras et marié.
Au manche aussi de corne connoît-on
Que tu seras cornu comme un mouton.
Voilà le sens, voilà la prophétie
De ton couteau, dont je te remercie.
Est-ce un courtisan qui est l’auteur d’une telle épigramme ? est-ce un matelot ivre dans un cabaret ? Marot, malheureusement, n’en a que trop fait dans ce genre.
Les épigrammes qui ne roulent que sur des débauches de moines et sur des obscénités sont méprisées des honnêtes gens ; elles ne sont goûtées que par une jeunesse effrénée, à qui le sujet plaît beaucoup plus que le style. Changez l’objet, mettez d’autres acteurs à la place, alors ce qui vous amusait paraîtra dans toute sa laideur.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ C’est Voltaire lui-même.
- ↑ Cette première épigramme et la quatrième (sur Niobé) ont été l’objet des remarques de M. Boissonade, dans les Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi, tome X, page 251, à la note.
- ↑ Spect. xxv ou xxviii, et livre XIV, 179 ou 181. Chardon de La Rochette (Mélanges, i, 287) remarque que l’on chercherait vainement dans l’Anthologie l’original des vers de Martial, qui peut cependant les avoir traduits ou imites d’une pièce grecque qui ne nous sera pas parvenue.
- ↑ Il est évident qu’alors on prononçait tous les oi rudement, prenoit, démenoit, ordonnoit, et non pas ordonnait, démenait, prenait, puisque ces terminaisons rimaient avec oit. Il est évident encore qu’on se permettait les bâillements, les hiatus.(Note de Voltaire.)
- ↑ Marot, rondeau lxiv.
- ↑ Marot, épigramme 209.
Éd. Garnier - Tome 18
ÉPIPHANIE [1].
La visibilité, l’apparition, l’illustration, le reluisant.
On ne voit pas trop quel rapport ce mot peut avoir avec trois rois, ou trois mages, qui vinrent d’Orient conduits par une étoile. C’est apparemment cette étoile brillante qui valut à ce jour le titre d’Épiphanie.
On demande d’où venaient ces trois rois ? en quel endroit ils s’étaient donné rendez-vous ? Il y en avait un, dit-on, qui arrivait d’Afrique : celui-là n’était donc pas venu de l’Orient. On dit que c’étaient trois mages ; mais le peuple a toujours préféré trois rois. On célèbre partout la fête des rois, et nulle part celle des mages. On mange le gâteau des rois, et non pas le gâteau des mages. On crie le roi boit ! et non pas le mage boit.
D’ailleurs, comme ils apportaient avec eux beaucoup d’or, d’encens et de myrrhe, il fallait bien qu’ils fussent de très-grands seigneurs. Les mages de ce temps-là n’étaient pas fort riches. Ce n’était pas comme du temps du faux Smerdis.
Tertullien est le premier qui ait assuré que ces trois voyageurs étaient des rois. Saint Ambroise et saint Césaire d’Arles tiennent pour les rois ; et on cite en preuve ces passages du psaume lxxi : « Les rois de Tarsis et des îles lui offriront des présents. Les rois d’Arabie et de Saba lui apporteront des dons. » Les uns ont appelé ces trois rois Magalat, Galgalat, Saraïm ; les autres, Athos, Satos, Paratoras. Les catholiques les connaissaient sous le nom de Gaspard, Melchior, et Balthasar. L’évêque Osorius rapporte que ce fut un roi de Cranganor dans le royaume de Calicut qui entreprit ce voyage avec deux mages, et que ce roi, de retour dans son pays, bâtit une chapelle à la sainte Vierge.
On demande combien ils donnèrent d’or à Joseph et à Marie ? Plusieurs commentateurs assurent qu’ils firent les plus riches présents. Ils se fondent sur l’Évangile de l’enfance[2] dans lequel il est dit que Joseph et Marie furent volés en Égypte par Titus et Dumachus. Or, disent-ils, on ne les aurait pas volés s’ils n’avaient pas eu beaucoup d’argent. Ces deux voleurs furent pendus depuis ; l’un fut le bon larron, et l’autre le mauvais larron. Mais l’Évangile de Nicodème leur donne d’autres noms : il les appelle Dimas et Gestas[3].
Le même Évangile de l’enfance dit que ce furent des mages et non pas des rois qui vinrent à Bethléem ; qu’ils avaient été à la vérité conduits par une étoile ; mais que l’étoile ayant cessé de paraître quand ils furent dans l’étable, un ange leur apparut en forme d’étoile pour leur en tenir lieu. Cet Évangile assure que cette visite des trois mages avait été prédite par Zoradasht, qui est le même que nous appelons Zoroastre.
Suarez a recherché ce qu’était devenu l’or que présentèrent les trois rois, ou les trois mages. Il prétend que la somme devait être très-forte, et que trois rois ne pouvaient faire un présent médiocre. Il dit que tout cet argent fut donné depuis à Judas, qui, servant de maître-d’hôtel, devint un fripon et vola tout le trésor.
Toutes ces puérilités n’ont fait aucun tort à la fête de l’Épiphanie, qui fut d’abord instituée par l’Église grecque, comme le nom le porte, et ensuite célébrée par l’Église latine.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Voyez le paragraphe xxiii de l’Évangile de l’enfance, dans la Collection d’anciens évangiles (Mélanges, année 1769). (B.)
- ↑ Voyez le paragraphe ix de l’Évangile de Nicodème, dans la Collection d’anciens évangiles (Mélanges, année 1769). (B.)
Éd. Garnier - Tome 18
ÉPOPÉE [1].
POËME ÉPIQUE.
Puisque épos signifiait discours chez les Grecs, un poëme épique était donc un discours ; et il était en vers, parce que ce n’était pas encore la coutume de raconter en prose. Cela paraît bizarre, et n’en est pas moins vrai. Un Phérécide passe pour le premier Grec qui se soit servi tout uniment de la prose pour faire une histoire moitié vraie[2], moitié fausse, comme elles l’ont été presque toutes dans l’antiquité.
Orphée, Linus, Tamyris, Musée, prédécesseurs d’Homère, n’écrivirent qu’en vers. Hésiode, qui était certainement contemporain d’Homère, ne donne qu’en vers sa Théogonie et son poëme des Travaux et des Jours. L’harmonie de la langue grecque invitait tellement les hommes à la poésie, une maxime resserrée dans un vers se gravait si aisément dans la mémoire, que les lois, les oracles, la morale, la théologie, tout était en vers.
D’HÉSIODE.
Il fit usage des fables qui depuis longtemps étaient reçues dans la Grèce. On voit clairement, à la manière succincte dont il parle de Prométhée et d’Épiméthée, qu’il suppose ces notions déjà familières à tous les Grecs. Il n’en parle que pour montrer qu’il faut travailler, et qu’un lâche repos dans lequel d’autres mythologistes ont fait consister la félicité de l’homme est un attentat contre les ordres de l’Être suprême.
Tâchons de présenter ici au lecteur une imitation de sa fable de Pandore, en changeant cependant quelque chose aux premiers vers, et en nous conformant aux idées reçues depuis Hésiode : car
aucune mythologie ne fut jamais uniforme :
Prométhée autrefois pénétra dans les cieux.
Il prit le feu sacré, qui n’appartient qu’aux dieux.
Il en fit part à l’homme ; et la race mortelle
De l’esprit qui meut tout obtint quelque étincelle.
« Perfide ! s’écria Jupiter irrité,
Ils seront tous punis de ta témérité. »
Il appela Vulcain ; Vulcain créa Pandore.
De toutes les beautés qu’en Vénus on adore
Il orna mollement ses membres délicats ;
Les Amours, les Désirs, forment ses premiers pas.
Les trois Grâces et Flore arrangent sa coiffure,
Et mieux qu’elles encore elle entend la parure.
Minerve lui donna l’art de persuader ;
La superbe Junon celui de commander.
Du dangereux Mercure elle apprit à séduire,
À trahir ses amants, à cabaler, à nuire ;
Et par son écolière il se vit surpassé.
Ce chef-d’œuvre fatal aux mortels fut laissé ;
De Dieu sur les humains tel fut l’arrêt suprême :
Voilà votre supplice, et j’ordonne qu’on l’aime [3].
Il envoie à Pandore un écrin précieux ;
Sa forme et son éclat éblouissent les yeux.
Quels biens doit renfermer cette boîte si belle !
De la bonté des Dieux c’est un gage fidèle ;
C’est là qu’est renfermé le sort du genre humain.
Nous serons tous des dieux... Elle l’ouvre ; et soudain
Tous les fléaux ensemble inondent la nature.
Hélas ! avant ce temps, dans une vie obscure,
Les mortels moins instruits étaient moins malheureux ;
Le vice et la douleur n’osaient approcher d’eux ;
La pauvreté, les soins, la peur, la maladie,
Ne précipitaient point le terme de leur vie.
Tous les cœurs étaient purs, et tous les jours sereins, etc.
Si Hésiode avait toujours écrit ainsi, qu’il serait supérieur à
Homère !
Il prit le feu sacré, qui n’appartient qu’aux dieux.
Il en fit part à l’homme ; et la race mortelle
De l’esprit qui meut tout obtint quelque étincelle.
« Perfide ! s’écria Jupiter irrité,
Ils seront tous punis de ta témérité. »
Il appela Vulcain ; Vulcain créa Pandore.
De toutes les beautés qu’en Vénus on adore
Il orna mollement ses membres délicats ;
Les Amours, les Désirs, forment ses premiers pas.
Les trois Grâces et Flore arrangent sa coiffure,
Et mieux qu’elles encore elle entend la parure.
Minerve lui donna l’art de persuader ;
La superbe Junon celui de commander.
Du dangereux Mercure elle apprit à séduire,
À trahir ses amants, à cabaler, à nuire ;
Et par son écolière il se vit surpassé.
Ce chef-d’œuvre fatal aux mortels fut laissé ;
De Dieu sur les humains tel fut l’arrêt suprême :
Voilà votre supplice, et j’ordonne qu’on l’aime [3].
Il envoie à Pandore un écrin précieux ;
Sa forme et son éclat éblouissent les yeux.
Quels biens doit renfermer cette boîte si belle !
De la bonté des Dieux c’est un gage fidèle ;
C’est là qu’est renfermé le sort du genre humain.
Nous serons tous des dieux... Elle l’ouvre ; et soudain
Tous les fléaux ensemble inondent la nature.
Hélas ! avant ce temps, dans une vie obscure,
Les mortels moins instruits étaient moins malheureux ;
Le vice et la douleur n’osaient approcher d’eux ;
La pauvreté, les soins, la peur, la maladie,
Ne précipitaient point le terme de leur vie.
Tous les cœurs étaient purs, et tous les jours sereins, etc.
Si Hésiode avait toujours écrit ainsi, qu’il serait supérieur à
Homère !
Ensuite Hésiode décrit les quatre âges fameux, dont il est le premier qui ait parlé (du moins parmi les anciens auteurs qui nous restent). Le premier âge est celui qui précéda Pandore, temps auquel les hommes vivaient avec les dieux. L’Âge de fer est celui du siége de Thèbes et de Troie. « Je suis, dit-il, dans le cinquième, et je voudrais n’être pas né. » Que d’hommes accablés par l’envie, par le fanatisme et par la tyrannie, en ont dit autant depuis Hésiode !
C’est dans ce poëme des Travaux et des Jours qu’on trouve des proverbes qui se sont perpétués, comme : « le potier est jaloux du potier ; » et il ajoute : « le musicien du musicien, et le pauvre même du pauvre. » C’est là qu’est l’original de cette fable du rossignol tombé dans les serres du vautour[4]. Le rossignol chante en vain pour le fléchir, le vautour le dévore. Hésiode ne conclut pas que « ventre affamé n’a point d’oreilles », mais que les tyrans ne sont point fléchis par les talents.
On trouve dans ce poëme cent maximes dignes des Xénophon et des Caton :
Les hommes ignorent le prix de la sobriété ; ils ne savent pas que la moitié vaut mieux que le tout. — L’iniquité n’est pernicieuse qu’aux petits. — L’équité seule fait fleurir les cités. — Souvent un homme injuste suffit pour ruiner sa patrie. — Le méchant qui ourdit la perte d’un homme prépare souvent la sienne. — Le chemin du crime est court et aisé. Celui de la vertu est long et difficile ; mais près du but il est délicieux. — Dieu a posé le travail pour sentinelle de la vertu.
Enfin ses préceptes sur l’agriculture ont mérité d’être imités par Virgile. Il y a aussi de très-beaux morceaux dans sa Théogonie. L’Amour qui débrouille le chaos ; Vénus qui, née sur la mer des parties génitales d’un dieu, nourrie sur la terre, toujours suivie de l’Amour, unit le ciel, la mer et la terre ensemble, sont des emblèmes admirables.
Pourquoi donc Hésiode eut-il moins de réputation qu’Homère ? Il me semble qu’à mérite égal Homère dût être préféré par les Grecs : il chantait leurs exploits et leurs victoires sur les Asiatiques, leurs éternels ennemis ; il célébrait toutes les maisons qui régnaient de son temps dans l’Achaïe et dans le Péloponèse ; il écrivait la guerre la plus mémorable du premier peuple de l’Europe contre la plus florissante nation qui fût encore connue dans l’Asie. Son poëme fut presque le seul monument de cette grande époque. Point de ville, point de famille qui ne se crût honorée de trouver son nom dans ces archives de la valeur. On assure même que, longtemps après lui, quelques différendsentre des villes grecques, au sujet des terrains limitrophes, furent décidés par des vers d’Homère. Il devint après sa mort le juge des villes dans lesquelles on prétend qu’il demandait l’aumône pendant sa vie. Et cela prouve encore que les Grecs avaient des poëtes longtemps avant d’avoir des géographes.
Il est étonnant que les Grecs, se faisant tant d’honneur des poëmes épiques qui avaient immortalisé les combats de leurs ancêtres, ne trouvassent personne qui chantât les journées de Marathon, des Thermopyles, de Platée, de Salamine. Les héros de ce temps-là valaient bien Agamemnon, Achille, et les Ajax.
Tyrtée, capitaine, poëte et musicien, tel que nous avons vu de nos jours le roi de Prusse, fit la guerre, et la chanta. Il anima les Spartiates contre les Messéniens par ses vers, et remporta la victoire. Mais ses ouvrages sont perdus. On ne dit point qu’il ait paru de poëme épique dans le siècle de Périclès ; les grands talents se tournèrent vers la tragédie : ainsi Homère resta seul, et sa gloire augmenta de jour en jour. Venons à son Iliade.
DE L’ILIADE.
Ce qui me confirme dans l’opinion qu’Homère était de la colonie grecque établie à Smyrne, c’est cette foule de métaphores et de peintures dans le style oriental : la terre qui retentit sous les pieds dans la marche de l’armée, comme les foudres de Jupiter sur les monts qui couvrent le géant Typhée ; un vent plus noir que la nuit qui vole avec les tempêtes ; Mars et Minerve, suivis de la Terreur, de la Fuite et de l’insatiable Discorde, sœur et compagne de l’homicide dieu des combats, qui s’élève dès qu’elle paraît, et qui, en foulant la terre, porte dans le ciel sa tête orgueilleuse : toute l’Iliade est pleine de ces images ; et c’est ce qui faisait dire au sculpteur Bouchardon : « Lorsque j’ai lu Homère, j’ai cru avoir vingt pieds de haut[5]. »
Son poëme, qui n’est point du tout intéressant pour nous, était donc très-précieux pour tous les Grecs.
Ses dieux sont ridicules aux yeux de la raison, mais ils ne l’étaient pas à ceux du préjugé ; et c’était pour le préjugé qu’il écrivait.
Nous rions, nous levons les épaules en voyant des dieux qui se disent des injures, qui se battent entre eux, qui se battent contre des hommes, qui sont blessés, et dont le sang coule ; mais c’était là l’ancienne théologie de la Grèce et de presque tous les peuples asiatiques. Chaque nation, chaque petite peuplade avait sa divinité particulière qui la conduisait aux combats.
Les habitants des nuées et des étoiles, qu’on supposait dans les nuées, s’étaient fait une guerre cruelle. La guerre des anges contre les anges était le fondement de la religion des brachmanes, de temps immémorial. La guerre des Titans, enfants du Ciel et de la Terre, contre les dieux maîtres de l’Olympe, était le premier mystère de la religion grecque. Typhon, chez les Égyptiens, avait combattu contre Oshireth, que nous nommons Osiris, et l’avait taillé en pièces.
Mme Dacier, dans sa préface de l’Iliade, remarque très-sensément, après Eustathe, évêque de Thessalonique, et Huet, évêque d’Avranches, que chaque nation voisine des Hébreux avait son dieu des armées. En effet, Jephté ne dit-il pas aux Ammonites[6] : « Vous possédez justement ce que votre dieu Chamos vous a donné ; souffrez donc que nous ayons ce que notre Dieu nous donne ? »
Ne voit-on pas le Dieu de Juda vainqueur dans les montagnes[7], mais repoussé dans les vallées ?
Quant aux hommes qui luttent contre les immortels, c’est encore une idée reçue ; Jacob lutte une nuit entière contre un ange de Dieu. Si Jupiter envoie un songe trompeur au chef des Grecs, le Seigneur envoie un esprit trompeur au roi Achab. Ces emblèmes étaient fréquents, et n’étonnaient personne. Homère a donc peint son siècle ; il ne pouvait pas peindre les siècles suivants.
On doit répéter ici que ce fut une étrange entreprise, dans Lamotte[8], de dégrader Homère, et de le traduire ; mais il fut encore plus étrange de l’abréger pour le corriger. Au lieu d’échauffer son génie en tâchant de copier les sublimes peintures d’Homère, il voulut lui donner de l’esprit : c’est la manie de la plupart des Français ; une espèce de pointe qu’ils appellent un trait, une petite antithèse, un léger contraste de mots leur suffit. C’est un défaut dans lequel Racine et Boileau ne sont presque jamais tombés. Mais combien d’auteurs, combien d’hommes de génie même, se sont laissé séduire par ces puérilités, qui dessèchent et qui énervent tout genre d’éloquence !
En voici, autant que j’en puis juger, un exemple bien frappant. Phénix, au livre neuvième, pour apaiser la colère d’Achille, lui parle à peu près ainsi :
Les Prières, mon fils, devant vous éplorées,
Du souverain des dieux sont les filles sacrées ;
Humbles, le front baissé, les yeux baignés de pleurs,
Leur voix triste et craintive exhale leurs douleurs.
On les voit, d’une marche incertaine et tremblante,
Suivre de loin l’Injure impie et menaçante,
L’Injure au front superbe, au regard sans pitié,
Qui parcourt à grands pas l’univers effrayé.
Elles demandent grâce... et lorsqu’on les refuse,
C’est au trône de Dieu que leur voix vous accuse ;
On les entend crier en lui tendant les bras :
Punissez le cruel qui ne pardonne pas ;
Livrez ce cœur farouche aux affronts de l’Injure ;
Rendez-lui tous les maux qu’il aime qu’on endure ;
Que le barbare apprenne à gémir comme nous.
Jupiter les exauce ; et son juste courroux
S’appesantit bientôt sur l’homme impitoyable.
Du souverain des dieux sont les filles sacrées ;
Humbles, le front baissé, les yeux baignés de pleurs,
Leur voix triste et craintive exhale leurs douleurs.
On les voit, d’une marche incertaine et tremblante,
Suivre de loin l’Injure impie et menaçante,
L’Injure au front superbe, au regard sans pitié,
Qui parcourt à grands pas l’univers effrayé.
Elles demandent grâce... et lorsqu’on les refuse,
C’est au trône de Dieu que leur voix vous accuse ;
On les entend crier en lui tendant les bras :
Punissez le cruel qui ne pardonne pas ;
Livrez ce cœur farouche aux affronts de l’Injure ;
Rendez-lui tous les maux qu’il aime qu’on endure ;
Que le barbare apprenne à gémir comme nous.
Jupiter les exauce ; et son juste courroux
S’appesantit bientôt sur l’homme impitoyable.
Voilà une traduction faible, mais assez exacte ; et, malgré la gêne de la rime et la sécheresse de la langue, on aperçoit quelques traits de cette grande et touchante image, si fortement peinte dans l’original.
Que fait le correcteur d’Homère ? Il mutile en deux vers d’antithèses toute cette peinture :
On irrite les dieux ; mais par des sacrifices,
De ces dieux irrités on fait des dieux propices.
De ces dieux irrités on fait des dieux propices.
(Lamotte-Houdard, Iliade, ch. VI.)
Ce n’est plus qu’une sentence triviale et froide. Il y a sans doute des longueurs dans le discours de Phénix ; mais ce n’était pas la peinture des Prières qu’il fallait retrancher.
Homère a de grands défauts ; Horace l’avoue[9], tous les hommes de goût en conviennent : il n’y a qu’un commentateur qui puisse être assez aveugle pour ne les pas voir. Pope lui-même, traducteur du poëte grec, dit que « c’est une vaste campagne, mais brute, où l’on rencontre des beautés naturelles de toute espèce, qui ne se présentent pas aussi régulièrement que dans un jardin régulier ; que c’est une abondante pépinière qui contient les semences de tous les fruits, un grand arbre qui pousse des branches superflues qu’il faut couper ».
Mme Dacier prend le parti de la vaste campagne, de la pépinière et de l’arbre, et veut qu’on ne coupe rien. C’était sans doute une femme au-dessus de son sexe, et qui a rendu de grands services aux lettres, ainsi que son mari ; mais quand elle se fit homme, elle se fit commentateur ; elle outra tant ce rôle qu’elle donna envie de trouver Homère mauvais. Elle s’opiniâtra au point d’avoir tort avec M. de Lamotte même. Elle écrivit contre lui en régent de collége, et Lamotte répondit comme aurait fait une femme polie et de beaucoup d’esprit. Il traduisit très-mal l’Iliade, mais il l’attaqua fort bien.
Nous ne parlerons pas ici de l’Odyssée ; nous en dirons quelque chose quand nous serons à l’Arioste.
DE VIRGILE.
Il me semble que le second livre de l’Énéide, le quatrième et le sixième, sont autant au-dessus de tous les poëtes grecs et de tous les latins, sans exception, que les statues de Girardon sont supérieures à toutes celles qu’on fit en France avant lui.
On a souvent dit que Virgile a emprunté beaucoup de traits d’Homère, et que même il lui est inférieur dans ses imitations ; mais il ne l’a point imité dans ces trois chants dont je parle. C’est là qu’il est lui-même ; c’est là qu’il est touchant et qu’il parle au cœur. Peut-être n’était-il point fait pour le détail terrible mais fatigant des combats. Horace avait dit de lui, avant qu’il eût entrepris l’Énéide :
. . . . . . . . . . . . Molle atque facetum
Virgilio annuerunt gaudentes rure camœnœ.
Virgilio annuerunt gaudentes rure camœnœ.
(Hor., lib. I, sat. x, vers 44.)
Facetum ne signifie pas ici facétieux, mais agréable. Je ne sais si on ne retrouve pas un peu de cette mollesse heureuse et attendrissante dans la passion fatale de Didon. Je crois du moins y retrouver l’auteur de ces vers admirables qu’on rencontre dans ses églogues :
Ut vidi, ut perii, ut me malus abstulit error !
(Virg., eglog. VIII, 41.)
Certainement le chant de la descente aux enfers ne serait pas déparé par ces vers de la quatrième églogue :
Ille deum vitam accipiet, divisque videbit
Permixtos heroas, et ipse videbitur illis ;
Pacatumque reget patriis virtutibus orbem.
Permixtos heroas, et ipse videbitur illis ;
Pacatumque reget patriis virtutibus orbem.
Je crois revoir beaucoup de ces traits simples, élégants, attendrissants, dans les trois beaux chants de l’Énéide.
Tout le quatrième chant est rempli de vers touchants, qui font verser des larmes à ceux qui ont de l’oreille et du sentiment.
Dissimulare etiam sperasti, perfide, tantum
Posse nefas, tacitusque mea decedere terra ?
Nec te noster amor, nec te data dextera quondam,
Nec moritura tenet crudeli funere Dido ?
Posse nefas, tacitusque mea decedere terra ?
Nec te noster amor, nec te data dextera quondam,
Nec moritura tenet crudeli funere Dido ?
(V, 305-308.)
Conscendit furibunda rogos, ensemque recludit
Dardanium, non hos quæsitum munus in usus.
Dardanium, non hos quæsitum munus in usus.
(V, 646-647.)
Il faudrait transcrire presque tout ce chant, si on voulait en faire remarquer les beautés.
Et dans le sombre tableau des enfers, que de vers encore respirent cette mollesse touchante et noble à la fois !
Ne, pueri, ne tanta animis assuescite bella.
(VI, 832.)
Tuque prior, tu, parce, genus qui ducis Olympo;
Projice tela manu, sanguis meus.
Projice tela manu, sanguis meus.
(VI, 834-835.)
Enfin on sait combien de larmes fit verser à l’empereur Auguste, à Livie[10], à tout le palais, ce seul demi-vers :
Tu Marcellus eris
(VI, 883.)
Homère n’a jamais fait répandre de pleurs. Le vrai poëte est, à ce qui me semble, celui qui remue l’âme et qui l’attendrit ; les autres sont de beaux parleurs. Je suis loin de proposer cette opinion pour règle. Je donne mon avis,dit Montaigne, non comme bon, mais comme mien [11].
DE LUCAIN.
Si vous cherchez dans Lucain l’unité de lieu et d’action, vous ne la trouverez pas ; mais où la trouveriez-vous ? Si vous espérez sentir quelque émotion, quelque intérêt, vous n’en éprouverez pas dans les longs détails d’une guerre dont le fond est rendu très-sec, et dont les expressions sont ampoulées ; mais si vous voulez des idées fortes, des discours d’un courage philosophique et sublime, vous ne les verrez que dans Lucain parmi les anciens. Il n’y a rien de plus grand que le discours de Labiénus à Caton, aux portes du temple de Jupiter Ammon, si ce n’est la réponse de Caton même :
Hæremus cuncti superis ; temploque tacente
Nil facimus non sponte Dei. . . . . . . .
. . . . . . . . Steriles num legit arenas
Ut caneret paucis ? mersitne hoc pulvere verum ?
Estne Dei sedes nisi terra, et pontus, et aer,
Et cœlum, et virtus ? Superos quid quærimus ultra ?
Jupiter est quodcumque vides, quocumque moveris.
Nil facimus non sponte Dei. . . . . . . .
. . . . . . . . Steriles num legit arenas
Ut caneret paucis ? mersitne hoc pulvere verum ?
Estne Dei sedes nisi terra, et pontus, et aer,
Et cœlum, et virtus ? Superos quid quærimus ultra ?
Jupiter est quodcumque vides, quocumque moveris.
(Pharsale, l. IX, v. 573-574 ; 576-580.)
Mettez ensemble tout ce que les anciens poëtes ont dit des dieux, ce sont des discours d’enfants en comparaison de ce morceau de Lucain. Mais dans un vaste tableau où l’on voit cent personnages, il ne suffit pas qu’il y en ait un ou deux supérieurement dessinés.
DU TASSE.
Boileau a dénigré le clinquant du Tasse[12] ; mais qu’il y ait une centaine de paillettes d’or faux dans une étoffe d’or, on doit le pardonner. Il y a beaucoup de pierres brutes dans le grand bâtiment de marbre élevé par Homère, Boileau le savait, le sentait, et il n’en parle pas. Il faut être juste.
On renvoie le lecteur à ce qu’on a dit du Tasse dans l’Essai sur la Poésie épique [13]. Mais il faut dire ici qu’on sait par cœur ses vers en Italie. Si à Venise, dans une barque, quelqu’un récite une stance de la Jérusalem délivrée,la barque voisine lui répond par la stance suivante.
Si Boileau eût entendu ces concerts, il n’aurait eu rien à répliquer.
On connaît assez le Tasse : je ne répéterai ici ni les éloges ni les critiques. Je parlerai un peu plus au long de l’Arioste.
DE L’ARIOSTE.
L’Odyssée d’Homère semble avoir été le premier modèle du Morgante, de l’Orlando innamorato, et de l’Orlando furioso ; et, ce qui n’arrive pas toujours, le dernier de ces poëmes a été sans contredit le meilleur.
Les compagnons d’Ulysse changés en pourceaux ; les vents enfermés dans une peau de chèvre ; des musiciennes qui ont des queues de poisson et qui mangent ceux qui approchent d’elles ; Ulysse qui suit tout nu le chariot d’une belle princesse, qui venait de faire la grande lessive ; Ulysse déguisé en gueux qui demande l’aumône, et qui ensuite tue tous les amants de sa vieille femme, aidé seulement de son fils et de deux valets, sont des imaginations qui ont donné naissance à tous les romans en vers qu’on a faits depuis dans ce goût.
Mais le roman de l’Arioste est si plein et si varié, si fécond en beautés de tous les genres, qu’il m’est arrivé plus d’une fois, après l’avoir lu tout entier, de n’avoir d’autre désir que d’en recommencer la lecture. Quel est donc le charme de la poésie naturelle ! Je n’ai jamais pu lire un seul chant de ce poème dans nos traductions en prose.
Ce qui m’a surtout charmé dans ce prodigieux ouvrage[14] c’est que l’auteur, toujours au-dessus de sa matière, la traite en badinant. Il dit les choses les plus sublimes sans effort, et il les finit souvent par un trait de plaisanterie qui n’est ni déplacé ni recherché. C’est à la fois l’Iliade, l’Odyssée et Don Quichotte ; car son principal chevalier errant devient fou comme le héros espagnol, et est infiniment plus plaisant. Il y a bien plus, on s’intéresse à Roland, et personne ne s’intéresse à don Quichotte, qui n’est représenté dans Cervantes que comme un insensé à qui on fait continuellement des malices.
Le fond du poëme, qui rassemble tant de choses, est précisément celui de notre roman de Cassandre, qui eut tant de vogue autrefois parmi nous, et qui a perdu cette vogue absolument parce qu’ayant la longueur de l’Orlando furioso,il n’a aucune de ses beautés ; et quand il les aurait en prose française, cinq ou six stances de l’Arioste les éclipseraient toutes. Ce fond du poëme est que la plupart des héros, et les princesses qui n’ont pas péri pendant la guerre, se retrouvent dans Paris après mille aventures, comme les personnages du roman de Cassandre se retrouvent dans la maison de Polémon.
Il y a dans l’Orlando furioso un mérite inconnu à toute l’antiquité : c’est celui de ses exordes. Chaque chant est comme un palais enchanté, dont le vestibule est toujours dans un goût différent, tantôt majestueux, tantôt simple, même grotesque. C’est de la morale, ou de la gaieté, ou de la galanterie, et toujours du naturel et de la vérité.
Voyez seulement cet exorde du quarante-quatrième chant de ce poëme, qui en contient quarante-six, et qui cependant n’est pas trop long ; de ce poëme, qui est tout en stances rimées, et qui cependant n’a rien de gêné ; de ce poëme, qui démontre la nécessité de la rime dans toutes les langues modernes ; de ce poëme charmant, qui démontre surtout la stérilité et la grossièreté des poëmes épiques barbares dans lesquels les auteurs se sont affranchis du joug de la rime parce qu’ils n’avaient pas la force de le porter, comme disait Pope[15] et comme l’a écrit Louis Racine, qui a eu raison alors :
Spesso in poveri alberghi, e in picciol tetti, etc.
On a imité ainsi, plutôt que traduit, cet exorde :
L’amitié sous le chaume habita quelquefois ;
On ne la trouve point dans les cours orageuses,
Sous les lambris dorés des prélats et des rois,
Séjour des faux serments, des caresses trompeuses,
On ne la trouve point dans les cours orageuses,
Sous les lambris dorés des prélats et des rois,
Séjour des faux serments, des caresses trompeuses,
Des sourdes factions, des effrénés désirs ;
Séjour où tout est faux, et même les plaisirs.
Les papes, les césars, apaisant leur querelle,
Jurent sur l’Évangile une paix fraternelle ;
Vous les voyez demain l’un de l’autre ennemis ;
C’était pour se tromper qu’ils s’étaient réunis :
Nul serment n’est gardé, nul accord n’est sincère ;
Quand la bouche a parlé, le cœur dit le contraire.
Du ciel qu’ils attestaient ils bravaient le courroux ;
L’intérêt est le dieu qui les gouverne tous.
Séjour où tout est faux, et même les plaisirs.
Les papes, les césars, apaisant leur querelle,
Jurent sur l’Évangile une paix fraternelle ;
Vous les voyez demain l’un de l’autre ennemis ;
C’était pour se tromper qu’ils s’étaient réunis :
Nul serment n’est gardé, nul accord n’est sincère ;
Quand la bouche a parlé, le cœur dit le contraire.
Du ciel qu’ils attestaient ils bravaient le courroux ;
L’intérêt est le dieu qui les gouverne tous.
Il n’y a personne d’assez barbare pour ignorer qu’Astolphe alla dans le paradis (chant XXXIV) reprendre le bon sens de Roland, que la passion de ce héros pour Angélique lui avait fait perdre, et qu’il le lui rendit très-proprement renfermé dans une fiole.
Le prologue du trente-cinquième chant est une allusion à cette aventure :
Chi salirà per me, madonna, in cielo, etc.
Ceux qui n’entendent pas l’italien peuvent se faire quelque idée de ces strophes par la version française :
Oh ! si quelqu’un voulait monter pour moi
Au paradis ! s’il y pouvait reprendre
Mon sens commun ! s’il daignait me le rendre !...
Belle Aglaé, je l’ai perdu pour toi ;
Tu m’as rendu plus fou que Roland même ;
C’est ton ouvrage : on est fou quand on aime.
Pour retrouver mon esprit égaré
Il ne faut pas faire un si long voyage.
Tes yeux l’ont pris, il en est éclairé.
Il est errant sur ton charmant visage,
Sur ton beau sein, ce trône des amours ;
Il m’abandonne. Un seul regard peut-être.
Un seul baiser peut le rendre à son maître :
Mais sous tes lois il restera toujours.
Au paradis ! s’il y pouvait reprendre
Mon sens commun ! s’il daignait me le rendre !...
Belle Aglaé, je l’ai perdu pour toi ;
Tu m’as rendu plus fou que Roland même ;
C’est ton ouvrage : on est fou quand on aime.
Pour retrouver mon esprit égaré
Il ne faut pas faire un si long voyage.
Tes yeux l’ont pris, il en est éclairé.
Il est errant sur ton charmant visage,
Sur ton beau sein, ce trône des amours ;
Il m’abandonne. Un seul regard peut-être.
Un seul baiser peut le rendre à son maître :
Mais sous tes lois il restera toujours.
Ce molle et facetum [16] de l’Arioste, cette urbanité, cet atticisme, cette bonne plaisanterie répandue dans tous ses chants, n’ont été ni rendus, ni même sentis par Mirabaud, son traducteur, qui ne s’est pas douté que l’Arioste raillait de toutes ses imaginations. Voyez seulement le prologue du vingt-quatrième chant :
Chi mette il piè sul’ amorosa pania
Cerchi ritrarlo, e non v’inveschi l’ale ;
Chè non è in somma amor se non insania,
A giudicio de’ savi universale.
E sebben, come Orlando, ognum non smania,
Suo furor mostra a qualche altro segnale ;
E quai è di pazzia segno più espresso
Chè per altri voler perder se stesso ?
Varj gli effetti son ; ma la pazzia
È tutt’ una però che li fa uscire.
Gli è come una gran selva, ove la via
Conviene a forza, a chi vi va, fallire ;
Chi su, chi giù, chi quà, chi la travia.
Per concludere in somma, io vi vo’ dire :
A chi in amor s’invecchia, oltr’ ogni pena
Si convengono i ceppi, e la catena.
Ben mi si potria dir : Frate, tu vai
L’altrui mostrando, e non vedi il tuo fallo.
Io vi rispondo che comprendo assai,
Or che di mente ho lucido intervallo ;
Ed ho gran cura (e spero farlo omai)
Di riposarmi, e d’uscir fuor di ballo.
Ma tosto far, come vorrei, nol posso ;
Che’l male è penetrato infin all’osso.
Cerchi ritrarlo, e non v’inveschi l’ale ;
Chè non è in somma amor se non insania,
A giudicio de’ savi universale.
E sebben, come Orlando, ognum non smania,
Suo furor mostra a qualche altro segnale ;
E quai è di pazzia segno più espresso
Chè per altri voler perder se stesso ?
Varj gli effetti son ; ma la pazzia
È tutt’ una però che li fa uscire.
Gli è come una gran selva, ove la via
Conviene a forza, a chi vi va, fallire ;
Chi su, chi giù, chi quà, chi la travia.
Per concludere in somma, io vi vo’ dire :
A chi in amor s’invecchia, oltr’ ogni pena
Si convengono i ceppi, e la catena.
Ben mi si potria dir : Frate, tu vai
L’altrui mostrando, e non vedi il tuo fallo.
Io vi rispondo che comprendo assai,
Or che di mente ho lucido intervallo ;
Ed ho gran cura (e spero farlo omai)
Di riposarmi, e d’uscir fuor di ballo.
Ma tosto far, come vorrei, nol posso ;
Che’l male è penetrato infin all’osso.
Voici comme Mirabaud traduit sérieusement cette plaisanterie :
« Que celui qui a mis le pied sur les gluaux de l’amour tâche de l’en tirer promptement, et qu’il prenne bien garde à n’y pas laisser aussi engluer ses ailes : car, au jugement unanime des plus sages, l’amour est une vraie folie. Quoique tous ceux qui s’y abandonnent ne deviennent pas furieux comme Roland, il n’y en a cependant pas un seul qui ne fasse voir de quelque manière combien sa raison est égarée....
« Les effets de cette manie sont différents, mais une même cause les produit ; c’est comme une épaisse forêt où quiconque veut entrer s’égare nécessairement : l’un prend à droite, l’autre prend à gauche ; l’un marche en montant, l’autre en descendant. Sans compter enfin toutes les autres peines que l’amour fait souffrir, il nous ôte encore la liberté et nous charge de fers.
« Quelqu’un me dira peut-être : Eh ! mon ami, prenez pour vous-même le conseil que vous donnez aux autres. C’est bien aussi mon dessein à présent que la raison m’éclaire ; je songe à m’affranchir d’un joug qui me pèse, et j’espère que j’y parviendrai. Il est pourtant vrai que le mal étant fort enraciné, il me faudra pour en guérir beaucoup plus de temps que je ne voudrais. » Je crois reconnaître davantage l’esprit de l’Arioste dans cette imitation faite par un auteur inconnu[17] :
Qui dans la glu du tendre amour s’empêtre,
De s’en tirer n’est pas longtemps le maître ;
On s’y démène, on y perd son bon sens ;
Témoin Roland et d’autres personnages,
Tous gens de bien, mais fort extravagants :
Ils sont tous fous ; ainsi l’ont dit les sages.
Cette folie a différents effets ;
Ainsi qu’on voit dans de vastes forêts,
À droite, à gauche, errer à l’aventure
Des pèlerins au gré de leur monture ;
Leur grand plaisir est de se fourvoyer,
Et pour leur bien je voudrais les lier.
À ce propos quelqu’un me dira : Frère,
C’est bien prêché ; mais il fallait te taire.
Corrige-toi sans sermonner les gens.
Oui, mes amis ; oui, je suis très-coupable,
Et j’en conviens quand j’ai de bons moments ;
Je prétends bien changer avec le temps,
Mais jusqu’ici le mal est incurable.
De s’en tirer n’est pas longtemps le maître ;
On s’y démène, on y perd son bon sens ;
Témoin Roland et d’autres personnages,
Tous gens de bien, mais fort extravagants :
Ils sont tous fous ; ainsi l’ont dit les sages.
Cette folie a différents effets ;
Ainsi qu’on voit dans de vastes forêts,
À droite, à gauche, errer à l’aventure
Des pèlerins au gré de leur monture ;
Leur grand plaisir est de se fourvoyer,
Et pour leur bien je voudrais les lier.
À ce propos quelqu’un me dira : Frère,
C’est bien prêché ; mais il fallait te taire.
Corrige-toi sans sermonner les gens.
Oui, mes amis ; oui, je suis très-coupable,
Et j’en conviens quand j’ai de bons moments ;
Je prétends bien changer avec le temps,
Mais jusqu’ici le mal est incurable.
Quand je dis que l’Arioste égale Homère dans la description des combats, je n’en veux pour preuve que ces vers :
| · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · |
Il martel di Vulcano era più tardo
Nella spelonca affumicata, dove
Battea all’incude i folgori di Giove.
Nella spelonca affumicata, dove
Battea all’incude i folgori di Giove.
(Cant. II, st. 8.)
Aspro concento, orribile armoria
D’alte querele, d’ululi e di stria
Della misera gente, che peria
Nel fondo, per cagion della sua guida,
D’alte querele, d’ululi e di stria
Della misera gente, che peria
Nel fondo, per cagion della sua guida,
Istranamente concordar s’udia
Col fiero suon della fiamma omicida.
Col fiero suon della fiamma omicida.
| · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · |
(Cant. XIV, st. 134.)
L’alto romor delle sonore trombe,
De’ timpani e de’ barbari stroraenti
Giunti al continuo suon d’archi, di frombe,
Di macchine, dl ruote e di tormenti,
E quel di che più par che’l ciel rimbombe,
Gridi, tumulti, gemiti e lamenti,
Rendono un alto suon, ch’a quel s’accorda
Con elle i vicin, cadendo, il Nilo assorda.
De’ timpani e de’ barbari stroraenti
Giunti al continuo suon d’archi, di frombe,
Di macchine, dl ruote e di tormenti,
E quel di che più par che’l ciel rimbombe,
Gridi, tumulti, gemiti e lamenti,
Rendono un alto suon, ch’a quel s’accorda
Con elle i vicin, cadendo, il Nilo assorda.
(Cant. XVI, st. 56.)
Alle squallide ripe d’Acheronte
Sciolta dal corpo, più freddo che ghiaccio,
Bestemmiando fuggì l’alma sdegnosa,
Che fu sì altera al mondo e sì orgogliosa.
Sciolta dal corpo, più freddo che ghiaccio,
Bestemmiando fuggì l’alma sdegnosa,
Che fu sì altera al mondo e sì orgogliosa.
(Cant. XLVI, st. 140.)
Voici une faible traduction de ces beaux vers :
Entendez-vous leur armure guerrière
Qui retentit des coups de cimeterre ?
Moins violents, moins prompts sont les marteaux
Qui vont frappant les célestes carreaux,
Quand, tout noirci de fumée et de poudre,
Au mont Etna Vulcain forge la foudre.
Qui retentit des coups de cimeterre ?
Moins violents, moins prompts sont les marteaux
Qui vont frappant les célestes carreaux,
Quand, tout noirci de fumée et de poudre,
Au mont Etna Vulcain forge la foudre.
| · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · |
De cris aigus et de longs hurlements,
Du bruit des cors, des plaintes des mourants.
Et du fracas des maisons embrasées
Que sous leurs toits la flamme a renversées !
Des instruments de ruine et de mort
Volant en foule et d’un commun effort,
Et la trompette organe du carnage.
De plus d’horreurs emplissent ce rivage
Que n’en ressent l’étonné voyageur
Alors qu’il voit tout le Nil en fureur,
Tombant des cieux qu’il touche et qu’il inonde,
Sur cent rochers précipiter son onde.
Du bruit des cors, des plaintes des mourants.
Et du fracas des maisons embrasées
Que sous leurs toits la flamme a renversées !
Des instruments de ruine et de mort
Volant en foule et d’un commun effort,
Et la trompette organe du carnage.
De plus d’horreurs emplissent ce rivage
Que n’en ressent l’étonné voyageur
Alors qu’il voit tout le Nil en fureur,
Tombant des cieux qu’il touche et qu’il inonde,
Sur cent rochers précipiter son onde.
| · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · |
Impitoyable, orgueilleuse, inflexible,
Fuit de son corps et sort en blasphémant,
Superbe encore à son dernier moment,
Et défiant les éternels abîmes
Où s’engloutit la foule de ses crimes.
Superbe encore à son dernier moment,
Et défiant les éternels abîmes
Où s’engloutit la foule de ses crimes.
Il a été donné à l’Arioste d’aller et de revenir de ces descriptions terribles aux peintures les plus voluptueuses, et de ces peintures à la morale la plus sage. Ce qu’il y a de plus extraordinaire encore, c’est d’intéresser vivement pour les héros et les héroïnes dont il parle, quoiqu’il y en ait un nombre prodigieux. Il y a presque autant d’événements touchants dans son poëme que d’aventures grotesques ; et son lecteur s’accoutume si bien à cette bigarrure qu’il passe de l’un à l’autre sans en être étonné.
Je ne sais quel plaisant a fait courir le premier ce mot prétendu du cardinal d’Este : « Messer Lodovico, dove avete pigliato tante coglionerie ? » Le cardinal aurait dû ajouter : « Dove avete pigliato tante cose divine ? » Aussi est-il appelé en Italie il divino Ariosto.
Il fut le maître du Tasse. L’Armide est d’après l’Alcine. Le voyage des deux chevaliers qui vont désenchanter Renaud est absolument imité du voyage d’Astolphe. Et il faut avouer encore que les imaginations fantasques qu’on trouve si souvent dans le poëme de Roland le furieux sont bien plus convenables à un sujet mêlé de sérieux et de plaisant qu’au poëme sérieux du Tasse, dont le sujet semblait exiger des mœurs plus sévères.
Je n’avais pas osé autrefois[18] le compter parmi les poëtes épiques ; je ne l’avais regardé que comme le premier des grotesques ; mais en le relisant je l’ai trouvé aussi sublime que plaisant, et je lui fais très-humblement réparation. Il est très-vrai que le pape Léon X publia une bulle en faveur de l’Orlando furioso,et déclara excommuniés ceux qui diraient du mal de ce poëme. Je ne veux pas encourir l’excommunication.
C’est un grand avantage de la langue italienne, ou plutôt c’est un rare mérite dans le Tasse et dans l’Arioste, que des poëmes si longs, non-seulement rimés, mais rimés en stances, en rimes croisées, ne fatiguent point l’oreille, et que le poëte ne paraisse presque jamais gêné.
Le Trissin, au contraire, qui s’est délivré du joug de la rime, semble n’en avoir que plus de contrainte, avec bien moins d’harmonie et d’élégance.
Spencer, en Angleterre, voulut rimer en stances son poëme de la Fée reine ; on l’estima, et personne ne le put lire.
Je crois la rime nécessaire à tous les peuples qui n’ont pas dans leur langue une mélodie sensible, marquée par les longues et par les brèves, et qui ne peuvent employer ces dactyles et ces spondées qui font un effet si merveilleux dans le latin.
Je me souviendrai toujours que je demandai au célèbre Pope pourquoi Milton n’avait pas rimé son Paradis perdu, et qu’il me répondit : « Because he could not, parce qu’il ne le pouvait pas[19]. »
Je suis persuadé que la rime, irritant, pour ainsi dire, à tout moment le génie, lui donne autant d’élancements que d’entraves ; qu’en le forçant de tourner sa pensée en mille manières, elle l’oblige aussi de penser avec plus de justesse, et de s’exprimer avec plus de correction. Souvent l’artiste, en s’abandonnant à la facilité des vers blancs, et sentant intérieurement le peu d’harmonie que ces vers produisent, croit y suppléer par des images gigantesques qui ne sont point dans la nature. Enfin, il lui manque le mérite de la difficulté surmontée.
Pour les poëmes en prose, je ne sais ce que c’est que ce monstre. Je n’y vois que l’impuissance de faire des vers. J’aimerais autant qu’on me proposât un concert sans instruments. Le Cassandre de La Calprenède sera, si l’on veut, un poëme en prose, j’y consens ; mais dix vers du Tasse valent mieux.
DE MILTON.
Si Boileau, qui n’entendit jamais parler de Milton, absolument inconnu de son temps, avait pu lire le Paradis perdu, c’est alors qu’il aurait pu dire comme du Tasse :
Et quel objet enfin à présenter aux yeux
Que le diable toujours hurlant contre les cieux !
Que le diable toujours hurlant contre les cieux !
(Boileau, Art poét., III, 205-206.)
Un épisode du Tasse est devenu le sujet d’un poëme entier chez l’auteur anglais ; celui-ci a étendu ce que l’autre avait jeté avec discrétion dans la fabrique de son poëme.
Je me livre au plaisir de transcrire ce que dit le Tasse au commencement du quatrième chant :
Quinci, avendo pur tutto il pensier volto
A recar ne’ Cristiani ultima doglia,
A recar ne’ Cristiani ultima doglia,
Che sia, comanda, il popol suo raccolto
(Concilio orrendo!) entro la regia soglia :
Come sia pur leggiera impresa (ahi stolto !)
Il repugnare alla divina voglia :
Stolto ! ch’al ciel s’agguaglia, e in obblio pone,
Coma di Dio la destra irata ruine[20].
(Concilio orrendo!) entro la regia soglia :
Come sia pur leggiera impresa (ahi stolto !)
Il repugnare alla divina voglia :
Stolto ! ch’al ciel s’agguaglia, e in obblio pone,
Coma di Dio la destra irata ruine[20].
(St. 2.)
Tout le poëme de Milton semble fondé sur ces vers, qu’il a même entièrement traduits. Le Tasse ne s’appesantit point sur les ressorts de cette machine, la seule peut-être que l’austérité de sa religion et le sujet d’une croisade dussent lui fournir. Il quitte le diable le plus tôt qu’il peut pour présenter son Armide aux lecteurs : l’admirable Armide, digne de l’Alcine de l’Arioste dont elle est imitée. Il ne fait point tenir de longs discours à Bélial, à Mammon, à Belzébuth, à Satan.
Il ne fait point bâtir une salle pour les diables ; il n’en fait pas des géants pour les transformer en pygmées, afin qu’ils puissent tenir plus à l’aise dans la salle. Il ne déguise point enfin Satan en cormoran et en crapaud.
Qu’auraient dit les cours et les savants de l’ingénieuse Italie si le Tasse, avant d’envoyer l’esprit de ténèbres exciter Hidraot, le père d’Armide, à la vengeance, se fût arrêté aux portes de l’enfer pour s’entretenir avec la Mort et le Péché ; si le Péché lui avait appris qu’il était sa fille, qu’il avait accouché d’elle par la tête ; qu’ensuite il devint amoureux de sa fille ; qu’il en eut un enfant qu’on appela la Mort ; que la Mort (qui est supposée masculin) coucha avec le Péché (qui est supposé féminin), et qu’elle lui fit une infinité de serpents qui rentrent à toute heure dans ses entrailles, et qui en sortent ?
De tels rendez-vous, de telles jouissances, sont aux yeux des Italiens de singuliers épisodes d’un poëme épique. Le Tasse les a négligés, et il n’a pas eu la délicatesse de transformer Satan en crapaud pour mieux instruire Armide.
Que n’a-t-on point dit de la guerre des bons et des mauvais anges, que Milton a imitée de la Gigantomachie de Claudien ? Gabriel consume deux chants entiers à raconter les batailles données dans le ciel contre Dieu même, et ensuite la création du monde. On s’est plaint que ce poëme ne soit presque rempli que d’épisodes : et quels épisodes ! c’est Gabriel et Satan qui se disentdes injures ; ce sont des anges qui se font la guerre dans le ciel, et qui la font à Dieu. Il y a dans le ciel des dévots et des espèces d’athées, Abdiel, Ariel, Arioch, Ramiel, combattent Moloch, Belzébuth, Nisroch ; on se donne de grands coups de sabre ; on se jette des montagnes à la tête avec les arbres qu’elles portent, et les neiges qui couvrent leurs cimes, et les rivières qui coulent à leurs pieds. C’est là, comme on voit, la belle et simple nature !
On se bat dans le ciel à coups de canon ; encore cette imagination est elle prise de l’Arioste ; mais l’Arioste semble garder quelque bienséance dans cette invention. Voilà ce qui a dégoûté bien des lecteurs italiens et français. Nous n’avons garde de porter notre jugement ; nous laissons chacun sentir du dégoût ou du plaisir à sa fantaisie.
On peut remarquer ici que la fable de la guerre des géants contre les dieux semble plus raisonnable que celle des anges, si le mot de raisonnable peut convenir à de telles fictions. Les géants de la fable étaient supposés les enfants du Ciel et de la Terre, qui redemandaient une partie de leur héritage à des dieux auxquels ils étaient égaux en force et en puissance. Ces dieux n’avaient point créé les Titans ; ils étaient corporels comme eux. Mais il n’en est pas ainsi dans notre religion. Dieu est un être pur, infini, tout-puissant, créateur de toutes choses, à qui ses créatures n’ont pu faire la guerre, ni lancer contre lui des montagnes, ni tirer du canon.
Aussi cette imitation de la guerre des géants, cette fable des anges révoltés contre Dieu même, ne se trouve que dans les livres apocryphes attribués à Énoch dans le ier siècle de notre ère vulgaire, livres dignes de toute l’extravagance du rabbinisme.
Milton a donc décrit cette guerre. Il y a prodigué les peintures les plus hardies. Ici ce sont des anges à cheval, et d’autres qu’un coup de sabre coupe en deux, et qui se rejoignent sur-le-champ ; là c’est la Mort qui lève le nez pour renifler l’odeur des cadavres qui n’existent pas encore. Ailleurs elle frappe de sa massue pétrifique sur le froid et sur le sec. Plus loin, c’est le froid, le chaud, le sec et l’humide, qui se disputent l’empire du monde, et qui conduisent en bataille rangée des embryons d’atomes. Les questions les plus épineuses de la plus rebutante scolastique sont traitées en plus de vingt endroits dans les termes mêmes de l’école. Des diables en enfer s’amusent à disputer sur le libre arbitre, sur la prédestination, tandis que d’autres jouent de la flûte.
Au milieu de ces inventions, il soumet son imagination poétique, et la restreint à paraphraser dans deux chants les premiers chapitres de la Genèse :
. . . . . . . . God saw the light was good ;
And light from darkness. . . . . . . . . . . .
Divided : light the day, and darkness night
He named. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
And light from darkness. . . . . . . . . . . .
Divided : light the day, and darkness night
He named. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(Liv. VII, 249-252.)
Again God said : let there be firmament.
(Liv. V, 261.)
And saw that it was good. . . . . . . . . . . .
(Liv. V, 309.)
C’est un respect qu’il montre pour l’Ancien Testament, ce fondement de notre sainte religion.
Nous croyons avoir une traduction exacte de Milton, et nous n’en avons point. On a retranché ou entièrement altéré plus de deux cents pages qui prouveraient la vérité de ce que j’avance.
En voici un précis que je tire du cinquième chant :
Après qu’Adam et Ève ont récité le psaume cxlviii, l’ange Raphaël descend du ciel sur ses six ailes, et vient leur rendre visite, et Ève lui prépare à dîner. « Elle écrase des grappes de raisin, et en fait du vin doux qu’on appelle moût ;et de plusieurs graines, et des doux pignons pressés, elle tempéra de douces crèmes... L’ange lui dit bonjour, et se servit de la sainte salutation dont il usa longtemps après envers Marie la seconde Ève : Bonjour, mère des hommes, dont le ventre fécond remplira le monde de plus d’enfants qu’il n’y a de différents fruits des arbres de Dieu entassés sur ta table. La table était un gazon et des siéges de mousse tout autour, et sur son ample carré d’un bout à l’autre tout l’automne était empilé, quoique le printemps et l’automne dansassent en ce lieu par la main. Ils firent quelque temps conversation ensemble sans craindre que le dîner se refroidît[21]. Enfin notre premier père commença ainsi :
« Envoyé céleste, qu’il vous plaise goûter des présents que notre nourricier, dont descend tout bien, parfait et immense, a fait produire à la terre pour notre nourriture et pour notre plaisir ; aliments peut-être insipides pour des natures spirituelles. Je sais seulement qu’un père céleste les donne à tous.
« À quoi l’ange répondit : Ce que celui dont les louanges soient chantées donne à l’homme, en partie spirituel, n’est pas trouvé un mauvais mets par les purs esprits ; et ces purs esprits, ces substances intelligentes, veulent aussi des aliments, ainsi qu’il en faut à votre substance raisonnable. Ces deux substances contiennent en elles toutes les facultés basses des sens par lesquelles elles entendent, voient, flairent, touchent, goûtent, digèrent ce qu’elles ont goûté, en assimilent les parties, et changent les choses corporelles en incorporelles : car, vois-tu, tout ce qui a été créé doit être soutenu et nourri ; les éléments les plus grossiers alimentent les plus purs ; la terre donne à manger à la mer ; la terre et la mer, à l’air ; l’air donne de la pâture aux feux éthérés, et d’abord à la lune, qui est la plus proche de nous ; c’est de là qu’on voit sur son visage rond ses taches et ses vapeurs non encore purifiées, et non encore tournées en sa substance. La lune aussi exhale de la nourriture de son continent humide aux globes plus élevés. Le soleil, qui départ sa lumière à tous, reçoit aussi de tous en récompense son aliment en exaltations[22] humides, et le soir il soupe avec l’Océan... Quoique dans le ciel les arbres de vie portent un fruit d’ambrosie, quoique nos vignes donnent du nectar, quoique tous les matins nous brossions les branches d’arbres couvertes d’une rosée de miel, quoique nous trouvions le terrain couvert de graines perlées ; cependant Dieu a tellement varié ici ses présents, et de nouvelles délices, qu’on peut les comparer au ciel. Soyez sûrs que je ne serai pas assez délicat pour n’en pas tâter avec vous.
« Ainsi ils se mirent à table, et tombèrent sur les viandes ; et l’ange n’en fit pas seulement semblant ; il ne mangea pas en mystère, selon la glose commune des théologiens, mais avec la vive dépêche d’une faim très-réelle, avec une chaleur concoctive et transsubstantive : le superflu du dîner transpire aisément dans les pores des esprits ; il ne faut pas s’en étonner, puisque l’empirique alchimiste, avec son feu de charbon et de suie, peut changer ou croit pouvoir changer l’écume du plus grossier métal en or aussi parfait que celui de la mine.
« Cependant Ève servait à table toute nue, et couronnait leurs coupes de liqueurs délicieuses. Ô innocence ! méritant paradis ! c’était alors plus que jamais que les enfants de Dieu auraient été excusables d’être amoureux d’un tel objet ; mais dans leurs cœurs l’amour régnait sans débauche. Ils ne connaissaient pas la jalousie, enfer des amants outragés. » Voilà ce que les traducteurs de Milton n’ont point du tout rendu ; voilà ce dont ils ont supprimé les trois quarts, et atténué tout le reste. C’est ainsi qu’on en a usé quand on a donné des traductions de quelques tragédies de Shakespeare ; elles sont toutes mutilées et entièrement méconnaissables. Nous n’avons aucune traduction fidèle de ce célèbre auteur dramatique, que celle des trois premiers actes de son Jules César, imprimée à la suite de Cinna, dans l’édition de Corneille avec des commentaires[23].
Virgile annonce les destinées des descendants d’Énée, et les triomphes des Romains ; Milton prédit le destin des enfants d’Adam : c’est un objet plus grand, plus intéressant pour l’humanité ; c’est prendre pour son sujet l’histoire universelle. Il ne traite pourtant à fond que celle du peuple juif, dans les onzième et douzième chants ; et voici mot à mot ce qu’il dit du reste de la terre :
« L’ange Michel et Adam montèrent dans la vision de Dieu ; c’était la plus haute montagne du paradis terrestre, du haut de laquelle l’hémisphère de la terre s’étendait dans l’aspect le plus ample et le plus clair. Elle n’était pas plus haute, ni ne présentait un aspect plus grand que celle sur laquelle le diable emporta le second Adam dans le désert, pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire. Les yeux d’Adam pouvaient commander de là toutes les villes d’ancienne et de moderne renommée, sur le siége du plus puissant empire, depuis les futures murailles de Combalu, capitale du grand-kan du Catai, et de Samarcande sur l’Oxus, trône de Tamerlan, à Pékin des rois de la Chine, et de là à Agra, et de là à Lahore du Grand Mogol, jusqu’à la Chersonèse d’or, ou jusqu’au siége du Persan dans Ecbatane, et depuis dans Ispahan, ou jusqu’au czar russe dans Moscou, ou au sultan venu du Turkestan dans Byzance. Ses yeux pouvaient voir l’empire du Négus jusqu’à son dernier port Ercoco, et les royaumes maritimes Mombaza, Quiloa, et Mélinde, et Sofala qu’on croit Ophir, jusqu’au royaume de Congo et Angola plus au sud. Ou bien de là il voyait depuis le fleuve Niger jusqu’au mont Atlas, les royaumes d’Almanzor, de Fez et de Maroc ; Sus, Alger, Tremizen, et de là l’Europe, à l’endroit d’où Home devait gouverner le monde. Peut-être il vit en esprit le riche Mexique, siége de Montézume, et Cusco dans le Pérou, plus riche siége d’Atabalipa ; et la Guiane, non encore dépouillée, dont la capitale est appelée Eldorado par les Espagnols. »
Après avoir fait voir tant de royaumes aux yeux d’Adam, on lui montre aussitôt un hôpital ; et l’auteur ne manque pas de dire que c’est un effet de la gourmandise d’Ève.
« Il vit un lazaret où gisaient nombre de malades, spasmes hideux, empreintes douloureuses, maux de cœur, d’agonie, toutes les sortes de fièvres, convulsions, épilepsies, terribles catarrhes, pierres et ulcères dans les intestins, douleurs de coliques, frénésies diaboliques, mélancolies soupirantes, folies lunatiques, atrophies, marasmes, peste dévorante au loin, hydropisies, asthmes, rhumes, etc. »
Toute cette vision semble une copie de l’Arioste : car Astolphe, monté sur l’hippogriffe, voit en volant tout ce qui se passe sur les frontières de l’Europe et sur toute l’Afrique. Peut-être, si on l’ose dire, la fiction de l’Arioste est plus vraisemblable que celle de son imitateur : car en volant, il est tout naturel qu’on voie plusieurs royaumes l’un après l’autre ; mais on ne peut découvrir toute la terre du haut d’une montagne.
On a dit que Milton ne savait pas l’optique ; mais cette critique est injuste ; il est très-permis de feindre qu’un esprit céleste découvre au père des hommes les destinées de ses descendants. Il n’importe que ce soit du haut d’une montagne ou ailleurs. L’idée au moins est grande et belle.
Voici comme finit ce poëme :
La Mort et le Péché construisent un large pont de pierre qui joint l’enfer à la terre pour leur commodité et pour celle de Satan, quand ils voudront faire leur voyage. Cependant Satan revole vers les diables par un autre chemin ; il vient rendre compte à ses vassaux du succès de sa commission ; il harangue les diables, mais il n’est reçu qu’avec des sifflets. Dieu le change en grand serpent, et ses compagnons deviennent serpents aussi.
Il est aisé de reconnaître dans cet ouvrage, au milieu de ses beautés, je ne sais quel esprit de fanatisme et de férocité pédantesque qui dominait en Angleterre du temps de Cromwell, lorsque tous les Anglais avaient la Bible et le pistolet à la main. Ces absurdités théologiques, dont l’ingénieux Butler, auteurd’Hudibras, s’est tant moqué, furent traitées sérieusement par Milton. Aussi cet ouvrage fut-il regardé par toute la cour de Charles II avec autant d’horreur qu’on avait de mépris pour l’auteur.
Milton avait été quelque temps secrétaire, pour la langue latine, du parlement appelé le rump ou le croupion. Cette place fut le prix d’un livre latin en faveur des meurtriers du roi Charles Ier : livre (il faut l’avouer) aussi ridicule par le style que détestable par la matière ; livre où l’auteur raisonne à peu près comme lorsque, dans son Paradis perdu, il fait digérer un ange, et fait passer les excréments par insensible transpiration ; lorsqu’il fait coucher ensemble le Péché et la Mort ; lorsqu’il transforme son Satan en cormoran et en crapaud ; lorsqu’il fait des diables géants, qu’il change ensuite en pygmées, pour qu’ils puissent raisonner plus à l’aise, et parler de controverse, etc.
Si on veut un échantillon de ce libelle scandaleux qui le rendit si odieux, en voici quelques-uns. Saumaise avait commencé son livre en faveur de la maison Stuart et contre les régicides par ces mots :
« L’horrible nouvelle du parricide commis en Angleterre a blessé depuis peu nos oreilles et encore plus nos cœurs. »
Milton répond à Saumaise : « Il faut que cette horrible nouvelle ait eu une épée plus longue que celle de saint Pierre, qui coupa une oreille à Malchus, ou les oreilles hollandaises doivent être bien longues pour que le coup ait porté de Londres à la Haye ; car une telle nouvelle ne pouvait blesser que des oreilles d’une.»
Après ce singulier préambule, Milton traite de pusillanimes et de lâches les larmes que le crime de la faction de Cromwell avait fait répandre à tous les hommes justes et sensibles. « Ce sont, dit-il, des larmes telles qu’il en coula des yeux de la nymphe Salmacis, qui produisirent la fontaine dont les eaux énervaient les hommes, les dépouillaient de leur virilité, leur ôtaient le courage, et en faisaient des hermaphrodites. » Or Saumaise s’appelait Salmasius en latin. Milton le fait descendre de la nymphe Salmacis. Il l’appelle eunuque ethermaphrodite, quoique hermaphrodite soit le contraire d’eunuque. Il lui dit que ses pleurs sont ceux de Salmacis sa mère, et qu’ils l’ont rendu infâme.
. . . . . . . . . . . . Infamis ne quem male fortibus undis
Salmacis enervet. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Salmacis enervet. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(Ovide, Met., IV, 285-286.)
On peut juger si un tel pédant atrabilaire, défenseur du plus énorme crime, put plaire à la cour polie et délicate de Charles II, aux lords Rochester, Roscommon, Buckingham, aux Waller, aux Cowley, aux Congrève, aux Wycherley. Ils eurent tous en horreur l’homme et le poëme. A peine même sut-on que le Paradis perdu existait. Il fut totalement ignoré en France aussi bien que le nom de l’auteur.
Qui aurait osé parler aux Racine, aux Despréaux, aux Molière, aux La Fontaine, d’un poëme épique sur Adam et Ève ? Quand les Italiens l’ont connu, ils ont peu estimé cet ouvrage, moitié théologique et moitié diabolique, où les anges et les diables parlent pendant des chants entiers. Ceux qui savent par cœur l’Arioste et le Tasse n’ont pu écouter les sons durs de Milton. Il y a trop de distance entre la langue italienne et l’anglaise.
Nous n’avions jamais entendu parler de ce poëme en France avant que l’auteur de la Henriade nous en eût donné une idée dans le neuvième chapitre de son Essai sur la Poésie épique. Il fut même le premier (si je ne me trompe) qui nous fit connaître les poëtes anglais, comme il fut le premier qui expliqua les découvertes de Newton et les sentiments de Locke. Mais quand on lui demanda ce qu’il pensait du génie de Milton, il répondit : « Les Grecs recommandaient aux poëtes de sacrifier aux Grâces, Milton a sacrifié au diable. »
On songea alors à traduire ce poëme épique anglais dont M. de Voltaire avait parlé avec beaucoup d’éloges à certains égards[24]. Il est difficile de savoir précisément qui en fut le traducteur. On l’attribue à deux personnes qui travaillèrent ensemble[25] ; mais on peut assurer qu’ils ne l’ont point du tout traduit fidèlement. Nous l’avons déjà fait voir[26] et il n’y a qu’à jeter les yeux sur le début du poëme pour en être convaincu.
« Je chante la désobéissance du premier homme, et les funestes effets du fruit défendu, la perte d’un paradis, et le mal de la mort triomphant sur la terre, jusqu’à ce qu’un Dieu homme vienne juger les nations, et nous rétablisse dans le séjour bienheureux. »
Il n’y a pas un mot dans l’original qui réponde exactement à cette traduction. Il faut d’abord considérer qu’on se permet, dans la langue anglaise, des inversions que nous souffrons rarement dans la nôtre. Voici mot à mot le commencement de ce poëme de Milton :
« La première désobéissance de l’homme, et le fruit de l’arbre défendu, dont le goût porta la mort dans le monde, et toutes nos misères avec la perte d’Éden, jusqu’à ce qu’un plus grand homme nous rétablît[27], et regagnât notre demeure heureuse, Muse céleste, c’est là ce qu’il faut chanter. »
Il y a de très-beaux morceaux, sans doute, dans ce poëme singulier ; et j’en reviens toujours à ma grande preuve[28], c’est qu’ils sont retenus en Angleterre par quiconque se pique un peu de littérature. Tel est ce monologue de Satan, lorsque, s’échappant du fond des enfers et voyant pour la première fois notre soleil sortant des mains du Créateur, il s’écrie :
[29] Toi, sur qui mon tyran prodigue ses bienfaits,
Soleil, astre de feu, jour heureux que je hais,
Jour qui fais mon supplice, et dont mes yeux s’étonnent.
Toi qui sembles le dieu des cieux qui t’environnent,
Devant qui tout éclat disparaît et s’enfuit.
Qui fais pâlir le front des astres de la nuit ;
Image du Très-Haut qui régla ta carrière,
Hélas ! j’eusse autrefois éclipsé ta lumière.
Sur la voûte des cieux élevé plus que toi,
Le trône où tu t’assieds s’abaissait devant moi :
Je suis tombé ; l’orgueil m’a plongé dans l’abîme.
Hélas ! je fus ingrat ; c’est là mon plus grand crime.
J’osai me révolter contre mon créateur :
C’est peu de me créer, il fut mon bienfaiteur ;
Il m’aimait : j’ai forcé sa justice éternelle
D’appesantir son bras sur ma tête rebelle ;
Je l’ai rendu barbare en sa sévérité,
Il punit à jamais, et je l’ai mérité.
Mais si le repentir pouvait obtenir grâce !...
Non, rien ne fléchira ma haine et mon audace ;
Non, je déteste un maître, et sans doute il vaut mieux
Régner dans les enfers qu’obéir dans les cieux.
Soleil, astre de feu, jour heureux que je hais,
Jour qui fais mon supplice, et dont mes yeux s’étonnent.
Toi qui sembles le dieu des cieux qui t’environnent,
Devant qui tout éclat disparaît et s’enfuit.
Qui fais pâlir le front des astres de la nuit ;
Image du Très-Haut qui régla ta carrière,
Hélas ! j’eusse autrefois éclipsé ta lumière.
Sur la voûte des cieux élevé plus que toi,
Le trône où tu t’assieds s’abaissait devant moi :
Je suis tombé ; l’orgueil m’a plongé dans l’abîme.
Hélas ! je fus ingrat ; c’est là mon plus grand crime.
J’osai me révolter contre mon créateur :
C’est peu de me créer, il fut mon bienfaiteur ;
Il m’aimait : j’ai forcé sa justice éternelle
D’appesantir son bras sur ma tête rebelle ;
Je l’ai rendu barbare en sa sévérité,
Il punit à jamais, et je l’ai mérité.
Mais si le repentir pouvait obtenir grâce !...
Non, rien ne fléchira ma haine et mon audace ;
Non, je déteste un maître, et sans doute il vaut mieux
Régner dans les enfers qu’obéir dans les cieux.
Les amours d’Adam et d’Ève sont traités avec une mollesse élégante et même attendrissante, qu’on n’attendrait pas du génie un peu dur et du style souvent raboteux de Milton.
DU REPROCHE DE PLAGIAT FAIT À MILTON.
Quelques-uns l’ont accusé d’avoir pris son poëme dans la tragédie duBannissement d’Adam, de Grotius, et dans la Sarcotis du jésuite Masenius, imprimée à Cologne en 1654 et en 1661, longtemps avant que Milton donnât son Paradis perdu.
Pour Grotius, on savait assez en Angleterre que Milton avait transporté dans son poëme épique anglais quelques vers latins de la tragédie d’Adam. Ce n’est point du tout être plagiaire, c’est enrichir sa langue des beautés d’une langue étrangère. On n’accusa point Euripide de plagiat pour avoir imité dans un chœur d’Iphigénie le second livre de l’Iliade ; au contraire, on lui sut très-bon gré de cette imitation, qu’on regarda comme un hommage rendu à Homère sur le théâtre d’Athènes.
Virgile n’essuya jamais de reproche pour avoir heureusement imité dansl’Énéide une centaine de vers du premier des poëtes grecs.
On a poussé l’accusation un peu plus loin contre Milton. Un Écossais nommé Will. Lauder, très-attaché à la mémoire de Charles Ier, que Milton avait insulté avec l’acharnement le plus grossier, se crut en droit de flétrir la mémoire de l’accusateur de ce monarque. On prétendait que Milton avait fait une infâme fourberie pour ravir à Charles Ier la triste gloire d’être l’auteur de l’Éikon Basiliké, livre longtemps cher aux royalistes, et que Charles Ier avait, dit-on, composé dans sa prison pour servir de consolation à sa déplorable infortune.
Lauder voulut donc, vers l’année 1752, commencer par prouver que Milton n’était qu’un plagiaire, avant de prouver qu’il avait agi en faussaire contre la mémoire du plus malheureux des rois. Il se procura des éditions du poëme de laSarcotis ; il paraissait évident que Milton en avait imité quelques morceaux, comme il avait imité Grotius et le Tasse.
Mais Lauder ne s’en tint pas là. ; il déterra une mauvaise traduction en vers latins du Paradis perdu du poëte anglais ; et, joignant plusieurs vers de cette traduction à ceux de Masenius, il crut rendre par là l’accusation plus grave et la honte de Milton plus complète. Ce fut en quoi il se trompa lourdement ; sa fraude fut découverte. Il voulait faire passer Milton pour un faussaire, et lui-même fut convaincu de l’être. On n’examina point le poëme de Masenius, dont il n’y avait alors que très-peu d’exemplaires en Europe. Toute l’Angleterre, convaincue du mauvais artifice de l’Écossais, n’en demanda pas davantage. L’accusateur, confondu, fut obligé de désavouer sa manœuvre et d’en demander pardon.
Depuis ce temps on imprima une nouvelle édition de Masenius, en 1757[30]. Le public littéraire fut surpris du grand nombre de très-beaux vers dont laSarcotis était parsemée. Ce n’est à la vérité qu’une longue déclamation de collége sur la chute de l’homme ; mais l’exorde, l’invocation, la description du jardin d’Éden, le portrait d’Ève, celui du diable, sont précisément les mêmes que dans Milton. Il y a bien plus : c’est le même sujet, le même nœud, la même catastrophe. Si le diable veut, dans Milton, se venger sur l’homme du mal que Dieu lui a fait, il a précisément le même dessein chez le jésuite Masenius ; et il le manifeste dans des vers dignes peut-être du siècle d’Auguste :
. . . . . . . . . Semel excidimus crudelibus astris,
Et conjuratas involvit terra cohortes.
Fata manent, tenet et superos oblivio nostri ;
Indecore premimur, vulgi tolluntur inertes
Ac viles animæ, cœloquo fruunlur aperto :
Nos, divum soboles, patriaque in sede locandi,
Pellimur exilio, mœstoque Acheronte tenemur.
Heu ! dolor ! et superum decreta indigna ! Fatiscat
Orbis, et antiquo turbentur cuncta tumultu,
Ac redeat deforme Chaos ; Styx atra ruinam
Terrarum excipiat, fatoque impellat eodem
Et cœlum, et cœli cives. Ut inulta cadamus
Turba, nec umbrarum pariter caligino raptam
Sarcoteam, invisum caput, involvamus ! ut astris
Regnantem, et nobis domina cervice minantem,
Ignavi patiamur ? Adhuc tamen improba vivit !
Vivit adhuc, fruiturque Dei secura favore !
Cernimus ! et quicquam furiarum absconditur Orco !
Vah ! pudor, æternumque probrum Stygis ! Occidat, amens,
Occidat, et nostræ subeat consortia culpæ.
Hæc mihi secluso cœlis solalia tantum
Excidii restant. Juvat hac consorte malorum
Posse frui, juvat ad nostram seducere pœnam
Frustra exultantem, patriaque exsorte superbam.
Ærumnas exempta levant ; minor illa ruina est,
Quæ caput adversi labens oppresserit hostis.
Et conjuratas involvit terra cohortes.
Fata manent, tenet et superos oblivio nostri ;
Indecore premimur, vulgi tolluntur inertes
Ac viles animæ, cœloquo fruunlur aperto :
Nos, divum soboles, patriaque in sede locandi,
Pellimur exilio, mœstoque Acheronte tenemur.
Heu ! dolor ! et superum decreta indigna ! Fatiscat
Orbis, et antiquo turbentur cuncta tumultu,
Ac redeat deforme Chaos ; Styx atra ruinam
Terrarum excipiat, fatoque impellat eodem
Et cœlum, et cœli cives. Ut inulta cadamus
Turba, nec umbrarum pariter caligino raptam
Sarcoteam, invisum caput, involvamus ! ut astris
Regnantem, et nobis domina cervice minantem,
Ignavi patiamur ? Adhuc tamen improba vivit !
Vivit adhuc, fruiturque Dei secura favore !
Cernimus ! et quicquam furiarum absconditur Orco !
Vah ! pudor, æternumque probrum Stygis ! Occidat, amens,
Occidat, et nostræ subeat consortia culpæ.
Hæc mihi secluso cœlis solalia tantum
Excidii restant. Juvat hac consorte malorum
Posse frui, juvat ad nostram seducere pœnam
Frustra exultantem, patriaque exsorte superbam.
Ærumnas exempta levant ; minor illa ruina est,
Quæ caput adversi labens oppresserit hostis.
(Sarcotis, I, 271 et seq.)
On trouve dans Masenius et dans Milton de petits épisodes, de légères excursions absolument semblables ; l’un et l’autre parlent de Xerxès, qui couvrit la mer de ses vaisseaux :
Quantus erat Xerxes, medium dum contrahit orbem
Urbis in excidium !....
Urbis in excidium !....
(Sarcotis, III, 461.)
Tous deux parlent sur le même ton de la tour de Babel, tous deux font la même description du luxe, de l’orgueil, de l’avarice, de la gourmandise
Ce qui a le plus persuadé le commun des lecteurs du plagiat de Milton, c’est la parfaite ressemblance du commencement des deux poëmes. Plusieurs lecteurs étrangers, après avoir lu l’exorde, n’ont pas douté que tout le reste du poëme de Milton ne fût pris de Masenius. C’est une erreur bien grande, et aisée à reconnaître.
Je ne crois pas que le poëte anglais ait imité en tout plus de deux cents vers du jésuite de Cologne ; et j’ose dire qu’il n’a imité que ce qui méritait de l’être. Ces deux cents vers sont fort beaux ; ceux de Milton le sont aussi ; et le total du poëme de Masenius, malgré ces deux cents beaux vers, ne vaut rien du tout.
Molière prit deux scènes entières dans la ridicule comédie du Pédant joué,de Cyrano de Bergerac[31]. « Ces deux scènes sont bonnes, disait-il en plaisantant avec ses amis ; elles m’appartiennent de droit ; je reprends mon bien. » On aurait été après cela très-mal reçu à traiter de plagiaire l’auteur duTartuffe et du Misanthrope.
Il est certain qu’en général Milton, dans son Paradis, a volé de ses propres ailes en imitant ; et il faut convenir que s’il a emprunté tant de traits de Grotius et du jésuite de Cologne, ils sont confondus dans la foule des choses originales qui sont à lui : il est toujours regardé en Angleterre comme un très-grand poëte.
Il est vrai qu’il aurait dû avouer qu’il avait traduit deux cents vers d’un jésuite ; mais de son temps, dans la cour de Charles II, on ne se souciait ni des jésuites, ni de Milton, ni du Paradis perdu, ni du Paradis retrouvé. Tout cela était ou bafoué ou inconnu.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Moitié vraie, c’est beaucoup. (Note de Voltaire.)
- ↑ On a placé ici ces vers d’Hésiode, qui sont dans le texte avant la création de Pandore. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez les Fables de La Fontaine, livre IX, fable xviii.
- ↑ Voici textuellement le propos naïf de Bouchardon : « Il y a quelques jours qu’il m’est tombé entre les mains un vieux livre français que je ne connaissais point ; cela s’appelle l’Iliade d’Homère. Depuis que j’ai lu ce livre-là, les hommes ont quinze pieds pour moi, et je ne dors plus. »
- ↑ Juges, chapitre xi, v. 24. (Note de Voltaire.)
- ↑ Ibid., chapitre i, v. 19. (Id.)
- ↑ Voltaire avait parlé de l’étrange entreprise de Lamotte dans le chapitre ii de sonEssai sur la poésie épique (tome VIII, à la suite de la Henriade). Voyez aussi dans les Mélanges, année 1749, l’article Assaut, dans la Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et de l’éloquence dans la langue française.
- ↑. . . . . . Quandoque bonus dormitat Homerus.(Ars poet., v. 359.)
- ↑ M. Mongez a démontré la fausseté de cette anedocte dans un mémoire lu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, en 1818, qui n’est pas encore imprimé dans les volumes de l’Académie, mais qu’on peut voir dans l’Iconographie romaine,tome II, soit in-folio, soit in-4°. (B.)
- ↑ Ce ne sont pas tout à fait les expressions de Montaigne, livre Ier, chapitre xxv.
- ↑ Satire ix, vers 176.
- ↑ À la suite de la Henriade (tome VIII).
- ↑ Voltaire avait parlé autrement dans le chapitre vii de son Essai sur la Poésie épique.
- ↑ Voyez dans les Articles extraits de la Gazette littéraire (Mélanges, année 1764),celui du 2 mai ; et la dédidace d’Irène (tome VI du Théâtre).
- ↑ Horace, livre Ier, satire x.
- ↑ Voltaire lui-même.
- ↑ Voyez, tome VllI, le chapitre vii de l’Essai sur la Poésie épique.
- ↑ Voyez la note 2 de la page 507.
- ↑ Voltaire a transcrit à la suite de cette stance les stances 3, 7, 8, 9 et 10 du même chant.
- ↑ Mot pour mot : No fear lest dinner cool. (Note de Voltaire.)
- ↑ Dans l’édition originale et autres on lit exaltations humides ; M. Louis du Bois a misexhalaisons humides. (B.)
- ↑ Voyez tome VI du Théâtre, et la note sur l’article Art dramatique, tome XVII, page 398.
- ↑ Dans l’Essai sur la Poésie épique, tome VIII.
- ↑ La traduction du Paradis perdu, publiée pour la première fois en 1729, est l’ouvrage de Dupré de Saint-Maur et de Boismorand, surnommé l’abbé Sacredieu. Collé, dans ses Mémoires, I, 385, raconte que Dupré de Saint-Maur, aidé de son maître d’anglais, faisait une traduction littérale que l’abbé Boismorand rédigeait ensuite à sa manière. (B.)
- ↑ Page 582.
- ↑ Il y a dans plusieurs éditions : Restore us, and regain. J’ai choisi cette leçon comme la plus naturelle. Il y a dans l’original : La première désobéissance de l’homme, etc., chantez, Muses célestes. Mais cette inversion ne peut être adoptée dans notre langue. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez dans le chapitre xxxii du Siècle de Louis XIV ce que Voltaire dit à l’occasion de Quinault.
- ↑ Dans le chapitre ix de son Essai sur la Poésie épique, imprimé à la suite de la Henriade, Voltaire n’avait donné que les onze premiers de ces vers.
- ↑ En publiant, en 1757, une édition de la Sarcotis, Barbou publia en même temps une traduction en prose par l’abbé Dinouart ; le texte et la traduction sont souvent reliés dans le même volume. (B.)
- ↑ Voyez une note sur les Fourberies de Scapin, à l’occasion de la Vie de Molière,dans les Mélanges, année 1739.
Éd. Garnier - Tome 18
ÉPREUVE [1].
Toutes les absurdités qui avilissent la nature humaine nous sont donc venues d’Asie, avec toutes les sciences et tous les arts ! C’est en Asie, c’est en Égypte qu’on osa faire dépendre la vie et la mort d’un accusé ou d’un coup de dés, ou de quelque chose d’équivalent, ou de l’eau froide, ou de l’eau chaude, ou d’un fer rouge, ou d’un morceau de pain d’orge. Une superstition à peu près semblable existe encore, à ce qu’on prétend, dans les Indes, sur les côtes de Malabar, et au Japon.
Elle passa d’Égypte en Grèce. Il y eut à Trézène un temple fort célèbre, dans lequel tout homme qui se parjurait mourait sur-le-champ d’apoplexie. Hippolyte, dans la tragédie de Phèdre, parle ainsi à sa maîtresse Aricie :
Aux portes de Trézène, et parmi ces tombeaux
Des princes de ma race antiques sépultures,
Est un temple sacré, formidable aux parjures.
C’est là que les mortels n’osent jurer en vain ;
Le perfide y reçoit un châtiment soudain ;
Et, craignant d’y trouver la mort inévitable,
Le mensonge n’a point de frein plus redoutable.
Des princes de ma race antiques sépultures,
Est un temple sacré, formidable aux parjures.
C’est là que les mortels n’osent jurer en vain ;
Le perfide y reçoit un châtiment soudain ;
Et, craignant d’y trouver la mort inévitable,
Le mensonge n’a point de frein plus redoutable.
Le savant commentateur du grand Racine[2] fait cette remarque sur les épreuves de Trézène :
« M. de Lamotte a dit qu’Hippolyte devait proposer à son père de venir entendre sa justification dans ce temple où l’on n’osait jurer en vain. Il est vrai que Thésée n’aurait pu douter alors de l’innocence de ce jeune prince ; mais il eût eu une preuve trop convaincante contre la vertu de Phèdre, et c’est ce qu’Hippolyte ne voulait pas faire. M. de Lamotte aurait dû se délier un peu de son goût, en soupçonnant celui de Racine, qui semble avoir prévu son objection. En effet, Racine suppose que Thésée est si prévenu contre Hippolyte qu’il ne veut pas même l’admettre à se justifier par serment. »
Je dois dire que la critique de Lamotte est de feu M. le marquis de Lassai. Il la fit à table chez M. de La Faye, où j’étais avec feu M. de Lamotte, qui promit qu’il en ferait usage ; et, en effet, dans ses discours sur la tragédie[3] il fait honneur de cette critique à M. le marquis de Lassai. Cette réflexion me parut très-judicieuse, ainsi qu’à M. de La Paye et à tous les convives, qui étaient, excepté moi, les meilleurs connaisseurs de Paris. Mais nous convînmes tous que c’était Aricie qui devait demander à Thésée l’épreuve du temple de Trézène, d’autant plus que Thésée, immédiatement après, parle assez longtemps à cette princesse, laquelle oublie la seule chose qui pouvait éclairer le père et justifier le fils. Cet oubli me paraît inexcusable. Ni M. de Lassai, ni M. de Lamotte ne devaient se défier de leur goût en cette occasion. C’est en vain que le commentateur objecte que Thésée a déclaré à son fils qu’il n’en croira point ses serments :
Toujours les scélérats ont recours au parjure.
(Phèdre, IV, ii.)
Il y a une prodigieuse différence entre un serment fait dans une chambre, et un serment fait dans un temple où les parjures sont punis d’une mort subite. Si Aricie avait dit un mot, Thésée n’avait aucune excuse de ne pas conduire Hippolyte dans ce temple ; mais alors il n’y avait plus de catastrophe.
Hippolyte ne devait donc point parler de la vertu du temple de Trézène à son Aricie ; il n’avait pas besoin de lui faire serment de l’aimer ; elle en était assez persuadée. C’est une légère faute qui a échappé au tragique le plus sage, le plus élégant et le plus passionné que nous ayons eu.
Après cette petite digression, je reviens à la barbare folie des épreuves. Elle ne fut point reçue dans la république romaine. On ne peut regarder comme une des épreuves dont nous parlons l’usage de faire dépendre les grandes entreprises de la manière dont les poulets sacrés mangeaient des vesces. Il ne s’agit ici que des épreuves faites sur les hommes. On ne proposa jamais aux Manlius, aux Camille, aux Scipion, de se justifier en mettant la main dans de l’eau bouillante sans s’échauder.
Ces inepties barbares ne furent point admises sous les empereurs. Mais nos Tartares, qui vinrent détruire l’empire (car la plupart de ces déprédateurs étaient originaires de Tartarie), remplirent notre Europe de cette jurisprudence qu’ils tenaient des Perses. Elle ne fut point connue dans l’empire d’Orient jusqu’à Justinien, malgré la détestable superstition qui régnait alors ; mais depuis ce temps les épreuves dont nous parlons y furent reçues. Cette manière de juger les hommes est si ancienne qu’on la trouve établie chez les Juifs dans tous les temps.
Coré, Dathan et Abiron disputent le pontificat au grand-prêtre Aaron dans le désert ; Moïse leur ordonne d’apporter deux cent cinquante encensoirs et leur dit que Dieu choisira entre leurs encensoirs, et celui d’Aaron. À peine les révoltés eurent paru pour soutenir cette épreuve qu’ils furent engloutis dans la terre, et que le feu du ciel frappa deux cent cinquante de leurs principaux adhérents[4] ; après quoi le Seigneur fit encore mourir quatorze mille sept cents hommes du parti, La querelle n’en continua pas moins entre les chefs d’Israël et Aaron pour le sacerdoce. On se servit alors de l’épreuve des verges : chacun présenta sa verge, et celle d’Aaron fut la seule qui fleurit.
Quand le peuple de Dieu eut fait tomber les murs de Jéricho au son des trompettes, il fut vaincu par les habitants du village de Haï. Cette défaite ne parut pas naturelle à Josué ; il consulta le Seigneur, qui lui répondit qu’Israël avait péché, que quelqu’un s’était approprié une part de ce qui était dévoué à l’anathème dans Jéricho. En effet, tout le butin avait dû être brûlé avec les hommes, les femmes, les enfants, et les bêtes ; et quiconque avait sauvé ou emporté quelque chose devait être exterminé[5]. Josué, pour découvrir le coupable, soumit toutes les tribus à l’épreuve du sort. Il tomba d’abord sur la tribu de Juda, ensuite sur la famille de Zaré, puis sur la maison où demeurait Zabdi, et enfin sur le petit-fils de Zabdi, nommé Achan.
L’Écriture n’explique pas comment ces tribus errantes avaient alors des maisons ; elle ne dit pas non plus de quel sort on se servait ; mais il est certain, par le texte, qu’Achan étant convaincu de s’être approprié une petite lame d’or, un manteau d’écarlate, et deux cents sicles d’argent, fut brûlé avec ses fils, ses brebis, ses bœufs, ses ânes, et sa tente même, dans la vallée d’Achor.
La terre promise fut partagée au sort[6]. On tirait au sorties deux boucs d’expiation pour savoir lequel des deux serait offert en sacrifice[7], tandis qu’on enverrait l’autre au désert.
Quand il fallut élire Saül pour roi[8], on consulta le sort, qui désigna d’abord la tribu de Benjamin, la famille de Métri dans cette tribu, et ensuite Saül, fils de Cis, dans la famille de Métri.
Le sort tomba sur Jonathas, pour le punir d’avoir mangé un peu de miel au bout d’une verge[9].
Les matelots de Joppé jetèrent le sort pour apprendre de Dieu quelle était la cause de la tempête[10]. Le sort leur apprit que c’était Jonas, et ils le jetèrent dans la mer.
Toutes ces épreuves par le sort, qui n’étaient que des superstitions profanes chez les autres nations, étaient la voix de Dieu même chez le peuple chéri, et tellement la voix de Dieu que les apôtres tirèrent au sort la place de l’apôtre Judas[11]. Les deux concurrents étaient saint Mathias et Barsabas. La Providence se déclara pour saint Mathias.
Le pape Honorius, troisième du nom, défendit, par une décrétale, que l’on se servît dorénavant de cette voie pour élire des évêques. Elle était assez commune : c’est ce que les païens appelaient sortilegium, sortilége. Caton dit dans la Pharsale (IX, 581) :
Sortilegis egeant dubii. . . . . . . . . . . . . . . .
Il y avait d’autres épreuves au nom du Seigneur chez les Juifs, comme les eaux de jalousie[12]. Une femme soupçonnée d’adultère devait boire de cette eau mêlée avec de la cendre, et consacrée par le grand-prêtre. Si elle était coupable, elle enflait sur-le-champ, et mourait. C’est sur cette loi que tout l’Occident chrétien établit les épreuves dans les accusations juridiques, ne sachant pas que ce qui était ordonné par Dieu même dans l’Ancien Testament n’était qu’une superstition absurde dans le Nouveau.
Le duel fut une de ces épreuves, et elle a duré jusqu’au xvie siècle. Celui qui tuait son adversaire avait toujours raison.
La plus terrible de toutes était de porter, dans l’espace de neuf pas, une barre de fer ardent sans se brûler. Aussi l’histoire du moyen âge, quelque fabuleuse qu’elle soit, ne rapporte aucun exemple de cette épreuve, ni de celle qui consistait à marcher sur neuf coutres de charrue enflammés. Ou peut douter de toutes les autres, ou expliquer les tours de charlatans dont on se servait pour tromper les juges. Par exemple, il était très-aisé de faire l’épreuve de l’eau bouillante impunément : on pouvait présenter un cuvier à moitié plein d’eau fraîche, et y verser juridiquement de la chaude, moyennant quoi l’accusé plongeait sa main dans de l’eau tiède jusqu’au coude, et prenait au fond l’anneau bénit qu’on y jetait.
On pouvait faire bouillir de l’huile avec de l’eau ; l’huile commence à s’élever, à jaillir, à paraître bouillonner quand l’eau commence à frémir ; et cette huile n’a encore acquis que très-peu de chaleur. On semble alors mettre sa main dans l’eau bouillante, et on l’humecte d’une huile qui la préserve.
Un champion peut très-facilement s’être endurci jusqu’à tenir quelques secondes un anneau jeté dans le feu, sans qu’il reste de grandes marques de brûlures.
Passer entre deux feux sans se brûler n’est pas un grand tour d’adresse quand on passe fort vite, et qu’on s’est bien pommadé le visage et les mains. C’est ainsi qu’en usa ce terrible Pierre Aldobrandin, Petrus Igneus (supposé que ce conte soit vrai), quand il passa entre deux bûchers à Florence, pour démontrer, avec l’aide de Dieu, que son archevêque était un fripon et un débauché. Charlatans ! charlatans ! disparaissez de l’histoire.
C’était une plaisante épreuve que celle d’avaler un morceau de pain d’orge, qui devait étouffer son homme s’il était coupable. J’aime bien mieux Arlequin, que le juge interroge sur un vol dont le docteur Balouard l’accuse. Le juge était à table, et buvait d’excellent vin quand Arlequin comparut ; il prend la bouteille et le verre du juge ; il vide la bouteille, et lui dit : « Monsieur, je veux que ce vin-là me serve de poison, si j’ai fait ce dont on m’accuse. »
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Luneau de Boisjormain, dont Voltaire a déjà parlé à l’article Art dramatique, tome XVII, page 414.
- ↑ Lamotte, tome IV, page 368. (Note de Voltaire.)
- ↑ Nombres, chapitre xvi. (Note de Voltaire.)
- ↑ Josué, chapitre vii. (Id.)
- ↑ Josué, chap. xiv. (Id.)
- ↑ Lévit., chapitre xvi. (Id.)
- ↑ Livre I des Rois, chapitre x. (Id.)
- ↑ Livre I des Rois, chap. xiv, v. 42. (Note de Voltaire.)
- ↑ Jonas, chapitre i. (Id.)
- ↑ Actes des apôtres, chapitre i. (Id.)
- ↑ Nombres, chapitre v, v. 17. (Id.)
Éd. Garnier - Tome 18
ÉQUIVOQUE [1].
Faute de définir les termes, et surtout faute de netteté dans l’esprit, presque toutes les lois, qui devraient être claires comme l’arithmétique et la géométrie, sont obscures comme des logogriphes. La triste preuve en est que presque tous les procès sont fondés sur le sens des lois, entendues presque toujours différemment par les plaideurs, les avocats et les juges.
Tout le droit public de notre Europe eut pour origine des équivoques, à commencer par la loi salique. Fille n’héritera point en terre salique ; mais qu’est-ce que terre salique ? et fille n’héritera-t-elle point d’un argent comptant, d’un collier à elle légué, qui vaudra mieux que la terre ?
Les citoyens de Rome saluent Karl, fils de Pepin le Bref l’Austrasien, du nom d’imperator. Entendaient-ils par là : Nous vous conférons tous les droits d’Octave, de Tibère, de Caligula, de Claude ; nous vous donnons tout le pays qu’ils possédaient ? Mais ils ne pouvaient le donner puisque, loin d’en être les maîtres, ils l’étaient à peine de leur ville. Jamais il n’y eut d’expression plus équivoque ; et elle l’était tellement qu’elle l’est encore.
L’évêque de Rome Léon III, qui, dit-on, déclara Charlemagne empereur, comprenait-il la force des termes qu’il prononçait ? Les Allemands prétendent qu’il entendait que Charles serait son maître ; la daterie a prétendu qu’il voulait dire qu’il serait maître de Charlemagne.
Les choses les plus respectables, les plus sacrées, les plus divines, n’ont-elles pas été obscurcies par les équivoques des langues ?
On demande à deux chrétiens de quelle religion ils sont ; l’un et l’autre répond : Je suis catholique. On les croit tous deux de la même communion : cependant l’un est de la grecque, l’autre de la latine, et tous deux irréconciliables. Si l’on veut s’éclaircir davantage, il se trouve que chacun deux entend par catholique universel, et qu’en ce cas universel a signifié partie.
L’âme de saint François est au ciel, est en paradis. Un de ces mots signifie l’air, l’autre veut dire jardin.
On se sert du mot esprit pour exprimer vent, extrait, pensée, brandevin rectifié, apparition d’un corps mort.
L’équivoque a été tellement un vice nécessaire de toutes les langues formées par ce qu’on appelle le hasard et par l’habitude, que l’auteur même de toute clarté et de toute vérité daigna condescendre à la manière de parler de son peuple : c’est ce qui fait qu’héloïm signifie en quelques endroits des juges,d’autres fois des dieux, et d’autres fois des anges.
« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon assemblée, » serait une équivoque dans une langue et dans un sujet profane ; mais ces paroles reçoivent un sens divin de la bouche qui les prononce, et du sujet auquel elles sont appliquées.
« Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ; or Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » Dans le sens ordinaire ces paroles pouvaient signifier : Je suis le même Dieu qu’ont adoré Abraham et Jacob, comme la terre qui a porté Abraham, Isaac et Jacob porte aussi leurs descendants ; le soleil qui luit aujourd’hui est le soleil qui éclairait Abraham, Isaac et Jacob ; la loi de leurs enfants est leur loi. Et cela ne signifie pas qu’Abraham, Isaac et Jacob soient encore vivants. Mais quand c’est le Messie qui parle, il n’y a plus d’équivoque ; le sens est aussi clair que divin. Il est évident qu’Abraham, Isaac et Jacob ne sont point au rang des morts, mais qu’ils vivent dans la gloire, puisque cet oracle est prononcé par le Messie ; mais il fallait que ce fût lui qui le dît.
Les discours des prophètes juifs pouvaient être équivoques aux yeux des hommes grossiers qui n’en pénétraient pas le sens ; mais ils ne le furent pas pour les esprits éclairés des lumières de la foi.
Tous les oracles de l’antiquité étaient équivoques : l’un prédit à Crésus qu’un puissant empire succombera ; mais sera-ce le sien ? sera-ce celui de Cyrus ? L’autre dit à Pyrrhus que les Romains peuvent le vaincre, et qu’il peut vaincre les Romains. Il est impossible que cet oracle mente.
Lorsque Septime Sévère, Pescennius Niger et Clodius Albinus disputaient l’empire, l’oracle de Delphes consulté (malgré le jésuite Baltus, qui prétend que les oracles avaient cessé) répondit : « Le brun est fort bon, le blanc ne vaut rien, l’africain est passable. » On voit qu’il y avait plus d’une manière d’expliquer un tel oracle.
Quand Aurélien consulta le dieu de Palmyre (et toujours malgré Baltus), le dieu dit que les colombes craignent le faucon. Quelque chose qui arrivât, le dieu se tirait d’affaire. Le faucon était le vainqueur, les colombes étaient les vaincus.
Quelquefois des souverains ont employé l’équivoque aussi bien que les dieux. Je ne sais quel tyran ayant juré à un captif de ne le pas tuer, ordonna qu’on ne lui donnât point à manger, disant qu’il lui avait promis de ne le pas faire mourir, mais non de contribuer à le faire vivre[2].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Voyez l’article Abus des mots. (Note de Voltaire.)
Éd. Garnier - Tome 18
ESCLAVES [1].
SECTION PREMIÈRE.
Pourquoi appelons-nous esclaves ceux que les Romains appelaient servi,et les Grecs δουλοι ? L’étymologie est ici fort en défaut, et les Bochart ne pourront faire venir ce mot de l’hébreu.
Le plus ancien monument que nous ayons de ce nom d’esclave est le testament d’un Ermangaut, archevêque de Narbonne, qui
- lègue à l’évêque Frédelon son esclave Anaph,Anaphum slavonium. Cet Anaph était bien heureux d’appartenir à deux évêques de suite.
Il n’est pas hors de vraisemblance que les Slavons étant venus du fond du Nord, avec tant de peuples indigents et conquérants, piller ce que l’empire romain avait ravi aux nations, et surtout la Dalmatie et l’Illyrie, les Italiens aient appelé schiavitù le malheur de tomber entre leurs mains, et schiavi ceux qui étaient en captivité dans leurs nouveaux repaires.
Tout ce qu’on peut recueillir du fatras de l’histoire du moyen âge, c’est que du temps des Romains notre univers connu se divisait en hommes libres et en esclaves. Quand les Slavons, Alains, Huns, Hérules, Lombards, Ostrogoths, Visigoths, Vandales, Bourguignons, Francs, Normands, vinrent partager les dépouilles du monde, il n’y a pas d’apparence que la multitude des esclaves diminua : d’anciens maîtres se virent réduits à la servitude ; le très-petit nombre enchaîna le grand, comme on le voit dans les colonies où l’on emploie les nègres, et comme il se pratique en plus d’un genre.
Nous n’avons rien dans les anciens auteurs concernant les esclaves des Assyriens et des Égyptiens.
Le livre où il est le plus parlé d’esclaves est l’Iliade. D’abord la belle Chryséis est esclave chez Achille, Toutes les Troyennes, et surtout les princesses, craignent d’être esclaves des Grecs, et d’aller filer pour leurs femmes.
L’esclavage est aussi ancien que la guerre, et la guerre aussi ancienne que la nature humaine.
On était si accoutumé à cette dégradation de l’espèce qu’Épictète, qui assurément valait mieux que son maître, n’est jamais étonné d’être esclave.
Aucun législateur de l’antiquité n’a tenté d’abroger la servitude ; au contraire, les peuples les plus enthousiastes de la liberté, les Athéniens, les Lacédémoniens, les Romains, les Carthaginois, furent ceux qui portèrent les lois les plus dures contre les serfs. Le droit de vie et de mort sur eux était un des principes de la société. Il faut avouer que, de toutes les guerres, celle de Spartacus est la plus juste, et peut-être la seule juste.
Qui croirait que les Juifs, formés, à ce qu’il semblait, pour servir toutes les nations tour à tour, eussent pourtant quelques esclaves aussi ? Il est prononcé dans leurs lois[2] qu’ils pourront acheter leurs frères pour six ans, et les étrangers pour toujours. Il était dit que les enfants d’Ésaü devaient être les serfs des enfants de Jacob. Mais depuis, sous une autre économie, les Arabes, qui se disaient enfants d’Ésaü, réduisirent les enfants de Jacob à l’esclavage.
Les Évangiles ne mettent pas dans la bouche de Jésus-Christ une seule parole qui rappelle le genre humain à sa liberté primitive, pour laquelle il semble né. Il n’est rien dit dans le Nouveau Testament de cet état d’opprobre et de peine auquel la moitié du genre humain était condamnée ; pas un mot dans les écrits des apôtres et des Pères de l’Église pour changer des bêtes de somme en citoyens, comme on commença à le faire parmi nous vers le xiiie siècle. S’il est parlé de l’esclavage, c’est de l’esclavage du péché.
Il est difficile de bien comprendre comment, dans saint Jean[3] les Juifs peuvent dire à Jésus : « Nous n’avons jamais servi sous personne, » eux qui étaient alors sujets des Romains ; eux qui avaient été vendus au marché, après la prise de Jérusalem ; eux dont dix tribus, emmenées esclaves par Salmanazar, avaient disparu de la face de la terre, et dont deux autres tribus furent dans les fers des Babyloniens soixante et dix ans ; eux, sept fois réduits en servitude dans leur terre promise, de leur propre aveu ; eux qui dans tous leurs écrits parlaient de leur servitude en Égypte, dans cette Égypte qu’ils abhorraient, et où ils coururent en foule pour gagner quelque argent, dès qu’Alexandre daigna leur permettre de s’y établir. Le révérend P. dom Calmet dit qu’il faut entendre ici une servitude intrinsèque, ce qui n’est pas moins difficile à comprendre.
L’Italie, les Gaules, l’Espagne, une partie de l’Allemagne, étaient habitées par des étrangers devenus maîtres, et par des natifs devenus serfs. Quand l’évêque de Séville Opas et le comte Julien appelèrent les Maures mahométans contre les rois chrétiens visigoths qui régnaient delà les Pyrénées, les mahométans, selon leur coutume, proposèrent au peuple de se faire circoncire, ou de se battre, ou de payer en tribut de l’argent et des filles. Le roi Roderic fut vaincu : il n’y eut d’esclaves que ceux qui furent pris à la guerre ; les colons gardèrent leurs biens et leur religion en payant. C’est ainsi que les Turcs en usèrent depuis en Grèce. Mais ils imposèrent aux Grecs un tribut de leurs enfants, les mâles pour être circoncis et pour servir d’icoglans et de janissaires ; les filles, pour être élevées dans les sérails. Ce tribut fut depuis racheté à prix d’argent. Les Turcs n’ont plus guère d’esclaves pour le service intérieur des maisons que ceux qu’ils achètent des Circassiens, des Mingréliens et des Petits-Tartares.
Entre les Africains musulmans et les Européans chrétiens, la coutume de piller, de faire esclave tout ce qu’on rencontre sur mer a toujours subsisté. Ce sont des oiseaux de proie qui fondent les uns sur les autres. Algériens, Marocains, Tunisiens, vivent de piraterie. Les religieux de Malte, successeurs des religieux de Rhodes, jurent de piller et d’enchaîner tout ce qu’ils trouveront de musulmans. Les galères du pape vont prendre des Algériens, ou sont prises sur les côtes septentrionales d’Afrique. Ceux qui se disent blancs vont acheter des nègres à bon marché, pour les revendre cher en Amérique. Les Pensylvaniens seuls ont renoncé depuis peu solennellement à ce trafic, qui leur a paru malhonnête.
SECTION II [4].
J’ai lu depuis peu au mont Krapack, où l’on sait que je demeure, un livre fait à Paris, plein d’esprit, de paradoxes, de vues et de courage, tel à quelques égards que ceux de Montesquieu, et écrit contre Montesquieu[5]. Dans ce livre on préfère hautement l’esclavage à la domesticité, et surtout à l’état libre de manœuvre. On y plaint le sort de ces malheureux hommes libres, qui peuvent gagner leur vie où ils veulent, par le travail pour lequel l’homme est né, et qui est le gardien de l’innocence comme le consolateur de la vie. Personne, dit l’auteur, n’est chargé de les nourrir, de les secourir ; au lieu que les esclaves étaient nourris et soignés par leurs maîtres ainsi que leurs chevaux. Cela est vrai ; mais l’espèce humaine aime mieux se pourvoir que dépendre ; et les chevaux nés dans les forêts les préfèrent aux écuries.
Il remarque avec raison que les ouvriers perdent beaucoup de journées, dans lesquelles il leur est défendu de gagner leur vie ; mais ce n’est point parce qu’ils sont libres, c’est parce que nous avons quelques lois ridicules et beaucoup trop de fêtes.
Il dit très-justement que ce n’est pas la charité chrétienne qui a brisé les chaînes de la servitude, puisque cette charité les a resserrées pendant plus de douze siècles[6] ; et il pouvait encore ajouter que chez les chrétiens, les moines mêmes, tout charitables qu’ils sont, possèdent encore des esclaves réduits à un état affreux, sous le nom de mortaillables, de mainmortables, de serfs de glèbe.
Il affirme, ce qui est très-vrai, que les princes chrétiens n’affranchirent les serfs que par avarice. C’est en effet pour avoir l’argent amassé par ces malheureux qu’ils leur signèrent des patentes de manumission ; ils ne leur donnèrent pas la liberté, ils la vendirent. L’empereur Henri V commença ; il affranchit les serfs de Spire et de Vorms au xiie siècle. Les rois de France l’imitèrent. Cela prouve de quel prix est la liberté, puisque ces hommes grossiers l’achetèrent très-chèrement.
Enfin c’est aux hommes sur l’état desquels on dispute à décider quel est l’état qu’ils préfèrent. Interrogez le plus vil manœuvre, couvert de haillons, nourri de pain noir, dormant sur la paille dans une hutte entr’ouverte ; demandez-lui s’il voudrait être esclave, mieux nourri, mieux vêtu, mieux couché ; non-seulement il répondra en reculant d’horreur, mais il en est à qui vous n’oseriez en faire la proposition.
Demandez ensuite à un esclave s’il désirerait d’être affranchi, et vous verrez ce qu’il vous répondra. Par cela seul la question est décidée[7].
Considérez encore que le manœuvre peut devenir fermier, et de fermier propriétaire. Il peut même, en France, parvenir à être conseiller du roi, s’il a gagné du bien. Il peut être, en Angleterre, franc-tenancier, nommer un député au parlement ; en Suède, devenir lui-même un membre des états de la nation. Ces perspectives valent bien celle de mourir abandonné dans le coin d’une étable de son maître.
SECTION III [8].
Puffendorf dit[9] que l’esclavage a été établi « par un libre consentement des parties, et par un contrat de faire afin qu’on nous donne ».
Je ne croirai Puffendorf que quand il m’aura montré le premier contrat.
Grotius demande si un homme fait captif à la guerre a le droit de s’enfuir (et remarquez qu’il ne parle pas d’un prisonnier sur sa parole d’honneur). Il décide qu’il n’a pas ce droit. Que ne dit-il aussi qu’ayant été blessé il n’a pas le droit de se faire panser ? La nature décide contre Grotius.
Voici ce qu’avance l’auteur de l’Esprit des lois [10] après avoir peint l’esclavage des Nègres avec le pinceau de Molière :
« M. Perry dit que les Moscovites se vendent aisément ; j’en sais bien la raison, c’est que leur liberté ne vaut rien. »
Le capitaine Jean Perry, Anglais qui écrivait en 1714 l’État présent de la Russie, ne dit pas un mot de ce que l’Esprit des lois lui fait dire[11]. Il n’y a dans Perry que quelques lignes touchant l’esclavage des Russes ; les voici : « Le czar a ordonné que, dans tous ses États, personne à l’avenir ne se dirait son golup ou esclave, mais seulement raab, qui signifie sujet. Il est vrai que ce peuple n’en a tiré aucun avantage réel, car il est encore aujourd’hui effectivement esclave[12]. »
L’auteur de l’Esprit des lois ajoute que, suivant le récit de Guillaume Dampier, « tout le monde cherche à se vendre dans le royaume d’Achem ». Ce serait là un étrange commerce. Je n’ai rien vu dans le Voyage de Dampier qui approche d’une pareille idée. C’est dommage qu’un homme qui avait tant d’esprit ait hasardé tant de choses, et cité faux tant de fois[13].
SECTION IV [14].
Serfs de corps, serfs de glèbe, mainmorte, etc.
On dit communément qu’il n’y a plus d’esclaves en France, que c’est le royaume des Francs ; qu’esclave et franc sont contradictoires ; qu’on y est si franc que plusieurs financiers y sont morts en dernier lieu avec plus de trente millions de francs acquis aux dépens des descendants des anciens Francs, s’il y en a. Heureuse la nation française d’être si franche ! Cependant, comment accorder tant de liberté avec tant d’espèces de servitudes, comme, par exemple, celle de la mainmorte ?
Plus d’une belle dame à Paris, bien brillante dans une loge de l’Opéra, ignore qu’elle descend d’une famille de Bourgogne, ou du Bourbonnais, ou de la Franche-Comté, ou de la Marche, ou de l’Auvergne, et que sa famille est encore esclave mortaillable, mainmortable.
De ces esclaves, les uns sont obligés de travailler trois jours de la semaine pour leur seigneur ; les autres, deux. S’ils meurent sans enfants, leur bien appartient à ce seigneur ; s’ils laissent des enfants, le seigneur prend seulement les plus beaux bestiaux, les meilleurs meubles à son choix, dans plus d’une coutume. Dans d’autres coutumes, si le fils de l’esclave mainmortable n’est pas dans la maison de l’esclavage paternel depuis un an et un jour à la mort du père, il perd tout son bien, et il demeure encore esclave : c’est-à-dire que s’il gagne quelque bien par son industrie, ce pécule à sa mort appartiendra au seigneur.
Voici bien mieux : un bon Parisien va voir ses parents en Bourgogne ou en Franche-Comté, il demeure un an et un jour dans une maison mainmortable, et s’en retourne à Paris ; tous ses biens, en quelque endroit qu’ils soient situés, appartiendront au seigneur foncier, en cas que cet homme meure sans laisser de lignée.
On demande, à ce propos, comment le comté de Bourgogne eut le sobriquet de franche avec une telle servitude. C’est sans doute comme les Grecs donnèrent aux furies le nom d’Euménides, bons cœurs.
Mais le plus curieux, le plus consolant de toute cette jurisprudence, c’est que les moines sont seigneurs de la moitié des terres mainmortables.
Si par hasard un prince du sang, ou un ministre d’État, ou un chancelier, ou quelqu’un de leurs secrétaires, jetait les yeux sur cet article, il serait bon que dans l’occasion il se ressouvînt que le roi de France déclare à la nation, dans son ordonnance du 18 mai 1731, que « les moines et les bénéficiers possèdent plus de la moitié des biens de la Franche-Comté ».
Le marquis d’Argenson, dans le Droit public ecclésiastique, auquel il eut la meilleure part[15], dit qu’en Artois, de dix-huit charrues, les moines en ont treize.
On appelle les moines eux-mêmes gens de mainmorte, et ils ont des esclaves. Renvoyons cette possession monacale au chapitre des contradictions.
Quand nous avons fait quelques remontrances modestes sur cette étrange tyrannie de gens qui ont juré à Dieu d’être pauvres et humbles[16], on nous a répondu : Il y a six cents ans qu’ils jouissent de ce droit ; comment les en dépouiller ? Nous avons répliqué humblement : Il y a trente ou quarante mille ans, plus ou moins, que les fouines sont en possession de manger nos poulets ; mais on nous accorde la permission de les détruire quand nous les rencontrons.
N. B. C’est un péché mortel dans un chartreux de manger une demi-once de mouton ; mais il peut en sûreté de conscience manger la substance de toute une famille. J’ai vu les chartreux de mon voisinage hériter cent mille écus d’un de leurs esclaves mainmortables, lequel avait fait cette fortune à Francfort par son commerce. Il est vrai que la famille dépouillée a eu la permission de venir demander l’aumône à la porte du couvent, car il faut tout dire.
Disons donc que les moines ont encore cinquante ou soixante mille esclaves mainmortables dans le royaume des Francs. On n’a pas pensé jusqu’à présent à réformer cette jurisprudence chrétienne qu’on vient d’abolir dans les États du roi de Sardaigne ; mais on y pensera. Attendons seulement quelques siècles, quand les dettes de l’État seront payées.
- ↑ Les quatre sections de cet article ont paru dans les Questions sur l’Encyclopédie,cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Exode, chapitre xxi ; Lévitique, chapitre xxv, etc. ; Genèse, chapitres xxvii, xxxii. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre viii. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez la note 2 de la page 599.
- ↑ Théorie des lois civiles, par M. Linguet. (K.)
- ↑ Voyez la section iii. (Note de Voltaire.)
- ↑ Il est très-possible qu’un homme préfère l’esclavage à la misère ; mais cette alternative n’est pas une condition nécessaire de la vie humaine. D’ailleurs on est souvent à la fois esclave et misérable. (K.)
- ↑ Voyez la note 2 de la page 599.
- ↑ Livre VI, chapitre iii. (Note de Voltaire.)
- ↑ Livre XV, chapitre vi. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voltaire répète à peu près ce qu’il a dit dans le huitième entretien de l’A, B, C (voyezMélanges, année 1768).
- ↑ Page 228, édition d’Amsterdam, 1717. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez à l’article Lois les grands changements faits depuis en Russie. Voyez aussi quelques méprises de Montesquieu. (Note de Voltaire.) — Cette note de Voltaire existe dès 1771 telle qu’elle est ici. Plusieurs méprises de Montesquieu sont relevées dans des articles du Dictionnaire philosophique ; voyez Amour socratique,Argent, Femme, Inceste, etc., et surtout Lois (Esprit des) ; voyez aussi dans les Mélanges,année 1768, l’A, B, C (dialogue Ier); et année 1777, le Commentaire sur l’Esprit des lois.
- ↑ Voyez la note 2 de la page 599.
- ↑ Voyez le chapitre cxxxix de l’Essai sur les Mœurs, tome XII, page 315.
- ↑ Au roi en son conseil, pour les sujets du roi qui réclament la liberté en France ; contre des moines bénédictins devenus chanoines de Saint-Claude en Franche-Comté, 1760.
Éd. Garnier - Tome 19
ESPACE [1].
Qu’est-ce que l’espace? Il n’y a point d’espace, point de vide, disait Leibnitz après avoir admis le vide ; mais quand il l’admettait, il n’était pas encore brouillé avec Newton ; il ne lui disputait pas encore le calcul des fluxions, dont Newton était l’inventeur. Quand leur dispute eut éclaté, il n’y eut plus de vide, plus d’espace pour Leibnitz.
Heureusement, quelque chose que disent les philosophes sur ces questions insolubles ; que l’on soit pour Épicure, pour Gassendi, pour Newton ou pour Descartes et Rohault, les règles du mouvement seront toujours les mêmes ; tous les arts mécaniques seront exercés, soit dans l’espace pur, soit dans l’espace matériel.
Que Rohault vainement sèche pour concevoir
Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir.
Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir.
(Boileau, ép. v, 31-32.)
cela n’empêchera pas que nos vaisseaux n’aillent aux Indes, et que tous les mouvements ne s’exécutent avec régularité, tandis que Rohault séchera. L’espace pur, dites-vous, ne peut être ni matière ni esprit ; or il n’y a dans le monde que matière et esprit : donc il n’y a point d’espace.
Eh ! messieurs, qui nous a dit qu’il n’y a que matière et esprit, à nous qui connaissons si imparfaitement l’un et l’autre ? Voilà une plaisante décision : « Il ne peut être dans la nature que deux choses, lesquelles nous ne connaissons pas. » Du moins Montézume raisonnait plus juste dans la tragédie anglaise de Dryden : « Que venez-vous me dire au nom de l’empereur Charles-Quint ? il n’y a que deux empereurs dans le monde, celui du Pérou et moi. » Montézume parlait de deux choses qu’il connaissait ; mais nous autres, nous parlons de deux choses dont nous n’avons aucune idée nette.
Nous sommes de plaisants atomes : nous faisons Dieu un esprit à la mode du nôtre ; et parce que nous appelons esprit la faculté que l’Être suprême, universel, éternel, tout-puissant, nous a donnée de combiner quelques idées dans notre petit cerveau large de six doigts tout au plus, nous nous imaginons que Dieu est un esprit de cette même sorte. Toujours Dieu à notre image, bonnes gens !
Mais s’il y avait des millions d’êtres qui fussent tout autre chose que notre matière, dont nous ne connaissons que les apparences, et tout autre chose que notre esprit, notre souffle idéal, dont nous ne savons précisément rien du tout ? et qui pourra m’assurer que ces millions d’êtres n’existent pas ? et qui pourra soupçonner que Dieu, démontré existant par ses effets, n’est pas infiniment différent de tous ces êtres-là, et que l’espace n’est pas un de ces êtres ?
Nous sommes bien loin de dire avec Lucrèce[2] :
Ergo, præter inane et corpora, tertia per se
Nulla potest rerum in numero natura referri.
Hors le corps et le vide il n’est rien dans le monde.
Nulla potest rerum in numero natura referri.
Hors le corps et le vide il n’est rien dans le monde.
Mais oserons-nous croire avec lui que l’espace infini existe ?
A-t-on jamais pu répondre à son argument : « Lancez une flèche des bornes du monde, tombera-t-elle dans le rien, dans le néant ? »
Clarke, qui parlait au nom de Newton, prétend que « l’espace a des propriétés, qu’il est étendu, qu’il est mesurable ; donc il existe » ; mais si on lui répond qu’on met quelque chose là où il n’y avait rien, que répliqueront Newton et Clarke ?
Newton regarde l’espace comme le sensorium de Dieu, J’ai cru entendre ce grand mot autrefois[3] car j’étais jeune ; à présent je ne l’entends pas plus que ses explications de l’Apocalypse. L’espace sensorium de Dieu, l’organe intérieur de Dieu ! je m’y perds, et lui aussi. Il crut, au rapport de Locke[4], qu’on pouvait expliquer la création en supposant que Dieu, par un acte de sa volonté et de son pouvoir, avait rendu l’espace impénétrable. Il est triste qu’un génie tel que Newton ait dit des choses si inintelligibles.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Livre Ier, vers 446.
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1738, le chapitre ii de la première partie desÉléments de la philosophie de Newton. Toutefois, il est à remarquer que ce qui forme cette première partie ne fut publié qu’en 1740 ; Voltaire avait alors quarante-six ans.
- ↑ Cette anecdote est rapportée par le traducteur de l’Essai sur l’entendement humain, tome IV, page 175. (Note de Voltaire.) — Le traducteur de Locke est Coste.
Éd. Garnier - Tome 19
| ◄ Espace | Esprit | Esprit des lois ► |
ESPRIT.
SECTION PREMIÈRE[1].
On consultait un homme qui avait quelque connaissance du cœur humain sur une tragédie qu’on devait représenter : il répondit qu’il y avait tant d’esprit dans cette pièce qu’il doutait de son succès. Quoi ! dira-t-on, est-ce là un défaut, dans un temps où tout le monde veut avoir de l’esprit, où l’on n’écrit que pour montrer qu’on en a, où le public applaudit même aux pensées les plus fausses quand elles sont brillantes ? Oui, sans doute, on applaudira le premier jour, et on s’ennuiera le second.
Ce qu’on appelle esprit est tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion fine : ici l’abus d’un mot qu’on présente dans un sens, et qu’on laisse entendre dans un autre ; là un rapport délicat entre deux idées peu communes ; c’est une métaphore singulière ; c’est une recherche de ce qu’un objet ne présente pas d’abord, mais de ce qui est en effet dans lui ; c’est l’art ou de réunir deux choses éloignées, ou de diviser deux choses qui paraissent se joindre, ou de les opposer l’une à l’autre ; c’est celui de ne dire qu’à moitié sa pensée pour la laisser deviner. Enfin, je vous parlerais de toutes les différentes façons de montrer de l’esprit si j’en avais davantage ; mais tous ces brillants (et je ne parle pas des faux brillants) ne conviennent point ou conviennent fort rarement à un ouvrage sérieux et qui doit intéresser. La raison en est qu’alors c’est l’auteur qui paraît, et que le public ne veut voir que le héros. Or ce héros est toujours ou dans la passion ou en danger. Le danger et les passions ne cherchent point l’esprit. Priam et Hécube ne font point d’épigrammes quand leurs enfants sont égorgés dans Troie embrasée, Didon ne soupire point en madrigaux en volant au bûcher sur lequel elle va s’immoler. Démosthène n’a point de jolies pensées quand il anime les Athéniens à la guerre ; s’il en avait, il serait un rhéteur, et il est un homme d’État.
L’art de l’admirable Racine est bien au-dessus de ce qu’on appelle esprit ;mais si Pyrrhus s’exprimait toujours dans ce style :
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai,....
Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l’êtes ?
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai,....
Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l’êtes ?
(Andromaque, I, iv.)
si Oreste continuait toujours à dire que les Scythes sont moins cruels qu’Hermione, ces deux personnages ne toucheraient point du tout : on s’apercevrait que la vraie passion s’occupe rarement de pareilles comparaisons, et qu’il y a peu de proportion entre les feux réels dont Troie fut consumée, et les feux de l’amour de Pyrrhus ; entre les Scythes, qui immolent des hommes, et Hermione, qui n’aima point Oreste. Cinna (II, i) dit en parlant de Pompée :
Il (le ciel) a choisi sa mort pour servir dignement
D’une marque éternelle à ce grand changement ;
Et devait cette gloire aux mânes d’un tel homme,
D’emporter avec eux la liberté de Rome.
D’une marque éternelle à ce grand changement ;
Et devait cette gloire aux mânes d’un tel homme,
D’emporter avec eux la liberté de Rome.
Cette pensée a un très-grand éclat : il y a là beaucoup d’esprit, et même un air de grandeur qui impose. Je suis sûr que ces vers, prononcés avec l’enthousiasme et l’art d’un bon acteur, seront applaudis ; mais je suis sûr que la pièce de Cinna, écrite toute dans ce goût, n’aurait jamais été jouée longtemps. En effet, pourquoi le ciel devait-il faire l’honneur à Pompée de rendre les Romains esclaves après sa mort ? Le contraire serait plus vrai : les mânes de Pompée devraient plutôt obtenir du ciel le maintien éternel de cette liberté pour laquelle on suppose qu’il combattit et qu’il mourut.
Que serait-ce donc qu’un ouvrage rempli de pensées recherchées et problématiques ? Combien sont supérieurs à toutes ces idées brillantes ces vers simples et naturels :
Cinna, tu t’en souviens, et veux m’assassiner !
| · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · |
qui font la vraie beauté.
Que, dans Rodogune, Antiochus dise de sa maîtresse, qui le quitte après lui avoir indignement proposé de tuer sa mère :
Elle fuit, mais en Parthe, en nous perçant le cœur[3].
Antiochus a de l’esprit : c’est faire une épigramme contre Rodogune ; c’est comparer ingénieusement les dernières paroles qu’elle dit en s’en allant aux flèches que les Parthes lançaient en fuyant ; mais ce n’est point parce que sa maîtresse s’en va que la proposition de tuer sa mère est révoltante ; qu’elle sorte, ou qu’elle demeure, Antiochus a également le cœur percé. L’épigramme est donc fausse, et si Rodogune ne sortait pas, cette mauvaise épigramme ne pouvait plus trouver place.
Je choisis exprès ces exemples dans les meilleurs auteurs, afin qu’ils soient plus frappants. Je ne relève pas dans eux les pointes et les jeux de mots dont on sent le faux aisément : il n’y a personne qui ne rie quand, dans la tragédie de la Toison d’or, Hypsipyle dit à Médée (III, iv), en faisant allusion à ses sortiléges:
Je n’ai que des attraits, et vous avez des charmes.
Corneille trouva le théâtre et tous les genres de littérature infectés de ces puérilités, qu’il se permit rarement. Je ne veux parler ici que de ces traits d’esprit qui seraient admis ailleurs, et que le genre sérieux réprouve. On pourrait appliquer à leurs auteurs ce mot de Plutarque, traduit avec cette heureuse naïveté d’Amyot : « Tu tiens sans propos beaucoup de bons propos[4]. »
Il me revient dans la mémoire un des traits brillants que j’ai vu citer comme un modèle dans beaucoup d’ouvrages de goût, et même dans le Traité des Études de feu M. Rollin. Ce morceau est tiré de la belle oraison funèbre du grand Turenne, composée par Fléchier. Il est vrai que dans cette oraison Fléchier égala presque le sublime Bossuet, que j’ai appelé et que j’appelle encore le seul homme éloquent parmi tant d’écrivains élégants[5] ; mais il mesemble que le trait dont je parle n’eût pas été employé par l’évêque de Meaux. Le voici :
« Puissances ennemies de la France, vous vivez, et l’esprit de la charité chrétienne m’interdit de faire aucun souhait pour votre mort, etc. Mais vous vivez, et je plains en cette chaire un sage et vertueux capitaine, dont les intentions étaient pures, etc. »
Une apostrophe dans ce goût eût été convenable à Rome, dans la guerre civile, après l’assassinat de Pompée, ou dans Londres, après le meurtre de Charles Ier, parce qu’en effet il s’agissait des intérêts de Pompée et de Charles Ier. Mais est-il décent de souhaiter adroitement en chaire la mort de l’empereur, du roi d’Espagne et des électeurs, et de mettre en balance avec eux le général d’armée d’un roi leur ennemi ? Les intentions d’un capitaine, qui ne peuvent être que servir son prince, doivent-elles être comparées avec les intérêts politiques des têtes couronnées contre lesquelles il servait ? Que dirait-on d’un Allemand qui eût souhaité la mort au roi de France, à propos de la perte du général Merci, dont les intentions étaient pures[6] ? Pourquoi donc ce passage a-t-il toujours été loué par tous les rhéteurs ? C’est que la figure est en elle-même belle et pathétique ; mais ils n’examinaient point le fond et la convenance de la pensée. Plutarque eût dit à Fléchier : « Tu as tenu sans propos un très-beau propos. »
Je reviens à mon paradoxe, que tous ces brillants, auxquels on donne le nom d’esprit, ne doivent point trouver place dans les grands ouvrages faits pour instruire ou pour toucher. Je dirai même qu’ils doivent être bannis de l’opéra. La musique exprime les passions, les sentiments, les images ; mais où sont les accords qui peuvent rendre une épigramme ? Quinault était quelquefois négligé, mais il était toujours naturel.
De tous nos opéras, celui qui est le plus orné, ou plutôt accablé de cet esprit épigrammatique, est le ballet du Triomphe des Arts, composé par un homme aimable[7], qui pensa toujours finement et qui s’exprima de même, mais qui, par l’abus de ce talent, contribua un peu à la décadence des lettres après les beaux jours de Louis XIV. Dans ce ballet, où Pygmalion anime sa statue, il lui dit (V, iv) :
Vos premiers mouvements ont été de m’aimer.
Je me souviens d’avoir entendu admirer ce vers dans ma jeunesse par quelques personnes. Qui ne voit que les mouvements du corps de la statue sont ici confondus avec les mouvements du cœur, et que dans aucun sens la phrase n’est française ; que c’est en effet une pointe, une plaisanterie ? Comment se pouvait-il faire qu’un homme qui avait tant d’esprit n’en eût pas assez pour retrancher ces fautes éblouissantes[8] ? Ce même homme, qui méprisait Homère et qui le traduisit, qui en le traduisant crut le corriger, et en l’abrégeant crut le faire lire, s’avise de donner de l’esprit à Homère. C’est lui qui, en faisant reparaître Achille réconcilié avec les Grecs, prêts à le venger, fait crier à tout le camp (Iliade, IX):
Que ne vaincra-t-il point ? il s’est vaincu lui-même.
Il faut être bien amoureux du bel esprit pour faire dire une pointe à cinquante mille hommes.
Ces jeux de l’imagination, ces finesses, ces tours, ces traits saillants, ces gaietés, ces petites sentences coupées, ces familiarités ingénieuses qu’on prodigue aujourd’hui, ne conviennent qu’aux petits ouvrages de pur agrément. La façade du Louvre de Perrault est simple et majestueuse : un cabinet peut recevoir avec grâce de petits ornements. Ayez autant d’esprit que vous voudrez, ou que vous pourrez, dans un madrigal, dans des vers légers, dans une scène de comédie qui ne sera ni passionnée ni naïve, dans un compliment, dans un petit roman, dans une lettre, où vous vous égayerez pour égayer vos amis.
Loin que j’aie reproché à Voiture d’avoir mis de l’esprit dans ses lettres, j’ai trouvé, au contraire, qu’il n’en avait pas assez[9], quoiqu’il le cherchât toujours. On dit que les maîtres à danser font mal la révérence, parce qu’ils la veulent trop bien faire. J’ai cru que Voiture était souvent dans ce cas : ses meilleures lettres sont étudiées ; on sent qu’il se fatigue pour trouver ce qui se présente si naturellement au comte Antoine Hamilton, à Mme de Sévigné, et à tant d’autres dames qui écrivent sans efforts ces bagatelles mieux que Voiture ne les écrivait avec peine. Despréaux, qui avait osé comparer Voiture à Horace dans ses premières satires, changea d’avis quand son goût fut mûri par l’âge. Je sais qu’il importe très-peu aux affaires de ce monde que Voiture soit ou ne soit pas un grand génie, qu’il ait fait seulement quelques jolies lettres, ou que toutes ses plaisanteries soient des modèles ; mais pour nous autres, qui cultivons les arts et qui les aimons, nous portons une vue attentive sur ce qui est assez indifférent au reste du monde. Le bon goût est pour nous en littérature ce qu’il est pour les femmes en ajustement : et pourvu qu’on ne fasse pas de son opinion une affaire de parti, il me semble qu’on peut dire hardiment qu’il y a dans Voiture peu de choses excellentes, et que Marot serait aisément réduit à peu de pages.
Ce n’est pas qu’on veuille leur ôter leur réputation : c’est au contraire qu’on veut savoir bien au juste ce qui leur a valu cette réputation qu’on respecte, et quelles sont les vraies beautés qui ont fait passer leurs défauts. Il faut savoir ce qu’on doit suivre et ce qu’on doit éviter ; c’est là le véritable fruit d’une étude approfondie des belles-lettres ; c’est ce que faisait Horace quand il examinait Lucilius en critique, Horace se fit par là des ennemis ; mais il éclaira ses ennemis mêmes.
Cette envie de briller et de dire d’une manière nouvelle ce que les autres ont dit est la source des expressions nouvelles, comme des pensées recherchées. Qui ne peut briller par une pensée veut se faire remarquer par un mot. Voilà pourquoi on a voulu en dernier lieu substituer amabilités au mot d’agréments, négligemment à négligence, badiner les amours à badiner avec les amours. On a cent autres affectations de cette espèce. Si on continuait ainsi, la langue des Bossuet, des Racine, des Pascal, des Corneille, des Boileau, des Fénelon, deviendrait bientôt surannée. Pourquoi éviter une expression qui est d’usage, pour en introduire une qui dit précisément la même chose ? Un mot nouveau n’est pardonnable que quand il est absolument nécessaire, intelligible et sonore. On est obligé d’en créer en physique ; une nouvelle découverte, une nouvelle machine, exigent un nouveau mot ; mais fait-on de nouvelles découvertes dans le cœur humain ? y a-t-il une autre grandeur que celle de Corneille et de Bossuet ? y a-t-il d’autres passions que celles qui ont été maniées par Racine, effleurées par Quinault ? y a-t-il une autre morale évangélique que celle du P. Bourdaloue ?
Ceux qui accusent notre langue de n’être pas assez féconde doivent en effet trouver de la stérilité, mais c’est dans eux-mêmes. Rem verba sequuntur [10] : quand on est bien pénétré d’une idée, quand un esprit juste et plein de chaleur possède bien sa pensée, elle sort de son cerveau tout ornée des expressions convenables, comme Minerve sortit tout armée du cerveau de Jupiter. Enfin la conclusion de tout ceci est qu’il ne faut rechercher ni les pensées, ni les tours, ni les expressions ; et que l’art dans tous les grands ouvrages est de bien raisonner sans trop faire d’arguments, de bien peindre sans vouloir tout peindre, d’émouvoir sans vouloir toujours exciter les passions. Je donne ici de beaux conseils, sans doute. Les ai-je pris pour moi-même ? Hélas ! non.
SECTION II[12].
Le mot esprit, quand il signifie une qualité de l’âme, est un de ces termes vagues auxquels tous ceux qui les prononcent attachent presque toujours des sens différents : il exprime autre chose que jugement, génie, goût, talent, pénétration, étendue, grâce, finesse, et il doit tenir de tous ces mérites ; on pourrait le définir: raison ingénieuse.
C’est un mot générique qui a toujours besoin d’un autre mot qui le détermine ; et quand on dit : Voilà un ouvrage plein d’esprit, un homme qui a de l’esprit, on a grande raison de demander duquel. L’esprit sublime de Corneille n’est ni l’esprit exact de Boileau, ni l’esprit naïf de La Fontaine ; et l’esprit de La Bruyère, qui est l’art de peindre singulièrement, n’est point celui de Malebranche, qui est de l’imagination avec de la profondeur.
Quand on dit qu’un homme a un esprit judicieux, on entend moins qu’il a ce qu’on appelle de l’esprit qu’une raison épurée. Un esprit ferme, mâle, courageux, grand, petit, faible, léger, doux, emporté, etc., signifie le caractère et la trempe de l’âme, et n’a point de rapport à ce qu’on entend dans la société par cette expression : avoir de l’esprit.
L’esprit, dans l’acception ordinaire de ce mot, tient beaucoup du bel esprit, et cependant ne signifie pas précisément la même chose : car jamais ce termehomme d’esprit ne peut être pris en mauvaise part, et bel esprit est quelquefois prononcé ironiquement.
D’où vient cette différence ? C’est qu’homme d’esprit ne signifie pas esprit supérieur, talent marqué, et que bel esprit le signifie. Ce mot homme d’espritn’annonce point de prétention, et le bel esprit est une affiche : c’est un art qui demande de la culture ; c’est une espèce de profession, et qui par là expose à l’envie et au ridicule.
C’est en ce sens que le P. Bouhours aurait eu raison de faire entendre, d’après le cardinal du Perron, que les Allemands ne prétendaient pas à l’esprit, parce qu’alors leurs savants ne s’occupaient guère que d’ouvrages laborieux et de pénibles recherches, qui ne permettaient pas qu’on y répandît des fleurs, qu’on s’efforçât de briller, et que le bel esprit se mêlât au savant.
Ceux qui méprisent le génie d’Aristote, au lieu de s’en tenir à condamner sa physique, qui ne pouvait être bonne étant privée d’expériences, seraient bien étonnés de voir qu’Aristote a enseigné parfaitement, dans sa Rhétorique, la manière de dire les choses avec esprit : il dit que cet art consiste à ne se pas servir simplement du mot propre, qui ne dit rien de nouveau ; mais qu’il faut employer une métaphore, une figure, dont le sens soit clair et l’expression énergique ; il en apporte plusieurs exemples, et entre autres ce que dit Périclès d’une bataille où la plus florissante jeunesse d’Athènes avait péri : L’année a été dépouillée de son printemps [13].
Aristote a bien raison de dire qu’il faut du nouveau.
Le premier qui, pour exprimer que les plaisirs sont mêlés d’amertume, les regarda comme des roses accompagnées d’épines eut de l’esprit ; ceux qui le répétèrent n’en eurent point.
Ce n’est pas toujours par une métaphore qu’on s’exprime spirituellement : c’est par un tour nouveau ; c’est en laissant deviner sans peine une partie de sa pensée ; c’est ce qu’on appelle finesse, délicatesse ; et cette manière est d’autant plus agréable qu’elle exerce et qu’elle fait valoir l’esprit des autres.
Les allusions, les allégories, les comparaisons, sont un champ vaste de pensées ingénieuses ; les effets de la nature, la fable, l’histoire, présentés à la mémoire, fournissent à une imagination heureuse des traits qu’elle emploie à propos.
Il ne sera pas inutile de donner des exemples de ces différents genres. Voici un madrigal de M. de La Sablière, qui a toujours été estimé des gens de goût :
Églé tremble que dans ce jour
L’Hymen, plus puissant que l’Amour,
N’enlève ses trésors sans qu’elle ose s’en plaindre.
Elle a négligé mes avis :
Si la belle les eût suivis,
Elle n’aurait plus rien à craindre.
L’Hymen, plus puissant que l’Amour,
N’enlève ses trésors sans qu’elle ose s’en plaindre.
Elle a négligé mes avis :
Si la belle les eût suivis,
Elle n’aurait plus rien à craindre.
L’auteur ne pouvait, ce semble, ni mieux cacher ni mieux faire entendre ce qu’il pensait et ce qu’il craignait d’exprimer.
Le madrigal suivant paraît plus brillant et plus agréable ; c’est une allusion à la fable :
Vous êtes belle, et votre sœur est belle ;
Entre vous deux tout choix serait bien doux :
L’Amour était blond comme vous ;
Mais il aimait une brune comme elle.
Entre vous deux tout choix serait bien doux :
L’Amour était blond comme vous ;
Mais il aimait une brune comme elle.
En voici encore un autre fort ancien. Il est de Bertaut, évêque de Séez, et paraît au-dessus des deux autres parce qu’il réunit l’esprit et le sentiment :
Quand je revis ce que j’ai tant aimé,
Peu s’en fallut que mon feu rallumé
N’en fit l’amour en mon âme renaître ;
Et que mon cœur, autrefois son captif,
Ne ressemblât l’esclave fugitif
À qui le sort fait rencontrer son maître.
Peu s’en fallut que mon feu rallumé
N’en fit l’amour en mon âme renaître ;
Et que mon cœur, autrefois son captif,
Ne ressemblât l’esclave fugitif
À qui le sort fait rencontrer son maître.
De pareils traits plaisent à tout le monde, et caractérisent l’esprit délicat d’une nation ingénieuse.
Le grand point est de savoir jusqu’où cet esprit doit être admis. Il est clair que dans les grands ouvrages on doit l’employer avec sobriété, par cela même qu’il est un ornement. Le grand art est dans l’à-propos.
Une pensée fine, ingénieuse, une comparaison juste et fleurie, est un défaut quand la raison seule ou la passion doivent parler, ou bien quand on doit traiter de grands intérêts : ce n’est pas alors du faux bel esprit, mais c’est de l’esprit déplacé ; et toute beauté hors de sa place cesse d’être beauté.
C’est un défaut dans lequel Virgile n’est jamais tombé, et qu’on peut quelquefois reprocher au Tasse, tout admirable qu’il est d’ailleurs. Ce défaut vient de ce que l’auteur, trop plein de ses idées, veut se montrer lui-même, lorsqu’il ne doit montrer que ses personnages.
La meilleure manière de connaître l’usage qu’on doit faire de l’esprit est de lire le petit nombre de bons ouvrages de génie qu’on a dans les langues savantes et dans la nôtre.
Le faux esprit est autre chose que l’esprit déplacé : ce n’est pas seulement une pensée fausse, car elle pourrait être fausse sans être ingénieuse ; c’est une pensée fausse et recherchée.
Il a été remarqué ailleurs qu’un homme de beaucoup d’esprit[14], qui traduisit ou plutôt qui abrégea Homère en vers français, crut embellir ce poëte, dont la simplicité fait le caractère, en lui prêtant des ornements. Il dit au sujet de la réconciliation d’Achille (Iliade, IX) :
Tout le camp s’écria, dans une joie extrême :
Que ne vaincra-t-il point ? il s’est vaincu lui-même.
Que ne vaincra-t-il point ? il s’est vaincu lui-même.
Premièrement, de ce qu’on a dompté sa colère, il ne s’ensuit pas du tout qu’on ne sera point battu ; secondement, toute une armée peut-elle s’accorder, par une inspiration soudaine, à dire une pointe ?
Si ce défaut choque les juges d’un goût sévère, combien doivent révolter tous ces traits forcés, toutes ces pensées alambiquées que l’on trouve en foule dans des écrits d’ailleurs estimables ? Comment supporter que dans un livre de mathématiques on dise que : « Si Saturne venait à manquer, ce serait le dernier satellite qui prendrait sa place, parce que les grands seigneurs éloignent toujours d’eux leurs successeurs ? » Comment souffrir qu’on dise qu’Hercule savait la physique, et qu’on ne pouvait résister à un philosophe de cette force ?L’envie de briller et de surprendre par des choses neuves conduit à ces excès.
Cette petite vanité a produit les jeux de mots dans toutes les langues, ce qui est la pire espèce du faux bel esprit.
Le faux goût est différent du faux bel esprit, parce que celui-ci est toujours une affectation, un effort de faire mal ; au lieu que l’autre est souvent une habitude de faire mal sans effort, et de suivre par instinct un mauvais exemple établi.
L’intempérance et l’incohérence des imaginations orientales est un faux goût ; mais c’est plutôt un manque d’esprit qu’un abus d’esprit.
Des étoiles qui tombent, des montagnes qui se fendent, des fleuves qui reculent, le soleil et la lune qui se dissolvent, des comparaisons fausses et gigantesques, la nature toujours outrée, sont le caractère de ces écrivains, parce que dans ces pays, où l’on n’a jamais parlé en public, la vraie éloquence n’a pu être cultivée, et qu’il est bien plus aisé d’être ampoulé que d’être juste, fin, et délicat.
Le faux esprit est précisément le contraire de ces idées triviales et ampoulées : c’est une recherche fatigante de traits déliés ; une affectation de dire en énigme ce que d’autres ont déjà dit naturellement, de rapprocher des idées qui paraissent incompatibles, de diviser ce qui doit être réuni, de saisir de faux rapports, de mêler, contre les bienséances, le badinage avec le sérieux, et le petit avec le grand.
Ce serait ici une peine superflue d’entasser des citations dans lesquelles le mot esprit se trouve, on se contentera d’en examiner une de Boileau, qui est rapportée dans le grand Dictionnaire de Trévoux : « C’est le propre des grands esprits, quand ils commencent à vieillir et à décliner, de se plaire aux contes et aux fables. » Cette réflexion n’est pas vraie. Un grand esprit peut tomber dans cette faiblesse ; mais ce n’est pas le propre des grands esprits. Rien n’est plus capable d’égarer la jeunesse que de citer les fautes des bons écrivains comme des exemples.
Il ne faut pas oublier de dire ici en combien de sens différents le mot esprits’emploie : ce n’est point un défaut de la langue, c’est au contraire un avantage d’avoir ainsi des racines qui se ramifient en plusieurs branches.
Esprit d’un corps, d’une société, pour exprimer les usages, la manière de parler, de se conduire, les préjugés d’un corps.
Esprit de parti, qui est à l’esprit d’un corps ce que sont les passions aux sentiments ordinaires.
Esprit d’une loi, pour en distinguer l’intention ; c’est en ce sens qu’on a dit : La lettre tue, et l’esprit vivifie.
Esprit d’un ouvrage, pour en faire concevoir le caractère et le but.
Esprit de vengeance, pour signifier désir et intention de se venger.
Esprit de discorde, esprit de révolte, etc.
On a cité clans un dictionnaire esprit de politesse ; mais c’est d’après un auteur nommé Bellegarde, qui n’a nulle autorité. On doit choisir avec un soin scrupuleux ses auteurs et ses exemples. On ne dit point esprit de politesse,comme on dit esprit de vengeance, de dissension, de faction ; parce que la politesse n’est point une passion animée par un motif puissant qui la conduise, lequel on appelle esprit métaphoriquement.
Esprit familier se dit dans un autre sens, et signifie ces êtres mitoyens, ces génies, ces démons admis dans l’antiquité, comme l’esprit de Socrate, etc.
Esprit signifie quelquefois la plus subtile partie de la matière : on dit esprits animaux, esprits vitaux, pour signifier ce qu’on n’a jamais vu, et ce qui donne le mouvement et la vie. Ces esprits, qu’on croit couler rapidement dans les nerfs, sont probablement un feu subtil. Le docteur Mead est le premier qui semble en avoir donné des preuves dans la préface du Traité sur les poisons.
Esprit, en chimie, est encore un terme qui reçoit plusieurs acceptions différentes, mais qui signifie toujours la partie subtile de la matière.
Il y a loin de l’esprit en ce sens, au bon esprit, au bel esprit. Le même mot, dans toutes les langues, peut donner des idées différentes, parce que tout est métaphore, sans que le vulgaire s’en aperçoive.
SECTION III[15].
Ce mot n’est-il pas une grande preuve de l’imperfection des langues, du chaos où elles sont encore, et du hasard qui a dirigé presque toutes nos conceptions ?
Il plut aux Grecs, ainsi qu’à d’autres nations, d’appeler vent, souffle, πνεῦμα, ce qu’ils entendaient vaguement par respiration, vie, âme. Ainsi âme et vent étaient en un sens la même chose dans l’antiquité ; et si nous disions que l’homme est une machine pneumatique, nous ne ferions que traduire les Grecs. Les Latins les imitèrent, et se servirent du mot spiritus, esprit, souffle. Anima, spiritus, furent la même chose.
Le rouhak des Phéniciens, et, à ce qu’on prétend, des Chaldéens, signifiait de même souffle et vent.
Quand on traduisit la Bible en latin, on employa toujours indifféremment le mot souffle esprit, vent, âme. « Spiritus Dei ferebatur super aquas. — Le vent de Dieu, l’esprit de Dieu était porté sur les eaux. »
« Spiritus vitæ, — le souffle de la vie, l’âme de la vie. »
« Inspiravit in faciem ejus spiraculum ou spiritum vitæ — Et il souffla sur sa face un souffle de vie. » Et selon l’hébreu : « Il souffla dans ses narines un souffle, un esprit de vie. »
« Hæc quum dixisset, insufflavit et dixit eis : Accipite spiritum sanctum. — Ayant dit cela, il souffla sur eux, et leur dit : Recevez le souffle saint, l’esprit saint. »
« Spiritus ubi vult spirat, et vocem ejus audis, sed nescis unde veniat. — L’esprit, le vent souffle où il veut, et vous entendez sa voix (son bruit) ; mais vous ne savez d’où il vient. »
Il y a loin de là à nos brochures du quai des Augustins et du Pont-Neuf, intitulées Esprit de Marivaux, Esprit de Desfontaines, etc.[16]
Ce que nous entendons communément en français par esprit, bel esprit, trait d’esprit, etc., signifie des pensées ingénieuses. Aucune autre nation n’a fait un tel usage du mot spiritus. Les Latins disaient ingenium ; les Grecs, εὐφυΐα, ou bien ils employaient des adjectifs. Les Espagnols disent agudo, agudeza.
Les Italiens emploient communément le terme ingegno.
Les Anglais se servent du mot wit, witty, dont l’étymologie est belle, car ce mot autrefois signifiait sage.
Les Allemands disent verstandig ; et quand ils veulent exprimer des pensées ingénieuses, vives, agréables, ils disent « riche en sensations », sinn reich. C’est de là que les Anglais, qui ont retenu beaucoup d’expressions de l’ancienne langue germanique et française, disent sensible man.
Ainsi, presque tous les mots qui expriment des idées de l’entendement sont des métaphores.
L’ingegno, ingenium, est tiré de ce qui engendre ; l’agudeza, de ce qui est pointu ; le sinn-reich, des sensations ; l’esprit du vent ; et le wit, de la sagesse.
En toute langue, ce qui répond à esprit en général est de plusieurs sortes ; et quand vous dites : Cet homme a de l’esprit, on est en droit de vous demander duquel.
Girard, dans son livre utile des définitions, intitulé Synonymes français,conclut ainsi :
« Il faut, dans le commerce des dames, de l’esprit, ou du jargon qui en ait l’apparence. » (Ce n’est pas leur faire honneur ; elles méritent mieux.) « L’entendement est de mise avec les politiques et les courtisans. »
Il me semble que l’entendement est nécessaire partout, et qu’il est bien extraordinaire de voir un entendement de mise.
« Le génie est propre avec les gens à projets et à dépense. »
Ou je me trompe, ou le génie de Corneille était fait pour tous les spectateurs, le génie de Bossuet pour tous les auditeurs, encore plus que propre avec les gens à dépense.
Le mot qui répond à spiritus, esprit, vent, souffle, donnant nécessairement à toutes les nations l’idée de l’air, elles supposèrent toutes que notre faculté de penser, d’agir, ce qui nous anime, est de l’air ; et de là notre âme fut de l’air subtil.
De là les mânes, les esprits, les revenants, les ombres, furent composés d’air[17].
De là nous disions, il n’y a pas longtemps : « Un esprit lui est apparu ; il a un esprit familier ; il revient des esprits dans ce château ; » et la populace le dit encore.
Il n’y a guère que les traductions des livres hébreux en mauvais latin qui aient employé le mot spiritus en ce sens.
Manes, umbræ, simulacra, sont les expressions de Cicéron et de Virgile. Les Allemands disent geist, les Anglais ghost, les Espagnols duende, trasgo ;les Italiens semblent n’avoir point de terme qui signifie revenant. Les Français seuls se sont servis du mot esprit. Le mot propre, pour toutes les nations, doit être fantôme, imagination, rêverie, sottise, friponnerie.
SECTION IV[18].
Bel esprit, esprit.
Quand une nation commence à sortir de la barbarie, elle cherche à montrer ce que nous appelons de l’esprit.
Ainsi, aux premières tentatives qu’on fit sous François Ier, vous voyez dans Marot des pointes, des jeux de mots qui seraient aujourd’hui intolérables.
Romorentin sa perte remémore,
Cognac s’en cogne en sa poitrine blême,
Anjou fait joug, Angoulême est de même[19].
Cognac s’en cogne en sa poitrine blême,
Anjou fait joug, Angoulême est de même[19].
Ces belles idées ne se présentent pas d’abord pour marquer la douleur des peuples. Il en a coûté à l’imagination pour parvenir à cet excès de ridicule.
On pourrait apporter plusieurs exemples d’un goût si dépravé ; mais tenons-nous-en à celui-ci, qui est le plus fort de tous.
Dans la seconde époque de l’esprit humain en France, au temps de Balzac, de Mairet, de Rotrou, de Corneille, on applaudissait à toute pensée qui surprenait par des images nouvelles, qu’on appelait esprit. On reçut très-bien ces vers de la tragédie de Pyrame[20] :
Ah ! voici le poignard qui du sang de son maître
S’est souillé lâchement ; il en rougit, le traître.
S’est souillé lâchement ; il en rougit, le traître.
On trouvait un grand art à donner du sentiment à ce poignard, à le faire rougir de honte d’être teint du sang de Pyrame autant que du sang dont il était coloré.
Personne ne se récria contre Corneille quand, dans sa tragédie d’Andromède, Phinée dit au Soleil[21] :
Tu luis, Soleil, et ta lumière
Semble se plaire à m’affliger.
Ah ! mon amour te va bien obliger
À quitter soudain ta carrière.
Viens, Soleil, viens voir la beauté
Dont le divin éclat me dompte ;
Et tu fuiras de honte
D’avoir moins de clarté.
Semble se plaire à m’affliger.
Ah ! mon amour te va bien obliger
À quitter soudain ta carrière.
Viens, Soleil, viens voir la beauté
Dont le divin éclat me dompte ;
Et tu fuiras de honte
D’avoir moins de clarté.
Le soleil qui fuit parce qu’il est moins clair que le visage d’Andromède vaut bien le poignard qui rougit.
Si de tels efforts d’ineptie trouvaient grâce devant un public dont le goût s’est formé si difficilement, il ne faut pas être surpris que des traits d’esprit qui avaient quelque lueur de beauté aient longtemps séduit.
Non-seulement on admirait cette traduction de l’espagnol :
Ce sang qui, tout sorti, fume encore de courroux
De se voir répandu pour d’autres que pour vous[22] ;
De se voir répandu pour d’autres que pour vous[22] ;
d’Hypsipyle à Médée dans la Toison d’or[23] :
Je n’ai que des attraits, et vous avez des charmes ;
mais on ne s’apercevait pas, et peu de connaisseurs s’aperçoivent encore que, dans le rôle imposant de Cornélie, l’auteur met presque toujours de l’esprit où il fallait seulement de la douleur. Cette femme, dont on vient d’assassiner le mari, commence son discours étudié à César par un car :
César, car le destin qui m’outre et que je brave,
Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave ;
Et tu ne prétends pas qu’il m’abatte le cœur
Jusqu’à te rendre hommage et te nommer seigneur[24].
Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave ;
Et tu ne prétends pas qu’il m’abatte le cœur
Jusqu’à te rendre hommage et te nommer seigneur[24].
Elle s’interrompt ainsi, dès le premier mot, pour dire une chose recherchée et fausse. Jamais une citoyenne romaine ne fut esclave d’un citoyen romain ; jamais un Romain ne fut appelé seigneur, et ce mot seigneur n’est parmi nous qu’un terme d’honneur et de remplissage usité au théâtre.
Fille de Scipion, et pour dire encore plus,
Romaine, mon courage est encore au-dessus.
Romaine, mon courage est encore au-dessus.
Outre le défaut, si commun à tous les héros de Corneille, de s’annoncer ainsi eux-mêmes, de dire : Je suis grand, j’ai du courage, admirez-moi ; il y a ici une affectation bien condamnable de parler de sa naissance, quand la tête de Pompée vient d’être présentée à César. Ce n’est point ainsi qu’une affliction véritable s’exprime. La douleur ne cherche point à dire encore plus ; et ce qu’il y a de pis, c’est qu’en voulant dire encore plus, elle dit beaucoup moins. Être Romaine est sans doute moins que d’être fille de Scipion et femme de Pompée. L’infâme Septime, assassin de Pompée, était Romain comme elle. Mille Romains étaient des hommes très-médiocres ; mais être femme et fille des plus grands des Romains, c’était là une vraie supériorité. Il y a donc, dans ce discours, de l’esprit faux et déplacé, ainsi qu’une grandeur fausse et déplacée.
Ensuite elle dit, d’après Lucain, qu’elle doit rougir d’être en vie :
Je dois rougir pourtant, après un tel malheur,
De n’avoir pu mourir d’un excès de douleur[25] !
De n’avoir pu mourir d’un excès de douleur[25] !
Lucain, après le beau siècle d’Auguste, cherchait de l’esprit, parce que la décadence commençait ; et dans le siècle de Louis XIV on commença par vouloir étaler de l’esprit parce que le bon goût n’était pas encore entièrement formé comme il le fut depuis.
César, de ta victoire écoute moins le bruit ;
Elle n’est que l’effet du malheur qui me suit.
Elle n’est que l’effet du malheur qui me suit.
Quel mauvais artifice, quelle idée fausse autant qu’imprudente ! César ne doit point, selon elle, écouter le bruit de sa victoire. Il n’a vaincu à Pharsale que parce que Pompée a épousé Cornélie ! Que de peine pour dire ce qui n’est ni vrai, ni vraisemblable, ni convenable, ni touchant !
Deux fois du monde entier j’ai causé la disgrâce.
C’est le bis nocui mundo de Lucain. Ce vers présente une très-grande idée. Elle doit surprendre, il n’y manque que la vérité. Mais il faut bien remarquer que si ce vers avait seulement une faible lueur de vraisemblance, et s’il était échappé aux emportements de la douleur, il serait admirable ; il aurait alors toute la vérité, toute la beauté de la convenance théâtrale.
Heureuse en mes malheurs si ce triste hyménée
Pour le bonheur de Rome à César m’eût donnée,
Et si j’eusse avec moi porté dans ta maison
D’un astre envenimé l’invincible poison !
Car enfin n’attends pas que j’abaisse ma haine :
Je te l’ai déjà dit, César, je suis Romaine ;
Et quoique ta captive, un cœur comme le mien,
De peur de s’oublier, ne te demande rien.
Pour le bonheur de Rome à César m’eût donnée,
Et si j’eusse avec moi porté dans ta maison
D’un astre envenimé l’invincible poison !
Car enfin n’attends pas que j’abaisse ma haine :
Je te l’ai déjà dit, César, je suis Romaine ;
Et quoique ta captive, un cœur comme le mien,
De peur de s’oublier, ne te demande rien.
C’est encore du Lucain ; elle souhaite dans la Pharsale d’avoir épousé César, et de n’avoir eu à se louer d’aucun de ses maris :
O utinam in thalamos invisi Cæsaris issem
Infelix conjux, et nulli læta marito[26] !
Infelix conjux, et nulli læta marito[26] !
Ce sentiment n’est point dans la nature ; il est à la fois gigantesque et puéril ; mais du moins ce n’est pas à César que Cornélie parle ainsi dans Lucain. Corneille, au contraire, fait parler Cornélie à César même ; il lui fait dire qu’elle souhaite d’être sa femme, pour porter dans sa maison « le poison invincible d’un astre envenimé » : car, ajoute-t-elle, ma haine ne peut s’abaisser, et je t’ai déjà dit que je suis Romaine, et je ne te demande rien. Voilà un singulier raisonnement : je voudrais t’avoir épousé pour te faire mourir, car je ne te demande rien.
Ajoutons encore que cette veuve accable César d’injures dans le moment où César vient de pleurer la mort de Pompée, et qu’il a promis de la venger.
Il est certain que si l’auteur n’avait pas voulu donner de l’esprit à Cornélie, il ne serait pas tombé dans ces défauts, qui se font sentir aujourd’hui après avoir été applaudis si longtemps. Les actrices ne peuvent plus guère les pallier par une fierté étudiée et des éclats de voix séducteurs.
Pour mieux connaître combien l’esprit seul est au-dessous des sentiments naturels, comparez Cornélie avec elle-même, quand elle dit des choses toutes contraires dans la même tirade :
Je dois bien, toutefois, rendre grâces aux dieux
De ce qu’en arrivant je te trouve en ces lieux ;
Que César y commande, et non pas Ptolémée.
Hélas ! et sous quel astre, ô ciel ! m’as-tu formée,
Si je leur dois des vœux de ce qu’ils ont permis
Que je rencontre ici mes plus grands ennemis,
Et tombe entre leurs mains plutôt qu’aux mains d’un prince
Qui doit à mon époux son trône et sa province ?
De ce qu’en arrivant je te trouve en ces lieux ;
Que César y commande, et non pas Ptolémée.
Hélas ! et sous quel astre, ô ciel ! m’as-tu formée,
Si je leur dois des vœux de ce qu’ils ont permis
Que je rencontre ici mes plus grands ennemis,
Et tombe entre leurs mains plutôt qu’aux mains d’un prince
Qui doit à mon époux son trône et sa province ?
Passons sur la petite faute de style, et considérons combien ce discours est décent et douloureux ; il va au cœur ; tout le reste éblouit l’esprit un moment, et ensuite le révolte.
Ces vers naturels charment tous les spectateurs :
Ô vous ! à ma douleur objet terrible et tendre,
Éternel entretien de haine et de pitié,
Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié, etc.
Éternel entretien de haine et de pitié,
Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié, etc.
(Acte V, scène ire)
C’est par ces comparaisons qu’on se forme le goût, et qu’on s’accoutume à ne rien aimer que le vrai mis à sa place[27].
Cléopâtre, dans la même tragédie, s’exprime ainsi à sa confidente Charmion (acte II, sc. ire) :
Apprends qu’une princesse aimant sa renommée,
Quand elle dit qu’elle aime, est sûre d’être aimée,
Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris
N’oseraient l’exposer aux hontes d’un mépris.
Quand elle dit qu’elle aime, est sûre d’être aimée,
Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris
N’oseraient l’exposer aux hontes d’un mépris.
Charmion pouvait lui répondre : Madame, je n’entends pas ce que c’est que les beaux feux d’une princesse qui n’oseraient l’exposer à des hontes ; et à l’égard des princesses qui ne disent qu’elles aiment que quand elles sont sûres d’être aimées, je fais toujours le rôle de confidente à la comédie, et vingt princesses m’ont avoué leurs beaux feux sans être sûres de rien, et principalement l’infante du Cid.
Allons plus loin. César, César lui-même ne parle à Cléopâtre que pour montrer de l’esprit alambiqué :
Mais, ô Dieu ! ce moment que je vous ai quittée
D’un trouble bien plus grand a mon âme agitée ;
Et ces soins importuns qui m’arrachaient de vous
Contre ma grandeur même allumaient mon courroux ;
Je lui voulais du mal de m’être si contraire,
De rendre ma présence ailleurs si nécessaire ;
Mais je lui pardonnais, au simple souvenir
Du bonheur qu’à ma flamme elle fait obtenir ;
C’est elle dont je tiens cette haute espérance
Qui flatte mes désirs d’une illustre apparence...
C’était pour acquérir un droit si précieux
Que combattait partout mon bras ambitieux ;
Et dans Pharsale même il a tiré l’épée
Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.
D’un trouble bien plus grand a mon âme agitée ;
Et ces soins importuns qui m’arrachaient de vous
Contre ma grandeur même allumaient mon courroux ;
Je lui voulais du mal de m’être si contraire,
De rendre ma présence ailleurs si nécessaire ;
Mais je lui pardonnais, au simple souvenir
Du bonheur qu’à ma flamme elle fait obtenir ;
C’est elle dont je tiens cette haute espérance
Qui flatte mes désirs d’une illustre apparence...
C’était pour acquérir un droit si précieux
Que combattait partout mon bras ambitieux ;
Et dans Pharsale même il a tiré l’épée
Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.
(Acte IV, scène iii.)
Voilà donc César qui veut du mal à sa grandeur de l’avoir éloigné un moment de Cléopâtre, mais qui pardonne à sa grandeur en se souvenant que cette grandeur lui a fait obtenir le bonheur de sa flamme. Il tient la haute espérance d’une illustre apparence ; et ce n’est que pour acquérir le droit précieux de cette illustre apparence que son bras ambitieux a donné la bataille de Pharsale.
On dit que cette sorte d’esprit, qui n’est, il faut le dire, que du galimatias, était alors l’esprit du temps. C’est cet abus intolérable que Molière proscrivit dans ses Précieuses ridicules.
Ce sont ces défauts, trop fréquents dans Corneille, que La Bruyère désigna en disant[28] : « J’ai cru, dans ma première jeunesse, que ces endroits étaient clairs, intelligibles pour les acteurs, pour le parterre et l’amphithéâtre, que leurs auteurs s’entendaient eux-mêmes, et que j’avais tort de n’y rien comprendre. Je suis détrompé. » Nous avons relevé ailleurs[29] l’affectation singulière où est tombé Lamotte, dans son abrégé de l’Iliade, en faisant parler avec esprit toute l’armée des Grecs à la fois :
Tout le camp s’écria, dans une joie extrême :
Que ne vaincra-t-il point ? il s’est vaincu lui-même.
Que ne vaincra-t-il point ? il s’est vaincu lui-même.
C’est là un trait d’esprit, une espèce de pointe et de jeu de mots : car s’ensuit-il de ce qu’un homme a dompté sa colère qu’il sera vainqueur dans le combat ? et comment cent mille hommes peuvent-ils, dans un même instant, s’accorder à dire un rébus, ou, si l’on veut, un bon mot ?
SECTION V[30].
En Angleterre, pour exprimer qu’un homme a beaucoup d’esprit, on dit qu’il a de grandes parties, great parts. D’où cette manière de parler, qui étonne aujourd’hui les Français, peut-elle venir ? d’eux-mêmes. Autrefois nous nous servions de ce mot parties très-communément dans ce sens-là. Clélie, Cassandre, nos autres anciens romans, ne parlent que des parties de leurs héros et de leurs héroïnes ; et ces parties sont leur esprit. On ne pouvait mieux s’exprimer. En effet, qui peut avoir tout ? Chacun de nous n’a que sa petite portion d’intelligence, de mémoire, de sagacité, de profondeur d’idées, d’étendue, de vivacité, de finesse. Le mot de parties est le plus convenable pour des êtres aussi faibles que l’homme. Les Français ont laissé échapper de leurs dictionnaires une expression dont les Anglais se sont saisis. Les Anglais se sont enrichis plus d’une fois à nos dépens.
Plusieurs écrivains philosophes se sont étonnés de ce que, tout le monde prétendant à l’esprit, personne n’ose se vanter d’en avoir.
« L’envie, a-t-on dit[31], permet à chacun d"être le panégyriste de sa probité, et non de son esprit. » L’envie permet qu’on fasse l’apologie de sa probité, non de son esprit : pourquoi ? c’est qu’il est très-nécessaire de passer pour homme de bien, et point du tout d’avoir la réputation d’homme d’esprit.
On a ému la question si tous les hommes sont nés avec le même esprit, les mêmes dispositions pour les sciences, et si tout dépend de leur éducation et des circonstances où ils se trouvent. Un philosophe[32], qui avait droit de se croire né avec quelque supériorité, prétendit que les esprits sont égaux : cependant on a toujours vu le contraire. De quatre cents enfants élevés ensemble sous les mêmes maîtres, dans la même discipline, à peine y en a-t-il cinq ou six qui fassent des progrès bien marqués. Le grand nombre est toujours des médiocres, et parmi ces médiocres il y a des nuances ; en un mot, les esprits diffèrent plus que les visages.
SECTION VI[33].
Esprit faux.
Nous avons des aveugles, des borgnes, des bigles, des louches, des vues longues, des vues courtes, ou distinctes, ou confuses, ou faibles, ou infatigables. Tout cela est une image assez fidèle de notre entendement ; mais on ne connaît guère de vues fausses. Il n’y a guère d’hommes qui prennent toujours un coq pour un cheval, ni un pot de chambre pour une maison. Pourquoi rencontre-t-on souvent des esprits assez justes d’ailleurs, qui sont absolument faux sur des choses importantes ? Pourquoi ce même Siamois, qui ne se laissera jamais tromper quand il sera question de lui compter trois roupies, croit-il fermement aux métamorphoses de Sammonocodom ? Par quelle étrange bizarrerie des hommes sensés ressemblent-ils à don Quichotte, qui croyait voir des géants où les autres hommes ne voyaient que des moulins à vent ? Encore don Quichotte était plus excusable que le Siamois, qui croit que Sammonocodom est venu plusieurs fois sur la terre, et que le Turc, qui est persuadé que Mahomet a mis la moitié de la lune dans sa manche : car don Quichotte, frappé de l’idée qu’il doit combattre des géants, peut se figurer qu’un géant doit avoir le corps aussi gros qu’un moulin, et les bras aussi longs que les ailes du moulin ; mais de quelle supposition peut partir un homme sensé pour se persuader que la moitié de la lune est entrée dans une manche, et qu’un Sammonocodom est descendu du ciel pour venir jouer au cerf-volant à Siam, couper une forêt, et faire des tours de passe-passe ?
Les plus grands génies peuvent avoir l’esprit faux sur un principe qu’ils ont reçu sans examen. Newton avait l’esprit très-faux quand il commentait l’Apocalypse.
Tout ce que certains tyrans des âmes désirent, c’est que les hommes qu’ils enseignent aient l’esprit faux. Un fakir élève un enfant qui promet beaucoup ; il emploie cinq ou six années à lui enfoncer dans la tête que le dieu Fo apparut aux hommes en éléphant blanc, et il persuade l’enfant qu’il sera fouetté après sa mort pendant cinq cent mille années s’il ne croit pas ces métamorphoses. Il ajoute qu’à la fin du monde l’ennemi du dieu Fo viendra combattre contre cette divinité.
L’enfant étudie et devient un prodige ; il argumente sur les leçons de son maître ; il trouve que Fo n’a pu se changer qu’en éléphant blanc, parce que c’est le plus beau des animaux. Les rois de Siam et du Pégu, dit-il, se font la guerre pour un éléphant blanc ; certainement si Fo n’avait pas été caché dans cet éléphant, ces rois n’auraient pas été si insensés que de combattre pour la possession d’un simple animal.
L’ennemi de Fo viendra le défier à la fin du monde ; certainement cet ennemi sera un rhinocéros, car le rhinocéros combat l’éléphant. C’est ainsi que raisonne dans un âge mûr l’élève savant du fakir, et il devient une des lumières des Indes ; plus il a l’esprit subtil, plus il l’a faux ; et il forme ensuite des esprits faux comme lui.
On montre à tous ces énergumènes un peu de géométrie, et ils l’apprennent assez facilement ; mais, chose étrange ! leur esprit n’est pas redressé pour cela ; ils aperçoivent les vérités de la géométrie, mais elle ne leur apprend point à peser les probabilités ; ils ont pris leur pli ; ils raisonneront de travers toute leur vie, et j’en suis fâché pour eux[34].
Il y a malheureusement bien des manières d’avoir l’esprit faux :
1° De ne pas examiner si le principe est vrai, lors même qu’on en déduit des conséquences justes ; et cette manière est commune[35] ;
2° De tirer des conséquences fausses d’un principe reconnu pour vrai. Par exemple, un domestique est interrogé si son maître est dans sa chambre, par des gens qu’il soupçonne d’en vouloir à sa vie : s’il était assez sot pour leur dire la vérité, sous prétexte qu’il ne faut pas mentir, il est clair qu’il aurait tiré une conséquence absurde d’un principe très-vrai.
Un juge qui condamnerait un homme qui a tué son assassin, parce que l’homicide est défendu, serait aussi inique que mauvais raisonneur.
De pareils cas se subdivisent en mille nuances différentes. Le bon esprit, l’esprit juste, est celui qui les démêle : de là vient qu’on a vu tant de jugements iniques ; non que le cœur des juges fût méchant, mais parce qu’ils n’étaient pas assez éclairés.
- ↑ Le morceau qui forme cette première section avait paru dès 1744, à la suite d’une édition de Mérope, et sous le titre de Lettre sur l’esprit ; l’auteur y a fait depuis des additions et des suppressions. (B.)
- ↑ Cinna, V, i.
- ↑ Rodogune, III, v.
- ↑ La traduction d’Amyot porte : « Tu dis ce qu’il faut ailleurs qu’il ne faut. » Voyez sa traduction des Apophthegmes des Lacédémoniens (Léon, fils d’Eurycratidas).
- ↑ Dans une édition du Temple du Goût, Amsterdam, Jacques Desbordes, 1733, in-8°, on lit : « Bossuet, le seul Français véritablement éloquent entre tant de bons écrivains en prose qui, pour la plupart, ne sont qu’élégants, Bossuet voulait bien retrancher quelques familiarités, etc. » Cette variante n’a pas encore été recueillie (avril 1829). (B.)
- ↑ Fléchier avait tiré mot pour mot la moitié de cette oraison funèbre du maréchal de Turenne de celle que l’évêque de Grenoble Lingendes avait faite d’un duc de Savoie. Or ce morceau, qui était convenable pour un souverain, ne l’est pas pour un sujet. (Note de Voltaire.) — C’est fort exagéré. Voyez Des Prédicateurs du xviie siècle, avant Bossuet, par P. Jacquinet, p. 218 et suiv.
- ↑ Lamotte.
- ↑ La fin de cet alinéa n’existe pas dans l’édition de 1751 des Œuvres de Voltaire,mais se trouve dans l’édition de 1752. (B.)
- ↑ Voyez le Temple du Goût, et aussi le chapitre xxxii du Siècle de Louis XIV.
- ↑ Horace, Art poét., 311.
- ↑ Virgile, Æn. , VI, 129 et suiv.
- ↑ Encyclopédie, tome V, 1755 ; mais Voltaire en parle dans sa lettre à Mme du Deffant, du 2 juillet 1754.
- ↑ C’est Aristote qui (Rhét., i, 27) a conservé ce trait ; et comme il ne se trouve pas dans la harangue que Thucydide met dans la bouche de Périclès à cette occasion, on en a conclu, avec raison ce me semble, que cette harangue, telle qu’on la lit dans l’historien grec, était toute de sa composition. (B.)
- ↑ Lamotte. Voyez page 6.
- ↑ Ce qui forme cette troisième section composait la première section de l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ L’Esprit de Marivaux est de 1769, in-8° ; l’Esprit de Desfontaines est de 1757, 4 volumes in-12.
- ↑ Voyez l’article Âme. (Note de Voltaire.)
- ↑ En 1771, seconde section, dans les Questions sur l’Encyclopédie. (B.)
- ↑ Marot, Complainte de madame Loyse de Savoye.
- ↑ Pyrame et Thisbé, tragédie de Théophile.
- ↑ Ces vers sont d’Andromède, II, i ; mais ils sont chantés par un page qui parle pour Phinée. Voyez les remarques sur Andromède.
- ↑ Le Cid, acte II, scène dernière.
- ↑ Acte III, scène vi.
- ↑ Pompée, acte III, scène iv.
- ↑ Voici le vers de Lucain :Turpe mori post te solo non posse dolore.
- ↑ Lucain, Phars., VIII, 88-89.
- ↑ Voyez l’article Goût. (Note de Voltaire.)
- ↑ Caractères de La Bruyère, chapitre des Ouvrages de l’esprit. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez ci-dessus, pages 7 et 12, et dans les Mélanges, année 1764, le Discours aux Welches.
- ↑ Section iii, dans les Questions sur l’Encyclopédie, en 1771. (B.)
- ↑ Helvétius ; voyez ci-après Quisquis.
- ↑ Helvétius. De l’Esprit, discours III, chapitre ier.
- ↑ Le commencement du morceau qui forme cette section a paru en 1765 dans une édition du Dictionnaire philosophique, et y formait un article intitulé Esprit faux. (B.)
- ↑ Fin de l’article en 1765. Les quatre alinéas qui suivent étaient, en 1771, à la suite de la troisième section (aujourd’hui la cinquième), mais avec cet intitulé : Esprit faux. (B.)
- ↑ Voyez l’article Conséquence. (Note de Voltaire.)
Éd. Garnier - Tome 19
- ↑ J’ai cru ce renvoi utile. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19
| ◄ Esprit des lois | Esséniens | États, gouvernements ► |
ESSÉNIENS[1].
Plus une nation est superstitieuse et barbare, obstinée à la guerre malgré ses défaites, partagée en factions, flottante entre la royauté et le sacerdoce, enivrée de fanatisme, plus il se trouve chez un tel peuple un nombre de citoyens qui s’unissent pour vivre en paix.
Il arrive qu’en temps de peste, un petit canton s’interdit la communication avec les grandes villes. Il se préserve de la contagion qui règne ; mais il reste en proie aux autres maladies.
Tels on a vu les gymnosophistes aux Indes, telles furent quelques sectes de philosophes chez les Grecs ; tels les pythagoriciens en Italie et en Grèce, et les thérapeutes en Égypte ; tels sont aujourd’hui les primitifs nommés quakerset les dunkards en Pensylvanie ; et tels furent à peu près les premiers chrétiens qui vécurent ensemble loin des villes.
Aucune de ces sociétés ne connut cette effrayante coutume de se lier par serment au genre de vie qu’elles embrassaient ; de se donner des chaînes perpétuelles ; de se dépouiller religieusement de la nature humaine, dont le premier caractère est la liberté ; de faire enfin ce que nous appelons des vœux.Ce fut saint Basile qui le premier imagina ces vœux, ce serment de l’esclavage. Il introduisit un nouveau fléau sur la terre, et il tourna en poison ce qui avait été inventé comme remède.
Il y avait en Syrie des sociétés toutes semblables à celle des esséniens. C’est le Juif Philon qui nous le dit dans le Traité de la liberté des gens de bien.La Syrie fut toujours superstitieuse et factieuse, toujours opprimée par des tyrans. Les successeurs d’Alexandre en firent un théâtre d’horreurs. Il n’est pas étonnant que parmi tant d’infortunés, quelques-uns, plus humains et plus sages que les autres, se soient éloignés du commerce des grandes villes, pour vivre en commun dans une honnête pauvreté, loin des yeux de la tyrannie.
On se réfugia dans de semblables asiles en Égypte, pendant les guerres civiles des derniers Ptolémées ; et lorsque les armées romaines subjuguèrent l’Égypte, les thérapeutes s’établirent dans un désert auprès du lac Mœris.
Il paraît très-probable qu’il y eut des thérapeutes grecs, égyptiens et juifs. Philon[2] après avoir loué Anaxagore, Démocrite, et les autres philosophes qui embrassèrent ce genre de vie, s’exprime ainsi :
« On trouve de pareilles sociétés en plusieurs pays ; la Grèce et d’autres contrées jouissent de cette consolation ; elle est très-commune en Égypte dans chaque nome, et surtout dans celui d’Alexandrie. Les plus gens de bien, les plus austères se sont retirés au-dessus du lac Mœris, dans un lieu désert, mais commode, qui forme une pente douce. L’air y est très-sain, les bourgades assez nombreuses dans le voisinage du désert, etc. »
Voilà donc partout des sociétés qui ont tâché d’échapper aux troubles, aux factions, à l’insolence, à la rapacité des oppresseurs. Toutes, sans exception, eurent la guerre en horreur ; ils la regardèrent précisément du même œil que nous voyons le vol et l’assassinat sur les grands chemins.
Tels furent à peu près les gens de lettres qui s’assemblèrent en France, et qui fondèrent l’Académie. Ils échappaient aux factions et aux cruautés qui désolaient le règne de Louis XIII. Tels furent ceux qui fondèrent la Société royale de Londres, pendant que les fous barbares nommés puritains etépiscopaux s’égorgeaient pour quelques passages de trois ou quatre vieux livres inintelligibles.
Quelques savants ont cru que Jésus-Christ, qui daigna paraître quelque temps dans le petit pays de Capharnaüm, dans Nazareth, et dans quelques autres bourgades de la Palestine, était un de ces esséniens qui fuyaient le tumulte des affaires, et qui cultivaient en paix la vertu, Mais ni dans les quatre Évangiles reçus, ni dans les apocryphes, ni dans les Actes des apôtres, ni dans leurs Lettres, on ne lit le nom d’essénien.
Quoique le nom ne s’y trouve pas, la ressemblance s’y trouve en plusieurs points : confraternité, biens en commun, vie austère, travail des mains, détachement des richesses et des honneurs, et surtout horreur pour la guerre. Cet éloignement est si grand que Jésus-Christ commande de tendre l’autre joue quand on vous donne un soufflet, et de donner votre tunique quand on vous vole votre manteau. C’est sur ce principe que les chrétiens se conduisirent pendant près de deux siècles, sans autels, sans temples, sans magistrature, tous exerçant des métiers, tous menant une vie cachée et paisible.
Leurs premiers écrits attestent qu’il ne leur était pas permis de porter les armes. Ils ressemblaient en cela parfaitement à nos pensylvains, à nos anabaptistes, à nos mennonites d’aujourd’hui, qui se piquent de suivre l’Évangile à la lettre. Car quoiqu’il y ait dans l’Évangile plusieurs passages qui, étant mal entendus, peuvent inspirer la violence, comme les marchands chassés à coups de fouet hors des parvis du temple, le contrains-les d’entrer,les cachots dans lesquels on précipite ceux qui n’ont pas fait profiter l’argent du maître à cinq pour un, ceux qui viennent au festin sans avoir la robe nuptiale ; quoique, dis-je, toutes ces maximes y semblent contraires à l’esprit pacifique, cependant il y en a tant d’autres qui ordonnent de souffrir au lieu de combattre, qu’il n’est pas étonnant que les chrétiens aient eu la guerre en exécration pendant environ deux cents ans.
Voilà sur quoi se fonde la nombreuse et respectable société des Pensylvains, ainsi que les petites sectes qui l’imitent. Quand je les appellerespectables, ce n’est point par leur aversion pour la splendeur de l’Église catholique. Je plains sans doute, comme je le dois, leurs erreurs. C’est leur vertu, c’est leur modestie, c’est leur esprit de paix que je respecte.
Le grand philosophe Bayle n’a-t-il donc pas eu raison de dire qu’un chrétien des premiers temps serait un très-mauvais soldat, ou qu’un soldat serait un très-mauvais chrétien ?
Ce dilemme paraît sans réplique ; et c’est, ce me semble, la différence entre l’ancien christianisme et l’ancien judaïsme.
La loi des premiers Juifs dit expressément : Dès que vous serez entrés dans le pays dont vous devez vous emparer, mettez tout à feu et à sang ; égorgez sans pitié vieillards, femmes, enfants à la mamelle ; tuez jusqu’aux animaux, saccagez tout, brûlez tout : c’est votre Dieu qui vous l’ordonne. Ce catéchisme n’est pas annoncé une fois, mais vingt ; et il est toujours suivi.
Mahomet, persécuté par les Mecquois, se défend en brave homme. Il contraint ses persécuteurs vaincus à se mettre à ses pieds, à devenir ses prosélytes ; il établit sa religion par la parole et par l’épée.
Jésus, placé entre les temps de Moïse et de Mahomet, dans un coin de la Galilée, prêche le pardon des injures, la patience, la douceur, la souffrance, meurt du dernier supplice, et veut que ses premiers disciples meurent ainsi.
Je demande en bonne foi si saint Barthélemy, saint André, saint Matthieu, saint Barnabe, auraient été reçus parmi les cuirassiers de l’empereur, ou dans les trabans de Charles XII ? Saint Pierre même, quoiqu’il ait coupé l’oreille à Malchus, aurait-il été propre à faire un bon chef de file ? Peut-être saint Paul, accoutumé d’abord au carnage, et ayant eu le malheur d’être un persécuteur sanguinaire, est le seul qui aurait pu devenir guerrier. L’impétuosité de son tempérament et la chaleur de son imagination en auraient pu faire un capitaine redoutable. Mais, malgré ces qualités, il ne chercha point à se venger de Gamaliel par les armes. Il ne fit point comme les Judas, les Theudas, les Barcochebas, qui levèrent des troupes ; il suivit les préceptes de Jésus, il soutînt ; et même il eut, à ce qu’on prétend, la tête tranchée.
Faire une armée de chrétiens était donc, dans les premiers temps, une contradiction dans les termes.
Il est clair que les chrétiens n’entrèrent dans les troupes de l’empire que quand l’esprit qui les animait fut changé. Ils avaient dans les deux premiers siècles de l’horreur pour les temples, les autels, les cierges, l’encens, l’eau lustrale ; Porphyre les comparait aux renards qui disent : Ils sont trop verts. Si vous pouviez avoir, disait-il, de beaux temples brillants d’or, avec de grosses rentes pour les desservants, vous aimeriez les temples passionnément. Ils se donnèrent ensuite tout ce qu’ils avaient abhorré. C’est ainsi qu’ayant détesté le métier des armes, ils allèrent enfin à la guerre. Les chrétiens, dès le temps de Dioclétien, furent aussi différents des chrétiens du temps des apôtres que nous sommes différents des chrétiens du iiie siècle.
Je ne conçois pas comment un esprit aussi éclairé et aussi hardi que celui de Montesquieu a pu condamner sévèrement un autre génie bien plus méthodique que le sien, et combattre cette vérité annoncée par Bayle[3], « qu’une société de vrais chrétiens pourrait vivre heureusement ensemble, mais qu’elle se défendrait mal contre les attaques d’un ennemi ».
« Ce seraient, dit Montesquieu[4], des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs, et qui auraient un très-grand zèle pour les remplir. Ils sentiraient très-bien les droits de la défense naturelle. Plus ils croiraient devoir à la religion, plus ils penseraient devoir à la patrie. Les principes du christianisme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des États despotiques. »
Assurément l’auteur de l’Esprit des lois ne songeait pas aux paroles de l’Évangile quand il dit que les vrais chrétiens sentiraient très-bien les droits de la défense naturelle. Il ne se souvenait pas de l’ordre de donner sa tunique quand on vous vole le manteau, et de tendre l’autre joue quand on a reçu un soufflet. Voilà les principes de la défense naturelle très-clairement anéantis. Ceux que nous appelons quakers ont toujours refusé de combattre ; mais ils auraient été écrasés dans la guerre de 1756 s’ils n’avaient pas été secourus et forcés à se laisser secourir par les autres Anglais. (Voyez l’article Primitive Église[5].)
N’est-il pas indubitable que ceux qui penseraient en tout comme des martyrs se battraient fort mal contre des grenadiers ? Toutes les paroles de ce chapitre de l’Esprit des lois me paraissent fausses. « Les principes du christianisme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts, etc. » Oui, plus forts pour les empêcher de manier l’épée, pour les faire trembler de répandre le sang de leur prochain, pour leur faire regarder la vie comme un fardeau, dont le souverain bonheur est d’être déchargé.
« On les enverrait, dit Bayle, comme des brebis au milieu des loups, si on les faisait aller repousser de vieux corps d’infanterie, ou charger des régiments de cuirassiers. »
Bayle avait très-grande raison. Montesquieu ne s’est pas aperçu qu’en le réfutant il ne voyait que les chrétiens mercenaires et sanguinaires d’aujourd’hui, et non pas les premiers chrétiens. Il semble qu’il ait voulu prévenir les injustes accusations qu’il a essuyées des fanatiques, en leur sacrifiant Bayle ; et il n’y a rien gagné. Ce sont deux grands hommes qui paraissent d’avis différent, et qui auraient eu toujours le même s’ils avaient été également libres.
« Le faux honneur des monarchies, les vertus humaines des républiques, la crainte servile des États despotiques » : rien de tout cela ne fait les soldats, comme le prétend l’Esprit des lois. Quand nous levons un régiment, dont le quart déserte au bout de quinze jours, il n’y a pas un seul des enrôlés qui pense à l’honneur de la monarchie ; ils ne savent ce que c’est. Les troupes mercenaires de la république de Venise connaissent leur paye, et non la vertu républicaine, de laquelle on ne parle jamais dans la place Saint-Marc. Je ne crois pas, en un mot, qu’il y ait un seul homme sur la terre qui s’enrôle dans un régiment par vertu.
Ce n’est point non plus par une crainte servile que les Turcs et les Russes se battent avec un acharnement et une fureur de lions et de tigres ; on n’a point ainsi du courage par crainte. Ce n’est pas non plus par dévotion que les Russes ont battu les armées de Moustapha. Il serait à désirer, ce me semble, qu’un homme si ingénieux eût plus cherché à faire connaître le vrai qu’à montrer son esprit. Il faut s’oublier entièrement quand on veut instruire les hommes, et n’avoir en vue que la vérité.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Philon, De la Vie contemplative. (Note de Voltaire.)
- ↑ Continuation des Pensées diverses, article cxxiv. (Note de Voltaire.)
- ↑ Esprit des lois, xxiv, 6.
- ↑ C’est-à-dire la subdivision ou paragraphe qui porte ce titre dans l’article Église(tome XVIII, page 495).
Éd. Garnier - Tome 19
| ◄ Esséniens | États, gouvernements | États généraux ► |
ÉTATS, GOUVERNEMENTS[1].
Quel est le meilleur ?
Je n’ai connu jusqu’à présent personne qui n’ait gouverné quelque État. Je ne parle pas de MM. les ministres, qui gouvernent en effet, les uns deux ou trois ans, les autres six mois, les autres six semaines ; je parle de tous les autres hommes qui, à souper ou dans leur cabinet, étalent leur système de gouvernement, réforment les armées, l’Église, la robe et la finance.
L’abbé de Bourzeis se mit à gouverner la France vers l’an 1645, sous le nom du cardinal de Richelieu, et fit ce Testament politique[2], dans lequel il veut enrôler la noblesse dans la cavalerie pour trois ans, faire payer la taille aux chambres des comptes et aux parlements, priver le roi du produit de la gabelle ; il assure surtout que pour entrer en campagne avec cinquante mille hommes, il faut par économie en lever cent mille. Il affirme que « la Provence seule a beaucoup plus de beaux ports de mer que l’Espagne et l’Italie ensemble ».
L’abbé de Bourzeis n’avait pas voyagé. Au reste, son ouvrage fourmille d’anachronismes et d’erreurs ; il fait signer le cardinal de Richelieu d’une manière dont il ne signa jamais, ainsi qu’il le fait parler comme il n’a jamais parlé. Au surplus, il emploie un chapitre entier à dire que « la raison doit être la règle d’un État », et à tâcher de prouver cette découverte. Cet ouvrage de ténèbres, ce bâtard de l’abbé de Bourzeis a passé longtemps pour le fils légitime du cardinal de Richelieu ; et tous les académiciens, dans leurs discours de réception, ne manquaient pas de louer démesurément ce chef-d’œuvre de politique.
Le sieur Gatien de Courtilz, voyant le succès du Testament politique de Richelieu, fit imprimer à la Haye le Testament de Colbert[3], avec une belle lettre de M. Colbert au roi. Il est clair que si ce ministre avait fait un pareil testament, il eût fallu l’interdire ; cependant ce livre a été cité par quelques auteurs.
Un autre gredin, dont on ignore le nom, ne manqua pas de donner leTestament de Louvois[4], plus mauvais encore, s’il se peut, que celui de Colbert ; un abbé de Chevremont fit tester aussi Charles, duc de Lorraine[5]. Nous avons eu les Testaments politiques du cardinal Alberoni[6], du maréchal de Belle-IsIe[7], et enfin celui de Mandrin[8].
M. de Bois-Guillebert, auteur du Détail de la France, imprimé en 1695, donna le projet inexécutable de la dîme royale sous le nom du maréchal de Vauban.
Un fou nommé La Jonchère, qui n’avait pas de pain, fit, en 1720, un projet de finance en quatre volumes ; et quelques sots ont cité cette production comme un ouvrage de La Jonchère le trésorier général, s’imaginant qu’un trésorier ne peut faire un mauvais livre de finance.
Mais il faut convenir que des hommes très-sages, très-dignes peut-être de gouverner, ont écrit sur l’administration des États, soit en France, soit en Espagne, soit en Angleterre. Leurs livres ont fait beaucoup de bien : ce n’est pas qu’ils aient corrigé les ministres qui étaient en place quand ces livres parurent, car un ministre ne se corrige point et ne peut se corriger ; il a pris sa croissance ; plus d’instructions, plus de conseils : il n’a pas le temps de les écouter, le courant des affaires l’emporte ; mais ces bons livres forment les jeunes gens destinés aux places ; ils forment les princes, et la seconde génération est instruite.
Le fort et le faible de tous les gouvernements a été examiné de près dans les derniers temps. Dites-moi donc, vous qui avez voyagé, qui avez lu et vu, dans quel État, dans quelle sorte de gouvernement voudriez-vous être né ? Je conçois qu’un grand seigneur terrien en France ne serait pas fâché d’être né en Allemagne : il serait souverain au lieu d’être sujet. Un pair de France serait fort aise d’avoir les priviléges de la pairie anglaise : il serait législateur. L’homme de robe et le financier se trouveraient mieux en France qu’ailleurs. Mais quelle patrie choisirait un homme sage, libre, un homme d’une fortune médiocre, et sans préjugés ?
Un membre du conseil de Pondichéry, assez savant, revenait en Europe par terre avec un brame, plus instruit que les brames ordinaires.
« Comment trouvez-vous le gouvernement du Grand Mogol ? dit le conseiller.
— Abominable, répondit le brame ; comment voulez-vous qu’un État soit heureusement gouverné par des Tartares ? Nos raïas, nos omras, nos nababs, sont fort contents ; mais les citoyens ne le sont guère : et des millions de citoyens sont quelque chose. »
Le conseiller et le brame traversèrent en raisonnant toute la haute Asie.
« Je fais une réflexion, dit le brame : c’est qu’il n’y a pas une république dans toute cette vaste partie du monde.
— Il y a eu autrefois celle de Tyr, dit le conseiller, mais elle n’a pas duré longtemps ; il y en avait encore une autre vers l’Arabie Pétrée, dans un petit coin nommé la Palestine, si on peut honorer du nom de république une horde de voleurs et d’usuriers, tantôt gouvernée par des juges, tantôt par des espèces de rois, tantôt par des grands-pontifes, devenue esclave sept ou huit fois, et enfin chassée du pays qu’elle avait usurpé.
— Je conçois, dit le brame, qu’on ne doit trouver sur la terre que très-peu de républiques. Les hommes sont rarement dignes de se gouverner eux-mêmes[9]. Ce bonheur ne doit appartenir qu’à des petits peuples qui se cachent dans les îles, ou entre les montagnes, comme des lapins qui se dérobent aux animaux carnassiers ; mais à la longue ils sont découverts et dévorés. »
Quand les deux voyageurs furent arrivés dans l’Asie Mineure, le conseiller dit au brame :
« Croiriez-vous bien qu’il y a eu une république formée dans un coin de l’Italie, qui a duré plus de cinq cents ans, et qui a possédé cette Asie Mineure, l’Asie, l’Afrique, la Grèce, les Gaules, l’Espagne, et l’Italie entière ?
— Elle se tourna donc bien vite en monarchie ? dit le brame.
— Vous l’avez deviné, dit l’autre ; mais cette monarchie est tombée, et nous faisons tous les jours de belles dissertations pour trouver les causes de sa décadence et de sa chute.
— Vous prenez bien de la peine, dit l’Indien ; cet empire est tombé parce qu’il existait. Il faut bien que tout tombe ; J’espère bien qu’il en arrivera tout autant à l’empire du Grand Mogol.
— À propos, dit l’Européan, croyez-vous qu’il faille plus d’honneur dans un État despotique, et plus de vertu dans une république[10] ? »
L’Indien, s’étant fait expliquer ce qu’on entend par honneur, répondit que l’honneur était plus nécessaire dans une république, et qu’on avait bien plus besoin de vertu dans un État monarchique. « Car, dit-il, un homme qui prétend être élu par le peuple ne le sera pas s’il est déshonoré ; au lieu qu’à la cour il pourra aisément obtenir une charge, selon la maxime d’un grand prince[11], qu’un courtisan, pour réussir, doit n’avoir ni honneur ni humeur. À l’égard de la vertu, il en faut prodigieusement dans une cour pour oser dire la vérité. L’homme vertueux est bien plus à son aise dans une république ; il n’a personne à flatter.
— Croyez-vous, dit l’homme d’Europe, que les lois et les religions soient faites pour les climats, de même qu’il faut des fourrures à Moscou, et des étoffes de gaze à Delhi[12] ?
— Oui, sans doute, dit le brame ; toutes les lois qui concernent la physique sont calculées pour le méridien qu’on habite ; il ne faut qu’une femme à un Allemand, et il en faut trois ou quatre à un Persan. Les rites de la religion sont de même nature. Comment voudriez-vous, si j’étais chrétien, que je disse la messe dans ma province, où il n’y a ni pain ni vin ? À l’égard des dogmes, c’est autre chose : le climat n’y fait rien. Votre religion n’a-t-elle pas commencé en Asie, d’où elle a été chassée ? n’existe-t-elle pas vers la mer Baltique, où elle était inconnue ?
— Dans quel État, sous quelle domination aimeriez-vous mieux vivre ? dit le conseiller.
— Partout ailleurs que chez moi, dit son compagnon ; et j’ai trouvé beaucoup de Siamois, de Tunquinois, de Persans et de Turcs, qui en disaient autant.
— Mais encore une fois, dit l’Européan, quel État choisiriez-vous ? »
Le brame répondit : « Celui où l’on n’obéit qu’aux lois.
— C’est une vieille réponse, dit le conseiller.
— Elle n’en est pas plus mauvaise, dit le brame.
— Où est ce pays-là ? dit le conseiller. » Le brame dit : « Il faut le chercher. » (Voyez l’article Genève dans l’Encyclopédie[13]).
- ↑ La première impression que je connaisse de cet article est de 1764, dans leDictionnaire philosophique. Cependant les éditeurs de Kehl, dans la note qu’ils ont mise à la fin de cet article, disent qu’il a été écrit vers 1757. (B.)
- ↑ Voyez la note, tome XVII, page 211.
- ↑ 1693, in-12.
- ↑ Le Testament de Louvois est aussi de Gatien de Courtilz, 1695, in-12.
- ↑ Le Testament politique de Charles V, duc de Lorraine et de Bar, en faveur du roi de Hongrie, 1696, in-12, a pour auteur Henri de Straatman, conseiller aulique de l’empereur. L’abbé de Chevremont en fut éditeur.
- ↑ Le Testament du cardinal Alberoni est de Durey de Morsan ; voyez dans lesMélanges, année 1753, l’Examen qu’en fit Voltaire.
- ↑ Le Testament du maréchal de Belle-lsle, 1761, in-12, est de Chevrier.
- ↑ Le Testament de Mandrin, 1755, in-12, a pour auteur le chevalier de Goudar.
- ↑ Voyez tome XI, page 528.
- ↑ Fameux axiome de Montesquieu.
- ↑ Le duc d’Orléans, régent; voyez ci-après l’article Honneur.
- ↑ Système de Montesquieu.
- ↑ Cet article a été écrit vers 1757. Voyez aussi l’article Gouvernement dans ce Dictionnaire. (K.) — L’article Genève, dans l’Encyclopédie, est de d’Alembert, et fit naître la fameuse Lettre de J.-J. Rousseau.
Éd. Garnier - Tome 19
| ◄ États, gouvernements | États généraux | Éternité ► |
ÉTATS GÉNÉRAUX[1].
Il y en a toujours eu dans l’Europe, et probablement dans toute la terre : tant il est naturel d’assembler la famille pour connaître ses intérêts et pourvoir à ses besoins. Les Tartares avaient leur cour-ilté. Les Germains, selon Tacite, s’assemblaient pour délibérer. Les Saxons et les peuples du Nord eurent leurvittenagemoth. Tout fut états généraux dans les républiques grecque et romaine.
Nous n’en voyons point chez les Égyptiens, chez les Perses, chez les Chinois, parce que nous n’avons que des fragments fort imparfaits de leurs histoires ; nous ne les connaissons guère que depuis le temps où leurs rois furent absolus, ou du moins depuis le temps où ils n’avaient que les prêtres pour contre-poids de leur autorité.
Quand les comices furent abolis à Rome, les gardes prétoriennes prirent leur place ; des soldats insolents, avides, barbares et lâches, furent la république, Septime Sévère les vainquit et les cassa.
Les états généraux de l’empire ottoman sont les janissaires et les spahis ; dans Alger et dans Tunis, c’est la milice.
Le plus grand et le plus singulier exemple de ces états généraux est la diète de Ratisbonne, qui dure depuis cent ans, où siégent continuellement les représentants de l’empire, les ministres des électeurs, des princes, des comtes, des prélats et des villes impériales, lesquelles sont au nombre de trente-sept.
Les seconds états généraux de l’Europe sont ceux de la Grande-Bretagne. Ils ne sont pas toujours assemblés comme la diète de Ratisbonne, mais ils sont devenus si nécessaires que le roi les convoque tous les ans. La chambre des communes répond précisément aux députés des villes reçus dans la diète de l’empire ; mais elle est en beaucoup plus grand nombre, et jouit d’un pouvoir bien supérieur. C’est proprement la nation. Les pairs et les évêques ne sont en parlement que pour eux, et la chambre des communes y est pour tout le pays. Ce parlement d’Angleterre n’est autre chose qu’une imitation perfectionnée de quelques états généraux de France.
En 1355, sous le roi Jean, les trois états furent assemblés à Paris pour secourir le roi Jean contre les Anglais. Ils lui accordèrent une somme considérable, à cinq livres cinq sous le marc, de peur que le roi Jean n’en changeât la valeur numéraire. Ils réglèrent l’impôt nécessaire pour recueillir cet argent, et ils établirent neuf commissaires pour présider à la recette. Le roi promit, pour lui et pour ses successeurs, de ne faire, dans l’avenir, aucun changement dans la monnaie.
Qu’est-ce que promettre pour soi et pour ses héritiers ? ou c’est ne rien promettre, ou c’est dire : Ni moi, ni mes héritiers, n’avons le droit d’altérer la monnaie ; nous sommes dans l’impuissance de faire le mal.
Avec cet argent, qui fut bientôt levé, on forma aisément une armée qui n’empêcha pas le roi Jean d’être fait prisonnier à la bataille de Poitiers.
On devait rendre compte aux états, au bout de l’année, de l’emploi de la somme accordée. C’est ainsi qu’on en use aujourd’hui en Angleterre avec la chambre des communes. La nation anglaise a conservé tout ce que la nation française a perdu.
Les états généraux de Suède ont une coutume plus honorable encore à l’humanité, et qui ne se trouve chez aucun peuple. Ils admettent dans leurs assemblées deux cents paysans qui font un corps séparé des trois autres, et qui soutiennent la liberté de ceux qui travaillent à nourrir les hommes.
Les états généraux de Danemark prirent une résolution toute contraire en 1660 ; ils se dépouillèrent de tous leurs droits en faveur du roi. Ils lui donnèrent un pouvoir absolu et illimité. Mais ce qui est plus étrange, c’est qu’ils ne s’en sont point repentis jusqu’à présent.
Les états généraux, en France, n’ont point été assemblés depuis 1613[2] et les cortès d’Espagne ont duré cent ans après. On les assembla encore en 1712, pour confirmer la renonciation de Philippe V à la couronne de France. Ces états généraux n’ont point été convoqués depuis ce temps.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771. (B.)
- ↑ À la fin de 1614 ; voyez tome XII, page 573 ; et tome XVI, le chapitre xlvi de l’Histoire du Parlement. Depuis Voltaire il y a eu les états généraux de 1789.
Éd. Garnier - Tome 19
| ◄ États généraux | Éternité | Eucharistie ► |
ÉTERNITÉ[1].
J’admirais, dans ma jeunesse, tous les raisonnements de Samuel Clarke ; j’aimais sa personne, quoiqu’il fût un arien déterminé ainsi que Newton, et j’aime encore sa mémoire parce qu’il était bon homme ; mais le cachet de ses idées, qu’il avait mis sur ma cervelle encore molle, s’effaça quand cette cervelle se fut un peu fortifiée. Je trouvai, par exemple, qu’il avait aussi mal combattu l’éternité du monde qu’il avait mal établi la réalité de l’espace infini.
J’ai tant de respect pour la Genèse et pour l’Église, qui l’adopte, que je la regarde comme la seule preuve de la création du monde depuis cinq mille sept cent dix-huit ans, selon le comput des Latins, et depuis sept mille deux cent soixante et dix-huit ans, selon les Grecs.
Toute l’antiquité crut au moins la matière éternelle ; et les plus grands philosophes attribuèrent aussi l’éternité à l’ordre de l’univers.
Ils se sont tous trompés, comme on sait ; mais on peut croire, sans blasphème, que l’éternel formateur de toutes choses fit d’autres mondes que le nôtre.
Voici ce que dit sur ces mondes et sur cette éternité un auteur inconnu, dans une petite feuille qui peut aisément se perdre, et qu’il est peut-être bon de conserver :
. . . . . . Foliis tantum ne carmina manda.
(Virg., Æn., VI, 74.)
S’il y a dans cet écrit quelques propositions téméraires, la petite société qui travaille à la rédaction du recueil les désavoue de tout son cœur[2].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Dans les Questions sur l’Encyclopédie, on rapportait ici tout le premier couplet du dialogue intitulé les Adorateurs (voyez les Mélanges, année 1760). (B.)
Éd. Garnier - Tome 19
EUCHARISTIE[1].
Dans cette question délicate, nous ne parlerons point en théologiens. Soumis de cœur et d’esprit à la religion dans laquelle nous sommes nés, aux lois sous lesquelles nous vivons, nous n’agiterons point la controverse : elle est trop ennemie de toutes les religions, qu’elle se vante de soutenir ; de toutes les lois, qu’elle feint d’expliquer ; et surtout de la concorde, qu’elle a bannie de la terre dans tous les temps.
Une moitié de l’Europe anathématise l’autre au sujet de l’eucharistie, et le sang a coulé des rivages de la mer Baltique au pied des Pyrénées, pendant près de deux cents ans, pour un mot qui signifie douce charité.
Vingt nations, dans cette partie du monde, ont en horreur le système de la transsubstantiation catholique. Elles crient que ce dogme est le dernier effort de la folie humaine. Elles attestent ce fameux passage de Cicéron, qui dit[2] que les hommes ayant épuisé toutes les épouvantables démences dont ils sont capables, ne se sont point encore avisés de manger le dieu qu’ils adorent. Elles disent que presque toutes les opinions populaires étant fondées sur des équivoques, sur l’abus des mots, les catholiques romains n’ont fondé leur système de l’eucharistie et de la transsubstantiation que sur une équivoque ; qu’ils ont pris au propre ce qui n’a pu être dit qu’au figuré, et que la terre, depuis seize cents ans, a été ensanglantée pour des logomachies, pour des malentendus.
Leurs prédicateurs dans les chaires, leurs savants dans leurs livres, les peuples dans leurs discours, repètent sans cesse que Jésus-Christ ne prit point son corps avec ses deux mains pour le faire manger à ses apôtres ; qu’un corps ne peut être en cent mille endroits à la fois, dans du pain et dans un calice ; que du pain qu’on rend en excréments, et du vin qu’on rend en urine, ne peuvent être le Dieu formateur de l’univers ; que ce dogme peut exposer la religion chrétienne à la dérision des plus simples, au mépris et à l’exécration du reste du genre humain.
C’est là ce que disent les Tillotson, les Smalridge, les Turretin, les Claude, les Daillé, les Amyrault, les Mestrezat, les Dumoulin, les Blondel, et la foule innombrable des réformateurs du xvie siècle ; tandis que le mahométan, paisible maître de l’Afrique, de la plus belle partie de l’Europe et de l’Asie, rit avec dédain de nos disputes, et que le reste de la terre les ignore.
Encore une fois, je ne controverse point ; je crois d’une foi vive tout ce que la religion catholique apostolique enseigne sur l’eucharistie, sans y comprendre un seul mot.
Voici mon seul objet. Il s’agit de mettre aux crimes le plus grand frein possible. Les stoïciens disaient qu’ils portaient Dieu dans leur cœur ; ce sont les expressions de Marc-Aurèle et d’Épictète, les plus vertueux de tous les hommes, et qui étaient, si on ose le dire, des dieux sur la terre. Ils entendaient par ces mots : « Je porte Dieu dans moi, » la partie de l’âme divine, universelle, qui anime toutes les intelligences.
La religion catholique va plus loin ; elle dit aux hommes : Vous aurez physiquement dans vous ce que les stoïciens avaient métaphysiquement. Ne vous informez pas de ce que je vous donne à manger et à boire, ou à manger simplement. Croyez seulement que c’est Dieu que je vous donne ; il est dans votre estomac. Votre cœur le souillera-t-il par des injustices, par des turpitudes ? Voilà donc des hommes qui reçoivent Dieu dans eux, au milieu d’une cérémonie auguste, à la lueur de cent cierges, après une musique qui a enchanté leurs sens, au pied d’un autel brillant d’or. L’imagination est subjuguée, l’âme est saisie et attendrie. On respire à peine, on est détaché de tout lien terrestre, on est uni avec Dieu, il est dans notre chair et dans notre sang. Qui osera, qui pourra commettre après cela une seule faute, en recevoir seulement la pensée ? Il était impossible, sans doute, d’imaginer un mystère qui retînt plus fortement les hommes dans la vertu.
Cependant Louis XI, en recevant Dieu dans lui, empoisonne son frère ; l’archevêque de Florence, en faisant Dieu, et les Pazzi, en recevant Dieu, assassinent les Médicis dans la cathédrale. Le pape Alexandre VI, au sortir du lit de sa fille bâtarde, donne Dieu à son bâtard César Borgia ; et tous deux font périr par la corde, par le poison, par le fer, quiconque possède deux arpents de terre à leur bienséance.
Jules II fait et mange Dieu ; mais, la cuirasse sur le dos et le casque en tête, il se souille de sang et de carnage. Léon X tient Dieu dans son estomac, ses maîtresses dans ses bras, et l’argent extorqué par les indulgences dans ses coffres et dans ceux de sa sœur.
Troll, archevêque d’Upsal, fait égorger sous ses yeux les sénateurs de Suède, une bulle du pape à la main. Van Galen, évêque de Munster, fait la guerre à tous ses voisins, et devient fameux par ses rapines.
L’abbé N...[3] est plein de Dieu, ne parle que de Dieu, donne à Dieu toutes les femmes, ou imbéciles, ou folles, qu’il peut diriger, et vole l’argent de ses pénitents.
Que conclure de ces contradictions ? que tous ces gens-là n’ont pas cru véritablement en Dieu ; qu’ils ont encore moins cru qu’ils eussent mangé le corps de Dieu et bu son sang ; qu’ils n’ont jamais imaginé avoir Dieu dans leur estomac ; que s’ils l’avaient cru fermement, ils n’auraient jamais commis aucun de ces crimes réfléchis ; qu’en un mot, le remède le plus fort contre les atrocités des hommes a été le plus inefficace. Plus l’idée en était sublime, plus elle a été rejetée en secret par la malice humaine.
Non-seulement tous nos grands criminels qui ont gouverné, et ceux qui ont voulu extorquer une petite part au gouvernement, en sous-ordre, n’ont pas cru qu’ils recevaient Dieu dans leurs entrailles, mais ils n’ont pas cru réellement en Dieu ; du moins ils en ont entièrement effacé l’idée de leur tête. Leur mépris pour le sacrement qu’ils faisaient et qu’ils conféraient a été porté jusqu’au mépris de Dieu même. Quelle est donc la ressource qui nous reste contre la déprédation, l’insolence, la violence, la calomnie, la persécution ? De bien persuader l’existence de Dieu au puissant qui opprime le faible. Il ne rira pas du moins de cette opinion ; et s’il n’a pas cru que Dieu fût dans son estomac, il pourra croire que Dieu est dans toute la nature. Un mystère incompréhensible l’a rebuté : pourra-t-il dire que l’existence d’un Dieu rémunérateur et vengeur est un mystère incompréhensible ? Enfin, s’il ne s’est pas soumis à la voix d’un évêque catholique qui lui a dit : Voilà Dieu, qu’un homme consacré par moi a mis dans ta bouche, résistera-t-il à la voix de tous les astres et de tous les êtres animés qui lui crient : C’est Dieu qui nous a formés ?
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Voyez la Divination de Cicéron. (Note de Voltaire.) — Voyez, tome XI, la note de la page 67.
- ↑ Cette lettre N est employée ici d’une manière absolue, et non comme initiale de nom. Les derniers mots de l’alinéa portent à penser que Voltaire a voulu parler de Fantin, dont il a déjà été question au mot Dieu, Dieux, section v, tome XVIII, page 378.
Éd. Garnier - Tome 19
| ◄ Eucharistie | Euphémie | Évangile ► |
EUPHÉMIE[1].
On trouve ces mots au grand Dictionnaire encyclopédique, à propos du mot Euphémisme : « Les personnes peu instruites croient que les Latins n’avaient pas la délicatesse d’éviter les paroles obscènes. C’est une erreur. »
C’est une vérité assez honteuse pour ces respectables Romains. Il est bien vrai que ni dans le sénat, ni sur les théâtres, on ne prononçait les termes consacrés à la débauche ; mais l’auteur de cet article[2] avait oublié l’épigramme infâme d’Auguste contre Fulvie, et les lettres d’Antoine[3] et les turpitudes affreuses d’Horace, de Catulle, de Martial. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que ces grossièretés, dont nous n’avons jamais approché, se trouvent mêlées dans Horace à des leçons de morale. C’est dans la même page l’école de Platon avec les figures de l’Arétin. Cette Euphémie, cet adoucissement était bien cynique.
- ↑ Dans l’édition de Kehl, qui, je crois, la première a donné cet article, il est intituléEuphémie, et le mot Euphémie est répété dans la seconde ligne ; mais c’est dans l’article Euphémisme de l’Encyclopédie qu’est le passage transcrit par Voltaire. En faisant la correction à la seconde ligne, j’ai pu toutefois conserver l’intitulé tel qu"il est dans l’édition de Kehl. (B.)
- ↑ Dumarsais.
- ↑ Voltaire a rapporté l’épigramme d’Auguste et une lettre d’Antoine, dans l’articleAuguste Octave, tome XVII, page 484.
Éd. Garnier - Tome 19
ÉVANGILE[1].
C’est une grande question de savoir quels sont les premiers Évangiles. C’est une vérité constante, quoi qu’en dise Abbadie, qu’aucun des premiers Pères de l’Église, inclusivement jusqu’à Irénée, ne cite aucun passage des quatre Évangiles que nous connaissons. Au contraire, les alloges, les théodosiens, rejetèrent constamment l’Évangile de saint Jean, et ils en parlaient toujours
- avec mépris, comme l’avance saint Épiphane dans sa trente-quatrième homélie. Nos ennemis remarquent encore que non-seulement les plus anciens Pères ne citent jamais rien de nos Évangiles, mais qu’ils rapportent plusieurs passages qui ne se trouvent que dans les Évangiles apocryphes rejetés du canon.
Saint Clément, par exemple, rapporte que notre Seigneur, ayant été interrogé sur le temps où son royaume aviendrait, répondit : « Ce sera quand deux ne feront qu’un, quand le dehors ressemblera au dedans, et quand il n’y aura ni mâle ni femelle. » Or il faut avouer que ce passage ne se trouve dans aucun de nos Évangiles. Il y a cent exemples qui prouvent cette vérité ; on les peut recueillir dans l’Examen critique de M. Fréret, secrétaire perpétuel de l’Académie des belles-lettres de Paris.
Le savant Fabricius s’est donné la peine de rassembler les anciens Évangiles que le temps a conservés ; celui de Jacques paraît le premier. Il est certain qu’il a encore beaucoup d’autorité dans quelques Églises d’Orient. Il est appelé premier Évangile[2]. Il nous reste la passion et la résurrection, qu’on prétend écrites par Nicodème. Cet Évangile de Nicodème est cité par saint Justin et par Tertullien : c’est là qu’on trouve les noms des accusateurs de notre Sauveur, Annas, Caïphas, Summas, Datam, Gamaliel, Judas, Lévi, Nephthalim : l’attention de rapporter ces noms donne une apparence de candeur à l’ouvrage. Nos adversaires ont conclu que, puisqu’on supposa tant de faux Évangiles reconnus d’abord pour vrais, on peut aussi avoir supposé ceux qui font aujourd’hui l’objet de notre croyance. Ils insistent beaucoup sur la foi des premiers hérétiques qui moururent pour ces Évangiles apocryphes. Il y eut donc, disent-ils, des faussaires, des séducteurs, et des gens séduits, qui moururent pour l’erreur : ce n’est donc pas une preuve de la vérité de notre religion que des martyrs soient morts pour elle ?
Ils ajoutent de plus qu’on ne demanda jamais aux martyrs : Croyez-vous à l’Évangile de Jean, ou à l’Évangile de Jacques ? Les païens ne pouvaient fonder des interrogatoires sur des livres qu’ils ne connaissaient pas : les magistrats punirent quelques chrétiens très-injustement, comme perturbateurs du repos public ; mais ils ne les interrogèrent jamais sur nos quatre Évangiles. Ces livres ne furent un peu connus des Romains que sous Dioclétien ; et ils eurent à peine quelque publicité dans les dernières années de Dioclétien. C’était un crime abominable, irrémissible à un chrétien, de faire voir un Évangile à un Gentil. Cela est si vrai que vous ne rencontrez le mot d’Évangile dans aucun auteur profane.
Les sociniens rigides ne regardent donc nos quatre divins Évangiles que comme des ouvrages clandestins, fabriqués environ un siècle après Jésus-Christ, et cachés soigneusement aux Gentils pendant un autre siècle ; ouvrages, disent-ils, grossièrement écrits par des hommes grossiers, qui ne s’adressèrent longtemps qu’à la populace de leur parti. Nous ne voulons pas répéter ici leurs autres blasphèmes. Cette secte, quoique assez répandue, est aujourd’hui aussi cachée que l’étaient les premiers Évangiles. Il est d’autant plus difficile de les convertir qu’ils ne croient que leur raison. Les autres chrétiens ne combattent contre eux que par la voix sainte de l’Écriture : ainsi il est impossible que les uns et les autres, étant toujours ennemis, puissent jamais se rencontrer[3].
Pour nous, restons toujours inviolablement attachés à nos quatre Évangiles avec l’Église infaillible ; réprouvons les cinquante Évangiles qu’elle a réprouvés ; n’examinons point pourquoi notre Seigneur Jésus-Christ permit qu’on fît cinquante Évangiles faux, cinquante histoires fausses de sa vie, et soumettons-nous à nos pasteurs, qui sont les seuls sur la terre éclairés du Saint-Esprit.
Qu’Abbadie soit tombé dans une erreur grossière en regardant comme authentiques les lettres, si ridiculement supposées, de Pilate à Tibère, et la prétendue proposition de Tibère au sénat de mettre Jésus-Christ au rang des dieux ; si Abbadie est un mauvais critique et un très-mauvais raisonneur, l’Église est-elle moins éclairée ? devons-nous moins la croire ? devons-nous lui être moins soumis ?
- ↑ Dictionnaire philosophique, édition de 1767. (B.)
- ↑ Le Protoévangile a été publié en 1552 et a été ainsi nommé par l’éditeur Guillaume Postel, parce qu’il suppléait aux lacunes des anciens exemplaires hébreux de l’évangéliste saint Matthieu. (G. A.)
- ↑ Fin de l’article en 1767 ; il était signé : Par l’abbé de Tilladet. La fin de l’article fut ajoutée dans les Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771, où l’auteur avait reproduit l’article. ( B.)
Éd. Garnier - Tome 19
| ◄ Évangile | Évèque | Exagération ► |
ÉVÈQUE[1].
Samuel Ornik, natif de Bâle, était, comme on sait, un jeune homme très-aimable, qui d’ailleurs savait par cœur son Nouveau Testament en grec et en allemand. Ses parents le firent voyager à l’âge de vingt ans. On le chargea de porter des livres au coadjuteur de Paris, du temps de la Fronde[2]. Il arrive à la porte de l’archevêché ; le suisse lui dit que monseigneur ne voit personne. Camarade, lui dit Ornik, vous êtes rude à vos compatriotes ; les apôtres laissèrent approcher tout le monde, et Jésus-Christ voulait qu’on laissât venir à lui tous les petits enfants. Je n’ai rien à demander à votre maître ; au contraire, je viens lui apporter. — Entrez donc, lui dit le suisse. »
Il attend une heure dans une première antichambre. Comme il était fort naïf, il attaque de conversation un domestique, qui aimait fort à dire tout ce qu’il savait de son maître. « Il faut qu’il soit puissamment riche, dit Ornik, pour avoir cette foule de pages et d’estafiers que je vois courir dans la maison. — Je ne sais pas ce qu’il a de revenu, répond l’autre ; mais j’entends dire à Joly et à l’abbé Charier qu’il a déjà deux millions de dettes. — Il faudra, dit Ornik, qu’il envoie fouiller dans la gueule d’un poisson pour payer son corban[3]. Mais quelle est cette dame qui sort d’un cabinet, et qui passe ? — C’est madame de Pomereu, l’une de ses maîtresses. — Elle est vraiment fort jolie ; mais je n’ai point lu que les apôtres eussent une telle compagnie dans leur chambre à coucher les matins. Ah ! voilà, je crois, monsieur qui va donner audience. — Dites : Sa Grandeur, monseigneur. — Hélas ! très-volontiers. » Ornik salue Sa Grandeur, lui présente ses livres, et en est reçu avec un sourire très-gracieux. On lui dit quatre mots, et on monte en carrosse, escorté de cinquante cavaliers. En montant, monseigneur laisse tomber une gaîne. Ornik est tout étonné que monseigneur porte une si grande écritoire dans sa poche. « Ne voyez-vous pas que c’est son poignard ? lui dit le causeur. Tout le monde porte régulièrement son poignard quand on va au parlement, — Voilà une plaisante manière d’officier, dit Ornik ; » et il s’en va fort étonné.
Il parcourt la France, et s’édifie de ville en ville ; de là il passe en Italie. Quand il est sur les terres du pape, il rencontra un de ces évêques à mille écus de rente, qui allait à pied. Ornik était très-honnête ; il lui offre une place dans sa cambiature. « Vous allez sans doute, monseigneur, consoler quelque malade ? — Monsieur, j’allais chez mon maître. — Votre maître ! c’est Jésus-Christ, sans doute ? — Monsieur, c’est le cardinal Azolin ; je suis son aumônier. Il me donne des gages bien médiocres ; mais il m’a promis de me placer auprès de dona Olimpia, la belle-sœur favorite di nostrosignore. — Quoi ! vous êtes aux gages d’un cardinal ? Mais ne savez-vous pas qu’il n’y avait point de cardinaux du temps de Jésus-Christ et de saint Jean ? — Est-il possible ! s’écria le prélat italien. — Rien n’est plus vrai ; vous l’avez lu dans l’Évangile. — Je ne l’ai jamais lu, répliqua l’évêque ; je ne sais que l’office de Notre-Dame. — Il n’y avait, vous dis-je, ni cardinaux ni évêques ; et quand il y eut des évêques, les prêtres furent presque leurs égaux, à ce que Jérôme assure en plusieurs endroits. — Sainte Vierge ! dit l’Italien, je n’en savais rien ; et des papes ? — Il n’y en avait pas plus que de cardinaux. » Le bon évêque se signa ; il crut être avec l’esprit malin, et sauta en bas de la cambiature.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Le cardinal de Retz. Voyez ses Mémoires et ceux du temps de la Fronde pour cet article.
- ↑ Mot de la basse latinité, signifiant d’abord boîte ou tronc où l’on déposait de l’argent, ensuite par extension le trésor, trésorier, etc. Voyez le Glossaire de Ducange. (K.)
Éd. Garnier - Tome 19
EXAGÉRATION[1].
C’est le propre de l’esprit humain d’exagérer. Les premiers écrivains agrandirent la taille des premiers hommes, leur donnèrent une vie dix fois plus longue que la nôtre, supposèrent que les corneilles vivaient trois cents ans, les cerfs neuf cents, et les nymphes trois mille années. Si Xerxès passe en Grèce, il traîne quatre millions d’hommes à sa suite. Si une nation gagne une bataille, elle a presque toujours perdu peu de guerriers, et tué une quantité prodigieuse d’ennemis. C’est peut-être en ce sens qu’il est dit dans les Psaumes : Omnis homo mendax.
Quiconque fait un récit a besoin d’être le plus scrupuleux de tous les hommes s’il n’exagère pas un peu pour se faire écouter. C’est là ce qui a tant décrédité les voyageurs, on se défie toujours d’eux. Si l’un a vu un chou grand comme une maison, l’autre a vu la marmite faite pour ce chou[2]. Ce n’est qu’une longue unanimité de témoignages valides qui met à la fin le sceau de la probabilité aux récits extraordinaires.
La poésie est surtout le champ de l’exagération. Tous les poëtes ont voulu attirer l’attention des hommes par des images frappantes. Si un dieu marche dans l’Iliade, il est au bout du monde à la troisième enjambée[3]. Ce n’était pas la peine de parler des
- montagnes pour les laisser à leur place ; il fallait les faire sauter comme des chèvres, ou les fondre comme de la cire.
L’ode, dans tous les temps, a été consacrée à l’exagération. Aussi plus une nation devient philosophe, plus les odes à enthousiasme, et qui n’apprennent rien aux hommes, perdent de leur prix.
De tous les genres de poésie, celui qui charme le plus les esprits instruits et cultivés, c’est la tragédie. Quand la nation n’a pas encore le goût formé, quand elle est dans ce passage de la barbarie à la culture de l’esprit, alors presque tout dans la tragédie est gigantesque et hors de la nature.
Rotrou, qui, avec du génie, travailla précisément dans le temps de ce passage, et qui donna dans l’année 1636 son Hercule mourant, commence par faire parler ainsi son héros (acte I, scène i) :
Père de la clarté, grand astre, âme du monde,
Quels termes n’a franchis ma course vagabonde ?
Sur quels bords a-t-on vu tes rayons étalés
Où ces bras triomphants ne se soient signalés ?
J’ai porté la terreur plus loin que ta carrière,
Plus loin qu’où les rayons ont porté ta lumière ;
J’ai forcé des pays que le jour ne voit pas,
Et j’ai vu la nature au-delà de mes pas.
Neptune et ses Tritons ont vu d’un œil timide
Promener mes vaisseaux sur leur campagne humide.
L’air tremble comme l’onde au seul bruit de mon nom,
Et n’ose plus servir la haine de Junon.
Mais qu’en vain j’ai purgé le séjour où nous sommes !
Je donne aux immortels la peur que j’ôte aux hommes.
Quels termes n’a franchis ma course vagabonde ?
Sur quels bords a-t-on vu tes rayons étalés
Où ces bras triomphants ne se soient signalés ?
J’ai porté la terreur plus loin que ta carrière,
Plus loin qu’où les rayons ont porté ta lumière ;
J’ai forcé des pays que le jour ne voit pas,
Et j’ai vu la nature au-delà de mes pas.
Neptune et ses Tritons ont vu d’un œil timide
Promener mes vaisseaux sur leur campagne humide.
L’air tremble comme l’onde au seul bruit de mon nom,
Et n’ose plus servir la haine de Junon.
Mais qu’en vain j’ai purgé le séjour où nous sommes !
Je donne aux immortels la peur que j’ôte aux hommes.
On voit par ces vers combien l’exagéré, l’ampoulé, le forcé, étaient encore à la mode ; et c’est ce qui doit faire pardonner à Pierre Corneille.
Il n’y avait que trois ans que Mairet avait commencé à se rapprocher de la vraisemblance et du naturel dans sa Sophonisbe[4]. Il fut le premier en France qui non-seulement fit une pièce régulière, dans laquelle les trois unités sont exactement observées, mais qui connut le langage des passions, et qui mit de la vérité dans le dialogue. Il n’y a rien d’exagéré, rien d’ampoulé, dans cette pièce. L’auteur tomba dans un vice tout contraire : c’est la naïveté et la familiarité, qui ne sont convenables qu’à la comédie. Cette naïveté plut alors beaucoup.
La première entrevue de Sophonisbe et de Massinisse charma toute la cour. La coquetterie de cette reine captive, qui veut plaire à son vainqueur, eut un prodigieux succès. On trouva même très-bon que de deux suivantes qui accompagnaient Sophonisbe dans cette scène, l’une dit à l’autre, en voyant Massinisse attendri : Ma compagne, il se prend[5]. Ce trait comique était dans la nature, et les discours ampoulés n’y sont pas ; aussi cette pièce resta plus de quarante années au théâtre.
L’exagération espagnole reprit bientôt sa place dans l’imitation du Cid que donna Pierre Corneille, d’après Guillem de Castro et Baptista Diamante, deux auteurs qui avaient traité ce sujet avec succès à Madrid. Corneille ne craignit point de traduire ces vers de Diamante :
Su sangre señor que en humo
Su sentimiento esplicava,
Por la boca que la vierté
De verse alli derramada
Por otro que por su rey.
Su sentimiento esplicava,
Por la boca que la vierté
De verse alli derramada
Por otro que por su rey.
Son sang sur la poussière écrivait mon devoir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce sang qui, tout sorti, fume encor de courroux
De se voir répandu pour d’autres que pour vous[6].
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce sang qui, tout sorti, fume encor de courroux
De se voir répandu pour d’autres que pour vous[6].
Le comte de Gormaz ne prodigue pas des exagérations moins fortes quand il dit :
Grenade et l’Aragon tremblent quand ce fer brille.
Mon nom sert de rempart à toute la Castille.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le prince, pour essai de générosité,
Gagnerait des combats marchant à mon côté[7].
Mon nom sert de rempart à toute la Castille.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le prince, pour essai de générosité,
Gagnerait des combats marchant à mon côté[7].
Non-seulement ces rodomontades étaient intolérables, mais elles étaient exprimées dans un style qui faisait un énorme contraste avec les sentiments si naturels et si vrais de Chimène et de Rodrigue.
Toutes ces images boursouflées ne commencèrent à déplaire aux esprits bien faits que lorsque enfin la politesse de la cour de Louis XIV apprit aux Français que la modestie doit être la compagne de la valeur ; qu’il faut laisser aux autres le soin de nous louer ; que ni les guerriers, ni les ministres, ni les rois, ne parlent avec emphase, et que le style boursouflé est le contraire du sublime.
On n’aime point aujourd’hui qu’Auguste parle de l’empire absolu qu’il a sur tout le monde, et de son pouvoir souverain sur la terre et sur l’onde ; on n’entend plus qu’en souriant Émilie dire à Cinna (acte III, scène iv) :
Pour être plus qu’un roi, tu te crois quelque chose.
Jamais il n’y eut un effet d’exagération plus outrée. Il n’y avait pas longtemps que des chevaliers romains des plus anciennes familles, un Septime, un Achillas, avaient été aux gages de Ptolémée, roi d’Égypte. Le sénat de Rome pouvait se croire au-dessus des rois ; mais chaque bourgeois de Rome ne pouvait avoir cette prétention ridicule. On haïssait le nom de roi à Rome, comme celui de maître, dominus ; mais on ne le méprisait pas. On le méprisait si peu que César l’ambitionna, et ne fut tué que pour l’avoir recherché. Octave lui-même, dans cette tragédie, dit à Cinna :
Bien plus, ce même jour je te donne Émilie,
Le digne objet des vœux de toute l’Italie,
Et qu’ont mise si haut mon amour et mes soins,
Qu’en te couronnant roi je t’aurais donné moins[8].
Le digne objet des vœux de toute l’Italie,
Et qu’ont mise si haut mon amour et mes soins,
Qu’en te couronnant roi je t’aurais donné moins[8].
Le discours d’Émilie est donc non-seulement exagéré, mais entièrement faux.
Le jeune Ptolémée exagère bien davantage lorsqu’en parlant d’une bataille qu’il n’a point vue, et qui s’est donnée à soixante lieues d’Alexandrie, il décrit « des fleuves teints de sang, rendus plus rapides par le débordement des parricides ; des montagnes de morts privés d’honneurs suprêmes, que la nature force à se venger eux-mêmes, et dont les troncs pourris exhalent de quoi faire la guerre au reste des vivants ; et la déroute orgueilleuse de Pompée, qui croit que l’Égypte, en dépit de la guerre, ayant sauvé le ciel, pourra sauver la terre, et pourra prêter l’épaule au monde chancelant ».
Ce n’est point ainsi que Racine fait parler Mithridate d’une bataille dont il sort :
Je suis vaincu : Pompée a saisi l’avantage
D’une nuit qui laissait peu de place au courage.
Mes soldats presque nus dans l’ombre intimidés,
Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés,
Le désordre partout redoublant les alarmes,
Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes,
Les cris que les rochers renvoyaient plus affreux,
Enfin toute l’horreur d’un combat ténébreux :
Que pouvait la valeur dans ce trouble funeste ?
Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste ;
Et je ne dois la vie, en ce commun effroi,
Qu’au bruit de mon trépas que je laisse après moi.
D’une nuit qui laissait peu de place au courage.
Mes soldats presque nus dans l’ombre intimidés,
Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés,
Le désordre partout redoublant les alarmes,
Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes,
Les cris que les rochers renvoyaient plus affreux,
Enfin toute l’horreur d’un combat ténébreux :
Que pouvait la valeur dans ce trouble funeste ?
Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste ;
Et je ne dois la vie, en ce commun effroi,
Qu’au bruit de mon trépas que je laisse après moi.
(Mithridate, II, iii.)
C’est là parler en homme. Le roi Ptolémée n’a parlé qu’en poëte ampoulé et ridicule.
L’exagération s’est réfugiée dans les oraisons funèbres ; on s’attend toujours à l’y trouver, on ne regarde jamais ces pièces d’éloquence que comme des déclamations : c’est donc un grand mérite dans Bossuet d’avoir su attendrir et émouvoir dans un genre qui semble fait pour ennuyer.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ La Fontaine, livre IX, fable ire.
- ↑ Iliade, livre XIll, vers 20-21.
- ↑ La Sophonisbe de Mairet fut jouée en 1629 ; celle de Corneille l’a été en 1663 ; Voltaire, en 1770, a publié une Sophonisbe. Voyez tome VI du Théâtre.
- ↑ Sophonisbe de Mairet, acte III, scène iv.
- ↑ Cid, acte II, scène viii.
- ↑ Cid, acte Ier, scène iii ; l’édition de 1664 et celles qui suivent portent :Le prince, à mes côtés, ferait dans les combats
L’essai de son courage à l’ombre de mon bras.Mais il était naturel que Voltaire fît ses citations d’après l’édition qu’il avait donnée du Théâtre de Corneille avec commentaires ; et il dit lui-même avoir fait en partie son travail sur des éditions antérieures à 1664 ; voyez ses lettres à Duclos, des 12 juillet, 14 septembre et 25 décembre 1761. (B.) - ↑ Cinna, acte V, scène ire.
Éd. Garnier - Tome 19
| ◄ Exagération | Expiation | Extrême ► |
EXPIATION[1].
Dieu fit du repentir la vertu des mortels[2].
C’est peut-être la plus belle institution de l’antiquité que cette cérémonie solennelle qui réprimait les crimes en avertissant qu’ils doivent être punis, et qui calmait le désespoir des coupables en leur faisant racheter leurs transgressions par des espèces de pénitences. Il faut nécessairement que les remords aient prévenu les expiations : car les maladies sont plus anciennes que la médecine, et tous les besoins ont existé avant les secours.
Il fut donc, avant tous les cultes, une religion naturelle, qui troubla le cœur de l’homme quand il eut, dans son ignorance ou dans son emportement, commis une action inhumaine. Un ami dans une querelle a tué son ami, un frère a tué son frère, un amant jaloux et frénétique a même donné la mort à celle sans laquelle il ne pouvait vivre ; un chef d’une nation a condamné un homme vertueux, un citoyen utile : voilà des hommes désespérés, s’ils sont sensibles. Leur conscience les poursuit ; rien n’est plus vrai, et c’est le comble du malheur. Il ne reste plus que deux partis, ou la réparation, ou raffermissement dans le crime. Toutes les âmes sensibles cherchent le premier parti, les monstres prennent le second.
Dès qu’il y eut des religions établies, il y eut des expiations ; les cérémonies en furent ridicules : car quel rapport entre l’eau du Gange et un meurtre ? comment un homme réparait-il un homicide en se baignant ? \ous avons déjà remarqué[3] cet excès de démence et d’absurdité, d’avoir imaginé que ce qui lave le corps lave l’âme, et enlève les taches des mauvaises actions.
L’eau du Nil eut ensuite la même vertu que l’eau du Gange : on ajoutait à ces purifications d’autres cérémonies ; j’avoue qu’elles furent encore plus impertinentes. Les Égyptiens prenaient deux boucs, et tiraient au sort lequel des deux on jetterait en bas, chargé des péchés des coupables. On donnait à ce bouc le nom d’Hazazel, l’expiateur. Quel rapport, je vous prie, entre un bouc et le crime d’un homme ?
Il est vrai que depuis Dieu permit que cette cérémonie fût sanctifiée chez les Juifs nos pères, qui prirent tant de rites égyptiaques ; mais sans doute c’était le repentir, et non le bouc, qui purifiait les âmes juives.
Jason, ayant tué Absyrthe son beau-frère, vient, dit-on, avec Médée, plus coupable que lui, se faire absoudre par Circé, reine et prêtresse d’Æa, laquelle passa depuis pour une grande magicienne. Circé les absout avec un cochon de lait et des gâteaux au sel. Cela peut faire un assez bon plat, mais cela ne peut guère ni payer le sang d’Absyrthe, ni rendre Jason et Médée plus honnêtes gens, à moins qu’ils ne témoignent un repentir sincère en mangeant leur cochon de lait.
L’expiation d’Oreste, qui avait vengé son père par le meurtre de sa mère, fut d’aller voler une statue chez les Tartares de Crimée. La statue devait être bien mal faite, et il n’y avait rien à gagner sur un pareil effet. On fit mieux depuis, on inventa les mystères : les coupables pouvaient y recevoir leur absolution en subissant des épreuves pénibles, et en jurant qu’ils mèneraient une nouvelle vie. C’est de ce serment que les récipiendaires furent appelés chez toutes les nations d’un nom qui répond à initiés, qui ineunt vitam novam,qui commencent une nouvelle carrière, qui entrent dans le chemin de la vertu.
Nous avons vu, à l’article Baptême, que les catéchumènes chrétiens n’étaient appelés initiés que lorsqu’ils étaient baptisés.
Il est indubitable qu’on n’était lavé de ses fautes dans ces mystères que par le serment d’être vertueux : cela est si vrai que l’hiérophante, dans tous les mystères de la Grèce, en congédiant l’assemblée, prononçait ces deux mots égyptiens : Koth, ompheth, « veillez, soyez purs » ; ce qui est à la fois une preuve que les mystères viennent originairement d’Égypte, et qu’ils n’étaient inventés que pour rendre les hommes meilleurs.
Les sages, dans tous les temps, firent donc ce qu’ils purent pour inspirer la vertu, et pour ne point réduire la faiblesse humaine au désespoir ; mais aussi il y a des crimes si horribles qu’aucun mystère n’en accorda l’expiation. Néron, tout empereur qu’il était, ne put se faire initier aux mystères de Cérès. Constantin, au rapport de Zosime, ne put obtenir le pardon de ses crimes : il était souillé du sang de sa femme, de son fils, et de tous ses proches. C’était l’intérêt du genre humain que de si grands forfaits demeurassent sans expiation, afin que l’absolution n’invitât pas à les commettre, et que l’horreur universelle pût arrêter quelquefois les scélérats.
Les catholiques romains ont des expiations qu’on appelle pénitences. Nous avons vu à l’article Austérités quel fut l’abus d’une institution si salutaire.
Par les lois des barbares qui détruisirent l’empire romain, on expiait les crimes avec de l’argent ; cela s’appelait composer : « componat cum decem, viginti, triginta solidis. » Il en coûtait deux cents sous de ce temps-là pour tuer un prêtre, et quatre cents pour tuer un évêque ; de sorte qu’un évêque valait précisément deux prêtres.
Après avoir ainsi composé avec les hommes, on composa ensuite avec Dieu, lorsque la confession fut généralement établie. Enfin le pape Jean XII, qui faisait argent de tout, rédigea le tarif des péchés.
L’absolution d’un inceste, quatre tournois pour un laïque ; « ab incostu pro laïco in foro conscientiæ turonenses quatuor. » Pour l’homme et la femme qui ont commis l’inceste, dix-huit tournois quatre ducats et neuf carlins. Cela n’est pas juste; si un seul ne paye que quatre tournois, les deux ne devaient que huit tournois.
La sodomie et la bestialité sont mises au même taux, avec la cause inhibitoire au titre xliii : cela monte à 90 tournois 12 ducats et 6 carlins ; « cum inhibitione turonenses 90, ducatos 12, carlinos 6, etc, »
Il est bien difficile de croire que Léon X ait eu l’imprudence de faire imprimer cette taxe en 1514, comme on l’assure ; mais il faut considérer que nulle étincelle ne paraissait alors de l’embrasement qu’excitèrent depuis les réformateurs, que la cour de Rome s’endormait sur la crédulité des peuples, et négligeait de couvrir ses exactions du moindre voile. La vente publique des indulgences[4] qui suivit bientôt après, fait voir que cette cour ne prenait aucune précaution pour cacher des turpitudes auxquelles tant de nations étaient accoutumées. Dès que les plaintes contre les abus de l’Église romaine éclatèrent, elle fit ce qu’elle put pour supprimer le livre ; mais elle ne put y parvenir.
Si j’ose dire mon avis sur cette taxe, je crois que les éditions ne sont pas fidèles ; les prix ne sont du tout point proportionnés : ces prix ne s’accordent pas avec ceux qui sont allégués par d’Aubigné, grand-père de Mme de Maintenon, dans la Confession de Sanci ; il évalue un pucelage à six gros, et l’inceste avec sa mère et sa sœur à cinq gros : ce compte est ridicule. Je pense qu’il y avait en effet une taxe établie dans la chambre de la daterie, pour ceux qui venaient se faire absoudre à Rome, ou marchander des dispenses, mais que les ennemis de Rome y ajoutèrent beaucoup pour la rendre plus odieuse. Consultez Bayle aux articles Banck, Du Pinet, Drelincourt.
Ce qui est très-certain, c’est que jamais ces taxes ne furent autorisées par aucun concile ; que c’était un abus énorme inventé par l’avarice, et respecté par ceux qui avaient intérêt à ne le pas abolir. Les vendeurs et les acheteurs y trouvaient également leur compte : ainsi, presque personne ne réclama, jusqu’aux troubles de la réformation. Il faut avouer qu’une connaissance bien exacte de toutes ces taxes servirait beaucoup à l’histoire de l’esprit humain.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Voltaire lui-même, Olympie, II, ii.
- ↑ Voyez l’article Baptême, tome XVII, page 517 ; et dans les Mélanges, année 1768, letroisième entretien de l’A, B, C, dialogue.
- ↑ Voyez tome XII, page 280 ; et plus loin le mot Taxe.
Éd. Garnier - Tome 19
EXTRÊME[1].
Nous essayerons ici de tirer de ce mot extrême une notion qui pourra être utile.
On dispute tous les jours si, à la guerre, la fortune ou la conduite fait les succès ;
Si, dans les maladies, la nature agit plus que la médecine pour guérir ou pour tuer ;
Si, dans la jurisprudence, il n’est pas très-avantageux de s’accommoder quand on a raison, et de plaider quand on a tort ;
Si les belles-lettres contribuent à la gloire d’une nation ou à sa décadence ;
S’il faut ou s’il ne faut pas rendre le peuple superstitieux ;
S’il y a quelque chose de vrai en métaphysique, en histoire, en morale ;
Si le goût est arbitraire, et s’il est en effet un bon et un mauvais goût, etc., etc.
Pour décider tout d’un coup toutes ces questions, prenez un exemple de ce qu’il y a de plus extrême dans chacune ; comparez les deux extrémités opposées, et vous trouverez d’abord le vrai.
Vous voulez savoir si la conduite peut décider infailliblement du succès à la guerre ; voyez le cas le plus extrême, les situations les plus opposées, où la conduite seule triomphera infailliblement. L’armée ennemie est obligée de passer dans une gorge profonde de montagnes : votre général le sait ; il fait une marche forcée, il s’empare des hauteurs, il tient les ennemis enfermés dans un défilé ; il faut qu’ils périssent ou qu’ils se rendent. Dans ce cas extrême, la fortune ne peut avoir nulle part à la victoire. Il est donc démontré que l’habileté peut décider du succès d’une campagne ; de cela seul il est prouvé que la guerre est un art.
Ensuite, imaginez une position avantageuse, mais moins décisive ; le succès n’est pas si certain, mais il est toujours très-probable. Vous arrivez ainsi, de proche en proche, jusqu’à une parfaite égalité entre les deux armées. Qui décidera alors ? la fortune, c’est-à-dire un événement imprévu, un officier général tué lorsqu’il va exécuter un ordre important, un corps qui s’ébranle sur un faux bruit, une terreur panique, et mille autres cas auxquels la prudence ne peut remédier ; mais il reste toujours certain qu’il y a un art, une tactique.
Il en faut dire autant de la médecine, de cet art d’opérer de la tête et de la main, pour rendre à la vie un homme qui va la perdre.
Le premier qui saigna et purgea à propos un homme tombé en apoplexie ; le premier qui imagina de plonger un bistouri dans la vessie pour en tirer un caillou, et de refermer la plaie ; le premier qui sut prévenir la gangrène dans une partie du corps, étaient sans doute des hommes presque divins, et ne ressemblaient pas aux médecins de Molière.
Descendez de cet exemple palpable à des expériences moins frappantes et plus équivoques ; vous voyez des fièvres, des maux de toute espèce qui se guérissent sans qu’il soit bien prouvé si c’est la nature ou le médecin qui les a guéris ; vous voyez des maladies dont l’issue ne peut se deviner ; vingt médecins s’y trompent ; celui qui a le plus d’esprit, le coup d’œil plus juste, devine le caractère de la maladie. Il y a donc un art ; et l’homme supérieur en connaît les finesses. Ainsi La Peyronie devina qu’un homme de la cour devait avoir avalé un os pointu qui lui avait causé un ulcère, et le mettait en danger de mort ; ainsi Boerhaave devina la cause de la maladie aussi inconnue que cruelle d’un comte de Vassenaar[2]. Il y a donc réellement un art de la médecine ; mais dans tout art il y a des Virgiles et des Mævius.
Dans la jurisprudence, prenez une cause nette, dans laquelle la loi parle clairement : une lettre de change bien faite, bien acceptée ; il faudra par tout pays que l’accepteur soit condamné à la payer. Il y a donc une jurisprudence utile, quoique dans mille cas les jugements soient arbitraires, pour le malheur du genre humain, parce que les lois sont mal faites.
Voulez-vous savoir si les belles-lettres font du bien à une nation ; comparez les deux extrêmes, Cicéron et un ignorant grossier. Voyez si c’est Pline ou Attila qui fit la décadence de Rome.
On demande si l’on doit encourager la superstition dans le peuple ; voyez surtout ce qu’il y a de plus extrême dans cette funeste matière, la Saint-Barthélemy, les massacres d’Irlande, les croisades : la question est bientôt résolue.
Y a-t-il du vrai en métaphysique ? Saisissez d’abord les points les plus étonnants et les plus vrais ; quelque chose existe, donc quelque chose existe de toute éternité. Un Être éternel existe par lui-même ; cet Être ne peut être ni méchant ni inconséquent. Il faut se rendre à ces vérités ; presque tout le reste est abandonné à la dispute, et l’esprit le plus juste démêle la vérité lorsque les autres cherchent dans les ténèbres.
Y a-t-il un bon et un mauvais goût ? Comparez les extrêmes ; voyez ces vers de Corneille dans Cinna (IV, iii):
. . . . . . Octave, . . . . . . . . . . . .
. . . . . . ose accuser le destin d’injustice,
Quand tu vois que les tiens s’arment pour ton supplice.
Et que par ton exemple à ta perte guidés,
Ils violent des droits que tu n’as pas gardés !
. . . . . . ose accuser le destin d’injustice,
Quand tu vois que les tiens s’arment pour ton supplice.
Et que par ton exemple à ta perte guidés,
Ils violent des droits que tu n’as pas gardés !
Comparez-les à ceux-ci dans Othon (acte II, scène ire) :
Dis-moi donc, lorsque Othon s’est offert à Camille,
A-t-il été content, a-t-elle été facile ?
Son hommage auprès d’elle a-t-il eu plein effet ?
Comment l’a-t-elle pris, et comment l’a-t-il fait ?
A-t-il été content, a-t-elle été facile ?
Son hommage auprès d’elle a-t-il eu plein effet ?
Comment l’a-t-elle pris, et comment l’a-t-il fait ?
Par cette comparaison des deux extrêmes, il est bientôt décidé qu’il existe un bon et mauvais goût.
Il en est en toutes choses comme des couleurs : les plus mauvais yeux distinguent le blanc et le noir ; les yeux meilleurs, plus exercés, discernent les nuances qui se rapprochent.
Usque adeo quod tangit idem est : taraen ultima distant.
(Ovid., Mét., VI, 67.)
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
- ↑ Boerhaave a écrit sur cette maladie un ouvrage intitulé Atrocis nec descripti prius morbi Historia secundum medicœ artis leges, Leyde, 1724, in-8°. On peut, sur cet ouvrage, consulter la Bibliothèque raisonnée, tome Ier, première partie, pages 177-202.
Éd. Garnier - Tome 19
| ◄ Extrême | Ézéchiel | Ézour-Veidam ► |
ÉZÉCHIEL[1].
De quelques passages singuliers de ce prophète, et de quelques
usages anciens.
usages anciens.
On sait assez aujourd’hui qu’il ne faut pas juger des usages anciens par les modernes : qui voudrait réformer la cour d’Alcinoüs dans l’Odyssée sur celle du Grand Turc ou de Louis XIV ne serait pas bien reçu des savants ; qui reprendrait Virgile d’avoir représenté le roi Évandre couvert d’une peau d’ours, et accompagné de deux chiens, pour recevoir des ambassadeurs, serait un mauvais critique.
Les mœurs des anciens Égyptiens et Juifs sont encore plus différentes des nôtres que celles du roi Alcinoüs, de Nausica sa fille, et du bonhomme Évandre.
Ézéchiel, esclave chez les Chaldéens, eut une vision près de la petite rivière de Chobard, qui se perd dans l’Euphrate. On ne doit point être étonné qu’il ait vu des animaux à quatre faces et à quatre ailes, avec des pieds de veau, ni des roues qui marchaient toutes seules, et qui avaient l’esprit de vie : ces symboles plaisent même à l’imagination ; mais plusieurs critiques se sont révoltés contre l’ordre que le Seigneur lui donna de manger, pendant trois cent quatre-vingt-dix jours, du pain d’orge, de froment et de millet, couvert d’excréments humains.
Le prophète s’écria : « Pouah ! pouah ! pouah ! mon âme n’a point été jusqu’ici pollue ; » et le Seigneur lui répondit : « Eh bien ! je vous donne de la fiente de bœuf au lieu d’excréments d’homme, et vous pétrirez votre pain avec cette fiente. »
Comme il n’est point d’usage de manger de telles confitures sur son pain, la plupart des hommes trouvent ces commandements indignes de la majesté divine. Cependant il faut avouer que de la bouse de vache et tous les diamants du Grand Mogol sont parfaitement égaux, non-seulement aux yeux d’un être divin, mais à ceux d’un vrai philosophe ; et à l’égard des raisons que Dieu pouvait avoir d’ordonner un tel déjeuner au prophète, ce n’est pas à nous de les demander.
Il suffit de faire voir que ces commandements, qui nous paraissent étranges, ne le parurent pas aux Juifs.
Il est vrai que la synagogue ne permettait pas, du temps de saint Jérôme, la lecture d’Ézéchiel avant l’âge de trente ans ; mais c’était parce que, dans le chapitre xviii, il dit que le fils ne portera plus l’iniquité de son père, et qu’on ne dira plus : Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en sont agacées.
En cela il se trouvait expressément en contradiction avec Moïse, qui, au chap. xxviii des Nombres, assure que les enfants portent l’iniquité des pères jusqu’à la troisième et quatrième génération.
Ézéchiel, au chapitre xx, fait dire encore au Seigneur qu’il a donné aux Juifs des préceptes qui ne sont pas bons. Voilà pourquoi la synagogue interdisait aux jeunes gens une lecture qui pouvait faire douter de l’irréfragabilité des lois de Moïse.
Les censeurs de nos jours sont encore plus étonnés du chapitre xvid’Ézéchiel : voici comme le prophète s’y prend pour faire connaître les crimes de Jérusalem. Il introduit le Seigneur parlant à une fille, et le Seigneur dit à la fille : « Lorsque vous naquîtes, on ne vous avait point encore coupé le boyau du nombril, on ne vous avait point salée, vous étiez toute nue, j’eus pitié de vous ; vous êtes devenue grande, votre sein s’est formé, votre poil a paru ; j’ai passé, je vous ai vue, j’ai connu que c’était le temps des amants : j’ai couvert votre ignominie ; je me suis étendu sur vous avec mon manteau ; vous avez été à moi ; je vous ai lavée, parfumée, bien habillée, bien chaussée ; je vous ai donné une écharpe de coton, des bracelets, un collier ; je vous ai mis une pierrerie au nez, des pendants d’oreilles, et une couronne sur la tête, etc.
« Alors ayant confiance à votre beauté, vous avez forniqué pour votre compte avec tous les passants... Et vous avez bâti un mauvais lieu..., et vous vous êtes prostituée jusque dans les places publiques, et vous avez ouvert vos jambes à tous les passants..., et vous avez couché avec des Égyptiens..., et enfin vous avez payé des amants, et vous leur avez fait des présents afin qu’ils couchassent avec vous...; et en payant, au lieu d’être payée, vous avez fait le contraire des autres filles... Le proverbe est : telle mère, telle fille ; et c’est ce qu’on dit de vous, etc. »
On s’élève encore davantage contre le chapitre xxiii. Une mère avait deux filles qui ont perdu leur virginité de bonne heure : la plus grande s’appelait Oolla, et la petite Ooliba... « Oolla a été folle des jeunes seigneurs, magistrats, cavaliers ; elle a couché avec des Égyptiens dès sa première jeunesse... Ooliba, sa sœur, a bien plus forniqué encore avec des officiers, des magistrats et des cavaliers bien faits ; elle a découvert sa turpitude ; elle a multiplié ses fornications ; elle a recherché avec emportement les embrassements de ceux qui ont le membre comme un âne, et qui répandent leur semence comme des chevaux... »
Ces descriptions, qui effarouchent tant d’esprits faibles, ne signifient pourtant que les iniquités de Jérusalem et de Samarie ; les expressions qui nous paraissent libres ne l’étaient point alors. La même naïveté se montre sans crainte dans plus d’un endroit de l’Écriture. Il y est souvent parlé d’ouvrir la vulve. Les termes dont elle se sert pour exprimer l’accouplement de Booz avec Ruth, de Juda avec sa belle-fille, ne sont point déshonnêtes en hébreu, et le seraient en notre langue.
On ne se couvre point d’un voile quand on n’a pas honte de sa nudité ; comment dans ces temps-là aurait-on rougi de nommer les génitoires, puisqu’on touchait les génitoires de ceux à qui l’on faisait quelque promesse ? c’était une marque de respect, un symbole de fidélité, comme autrefois parmi nous les seigneurs châtelains mettaient leurs mains entre celles de leurs seigneurs paramonts[2].
Nous avons traduit les génitoires par cuisse. Éliézer met la main sous la cuisse d’Abraham ; Joseph met la main sous la cuisse de Jacob. Cette coutume était fort ancienne en Égypte. Les Égyptiens étaient si éloignés d’attacher de la turpitude à ce que nous n’osons ni découvrir ni nommer, qu’ils portaient en procession une grande figure du membre viril nommé phallum[3], pour remercier les dieux de faire servir ce membre à la propagation du genre humain.
Tout cela prouve assez que nos bienséances ne sont pas les bienséances des autres peuples. Dans quel temps y a-t-il eu chez les Romains plus de politesse que du temps du siècle d’Auguste ? cependant Horace ne fait nulle difficulté de dire dans une pièce morale :
Nec vereor ne, dum futuo, vir rure recurrat.
(Liv. I, sat. II, vers 127.)
[4] Auguste se sert de la même expression dans une épigramme contre Fulvie.
Un homme qui prononcerait parmi nous le mot qui répond à futuo serait regardé comme un crocheteur ivre ; ce mot, et plusieurs autres dont se servent Horace et d’autres auteurs, nous paraît encore plus indécent que les expressions d’Ézéchiel. Défaisons-nous de tous nos préjugés quand nous lisons d’anciens auteurs, ou que nous voyageons chez des nations éloignées. La nature est la même partout, et les usages partout différents[5].
Je rencontrai un jour dans Amsterdam un rabbin tout plein de ce chapitre. « Ah ! mon ami, dit-il, que nous vous avons obligation ! vous avez fait connaître toute la sublimité de la loi mosaïque, le déjeuner d’Ézéchiel, ses belles attitudes sur le côté gauche ; Oolla et Ooliba sont des choses admirables : ce sont des types, mon frère, des types qui figurent qu’un jour le peuple juif sera maître de toute la terre ; mais pourquoi en avez-vous omis tant d’autres qui sont à peu près de cette force ? pourquoi n’avez-vous pas représenté le Seigneur disant au sage Osée, dès le second verset du premier chapitre : « Osée, prends une fille de joie, et fais-lui des fils de fille de joie. » Ce sont ses propres paroles. Osée prit la demoiselle, il en eut un garçon, et puis une fille, et puis encore un garçon ; et c’était un type, et ce type dura trois années. Ce n’est pas tout, dit le Seigneur, au troisième chapitre : « Va-t’en prendre une femme qui soit non-seulement débauchée, mais adultère. » Osée obéit ; mais il lui en coûta quinze écus et un setier et demi d’orge : car vous savez que dans la terre promise il y avait très-peu de froment. Mais savez-vous ce que tout cela signifie ? — Non, lui dis-je. — Ni moi non plus, dit le rabbin. »
Un grave savant s’approcha, et nous dit que c’étaient des fictions ingénieuses et toutes remplies d’agrément. « Ah ! monsieur, lui répondit un jeune homme fort instruit, si vous voulez des fictions, croyez-moi, préférez celles d’Homère, de Virgile et d’Ovide. Quiconque aime les prophéties d’Ézéchiel mérite de déjeuner avec lui. »
- ↑ Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)
- ↑ Suzerains. (K.)
- ↑ M. J.-A. Dulaure a publié : Des Divinités génératrices, ou du culte de Phallus ches les anciens et les modernes, 1805, in-8° ; réimprimé, vingt ans après, dans le tome second de l’Histoire abrégée de différents cultes, Paris, Guillaume, 1825, 2 vol. in-8°.
- ↑ Cette phrase n’est pas de 1764 ; elle est de 1765. L’épigramme d’Auguste est à l’article Auguste-Octave, tome XVII, page 484.
- ↑ Fin de l’article en 1764 et 1765. Ce qui suit fut ajouté en 1767. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19
ÉZOUR-VEIDAM[1].
Qu’est-ce donc que cet Ézour-Veidam qui est à la Bibliothèque du roi de France ? C’est un ancien commentaire, qu’un ancien brame composa autrefois avant l’époque d’Alexandre sur l’ancien Veidam, qui était lui-même bien moins ancien que le livre du Shasta.
Respectons, vous dis-je, tous ces anciens Indiens. Ils inventèrent le jeu des échecs, et les Grecs allaient apprendre chez eux la géométrie.
Cet Ézour-Veidam fut en dernier lieu traduit par un brame, correspondant de la malheureuse compagnie française des Indes. Il me fut apporté au mont Krapack, où j’observe les neiges depuis longtemps ; et je l’envoyai à la grande Bibliothèque royale de Paris, où il est mieux placé que chez moi.
Ceux qui voudront le consulter verront qu’après plusieurs révolutions produites par l’Éternel, il plut à l’Éternel de former un homme qui s’appelaitAdimo, et une femme dont le nom répondait à celui de la vie.
Cette anecdote indienne est-elle prise des livres juifs ? les Juifs l’ont-ils copiée des Indiens ? ou peut-on dire que les uns et les autres l’ont écrite d’original, et que les beaux esprits se rencontrent ?
Il n’était pas permis aux Juifs de penser que leurs écrivains eussent rien puisé chez les brachmanes, dont ils n’avaient pas entendu parler. Il ne nous est pas permis de penser sur Adam autrement que les Juifs. Par conséquent je me tais, et je ne pense point.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1771. (B.)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire