mercredi 2 juillet 2014

Dictionnaire philosophique Voltaire

Éd. Garnier - Tome 17
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ARMES, ARMÉES [1].

C’est une chose très-digne de considération, qu’il y ait eu et qu’il y ait encore sur la terre des sociétés sans armées. Les brachmanes, qui gouvernèrent longtemps presque toute la grande Chersonèse de l’Inde ; les primitifs nommés Quakers, qui gouvernent la Pensylvanie ; quelques peuplades de l’Amérique, quelques-unes même du centre de l’Afrique ; les Samoyèdes, les Lapons, les Kamtshatkadiens, n’ont jamais marché en front de bandière pour détruire leurs voisins.
Les brachmanes furent les plus considérables de tous ces peuples pacifiques ; leur caste, qui est si ancienne, qui subsiste encore, et devant qui toutes les autres institutions sont nouvelles, est un prodige qu’on ne sait pas admirer. Leur police et leur religion se réunirent toujours à ne verser jamais de sang, pas même celui des moindres animaux. Avec un tel régime on est aisément subjugué ; ils l’ont été, et n’ont point changé.
Les Pensylvains n’ont jamais eu d’armée, et ils ont constamment la guerre en horreur.
Plusieurs peuplades de l’Amérique ne savaient ce que c’était qu’une armée avant que les Espagnols vinssent les exterminer tous. Les habitants des bords de la mer Glaciale ignorent, et armes, et dieux des armées, et bataillons, et escadrons.
Outre ces peuples, les prêtres, les religieux, ne portent les armes en aucun pays, du moins quand ils sont fidèles à leur institution.
Ce n’est que chez les chrétiens qu’on a vu des sociétés religieuses établies pour combattre, comme templiers, chevaliers de Saint-Jean, chevaliers teutons, chevaliers porte-glaives. Ces ordres religieux furent institués à l’imitation des lévites, qui combattirent comme les autres tribus juives.
Ni les armées ni les armes ne furent les mêmes dans l’antiquité. Les Égyptiens n’eurent presque jamais de cavalerie ; elle eût été assez inutile dans un pays entrecoupé de canaux, inondé pendant cinq mois, et fangeux pendant cinq autres. Les habitants d’une grande partie de l’Asie employèrent les quadriges de guerre. Il en est parlé dans les annales de la Chine. Confutzée dit[2] qu’encore de son temps chaque gouverneur de province fournissait à l’empereur mille chars de guerre à quatre chevaux. Les Troyens et les Grecs combattaient sur des chars à deux chevaux.
La cavalerie et les chars furent inconnus à la nation juive dans un terrain montagneux, où leur premier roi n’avait que des ânesses quand il fut élu. Trente fils de Jaïr, princes de trente villes, à ce que dit le texte[3] étaient montés chacun sur un âne. Saül, depuis roi de Juda, n’avait que des ânesses ; et les fils de David s’enfuirent tous sur des mules lorsque Absalon eut tué son frère Amnon. Absalon n’était monté que sur une mule dans la bataille qu’il livra contre les troupes de son père ; ce qui prouve, selon les histoires juives, que l’on commençait alors à se servir de juments en Palestine, ou bien qu’on y était déjà assez riche pour acheter des mules des pays voisins.
Les Grecs se servirent peu de cavalerie ; ce fut principalement avec la phalange macédonienne qu’Alexandre gagna les batailles qui lui assujettirent la Perse.
C’est l’infanterie romaine qui subjugua la plus grande partie du monde. César, à la bataille de Pharsale, n’avait que mille hommes de cavalerie.
On ne sait point en quel temps les Indiens et les Africains commencèrent à faire marcher les éléphants à la tête de leurs armées. Ce n’est pas sans surprise qu’on voit les éléphants d’Annibal passer les Alpes, qui étaient beaucoup plus difficiles à franchir qu’aujourd’hui.
On a disputé longtemps sur les dispositions des armées romaines et grecques, sur leurs armes, sur leurs évolutions.
Chacun a donné son plan des batailles de Zama et de Pharsale.
Le commentateur Calmet, bénédictin, a fait imprimer trois gros volumes duDictionnaire de la Bible, dans lesquels, pour mieux expliquer les commandements de Dieu, il a inséré cent gravures où se voient des plans de bataille et des sièges en taille-douce. Le Dieu des Juifs était le Dieu des armées, mais Calmet n’était pas son secrétaire : il n’a pu savoir que par révélation comment les armées des Amalécites, des Moabites, des Syriens, des Philistins, furent arrangées pour les jours de meurtre général. Ces estampes de carnage, dessinées au hasard, enchérirent son livre de cinq ou six louis d’or, et ne le rendirent pas meilleur.
C’est une grande question, si les Francs, que le jésuite Daniel appelle Français par anticipation, se servaient de flèches dans leurs armées, s’ils avaient des casques et des cuirasses.
Supposé qu’ils allassent au combat presque nus, et armés seulement, comme on le dit, d’une petite hache de charpentier, d’une épée et d’un couteau ; il en résultera que les Romains, maîtres des Gaules, si aisément vaincus par Clovis, avaient perdu toute leur ancienne valeur, et que les Gaulois aimèrent autant devenir les sujets d’un petit nombre de Francs que d’un petit nombre de Romains.
L’habillement de guerre changea ensuite, ainsi que tout change.
Dans les temps des chevaliers, écuyers et varlets, on ne connut plus que la gendarmerie à cheval en Allemagne, en France, en Italie, en Angleterre, en Espagne. Cette gendarmerie était couverte de fer, ainsi que les chevaux. Les fantassins étaient des serfs qui faisaient plutôt les fonctions de pionniers que de soldats. Mais les Anglais eurent toujours dans leurs gens de pied de bons archers, et c’est en grande partie ce qui leur fit gagner presque toutes les batailles.
Qui croirait qu’aujourd’hui les armées ne font guère que des expériences de physique ? Un soldat serait bien étonné si quelque savant lui disait : « Mon ami, tu es un meilleur machiniste qu’Archimède. Cinq parties de salpêtre, une partie de soufre, une partie de carbo ligneus, ont été préparées chacune à part. Ton salpêtre dissous, bien filtré, bien évaporé, bien cristallisé, bien remué, bien séché, s’est incorporé avec le soufre purifié, et d’un beau jaune. Ces deux ingrédients, mêlés avec le charbon pilé, ont formé de grosses boules par le moyen d’un peu de vinaigre, ou de dissolution de sel ammoniac, ou d’urine. Ces boules ont été réduites in pulverem pyrium dans un moulin. L’effet de ce mélange est une dilatation qui est à peu près comme quatre mille est à l’unité ; et le plomb qui est dans ton tuyau fait un autre effet qui est le produit de sa masse multipliée par sa vitesse.
« Le premier qui devina une grande partie de ce secret de mathématique fut un bénédictin[4] nommé Roger Bacon. Celui qui l’inventa tout entier fut un autre bénédictin allemand nommé Schwartz, au xive siècle. Ainsi, c’est à deux moines que tu dois l’art d’être un excellent meurtrier, si tu tires juste, et si ta poudre est bonne.
« C’est en vain que Ducange a prétendu qu’en 1338 les registres de la chambre des comptes de Paris font mention d’un mémoire payé pour de la poudre à canon : n’en crois rien, il s’agit là de l’artillerie, nom affecté aux anciennes machines de guerre, et aux nouvelles.
« La poudre à canon fit oublier entièrement le feu grégeois, dont les Maures faisaient encore quelque usage. Te voilà enfin dépositaire d’un art qui non-seulement imite le tonnerre, mais qui est beaucoup plus terrible. »
Ce discours qu’on tiendrait à un soldat serait de la plus grande vérité. Deux moines ont en effet changé la face de la terre.
Avant que les canons fussent connus, les nations hyperborées avaient subjugué presque tout l’hémisphère, et pourraient revenir encore, comme des loups affamés, dévorer les terres qui l’avaient été autrefois par leurs ancêtres.
Dans toutes les armées c’était la force du corps, l’agilité, une espèce de fureur sanguinaire, un acharnement d’homme à homme, qui décidaient de la victoire, et par conséquent du destin des États. Des hommes intrépides prenaient des villes avec des échelles. Il n’y avait guère plus de discipline dans les armées du Nord, au temps de la décadence de l’empire romain, que dans les hôtes carnassières qui fondent sur leur proie.
Aujourd’hui une seule place frontière, munie de canon, arrêterait les armées des Attila et des Gengis.
On a vu, il n’y a pas longtemps, une armée de Russes victorieux se consumer inutilement devant Custrin, qui n’est qu’une petite forteresse dans un marais.
Dans les batailles, les hommes les plus faibles de corps peuvent l’emporter sur les plus robustes, avec une artillerie bien dirigée. Quelques canons suffirent à la bataille de Fontenoy pour faire retourner en arrière toute la colonne anglaise déjà maîtresse du champ de bataille.
Les combattants ne s’approchent plus : le soldat n’a plus cette ardeur, cet emportement qui redouble dans la chaleur de l’action lorsque l’on combat corps à corps. La force, l’adresse, la trempe des armes même, sont inutiles. À peine une seule fois dans une guerre se sert-on de la baïonnette au bout du fusil, quoiqu’elle soit la plus terrible des armes.
Dans une plaine souvent entourée de redoutes munies de gros canons, deux armées s’avancent en silence ; chaque bataillon mène avec soi des canons de campagne ; les premières lignes tirent l’une contre l’autre, et l’une après l’autre. Ce sont des victimes qu’on présente tour à tour aux coups de feu. On voit souvent sur les ailes des escadrons exposés continuellement aux coups de canon en attendant l’ordre du général. Les premiers qui se lassent de cette manœuvre, laquelle ne laisse aucun lieu à l’impétuosité du courage, se débandent, et quittent le champ de bataille. On va les rallier, si l’on peut, à quelques milles de là. Les ennemis victorieux assiègent une ville qui leur coûte quelquefois plus de temps, plus d’hommes, plus d’argent, que plusieurs batailles ne leur auraient coûté. Les progrès sont très-rarement rapides ; et au bout de cinq ou six ans, les deux parties, également épuisées, sont obligées de faire la paix.
Ainsi, à tout prendre, l’invention de l’artillerie et la méthode nouvelle ont établi entre les puissances une égalité qui met le genre humain à l’abri des anciennes dévastations, et qui par là rend les guerres moins funestes, quoiqu’elles le soient encore prodigieusement.
Les Grecs, dans tous les temps, les Romains jusqu’au temps de Sylla, les autres peuples de l’Occident et du Septentrion, n’eurent jamais d’armée sur pied continuellement soudoyée ; tout bourgeois était soldat, et s’enrôlait en temps de guerre. C’était précisément comme aujourd’hui en Suisse. Parcourez-la tout entière, vous n’y trouverez pas un bataillon, excepté dans le temps des revues ; si elle a la guerre, vous y voyez tout d’un coup quatre-vingt mille soldats en armes.
Ceux qui usurpèrent la puissance suprême depuis Sylla eurent toujours des troupes permanentes soudoyées de l’argent des citoyens pour tenir les citoyens assujettis, encore plus que pour subjuguer les autres nations. Il n’y a pas jusqu’à l’évêque de Rome qui ne soudoie une petite armée. Qui l’eût dit du temps des apôtres, que le serviteur des serviteurs de Dieu aurait des régiments, et dans Rome ?
Ce qu’on craint le plus en Angleterre, c’est a great standing army, une grande armée sur pied.
Les janissaires ont fait la grandeur des sultans, mais aussi ils les ont étranglés. Les sultans auraient évité le cordon si, au lieu de ces grands corps ils en avaient établi de petits.
La loi de Pologne est qu’il y ait une armée ; mais elle appartient à la république qui la paye, quand elle peut en avoir une.

  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
  2. Aller Confucius, livre III, part. i. (Note de Voltaire.)
  3. Aller Juges, chapitre x, v. 4. (Id.)
  4. Aller Bacon était cordelier : voyez une note, tome XII, page 19.
  5. Éd. Garnier - Tome 17
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    AROT ET MAROTS [1],

    ET COURTE REVUE DE L’ALCORAN.

    Cet article peut servir à faire voir combien les plus savants hommes peuvent se tromper, et à développer quelques vérités utiles. Voici ce qui est rapporté d’Arot et de Marot dans le Dictionnaire encyclopédique :
    « Ce sont les noms de deux anges que l’imposteur Mahomet disait avoir été envoyés de Dieu pour enseigner les hommes, et pour leur ordonner de s’abstenir du meurtre, des faux jugements, et de toutes sortes d’excès. Ce faux prophète ajoute qu’une très-belle femme ayant invité ces deux anges à manger chez elle, elle leur fit boire du vin, dont étant échauffés, ils la sollicitèrent à l’amour ; qu’elle feignit de consentir à leur passion, à condition qu’ils lui apprendraient auparavant les paroles par le moyen desquelles ils disaient que l’on pouvait aisément monter au ciel ; qu’après avoir su d’eux ce qu’elle leur avait demandé, elle ne voulut plus tenir sa promesse, et qu’alors elle fut enlevée au ciel, où, ayant fait à Dieu le récit de ce qui s’était passé, elle fut changée en étoile du matin qu’on appelle Lucifer ou Aurore, et que les deux anges furent sévèrement punis. C’est de là, selon Mahomet, que Dieu prit occasion de défendre l’usage du vin aux hommes. » (Voyez Alcoran.)
    On aurait beau lire tout l’Alcoran, on n’y trouvera pas un seul mot de ce conte absurde, et de cette prétendue raison de Mahomet de défendre le vin à ses sectateurs. Mahomet ne proscrit l’usage du vin qu’au second et au cinquième sura, ou chapitre : « Ils t’interrogeront sur le vin et sur les liqueurs fortes ; et tu répondras que c’est un grand péché.
    « On ne doit point imputer aux justes qui croient, et qui font de bonnes œuvres, d’avoir bu du vin et d’avoir joué aux jeux de hasard, avant que les jeux de hasard fussent défendus. »
    Il est avéré chez tous les mahométans que leur prophète ne défendit le vin et les liqueurs que pour conserver leur santé, et pour prévenir les querelles. Dans le climat brûlant de l’Arabie, l’usage de toute liqueur fermentée porte facilement à la tête, et peut détruire la santé et la raison.
    La fable d’Arot et de Marot qui descendirent du ciel, et qui voulurent coucher avec une femme arabe, après avoir bu du vin avec elle, n’est dans aucun auteur mahométan. Elle ne se trouve que parmi les impostures que plusieurs auteurs chrétiens, plus indiscrets qu’éclairés, ont imprimées contre la religion musulmane, par un zèle qui n’est pas selon la science. Les noms d’Arot et de Marot ne sont dans aucun endroit de l’Alcoran. C’est un nommé Sylburgius qui dit, dans un vieux livre que personne ne lit, qu’il anathématise les anges Arot et Marot, Safa et Merwa.
    Remarquez, cher lecteur, que Safa et Merwa sont deux petits monticules auprès de la Mecque, et qu’ainsi notre docte Sylburgius a pris deux collines pour deux anges. C’est ainsi qu’en ont usé presque sans exception tous ceux qui ont écrit parmi nous sur le mahométisme, jusqu’au temps où le sage Réland nous a donné des idées nettes de la croyance musulmane, et où le savant Sale, après avoir demeuré vingt-quatre ans vers l’Arabie, nous a enfin éclairés par une traduction fidèle de l’Alcoran, et par la préface la plus instructive.
    Gagnier lui-même[2], tout professeur qu’il était en langue orientale à Oxford, s’est plu à nous débiter quelques faussetés sur Mahomet, comme si on avait besoin du mensonge pour soutenir la vérité de notre religion contre ce faux prophète. Il nous donne tout au long le voyage de Mahomet dans les sept cieux sur la jument Alborac ; il ose même citer le sura ou chapitre liii ; mais ni dans ce sura liii, ni dans aucun autre, il n’est question de ce prétendu voyage au ciel.
    C’est Abulféda qui, plus de sept cents ans après Mahomet, rapporte cette étrange histoire. Elle est tirée, à ce qu’il dit, d’anciens manuscrits qui eurent cours du temps de Mahomet même. Mais il est visible qu’ils ne sont point de Mahomet, puisque après sa mort Abubeker recueillit tous les feuillets de l’Alcoran en présence de tous les chefs des tribus, et qu’on n’inséra dans la collection que ce qui parut authentique.
    De plus, non-seulement le chapitre concernant le voyage au ciel n’est point dans l’Alcoran, mais il est d’un style bien différent, et cinq fois plus long au moins qu’aucun des chapitres reconnus. Que l’on compare tous les chapitres de l’Alcoran avec celui-là, on y trouvera une prodigieuse différence. Voici comme il commence :
    « Une certaine nuit je m’étais endormi entre les deux collines de Sapha et de Merwa. Cette nuit était très-obscure et très-noire, mais si tranquille qu’on n’entendait ni les chiens aboyer, ni les coqs chanter. Tout d’un coup l’ange Gabriel se présenta devant moi dans la forme en laquelle le Dieu très-haut l’a créé. Son teint était blanc comme la neige ; ses cheveux blonds, tressés d’une façon admirable, lui tombaient en boucles sur les épaules ; il avait un front majestueux, clair et serein, les dents belles et luisantes, et les jambes teintes d’un jaune de saphir ; ses vêtements étaient tout tissus de perles et de fil d’or très-pur. Il portait sur son front une lame sur laquelle étaient écrites deux lignes toutes brillantes et éclatantes de lumière : sur la première il y avait ces mots : Il n’y a point de Dieu que Dieu ; et sur la seconde ceux-ci : Mahomet est l’apôtre de Dieu. À cette vue, je demeurai le plus surpris et le plus confus de tous les hommes. J’aperçus autour de lui soixante et dix mille cassolettes ou petites bourses pleines de musc et de safran. Il avait cinq cents paires d’ailes, et d’une aile à l’autre il y avait la distance de cinq cents années de chemin.
    « C’est dans cet état que Gabriel se fit voir à mes yeux. Il me poussa, et me dit : « Lève-toi, ô homme endormi. » Je fus saisi de frayeur et de tremblement, et je lui dis en m’éveillant en sursaut : « Qui es-tu ? — Dieu veuille te faire miséricorde. Je suis ton frère Gabriel, me répondit-il. — mon cher bien-aimé Gabriel, lui dis-je, je te demande pardon. Est-ce une révélation de quelque chose de nouveau, ou bien une menace affligeante, que tu viens m’annoncer ? — C’est quelque chose de nouveau, reprit-il ; lève-toi, mon cher et bien-aimé. Attache ton manteau sur tes épaules, tu en auras besoin : car il faut que tu rendes visite à ton Seigneur cette nuit. » En même temps Gabriel me prit par la main ; il me fit lever, et m’ayant fait monter sur la jument Alborac, il la conduisit lui-même par la bride, etc. »
    Il est avéré chez les musulmans que ce chapitre, qui n’est d’aucune authenticité, fut imaginé par Abu-Horaïra, qui était, dit-on, contemporain du prophète. Que dirait-on d’un Turc qui viendrait aujourd’hui insulter notre religion, et nous dire que nous comptons parmi nos livres consacrés les Lettres de saint Paul à Sénèque, et les Lettres de Sénèque à Paul, les Actes de Pilate, la Vie de la femme de Pilate, les Lettres du prétendu roi Abgare à Jésus-Christ, et la réponse de Jésus-Christ à ce roitelet, l’Histoire du défi de saint Pierre à Simon le Magicien, les Prédictions des Sibylles, le Testament des douze patriarches, et tant d’autres livres de cette espèce ?
    Nous répondrions à ce Turc qu’il est fort mal instruit, et qu’aucun de ces ouvrages n’est regardé par nous comme authentique. Le Turc nous fera la même réponse, quand pour le confondre nous lui reprocherons le voyage de Mahomet dans les sept cieux. Il nous dira que ce n’est qu’une fraude pieuse des derniers temps, et que ce voyage n’est point dans l’Alcoran. Je ne compare point sans doute ici la vérité avec l’erreur, le christianisme avec le mahométisme, l’Évangile avec l’Alcoran ; mais je compare fausse tradition à fausse tradition, abus à abus, ridicule à ridicule.
    Ce ridicule a été poussé si loin que Grotius impute à Mahomet d’avoir dit que les mains de Dieu sont froides ; qu’il le sait parce qu’il les a touchées ; que Dieu se fait porter en chaise ; que dans l’arche de Noé le rat naquit de la fiente de l’éléphant, et le chat de l’haleine du lion. Grotius[3] reproche à Mahomet d’avoir imaginé que Jésus avait été enlevé au ciel, au lieu de souffrir le supplice. Il ne songe pas que ce sont des communions entières des premiers chrétiens hérétiques qui répandirent cette opinion, conservée dans la Syrie et dans l’Arabie jusqu’à Mahomet.
    Combien de fois a-t-on répété que Mahomet avait accoutumé un pigeon à venir manger du grain dans son oreille, et qu’il faisait accroire à ses sectateurs que ce pigeon venait lui parler de la part de Dieu ?
    N’est-ce pas assez que nous soyons persuadés de la fausseté de sa secte, et que la foi nous ait invinciblement convaincus de la vérité de la nôtre, sans que nous perdions notre temps à calomnier les mahométans, qui sont établis du mont Caucase au mont Atlas, et des confins de l’Épire aux extrémités de l’Inde ? Nous écrivons sans cesse de mauvais livres contre eux, et ils n’en savent rien. Nous crions que leur religion n’a été embrassée par tant de peuples que parce qu’elle flatte les sens. Où est donc la sensualité qui ordonne l’abstinence du vin et des liqueurs dont nous faisons tant d’excès, qui prononce l’ordre indispensable de donner tous les ans aux pauvres deux et demi pour cent de son revenu, de jeûner avec la plus grande rigueur, de souffrir dans les premiers temps de la puberté une opération douloureuse, de faire au milieu des sables arides un pèlerinage qui est quelquefois de cinq cents lieues, et de prier Dieu cinq fois par jour, même en faisant la guerre ?
    Mais, dit-on, il leur est permis d’avoir quatre épouses dans ce monde, et ils auront dans l’autre des femmes célestes. Grotius dit en propres mots : « Il faut avoir reçu une grande mesure de l’esprit d’étourdissement pour admettre des rêveries aussi grossières et aussi sales. »
    Nous convenons avec Grotius que les mahométans ont prodigué des rêveries. Un homme qui recevait continuellement les chapitres de son Koran des mains de l’ange Gabriel était pis qu’un rêveur : c’était un imposteur, qui soutenait ses séductions par son courage. Mais certainement il n’y avait rien ni d’étourdi, ni de sale, à réduire au nombre de quatre le nombre indéterminé de femmes que les princes, les satrapes, les nababs, les omras de l’Orient, nourrissaient dans leurs sérails. Il est dit que Salomon avait sept cents femmes et trois cents concubines. Les Arabes, les Juifs, pouvaient épouser les deux sœurs ; Mahomet fut le premier qui défendit ces mariages dans le sura ou chapitre iv. Où est donc la saleté ?
    À l’égard des femmes célestes, où est la saleté ? Certes il n’y a rien de sale dans le mariage, que nous reconnaissons ordonné sur la terre et béni par Dieu même. Le mystère incompréhensible de la génération est le sceau de l’Être éternel. C’est la marque la plus chère de sa puissance d’avoir créé le plaisir, et d’avoir par ce plaisir même perpétué tous les êtres sensibles.
    Si on ne consulte que la simple raison, elle nous dira qu’il est vraisemblable que l’Être éternel, qui ne fait rien en vain, ne nous fera pas renaître en vain avec nos organes. Il ne sera pas indigne de la majesté suprême de nourrir nos estomacs avec des fruits délicieux, s’il nous fait renaître avec des estomacs. Nos saintes Écritures nous apprennent que Dieu mit d’abord le premier homme et la première femme dans un paradis de délices. Ils étaient alors dans un état d’innocence et de gloire, incapables d’éprouver les maladies et la mort. C’est à peu près l’état où seront les justes, lorsque après leur résurrection ils seront pendant l’éternité ce qu’ont été nos premiers parents pendant quelques jours. Il faut donc pardonner à ceux qui ont cru qu’ayant un corps, ce corps sera continuellement satisfait. Nos Pères de l’Église n’ont point eu d’autre idée de la Jérusalem céleste. Saint Irénée dit[4] que chaque cep de vigne y portera dix mille branches, chaque branche dix mille grappes, et chaque grappe dix mille raisins, etc.
    Plusieurs Pères de l’Église en effet ont pensé que les bienheureux dans le ciel jouiraient de tous leurs sens. Saint Thomas[5] dit que le sens de la vue sera infiniment perfectionné, que tous les éléments le seront aussi, que la superficie de la terre sera diaphane comme le verre, l’eau comme le cristal, l’air comme le ciel, le feu comme les astres.
    Saint Augustin dans sa Doctrine chrétienne [6] dit que le sens de l’ouïe goûtera le plaisir des sons, du chant, et du discours.
    Un de nos grands théologiens italiens, nommé Plazza, dans sa Dissertation sur le paradis [7], nous apprend que les élus ne cesseront jamais de jouer de la guitare et de chanter : ils auront, dit-il, trois nobilités, trois avantages ; des plaisirs sans chatouillement, des caresses sans mollesse, des voluptés sans excès : « Tres nobilitates, illecebra sine titillatione, blanditia sine mollitudine et voluptas sine exuberantia. »
    Saint Thomas assure que l’odorat des corps glorieux sera parfait, et que l’humide ne l’affaiblira pas : « In corporibus gloriosis erit odor in sua ultima perfectione, nullo modo per humidum repressus[8]. » Un grand nombre d’autres docteurs traitent à fond cette question.
    Suarez, dans sa Sagesse, s’exprime ainsi sur le goût : Il n’est pas difficile à Dieu de faire que quelque humeur sapide agisse dans l’organe du goût, et l’affecte intentionnellement : « Non est Deo difficile facere ut sapidus humor sit intra organum gustus qui sensum illum possit intentionaliter afficere[9]. »
    Enfin saint Prosper, en résumant tout, prononce que les bienheureux seront rassasiés sans dégoût, et qu’ils jouiront de la santé sans maladie : « Saturitas sine fastidio, et tota sanitas sine morbo[10]. »
    Il ne faut donc pas tant s’étonner que les mahométans aient admis l’usage des cinq sens dans leur paradis. Ils disent que la première béatitude sera l’union avec Dieu : elle n’exclut pas le reste.
    Le paradis de Mahomet est une fable ; mais, encore une fois il n’y a ni contradiction ni saleté.
    La philosophie demande des idées nettes et précises ; Grotius ne les avait pas. Il citait beaucoup, et il étalait des raisonnements apparents, dont la fausseté ne peut soutenir un examen réfléchi.
    On pourrait faire un très-gros livre de toutes les imputations injustes dont on a chargé les mahométans. Ils ont subjugué une des plus belles et des plus grandes parties de la terre. Il eût été plus beau de les chasser que de leur dire des injures.
    L’impératrice de Russie donne aujourd’hui un grand exemple ; elle leur enlève Azof et Taganrock, la Moldavie, la Valachie la Géorgie ; elle pousse ses conquêtes jusqu’aux remparts d’Erzéroum ; elle envoie contre eux, par une entreprise inouïe des flottes qui partent du fond de la mer Baltique, et d’autres qui couvrent le Pont-Euxin ; mais elle ne dit point, dans ses manifestes, qu’un pigeon soit venu parler à l’oreille de Mahomet.


    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
    2. Aller Vie de Mahomet, 1748, tome Ier, page 252.
    3. Aller De Veritate religionis, livre VI, chapitre iii.
    4. Aller Livre V, chapitre xxxiii. (Note de Voltaire.)
    5. Aller Commentaire sur la Genèse, tome 11, livre IV. (Id.)
    6. Aller Chapitres ii et iii, numéro 149. (Id.)
    7. Aller Supplém., part, iii, question 84. (Id.)
    8. Aller Page 506. (Note de Voltaire.)
    9. Aller Livre XVI, chapitre xx. (Id.)
    10. Aller Numéro 232. (Id.)
    11. Éd. Garnier - Tome 17
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      ARRÊTS NOTABLES,
      SUR LA LIBERTÉ NATURELLE. [1]

      On a fait en plusieurs pays, et surtout en France, des recueils de ces meurtres juridiques que la tyrannie, le fanatisme, ou même l’erreur et la faiblesse, ont commis avec la glaive de la justice.
      Il y a des arrêts de mort que des années entières de vengeance pourraient à peine expier, et qui feront frémir tous les siècles à venir. Tels sont les arrêts rendus contre le légitime roi de Naples et de Sicile, par le tribunal de Charles d’Anjou ; contre Jean Hus et Jérôme de Prague, par des prêtres et des moines ; contre le roi d’Angleterre Charles Ier, par des bourgeois fanatiques.
      Après ces attentats énormes, commis en cérémonie, viennent les meurtres juridiques commis par la lâcheté, la bêtise, la superstition ; et ceux-là sont innombrables. Nous en rapporterons quelques-uns dans d’autres chapitres[2].
      Dans cette classe, il faut ranger principalement les procès de sortilèges, et ne jamais oublier qu’encore de nos jours, en 1750, la justice sacerdotale de l’évêque de Vurtzbourg a condamné comme sorcière une religieuse, fille de qualité, au supplice du feu. C’est afin qu’on ne l’oublie pas que je répète ici cette aventure, dont j’ai parlé ailleurs[3]. On oublie trop et trop vite.
      Je voudrais que chaque jour de l’année un crieur public, au lieu de brailler, comme en Allemagne et en Hollande, quelle heure il est (ce qu’on sait très-bien sans lui), criât : C’est aujourd’hui que, dans les guerres de religion, Magdebourg et tous ses habitants furent réduits en cendres. C’est ce 14 mai, à quatre heures et demie du soir, que Henri IV fut assassiné pour cette seule raison qu’il n’était pas assez soumis au pape ; c’est à tel jour qu’on a commis dans votre ville telle abominable cruauté sous le nom de justice.
      Ces avertissements continuels seraient fort utiles.
      Mais il faudrait crier à plus haute voix les jugements rendus en faveur de l’innocence contre les persécuteurs. Par exemple, je propose que chaque année les deux plus forts gosiers qu’on puisse trouver à Paris et à Toulouse prononcent dans tous les carrefours ces paroles : C’est à pareil jour que cinquante magistrats du conseil rétablirent la mémoire de Jean Calas, d’une voix unanime, et obtinrent pour la famille des libéralités du roi même, au nom duquel Jean Calas avait été injustement condamné au plus horrible supplice[4].
      Il ne serait pas mal qu’à la porte de tous les ministres il y eût un autre crieur qui dît, à tous ceux qui viennent demander des lettres de cachet pour s’emparer des biens de leurs parents et alliés, ou dépendants :
      Messieurs, craignez de séduire le ministre par de faux exposés, et d’abuser du nom du roi. Il est dangereux de le prendre en vain. Il y a dans le monde un maître Gerbier[5] qui défend la cause de la veuve et de l’orphelin opprimés sous le poids d’un nom sacré. C’est celui-là même qui a obtenu au barreau du parlement de Paris l’abolissement de la Société de Jésus. Écoutez attentivement la leçon qu’il a donnée à la Société de saint Bernard, conjointement avec maître Loiseau, autre protecteur des veuves.
      Il faut d’abord que vous sachiez que les révérends pères bernardins de Clervaux possèdent dix-sept mille arpents de bois, sept grosses forges, quatorze grosses métairies, quantité de fiefs, de bénéfices, et même des droits dans les pays étrangers. Le revenu du couvent va jusqu’à deux cent mille livres de rente. Le trésor est immense : le palais abbatial est celui d’un prince ; rien n’est plus juste ; c’est un faible prix des grands services que les bernardins rendent continuellement à l’État.
      Il arriva qu’un jeune homme de dix-sept ans, nommé Castille, dont le nom de baptême était Bernard, crut, par cette raison, qu’il devait se faire bernardin ; c’est ainsi qu’on raisonne à dix-sept ans, et quelquefois à trente : il alla faire son noviciat en Lorraine dans l’abbaye d’Orval. Quand il fallut prononcer ses vœux, la grâce lui manqua ; il ne les signa point, s’en alla, et redevint homme. Il s’établit à Paris, et au bout de trente ans, ayant fait une petite fortune, il se maria et eut des enfants.
      Le révérend père procureur de Clervaux, nommé Mayeur, digne procureur, frère de l’abbé, ayant appris à Paris, d’une fille de joie, que ce Castille avait été autrefois bernardin, complote de le revendiquer en qualité de déserteur, quoiqu’il ne fut point réellement engagé ; de faire passer sa femme pour une concubine, et de placer ses enfants à l’hôpital en qualité de bâtards. Il s’associe avec un autre fripon pour partager les dépouilles. Tous deux vont au bureau des lettres de cachet, exposent leurs griefs au nom de saint Bernard, obtiennent la lettre, viennent saisir Bernard Castille, sa femme et leurs enfants, s’emparent de tout le bien, et vont le manger où vous savez.
      Bernard Castille est enfermé à Orval dans un cachot où il meurt au bout de six mois de peur qu’il ne demande justice. Sa femme est conduite dans un autre cachot à Sainte-Pélagie, maison de force des filles débordées. De trois enfants l’un meurt à l’hôpital.
      Les choses restent dans cet état pendant trois ans. Au bout de ce temps la dame Castille obtient son élargissement. Dieu est juste : il donne un second mari à cette veuve. Ce mari, nommé Launai, se trouve un homme de tête qui développe toutes les fraudes, toutes les horreurs, toutes les scélératesses employées contre sa femme. Ils intentent tous deux un procès aux moines[6]. Il est vrai que frère Mayeur, qu’on appelle dom Mayeur, n’a pas été pendu ; mais le couvent de Clervaux en a été pour quarante mille écus, et il n’y a point de couvent qui n’aime mieux voir pendre son procureur que de perdre son argent.
      Que cette histoire vous apprenne, messieurs, à user de beaucoup de sobriété en fait de lettres de cachet. Sachez que maître Élie de Beaumont, ce célèbre défenseur de la mémoire de Calas, et maître Target[7] cet autre protecteur de l’innocence opprimée, ont fait payer vingt mille francs d’amende[8]à celui qui avait arraché par ses intrigues une lettre de cachet pour faire enlever la comtesse de Lancize, mourante, la traîner hors du sein de sa famille, et lui dérober tous ses titres.
      Quand les tribunaux rendent de tels arrêts, on entend des battements de mains du fond de la grand’chambre aux portes de Paris. Prenez garde à vous, messieurs ; ne demandez pas légèrement des lettres de cachet.
      Un Anglais, en lisant cet article, a demandé : Qu’est-ce qu’une lettre de cachet ? on n’a jamais pu le lui faire comprendre.

      1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
      2. Aller Aux mots CrimesSupplicesTortures.
      3. Aller Dans le paragraphe ix du Commentaire sur le livre Des Délits et des Peines (voyezMélanges, année 1766) ; Voltaire y dit que ce fut en 1749. Voyez aussi l’article Bekkerci-après.
      4. Aller La mémoire de Calas ayant été réhabilitée en 1765, et le gouvernement ayant accordé à sa famille une indemnité de 36,000 livres, la somme fut ainsi distribuée : 3,000 livres au fils, 6,000 à chacune des filles 3,000 à la domestique. Les frais du procès absorbèrent les 18,000 restant. On voit que sans les célèbres mémoires de Voltaire, qui furent vendus au profit de la famille Calas, et qui rapportèrent une somme considérable, les malheureux enfants de la victime du parlement de Toulouse seraient encore restés dans la misère. (G. A.)
      5. Aller Pierre-Jean-Baptiste Gerbier, avocat célèbre au parlement de Paris, né à Rennes en 1725, mort le 26 mars 1788.
      6. Aller L’arrêt est de 1764. (Note de Voltaire.)
      7. Aller Maître Target fut envoyé en 1789 aux états généraux par la prévôté de Paris. Il fut un des principaux rédacteurs de l’acte constitutionnel de 1791 ; en 1792, il refusa de défendre Louis XVI en se déclarant républicain, et devint, en 1793, le secrétaire du comité révolutionnaire de la section du Marais, sur laquelle était situé son hôtel (rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie). (G. A.)
      8. Aller L’arrêt est de 1770. Il y a d’autres arrêts pareils prononcés par les parlements des provinces. (Note de Voltaire.)
      9. Éd. Garnier - Tome 17
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        ARRÊTS DE MORT [1].

        En lisant l’histoire, et en voyant cette suite presque jamais interrompue de calamités sans nombre, entassées sur ce globe que quelques-uns appellent lemeilleur des mondes possibles, j’ai été frappé surtout de la grande quantité d’hommes considérables dans l’État, dans l’Église, dans la société, qu’on a fait mourir comme des voleurs de grand chemin. Je laisse à part les assassinats, les empoisonnements ; je ne parle que des massacres en forme juridique, faits avec loyauté et cérémonie. Je commence par les rois et les reines. L’Angleterre seule en fournit une liste assez ample. Mais pour les chanceliers, chevaliers, écuyers, il faudrait des volumes.
        De tous ceux qu’on a fait périr ainsi par justice, je ne crois pas qu’il y en ait quatre dans toute l’Europe qui eussent subi leur arrêt si leur procès eût duré quelque temps de plus, ou si leurs parties adverses étaient mortes d’apoplexie pendant l’instruction.
        Que la fistule eût gangrené le rectum du cardinal de Richelieu quelques mois plus tôt, les de Thou, les Cinq-Mars, et tant d’autres, étaient en liberté. Si Barnevelt avait eu pour juges autant d’arminiens que de gomaristes, il serait mort dans son lit.
        Si le connétable de Luynes n’avait pas demandé la confiscation de la maréchale d’Ancre, elle n’eût pas été brûlée comme sorcière. Qu’un homme réellement criminel, un assassin, un voleur public, un empoisonneur, un parricide soit arrêté, et que son crime soit prouvé, il est certain que, dans quelque temps, et par quelques juges qu’il soit jugé, il sera un jour condamné ; mais il n’en est pas de même des hommes d’État : donnez-leur seulement d’autres juges, ou attendez que le temps ait changé les intérêts, refroidi les passions, amené d’autres sentiments, leur vie sera en sûreté.
        Imaginez que la reine Élisabeth meurt d’une indigestion la veille de la condamnation de Marie Stuart : alors Marie Stuart sera sur le trône d’Écosse, d’Angleterre et d’Irlande, au lieu de mourir par la main d’un bourreau dans un chambre tendue de noir. Que Cromwell tombe seulement malade, on se gardera bien de couper la tête à Charles Ier. Ces deux assassinats, revêtus, je ne sais comment, de la forme des lois, n’entrent guère dans la liste des injustices ordinaires. Figurez -vous des voleurs de grand chemin, qui, ayant garrotté et volé deux passants, se plairaient à nommer dans la troupe un procureur général, un président, un avocat, des conseillers, et qui, ayant signé une sentence, feraient pendre les deux passants en cérémonie : c’est ainsi que la reine d’Écosse et son petit-fils furent jugés.
        Mais des jugements ordinaires, prononcés par les juges compétents contre des princes ou des hommes en place, y en a-t-il un seul qu’on eût ou exécuté, ou même rendu, si on avait eu un autre temps à choisir ? Y a-t-il un seul des condamnés, immolés sous le cardinal de Richelieu, qui n’eût été en faveur si leur procès avait été prolongé jusqu’à la régence d’Anne d’Autriche ? Le prince de Condé est arrêté sous François II ; il est jugé à mort par des commissaires ; François II meurt, et le prince de Condé redevient un homme puissant.
        Ces exemples sont innombrables. Il faut surtout considérer l’esprit du temps. On a brûlé Vanini sur une accusation vague d’athéisme. S’il y avait aujourd’hui quelqu’un d’assez pédant et d’assez sot pour faire les livres de Vanini, on ne les lirait pas, et c’est tout ce qui en arriverait.
        Un Espagnol passe par Genève au milieu du xvie siècle ; le Picard Jean Chauvin[2] apprend que cet Espagnol est logé dans une hôtellerie ; il se souvient que cet Espagnol a disputé contre lui sur une matière que ni l’un ni l’autre n’entendaient. Voilà mon théologien Jean Chauvin qui fait arrêter le passant, malgré toutes les lois divines et humaines, malgré le droit des gens reçu chez toutes les nations ; il le fait plonger dans un cachot, et le fait brûler à petit feu avec des fagots verts, afin que le supplice dure plus longtemps. Certainement cette manœuvre infernale ne tomberait aujourd’hui dans la tête de personne ; et si ce fou de Servet était venu dans le bon temps, il n’aurait eu rien à craindre. 
        Ce qu’on appelle la justice est donc aussi arbitraire que les modes. Il y a des temps d’horreur et de folie chez les hommes, comme des temps de peste ; et cette contagion a fait le tour de la terre.

        1. Aller Nouveaux Mélanges, tome III, 1765. (B.)
        2. Aller Plus connu sous le nom de Calvin, et qui fit brûler Servet, Voyez Essai sur les Mœurs, tome XII, page 306.
        3. Éd. Garnier - Tome 17
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          ART DRAMATIQUE [1].

          Ouvrages dramatiques, tragédie, comédie, opéra.

          Panem et circenses [2] est la devise de tous les peuples. Au lieu de tuer tous les Caraïbes, il fallait peut-être les séduire par des spectacles, par des funambules, des tours de gibecière et de la musique. On les eût aisément subjugués. Il y a des spectacles pour toutes les conditions humaines ; la populace veut qu’on parle à ses yeux, et beaucoup d’hommes d’un rang supérieur sont peuple. Les âmes cultivées et sensibles veulent des tragédies et des comédies.
          Cet art commença en tous pays par les charrettes des Thespis, ensuite on eut ses Eschyles, et l’on se flatta bientôt d’avoir ses Sophocles et ses Euripides ; après quoi tout dégénéra : c’est la marche de l’esprit humain.
          Je ne parlerai point ici du théâtre des Grecs. On a fait dans l’Europe moderne plus de commentaires sur ce théâtre qu’Euripide, Sophocle, Eschyle, Ménandre, et Aristophane, n’ont fait d’œuvres dramatiques ; je viens d’abord à la tragédie moderne.
          C’est aux Italiens qu’on la doit, comme on leur doit la renaissance de tous les autres arts. Il est vrai qu’ils commencèrent dès le xiiie siècle, et peut-être auparavant, par des farces malheureusement tirées de l’Ancien et du Nouveau Testament, indigne abus qui passa bientôt en Espagne et en France : c’était une imitation vicieuse des essais que saint Grégoire de Nazianze avait faits en ce genre pour opposer un théâtre chrétien au théâtre païen de Sophocle et d’Euripide. Saint Grégoire de Nazianze mit quelque éloquence et quelque dignité dans ces pièces ; les Italiens et leurs imitateurs n’y mirent que des platitudes et des bouffonneries.
          Enfin, vers l’an 1514, le prélat Trissino, auteur du poëme épique intitulél’Italia liberata da’ Gothi, donna sa tragédie de Sophonisbe, la première qu’on eût vue en Italie, et cependant régulière. Il y observa les trois unités de lieu, de temps, et d’action. Il y introduisit les chœurs des anciens. Rien n’y manquait que le génie. C’était une longue déclamation. Mais, pour le temps où elle fut faite, on peut la regarder comme un prodige. Cette pièce fut représentée à Vicence, et la ville construisit exprès un théâtre magnifique. Tous les littérateurs de ce beau siècle accoururent aux représentations, et prodiguèrent les applaudissements que méritait cette entreprise estimable.
          En 1516, le pape Léon X honora de sa présence la Rosemonde du Rucellai : toutes les tragédies qu’on fit alors à l’envi furent régulières, écrites avec pureté, et naturellement ; mais ce qui est étrange, presque toutes furent un peu froides : tant le dialogue en vers est difficile ; tant l’art de se rendre maître du cœur est donné à peu de génies ; le Torrismond même du Tasse fut encore plus insipide que les autres.
          On ne connut que dans le Pastor fido du Guarini ces scènes attendrissantes qui font verser des larmes, qu’on retient par cœur malgré soi ; et voilà pourquoi nous disons retenir par cœur, car ce qui touche le cœur se grave dans la mémoire.
          Le cardinal Bibiena avait longtemps auparavant rétabli la vraie comédie, comme Trissino rendit la vraie tragédie aux Italiens.
          Dès l’an 1480[3] quand toutes les autres nations de l’Europe croupissaient dans l’ignorance absolue de tous les arts aimables, quand tout était barbare, ce prélat avait fait jouer sa Calandra, pièce d’intrigue, et d’un vrai comique, à laquelle on ne reproche que des mœurs un peu trop licencieuses, ainsi qu’à la Mandragore de Machiavel.
          Les Italiens seuls furent donc en possession du théâtre pendant près d’un siècle, comme ils le furent de l’éloquence, de l’histoire, des mathématiques, de tous les genres de poésie, et de tous les arts où le génie dirige la main.
          Les Français n’eurent que de misérables farces, comme on sait, pendant tout le xve et xvie siècle.
          Les Espagnols, tout ingénieux qu’ils sont, quelque grandeur qu’ils aient dans l’esprit, ont conservé jusqu’à nos jours cette détestable coutume d’introduire les plus basses bouffonneries dans les sujets les plus sérieux ; un seul mauvais exemple une fois donné est capable de corrompre toute une nation, et l’habitude devient une tyrannie. 
          DU THÉÂTRE ESPAGNOL.

          Les autos sacramentales ont déshonoré l’Espagne beaucoup plus longtemps que les Mystères de la Passion, les Actes des saints, nos Moralités, la Mère sotte, n’ont flétri la France. Ces autos sacramentales se représentaient encore à Madrid il y a très-peu d’années. Calderon en avait fait pour sa part plus de deux cents.
          Une de ses plus fameuses pièces, imprimée à Valladolid sans date, et que j’ai sous mes yeux, est la Devocion de la missa. Les acteurs sont un roi de Cordoue mahométan, un ange chrétien, une fille de joie, deux soldats bouffons, et le diable. L’un de ces deux bouffons est un nommé Pascal Vivas, amoureux d’Aminte. Il a pour rival Lélio, soldat mahométan.
          Le diable et Lélio veulent tuer Vivas, et croient en avoir bon marché parce qu’il est en péché mortel ; mais Pascal prend le parti de faire dire une messe sur le théâtre, et de la servir. Le diable perd alors toute sa puissance sur lui.
          Pendant la messe, la bataille se donne, et le diable est tout étonné de voir Pascal au milieu du combat, dans le même temps qu’il sert la messe. « Oh ! oh ! dit-il, je sais bien qu’un corps ne peut se trouver en deux endroits à la fois, excepté dans le sacrement, auquel ce drôle a tant de dévotion. » Mais le diable ne savait pas que l’ange chrétien avait pris la figure du bon Pascal Vivas, et qu’il avait combattu pour lui pendant l’office divin.
          Le roi de Cordoue est battu, comme on peut bien le croire ; Pascal épouse sa vivandière, et la pièce finit par l’éloge de la messe.
          Partout ailleurs, un tel spectacle aurait été une profanation que l’Inquisition aurait cruellement punie ; mais en Espagne c’était une édification.
          Dans un autre acte sacramental, Jésus-Christ en perruque carrée, et le diable en bonnet à deux cornes, disputent sur la controverse, se battent à coups de poing, et finissent par danser ensemble une sarabande.
          Plusieurs pièces de ce genre finissent par ces mots : Ite, comedia est.
          D’autres pièces, en très-grand nombre, ne sont point sacramentales ; ce sont des tragi-comédies, et même des tragédies : l’une est la Création du monde ; l’autre, les Cheveux d’Absalon. On a joué le Soleil soumis à l’homme,Dieu bon payeurle Maître d’hôtel de Dieula Dévotion aux trépassés. Et toutes ces pièces sont intitulées la Famosa Comedia.
          Qui croirait que dans cet abîme de grossièretés insipides il y ait de temps en temps des traits de génie, et je ne sais quel fracas de théâtre qui peut amuser, et même intéresser ?
          Peut-être quelques-unes de ces pièces barbares ne s’éloignent-elles pas beaucoup de celles d’Eschyle, dans lesquelles la religion des Grecs était jouée, comme la religion chrétienne le fut en France et en Espagne.
          Qu’est-ce en effet que Vulcain enchaînant Prométhée sur un rocher, par ordre de Jupiter? qu’est-ce que la Force et la Vaillance, qui servent de garçons bourreaux à Vulcain, sinon un auto sacramentale grec ? Si Calderon a introduit tant de diables sur le théâtre de Madrid, Eschyle n’a-t-il pas mis des furies sur le théâtre d’Athènes ? Si Pascal Vivas sert la messe, ne voit-on pas une vieille pythonisse qui fait toutes ses cérémonies sacrées dans la tragédie des Euménides? La ressemblance me paraît assez grande.
          Les sujets tragiques n’ont pas été traités autrement chez les Espagnols que leurs actes sacramentaux : c’est la même irrégularité, la même indécence, la même extravagance. Il y a toujours eu un ou deux bouffons dans les pièces dont le sujet est le plus tragique. On en voit jusque dans le Cid. Il n’est pas étonnant que Corneille les ait retranchés.
          On connaît l’Héraclius de Calderon, intitulé Tout est mensonge et tout est vérité, antérieur de près de vingt années à l’Héraclius de Corneille. L’énorme démence de cette pièce n’empêche pas qu’elle ne soit semée de plusieurs morceaux éloquents, et de quelques traits de la plus grande beauté. Tels sont, par exemple, ces quatre vers admirables que Corneille a si heureusement traduits :
          Mon trône est-il pour toi plus honteux qu’un supplice ?
          Ô malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice !
          Tu recouvres deux fils pour mourir après toi,
          Et je n’en puis trouver pour régner après moi !
          (Héraclius, acte IV, scène iv.)
          Non-seulement Lope de Vega avait précédé Calderon dans toutes les extravagances d’un théâtre grossier et absurde, mais il les avait trouvées établies. Lope de Vega était indigné de cette barbarie, et cependant il s’y soumettait. Son but était de plaire à un peuple ignorant, amateur du faux merveilleux, qui voulait qu’on parlât à ses yeux plus qu’à son âme. Voici comme Vega s’en explique lui-même dans son Nouvel Art défaire des comédies de
          son temps.
          [4] Les Vandales, les Goths, dans leurs écrits bizarres,
          Dédaignèrent le goût des Grecs et des Romains :
          Nos aïeux ont marché dans ces nouveaux chemins,
          Nos aïeux étaient des barbares[5].
          L’abus règne, l’art tombe, et la raison s’enfuit :
          Qui veut écrire avec décence.
          Avec art, avec goût, n’en recueille aucun fruit ;
          Il vit dans le mépris, et meurt dans l’indigence[6].
          Je me vois obligé de servir l’ignorance,
          D’enfermer sous quatre verrous[7]
          Sophocle, Euripide et Térence.
          J’écris en insensé, mais j’écris pour des fous.
           
          Le public est mon maître, il faut bien le servir ;
          Il faut pour son argent lui donner ce qu’il aime.
          J’écris pour lui, non pour moi-même.
          Et cherche des succès dont je n’ai qu’à rougir.

          La dépravation du goût espagnol ne pénétra point à la vérité en France ; mais il y avait un vice radical beaucoup plus grand : c’était l’ennui ; et cet ennui était l’effet des longues déclamations sans suite, sans liaison, sans intrigue, sans intérêt, dans une langue non encore formée. Hardy et Garnier n’écrivirent que des platitudes d’un style insupportable ; et ces platitudes furent jouées sur des tréteaux au lieu de théâtre.
          DU THÉÂTRE ANGLAIS.
          Le théâtre anglais au contraire fut très-animé, mais le fut dans le goût espagnol ; la bouffonnerie fut jointe à l’horreur. Toute la vie d’un homme fut le sujet d’une tragédie : les acteurs passaient de Rome, de Venise, en Chypre ; la plus vile canaille paraissait sur le théâtre avec des princes, et ces princes parlaient souvent comme la canaille.
          J’ai jeté les yeux sur une édition de Shakespeare, donnée par le sieur Samuel Johnson. J’y ai vu qu’on y traite de petits esprits les étrangers qui sont étonnés que dans les pièces de ce grand Shakespeare « un sénateur romain fasse le bouffon, et qu’un roi paraisse sur le théâtre en ivrogne ».
          Je ne veux point soupçonner le sieur Johnson d’être un mauvais plaisant, et d’aimer trop le vin ; mais je trouve un peu extraordinaire qu’il compte la bouffonnerie et l’ivrognerie parmi les beautés du théâtre tragique ; la raison qu’il en donne n’est pas moins singulière. « Le poëte, dit-il, dédaigne ces distinctions accidentelles de conditions et de pays, comme un peintre qui, content d’avoir peint la figure, néglige la draperie. » La comparaison serait plus juste s’il parlait d’un peintre qui, dans un sujet noble, introduirait des grotesques ridicules, peindrait dans la bataille d’Arbelles Alexandre le Grand monté sur un âne, et la femme de Darius buvant avec des goujats dans un cabaret.
          Il n’y a point de tels peintres aujourd’hui en Europe ; et s’il y en avait chez les Anglais, c’est alors qu’on pourrait leur appliquer ce vers de Virgile :
          Et penitus toto divisos orbe Britannos.
          (Ecli, 67.)
          On peut consulter la traduction exacte des trois premiers actes du Jules César de Shakespeare, dans le deuxième tome des œuvres de Corneille[8].
          C’est là que Cassius dit que César demandait à boire quand il avait la fièvre ; c’est là qu’un savetier dit à un tribun qu’il veut le ressemeler ; c’est là qu’on entend César s’écrier qu’il ne fait jamais de tort que justement ; c’est là qu’il dit que le danger et lui sont nés de la même ventrée, qu’il est l’aîné, que le danger sait bien que César est plus dangereux que lui, et que tout ce qui le menace ne marche jamais que derrière son dos.
          Lisez la belle tragédie du Maure de Venise. Vous trouverez à la première scène que la fille d’un sénateur « fait la bête à deux dos avec le Maure, et qu’il naîtra de cet accouplement des chevaux de Barbarie ». C’est ainsi qu’on parlait alors sur le théâtre tragique de Londres. Le génie de Shakespeare ne pouvait être que le disciple des mœurs et de l’esprit du temps. 
          Scène traduite de la Cléopâtre de Shakespeare.
          Cléopâtre, ayant résolu de se donner la mort, fait venir un paysan qui apporte un panier sous son bras, dans lequel est l’aspic dont elle veut se faire piquer.
          Cléopâtre.
          As-tu le petit ver du Nil, qui tue et qui ne fait point de mal ?
          Le paysan.
          En vérité je l’ai ; mais je ne voudrais pas que vous y touchassiez, car sa blessure est immortelle : ceux qui en meurent n’en reviennent jamais.
          Cléopâtre.
          Te souviens-tu que quelqu’un en soit mort ?
          Le paysan.
          Oh ! plusieurs, hommes et femmes. J’ai entendu parler d’une, pas plus tard qu’hier : c’était une bien honnête femme, si ce n’est qu’elle était un peu sujette à mentir, ce que les femmes ne devraient faire que par une voie d’honnêteté. Oh ! comme elle mourut vite de la morsure de la bête ! quels tourments elle ressentit ! Elle a dit de très-bonnes nouvelles de ce ver ; mais qui croit tout ce que les gens disent ne sera jamais sauvé par la moitié de ce qu’ils font : cela est sujet à caution. Ce ver est un étrange ver.
          Cléopâtre.
          Va-t’en, adieu.
          Le paysan.
          Je souhaite que ce ver-là vous donne beaucoup de plaisir.
          Cléopâtre.
          Adieu.
          Le paysan.
          Voyez-vous, madame, vous devez penser que ce ver vous traitera de son mieux.
          Cléopâtre.
          Bon, bon, va-t’en.
          Le paysan.
          Voyez-vous, il ne faut se fier à mon ver que quand il est entre les mains des gens sages : car, en vérité, ce ver-là est dangereux.
          Cléopâtre.
          Ne t’en mets pas en peine, j’y prendrai garde.
          Le paysan.
          C’est fort bien fait : ne lui donnez rien à manger, je vous en prie ; il ne vaut, ma foi, pas la peine qu’on le nourrisse.
          Cléopâtre.
          Ne mangerait-il rien ?
          Le paysan.
          Ne croyez pas que je sois si simple ; je sais que le diable même ne voudrait pas manger une femme : je sais bien qu’une femme est un plat à présenter aux dieux, pourvu que le diable n’en fasse pas la sauce ; mais, par ma foi, les diables sont des fils de p.... qui font bien du mal au ciel quand il s’agit des femmes ; si le ciel en fait dix, le diable en corrompt cinq.
          Cléopâtre.
          Fort bien ; va-t’en, adieu.
          Le paysan.
          Je m’en vais, vous dis-je, bonsoir. Je vous souhaite bien du plaisir avec votre ver.
          Scène traduite de la tragédie de Henri V.

          (Acte V, scène ii.).

          Henri.

          Belle Catherine, très-belle [9],
          Vous plairait-il d’enseigner à un soldat les paroles
          Qui peuvent entrer dans le cœur d’une damoiselle,
          Et plaider son procès d’amour devant son gentil cœur ?
          La princesse Catherine.
          [10] Votre Majesté se moque de moi, je ne peux parler votre anglais.
          Henri.
          [11] Oh ! belle Catherine, ma foi, si vous m’aimez fort et ferme avec votre cœur français, je serai fort aise de vous l’entendre avouer dans votre baragouin, avec votre langue française : me goûtes-tu, Catau ?
          Catherine.
          Pardonnez-moi[12], je n’entends pas ce que veut dire vous goûter [13].
          Henri.
          [14] Goûter, c’est ressembler. Un ange vous ressemble, Catau ; vous ressemblez à un ange ?
          Catherineà une espèce de dame d’honneur qui est auprès d’elle.
          [15] Que dit-il ? que je suis semblable à des anges ?
          La dame d’honneur.
          [16] Oui, vraiment, sauf votre honneur, ainsi dit-il.
          Henri.
          [17] C’est ce que j’ai dit, chère Catherine, et je ne dois pas rougir de le confirmer.
          Catherine.
          Ah, bon Dieu ! les langues des hommes sont pleines de tromperies.
          Henri.
          [18] Que dit-elle, ma belle, que les langues des hommes sont pleines de fraudes ?
          La dame d’honneur.
          Oui[19], que les langues des hommes est plein de fraudes c’est-à-dire, des princes.
          Henri.
          [20] Eh bien, la princesse en est-elle meilleure Anglaise ? Ma foi ! Catau, mes soupirs sont pour votre entendement ; je suis bien aise que tu ne puisses pas parler mieux anglais : car si tu le pouvais tu me trouverais si franc roi : que tu penserais que j’ai vendu ma ferme pour acheter une couronne. Je n’ai pas la façon de hacher menu en amour. Je te dis tout franchement : Je t’aime. Si tu en demandes davantage, adieu mon procès d’amour. Veux tu ? réponds. Réponds, tapons d’une main, et voilà le marché fait. Qu’en dis-tu, lady ?
          Catherine.
          Sauf votre honneur[21], moi entendre bien.
          Henri.
          Crois-moi, si tu voulais me faire rimer ou me faire danser pour te plaire, Catau, tu m’embarrasserais beaucoup : car pour les vers, vois-tu, je n’ai ni paroles, ni mesure ; et pour ce qui est de danser, ma force n’est pas dans la mesure ; mais j’ai une bonne mesure en force ; je pourrais gagner une femme au jeu du cheval fondu, ou à saute-grenouille.
          On croirait que c’est là une des plus étranges scènes des tragédies de Shakespeare ; mais dans la même pièce il y a une conversation entre la princesse de France Catherine, et une de ses filles d’honneur anglaises, qui l’emporte de beaucoup sur tout ce qu’on vient d’exposer.
          Catherine apprend l’anglais ; elle demande comment on dit le pied et la robe ? la fille d’honneur lui répond que le pied c’est foot, et la robe c’est coun : car alors on prononçait coun, et non pas gown. Catherine entend ces mots d’une manière un peu singulière; elle les répète à la française ; elle en rougit. « Ah ! dit-elle en français, ce sont des mots impudiques, et non pour les dames d’honneur d’user. Je ne voudrais répéter ces mots devant les seigneurs de France pour tout le monde. » Et elle les répète encore avec la prononciation la plus énergique.
          Tout cela a été joué très-longtemps sur le théâtre de Londres en présence de la cour.
          Du mérite de Shakespeare.
          Il y a une chose plus extraordinaire que tout ce qu’on vient de lire, c’est que Shakespeare est un génie. Les Italiens, les Français, les gens de lettres de tous les autres pays, qui n’ont pas demeuré quelque temps en Angleterre, ne le prennent que pour un Gilles de la Foire, pour un farceur très au-dessous d’Arlequin, pour le plus misérable bouffon qui ait jamais amusé la populace. C’est pourtant dans ce même homme qu’on trouve des morceaux qui élèvent l’imagination, et qui pénètrent le cœur. C’est la vérité, c’est la nature elle-même qui parle son propre langage sans aucun mélange de l’art. C’est du sublime, et l’auteur ne l’a point cherché.
          Quand, dans la tragédie de la Mort de César, Brutus reproche à Cassius les rapines qu’il a laissé exercer par les siens en Asie, il lui dit : « Souviens-toi des ides de Mars ; souviens-toi du sang de César. Nous l’avons versé parce qu’il était injuste. Quoi ! celui qui porta les premiers coups, celui qui le premier punit César d’avoir favorisé les brigands de la république, souillerait ses mains lui-même par la corruption ! »
          César, en prenant enfin la résolution d’aller au sénat, où il doit être assassiné, parlé ainsi : « Les hommes timides meurent mille fois avant leur mort ; l’homme courageux n’éprouve la mort qu’une fois. De tout ce qui m’a jamais surpris, rien ne m’étonne plus que la crainte. Puisque la mort est inévitable, qu’elle vienne. »
          Brutus, dans la même pièce, après avoir formé la conspiration, dit : « Depuis que j’en parlai à Cassius pour la première fois, le sommeil m’a fui ; entre un dessein terrible et le moment de l’exécution, l’intervalle est un songe épouvantable. La mort et le génie tiennent conseil dans l’âme. Elle est bouleversée ; son intérieur est le champ d’une guerre civile. »
          Il ne faut pas omettre ici ce beau monologue de Hamlet, qui est dans la bouche de tout le monde et qu’on a imité en français avec les ménagements qu’exige la langue d’une nation scrupuleuse à l’excès sur les bienséances.
          Demeure, il faut choisir de l’être et du néant[22].
          Ou souffrir ou périr, c’est là ce qui m’attend.
          Ciel, qui voyez mon trouble, éclairez mon courage.
          Faut-il vieillir courbé sous la main qui m’outrage,
          Supporter ou finir mon malheur et mon sort ?
          Qui suis-je? qui m’arrête ? et qu’est-ce que la mort ?
          C’est la fin de nos maux, c’est mon unique asile ;
          Après de longs transports, c’est un sommeil tranquille.
          On s’endort, et tout meurt. Mais un affreux réveil
          Doit succéder peut-être aux douceurs du sommeil.
          On nous menace, on dit que cette courte vie
          De tourments éternels est aussitôt suivie.
          Ô mort ! moment fatal ! affreuse éternité.
          Tout cœur à ton seul nom se glace épouvanté.
          Eh ! qui pourrait sans toi supporter cette vie.
          De nos prêtres menteurs bénir l’hypocrisie,
          D’une indigne maîtresse encenser les erreurs,
          Ramper sous un ministre, adorer ses hauteurs,
          Et montrer les langueurs de son âme abattue
          À des amis ingrats qui détournent la vue ?
          La mort serait trop douce en ces extrémités ;
          Mais le scrupule parle, et nous crie : Arrêtez ;
          Il défend à nos mains cet heureux homicide.
          Et d’un héros guerrier fait un chrétien timide.
          Que peut-on conclure de ce contraste de grandeur et de bassesse, de raisons sublimes et de folies grossières, enfin de tous les contrastes que nous venons de voir dans Shakespeare ? qu’il aurait été un poëte parfait s’il avait vécu du temps d’Addison.
          D’Addison.
          Cet homme célèbre, qui fleurissait sous la reine Anne, est peut-être celui de tous les écrivains anglais qui sut le mieux conduire le génie par le goût. II avait de la correction dans le style, une imagination sage dans l’expression, de l’élégance, de la force et du naturel dans ses vers et dans sa prose. Ami des bienséances et des règles, il voulait que la tragédie fût écrite avec dignité, et c’est ainsi que son Caton est composé.
          Ce sont, dès le premier acte, des vers dignes de Virgile, et des sentiments dignes de Caton. Il n’y a point de théâtre en Europe où la scène de Juba et de Syphax ne fût applaudie comme un chef-d’œuvre d’adresse, de caractères bien développés, de beaux contrastes, et d’une diction pure et noble. L’Europe littéraire, qui connaît les traductions de cette pièce, applaudit aux traits philosophiques dont le rôle de Caton est rempli.
          Les vers que ce héros de la philosophie et de Rome prononce au cinquième acte, lorsqu’il paraît ayant sur sa table une épée nue, et lisant le Traité de Platon sur l’immortalité de l’âme, ont été traduits dès longtemps en français ; nous devons les placer ici.
          Oui, Platon, tu dis vrai, notre âme est immortelle[23] ;
          C’est un Dieu qui lui parle, un Dieu qui vit en elle.
          Eh ! d’où viendrait sans lui ce grand pressentiment,
          Ce dégoût des faux biens, cette horreur du néant ?
          Vers des siècles sans fin je sens que tu m’entraînes ;
          Du monde et de mes sens je vais briser les chaînes,
          Et m’ouvrir, loin d’un corps dans la fange arrêté,
          Les portes de la vie et de l’éternité.
          L’éternité ! quel mot consolant et terrible !
          lumière ! ô nuage! ô profondeur horrible !
          Que suis-je ? où suis-je ? où vais-je? et d’où suis-je tiré ?
          Dans quels climats nouveaux, dans quel monde ignoré
          Le moment du trépas va-t-il plonger mon être ?
          Où sera cet esprit qui ne peut se connaître ?
          Que me préparez-vous, abîmes ténébreux?
          Allons, s’il est un Dieu, Caton doit être heureux.
          Il en est un sans doute, et je suis son ouvrage.
          Lui-même au cœur du juste il empreint son image.
          Il doit venger sa cause, et punir les pervers.
          Mais comment ? dans quel temps ? et dans quel univers ?
          Ici la Vertu pleure et l’Audace l’opprime ;
          L’Innocence à genoux y tend la gorge au Crime ;
          La Fortune y domine, et tout y suit son char.
          Ce globe infortuné fut formé pour César.
          Hâtons-nous de sortir d’une prison funeste.
          Je te verrai sans ombre, ô vérité céleste !
          Tu te caches de nous dans nos jours de sommeil ;
          Cette vie est un songe, et la mort un réveil.
          La pièce eut le grand succès que méritaient ses beautés de détail, et que lui assuraient les discordes de l’Angleterre, auxquelles cette tragédie était en plus d’un endroit une allusion très-frappante. Mais la conjoncture de ces allusions étant passée, les vers n’étant que beaux, les maximes n’étant que nobles et justes, et la pièce étant froide, on n’en sentit plus guère que la froideur. Rien n’est plus beau que le second chant de Virgile ; récitez-le sur le théâtre, il ennuiera : il faut des passions, un dialogue vif, de l’action. On revint bientôt aux irrégularités grossières mais attachantes de Shakespeare.
          DE LA BONNE TRAGÉDIE FRANÇAISE.
          Je laisse là tout ce qui est médiocre ; la foule de nos faibles tragédies effraye ; il y en a près de cent volumes : c’est un magasin énorme d’ennui.
          Nos bonnes pièces, ou du moins celles qui, sans être bonnes, ont des scènes excellentes, se réduisent à une vingtaine tout au plus ; mais aussi, j’ose dire que ce petit nombre d’ouvrages admirables est au-dessus de tout ce qu’on a jamais fait en ce genre, sans en excepter Sophocle et Euripide.
          C’est une entreprise si difficile d’assembler dans un même lieu des héros de l’antiquité, de les faire parler en vers français, de ne leur faire jamais dire que ce qu’ils ont dû dire, de ne les faire entrer et sortir qu’à propos, de faire verser des larmes pour eux, de leur prêter un langage enchanteur qui ne soit ni ampoulé ni familier, d’être toujours décent et toujours intéressant, qu’un tel ouvrage est un prodige, et qu’il faut s’étonner qu’il y ait en France vingt prodiges de cette espèce.
          Parmi ces chefs-d’œuvre, ne faut-il pas donner, sans difficulté, la préférence à ceux qui parlent au cœur sur ceux qui ne parlent qu’à l’esprit ? Quiconque ne veut qu’exciter l’admiration peut faire dire : Voilà qui est beau ; mais il ne fera point verser des larmes. Quatre ou cinq scènes bien raisonnées, fortement pensées, majestueusement écrites, s’attirent une espèce de vénération ; mais c’est un sentiment qui passe vite, et qui laisse l’âme tranquille. Ces morceaux sont de la plus grande beauté, et d’un genre même que les anciens ne connurent jamais : ce n’est pas assez, il faut plus que de la beauté. Il faut se rendre maître du cœur par degrés, l’émouvoir, le déchirer, et joindre à cette magie les règles de la poésie, et toutes celles du théâtre, qui sont presque sans nombre.
          Voyons quelle pièce nous pourrions proposer à l’Europe, qui réunît tous ces avantages.
          Les critiques ne nous permettront pas de donner Phèdre comme le modèle le plus parfait, quoique le rôle de Phèdre soit d’un bout à l’autre ce qui a jamais été écrit de plus touchant et de mieux travaillé. Ils me répéteront que le rôle de Thésée est trop faible, qu’Hippolyte est trop Français, qu’Aricie est trop peu tragique, que Théramène est trop condamnable de débiter des maximes d’amour à son pupille : tous ces défauts sont, à la vérité, ornés d’une diction si pure et si touchante que je ne les trouve plus des défauts quand je lis la pièce ; mais tâchons d’en trouver une à laquelle on ne puisse faire aucun juste reproche.
          Ne sera-ce point l’Iphigénie en Aulide [24] ? Dès le premier vers je me sens intéressé et attendri ; ma curiosité est excitée par les seuls vers que prononce un simple officier d’Agamemnon, vers harmonieux, vers charmants, vers tels qu’aucun poëte n’en faisait alors.
          À peine un faible jour vous éclaire et me guide :
          Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l’Aulide.
          Auriez-vous dans les airs entendu quelque bruit ?
          Les vents nous auraient-ils exaucés cette nuit ?
          Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune.
          (Acte I, scène i.)
          Agamemnon, plongé dans la douleur, ne répond point à Arcas, ne l’entend point ; il se dit à lui-même en soupirant :
          Heureux qui, satisfait de son humble fortune,
          Libre du joug superbe où je suis attaché,
          Vit dans l’état obscur où les dieux l’ont caché.
          (Acte I, scène i.)
          Quels sentiments ! quels vers heureux ! quelle voix de la nature !
          Je ne puis m’empêcher de m’interrompre un moment pour apprendre aux nations qu’un juge d’Écosse[25] qui a bien voulu donner des règles de poésie et de goût à son pays, déclare dans son chapitre xxiDes Narrations et des Descriptions, qu’il n’aime point ce vers :
          Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune.
          S’il avait su que ce vers était imité d’Euripide, il lui aurait peut-être fait grâce ; mais il aime mieux la réponse du soldat dans la première scène de Hamlet :
          Je n’ai pas entendu une souris trotter.
          « Voilà qui est naturel, dit-il, c’est ainsi qu’un soldat doit répondre. » Oui, monsieur le juge, dans un corps de garde, mais non pas dans une tragédie : sachez que les Français, contre lesquels vous vous déchaînez, admettent le simple, et non le bas et le grossier. Il faut être bien sûr de la bonté de son goût avant de le donner pour loi ; je plains les plaideurs, si vous les jugez comme vous jugez les vers. Quittons vite son audience pour revenir à Iphigénie.
          Est-il un homme de bon sens, et d’un cœur sensible, qui n’écoute le récit d’Agamemnon avec un transport mêlé de pitié et de crainte, qui ne sente les vers de Racine pénétrer jusqu’au fond de son âme ? L’intérêt, l’inquiétude, l’embarras, augmentent dès la troisième scène, quand Agamemnon se trouve entre Achille et Ulysse.
          La crainte, cette âme de la tragédie, redouble encore à la scène qui suit. C’est Ulysse qui veut persuader Agamemnon, et immoler Iphigénie à l’intérêt de la Grèce. Ce personnage d’Ulysse est odieux ; mais, par un art admirable, Racine sait le rendre intéressant.
          Je suis père, seigneur, et faible comme un autre ;
          Mon cœur se met sans peine en la place du vôtre ;
          Et, frémissant du coup qui vous fait soupirer.
          Loin de blâmer vos pleurs, je suis près de pleurer.
          (Acte I, scène v.)
          Dès ce premier acte Iphigénie est condamnée à la mort, Iphigénie qui se flatte avec tant de raison d’épouser Achille : elle va être sacrifiée sur le même autel où elle doit donner la main à son amant.
           
           Nubendi tempore in ipso.
           
          Tantum relligio potuit suadere malorum !
          (Lucr., lib. I, v. 102.)
          Deuxième acte d’iphigénie.
          C’est avec une adresse bien digne de lui que Racine, au second acte, fait paraître Ériphile avant qu’on ait vu Iphigénie. Si l’amante aimée d’Achille s’était montrée la première, on ne pourrait souffrir Ériphile sa rivale. Ce personnage est absolument nécessaire à la pièce, puisqu’il en fait le dénoûment ; il en faitmême le nœud : c’est elle qui, sans le savoir, inspire des soupçons cruels à Clytemnestre, et une juste jalousie à Iphigénie ; et par un art encore plus admirable, l’auteur sait intéresser pour cette Ériphile elle-même. Elle a toujours été malheureuse, elle ignore ses parents, elle a été prise dans sa patrie mise en cendres : un oracle funeste la trouble, et, pour comble de maux, elle a une passion involontaire pour ce même Achille dont elle est captive.
          Dans les cruelles mains par qui je fus ravie,
          Je demeurai longtemps sans lumière et sans vie.
          Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ;
          Et, me voyant presser d’un bras ensanglanté,
          Je frémissais, Doris, et d’un vainqueur sauvage
          Craignais[26] de rencontrer l’effroyable visage.
          J’entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur,
          Et toujours détournant ma vue avec horreur.
          Je le vis : son aspect n’avait rien de farouche ;
          Je sentis le reproche expirer dans ma bouche.
          Je sentis contre moi mon cœur se déclarer,
          J’oubliai ma colère, et ne sus que pleurer.
          (Acte II, scène i.)
          Il le faut avouer, on ne faisait point de tels vers avant Racine ; non-seulement personne ne savait la route du cœur, mais presque personne ne savait les finesses de la versification, cet art de rompre la mesure :
          Je le vis : son aspect n’avait rien de farouche.
          Personne ne connaissait cet heureux mélange de syllabes longues et brèves, et de consonnes suivies de voyelles qui font couler un vers avec tant de mollesse, et qui le font entrer dans une oreille sensible et juste avec tant de plaisir.
          Quel tendre et prodigieux effet cause ensuite l’arrivée d’Iphigénie ! Elle vole après son père aux yeux d’Ériphile même, de son père qui a pris enfin la résolution de la sacrifier ; chaque mot de cette scène tourne le poignard dans le cœur, Iphigénie ne dit pas des choses outrées, comme dans Euripide, je voudrais être folle (ou faire la follepour vous égayer, pour vous plaire. Tout est noble dans la pièce française, mais d’une simplicité attendrissante ; et la scène finit par ces mots terribles : Vous y serez, ma fille. Sentence de mort après laquelle il ne faut plus rien dire.
          On prétend que ce mot déchirant est dans Euripide, on le répète sans cesse. Non, il n’y est pas. Il faut se défaire enfin, dans un siècle tel que le nôtre, de cette maligne opiniâtreté à faire valoir toujours le théâtre ancien des Grecs aux dépens du théâtre français. Voici ce qui est dans Euripide.
          Iphigénie.
          Mon père, me ferez-vous habiter dans un autre séjour ? Ce qui veut dire : Me marierez-vous ailleurs ?
          Agamemnon.
          Laissez cela ; il ne convient pas à une fille de savoir ces choses.
          Iphigénie.
          Mon père, revenez au plus tôt après avoir achevé votre entreprise.
          Agamemnon.
          Il faut auparavant que je fassse un sacrifice.
          Iphigénie.
          Mais c’est un soin dont les prêtres doivent se charger.
          Agamemnon.
          Vous le saurez, puisque vous serez tout auprès, au lavoir.
          Iphigénie.
          Ferons-nous, mon père, un chœur autour de l’autel ?
          Agamemnon.
          Je te crois plus heureuse que moi, mais cela ne t’importe pas ; donne-moi un baiser triste et ta main, puisque tu dois être si longtemps absente de ton père. Ô quelle gorge ! quelles joues ! quels blonds cheveux ! que de douleur la ville des Phrygiens et Hélène me causent ! je ne veux plus parler, car je pleure trop en t’embrassant. Et vous, fille de Léda, excusez-moi si l’amour paternel m’attendrit trop, quand je dois donner ma fille à Achille.
          Ensuite Agamemnon instruit Clytemnestre de la généalogie d’Achille, et Clytemnestre lui demande si les noces de Pélée et de Thétis se firent au fond de la mer.
          Brumoy a déguisé autant qu’il l’a pu ce dialogue, comme il a falsifié presque toutes les pièces qu’il a traduites ; mais rendons justice à la vérité, et jugeons si ce morceau d’Euripide approche
          de celui de Racine.
          Verra-t-on à l’autel votre heureuse famille ?
          Agamemnon.
          Hélas !
          Iphigénie.
          Vous vous taisez !
          Agamemnon.
          Vous y serez, ma fille.
          (Acte II, scène ii.)
          Comment se peut-il faire qu’après cet arrêt de mort, qu’Iphigénie ne comprend point, mais que le spectateur entend avec tant d’émotion, il y ait encore des scènes touchantes dans le même acte, et même des coups de théâtre frappants ? C’est là, selon moi, qu’est le comble de la perfection.
          Acte troisième.
          Après des incidents naturels bien préparés, et qui tous concourent à redoubler le nœud de la pièce, Clytemnestre, Iphigénie, Achille, attendent dans la joie le moment du mariage ; Ériphile est présente, et le contraste de sa douleur avec l’allégresse de la mère et des deux amants ajoute à la beauté de la situation. Arcas paraît de la part d’Agamemnon ; il vient dire que tout est prêt pour célébrer ce mariage fortuné. Mais quel coup ! quel moment épouvantable !
          Il l’attend à l’autel.... pour la sacrifier....
          (Acte III, scène v.)
          Achille, Clytemnestre, Iphigénie, Ériphile, expriment alors en un seul vers tous leurs sentiments différents, et Clytemnestre tombe aux genoux d’Achille.
          Oubliez une gloire importune.
          Ce triste abaissement convient à ma fortune.
           
          C’est vous que nous cherchions sur ce funeste bord ;
          Et votre nom, seigneur, la conduit à la mort.
          Ira-t-elle, des dieux implorant la justice,
          Embrasser leurs autels parés pour son supplice ?
          Elle n’a que vous seul. Vous êtes en ces lieux
          Son père, son époux, son asile, ses dieux.
          (Acte III, scène v.)
          Ô véritable tragédie ! beauté de tous les temps et de toutes les nations ! Malheur aux barbares qui ne sentiraient pas jusqu’au fond du cœur ce prodigieux mérite !
          Je sais que l’idée de cette situation est dans Euripide ; mais elle y est comme le marbre dans la carrière, et c’est Racine qui a construit le palais.
          Une chose assez extraordinaire, mais bien digne des commentateurs, toujours un peu ennemis de leur patrie, c’est que le jésuite Brumoy, dans sonDiscours sur le théâtre des Grecs, fait cette critique[27] : « Supposons qu’Euripide vint de l’autre monde, et qu’il assistât à la représentation de l’Iphigénie de M. Racine... ne serait-il point révolté de voir Clytemnestre aux pieds d’Achille, qui la relève, et de mille autres choses, soit par rapport à nos usages, qui nous paraissent plus polis que ceux de l’antiquité, soit par rapport aux bienséances ? etc. »
          Remarquez, lecteur, avec attention, que Clytemnestre se jette aux genoux d’Achille dans Euripide, et que même il n’est point dit qu’Achille la relève.
          A l’égard de mille autres choses par rapport à nos usages, Euripide se serait conformé aux usages de la France, et Racine à ceux de la Grèce.
          Après cela, fiez-vous à l’intelligence et à la justice des commentateurs.
          Acte quatrième.
          Comme dans cette tragédie l’intérêt s’échauffe toujours de scène en scène, que tout y marche de perfections en perfections, la grande scène entre Agamemnon, Clytemnestre et Iphigénie, est encore supérieure à tout ce que nous avons vu. Rien ne fait jamais, au théâtre, un plus grand effet que des personnages qui renferment d’abord leur douleur dans le fond de leur âme, et qui laissent ensuite éclater tous les sentiments qui les déchirent ; on est partagé entre la pitié et l’horreur : c’est, d’un côté, Agamemnon, accablé lui-même de tristesse, qui vient demander sa fille pour la mener à l’autel, sous prétexte de la remettre au héros à qui elle est promise. C’est Clytemnestre qui lui répond d’une voix entrecoupée :
          S’il faut partir, ma fille est toute prête :
          Mais vous, n’avez-vous rien, seigneur, qui vous arrête ?
          Agamemnon.
          Moi, madame ?
          Clytemnestre.
          Vos soins ont-ils tout préparé ?
          Agamemnon.
          Calchas est prêt, madame, et l’autel est paré ;
          J’ai fait ce que m’ordonne un devoir légitime.
          Clytemnestre.
          Vous ne me parlez point, seigneur, de la victime.
          (Acte IV, scène iii.)
          Ces mots vous ne me parlez point de la victime ne sont pas assurément dans Euripide. On sait de quel sublime est le reste de la scène, non pas de ce sublime de déclamation, non pas de ce sublime de pensées recherchées ou d’expressions gigantesques, mais de ce qu’une mère au désespoir a de plus pénétrant et de plus terrible, de ce qu’une jeune princesse qui sent tout son malheur a de plus touchant et de plus noble ; après quoi Achille, dans une autre scène, déploie la fierté, l’indignation, les menaces d’un héros irrité, sans qu’Agamemnon perde rien de sa dignité : et c’était là le plus difficile.
          Jamais Achille n’a été plus Achille que dans cette tragédie. Les étrangers ne pourront pas dire de lui ce qu’ils disent d’Hippolyte, de Xipharès, d’Antiochus, roi de Comagène, de Bajazet même ; ils les appellent monsieur Bajazet, monsieur Antiochus, monsieur Xipharès, monsieur Hippolyte ; et, je l’avoue, ils n’ont pas tort. Cette faiblesse de Racine est un tribut qu’il a payé aux mœurs de son temps, à la galanterie de la cour de Louis XIV, au goût des romans qui avaient infecté la nation, aux exemples mêmes de Corneille, qui ne composa jamais une tragédie sans y mettre de l’amour, et qui fit de cette passion le principal ressort de la tragédie de Polyeucte, confesseur et martyr, et de celle d’Attila, roi des Huns, et de sainte Théodore qu’on prostitue.
          Ce n’est que depuis peu d’années qu’on a osé en France produire des tragédies profanes sans galanterie. La nation était si accoutumée à cette fadeur qu’au commencement du siècle où nous sommes on reçut avec applaudissement une Électre amoureuse, et une partie carrée de deux amants et de deux maîtresses dans le sujet le plus terrible de l’antiquité, tandis qu’on sifflait l’Électre de Longepierre, non-seulement parce qu’il y avait des déclamations à l’antique, mais parce qu’on n’y parlait point d’amour.
          Du temps de Racine, et jusqu’à nos derniers temps, les personnages essentiels au théâtre étaient l’amoureux et l’amoureuse, comme à la FoireArlequin et Colombine. Un acteur était reçu pour jouer tous les amoureux.
          Achille aime Iphigénie, et il le doit : il la regarde comme sa femme ; mais il est beaucoup plus fier, plus violent, qu’il n’est tendre : il aime comme Achille doit aimer, et il parle comme Homère l’aurait fait parler s’il avait été Français.
          Acte cinquième.
          M. Luneau de Boisjermain, qui a fait une édition de Racine avec des commentaires, voudrait que la catastrophe d’Iphigénie fût en action sur le théâtre. « Nous n’avons, dit-il, qu’un regret à former, c’est que Racine n’ait point composé sa pièce dans un temps où le théâtre fût, comme aujourd’hui, dégagé de la foule des spectateurs qui inondaient autrefois le lieu de la scène ; ce poète n’aurait pas manqué de mettre en action la catastrophe qu’il n’a mise qu’en récit. On eût vu d’un côté un père consterné, une mère éperdue, vingt rois en suspens, l’autel, le bûcher, le prêtre, le couteau, la victime ; et quelle victime ! de l’autre, Achille menaçant, l’armée en émeute, le sang de toutes parts prêt à couler ; Ériphile alors serait survenue ; Calchas l’aurait désignée pour l’unique objet de la colère céleste, et cette princesse, s’emparant du couteau sacré, aurait expiré bientôt sous les coups qu’elle se serait portés. »
          Cette idée paraît plausible au premier coup d’œil. C’est en effet le sujet d’un très-beau tableau, parce que dans un tableau on ne peint qu’un instant ; mais il serait bien difficile que, sur le théâtre, cette action, qui doit durer quelques moments, ne devînt froide et ridicule. Il m’a toujours paru évident que le violent Achille, l’épée nue, et ne se battant point, vingt héros dans la même attitude comme des personnages de tapisserie, Agamemnon, roi des rois, n’imposant à personne, immobile dans le tumulte, formeraient un spectacle assez semblable au cercle de la reine en cire colorée par Benoît.
          Il est des objets que l’art judicieux
          Doit offrir à l’oreille, et reculer des yeux.
          (Boileau, iii, 53-4.)
          Il y a bien plus ; la mort d’Ériphile glacerait les spectateurs au lieu de les émouvoir. S’il est permis de répandre du sang sur le théâtre (ce que j’ai quelque peine à croire), il ne faut tuer que les personnages auxquels on s’intéresse. C’est alors que le cœur du spectateur est véritablement ému, il vole au-devant du coup qu’on va porter, il saigne de la blessure ; on se plaît avec douleur à voir tomber Zaïre sous le poignard d’Orosmane dont elle est idolâtrée. Tuez, si vous voulez, ce que vous aimez ; mais ne tuez jamais une personne indifférente ; le public sera très-indifférent à cette mort : on n’aime point du tout Ériphile. Racine l’a rendue supportable jusqu’au quatrième acte ; mais dès qu’Iphigénie est en péril de mort, Ériphile est oubliée, et bientôt haïe : elle ne ferait pas plus d’effet que la biche de Diane.
          On m’a mandé depuis peu qu’on avait essayé à Paris le spectacle que M. Luneau de Boisjermain avait proposé, et qu’il n’a point réussi. Il faut savoir qu’un récit écrit par Racine est supérieur à toutes les actions théâtrales.
          D’Athalie.
          Je commencerai par dire d’Athalie que c’est là que la catastrophe est admirablement en action, c’est là que se fait la reconnaissance la plus intéressante ; chaque acteur y joue un grand rôle. On ne tue point Athalie sur le théâtre ; le fils des rois est sauvé, et est reconnu roi : tout ce spectacle transporte les spectateurs.
          Je ferais ici l’éloge de cette pièce, le chef-d’œuvre de l’esprit humain, si tous les gens de goût de l’Europe ne s’accordaient pas à lui donner la préférence sur presque toutes les autres pièces. On peut condamner le caractère et l’action du grand-prêtre Joad ; sa conspiration, son fanatisme, peuvent être d’un très-mauvais exemple ; aucun souverain, depuis le Japon jusqu’à Naples, ne voudrait d’un tel pontife ; il est factieux, insolent, enthousiaste, inflexible, sanguinaire ; il trompe indignement sa reine ; il fait égorger par des prêtres cette femme âgée de quatre-vingts ans, qui n’en voulait certainement pas à la vie du jeune Joas, qu’elle voulait élever comme son propre fils[28].
          J’avoue qu’en réfléchissant sur cet événement, on peut détester la personne du pontife ; mais on admire l’auteur, on s’assujettit sans peine à toutes les idées qu’il présente, on ne pense, on ne sent que d’après lui. Son sujet, d’ailleurs respectable, ne permet pas les critiques qu’on pourrait faire si c’était un sujet d’invention. Le spectateur suppose avec Racine que Joad est en droit de faire tout ce qu’il fait; et, ce principe une fois posé, on convient que la pièce est ce que nous avons de plus parfaitement conduit, de plus simple et de plus sublime. Ce qui ajoute encore au mérite de cet ouvrage, c’est que de tous les sujets c’était le plus difficile à traiter.
          On a imprimé avec quelque fondement que Racine avait imité dans cette pièce plusieurs endroits de la tragédie de la Ligue, faite par le conseiller d’État Matthieu, historiographe de France sous Henri IV, écrivain qui ne faisait pas mal des vers pour son temps. Constance dit dans la tragédie de Matthieu :
          Je redoute mon Dieu, c’est lui seul que je crains.
           
          On n’est point délaissé quand on a Dieu pour père.
          Il ouvre à tous la main, il nourrit les corbeaux ;
          Il donne la pâture aux jeunes passereaux,
          Aux bêtes des forêts, des prés et des montagnes :
          Tout vit de sa bonté [29].
          Racine dit :
          Je crains Dieu, cher Abner, et n’ai point d’autre crainte.
          (Athalie, acte I, scène i.)
          Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ?
          Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,
          Et sa bonté s’étend sur toute la nature.
          (Acte II, scène vii.)
          Le plagiat paraît sensible, et cependant ce n’en est point un : rien n’est plus naturel que d’avoir les mêmes idées sur le même sujet. D’ailleurs Racine et Matthieu ne sont pas les premiers qui aient exprimé des pensées dont on trouve le fond dans plusieurs endroits de l’Écriture.
          Des chefs-d’œuvre tragiques français.
          Qu’oserait-on placer parmi ces chefs-d’œuvre reconnus pour tels en France et dans les autres pays, après Iphigénie et Athalie ? Nous mettrions une grande partie de Cinna, les scènes supérieures des Horaces, du Cid, dePompée, de Polyeucte ; la fin de Rodogune ; le rôle parfait et inimitable de Phèdre, qui l’emporte sur tous les rôles ; celui d’Acomat, aussi beau en son genre ; les quatre premiers actes de Britannicus ; Andromaque tout entière, à une scène près de pure coquetterie ; les rôles tout entiers de Roxane et de Monime, admirables l’un et l’autre dans des genres tout opposés ; des morceaux vraiment tragiques dans quelques autres pièces ; mais après vingt bonnes tragédies, sur plus de quatre mille, qu’avons-nous ? rien. Tant mieux. Nous l’avons dit ailleurs[30] : il faut que le beau soit rare, sans quoi il cesserait d’être beau.
          COMÉDIE.
          En parlant de la tragédie, je n’ai point osé donner de règles : il y a plus de bonnes dissertations que de bonnes pièces, et si un jeune homme qui a du génie veut connaître les règles importantes de cet art, il lui suffira de lire ce que Boileau en dit dans son Art poétique, et d’en être bien pénétré ; j’en dis autant de la comédie.
          J’écarte la théorie, et je n’irai guère au delà de l’historique. Je demanderai seulement pourquoi les Grecs et les Romains firent toutes leurs comédies en vers, et pourquoi les modernes ne les font souvent qu’en prose ? N’est-ce point que l’un est beaucoup plus aisé que l’autre, et que les hommes en tout genre veulent réussir sans beaucoup de travail ? Fénelon fit son Télémaque en prose parce qu’il ne pouvait le faire en vers.
          L’abbé d’Aubignac, qui, comme prédicateur du roi, se croyait l’homme le plus éloquent du royaume, et qui, pour avoir lu la Poétique d’Aristote, pensait être le maître de Corneille, fit une tragédie en prose, dont la représentation ne put être achevée, et que jamais personne n’a lue,
          Lamotte, s’étant laissé persuader que son esprit était infiniment au-dessus de son talent pour la poésie, demanda pardon au public de s’être abaissé jusqu’à faire des vers. Il donna une ode en prose, et une tragédie en prose : et on se moqua de lui. Il n’en a pas été de même de la comédie ; Molière avait écrit son Avare en prose pour le mettre ensuite en vers ; mais il parut si bon, que les comédiens voulurent le jouer tel qu’il était, et que personne n’osa depuis y toucher.
          Au contraire, le Convive de Pierre, qu’on a si mal à propos appelé le Festin de Pierre, fut versifié après la mort de Molière par Thomas Corneille, et est toujours joué de cette façon.
          Je pense que personne ne s’avisera de versifier le George Dandin. La diction en est si naïve, si plaisante, tant de traits de cette pièce sont devenus proverbes, qu’il semble qu’on les gâterait si on voulait les mettre en vers.
          Ce n’est pas peut-être une idée fausse de penser qu’il y a des plaisanteries de prose, et des plaisanteries de vers. Tel bon conte, dans la conversation, deviendrait insipide s’il était rimé ; et tel autre ne réussira bien qu’en rimes. Je pense que monsieur et madame la comtesse de Sottenville, et madame la comtesse d’Escarbagnas, ne seraient point si plaisants s’ils rimaient. Mais dans les grandes pièces remplies de portraits, de maximes, de récits, et dont les personnages ont des caractères fortement dessinés, telles que le Misanthrope, le Tartuffe, l’École des femmes, celle des maris, les Femmes savantes, le Joueur, les vers me paraissent absolument nécessaires ; et j’ai toujours été de l’avis de Michel Montaigne[31], qui dit que « la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poésie, s’eslance bien plus brusquement, et me fiert d’une plus vifve secousse ».
          Ne répétons point ici ce qu’on a tant dit de Molière ; on sait assez que dans ses bonnes pièces il est au-dessus des comiques de toutes les nations anciennes et modernes. Despréaux a dit (Épître VII, 33-38) :
          Mais sitôt que d’un trait de ses fatales mains
          La Parque l’eut rayé du nombre des humains,
          On reconnut le prix de sa muse éclipsée.
          L’aimable Comédie, avec lui terrassée,
          En vain d’un coup si rude espéra revenir,
          Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.
          Put plus est un peu rude à l’oreille ; mais Boileau avait raison.
          Depuis 1673, année dans laquelle la France perdit Molière, on ne vit pas une seule pièce supportable jusqu’au Joueur, du trésorier de France Regnard, qui fut joué en 1697 ; et il faut avouer qu’il n’y a eu que lui seul, après Molière, qui ait fait de bonnes comédies en vers. La seule pièce de caractère qu’on ait eue depuis lui a été le Glorieux, de Destouches, dans laquelle tous les personnages ont été généralement applaudis, excepté malheureusement celui du Glorieux, qui est le sujet de la pièce.
          Rien n’étant si difficile que de faire rire les honnêtes gens, on se réduisit enfin à donner des comédies romanesques qui étaient moins la peinture fidèle des ridicules, que des essais de tragédies bourgeoises : ce fut une espèce bâtarde qui, n’étant ni comique ni tragique, manifestait l’impuissance de faire des tragédies et des comédies. Cette espèce cependant avait un mérite, celui d’intéresser, et dès qu’on intéresse, on est sûr du succès. Quelques auteurs joignirent aux talents que ce genre exige celui de semer leurs pièces de vers heureux. Voici comme ce genre s’introduisit.
          Quelques personnes s’amusaient à jouer dans un château de petites comédies qui tenaient de ces farces qu’on appelle parades : on en fit une en l’année 1732, dont le principal personnage était le fils d’un négociant de Bordeaux, très-bonhomme, et marin fort grossier, lequel, croyant avoir perdu sa femme et son fils, venait se remarier à Paris, après un long voyage dans l’Inde.
          Sa femme était une impertinente qui était venue faire la grande dame dans la capitale, manger une grande partie du bien acquis par son mari, et marier son fils à une demoiselle de condition. Le fils, beaucoup plus impertinent que la mère, se donnait des airs de seigneur ; et son plus grand air était de mépriser beaucoup sa femme, laquelle était un modèle de vertu et de raison. Cette jeune femme l’accablait de bons procédés sans se plaindre, payait ses dettes secrètement quand il avait joué et perdu sur sa parole, et lui faisait tenir de petits présents très-galants sous des noms supposés. Cette conduite rendait notre jeune homme encore plus fat ; le marin revenait à la fin de la pièce, et mettait ordre à tout[32].
          Une actrice de Paris, fille de beaucoup d’esprit, nommée Mlle Quinault, ayant vu cette farce, conçut qu’on en pourrait faire une comédie très-intéressante, et d’un genre tout nouveau pour les Français, en exposant sur le théâtre le contraste d’un jeune homme qui croirait en effet que c’est un ridicule d’aimer sa femme, et une épouse respectable qui forcerait enfin son mari à l’aimer publiquement. Elle pressa l’auteur d’en faire une pièce régulière, noblement écrite ; mais ayant été réfusée, elle demanda permission de donner ce sujet à M. de La Chaussée, jeune homme qui faisait fort bien des vers, et qui avait de la correction dans le style. Ce fut ce qui valut au public le Préjugé à la mode. (En 1735.)
          Cette pièce était bien froide après celles de Molière et de Regnard : elle ressemblait à un homme un peu pesant qui danse avec plus de justesse que de grâce. L’auteur voulut mêler la plaisanterie aux beaux sentiments ; il introduisit deux marquis, qu’il crut comiques, et qui ne furent que forcés et insipides. L’un dit à l’autre :
          Si la même maîtresse est l’objet de nos vœux,
          L’embarras de choisir la rendra trop perplexe.
          Ma foi, marquis, il faut avoir pitié du sexe.
          (Le Préjugé à la mode, acte III, scène v.)
          Ce n’est pas ainsi que Molière fait parler ses personnages. Dès lors le comique fut banni de la comédie. On y substitua le pathétique : on disait que c’était par bon goût, mais c’était par stérilité.
          Ce n’est pas que deux ou trois scènes pathétiques ne puissent faire un très-bon effet. Il y en a des exemples dans Térence ; il y en a dans Molière ; mais il faut après cela revenir à la peinture naïve et plaisante des mœurs.
          On ne travaille dans le goût de la comédie larmoyante que parce que ce genre est plus aisé ; mais cette facilité même le dégrade : en un mot, les Français ne surent plus rire.
          Quand la comédie fut ainsi défigurée, la tragédie le fut aussi : on donna des pièces barbares, et le théâtre tomba ; mais il peut se relever.
          DE L’OPÉRA.
          C’est à deux cardinaux que la tragédie et l’opéra doivent leur établissement en France : car ce fut sous Richelieu que Corneille fit son apprentissage, parmi les cinq auteurs que ce ministre faisait travailler, comme des commis, aux drames dont il formait le plan, et où il glissait souvent nombre de très-mauvais vers de sa façon ; et ce fut lui encore qui, ayant persécuté le Cid, eut le bonheur d’inspirer à Corneille ce noble dépit et cette généreuse opiniâtreté qui lui fit composer les admirables scènes des Horaces et de Cinna.
          Le cardinal Mazarin fit connaître aux Français l’opéra, qui ne fut d’abord que ridicule, quoique le ministre n’y travaillât point.
          Ce fut en 1647 qu’il fit venir pour la première fois une troupe entière de musiciens italiens, des décorateurs et un orchestre : on représenta au Louvre la tragi-comédie d’Orphée en vers italiens et en musique ; ce spectacle ennuya tout Paris. Très-peu de gens entendaient l’italien, presque personne ne savait la musique, et tout le monde haïssait le cardinal : cette fête, qui coûta beaucoup d’argent, fut sifflée, et bientôt après les plaisants de ce temps-là « firent le grand ballet, et le branle de la fuite de Mazarin, dansé sur le théâtre de la France par lui-même et ses adhérents ». Voilà toute la récompense qu’il eut d’avoir voulu plaire à la nation.
          Avant lui on avait eu des ballets en France dès le commencement du XVIesiècle ; et dans ces ballets il y avait toujours eu quelque musique d’une ou deux voix, quelquefois accompagnées de chœurs qui n’étaient guère autre chose qu’un plain-chant grégorien. Les filles d’Achéloüs, les sirènes, avaient chanté en 1582 aux noces du duc de Joyeuse ; mais c’étaient d’étranges sirènes.
          Le cardinal Mazarin ne se rebuta pas du mauvais succès de son opéra italien ; et lorsqu’il fut tout-puissant, il fit revenir ses musiciens italiens qui chantèrent le Nozze di Peleo e di Tetide en trois actes, en 1654. Louis XIV y dansa : la nation fut charmée de voir son roi, jeune, d’une taille majestueuse et d’une figure aussi aimable que noble, danser dans sa capitale après en avoir été chassé ; mais l’opéra du cardinal n’ennuya pas moins Paris pour la seconde fois.
          Mazarin persista ; il fit venir en 1660 le signor Cavalli, qui donna dans la grande galerie du Louvre l’opéra de Xercès en cinq actes : les Français bâillèrent plus que jamais, et se crurent délivrés de l’opéra italien par la mort de Mazarin, qui donna lieu en 1661 à mille épitaphes ridicules, et à presque autant de chansons qu’on en avait fait contre lui pendant sa vie.
          Cependant les Français voulaient aussi dès ce temps-là même avoir un opéra dans leur langue, quoiqu’il n’y eût pas un seul homme dans le pays qui sût faire un trio, ou jouer passablement du violon ; et dès l’année 1659, un abbé Perrin, qui croyait faire des vers, et un Cambort, intendant de douze violons de la reine mère, qu’on appelait la musique de France, firent chanter dans le village d’Issy une pastorale qui, en fait d’ennui, l’emportait sur lesHercole amante, et sur les Nozze di Peleo.
          En 1669, le même abbé Perrin et le même Cambert s’associèrent avec un marquis de Sourdeac, grand machiniste qui n’était pas absolument fou, mais dont la raison était très-particulière, et qui se ruina dans cette entreprise. Les commencements en parurent heureux ; on joua d’abord Pomone, dans laquelle il était beaucoup parlé de pommes et d’artichauts.
          On représenta ensuite les Peines et les Plaisirs de l’Amour ; et enfin Lulli, violon de Mademoiselle, devenu surintendant de la musique du roi, s’empara du jeu de paume qui avait ruiné le marquis de Sourdeac. L’abbé Perrin, inruinable, se consola dans Paris à faire des élégies et des sonnets, et même à traduirel’Enéide de Virgile en vers qu’il disait héroïques. Voici comme il traduit, par exemple, ces deux vers du cinquième livre de l’Énéide (v. 480) :
          Arduus, effractoque illisit in ossa cerebro,
          Sternitur, exanimisque tremens procumbit humi bos.
          Dans ses os fracassés enfonce son éteuf,
          Et tout tremblant, et mort, en bas tombe le bœuf.
          On trouve son nom souvent dans les Satires de Boileau, qui avait grand tort de l’accabler : car il ne faut se moquer ni de ceux qui font du bon, ni de ceux qui font du très-mauvais, mais de ceux qui, étant médiocres, se croient des génies, et font les importants.
          Pour Cambert, il quitta la France de dépit, et alla faire exécuter sa détestable musique chez les Anglais, qui la trouvèrent excellente.
          Lulli, qu’on appela bientôt monsieur de Lulli, s’associa très-habilement avec Quinault, dont il sentait tout le mérite, et qu’on n’appela jamais monsieur de Quinault. Il donna dans son jeu de paume de Bélair, en 1672, les Fêtes de l’Amour et de Bacchus, composées par ce poète aimable ; mais ni les vers ni la musique ne furent dignes de la réputation qu’ils acquirent depuis ; les connaisseurs seulement estimèrent beaucoup une traduction de l’ode charmante d’Horace (liv. II, od. ix) :
          Donec gralus eram tibi,
          Nec quisquam potior brachia candidæ
          Cervici juvenis dabat,
          Persarum vigui rege beatior
           
          Cette ode en effet est très-gracieusement rendue en français[33] ; mais la musique en est un peu languissante.
          Il y eut des bouffonneries dans cet opéra, ainsi que dans Cadmus et dansAlceste. Ce mauvais goût régnait alors à la cour dans les ballets, et les opéras italiens étaient remplis d’arlequinades. Quinault ne dédaigna pas de s’abaisser jusqu’à ces platitudes :
          Tu fais la grimace en pleurant,
          Je ne puis m’empêcher de rire.
           
          Ah ! vraiment, je vous trouve bonne,
          Est-ce à vous, petite mignonne,
          De reprendre ce que je dis ?
           
          Mes pauvres compagnons, hélas !
          Le dragon n’en a fait qu’un fort léger repas.
           
          Le dragon étendu ! ne fait-il point le mort [34] ?
          Mais dans ces deux opéras d’Alceste et de Cadmus, Quinault sut insérer des morceaux admirables de poésie. Lulli sut un peu les rendre en accommodant son génie à celui de la langue française ; et comme il était d’ailleurs très-plaisant, très-débauché, adroit, intéressé, bon courtisan, et par conséquent aimé des grands, et que Quinault n’était que doux et modeste, il tira toute la gloire à lui. Il fit accroire que Quinault était son garçon poëte, qu’il dirigeait, et qui sans lui ne serait connu que par les Satires de Boileau. Quinault, avec tout son mérite, resta donc en proie aux injures de Boileau, et à la protection de Lulli.
          Cependant rien n’est plus beau, ni même plus sublime, que ce chœur des suivants de Pluton dans Alceste (acte IV, scène iii):
          Tout mortel doit ici paraître.
          On ne peut naître
          Que pour mourir.
          De cent maux le trépas délivre :
          Qui cherche à vivre.
          Cherche à souffrir....
           
          Est-on sage
          De fuir ce passage ?
          C’est un orage
          Qui mène au port....
          Plaintes, cris, larmes,
          Tout est sans armes
          Contre la mort.
          Le discours que tient Hercule à Pluton paraît digne de la grandeur du sujet (acte IV, scène v) :
          Si c’est te faire outrage
          D’entrer par force dans ta cour,
          Pardonne à mon courage,
          Et fais grâce à l’amour.
          La charmante tragédie d’Atys, les beautés, ou nobles, ou délicates, ou naïves, répandues dans les pièces suivantes, auraient dû mettre le comble à la gloire de Quinault, et ne firent qu’augmenter celle de Lulli, qui fut regardé comme le dieu de la musique. Il avait en effet le rare talent de la déclamation : il sentit de bonne heure que la langue française étant la seule qui eût l’avantage des rimes féminines et masculines, il fallait la déclamer en musique différemment de l’italien. Lulli inventa le seul récitatif qui convînt à la nation, et ce récitatif ne pouvait avoir d’autre mérite que celui de rendre fidèlement les paroles. Il fallait encore des acteurs, il s’en forma ; c’était Quinault qui souvent les exerçait, et leur donnait l’esprit du rôle et l’âme du chant. Boileau (satire x, 141-42) dit que les vers de Quinault étaient des
          . . . . Lieux communs de morale lubrique,
          Que Lulli réchauffa des sons de sa musique.
          C’était au contraire Quinault qui réchauffait Lulli. Le récitatif ne peut être bon qu’autant que les vers le sont : cela est si vrai qu’à peine, depuis le temps de ces deux hommes faits l’un pour l’autre, y eût-il à l’Opéra cinq ou six scènes de récitatif tolérables.
          Les ariettes de Lulli furent très-faibles ; c’étaient des barcarolles de Venise. Il fallait, pour ces petits airs, des chansonnettes d’amour aussi molles que les notes. Lulli composait d’abord les airs de tous ces divertissements ; le poëte y assujettissait les paroles. Lulli forçait Quinault d’être insipide ; mais les morceaux vraiment poétiques de Quinault n’étaient certainement pas des lieux communs de morale lubrique. Y a-t-il beaucoup d’odes de Pindare plus fières et plus harmonieuses que ce couplet de l’opéra de Proserpine ? (Acte I, scène i.)
          Les superbes géants, armés contre les dieux,
          Ne nous donnent plus d’épouvante ;
          Ils sont ensevelis sous la masse pesante
          Des monts qu’ils entassaient pour attaquer les cieux.
          Nous avons vu tomber leur chef audacieux
          Sous une montagne brûlante :
          Jupiter l’a contraint de vomir à nos yeux
          Les restes enflammés de sa rage mourante ;
          Jupiter est victorieux,
          Et tout cède à l’effort de sa main foudroyante.
          Goûtons dans ces aimables lieux
          Les douceurs d’une paix charmante.
          L’avocat Brossette a beau dire, l’ode sur la prise de Namur, « avec ses monceaux de piques, de corps morts, de rocs, de briques », est aussi mauvaise que ces vers de Quinault sont bien faits. Le sévère auteur de l’Art poétique, si supérieur dans son seul genre, devait être plus juste envers un homme supérieur aussi dans le sien : homme d’ailleurs aimable dans la société, homme qui n’offensa jamais personne, et qui humilia Boileau en ne lui répondant point.
          Enfin le quatrième acte de Roland et toute la tragédie d’Armide furent des chefs-d’œuvre de la part du poète ; et le récitatif du musicien sembla même en approcher. Ce fut pour l’Arioste et pour le Tasse, dont ces deux opéras sont tirés, le plus bel hommage qu’on leur ait jamais rendu.
          Du récitatif de Lulli.
          Il faut savoir que cette mélodie était alors à peu près celle de l’Italie. Les amateurs ont encore quelques motets de Carissimi, qui sont précisément dans ce goût. Telle est cette espèce de cantate latine, qui fut, si je ne me trompe, composée par le cardinal Delphini :
          Sunt breves mundi rosæ,
          Sunt fugitivi flores ;
          Frondes veluti annosæ,
          Sunt labiles honores.
          Velocissimo cursu
          Fluunt anni ;
          Sicut celeres venti,
          Sicut sagittæ rapidæ,
          Fugiunt, evolant, ovanescunt.
          Nil durat æternum sub cœlo.
          Rapit omnia rigida sors ;
          Implacabili, funesto telo
          Ferit omnia livida mors.
          Est sola in cœlo quies,
          Jucunditas sincera,
          Voluptas pura,
          Et sine nube dies, etc.
          Beaumavielle chantait souvent ce motet, et je l’ai entendu plus d’une fois dans la bouche de Thévenard[35] : rien ne me semblait plus conforme à certains morceaux de Lulli. Cette mélodie demande de l’âme, il faut des acteurs, et aujourd’hui il ne faut que des chanteurs ; le vrai récitatif est une déclamation notée, mais on ne note pas l’action et le sentiment.
          Si une actrice en grasseyant un peu, en adoucissant sa voix, en minaudant, chantait,
          Traître ! attends... je le tiens... je tiens son cœur perfide.
          Ah ! je l’immole à ma fureur.
          (Armide, v. 5.)
          elle ne rendrait ni Quinault, ni Lulli ; et elle pourrait, en faisant ralentir un peu la mesure, chanter sur les mêmes notes.
          Ah ! je les vois, je vois vos yeux aimables,
          Ah ! je me rends à leurs attraits.
          Pergolèse a exprimé dans une musique imitatrice ces beaux vers de l’Artaserse de Metastasio :
          Vo solcando un mar crudele
          Senza vele,
          E senza sarte.
          Freme l’onda, il ciel s’imbruna,
          Cresce il vento, e manca l’arte ;
          E il voler della fortuna
          Son costretto a seguilar, etc.
          Je priai une des plus célèbres virtuoses de me chanter ce fameux air de Pergolèse. Je m’attendais à frémir au mar crudele, au freme l’onda, au cresce il vento ; je me préparais à toute l’horreur d’une tempête ; j’entendis une voix tendre qui fredonnait avec grâce l’haleine imperceptible des doux zéphyrs.
          Dans l’Encyclopédie, à l’article Expression, qui est d’un assez mauvais autour de quelques opéras et de quelques comédies[36], on lit ces étranges paroles : « En général, la musique vocale de Lulli n’est autre, on le répète, que le pur récitatif, et n’a par elle-même aucune expression du sentiment que les paroles de Quinault ont peint. Ce fait est si certain que, sur le même chant qu’on a si longtemps cru plein de la plus forte expression, on n’a qu’à mettre des paroles qui forment un sens tout à fait contraire, et ce chant pourra être appliqué à ces nouvelles paroles aussi bien, pour le moins, qu’aux anciennes. Sans parler ici du premier chœur du prologue d’Amadis, où Lulli a exprimééveillons-nous comme il aurait fallu exprimer endormons-nous, on va prendre pour exemple et pour preuve un de ses morceaux de la plus grande réputation.
          « Qu’on lise d’abord les vers admirables que Quinault met dans la bouche de la cruelle, de la barbare Méduse (Persée, acte III, scène i) :
          Je porte l’épouvante et la mort en tous lieux ;
          Tout se change en rocher à mon aspect horrible ;
          Les traits que Jupiter lance du haut des cieux
          N’ont rien de si terrible
          Qu’un regard de mes yeux.
          « Il n’est personne qui ne sente qu’un chant qui serait l’expression véritable de ces paroles ne saurait servir pour d’autres qui présenteraient un sens absolument contraire ; or le chant que Lulli met dans la bouche de l’horrible Méduse, dans ce morceau et dans tout cet acte, est si agréable, par conséquent si peu convenable au sujet, si fort en contre-sens, qu’il irait très-bien pour exprimer le portrait que l’Amour triomphant ferait de lui-même. On ne représente ici, pour abréger, que la parodie de ces cinq vers, avec leur chant. On peut être sûr que la parodie, très-aisée à faire, du reste de la scène, offrirait partout une démonstration aussi frappante. »
          Chant-meduse-1 art-dramatique voltaire.jpg
          Chant-meduse-2 art-dramatique voltaire.jpg
          Pour moi, je suis sûr du contraire de ce qu’on avance ; j’ai consulté des oreilles très-exercées, et je ne vois point du tout qu’on puisse mettre l’allégresse et la vie, au lieu de je porte l’épouvante et la mort, à moins qu’on ne ralentisse la mesure, qu’on n’affaiblisse et qu’on ne corrompe cette musique par une expression doucereuse, et qu’une mauvaise actrice ne gâte le chant du musicien.
          J’en dis autant des mots éveillons-nous, auxquels on ne saurait substituerendormons-nous, que par un dessein formé de tourner tout en ridicule ; je ne puis adopter la sensation d’un autre contre ma propre sensation.
          J’ajoute qu’on avait le sens commun du temps de Louis XIV comme aujourd’hui ; qu’il aurait été impossible que toute la nation n’eût pas senti que Lulli avait exprimé l’épouvante et la mort comme l’allégresse et la vie, et le réveil comme l’assoupissement.
          On n’a qu’à voir comment Lulli a rendu dormons, dormons tous, on sera bientôt convaincu de l’injustice qu’on lui fait. C’est bien ici qu’on peut dire :
          Il meglio è l’inimico del bene[37].

          1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
          2. Aller Juvénal, x, 81.
          3. Aller N. B. — Non en 1520, comme dit le fils du grand Racine dans son Traité de la poésie. (Note de Voltaire.)
          4. Aller Ces vers avaient déjà été donnés en 1764 par Voltaire dans sa dissertation sur l’Héraclius de Calderon, dans le tome V de son Théâtre de Corneille avec commentaire. Voyez cette Dissertation, à la suite de l’Héraclius espagnol, dans le tome VI du Théâtre.
          5. Aller Mas como le servieron muchos barbaros
            Que enseñaron el bulgo a sus rudezas ? (Note de Voltaire.)
          6. Aller Muere sin fama é galardon. (Id.)
          7. Aller Encierro los preceptos con seis llaves, etc. (Id. )
          8. Aller C’est à la suite de Cinna que, dans le tome II de son édition du Théâtre de P. Corneille, Voltaire donna, en 1764, la traduction dont il parle ici, et qui est rangée parmi ses pièces de théâtre dans la présente édition.
          9. Aller En vers anglais. (Note de Voltaire.)
          10. Aller En prose anglaise. (Id.)
          11. Aller En prose. (Id.)
          12. Aller En prose. (Id.)
          13. Aller Goûter, like, signifie aussi en anglais ressembler. (Id.)
          14. Aller Ces trois mots, dit M. Renouard, ne sont pas dans l’anglais.
          15. Aller En français. (Note de Voltaire.)
          16. Aller En français. (Id.)
          17. Aller En anglais. (Id.)
          18. Aller En anglais. (Note de Voltaire.)
          19. Aller En mauvais anglais. (Id.)
          20. Aller En anglais. (Id.)
          21. Aller Me understand well. (Id.)
          22. Aller Voltaire avait déjà donné cette imitation, toutefois avec quelques différences dans les trois premiers vers ; voyez dans les Mélanges, année 1734, la dix-huitième desLettres philosophiques.
          23. Aller Ces vers se trouvent aussi dans la dix-huitième des Lettres philosophiques. Voyez les Mélanges, année 1734.
          24. Aller On pourrait peut-être reprocher à cette admirable pièce ces vers d’Agamemnon, qui paraissent trop peu dignes du chef de la Grèce, et trop éloignés des mœurs des temps héroïques :
            Ajoute, tu le peux, que des froideurs d’Achille
            On accuse en secret cette jeune Ériphile,
            Que lui-même captive amena de Lesbos,
            Et qu’auprès de ma fille on garde dans Argos.
            (Acte I, scène i.)
            La jalousie d’Iphigénie, causée par le faux rapport d’Arcas, et qui occupe la moitié du second acte, paraît trop étrangère au sujet et trop peu tragique.
            On pourrait observer aussi que dans une tragédie où un père veut immoler sa fille pour faire changer le vent, à peine aucun des personnages ose s’élever contre cette atroce absurdité. Clytemnestre seule prononce ces deux vers :
            Le ciel, le juste ciel, par le meurtre honoré,
            Du sang de l’innocence est-il donc altéré ?
            (Acte IV, scène iv.)
            Mais ces vers sont encore affaiblis par ce qui les précède et ce qui les suit :
            Un oracle fatal ordonne qu’elle expire :
            Un oracle dit-il tout ce qu’il semble dire ?
            Le ciel, le juste ciel, par le meurtre honoré,
            Du sang de l’innocence est-il donc altéré ?
            Si du crime d’Hélène on punit sa famille,
            Faites chercher à Sparte Hermione sa fille.
            Hermione n’était-elle pas aussi innocente qu’Iphigénie ? Clytemnestre ne pouvait-elle défendre sa fille qu’en proposant d’assassiner sa nièce ? Mais Racine, en condamnant les sacrifices humains, eût craint de manquer de respect à Abraham et à Jephté. Il imita Euripide, dira-t-on ; mais Euripide craignait de s’exposer au sort de Socrate, s’il attaquait les oracles et les sacrifices ordonnés au nom des dieux ; ce n’est point pour se conformer aux mœurs du siècle de la guerre de Troie, c’est pour ménager les préjugés du sien, que l’ami et le disciple de Socrate n’osa mettre dans la bouche d’aucun de ses personnages la juste indignation qu’il portait au fond du cœur contre la fourberie des oracles et le fanatisme sanguinaire des prêtres païens. (K.)
          25. Aller Henry Home ; Voltaire en a déjà parlé dans un de ses articles à la Gazette littéraire, en 1764 ; et dans une note de l’Homme aux quarante écus, chapitre dernier.
          26. Aller Des puristes ont prétendu qu’il fallait je craignais ; ils ignorent les heureuses libertés de la poésie ; ce qui est une négligence en prose, est très-souvent une beauté en vers. Racine s’exprime avec une élégance exacte, qu’il ne sacrifie jamais à la chaleur du style. (Note de Voltaire.)
          27. Aller Page 11 de l’édition in-4°. (Note de Voltaire.)
          28. Aller Athalie, II, vii.
          29. Aller Voltaire, en citant ces vers de mémoire, selon son usage, a fait des corrections aux premier, deuxième et quatrième ; les voici tels qu’on les lit dans la pièce originale :
            Je ne crains que mon Dieu, lui tout seul je redoute.

             

            Celui n’est délaissé qui a Dieu pour son père.

             

            Il donne la viande, etc.

            La tragédie d’où ils sont tirés est intitulée le Triomphe de la Ligue, imprimée en 1607 ; elle a pour auteur R.-J. Nérée, et non Matthieu, comme le dit Voltaire, qui avait été induit en erreur par Beauchamps. (Recherches sur les théâtres, II, 10.) Matthieu a composé une Guisiade, tragédie dans laquelle on reconnaît un partisan très-zélé de la maison des Guises : le Triomphe de la Ligue est dans un esprit tout opposé. (B.)
          30. Aller Dans la Philosophie de l’histoire (devenue l’Introduction de l’Essai sur les Mœurs), tome XI, page 93.
          31. Aller Essais, I, 25.
          32. Aller La pièce dont il s’agit est celle qui est au tome Ier du Théâtre, année 1732, intituléeles Originaux, ou Monsieur du Cap-Vert.
          33. Aller Cette traduction, empruntée à la comédie des Amants magnifiques, est de Molière.
          34. Aller Ces vers sont de l’opéra de Cadmus, acte II, scènes i et iii ; acte III, scènes iii et iv.
          35. Aller Beaumavielle, mort en 1688, Thévenard, mort en 1741, étaient basses-tailles à l’Opéra. (B.)
          36. Aller Cahusac
          37. Aller C’est ce proverbe que Voltaire rappelle au commencement de l’un de ses Contes(la Bégueule, 1772, tome X) :
            Dans ses écrits un sage italien
            Dit que le mieux est l’ennemi du bien.
          38. Éd. Garnier - Tome 17
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            ART POÉTIQUE[1]

            Le savant presque universel, l’homme même de génie, qui joint la philosophie à l’imagination[2], dit, dans son excellent article Encyclopédie, ces paroles remarquables..... « Si on en excepte ce Perrault et quelques autres, dont le versificateur Boileau n’était pas en état d’apprécier le mérite, etc. » (feuillet 636).
            Ce philosophe rend avec raison justice à Claude Perrault, savant traducteur de Vitruve, homme utile en plus d’un genre, à qui l’on doit la belle façade du Louvre, et d’autres grands monuments ; mais il faut aussi rendre justice à Boileau. S’il n’avait été qu’un versificateur, il serait à peine connu ; il ne serait pas de ce petit nombre des grands hommes qui feront passer le siècle de Louis XIV à la postérité. Ses dernières Satires, ses belles Épîtres, et surtout sonArt poétique, sont des chefs-d’œuvre de raison autant que de poésie, sapere est principium et fons. L’art du versificateur est, à la vérité, d’une difficulté prodigieuse, surtout en notre langue, où les vers alexandrins marchent deux à deux, où il est rare d’éviter la monotonie, où il faut absolument rimer, où les rimes agréables et nobles sont en trop petit nombre, où un mot hors de sa place, une syllabe dure gâte une pensée heureuse. C’est danser sur la corde avec des entraves ; mais le plus grand succès dans cette partie de l’art n’est rien s’il est seul.
            L’Art poétique de Boileau est admirable, parce qu’il dit toujours agréablement des choses vraies et utiles, parce qu’il donne toujours le précepte et l’exemple, parce qu’il est varié, parce que l’auteur, en ne manquant jamais à la pureté de la langue,
            . . . . . . . . . . . . . . Sait d’une voix légère
            Passer du grave au doux, du plaisant au sévère.
            (I, 75-76.)
            Ce qui prouve son mérite chez tous les gens de goût, c’est qu’on sait ses vers par cœur ; et ce qui doit plaire aux philosophes, c’est qu’il a presque toujours raison.
            Puisque nous avons parlé de la préférence qu’on peut donner quelquefois aux modernes sur les anciens, on oserait présumer ici que l’Art poétique de Boileau est supérieur à celui d’Horace. La méthode est certainement une beauté dans un poëme didactique ; Horace n’en a point. Nous ne lui en faisons pas un reproche, puisque son poëme est une épître familière aux Pisons, et non pas un ouvrage régulier comme les Géorgiques ; mais c’est un mérite de plus dans Boileau, mérite dont les philosophes doivent lui tenir compte.
            L’Art poétique latin ne parait pas, à beaucoup près, si travaillé que le français. Horace y parle presque toujours sur le ton libre et familier de ses autres épîtres. C’est une extrême justesse dans l’esprit, c’est un goût fin, ce sont des vers heureux et pleins de sel, mais souvent sans liaison, quelquefois destitués d’harmonie ; ce n’est pas l’élégance et la correction de Virgile. L’ouvrage est très-bon, celui de Boileau paraît encore meilleur ; et si vous en exceptez les tragédies de Racine, qui ont le mérite supérieur de traiter les passions et de surmonter toutes les difficultés du théâtre, l’Art poétique de Despréaux est sans contredit le poëme qui fait le plus d’honneur à la langue française.
            Il serait triste que les philosophes fussent les ennemis de la poésie. Il faut que la littérature soit comme la maison de Mécène..... est locus unicuique suus.
            L’auteur des Lettres persanes, si aisées à faire, et parmi lesquelles il y en a de très-jolies, d’autres très-hardies, d’autres médiocres, d’autres frivoles ; cet auteur, dis-je, très-recommandable d’ailleurs, n’ayant jamais pu faire de vers, quoiqu’il eût de l’imagination et souvent du style, s’en dédommage en disant[3]que « l’on verse le mépris sur la poésie à pleines mains, et que la poésie lyrique est une harmonieuse extravagance, etc. » Et c’est ainsi qu’on cherche souvent à rabaisser les talents auxquels on ne saurait atteindre. Nous ne pouvons y parvenir, dit Montaigne[4] ; vengeons-nous-en par en médire. Mais Montaigne, le devancier et le maître de Montesquieu en imagination et en philosophie, pensait sur la poésie bien différemment.
            Si Montesquieu avait eu autant de justice que d’esprit, il aurait senti malgré lui que plusieurs de nos belles odes et de nos bons opéras valent infiniment mieux que les plaisanteries de Riga à Usbeck, imitées du Siamois de Dufresny[5], et que les détails de ce qui se passe dans le sérail d’Usbeck à Ispahan.
            Nous parlerons plus amplement de ces injustices trop fréquentes, à l’articleCritique.

            1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
            2. Aller Diderot.
            3. Aller Montesquieu (Lettres persanescxxxvii) dit : « Voici les lyriques que je méprise autant que j’estime les autres, et qui font de leur art une harmonieuse extravagance. »
            4. Aller Montaigne (Essais, III, 7) dit : « Puisque nous ne la pouvons aveindre, vengeons-nous à en mesdire. »
            5. Aller Voyez une note sur la seconde des Honnêtetés littéraires (Mélanges, année 1767).
            6. Éd. Garnier - Tome 17
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              ARTS, BEAUX-ARTS [1].

              (Article dédié au roi de Prusse.)

              Sire,
              La petite société d’amateurs dont une partie travaille à ces rapsodies au mont Crapack ne parlera point à Votre Majesté de l’art de la guerre. C’est un art héroïque, ou si l’on veut, abominable. S’il avait de la beauté, nous vous dirions, sans être contredits, que vous êtes le plus bel homme de l’Europe.
              Nous entendons par beaux-arts l’éloquence, dans laquelle vous vous êtes signalé en étant l’historien de votre patrie, et le seul historien brandebourgeois qu’on ait jamais lu ; la poésie, qui a fait vos amusements et votre gloire quand vous avez bien voulu composer des vers français ; la musique, où vous avez réussi au point que nous doutons fort que Ptolémée Auletès eût jamais osé jouer de la flûte après vous, ni Achille de la lyre.
              Ensuite viennent les arts où l’esprit et la main sont presque également nécessaires, comme la sculpture, la peinture, tous les ouvrages dépendants du dessin, et surtout l’horlogerie, que nous regardons comme un bel art depuis que nous en avons établi des manufactures au mont Crapack.
              Vous connaissez, sire, les quatre siècles des arts ; presque tout naquit en France et se perfectionna sous Louis XIV ; ensuite plusieurs de ces mêmes arts, exilés de France, allèrent embellir et enrichir le reste de l’Europe au temps fatal de la destruction du célèbre édit de Henri IV, énoncé irrévocable, et si facilement révoqué. Ainsi le plus grand mal que Louis XIV pût se faire à lui-même fit le bien des autres princes contre son intention ; et ce que vous en avez dit dans votre histoire du Brandebourg en est une preuve.
              Si ce monarque n’avait été connu que par le bannissement de six à sept cent mille citoyens utiles, par son irruption dans la Hollande dont il fut bientôt obligé de sortir, par sa grandeur qui l’attachait au rivage [2] tandis que ses troupes passaient le Rhin à la nage ; si on n’avait pour monument de sa gloire que les prologues de ses opéras suivis de la bataille d’Hochstedt, sa personne et son règne figureraient mal dans la postérité. Mais tous les beaux-arts en foule, encouragés par son goût et par sa munificence, ses bienfaits répandus avec profusion sur tant de gens de lettres étrangers, le commerce naissant à sa voix dans son royaume, cent manufactures établies, cent belles citadelles bâties, des ports admirables construits, les deux mers unies par des travaux immenses, etc., forcent encore l’Europe à regarder avec respect Louis XIV et son siècle.
              Ce sont surtout ces grands hommes uniques en tout genre, que la nature produisit alors à la fois, qui rendirent ces temps éternellement mémorables. Le siècle fut plus grand que Louis XIV, mais la gloire en rejaillit sur lui.
              L’émulation des arts a changé la face de la terre du pied des Pyrénées aux glaces d’Archangel. Il n’est presque point de prince en Allemagne qui n’ait fait des établissements utiles et glorieux.
              Qu’ont fait les Turcs pour la gloire ? rien. Ils ont dévasté trois empires et vingt royaumes ; mais une seule ville de l’ancienne Grèce aura toujours plus de réputation que tous les Ottomans ensemble.
              Voyez ce qui s’est fait depuis peu d’années dans Pétersbourg, que j’ai vu un marais au commencement du siècle où nous sommes. Tous les arts y ont accouru, tandis qu’ils sont anéantis dans la patrie d’Orphée, de Linus et d’Homère.
              La statue que l’impératrice de Russie élève à Pierre le Grand parle du bord de la Neva à toutes les nations ; elle dit : J’attends celle de Catherine. Mais il la faudra placer vis-à-vis de la vôtre, etc.
              Que la nouveauté des arts ne prouve point la nouveauté du globe.
              Tous les philosophes crurent la matière éternelle ; mais les arts paraissent nouveaux. Il n’y a pas jusqu’à l’art de faire du pain qui ne soit récent. Les premiers Romains mangeaient de la bouillie ; et ces vainqueurs de tant de nations ne connurent jamais ni les moulins à vent, ni les moulins à eau. Cette vérité semble d’abord contredire l’antiquité du globe tel qu’il est, ou suppose de terribles révolutions dans ce globe. Des inondations de barbares ne peuvent guère anéantir des arts devenus nécessaires. Je suppose qu’une armée de nègres vienne chez nous, comme des sauterelles, des montagnes de Cobonas, par le Monomotapa, par le Monoëmugi, les Nosseguais, les Maracates ; qu’ils aient traversé l’Abyssinie, la Nubie, l’Égypte, la Syrie, l’Asie-Mineure, toute notre Europe ; qu’ils aient tout renversé, tout saccagé ; il restera toujours quelques boulangers, quelques cordonniers, quelques tailleurs, quelques charpentiers ; les arts nécessaires subsisteront ; il n’y aura que le luxe d’anéanti. C’est ce qu’on vit à la chute de l’empire romain : l’art de l’écriture même devint très-rare ; presque tous ceux qui contribuent à l’agrément de la vie ne renaquirent que longtemps après. Nous en inventons tous les jours de nouveaux.
              De tout cela on ne peut rien conclure au fond contre l’antiquité du globe. Car supposons même qu’une inondation de barbares nous eût fait perdre entièrement jusqu’à l’art d’écrire et de faire le pain ; supposons encore plus, que nous n’avons que depuis dix ans du pain, des plumes, de l’encre et du papier ; le pays qui a pu subsister dix ans sans manger de pain et sans écrire ses pensées aurait pu passer un siècle et cent mille siècles sans ces secours.
              Il est très-clair que l’homme et les autres animaux peuvent très-bien subsister sans boulangers, sans romanciers et sans théologiens, témoin toute l’Amérique, témoin les trois quarts de notre continent.
              La nouveauté des arts parmi nous ne prouve donc point la nouveauté du globe, comme le prétendait Épicure, l’un de nos prédécesseurs en rêveries, qui supposait que par hasard les atomes éternels, en déclinant, avaient formé un jour notre terre. Pomponace disait : « Se il mondo non è eterno, per tutti santi è molto vecchio. »
              Des petits inconvénients attachés aux arts.
              Ceux qui manient le plomb et le mercure sont sujets à des coliques dangereuses et à des tremblements de nerfs très-fàcheux. Ceux qui se servent de plumes et d’encre sont attaqués d’une vermine qu’il faut continuellement secouer : cette vermine est celle de quelques ex-jésuites qui font des libelles. Vous ne connaissez pas, sire, cette race d’animaux ; elle est chassée de vos États, aussi bien que de ceux de l’impératrice de Russie, du roi de Suède et du roi de Danemark, mes autres protecteurs. L’ex-jésuite Paulian et l’ex-jésuite Nonotte, qui cultivent, comme moi, les beaux-arts, ne cessent de me persécuter jusqu’au mont Crapack ; ils m’accablent sous le poids de leur crédit, et sous celui de leur génie, qui est encore plus pesant. Si Votre Majesté ne daigne pas me secourir contre ces grands hommes, je suis anéanti.

              1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
              2. Aller Boileau, Passage du Rhin. (Note de Voltaire.) — (Épître iv, v. 114.)

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