Éd. Garnier - Tome 17
BATAILLON [1].
Ordonnance militaire.
La quantité d’hommes dont un bataillon a été successivement composé a changé depuis l’impression de l’Encyclopédie ; et on changera encore les calculs par lesquels, pour tel nombre donné d’hommes, on doit trouver les côtés du carré, les moyens de faire ce carré plein ou vide, et de faire d’un bataillon un triangle à l’imitation du cuneus des anciens, qui n’était cependant point un triangle. Voilà ce qui est déjà à l’article Bataillon, dans l’Encyclopédie ; et nous n’ajouterons que quelques remarques sur les propriétés ou sur les défauts de cette ordonnance.
La méthode de ranger les bataillons sur trois hommes de hauteur leur donne, selon plusieurs officiers, un front fort étendu, et des flancs très-faibles : le flottement, suite nécessaire de ce grand front, ôte à cette ordonnance les moyens d’avancer légèrement sur l’ennemi ; et la faiblesse de ses flancs l’expose à être battu toutes les fois que ses flancs ne sont pas appuyés ou protégés ; alors il est obligé de se mettre en carré, et il devient presque immobile : voilà, dit-on, ses défauts.
Ses avantages, ou plutôt son seul avantage, c’est de donner beaucoup de feu, parce que tous les hommes qui le composent peuvent tirer ; mais on croit que cet avantage ne compense pas ses défauts, surtout chez les Français.
La façon de faire la guerre aujourd’hui est toute différente de ce qu’elle était autrefois. On range une armée en bataille pour être en butte à des milliers de coups de canon ; on avance un peu plus ensuite pour donner et recevoir des coups de fusil, et l’armée qui la première s’ennuie de ce tapage a perdu la bataille. L’artillerie française est très-bonne, mais le feu de son infanterie est rarement supérieur, et fort souvent inférieur à celui des autres nations. On peut dire avec autant de vérité que la nation française attaque avec la plus grande impétuosité, et qu’il est très-difficile de résister à son choc. Le même homme qui ne peut pas souffrir patiemment des coups de canon pendant qu’il est immobile, et qui aura peur même, volera à la batterie, ira avec rage, s’y fera tuer, ou enclouera le canon : c’est ce qu’on a vu plusieurs fois. Tous les grands généraux ont jugé de même des Français. Ce serait augmenter inutilement cet article que de citer des faits connus ; on sait que le maréchal de Saxe voulait réduire toutes les affaires à des affaires de poste. Pour cette même raison, « les Français l’emporteront sur leurs ennemis, dit Folard, si on les abandonne dessus ; mais ils ne valent rien si on fait le contraire ».
On a prétendu qu’il faudrait croiser la baïonnette avec l’ennemi, et, pour le faire avec plus d’avantage, mettre les bataillons sur un front moins étendu, et en augmenter la profondeur ; ses flancs seraient plus sûrs, sa marche plus prompte, et son attaque plus forte. (Cet article est de M. D. P., officier de l’état-major.)
ADDITION [2].
Remarquons que l’ordre, la marche, les évolutions des bataillons, tels à peu près qu’on les met aujourd’hui en usage, ont été rétablis en Europe par un homme qui n’était point militaire, par Machiavel, secrétaire de Florence. Bataillons sur trois, sur quatre, sur cinq de hauteur ; bataillons marchant à l’ennemi ; bataillons carrés pour n’être point entamés après une déroute ; bataillons de quatre de profondeur soutenus par d’autres en colonne ; bataillons flanqués de cavalerie, tout est de lui. Il apprit à l’Europe l’art de la guerre : on la faisait depuis longtemps, mais on ne la savait pas.
Le grand-duc voulut que l’auteur de la Mandragore et de Clitie commandât l’exercice à ses troupes selon sa nouvelle méthode. Machiavel s’en donna bien de garde ; il ne voulut pas que les officiers et les soldats se moquassent d’un général en manteau noir : les officiers exercèrent les troupes en sa présence, et il se réserva pour le conseil.
C’est une chose singulière que toutes les qualités qu’il demande dans le choix d’un soldat. Il exige d’abord la gagliardia, et cette gaillardise signifievigueur alerte ; il veut des yeux vifs et assurés, dans lesquels il y ait même de la gaieté, le cou nerveux, la poitrine large, le bras musculeux, les flancs arrondis, peu de ventre, les jambes et les pieds secs, tous signes d’agilité et de force.
Mais il veut surtout que le soldat ait de l’honneur, et veut que ce soit par l’honneur qu’on le mène. « La guerre, dit-il, ne corrompt que trop les mœurs ; » et il rappelle le proverbe italien qui dit : « La guerre forme les voleurs, et la paix leur dresse des potences. »
Machiavel fait très-peu de cas de l’infanterie française ; et il faut avouer que jusqu’à la bataille de Rocroi elle a été fort mauvaise. C’est un étrange homme que ce Machiavel ; il s’amusait à faire des vers, des comédies, à montrer de son cabinet l’art de se tuer régulièrement, et à enseigner aux princes l’art de se parjurer, d’assassiner et d’empoisonner dans l’occasion : grand art que le pape Alexandre VI et son bâtard César Borgia pratiquaient merveilleusement sans avoir besoin de ces leçons.
Observons que dans tous les ouvrages de Machiavel, sur tant de différents sujets, il n’y a pas un mot qui rende la vertu aimable, pas un mot qui parte du cœur. C’est une remarque qu’on a faite sur Boileau même. Il est vrai qu’il ne fait pas aimer la vertu, mais il la peint comme nécessaire.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Cette Addition est aussi de 1770. (B.)
- ↑ Dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770, l’article Bâtardcommençait ainsi : Nous n’ajouterons que deux mots à l’article Bâtard de l’Encyclopédie. Venaient ensuite les deux alinéas de la page 532, commençant par les mots En Espagne, et La race d’Aragon, après lesquels était le renvoi qu’on lit aujourd’hui à la fin de l’article, et qui le terminait. (B.)
- Éd. Garnier - Tome 17BAYLE [1].Mais se peut-il que Louis Racine ait traité Bayle de cœur cruel et d’homme affreux dans une épître à Jean-Baptiste Rousseau, qui est assez peu connue, quoique imprimée ?Il compare Bayle, dont la profonde dialectique fit voir le faux de tant de systèmes, à Marius assis sur les ruines de Carthage :Ainsi, d’un œil content, Marius, dans sa fuite,
Contemplait les débris de Carthage détruite [2].Voilà une similitude bien peu ressemblante, comme dit Pope, simile unlike. Marius n’avait point détruit Carthage comme Bayle avait détruit de mauvais arguments, Marius ne voyait point ces ruines avec plaisir ; au contraire, pénétré d’une douleur sombre et noble en contemplant la vicissitude des choses humaines, il fit cette mémorable réponse : « Dis au proconsul d’Afrique que tu as vu Marius sur les ruines de Carthage[3]. »Nous demandons en quoi Marius peut ressembler à Bayle?On consent que Louis Racine donne le nom de cœur affreux et d’homme cruel à Marius, à Sylla, aux trois triumvirs, etc., etc., etc. ; mais à Bayle ! Détestable plaisir, cœur cruel, homme affreux ! il ne fallait pas mettre ces mots dans la sentence portée par Louis Racine contre un philosophe qui n’est convaincu que d’avoir pesé les raisons des manichéens, des pauliciens, des ariens, des eutychiens, et celles de leurs adversaires. Louis Racine ne proportionnait pas les peines aux délits. Il devait se souvenir que Bayle combattit Spinosa trop philosophe, et Jurieu qui ne l’était point du tout. Il devait respecter les mœurs de Bayle, et apprendre de lui à raisonner. Mais il était janséniste, c’est-à-dire il savait les mots de la langue du jansénisme, et les employait au hasard.Vous appelleriez avec raison cruel et affreux un homme puissant qui commanderait à ses esclaves, sous peine de mort, d’aller faire une moisson de froment où il aurait semé des chardons ; qui donnerait aux uns trop de nourriture, et qui laisserait mourir de faim les autres ; qui tuerait son fils aîné pour laisser un gros héritage au cadet. C’est là ce qui est affreux et cruel, Louis Racine ! On prétend que c’est là le Dieu de tes jansénistes ; mais je ne le crois pas. Ô gens de parti ! gens attaqués de la jaunisse ! vous verrez toujours tout jaune.Et à qui l’héritier non penseur d’un père qui avait cent fois plus de goût que de philosophie adressait-il sa malheureuse épître dévote contre le vertueux Bayle ? À Rousseau, à un poëte qui pensait encore moins, à un homme dont le principal mérite avait consisté dans des épigrammes qui révoltent l’honnêteté la plus indulgente, à un homme qui s’était étudié à mettre en rimes riches la sodomie et la bestialité, qui traduisait tantôt un psaume et tantôt une ordure duMoyen de parvenir [4] à qui il était égal de chanter Jésus-Christ ou Giton. Tel était l’apôtre à qui Louis Racine déférait Bayle comme un scélérat. Quel motif avait pu faire tomber le frère de Phèdre et d’Iphigénie dans un si prodigieux travers ? Le voici : Rousseau avait fait des vers pour les jansénistes, qu’il croyait alors en crédit.C’est tellement la rage de la faction qui s’est déchaînée sur Bayle, que vous n’entendez aucun des chiens qui ont hurlé contre lui, aboyer contre Lucrèce, Cicéron, Sénèque, Épicure, ni contre tant de philosophes de l’antiquité. Ils en veulent à Bayle ; il est leur concitoyen, il est de leur siècle ; sa gloire les irrite. On lit Bayle, on ne lit point Nicole : c’est la source de la haine janséniste. On lit Bayle, on ne lit ni le révérend P. Croiset ni le révérend P. Caussin : c’est la source de la haine jésuitique.En vain un parlement de France lui a fait le plus grand honneur en rendant son testament valide malgré la sévérité de la loi[5] : la démence de parti ne connaît ni honneur ni justice. Je n’ai donc point inséré cet article pour faire l’éloge du meilleur des Dictionnaires, éloge qui sied pourtant si bien dans celui-ci, mais dont Bayle n’a pas besoin : je l’ai écrit pour rendre, si je puis, l’esprit de parti odieux et ridicule.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. Voltaire lui a aussi consacré un article dans sa Liste des Écrivains, qui fait partie du Siècle de Louis XIV. (B.)
- ↑ Même épître, vers 151-52.
- ↑ Il semble que ce grand mot soit au-dessus de la pensée de Lucain (Phars., livre II, 91) :Solatia fatiCarthago Mariusquo tulit, pariterquo jacentes,
Ignovere Diis.« Carthage et Marius, couchés sur le même sable, se consolèrent et pardonnèrent aux dieux. » Mais ils ne sont contents ni dans Lucain ni dans la réponse du Romain. (Note de Voltaire.) - ↑ C’est le titre d’un ouvrage de Béroalde de Verville.
- ↑ L’Académie de Toulouse proposa, il y a quelques années (en 1772 pour 1773) l’éloge de Bayle pour sujet d’un prix ; mais les prêtres toulousains écrivirent en cour, et obtinrent une lettre de cachet qui défendit de dire du bien de Bayle. L’Académie changea donc le sujet de son prix, et demanda l’éloge de saint Exupère, évêque de Toulouse. (K.)
- Éd. Garnier - Tome 17BDELLIUM [1].On s’est fort tourmenté pour savoir ce que c’est que ce bdellium qu’on trouvait au bord du Phison, fleuve du paradis terrestre, « qui tourne dans le pays d’Hévilath où il vient de l’or ». Calmet, en compilant, rapporte que[2], selon plusieurs compilateurs, le bdellium est l’escarboucle, mais que ce pourrait bien être aussi du cristal ; ensuite que c’est la gomme d’un arbre d’Arabie ; puis il nous avertit que ce sont des câpres. Beaucoup d’autres assurent que ce sont des perles. Il n’y a que les étymologies de Bochart qui puissent éclaircir cette question. J’aurais voulu que tous ces commentateurs eussent été sur les lieux.L’or excellent qu’on tire de ce pays-là fait voir évidemment, dit Calmet, que c’est le pays de Colchos ; la toison d’or en est une preuve. C’est dommage que les choses aient si fort changé depuis. La Mingrelie, ce beau pays si fameux par les amours de Médée et de Jason, ne produit pas plus aujourd’hui d’or et de bdellium que de taureaux qui jettent feu et flamme, et de dragons qui gardent les toisons : tout change dans ce monde, et si nous ne cultivons pas bien nos terres, et si l’État est toujours endetté, nous deviendrons Mingrelie.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
- ↑ Notes sur le chapitre ii de la Genèse. (Note de Voltaire.)
- Éd. Garnier - Tome 17BEAU [1].Puisque nous avons cité Platon sur l’amour, pourquoi ne le citerions-nous pas sur le beau, puisque le beau se fait aimer ? On sera peut-être curieux de savoir comment un Grec parlait du beau il y a plus de deux mille ans.« L’homme expié dans les mystères sacrés, quand il voit un beau visage décoré d’une forme divine, ou bien quelque espèce incorporelle, sent d’abord un frémissement secret, et je ne sais quelle crainte respectueuse ; il regarde cette figure comme une divinité... quand l’influence de la beauté entre dans son âme par les yeux, il s’échauffe : les ailes de son âme sont arrosées ; elles perdent leur dureté qui retenait leur germe ; elles se liquéfient ; ces germes enflés dans les racines de ses ailes s’efforcent de sortir par toute l’espèce de l’âme » (car l’âme avait des ailes autrefois), etc.Je veux croire que rien n’est plus beau que ce discours de Platon ; mais il ne nous donne pas des idées bien nettes de la nature du beau.[2] Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon ? Il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée ; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.Interrogez le diable ; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias ; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétype du beau en essence, au to kalon.J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe, « Que cela est beau! disait-il. — Que trouvez-vous là de beau ? lui dis-je. — C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but. » Le lendemain, il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je ; voilà une belle médecine ! » Il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, et que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut quelle vous cause de l’admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c’était là le to kalon, le beau.Nous fîmes un voyage en Angleterre : on y joua la même pièce, parfaitement traduite ; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh! oh ! dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais et pour les Français. » Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est souvent très-relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin ; et il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau[3].Il y a des actions que le monde entier trouve belles. Deux officiers de César, ennemis mortels l’un de l’autre, se portent un défi, non à qui répandra le sang l’un de l’autre derrière un buisson, en tierce et en quarte comme chez nous, mais à qui défendra le mieux le camp des Romains, que les Barbares vont attaquer. L’un des deux, après avoir repoussé les ennemis, est près de succomber ; l’autre vole à son secours, lui sauve la vie, et achève la victoire.Un ami se dévoue à la mort pour son ami ; un fils pour son père... l’Algonquin, le Français, le Chinois, diront tous que cela est fort beau, que ces actions leur font plaisir, qu’ils les admirent.Ils en diront autant des grandes maximes de morale ; de celle-ci de Zoroastre : « Dans le doute si une action est juste, abstiens-toi...» de celle-ci de Confucius : « Oublie les injures, n’oublie jamais les bienfaits. »Le nègre aux yeux ronds, au nez épaté, qui ne donnera pas aux dames de nos cours le nom de belles, le donnera sans hésiter à ces actions et à ces maximes. Le méchant homme même reconnaîtra la beauté des vertus qu’il n’ose imiter. Le beau qui ne frappe que les sens, l’imagination, et ce qu’on appelle l’esprit, est donc souvent incertain ; le beau qui parle au cœur ne l’est pas. Vous trouverez une foule de gens qui vous diront qu’ils n’ont rien trouvé de beau dans les trois quarts de l’Iliade ; mais personne ne vous niera que le dévouement de Codrus pour son peuple ne soit fort beau, supposé qu’il soit vrai.Le frère Attiret, jésuite, natif de Dijon[4] était employé comme dessinateur dans la maison de campagne de l’empereur Kang-hi, à quelques lis de Pékin[5].Cette maison des champs, dit-il dans une de ses lettres à M. Dassaut, est plus grande que la ville de Dijon ; elle est partagée en mille corps de logis, sur une même ligne ; chacun de ces palais a ses cours, ses parterres, ses jardins et ses eaux ; chaque façade est ornée d’or, de vernis et de peintures. Dans le vaste enclos du parc on a élevé à la main des collines hautes de vingt jusqu’à soixante pieds. Les vallons sont arrosés d’une infinité de canaux qui vont au loin se rejoindre pour former des étangs et des mers. On se promène sur ces mers dans des barques vernies et dorées de douze à treize toises de long sur quatre de large. Ces barques portent des salons magnifiques ; et les bords de ces canaux, de ces mers et de ces étangs, sont couverts de maisons, toutes dans des goûts différents. Chaque maison est accompagnée de jardins et de cascades. On va d’un vallon dans un autre par des allées tournantes, ornées de pavillons et de grottes. Aucun vallon n’est semblable ; le plus vaste de tous est entouré d’une colonnade, derrière laquelle sont des bâtiments dorés. Tous les appartements de ces maisons répondent à la magnificence du dehors ; tous les canaux ont des ponts de distance en distance ; ces ponts sont bordés de balustrades de marbre blanc sculptées en bas-relief.Au milieu de la grande mer on a élevé un rocher, et sur ce rocher un pavillon carré, où l’on compte plus de cent appartements. De ce pavillon carré on découvre tous les palais, toutes les maisons, tous les jardins de cet enclos immense : il y en a plus de quatre cents.Quand l’empereur donne quelque fête, tous ces bâtiments sont illuminés en un instant, et de chaque maison on voit un feu d’artifice.Ce n’est pas tout ; au bout de ce qu’on appelle la mer, est une grande foire que tiennent les officiers de l’empereur. Des vaisseaux partent de la grande mer pour arriver à la foire. Les courtisans se déguisent en marchands, en ouvriers de toute espèce : l’un tient un café, l’autre un cabaret ; l’un fait le métier de filou, l’autre d’archer, qui court après lui. L’empereur, l’impératrice et toutes les dames de la cour, viennent marchander des étoffes ; les faux marchands les trompent tant qu’ils peuvent. Ils leur disent qu’il est honteux de tant disputer sur le prix, qu’ils sont de mauvaises pratiques. Leurs Majestés répondent qu’ils ont affaire à des fripons ; les marchands se fâchent, et veulent s’en aller : on les apaise ; l’empereur achète tout, et en fait des loteries pour toute sa cour. Plus loin sont des spectacles de toute espèce.Quand frère Attiret vint de la Chine à Versailles, il le trouva petit et triste. Des Allemands qui s’extasiaient en parcourant les bosquets s’étonnaient que frère Attiret fût si difficile. C’est encore une raison qui me détermine à ne point faire un traité du beau.
- ↑ Le commencement de cet article date de 1770, Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie. (B.)
- ↑ C’est ici que commençait l’article dans le Dictionnaire philosophique de 1764. (B.)
- ↑ Fin de l’article en 1764. (B.)
- ↑ Il était de Dôle, en Franche-Comté. (B.)
- ↑ C’est le fameux palais d’été qui fut pillé en 1800 par les Anglais et les Français. (G. A.)
- Éd. Garnier - Tome 17BEKKER [1],ou du « Monde enchanté », du diable, du livre d’Énoch, et des sorciers.Ce Balthazar Bekker[2] très-bon homme, grand ennemi de l’enfer éternel et du diable, et encore plus de la précision, fit beaucoup de bruit en son temps par son gros livre du Monde enchanté (1694, 4 volumes in-12).Un Jacques-George de Chaufepié, prétendu continuateur de Bayle, assure que Bekker apprit le grec à Groningue. Niceron a de bonnes raisons pour croire que ce fut à Franeker. On est fort en doute et fort en peine à la cour sur ce point d’histoire. Le fait est que, du temps de Bekker, ministre du saint Évangile (comme on dit en Hollande), le diable avait encore un crédit prodigieux chez les théologiens de toutes les espèces, au milieu du xviie siècle, malgré Bayle et les bons esprits qui commençaient à éclairer le monde. La sorcellerie, les possessions, et tout ce qui est attaché à cette belle théologie, étaient en vogue dans toute l’Europe, et avaient souvent des suites funestes.Il n’y avait pas un siècle que le roi Jacques lui-même, surnommé par Henri IV Maître Jacques, ce grand ennemi de la communion romaine et du pouvoir papal, avait fait imprimer sa Démonologie (quel livre pour un roi !) ; et dans cette Démonologie, Jacques reconnaît des ensorcellements, des incubes, des succubes ; il avoue le pouvoir du diable et du pape, qui, selon lui, a le droit de chasser Satan du corps des possédés, tout comme les autres prêtres[3]. Nous-mêmes, nous, malheureux Français, qui nous vantons aujourd’hui d’avoir recouvré un peu de bon sens, dans quel horrible cloaque de barbarie stupide étions-nous plongés alors ! Il n’y avait pas un parlement, pas un présidial, qui ne fût occupé à juger des sorciers, point de grave jurisconsulte qui n’écrivit de savants Mémoires sur les possessions du diable. La France retentissait des tourments que les juges infligeaient dans les tortures à de pauvres imbéciles à qui on faisait accroire qu’elles avaient été au sabbat, et qu’on faisait mourir sans pitié dans des supplices épouvantables. Catholiques et protestants étaient également infectés de cette absurde et horrible superstition, sous prétexte que dans un des Évangiles des chrétiens il est dit que des disciples furent envoyés pour chasser les diables. C’était un devoir sacré de donner la question à des filles pour leur faire avouer qu’elles avaient couché avec Satan ; que ce Satan s’en était fait aimer sous la forme d’un bouc, qui avait sa verge au derrière. Toutes les particularités des rendez-vous de ce bouc avec nos filles étaient détaillées dans les procès criminels de ces malheureuses. On finissait par les brûler, soit qu’elles avouassent, soit qu’elles niassent ; et la France n’était qu’un vaste théâtre de carnages juridiques.J’ai entre les mains un recueil de ces procédures infernales, fait par un conseiller de grand’chambre du parlement de Bordeaux, nommé de Lancre, imprimé en 1613, et adressée à monseigneur Sillery, chancelier de France, sans que monseigneur Sillery ait jamais pensé à éclairer ces infâmes magistrats. Il eût fallu commencer par éclairer le chancelier lui-même. Qu’était donc la France alors ? Une Saint-Barthélémy continuelle, depuis le massacre de Vassy jusqu’à l’assassinat du maréchal d’Ancre et de son innocente épouse.Croirait-on bien qu’à Genève on fit brûler en 1652, du temps de ce même Bekker, une pauvre fille, nommée Michelle Chaudron, à qui on persuada qu’elle était sorcière ?Voici la substance très-exacte de ce que porte le procès-verbal de cette sottise affreuse, qui n’est pas le dernier monument de cette espèce :« Michelle ayant rencontré le diable en sortant de la ville, le diable lui donna un baiser, reçut son hommage, et imprima sur sa lèvre supérieure et à son téton droit la marque qu’il a coutume d’appliquer à toutes les personnes qu’il reconnaît pour ses favorites. Ce sceau du diable est un petit seing qui rend la peau insensible, comme l’affirment tous les jurisconsultes démonographes.« Le diable ordonna à Michelle Chaudron d’ensorceler deux filles. Elle obéit à son seigneur ponctuellement. Les parents des filles l’accusèrent juridiquement de diablerie ; les filles furent interrogées et confrontées avec la coupable. Elles attestèrent qu’elles sentaient continuellement une fourmilière dans certaines parties de leurs corps, et qu’elles étaient possédées. On appela les médecins, ou du moins ceux qui passaient alors pour médecins. Ils visitèrent les filles ; ils cherchèrent sur le corps de Michelle le sceau du diable, que le procès-verbal appelle les marques sataniques. Ils y enfoncèrent une longue aiguille, ce qui était déjà une torture douloureuse. Il en sortit du sang, et Michelle fit connaître par ses cris que les marques sataniques ne rendent point insensible. Les juges, ne voyant pas de preuve complète que Michelle Chaudron fût sorcière, lui firent donner la question, qui produit infailliblement ces preuves : cette malheureuse, cédant à la violence des tourments, confessa enfin tout ce qu’on voulut.« Les médecins cherchèrent encore la marque satanique. Ils la trouvèrent à un petit seing noir sur une de ses cuisses. Ils y enfoncèrent l’aiguille ; les tourments de la question avaient été si horribles que cette pauvre créature expirante sentit à peine l’aiguille ; elle ne cria point : ainsi le crime fut avéré ; mais comme les mœurs commençaient à s’adoucir, elle ne fut brûlée qu’après avoir été pendue et étranglée[4]. »Tous les tribunaux de l’Europe chrétienne retentissaient encore de pareils arrêts. Cette imbécillité barbare a duré si longtemps que, de nos jours, à Vurtzbourg en Franconie[5] on a encore brûlé une sorcière en 1750 : et quelle sorcière ! une jeune dame de qualité, abbesse d’un couvent ; et c’est de nos jours, c’est sous l’empire de Marie-Thérèse d’Autriche !De telles horreurs, dont l’Europe a été si longtemps pleine, déterminèrent le bon Bekker à combattre le diable. On eut beau lui dire, en prose et en vers, qu’il avait tort de l’attaquer, attendu qu’il lui ressemblait beaucoup, étant d’une laideur horrible ; rien ne l’arrêta : il commença par nier absolument le pouvoir de Satan, et s’enhardit même jusqu’à soutenir qu’il n’existe pas. « S’il y avait un diable, disait-il, il se vengerait de la guerre que je lui fais. »Bekker ne raisonnait pas très-bien en disant que le diable le punirait s’il existait. Les ministres ses confrères prirent le parti de Satan, et déposèrent Bekker.Car l’hérétique excommunie aussi....
Au nom de Dieu, Genève imite Rome,
Comme le singe est copiste de l’homme[6].Bekker entre en matière dès le second tome. Selon lui, le serpent qui séduisit nos premiers parents n’était point un diable, mais un vrai serpent ; comme l’âne de Balaam était un âne véritable, et comme la baleine qui engloutit Jonas était une baleine réelle. C’était si bien un vrai serpent, que toute son espèce, qui marchait auparavant sur ses pieds, fut condamnée à ramper sur le ventre. Jamais ni serpent ni autre bête n’est appelée Satan, ou Belzébuth, oudiable, dans le Pentateuque. Jamais il n’y est question de Satan.Le Hollandais destructeur de Satan admet à la vérité des anges ; mais en même temps il assure qu’on ne peut prouver par la raison qu’il y en ait. Et s’il y en a, dit-il dans son chapitre huitième du tome second, « il est difficile de dire ce que c’est. L’Écriture ne nous dit jamais ce que c’est, en tant que cela concerne la nature, ou en quoi consiste l’être d’un esprit... La Bible n’est pas faite pour les anges, mais pour les hommes. Jésus n’a pas été fait ange pour nous, mais homme. »Si Bekker a tant de scrupule sur les anges, il n’est pas étonnant qu’il en ait sur les diables ; et c’est une chose assez plaisante de voir toutes les contorsions où il met son esprit pour se prévaloir des textes qui lui semblent favorables, et pour éluder ceux qui lui sont contraires.Il fait tout ce qu’il peut pour prouver que le diable n’eut aucune part aux afflictions de Job, et en cela il est plus prolixe que les amis mêmes de ce saint homme.Il y a grande apparence qu’on ne le condamna que par le dépit d’avoir perdu son temps à le lire ; et je suis persuadé que si le diable lui-même avait été forcé de lire le Monde enchanté de Bekker, il n’aurait jamais pu lui pardonner de l’avoir si prodigieusement ennuyé.Un des plus grands embarras de ce théologien hollandais est d’expliquer ces paroles[7] : « Jésus fut transporté par l’esprit au désert pour être tenté par le diable, par le Knath-bull. » Il n’y a point de texte plus formel. Un théologien peut écrire contre Belzébuth tant qu’il voudra ; mais il faut de nécessité qu’il l’admette, après quoi il expliquera les textes difficiles comme il pourra.Que si on veut savoir précisément ce que c’est que le diable, il faut s’en informer chez le jésuite Schotus ; personne n’en a parlé plus au long : c’est bien pis que Bekker.En ne consultant que l’histoire, l’ancienne origine du diable est dans la doctrine des Perses : Hariman ou Arimane, le mauvais principe, corrompt tout ce que le bon principe a fait de salutaire. Chez les Égyptiens, Typhon fait tout le mal qu’il peut, tandis qu’Oshireth, que nous nommons Osiris, fait, avec Isheth ou Isis, tout le bien dont il est capable.Avant les Égyptiens et les Perses[8], Moizazor chez les Indiens s’était révolté contre Dieu, et était devenu le diable ; mais enfin Dieu lui avait pardonné. Si Bekker et les sociniens avaient su cette anecdote de la chute des anges indiens et de leur rétablissement, ils en auraient bien profité pour soutenir leur opinion que l’enfer n’est pas perpétuel, et pour faire espérer leur grâce aux damnés qui liront leurs livres.On est obligé d’avouer que les Juifs n’ont jamais parlé de la chute des anges dans l’Ancien Testament ; mais il en est question dans le Nouveau.On attribua, vers le temps de l’établissement du christianisme, un livre à Énoch, septième homme après Adam, concernant le diable et ses associés. Énoch dit que le chef des anges rebelles était Sémiazas ; qu’Araciel, Atarcuph, Sampsich, étaient ses lieutenants[9] ; que les capitaines des anges fidèles étaient Raphaël, Gabriel, Uriel, etc. ; mais il ne dit point que la guerre se fît dans le ciel ; au contraire, on se battit sur une montagne de la terre, et ce fut pour des filles. Saint Jude cite ce livre dans son Épître : « Dieu a gardé, dit-il, dans les ténèbres, enchaînés jusqu’au jugement du grand jour, les anges qui ont dégénéré de leur origine et qui ont abandonné leur propre demeure. Malheur à ceux qui ont suivi les traces de Caïn, desquels Énoch, septième homme après Adam, a prophétisé. »Saint Pierre, dans sa seconde Épître[10] fait allusion au livre d’Énoch, en s’exprimant ainsi : « Dieu n’a pas épargné les anges qui ont péché ; mais il les a jetés dans le Tartare avec des câbles de fer. »Il était difficile que Bekker résistât à des passages si formels[11]. Cependant il fut encore plus inflexible sur les diables que sur les anges : il ne se laissa point subjuguer par le livre d’Énoch, septième homme après Adam ; il soutint qu’il n’y avait pas plus de diable que de livre d’Énoch. Il dit que le diable était une imitation de l’ancienne mythologie ; que ce n’est qu’un réchauffé, et que nous ne sommes que des plagiaires.On peut demander aujourd’hui pourquoi nous appelons Lucifer l’esprit malin, que la traduction hébraïque et le livre attribué à Énoch appellent Semiaxah, ou, si on veut, Semexiah ? C’est que nous entendons mieux le latin que l’hébreu.On a trouvé dans Isaïe une parabole contre un roi de Babylone. Isaïe lui-même l’appelle parabole. Il dit, dans son quatorzième chapitre[12], au roi de Babylone : « À ta mort on a chanté à gorge déployée ; les sapins se sont réjouis ; tes commis ne viendront plus nous mettre à la taille. Comment ta hautesse est-elle descendue au tombeau, malgré les sons de tes musettes ? comment es-tu couché avec les vers et la vermine ? comment es-tu tombée du ciel, étoile du matin, Helel ? toi qui pressais les nations, tu es abattue en terre ! »On traduisit ce mot chaldéen hébraïsé, Helel, par Lucifer. Cette étoile du matin, cette étoile de Vénus fut donc le diable, Lucifer tombé du ciel, et précipité dans l’enfer. C’est ainsi que les opinions s’établissent, et que souvent un seul mot, une seule syllabe mal entendue, une lettre changée ou supprimée, ont été l’origine de la croyance de tout un peuple. Du mot Soracté on a fait saint Oreste ; du mot Rabboni on a fait saint Raboni, qui rabonnit les maris jaloux, ou qui les fait mourir dans l’année ; de Semo sancus, on a fait saint Simon le magicien. Ces exemples sont innombrables[13].Mais que le diable soit l’étoile de Vénus, ou le Semiaxah d’Énoch, ou le Satan des Babyloniens, ou le Moizazor des Indiens, ou le Typhon des Égyptiens, Bekker a raison de dire qu’il ne fallait pas lui attribuer une si énorme puissance que celle dont nous l’avons cru revêtu jusqu’à nos derniers temps. C’est trop que de lui avoir immolé une femme de qualité de Vurtzbourg, Michelle Chaudron, le curé Gaufridi, la maréchale d’Ancre, et plus de cent mille sorciers en treize cents années dans les États chrétiens. Si Balthazar Bekker s’en était tenu à rogner les ongles au diable, il aurait été très-bien reçu ; mais quand un curé veut anéantir le diable, il perd sa cure.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Théologien et prédicateur allemand, né aux environs de Groningue en 1634, mort à Amsterdam en 1698. Son Monde enchanté a été traduit en français (Deventer, 1737, in-8°).
- ↑ Dans l’édition de 1770 des Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, la fin de l’alinéa et l’alinéa suivant n’existaient pas. Après le mot Prêtres, on lisait Croirait-on, etc. L’addition est posthume. (B.)
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1766, l’article ix du Commentaire sur le traité Des Délits et des Peines.
- ↑ Voyez Arrêts notables.
- ↑ Voyez tome IX, Guerre de Genève, chant II, vers 16, 18, 19.
- ↑ Matthieu, iv, 1.
- ↑ Voyez Brachmanes. (Note de Voltaire.)
- ↑ On a donné la liste des autres anges principaux à l’article Ange, première section, page 249.
- ↑ II, 4.
- ↑ Dans l’édition de 1770 des Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, les sept lignes qui suivent n’existaient pas : après le mot formels, on lisait : On peut demander. L’addition des sept lignes est de 1774. (B.)
- ↑ Versets 7-12.
- ↑ Voyez dans le présent dictionnaire l’article Abus des mots ; et dans les Mélanges, année 1769, le chapitre v de Dieu et les Hommes.
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Bekker Bêtes Bethsamès ou
Bethshemesh ►BÊTES [1].Quelle pitié, quelle pauvreté, d’avoir dit que les bêtes sont des machines privées de connaissance et de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n’apprennent rien, ne perfectionnent rien, etc.[2] ?Quoi ! cet oiseau qui fait son nid en demi-cercle quand il l’attache à un mur, qui le bâtit en quart de cercle quand il est dans un angle, et en cercle sur un arbre : cet oiseau fait tout de la même façon. Ce chien de chasse que tu as discipliné pendant trois mois n’en sait-il pas plus au bout de ce temps qu’il n’en savait avant tes leçons ? Le serin à qui tu apprends un air le répète-t-il dans l’instant ? n’emploies-tu pas un temps considérable à l’enseigner ? n’as-tu pas vu qu’il se méprend et qu’il se corrige ?Est-ce parce que je te parle que tu juges que j’ai du sentiment, de la mémoire, des idées ? Eh bien ! je ne te parle pas ; tu me vois entrer chez moi l’air affligé, chercher un papier avec inquiétude, ouvrir le bureau où je me souviens de l’avoir enfermé, le trouver, le lire avec joie. Tu juges que j’ai éprouvé le sentiment de l’affliction et celui du plaisir, que j’ai de la mémoire et de la connaissance.Porte donc le même jugement sur ce chien qui a perdu son maître, qui l’a cherché dans tous les chemins avec des cris douloureux, qui entre dans la maison, agité, inquiet, qui descend, qui monte, qui va de chambre en chambre, qui trouve enfin dans son cabinet le maître qu’il aime, et qui lui témoigne sa joie par la douceur de ses cris, par ses sauts, par ses caresses.Des barbares saisissent ce chien, qui l’emporte si prodigieusement sur l’homme en amitié ; ils le clouent sur une table, et ils le dissèquent vivant pour te montrer les veines mésaraïques. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds-moi, machiniste, la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal afin qu’il ne sente pas ? a-t-il des nerfs pour être impassible ? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature.Mais les maîtres de l’école demandent ce que c’est que l’âme des bêtes. Je n’entends pas cette question. Un arbre a la faculté de recevoir dans ses fibres sa sève qui circule, de déployer les boutons de ses feuilles et de ses fruits ; me demanderez-vous ce que c’est que l’âme de cet arbre ? Il a reçu ces dons ; l’animal a reçu ceux du sentiment, de la mémoire, d’un certain nombre d’idées. Qui a fait tous ces dons ? qui a donné toutes ces facultés ? celui qui a fait croître l’herbe des champs, et qui fait graviter la terre vers le soleil.Les âmes des bêtes sont des formes substantielles, a dit Aristote ; et après Aristote, l’école arabe ; et après l’école arabe, l’école angélique ; et après l’école angélique, la Sorbonne ; et après la Sorbonne, personne au monde.Les âmes des bêtes sont matérielles, crient d’autres philosophes. Ceux-là n’ont pas fait plus de fortune que les autres. On leur a en vain demandé ce que c’est qu’une âme matérielle : il faut qu’ils conviennent que c’est de la matière qui a sensation ; mais qui lui a donné cette sensation ? c’est une âme matérielle, c’est-à-dire que c’est de la matière qui donne de la sensation à la matière ; ils ne sortent pas de ce cercle.Écoutez d’autres bêtes raisonnant sur les bêtes : leur âme est un être spirituel qui meurt avec le corps ; mais quelle preuve en avez-vous ? quelle idée avez-vous de cet être spirituel, qui, à la vérité, a du sentiment, de la mémoire, et sa mesure d’idées et de combinaisons, mais qui ne pourra jamais savoir ce que sait un enfant de six ans ? Sur quel fondement imaginez-vous que cet être, qui n’est pas corps, périt avec le corps ? Les plus grandes bêtes sont ceux qui ont avancé que cette âme n’est ni corps ni esprit. Voilà un beau système. Nous ne pouvons entendre par esprit que quelque chose d’inconnu qui n’est pas corps : ainsi le système de ces messieurs revient à ceci, que l’âme des bêtes est une substance qui n’est ni corps ni quelque chose qui n’est point corps.D’où peuvent procéder tant d’erreurs contradictoires ? de l’habitude où les hommes ont toujours été d’examiner ce qu’est une chose, avant de savoir si elle existe. On appelle la languette, la soupape d’un soufflet, l’âme du soufflet. Qu’est-ce que cette âme ? c’est un nom que j’ai donné à cette soupape, qui baisse, laisse entrer l’air, se relève et le pousse par un tuyau, quand je fais mouvoir le soufflet.Il n’y a point là une âme distincte de la machine. Mais qui fait mouvoir le soufflet des animaux ? Je vous l’ai déjà dit, celui qui fait mouvoir les astres. Le philosophe qui a dit : Deus est anima brutorum, avait raison ; mais il devait aller plus loin.
- ↑ Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)
- ↑ Opinion de Descartes, professée dans les colléges au temps de Voltaire.
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◄ Bêtes Bethsamès ou Bethshemesh Bibliothèque ► BETHSAMÈS, ou BETHSHEMESH [1].Des cinquante mille et soixante et dix juifs morts de mort subite pour avoir regardé l’arche ; des cinq trous du cul d’or payés par les Philistins, et de l’incrédulité du docteur Kennicott.Les gens du monde seront peut-être étonnés que ce mot soit le sujet d’un article ; mais on ne s’adresse qu’aux savants, et on leur demande des instructions.Bethshemesh ou Bethsamès était un village appartenant au peuple de Dieu, situé à deux milles au nord de Jérusalem, selon les commentateurs.Les Phéniciens ayant battu les Juifs du temps de Samuel, et leur ayant pris leur arche d’alliance dans la bataille où ils leur tuèrent trente mille hommes, en furent sévèrement punis par le Seigneur[2] « Percussit eos in secretiori parte natium..., et ebullierunt villæ et agri... et nati sunt mures, et facta est confusio mortis magna in civitate. » Mot à mot : « Il les frappa dans la plus secrète partie des fesses..., et les granges et les champs bouillirent, et il naquit des rats, et une grande confusion de mort se fit dans la cité. »Les prophètes des Phéniciens ou Philistins les ayant avertis qu’ils ne pouvaient se délivrer de ce fléau qu’en donnant au Seigneur cinq rats d’or et cinq anus d’or, et en lui renvoyant l’arche juive, ils accomplirent cet ordre, et renvoyèrent, selon l’exprès commandement de leurs prophètes, l’arche avec les cinq rats et les cinq anus, sur une charrette attelée de deux vaches qui nourrissaient chacune leur veau, et que personne ne conduisait.Ces deux vaches amenèrent d’elles-mêmes l’arche et les présents droit à Bethsamès ; les Bethsamites s’approchèrent et voulurent regarder l’arche. Cette liberté fut punie encore plus sévèrement que ne l’avait été la profanation des Phéniciens. Le Seigneur frappa de mort subite soixante et dix personnes du peuple, et cinquante mille hommes de la populace.Le révérend docteur Kennicott, Irlandais, a fait imprimer, en 1768, un commentaire français sur cette aventure, et l’a dédié à Sa Grandeur l’évêque d’Oxford. Il s’intitule, à la tête de ce commentaire, « docteur en théologie, membre de la Société royale de Londres, de l’Académie palatine, de celle de Gottingue, et de l’Académie des inscriptions de Paris ». Tout ce que je sais, c’est qu’il n’est pas de l’Académie des inscriptions de Paris : peut-être en est-il correspondant. Sa vaste érudition a pu le tromper ; mais les titres ne font rien à la chose.Il avertit le public que sa brochure se vend à Paris, chez Saillant et chez Molini ; à Rome, chez Monaldini ; à Venise, chez Pasquali ; à Florence, chez Cambiagi ; à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey ; à La Haye, chez Gosse ; à Leyde, chez Jaquau ; à Londres, chez Béquet, qui reçoivent les souscriptions.Il prétend prouver dans sa brochure, appelée en anglais pamphlet, que le texte de l’Écriture est corrompu. Il nous permettra de n’être pas de son avis. Presque toutes les Bibles s’accordent dans ces expressions : soixante et dix hommes du peuple, et cinquante mille de la populace[3] : « De populo septuaginta viros, et quinquaginta millia plebis. »Le révérend docteur Kennicott dit au révérend milord évêque d’Oxford « qu’autrefois il avait de forts préjugés en faveur du texte hébraïque, mais que, depuis dix-sept ans, Sa Grandeur et lui sont bien revenus de leurs préjugés, après la lecture réfléchie de ce chapitre ».Nous ne ressemblons point au docteur Kennicott ; et plus nous lisons ce chapitre, plus nous respectons les voies du Seigneur, qui ne sont pas nos voies.« Il est impossible, dit Kennicott, à un lecteur de bonne foi de ne se pas sentir étonné et affecté à la vue de plus de cinquante mille hommes détruits dans un seul village, et encore c’était cinquante mille hommes occupés à la moisson. »Nous avouons que cela supposerait environ cent mille personnes au moins dans ce village. Mais monsieur le docteur doit-il oublier que le Seigneur avait promis à Abraham que sa postérité se multiplierait comme le sable de la mer ?« Les Juifs et les chrétiens, ajoute-t-il, ne se sont point fait de scrupule d’exprimer leur répugnance à ajouter foi à cette destruction de cinquante mille soixante et dix hommes. »Nous répondons que nous sommes chrétiens, et que nous n’avons nulle répugnance à ajouter foi à tout ce qui est dans les saintes Écritures. Nous répondrons, avec le révérend P. dom Calmet, que s’il fallait « rejeter tout ce qui est extraordinaire et hors de la portée de notre esprit, il faudrait rejeter toute la Bible ». Nous sommes persuadés que les Juifs, étant conduits par Dieu même, ne devaient éprouver que des événements marqués au sceau de la Divinité, et absolument différents de ce qui arrive aux autres hommes. Nous osons même avancer que la mort de ces cinquante mille soixante et dix hommes est une des choses les moins surprenantes qui soient dans l’Ancien Testament.On est saisi d’un étonnement encore plus respectueux quand le serpent d’Ève et l’âne de Balaam parlent, quand l’eau des cataractes s’élève avec la pluie quinze coudées au-dessus de toutes les montagnes, quand on voit les plaies de l’Égypte, et six cent trente mille Juifs combattants fuir à pied à travers la mer ouverte et suspendue ; quand Josué arrête le soleil et la lune à midi ; quand Samson tue mille Philistins avec une mâchoire d’âne... Tout est miracle sans exception dans ces temps divins ; et nous avons le plus profond respect pour tous ces miracles, pour ce monde ancien qui n’est pas notre monde, pour cette nature qui n’est pas notre nature, pour un livre divin qui ne peut avoir rien d’humain.Mais ce qui nous étonne, c’est la liberté que prend M. Kennicott d’appelerdéistes et athées ceux qui, en révérant la Bible plus que lui, sont d’une autre opinion que lui. On ne croira jamais qu’un homme qui a de pareilles idées soit de l’Académie des inscriptions et médailles. Peut-être est-il de l’académie de Bedlam, la plus ancienne, la plus nombreuse de toutes, et dont les colonies s’étendent dans toute la terre.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Livre de Samuel, ou Ier des Rois, chapitre v, v. 6. (Note de Voltaire.)
- ↑ I, Rois, vi, 19.
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◄ Bethsamès ou Bethshemesh Bibliothèque Bien, souverain bien ► BIBLIOTHÈQUE [1].Une grande bibliothèque a cela de bon qu’elle effraye celui qui la regarde. Deux cent mille volumes découragent un homme tenté d’imprimer ; mais malheureusement il se dit bientôt à lui-même : On ne lit point tous ces livres-là, et on pourra me lire. Il se compare à la goutte d’eau qui se plaignait d’être confondue et ignorée dans l’Océan : un génie eut pitié d’elle ; il la fit avaler par une huître ; elle devint la plus belle perle de l’Orient, et fut le principal ornement du trône du Grand Mogol. Ceux qui ne sont que compilateurs, imitateurs, commentateurs, éplucheurs de phrases, critiques à la petite semaine, enfin ceux dont un génie n’a point eu pitié, resteront toujours gouttes d’eau.Notre homme travaille donc au fond de son galetas avec l’espérance de devenir perle.Il est vrai que, dans cette immense collection de livres, il y en a environ cent quatre-vingt-dix-neuf mille qu’on ne lira jamais, du moins de suite ; mais on peut avoir besoin d’en consulter quelques-uns une fois en sa vie. C’est un grand avantage pour quiconque veut s’instruire de trouver sous sa main dans le palais des rois le volume et la page qu’il cherche, sans qu’on le fasse attendre un moment. C’est une des plus nobles institutions. Il n’y a point eu de dépense plus magnifique et plus utile.La bibliothèque publique du roi de France est la plus belle du monde entier, moins encore par le nombre et la rareté des volumes que par la facilité et la politesse avec laquelle les bibliothécaires les prêtent à tous les savants. Cette bibliothèque est sans contredit le monument le plus précieux qui soit en France.Cette multitude étonnante de livres ne doit point épouvanter. On a déjà remarqué[2] que Paris contient environ sept cent mille hommes, qu’on ne peut vivre avec tous, et qu’on choisit trois ou quatre amis. Ainsi il ne faut pas plus se plaindre de la multitude des livres que de celle des citoyens.Un homme qui veut s’instruire un peu de son être, et qui n’a pas de temps à perdre, est bien embarrassé. Il voudrait lire à la fois Hobbes, Spinosa ; Bayle, qui a écrit contre eux ; Leibnitz, qui a disputé contre Bayle ; Clarke, qui a disputé contre Leibnitz ; Malebranche, qui diffère d’eux tous ; Locke, qui passe pour avoir confondu Malebranche ; Stillingfleet, qui croit avoir vaincu Locke ; Cudworth, qui pense être au-dessus d’eux tous, parce qu’il n’est entendu de personne. On mourrait de vieillesse avant d’avoir feuilleté la centième partie des romans métaphysiques.On est bien aise d’avoir les plus anciens livres, comme on recherche les plus anciennes médailles. C’est là ce qui fait l’honneur d’une bibliothèque. Les plus anciens livres du monde sont les cinq Kings des Chinois, le Shastabad des Brames, dont M. Holwell nous a fait connaître des passages admirables ; ce qui peut rester de l’ancien Zoroastre, les fragments de Sanchoniathon qu’Eusèbe nous a conservés, et qui portent les caractères de l’antiquité la plus reculée. Je ne parle pas du Pentateuque, qui est au-dessus de tout ce qu’on en pourrait dire.Nous avons encore la prière du véritable Orphée, que l’hiérophante récitait dans les anciens mystères des Grecs. « Marchez dans la voie de la justice, adorez le seul maître de l’univers. Il est un ; il est seul par lui-même. Tous les êtres lui doivent leur existence ; il agit dans eux et par eux. Il voit tout, et jamais n’a été vu des yeux mortels. » Nous en avons parlé ailleurs[3].Saint Clément d’Alexandrie, le plus savant des Pères de l’Église, ou plutôt le seul savant dans l’antiquité profane, lui donne presque toujours le nom d’Orphée de Thrace, d’Orphée le théologien, pour le distinguer de ceux qui ont écrit depuis sous son nom. Il cite de lui ces vers, qui ont tant de rapport à la formule des mystères[4] :Lui seul il est parfait ; tout est sous son pouvoir.
Il voit tout l’univers, et nul ne peut le voir.Nous n’avons plus rien ni de Musée, ni de Linus. Quelques petits passages de ces prédécesseurs d’Homère orneraient bien une bibliothèque.Auguste avait formé la bibliothèque nommée Palatine. La statue d’Apollon y présidait. L’empereur l’orna des bustes des meilleurs auteurs. On voyait vingt-neuf grandes bibliothèques publiques à Rome. Il y a maintenant plus de quatre mille bibliothèques considérables en Europe. Choisissez ce qui vous convient, et tâchez de ne vous pas ennuyer[5].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1737, les Conseils, ou Avis à un journaliste ; et dans la Correspondance, la Lettre à un premier commis, du 20 juin 1733.
- ↑ Voyez tome XI, page 108 ; dans les Mélanges, année 1761, l’Appel à toutes les nations de l’Europe ; dans le tome V du Théâtre, la première des notes sur Olympie ; et ci-après les articles Idole, troisième section, et Oraison.
- ↑ Strom., livre V. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez Livres. (Id.)
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◄ Bibliothèque Bien, souverain bien Bien ► BIEN, SOUVERAIN BIEN.SECTION PREMIÈRE.De la chimère du souverain bien [1].Le bonheur est une idée abstraite composée de quelques sensations de plaisir. Platon, qui écrivait mieux qu’il ne raisonnait, imagina son monde arché-type, c’est-à-dire son monde original, ses idées générales du beau, du bien, de l’ordre, du juste, comme s’il y avait des êtres éternels appelés ordre, bien, bean, juste, dont dérivassent les faibles copies de ce qui nous paraît ici-bas juste, beau, et bon.C’est donc d’après lui que les philosophes ont recherché le souverain bien, comme les chimistes cherchent la pierre philosophale ; mais le souverain bien n’existe pas plus que le souverain carré ou le souverain cramoisi : il y a des couleurs cramoisies, il y a des carrés ; mais il n’y a point d’être général qui s’appelle ainsi. Cette chimérique manière de raisonner a gâté longtemps la philosophie.Les animaux ressentent du plaisir à faire toutes les fonctions auxquelles ils sont destinés. Le bonheur qu’on imagine serait une suite non interrompue de plaisirs : une telle série est incompatible avec nos organes et avec notre destination. Il y a un grand plaisir à manger et à boire, un plus grand plaisir est dans l’union des deux sexes ; mais il est clair que si l’homme mangeait toujours, ou était toujours dans l’extase de la jouissance, ses organes n’y pourraient suffire ; il est encore évident qu’il ne pourrait remplir les destinations de la vie, et que le genre humain en ce cas périrait par le plaisir.Passer continuellement, sans interruption, d’un plaisir à un autre, est encore une autre chimère. Il faut que la femme qui a conçu accouche, ce qui est une peine ; il faut que l’homme fende le bois et taille la pierre, ce qui n’est pas un plaisir.Si on donne le nom de bonheur à quelques plaisirs répandus dans cette vie, il y a du bonheur en effet ; si on ne donne ce nom qu’à un plaisir toujours permanent, ou à une file continue et variée de sensations délicieuses, le bonheur n’est pas fait pour ce globe terraqué : cherchez ailleurs.Si on appelle bonheur une situation de l’homme, comme des richesses, de la puissance, de la réputation, etc., on ne se trompe pas moins. Il y a tel charbonnier plus heureux que tel souverain. Qu’on demande à Cromwell s’il a été plus content quand il était protecteur que quand il allait au cabaret dans sa jeunesse, il répondra probablement que le temps de sa tyrannie n’a pas été le plus rempli de plaisirs. Combien de laides bourgeoises sont plus satisfaites qu’Hélène et Cléopâtre !Mais il y a une petite observation à faire ici , c’est que quand nous disons : Il est probable qu’un tel homme est plus heureux qu’un tel autre, qu’un jeune muletier a de grands avantages sur Charles-Quint, qu’une marchande de modes est plus satisfaite qu’une princesse, nous devons nous en tenir à ce probable. Il y a grande apparence qu’un muletier se portant bien a plus de plaisir que Charles-Quint mangé de goutte ; mais il se peut bien faire aussi que Charles-Quint avec des béquilles repasse dans sa tête avec tant de plaisir qu’il a tenu un roi de France et un pape prisonniers, que son sort vaille encore mieux à toute force que celui d’un jeune muletier vigoureux.Il n’appartient certainement qu’à Dieu, à un être qui verrait dans tous les cœurs, de décider quel est l’homme le plus heureux. Il n’y a qu’un seul cas où un homme puisse affirmer que son état actuel est pire ou meilleur que celui de son voisin : ce cas est celui de la rivalité, et le moment de la victoire.Je suppose qu’Archimède a un rendez-vous la nuit avec sa maîtresse. Nomentanus a le même rendez-vous à la même heure. Archimède se présente à la porte ; on la lui ferme au nez, et on rouvre à son rival, qui fait un excellent souper, pendant lequel il ne manque pas de se moquer d’Archimède, et jouit ensuite de sa maîtresse, tandis que l’autre reste dans la rue, exposé au froid, à la pluie, et à la grêle. Il est certain que Nomentanus est en droit de dire : Je suis plus heureux cette nuit qu’Archimède, j’ai plus de plaisir que lui ; mais il faut qu’il ajoute : supposé qu’Archimède ne soit occupé que du chagrin de ne point faire un bon souper, d’être méprisé et trompé par une belle femme, d’être supplanté par son rival, et du mal que lui font la pluie, la grêle, et le froid. Car si le philosophe de la rue fait réflexion que ni une catin ni la pluie ne doivent troubler son âme ; s’il s’occupe d’un beau problème, et s’il découvre la proportion du cylindre et de la sphère, il peut éprouver un plaisir cent fois au-dessus de celui de Nomentanus.Il n’y a donc que le seul cas du plaisir actuel et de la douleur actuelle, où l’on puisse comparer le sort de deux hommes, en faisant abstraction de tout le reste. Il est indubitable que celui qui jouit de sa maîtresse est plus heureux dans ce moment que son rival méprisé qui gémit. Un homme sain qui mange une bonne perdrix a sans doute un moment préférable à celui d’un homme tourmenté de la colique ; mais on ne peut aller au delà avec sûreté ; on ne peut évaluer l’être d’un homme avec celui d’un autre ; on n’a point de balance pour peser les désirs et les sensations.Nous avons commencé cet article par Platon et son souverain bien ; nous le finirons par Solon, et par ce grand mot qui a fait tant de fortune : « Il ne faut appeler personne heureux avant sa mort. » Cet axiome n’est au fond qu’une puérilité, comme tant d’apophthegmes consacrés dans l’antiquité. Le moment de la mort n’a rien de commun avec le sort qu’on a éprouvé dans la vie ; on peut périr d’une mort violente et infâme, et avoir goûté jusque-là tous les plaisirs dont la nature humaine est susceptible. Il est très-possible et très-ordinaire qu’un homme heureux cesse de l’être : qui en doute ? mais il n’a pas moins eu ses moments heureux.Que veut donc dire le mot de Solon ? qu’il n’est pas sûr qu’un homme qui a du plaisir aujourd’hui en ait demain ? en ce cas, c’est une vérité si incontestable et si triviale qu’elle ne valait pas la peine d’être dite.SECTION II. [2]Le bien-être est rare. Le souverain bien en ce monde ne pourrait-il pas être regardé comme souverainement chimérique ? Les philosophes grecs discutèrent longuement à leur ordinaire cette question. Ne vous imaginez-vous pas, mon cher lecteur, voir des mendiants qui raisonnent sur la pierre philosophale ?Le souverain bien ! quel mot ! autant aurait-il valu demander ce que c’est que le souverain bleu, ou le souverain ragoût, le souverain marcher, le souverain lire, etc.Chacun met son bien où il peut, et en a autant qu’il peut à sa façon, et à bien petite mesure.Quid dem ? quid non dem ? renuis tu quod jubet alter [3]...
Castor gaudet equis, ovo prognatus eodem
Pugnis, etc.
Castor veut des chevaux, Pollux veut des lutteurs :
Comment concilier tant de goûts, tant d’humeurs ?Le plus grand bien est celui qui vous délecte avec tant de force qu’il vous met dans l’impuissance totale de sentir autre chose, comme le plus grand mal est celui qui va jusqu’à nous priver de tout sentiment. Voilà les deux extrêmes de la nature humaine, et ces deux moments sont courts.Il n’y a ni extrêmes délices, ni extrêmes tourments qui puissent durer toute la vie : le souverain bien et le souverain mal sont des chimères.Nous avons la belle fable de Crantor ; il fait comparaître aux jeux olympiques la Richesse, la Volupté, la Santé, la Vertu ; chacune demande la pomme. La Richesse dit : C’est moi qui suis le souverain bien, car avec moi on achète tous les biens ; la Volupté dit : La pomme m’appartient, car on ne demande la richesse que pour m’avoir ; la Santé assure que sans elle il n’y a point de volupté, et que la richesse est inutile ; enfin la Vertu représente qu’elle est au-dessus des trois autres, parce qu’avec de l’or, des plaisirs et de la santé, on peut se rendre très-misérable si on se conduit mal. La Vertu eut la pomme.La fable est très-ingénieuse ; elle le serait encore plus si Crantor avait dit que le souverain bien est l’assemblage des quatre rivales réunies, Vertu, Santé, Richesse, Volupté ; mais cette fable ne résout ni ne peut résoudre la question absurde du souverain bien. La vertu n’est pas un bien ; c’est un devoir : elle est d’un genre différent, d’un ordre supérieur. Elle n’a rien à voir aux sensations douloureuses ou agréables. Un homme vertueux avec la pierre et la goutte, sans appui, sans amis, privé du nécessaire, persécuté, enchaîné par un tyran voluptueux qui se porte bien, est très-malheureux ; et le persécuteur insolent qui caresse une nouvelle maîtresse sur son lit de pourpre est très-heureux. Dites que le sage persécuté est préférable à son indigne persécuteur ; dites que vous aimez l’un, et que vous détestez l’autre ; mais avouez que le sage dans les fers enrage. Si le sage n’en convient pas, il vous trompe, c’est un charlatan[4].
- ↑ Tel est le titre de cet article dans la Suite des Mélanges (4e partie), 1756. (B.)
- ↑ Dans la première édition du Dictionnaire philosophique, 1764, l’article commençait ainsi : « L’antiquité a beaucoup disputé sur le souverain bien. Autant aurait-il valu, etc. » Ce qui précède fut ajouté en 1770 dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie. (B.)
- ↑ Ces vers sont d’Horace ; le premier, épître ii du livre II ; le second, satire ire du livre II.
- ↑ Fin de l’article en 1764 et 1770. (B.)
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