jeudi 3 juillet 2014

Dictionnaire philosophique Voltaire

Éd. Garnier - Tome 18
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E.
ÉCLIPSE.

Chaque phénomène extraordinaire passa longtemps, chez la plupart des peuples connus, pour être le présage de quelque événement heureux ou malheureux. Ainsi, les historiens romains n’ont pas manqué d’observer qu’une éclipse de soleil accompagna la naissance de Romulus, qu’une autre annonça son décès, et qu’une troisième avait présidé à la fondation de la ville de Rome.
Nous parlerons, à l’article Vision de Constantin, de l’apparition de la croix qui précéda le triomphe du christianisme ; et, sous le mot Prophéties, de l’étoile nouvelle qui avait éclairé la naissance de Jésus : bornons-nous ici à ce que l’on a dit des ténèbres dont toute la terre fut couverte avant qu’il rendît l’esprit.
Les écrivains de l’Église, grecs et latins, ont cité comme authentiques deux lettres attribuées à Denis l’Aréopagite, dans lesquelles il rapporte qu’étant à Héliopolis d’Égypte avec Apollophane son ami, ils virent tout d’un coup, vers la sixième heure, la lune qui vint se placer au-dessous du soleil, et y causer une grande éclipse ; ensuite, sur la neuvième heure, ils l’aperçurent de nouveau, quittant la place qu’elle y occupait pour aller se remettre à l’endroit opposé du diamètre. Ils prirent alors les règles de Philippe Aridœus, et ayant examiné le cours des astres, ils trouvèrent que le soleil naturellement n’avait pu être éclipsé en ce temps-là. De plus, ils observèrent que la lune, contre son mouvement naturel, au lieu de venir de l’occident se ranger sous le soleil, était venue du côté de l’orient, et s’en était enfin retournée en arrière de même côté. C’est ce qui fit dire à Apollophane : « Ce sont là, mon cher Denis, des changements des choses divines ; » à quoi Denis répliqua : « Ou l’auteur de la nature souffre, ou la machine de l’univers sera bientôt détruite. »
Denis ajoute qu’ayant exactement remarqué et le temps et l’année de ce prodige, et ayant combiné tout cela avec ce que Paul lui en apprit dans la suite, il se rendit à la vérité ainsi que son ami. Voilà ce qui a fait croire que les ténèbres arrivées à la mort de Jésus-Christ avaient été causées par une éclipse surnaturelle, et ce qui a donné tant de cours à ce sentiment que Maldonat dit que c’est celui de presque tous, les catholiques. Comment en effet résister à l’autorité d’un témoin oculaire, éclairé, et désintéressé, puisque alors on suppose que Denis était encore païen ?
Comme ces prétendues lettres de Denis ne furent forgées que vers le veou vie siècle, Eusèbe de Césarée s’était contenté d’alléguer le témoignage de Phlégon, affranchi de l’empereur Adrien[1]. Cet auteur était aussi païen, et avait écrit l’histoire des olympiades, en seize livres, depuis leur origine jusqu’à l’an 140 de l’ère vulgaire. On lui fait dire qu’en la quatrième année de la deux cent deuxième olympiade il y eut la plus grande éclipse de soleil qu’on eût jamais vue : le jour fut changé en nuit à la sixième heure ; on voyait les étoiles, et un tremblement de terre renversa plusieurs édifices de la ville de Nicée en Bithynie. Eusèbe ajoute que les mêmes événements sont rapportés dans les monuments anciens des Grecs comme étant arrivés la dix-huitième année de Tibère. On croit qu’Eusèbe veut parler de Thallus, historien grec, déjà cité par Justin, Tertullien, et Jules Africain ; mais l’ouvrage de Thallus ni celui de Phlégon n’étant point parvenus jusqu’à nous, l’on ne peut juger de l’exactitude des deux citations que par le raisonnement.
Il est vrai que le Chronicon paschale des Grecs, ainsi que saint Jérôme, Anastase, l’auteur de l’Historia miscellanea, et Fréculphe de Luxem[2] parmi les Latins, se réunissent tous à représenter le fragment de Phlégon de la même manière, et s’accordent à y lire le même nombre qu’Eusèbe. Mais on sait que ces cinq témoins, allégués comme uniformes dans leur déposition, ont traduit ou copié le passage, non de Phlégon lui-même, mais d’Eusèbe, qui l’a cité le premier ; et Jean Philoponus, qui avait lu Phlégon, bien loin d’être d’accord avec Eusèbe, en diffère de deux ans. On pourrait aussi nommer Maxime et Madela comme ayant vécu dans le temps que l’ouvrage de Phlégon subsistait encore, et alors voici le résultat. Cinq des auteurs cités sont des copistes ou des traducteurs d’Eusèbe. Philoponus, là où il déclare qu’il rapporte les propres termes de Phlégon, lit d’une seconde façon, 
Maxime d’une troisième, et Madela d’une quatrième ; en sorte qu’il s’en faut de beaucoup qu’ils rapportent le passage de la même manière.
On a d’ailleurs une preuve non équivoque de l’infidélité d’Eusèbe en fait de citations. Il assure que les Romains avaient dressé à Simon, que nous appelons le Magicien, une statue avec cette inscription : « Simoni deo sancto, À Simon dieu saint[3]. « Théodoret, saint Augustin, saint Cyrille de Jérusalem, Clément d’Alexandrie, Tertullien, et saint Justin, sont tous six parfaitement d’accord là-dessus avec Eusèbe ; saint Justin, qui dit avoir vu cette statue, nous apprend qu’elle était placée entre les deux ponts du Tibre, c’est-à-dire dans l’île formée par ce fleuve. Cependant cette inscription, qui fut déterrée à Rome, l’an 1574, dans l’endroit même indiqué par Justin, porte: « Semoni Sanco deo Fidio, Au dieu Semo Sancus Fidius. » Nous lisons dans Ovide que les anciens Sabins avaient bâti un temple sur le mont Quirinal à cette divinité, qu’ils nommaient indifféremment Semo, Sancus, Sanctus, ou Fidius ; et l’on trouve dans Gruter deux inscriptions pareilles, dont l’une était sur le mont Quirinal, et l’autre se voit encore à Rieti, pays des anciens Sabins.
Enfin les calculs de MM. Hodgson, Halley, Whiston, Gale Morris, ont démontré que Phlégon et Thallus avaient parlé d’une éclipse naturelle arrivée le 24 novembre, la première année de la deux cent deuxième olympiade, et non dans la quatrième année, comme le prétend Eusèbe. Sa grandeur, pour Nicée en Bithynie, ne fut, selon M. Whiston, que d’environ neuf à dix doigts, c’est-à-dire deux tiers et demi du disque du soleil ; son commencement à huit heures un quart, et sa fin à dix heures quinze minutes. Et entre le Caire en Égypte et Jérusalem, suivant M. Gale Morris, le soleil fut totalement obscurci pendant près de deux minutes. À Jérusalem, le milieu de l’éclipse arriva vers une heure un quart après midi.
On ne s’en est pas tenu à ces prétendus témoignages de Denis, de Phlégon et de Thallus ; on a allégué dans ces derniers temps l’histoire de la Chine, touchant une grande éclipse de soleil que l’on prétend être arrivée contre l’ordre de la nature, l’an 32 de Jésus-Christ. Le premier ouvrage où il en est fait mention est une Histoire de la Chine, publiée à Paris, en 1672, par le jésuite Greslon. On trouve dans l’extrait qu’en donna le Journal des Savants, du 2 février de la même année, ces paroles singulières : 
« Les annales de la Chine remarquent qu’au mois d’avril de l’an 32 de Jésus-Christ, il y eut une grande éclipse de soleil qui n’était pas selon l’ordre de la nature. Si cela était, ajoute-t-on, cette éclipse pourrait bien être celle qui se fit au temps de la passion de Jésus-Christ, lequel mourut au mois d’avril, selon quelques auteurs. C’est pourquoi les missionnaires de la Chine prient les astronomes de l’Europe d’examiner s’il n’y eut point d’éclipse en ce mois et en cette année, et si naturellement il pouvait y en avoir ; parce que, cette circonstance étant bien vérifiée, on en pourrait tirer de grands avantages pour la conversion des Chinois. »
Pourquoi prier les mathématiciens de l’Europe de faire ce calcul, comme si les jésuites Adam Shâl et Verbiest, qui avaient réformé le calendrier de la Chine et calculé les éclipses, les équinoxes et les solstices, n’avaient pas été en état de le faire eux-mêmes. D’ailleurs l’éclipse dont parle Greslon étant arrivée contre le cours de la nature, comment la calculer ? Bien plus, de l’aveu du jésuite Couplet, les Chinois ont inséré dans leurs fastes un grand nombre de fausses éclipses ; et le Chinois Yam-Quemsiam, dans sa Réponse à l’Apologie pour la religion chrétienne, publiée par les jésuites à la Chine, dit positivement que cette prétendue éclipse n’est marquée dans aucune histoire chinoise.
Que penser après cela du jésuite Tachard, qui, dans l’épître dédicatoire de son premier Voyage de Siam, dit que la sagesse suprême fit connaître autrefois aux rois et aux peuples d’Orient Jésus-Christ naissant et mourant, par une nouvelle étoile et par une éclipse extraordinaire ? Ignorait-il ce mot de saint Jérôme, sur un sujet à peu près semblable[4] : « Cette opinion, qui est assez propre à flatter les oreilles du peuple, n’en est pas plus véritable pour cela ? »
Mais ce qui aurait dû épargner toutes ces discussions, c’est que Tertullien, dont nous avons déjà parlé, dit que[5] le jour manqua tout d’un coup pendant que le soleil était au milieu de sa carrière ; que les païens crurent que c’était une éclipse, ne sachant pas que cela avait été prédit par Amos en ces termes[6] : « Le soleil se couchera à midi, et la lumière se cachera sur la terre au milieu du jour. » Ceux, ajoute Tertullien, qui ont recherché la cause de cet événement, et qui ne l’ont pu découvrir, l’ont nié ; mais le fait est certain, et vous le trouverez marqué dans vos archives.
Origène[7], au contraire, dit qu’il n’est pas étonnant que les auteurs étrangers n’aient rien dit des ténèbres dont parlent les évangélistes, puisqu’elles ne parurent qu’aux environs de Jérusalem ; la Judée, selon lui, étant désignée sous le nom de toute la terre en plus d’un endroit de l’Écriture. Il avoue d’ailleurs que le passage de l’Évangile de Luc[8] où l’on lisait de son temps que toute la terre fut couverte de ténèbres à cause de l’éclipse du soleil avait été ainsi falsifié par quelque chrétien ignorant qui avait cru donner par là du jour au texte de l’évangéliste, ou par quelque ennemi malintentionné qui avait voulu faire naître un prétexte de calomnier l’Église, comme si les évangélistes avaient marqué une éclipse dans un temps où il était notoire qu’elle ne pouvait arriver. Il est vrai, ajoute-t-il, que Phlégon dit qu’il y en eut une sous Tibère ; mais comme il ne dit pas qu’elle soit arrivée dans la pleine lune, il n’y a rien en cela de merveilleux.
Ces ténèbres, continue Origène, étaient de la nature de celles qui couvrirent l’Égypte au temps de Moïse, lesquelles ne se firent point sentir dans le canton où demeuraient les Israélites. Celles d’Égypte durèrent trois jours, et celles de Jérusalem ne durèrent que trois heures ; les premières étaient la figure des secondes, et de même que Moïse, pour les attirer sur l’Égypte, éleva les mains au ciel et invoqua le Seigneur, ainsi Jésus-Christ, pour couvrir de ténèbres Jérusalem, étendit ses mains sur la croix contre un peuple ingrat qui avait crié : Crucifiez-le, crucifiez-le.
C’est bien ici le cas de s’écrier aussi comme Plutarque : Les ténèbres de la superstition sont plus dangereuses que celles des éclipses.


  1. Aller Voici le passage de Phlégon, cité par Eusèbe : « La 4e année de la 202eolympiade, il y eut une éclipse de soleil, la plus grande qu’on eût encore vue. Il survint à la sixième heure du jour une nuit si obscure que les étoiles parurent dans le ciel. Il se fit, de plus, un grand tremblement de terre qui renversa plusieurs maisons de Nicée, en Bithynie. »
  2. Aller M. Louis du Bois, de Lisieux, a le premier, en 1825, signalé le mot Luxem comme mis par erreur pour Lisieux, dont Fréculphe fut évêque au ixe siècle. On a de Fréculphe une Chronique en latin, imprimée plusieurs fois au xvie siècle, et réimprimée dans la Bibliotheca Patrum. (B.)
  3. Aller Voyez l’article Adorer et l’article Noël.
  4. Aller Sur saint Matthieu, chapitre xxvii. (Note de Voltaire.)
  5. Aller Apologétique, chapitre xxi. (Id.)
  6. Aller Chapitre viii, v. 9. (Id.)
  7. Aller Sur saint Matthieu, chapitre xxvii. (Note de Voltaire.)
  8. Aller Chapitre xxiii, v. 45. (Id.)


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ÉCONOMIE [1].

Ce mot ne signifie dans l’acception ordinaire que la manière d’administrer son bien : elle est commune à un père de famille et à un surintendant des finances d’un royaume. Les différentes sortes de gouvernement, les tracasseries de famille et de cour, les guerres injustes et mal conduites, l’épée de Thémis mise dans les mains des bourreaux pour faire périr l’innocent, les discordes intestines, sont des objet étrangers à l’économie.
Il ne s’agit pas ici des déclamations de ces politiques qui gouvernent un État du fond de leur cabinet par des brochures.

ÉCONOMIE DOMESTIQUE.

La première économie, celle par qui subsistent toutes les autres, est celle de la campagne. C’est elle qui fournit les trois seules choses dont les hommes ont un vrai besoin : le vivre, le vêtir, et le couvert ; il n’y en a pas une quatrième, à moins que ce ne soit le chauffage dans les pays froids. Toutes les trois bien entendues donnent la santé, sans laquelle il n’y a rien.
On appelle quelquefois le séjour de la campagne la vie patriarcale ; mais, dans nos climats, cette vie patriarcale serait impraticable, et nous ferait mourir de froid, de faim et de misère.
Abraham va de la Chaldée au pays de Sichem ; de là il faut qu’il fasse un long voyage dans des déserts arides jusqu’à Memphis pour aller acheter du blé. J’écarte toujours respectueusement, comme je le dois, tout ce qui est divin dans l’histoire d’Abraham et de ses enfants ; je ne considère ici que son économie rurale.
Je ne lui vois pas une seule maison : il quitte la plus fertile contrée de l’univers et des villes où il y avait des maisons commodes, pour aller errer dans des pays dont il ne pouvait entendre la langue.
Il va de Sodome dans le désert de Gérare, sans avoir le moindre établissement. Lorsqu’il renvoie Agar et l’enfant qu’il a eu d’elle, c’est encore dans un désert ; et il ne leur donne pour tout viatique qu’un morceau de pain et une cruche d’eau. Lorsqu’il va sacrifier son fils au Seigneur, c’est encore dans un désert. Il va couper le bois lui-même pour brûler la victime, et le charge sur le dos de son fils qu’il doit immoler.
Sa femme meurt dans un lieu nommé Arbé ou Hébron : il n’a pas seulement six pieds de terre à lui pour l’ensevelir ; il est obligé d’acheter une caverne pour y mettre sa femme : c’est le seul morceau de terre qu’il ait jamais possédé.
Cependant il eut beaucoup d’enfants, car, sans compter Isaac et sa postérité, il eut de son autre femme Céthura, à l’âge de cent quarante ans, selon le calcul ordinaire, cinq enfants mâles qui s’en allèrent vers l’Arabie.
Il n’est point dit qu’Isaac eût un seul quartier de terre dans le pays où mourut son père ; au contraire, il s’en va dans le désert de Gérare avec sa femme Rebecca, chez ce même Abimélech, roi de Gérare, qui avait été amoureux de sa mère.
Ce roi du désert devient aussi amoureux de sa femme Rebecca, que son mari fait passer pour sa sœur, comme Abraham avait donné sa femme Sara pour sa sœur à ce même roi Abimélech, quarante ans auparavant. Il est un peu étonnant que dans cette famille on fasse toujours passer sa femme pour sa sœur, afin d’y gagner quelque chose ; mais puisque ces faits sont consacrés, c’est à nous de garder un silence respectueux.
L’Écriture dit qu’il s’enrichissait dans cette terre horrible, devenue fertile pour lui, et qu’il devint extrêmement puissant ; mais il est dit aussi qu’il n’avait pas de l’eau à boire, qu’il eut une grande querelle avec les pasteurs du roitelet de Gérare pour un puits, et on ne voit point qu’il eût une maison en propre.
Ses enfants, Ésaü et Jacob, n’ont pas plus d’établissement que leur père. Jacob est obligé d’aller chercher à vivre dans la Mésopotamie, dont Abraham était sorti. Il sert sept années pour avoir une des filles de Laban, et sept autres années pour obtenir la seconde fille. Il s’enfuit avec Rachel et les troupeaux de son beau-père, qui court après lui. Ce n’est pas là une fortune bien assurée.
Ésaü est représenté aussi errant que Jacob. Aucun des douze patriarches, enfants de Jacob, n’a de demeure fixe, ni un champ dont il soit propriétaire. Ils ne reposent que sous des tentes, comme les Arabes bédouins.
Il est clair que cette vie patriarcale ne convient nullement à la température de notre air. Il faut à un bon cultivateur, tel que les Pignoux d’Auvergne, une maison saine tournée à l’orient, de vastes granges, de non moins vastes écuries, des étables proprement tenues : et le tout peut aller à cinquante mille francs au moins de notre monnaie d’aujourd’hui. Il doit semer tous les ans cent arpents en blé, en mettre autant en bons pâturages, posséder quelques arpents de vigne, et environ cinquante arpents pour les menus grains et les légumes ; une trentaine d’arpents de bois, une plantation de mûriers, de vers à soie, des ruches. Avec tous ces avantages bien économisés, il entretiendra une nombreuse famille dans l’abondance de tout. Sa terre s’améliorera de jour en jour ; il supportera sans rien craindre les dérangements des saisons et le fardeau des impôts, parce qu’une bonne année répare les dommages de deux mauvaises. Il jouira dans son domaine d’une souveraineté réelle, qui ne sera soumise qu’aux lois. C’est l’état le plus naturel de l’homme, le plus tranquille, le plus heureux, et malheureusement le plus rare. 
Le fils de ce vénérable patriarche, se voyant riche, se dégoûte bientôt de payer la taxe humiliante de la taille ; il a malheureusement appris quelque latin : il court à la ville, achète une charge qui l’exempte de cette taxe et qui donnera la noblesse à son fils au bout de vingt ans. Il vend son domaine pour payer sa vanité. Une fille élevée dans le luxe l’épouse, le déshonore, et le ruine : il meurt dans la mendicité, et son fils porte la livrée dans Paris.
Telle est la différence entre l’économie de la campagne et les illusions des villes.
L’économie à la ville est toute différente. Vivez-vous dans votre terre, vous n’achetez presque rien : le sol vous produit tout ; vous pouvez nourrir soixante personnes sans presque vous en apercevoir. Portez à la ville le même revenu, vous achetez tout chèrement, et vous pouvez nourrir à peine cinq ou six domestiques. Un père de famille qui vit dans sa terre avec douze mille livres de rente aura besoin d’une grande attention pour vivre à Paris dans la même abondance avec quarante mille. Cette proportion a toujours subsisté entre l’économie rurale et celle de la capitale. Il en faut toujours revenir à la singulière lettre de Mme de Maintenon à sa belle-sœur Mme d’Aubigné, dont on a tant parlé ; on ne peut trop la remettre sous les yeux :
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·························
« Vous croirez bien que je connais Paris mieux que vous ; dans ce même esprit, voici, ma chère sœur, un projet de dépense tel que je l’exécuterais si j’étais hors de la cour. Vous êtes douze personnes : monsieur et madame, trois femmes, quatre laquais, deux cochers, un valet de chambre.
Quinze livres de viande à cinq sous la livre 
 3 liv. 15 sous.
Deux pièces de rôti 
 2 liv. 10 sous.
Du pain 
 1 liv. 10 sous.
Le vin 
 2 liv. 10 sous.
Le bois 
 2 liv.   » sous.
Le fruit 
 1 liv. 10 sous.
La bougie 
 » liv. 10 sous.
La chandelle 
 »  liv.  8 sous.

 
14 liv. 13 sous.
« Je compte quatre sous en vin pour vos quatre laquais et vos deux cochers : c’est ce que Mme de Montespan donne aux siens. Si vous aviez du vin en cave, il ne vous coûterait pas trois sous : j’en mets six pour votre valet de chambre, et vingt pour vous deux, qui n’en buvez pas pour trois.
« Je mets une livre de chandelle par jour, quoiqu’il n’en faille qu’une demi-livre. Je mets dix sous en bougie ; il y en a six à la livre, qui coûte une livre dix sous, et qui dure trois jours.
« Je mets deux livres pour le bois : cependant vous n’en brûlerez que trois mois de l’année, et il ne faut que deux feux.
« Je mets une livre dix sous pour le fruit ; le sucre ne coûte que onze sous la livre, et il n’en faut qu’un quarteron pour une compote.
« Je mets deux pièces de rôti : on en épargne une quand monsieur ou madame dîne ou soupe en ville ; mais aussi j’ai oublié une volaille bouillie pour le potage. Nous entendons le ménage. Vous pouvez fort bien, sans passer quinze livres, avoir une entrée, tantôt de saucisses, tantôt de langue de mouton ou de fraise de veau, le gigot bourgeois, la pyramide éternelle, et la compote que vous aimez tant[2].
« Cela posé, et ce que j’apprends à la cour, ma chère enfant, votre dépense ne doit pas passer cent livres par semaine : c’est quatre cents livres par mois. Posons cinq cents, afin que les bagatelles que j’oublie ne se plaignent pas que je leur fais injustice. Cinq cents livres par mois font :
Pour votre dépense de bouche 
 6,000 liv.
Pour vos habits 
 1,000 liv.
Pour loyer de maison 
 1,000 liv.
Pour gages et habits de gens 
 1,000 liv.
Pour les habits, l’opéra et les magnificences[3] de monsieur 
 3,000 liv.

 
12,000 liv.
« Tout cela n’est-il pas honnête ? etc. »
Le marc de l’argent valait alors à peu près la moitié du numéraire d’aujourd’hui ; tout le nécessaire absolu était de la moitié moins cher, et le luxe ordinaire, qui est devenu nécessaire, et qui n’est plus luxe, coûtait trois à quatre fois moins que de nos jours. Ainsi le comte d’Aubigné aurait pu, pour ses douze mille livres de rente, qu’il mangeait à Paris assez obscurément, vivre en prince dans sa terre.
Il y a dans Paris trois ou quatre cents familles municipales qui occupent la magistrature depuis un siècle, et dont le bien est en rentes sur l’Hôtel de Ville. Je suppose qu’elles eussent chacune vingt mille livres de rente : ces vingt mille livres faisaient juste le double de ce qu’elles font aujourd’hui ; ainsi elles n’ont réellement que la moitié de leur ancien revenu. De cette moitié on retrancha une moitié dans le temps inconcevable du système de Lass. Ces familles ne jouissent donc réellement que du quart du revenu qu’elles possédaient à l’avènement de Louis XIV au trône ; et le luxe étant augmenté des trois quarts, reste à peu près rien pour elles, à moins qu’elles n’aient réparé leur ruine par de riches mariages, ou par des successions, ou par une industrie secrète ; et c’est ce qu’elles ont fait.
En tout pays, tout simple rentier qui n’augmente pas son bien dans une capitale, le perd à la longue. Les terriens se soutiennent, parce que, l’argent augmentant numériquement, le revenu de leurs terres augmente en proportion ; mais ils sont exposés à un autre malheur, et ce malheur est dans eux-mêmes. Leur luxe et leur inattention, non moins dangereuse encore, les conduisent à la ruine. Ils vendent leurs terres à des financiers qui entassent, et dont les enfants dissipent tout à leur tour. C’est une circulation perpétuelle d’élévation et de décadence ; le tout faute d’une économie raisonnable, qui consiste uniquement à ne pas dépenser plus qu’on ne reçoit.

DE L’ÉCONOMIE PUBLIQUE.

L’économie d’un État n’est précisément que celle d’une grande famille. C’est ce qui porta le duc de Sully à donner le nom d’Économies à ses mémoires. Toutes les autres branches d’un gouvernement sont plutôt des obstacles que des secours à l’administration des deniers publics. Des traités qu’il faut quelquefois conclure à prix d’or, des guerres malheureuses, ruinent un État pour longtemps ; les heureuses même l’épuisent. Le commerce intercepté et mal entendu l’appauvrit encore ; les impôts excessifs comblent la misère.
Qu’est-ce qu’un État riche et bien organisé ? C’est celui où tout homme qui travaille est sûr d"une fortune convenable à sa condition, à commencer par le roi et à finir par le manœuvre. 
Prenons pour exemple l’État où le gouvernement des finances est le plus compliqué, l’Angleterre. Le roi est presque sûr d’avoir toujours un million sterling par an à dépenser pour sa maison, sa table, ses ambassadeurs, et ses plaisirs. Ce million revient tout entier au peuple par la consommation : car si les ambassadeurs dépensent leurs appointements ailleurs, les ministres étrangers consument leur argent à Londres. Tout possesseur de terres est certain de jouir de son revenu, aux taxes près imposées par ses représentants en parlement, c’est-à-dire par lui-même.
Le commerçant joue un jeu de hasard et d’industrie contre presque tout l’univers, et il est longtemps incertain s’il mariera sa fille à un pair du royaume, ou s’il mourra à l’hôpital.
Ceux qui, sans être négociants, placent leur fortune précaire dans les grandes compagnies de commerce, ressemblent parfaitement aux oisifs de la France qui achètent des effets royaux, et dont le sort dépend de la bonne ou mauvaise fortune du gouvernement.
Ceux dont l’unique profession est de vendre et d’acheter des billets publics, sur les nouvelles heureuses ou malheureuses qu’on débite, et de trafiquer la crainte et l’espérance, sont en sous-ordre dans le même cas que les actionnaires ; et tous sont des joueurs, hors le cultivateur qui fournit de quoi jouer.
Une guerre survient ; il faut que le gouvernement emprunte de l’argent comptant, car on ne paye pas des flottes et des armées avec des promesses. La chambre des communes imagine une taxe sur la bière, sur le charbon, sur les cheminées, sur les fenêtres, sur les acres de blé et de pâturage, sur l’importation, etc.
On calcule ce que cet impôt pourra produire à peu près ; toute la nation en est instruite ; un acte du parlement dit aux citoyens : Ceux qui voudront prêter à la patrie recevront quatre pour cent de leur argent pendant dix ans ; au bout desquels ils seront remboursés.
Ce même gouvernement fait un fonds d’amortissement du surplus de ce que produisent les taxes. Ce fonds doit servir à rembourser les créanciers. Le temps du remboursement venu, on leur dit : Voulez-vous votre fonds, ou voulez-vous le laisser à trois pour cent ? Les créanciers, qui croient leur dette assurée, laissent pour la plupart leur argent entre les mains du gouvernement.
Nouvelle guerre, nouveaux emprunts, nouvelles dettes ; le fonds d’amortissement est vide, on ne rembourse rien.
Enfin ce monceau de papier représentatif d’un argent qui n’existe pas a été porté jusqu’à cent trente millions de livres sterling, qui font cent vingt-sept millions de guinées, en l’an 1770 de notre ère vulgaire.
Disons en passant que la France est à peu près dans ce cas ; elle doit de fonds environ cent vingt-sept millions de louis d’or. Or ces deux sommes, montant à deux cent cinquante-quatre millions de louis d’or, n’existent pas dans l’Europe. Comment payer ? Examinons d’abord l’Angleterre.
Si chacun redemande son fonds, la chose est visiblement impossible, à moins de la pierre philosophale ou de quelque multiplication pareille. Que faire ? Une partie de la nation a prêté à toute la nation. L’Angleterre doit à l’Angleterre cent trente millions sterling à trois pour cent d’intérêt : elle paye donc de ce seul argent très-modique trois millions neuf cent mille livres sterling d’or chaque année. Les impôts sont d’environ sept millions[4] : il reste donc pour satisfaire aux charges de l’État trois millions et cent mille livres sterling, sur quoi l’on peut, en économisant, éteindre peu à peu une partie des dettes publiques.
La banque de l’État, en produisant des avantages immenses aux directeurs, est utile à la nation parce qu’elle augmente le crédit, que ses opérations sont connues, et qu’elle ne pourrait faire plus de billets qu’il n’en faut sans perdre ce crédit et sans se ruiner elle-même. C’est là le grand avantage d’un pays commerçant, où tout se fait en vertu d’une loi positive, où nulle opération n’est cachée, où la confiance est établie sur des calculs faits par les représentants de l’État, examinés par tous les citoyens. L’Angleterre, quoi qu’on dise, voit donc son opulence assurée tant qu’elle aura des terres fertiles, des troupeaux abondants, et un commerce avantageux[5]
Si les autres pays parviennent à n’avoir pas besoin de ses blés et à tourner contre elle la balance du commerce, il peut arriver alors un très-grand bouleversement dans les fortunes des particuliers ; mais la terre reste, l’industrie reste, et l’Angleterre, alors moins riche en argent, l’est toujours en valeurs renaissantes que le sol produit : elle revient au même état où elle était au xvie siècle.
Il en est absolument de tout un royaume comme d’une terre d’un particulier : si le fonds de la terre est bon, elle ne sera jamais ruinée ; la famille qui la faisait valoir peut être réduite à l’aumône, mais le sol prospérera sous une autre famille.
Il y a d’autres royaumes qui ne seront jamais riches, quelque effort qu’ils fassent : ce sont ceux qui, situés sous un ciel rigoureux, ne peuvent avoir tout au plus que l’exact nécessaire. Les citoyens n’y peuvent jouir des commodités de la vie qu’en les faisant venir de l’étranger à un prix qui est excessif pour eux. Donnez à la Sibérie et au Kamtschatka réunis[6], qui font quatre fois l’étendue de l’Allemagne, un Cyrus pour souverain, un Solon pour législateur, un duc de Sully, un Colbert pour surintendant des finances, un duc de Choiseul pour ministre de la guerre et de la paix, un Anson pour amiral, ils y mourront de faim avec tout leur génie.
Au contraire, faites gouverner la France par un fou sérieux tel que Lass, par un fou plaisant tel que le cardinal Dubois, par des ministres tels que nous en avons vu quelquefois, on pourra dire d’eux ce qu’un sénateur de Venise disait de ses confrères au roi Louis XII, à ce que prétendent les raconteurs d’anecdotes. Louis XII en colère menaçait de ruiner la république : « Je vous en défie, dit le sénateur ; la chose me paraît impossible : il y a vingt ans que mes confrères font tous les efforts imaginables pour la détruire, et ils n’en ont pu venir à bout. » Il n’y eut jamais rien de plus extravagant sans doute que de créer une compagnie imaginaire du Mississipi, qui devait rendre au moins cent pour un à tout intéressé, de tripler tout d’un coup la valeur numéraire des espèces, de rembourser en papier chimérique les dettes et les charges de l’État, et de finir enfin par la défense aussi folle que tyrannique à tout citoyen de garder chez soi plus de cinq cents francs en or ou en argent. Ce comble d’extravagance étant inouï, le bouleversement général fut aussi grand qu’il devait l’être : chacun criait que c’en était fait de la France pour jamais. Au bout de dix ans il n’y paraissait pas.
Un bon pays se rétablit toujours par lui-même, pour peu qu’il soit tolérablement régi : un mauvais ne peut s’enrichir que par une industrie extrême et heureuse.
La proportion sera toujours la même entre l’Espagne, la France, l’Angleterre proprement dite, et la Suède[7]. On compte communément vingt millions d’habitants en France, c’est peut-être trop[8] ; Ustariz n’en admet que sept en Espagne, Nichols en donne huit à l’Angleterre ; on n’en attribue pas cinq à la Suède. L’Espagnol (l’un portant l’autre) a la valeur de quatre-vingts de nos livres à dépenser par an ; le Français, meilleur cultivateur, a cent vingt livres ; l’Anglais, cent quatre-vingts ; le Suédois, cinquante. Si nous voulions parler du Hollandais, nous trouverions qu’il n’a que ce qu’il gagne, parce que ce n’est pas son territoire qui le nourrit et qui l’habille : la Hollande est une foire continuelle, où personne n’est riche que de sa propre industrie ou de celle de son père.
Quelle énorme disproportion entre les fortunes ! un Anglais qui a sept mille guinées de revenu absorbe la subsistance de mille personnes. Ce calcul effraye au premier coup d’œil ; mais au bout de l’année il a réparti ses sept mille guinées dans l’État, et chacun a eu à peu près son contingent.
En général l’homme coûte très-peu à la nature. Dans l’Inde, où les raïas et les nababs entassent tant de trésors, le commun peuple vit pour deux sous par jour tout au plus.
Ceux des Américains qui ne sont sous aucune domination, n’ayant que leurs bras, ne dépensent rien ; la moitié de l’Afrique a toujours vécu de même, et nous ne sommes supérieurs à tous ces hommes-là que d’environ quarante écus par an ; mais ces quarante écus font une prodigieuse différence : c’est elle qui couvre la terre de belles villes, et la mer de vaisseaux, 
C’est avec nos quarante écus que Louis XIV eut deux cents vaisseaux et bâtit Versailles ; et tant que chaque individu, l’un portant l’autre, pourra être censé jouir de quarante écus de rente, l’État pourra être florissant.
Il est évident que plus il y a d’hommes et de richesses dans un État, plus on y voit d’abus. Les frottements sont si considérables dans les grandes machines qu’elles sont presque toujours détraquées. Ces dérangements font une telle impression sur les esprits qu’en Angleterre, où il est permis à tout citoyen de dire ce qu’il pense, il se trouve tous les mois quelque calculateur qui avertit charitablement ses compatriotes que tout est perdu, et que la nation est ruinée sans ressource. La permission de penser étant moins grande en France, on s’y plaint en contrebande ; on imprime furtivement, mais fort souvent, que jamais sous les enfants de Clotaire, ni du temps du roi Jean, de Charles VI, de la bataille de Pavie, des guerres civiles, et de la Saint-Barthélemy, le peuple ne fut si misérable qu’aujourd’hui.
Si on répond à ces lamentations par une lettre de cachet qui ne passe pas pour une raison bien légitime, mais qui est très-péremptoire, le plaignant s’enfuit en criant aux alguazils qu’ils n’en ont pas pour six semaines, et que, Dieu merci, ils mourront de faim avant ce temps-là comme les autres.
Bois-Guillebert, qui attribua si impudemment son insensée Dîme royale au maréchal de Vauban, prétendait, dans son Détail de la France, que le grand ministre Colbert avait déjà appauvri l’État de quinze cents millions, en attendant pis.
Un calculateur de notre temps, qui paraît avoir les meilleures intentions du monde, quoiqu’il veuille absolument qu’on s’enivre après la messe, prétend que les valeurs renaissantes de la France, qui forment le revenu de la nation, ne se montent qu’à environ quatre cents millions ; en quoi il paraît qu’il ne se trompe que d’environ seize cents millions de livres à vingt sous la pièce, le marc d’argent monnayé étant à quarante-neuf livres dix. Et il assure que l’impôt pour payer les charges de l’État ne peut être que de soixante et quinze millions, dans le temps qu’il l’est de trois cents, lesquels ne suffisent pas, à beaucoup près, pour acquitter les dettes annuelles.
Une seule erreur dans toutes ces spéculations, dont le nombre est très-considérable, ressemble aux erreurs commises dans les mesures astronomiques prises sur la terre. Deux lignes répondent à des espaces immenses dans le ciel.
C’est en France et en Angleterre que l’économie publique est le plus compliquée. On n’a pas d’idée d’une telle administration dans le reste du globe, depuis le mont Atlas jusqu’au Japon. Il n’y a guère que cent trente ans que commença cet art de rendre la moitié d’une nation débitrice de l’autre, de faire passer avec du papier les fortunes de main en main, de rendre l’État créancier de l’État, de faire un chaos de ce qui devrait être soumis à une règle uniforme. Cette méthode s’est étendue en Allemagne et en Hollande. On a poussé ce raffinement et cet excès jusqu’à établir un jeu entre le souverain et les sujets ; et ce jeu est appelé loterie. Votre enjeu est de l’argent comptant ; si vous gagnez, vous obtenez des espèces ou des rentes : qui perd ne souffre pas un grand dommage. Le gouvernement prend d’ordinaire dix pour cent pour sa peine. On fait ces loteries les plus compliquées que l’on peut, pour étourdir et pour amorcer le public. Toutes ces méthodes ont été adoptées en Allemagne et en Hollande : presque tout État a été obéré tour à tour. Cela n’est pas trop sage ; mais qui l’est ? les petits, qui n’ont pas le pouvoir de se ruiner.


  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
  2. Aller Dans ce temps-là, et c’était le plus brillant de Louis XIV, on ne servait d’entremets que dans les grands repas d’appareil. (Note de Voltaire.)
  3. Aller Mme de Maintenon compte deux cochers, et oublie quatre chevaux, qui, dans ce temps-là, devaient, avec l’entretien des voitures, coûter environ deux mille francs par année. (Id.) — Note ajoutée en 1774. (B.)
  4. Aller Ceci était écrit en 1770. (Note de Voltaire.)
  5. Aller La dette immense de l’Angleterre et de la France prépare à ces deux nations, non une ruine totale ou une décadence durable, mais de longs malheurs et peut-être de grands bouleversements. Cependant, en supposant ces dettes égales (et celle de l’Angleterre est plus forte), la France aurait encore de grands avantages. 1° Quoique la supériorité de sa richesse réelle ne soit point proportionnelle à celle de l’étendue de son territoire et du nombre de ses habitants, cette supériorité est très-grande. 2° L’agriculture, l’industrie et le commerce n’y étant pas aussi près qu’en Angleterre du degré de perfection et d’activité qu’on peut atteindre, leurs progrès peuvent procurer de plus grandes ressources. La suppression des corvées, celle des jurandes pour les métiers comme pour le commerce, la liberté du commerce des blés, des vins, des bestiaux, en un mot les lois faites en 1776 et celles qu’on préparait alors, auraient changé en peu d’années la face de la France. 3° La dette foncière en France étant en très-grande partie à cinq pour cent et au delà, tout ministre éclairé et vertueux que l’on croira établi dans sa place, trouvant à emprunter à quatre pour cent lorsqu’il n’empruntera que pour rembourser, pourra diminuer l’intérêt de cette partie de la dette d’un cinquième et au delà, et former de cela seul un fonds d’amortissement. 4° La vente des domaines, et celle des biens du clergé qui appartiennent à l’État, est une ressource immense qui manque encore à l’Angleterre. La publicité des opérations peut aussi avoir lieu en France ; et si la confiance doit être plus grande en Angleterre parce que les membres du Parlement sont eux-mêmes intéressés à ce que la nation soit fidèle à ses engagements, d’un autre côté ces mêmes membres du Parlement ont beaucoup plus d’intérêt à ce que les finances soient mal administrées que n’en peuvent avoir les ministres du roi de France. (K.)
  6. Aller Voyez, dans la Correspondance, la lettre de Catherine II, du 6-17 octobre 1771.
  7. Aller C’est-à-dire si la législation et l’administration ne changent point : car la France, moins peuplée à proportion que l’Angleterre, peut acquérir une population égale ; l’Espagne, la Suède, peuvent en très-peu de temps doubler leur population. (K.)
  8. Aller Voyez l’article Dénombrementsection II.
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ÉCONOMIE DE PAROLES [1].

PARLER PAR ÉCONOMIE.

C’est une expression consacrée aux Pères de l’Église, et même aux premiers instituteurs de notre sainte religion ; elle signifie « parler selon les temps et selon les lieux ».
Par exemple[2], saint Paul étant chrétien vient dans le temple des Juifs s’acquitter des rites judaïques, pour faire voir qu’il ne s’écarte point de la loi mosaïque : il est reconnu au bout de sept jours, et accusé d’avoir profané le temple. Aussitôt on le charge de coups, on le traîne en tumulte : le tribun de la cohorte, tribunus cohortis[3] arrive, et le fait lier de deux chaînes[4]. Le lendemain, ce tribun fait assembler le sanhédrin, et amène Paul devant ce tribunal ; le grand-prêtre Annaniah commence par lui faire donner un soufflet[5]et Paul l’appelle muraille blanchie [6].
« Il me donna un soufflet ; mais je lui dis bien son fait[7]. »
« [8] Or, Paul sachant qu’une partie des juges était composée de saducéens, et l’autre de pharisiens, il s’écria : Je suis pharisien et fils de pharisien ; on ne veut me condamner qu’à cause de l’espérance et de la résurrection des morts. Paul ayant ainsi parlé, il s’éleva une dispute entre les pharisiens et les saducéens, et l’assemblée fut rompue : car les saducéens disent qu’il n’y a ni résurrection, ni anges, ni esprits, et les pharisiens confessent le contraire. »
Il est bien évident, par le texte, que Paul n’était point pharisien, puisqu’il était chrétien, et qu’il n’avait point du tout été question dans cette affaire ni de résurrection, ni d’espérance, ni d’anges, ni d’esprits.
Le texte fait voir que saint Paul ne parlait ainsi que pour compromettre ensemble les pharisiens et les saducéens : c’était parler par économie, par prudence ; c’était un artifice pieux, qui n’eût pas été peut-être permis à tout autre qu’à un apôtre.
C’est ainsi que presque tous les Pères de l’Église ont parlé par économie. Saint Jérôme développe admirablement cette méthode dans sa lettre cinquante-quatrième à Pammaque. Pesez ses paroles.
Après avoir dit qu’il est des occasions où il faut présenter un pain et jeter une pierre, voici comme il continue :
« Lisez, je vous prie, Démosthène ; lisez Cicéron ; et si les rhétoriciens vous déplaisent, parce que leur art est de dire le vraisemblable plutôt que le vrai, lisez Platon, Théophraste, Xénophon, Aristote, et tous ceux qui, ayant puisé dans la fontaine de Socrate, en ont tiré divers ruisseaux. Y a-t-il chez eux quelque candeur, quelque simplicité ? quels termes chez eux n’ont pas deux sens ? et quels sens ne présentent-ils pas pour remporter la victoire ? Origène, Méthodius, Eusèbe, Apollinaire, ont écrit des milliers de versets contre Celse et Porphyre. Considérez avec quel artifice, avec quelle subtilité problématique ils combattent l’esprit du diable ; ils disent, non ce qu’ils pensent, mais ce qui est nécessaire : Non quod sentiunt, sed quod necesse est dicunt.
« Je ne parle point des auteurs latins Tertullien, Cyprien, Minucius, Victorin, Lactance, Hilaire ; je ne veux point les citer ici ; je ne veux que me défendre ; je me contenterai de vous rapporter l’exemple de l’apôtre saint Paul, etc. »
Saint Augustin écrit souvent par économie. Il se proportionne tellement aux temps et aux lieux que, dans une de ses épîtres, il avoue qu’il n’a expliqué la Trinité que « parce qu’il fallait bien dire quelque chose ».
Ce n’est pas assurément qu’il doutât de la sainte Trinité ; mais il sentait combien ce mystère est ineffable, et il avait voulu contenter la curiosité du peuple.
Cette méthode fut toujours reçue en théologie. On emploie contre les encratiques un argument qui donnerait gain de cause aux carpocratiens , et quand on dispute ensuite contre les carpocratiens, on change ses armes.
Tantôt on dit que Jésus n’est mort que pour plusieurs, quand on étale le grand nombre des réprouvés ; tantôt on affirme qu’il est mort pour tous, quand on veut manifester sa bonté universelle. Là vous prenez le sens propre pour le sens figuré ; ici vous prenez le sens figuré pour le sens propre, selon que la prudence l’exige.
Un tel usage n’est pas admis en justice. On punirait un témoin qui dirait le pour et le contre dans une affaire capitale ; mais il y a une différence infinie entre les vils intérêts humains, qui exigent la plus grande clarté, et les intérêts divins, qui sont cachés dans un abîme impénétrable. Les mêmes juges qui veulent à l’audience des preuves indubitables approchantes de la démonstration, se contenteront au sermon de preuves morales, et même de déclamations sans preuves.
Saint Augustin parle par économie quand il dit : « Je crois parce que cela est absurde ; je crois parce que cela est impossible. » Ces paroles, qui seraient extravagantes dans toute affaire mondaine, sont très-respectables en théologie. Elles signifient : Ce qui est absurde et impossible aux yeux mortels ne l’est point aux yeux de Dieu ; or Dieu m’a révélé ces prétendues absurdités, ces impossibilités apparentes : donc je dois les croire.
Un avocat ne serait pas reçu à parler ainsi au barreau. On enfermerait à l’hôpital des fous des témoins qui diraient : Nous affirmons qu’un accusé étant au berceau à la Martinique a tué un homme à Paris ; et nous sommes d’autant plus certains de cet homicide qu’il est absurde et impossible. Mais la révélation, les miracles, la foi fondée sur des motifs de crédibilité, sont un ordre de choses tout différent.
Le même saint Augustin dit dans sa lettre cent cinquante-troisième : « Il est écrit[9] que le monde entier appartient aux fidèles ; et les infidèles n’ont pas une obole qu’ils possèdent légitimement. »
Si sur ce principe deux dépositaires viennent m’assurer qu’ils sont fidèles, et si en cette qualité ils me font banqueroute à moi misérable mondain, il est certain qu’ils seront condamnés par le Châtelet et par le parlement, malgré toute l’économie avec laquelle saint Augustin a parlé.
Saint Irénée prétend[10] qu’il ne faut condamner ni l’inceste des deux filles de Loth avec leur père, ni celui de Thamar avec son beau-père, par la raison que la sainte Écriture ne dit pas expressément que cette action soit criminelle. Cette économie n’empêchera pas que l’inceste parmi nous ne soit puni par les lois. Il est vrai que si Dieu ordonnait expressément à des filles d’engendrer des enfants avec leur père, non-seulement elles seraient innocentes, mais elles deviendraient très-coupables en n’obéissant pas. C’est là où est l’économie d’Irénée ; son but très-louable est de faire respecter tout ce qui est dans les saintes Écritures hébraïques ; mais comme Dieu, qui les a dictées, n’a donné nul éloge aux filles de Loth et à la bru de Juda, il est permis de les condamner.
Tous les premiers chrétiens, sans exception, pensaient sur la guerre comme les esséniens et les thérapeutes, comme pensent et agissent aujourd’hui les primitifs appelés quakers, et les autres primitifs appelésdunkars, comme ont toujours pensé et agi les brachmanes. Tertullien est celui qui s’explique le plus fortement sur ces homicides légaux que notre abominable nature a rendus nécessaires[11] : « Il n’y a point de règle, point d’usage qui puisse rendre légitime cet acte criminel. »
Cependant, après avoir assuré qu’il n’est aucun chrétien qui puisse porter les armes, il dit par économie dans le même livre, pour intimider l’empire romain[12] : « Nous sommes d’hier, et nous remplissons vos villes et vos armées. »
Cela n’était pas vrai, et ne fut vrai que sous Constance Chlore ; mais l’économie exigeait que Tertullien exagérât dans la vue de rendre son parti redoutable.
C’est dans le même esprit qu’il dit[13] que Pilate était chrétien dans le cœur. Tout son Apologétique est plein de pareilles assertions qui redoublaient le zèle des néophytes.
Terminons tous ces exemples du style économique, qui sont innombrables, par ce passage de saint Jérôme dans sa dispute contre Jovinien sur les secondes noces[14] : « Si les organes de la génération dans les hommes, l’ouverture de la femme, le fond de sa vulve, et la différence des deux sexes faits l’un pour l’autre, montrent évidemment qu’ils sont destinés pour former des enfants, voici ce que je réponds : Il s’ensuivrait que nous ne devons jamais cesser de faire l’amour, de peur de porter en vain des membres destinés pour lui. Pourquoi un mari s’abstiendrait-il de sa femme, pourquoi une veuve persévérerait-elle dans le veuvage, si nous sommes nés pour cette action comme les autres animaux ? en quoi me nuira un homme qui couchera avec ma femme ? Certainement si les dents sont faites pour manger, et pour faire passer dans l’estomac ce qu’elles ont broyé ; s’il n’y a nul mal qu’un homme donne du pain à ma femme, il n’y en a pas davantage si, étant plus vigoureux que moi, il apaise sa faim d’une autre manière, et qu’il me soulage de mes fatigues, puisque les génitoires sont faits pour jouir toujours de leur destinée. — Quoniam ipsa organa, et genitalium fabrica, et nostra feminarumque discretio, et receptacula vulvæ, ad suscipiendos et coalendos fœtus condita, sexus differentiam prædicant, hoc breviter respondebo. Nunquam ergo cessemus a libidine, ne frustra hujuscemodi membra portemus. Cur enim maritus se abstineat ab uxore, cur casta vidua perseveret, si ad hoc tantum nati sumus ut pecudum more vivamus ? aut quid mihi nocebit si cum uxore mea alius concubuerit ? Quomodo enim dentium officium est mandere, et in alvum ea quæ sunt mansa transmittere, et non habet crimen, qui conjugi meæ panem dederit : ita, si genitalium hoc est officium ut semper fruantur natura sua, meam lassitudinem alterius vires superent ; et uxoris, ut ita dixerim, ardentissimam gulam fortuita libido restinguat. »
Après un tel passage, il est inutile d’en citer d’autres. Remarquons seulement que ce style économique, qui tient de si près au polémique, doit être manié avec la plus grande circonspection, et qu’il n’appartient point aux profanes d’imiter dans leurs disputes ce que les saints ont hasardé, soit dans la chaleur de leur zèle, soit dans la naïveté de leur style.

  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
  2. Aller Actes des apôtres, chapitre xxi. (Note de Voltaire.)
  3. Aller Il n’y avait pas, à la vérité, dans la milice romaine, de tribun de cohorte. C’est comme si on disait parmi nous colonel d’une compagnie. Les centurions étaient à la tête des cohortes, et les tribuns à la tête des légions. Il y avait trois tribuns souvent dans une légion ; ils commandaient alors tour à tour, et étaient subordonnés les uns aux autres. L’auteur des Actes a probablement entendu que le tribun fit marcher une cohorte. (Id.)
  4. Aller Chapitre xxii. (Id.)
  5. Aller Un soufflet, chez les peuples asiatiques, était une punition légale. Encore aujourd’hui, à la Chine, et dans les pays au delà du Gange, on condamne un homme à une douzaine de soufflets. (Note de Voltaire.)
  6. Aller Chapitre xxiii, v. 3. (Id.)
  7. Aller Pourceaugnac, acte I, scène vi.
  8. Aller Chapitre iii, v. 6 et suiv. (Note de Voltaire.)
  9. Aller Cela est écrit dans les Proverbes, chapitre xvii ; mais ce n’est que dans la traduction des Septante, à laquelle toute l’Église s’en tenait alors. (Note de Voltaire.)
  10. Aller Livre IV, chapitre xxv. (Id.)
  11. Aller De l’idolâtrie, chapitre xix. (Id.)
  12. Aller Ibid., chapitre xlii. (Id.)
  13. Aller Apologétique, chapitre xxi. (Id.)
  14. Aller Livre I. (Note de Voltaire.)
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ÉCROUELLES [1].

Écrouelles, scrofules, appelées humeurs froides, quoiqu’elles soient très-caustiques ; l’une de ces maladies presque incurables qui défigurent la nature humaine, et qui mènent à une mort prématurée par les douleurs et par l’infection.
On prétend que cette maladie fut traitée de divine[2], parce qu’il n’était pas au pouvoir humain de la guérir.
Peut-être quelques moines imaginèrent que des rois, en qualité d’images de la Divinité, pouvaient avoir le droit d’opérer la cure des scrofuleux, en les touchant de leurs mains qui avaient été ointes. Mais pourquoi ne pas attribuer, à plus forte raison, ce privilége aux empereurs, qui avaient une dignité si supérieure à celle des rois ? pourquoi ne le pas donner aux papes, qui se disaient les maîtres des empereurs, et qui étaient bien autre chose que de simples images de Dieu, puisqu’ils en étaient les vicaires ? Il y a quelque apparence que quelque songe-creux de Normandie, pour rendre l’usurpation de Guillaume le Bâtard plus respectable, lui concéda, de la part de Dieu, la faculté de guérir les écrouelles avec le bout du doigt.
C’est quelque temps après Guillaume qu’on trouve cet usage tout établi. On ne pouvait gratifier les rois d’Angleterre de ce don miraculeux, et le refuser aux rois de France leurs suzerains. C’eût été blesser le respect dû aux lois féodales. Enfin, on fit remonter ce droit à saint Édouard en Angleterre, et à Clovis en France.
Le seul témoignage un peu croyable que nous ayons de l’antiquité de cet usage[3] se trouve dans les écrits en faveur de la maison de Lancastre, composés par le chevalier Jean Fortescue, sous le roi Henri VI, reconnu roi de France, à Paris, dans son berceau, et ensuite roi d’Angleterre, et qui perdit ses deux royaumes. Jean Fortescue, grand chancelier d’Angleterre, dit que de temps immémorial les rois d’Angleterre étaient en possession de toucher les gens du peuple malades des écrouelles. On ne voit pourtant pas que cette prérogative rendît leurs personnes plus sacrées dans les guerres de la Rose rouge et de la Rose blanche.
Les reines qui n’étaient que femmes de rois ne guérissaient pas les écrouelles, parce qu’elles n’étaient pas ointes aux mains comme les rois ; mais Élisabeth, reine de son chef, et ointe, les guérissait sans difficulté.
Il arriva une chose assez triste à Martorillo le Calabrois, que nous nommons saint François de Paule. Le roi Louis XI le fit venir au Plessis-lès-Tours pour le guérir des suites de son apoplexie ; le saint arriva avec les écrouelles : « Ipse fuit detentus gravi inflatura quam in parte inferiori genæ suæ dextræ circa guttur patiebatur. Chirurgi dicebant morbum esse scropharum. »
Le saint ne guérit point le roi, et le roi ne guérit point le saint.
Quand le roi d’Angleterre Jacques II fut reconduit de Rochester à Whitehall, on proposa de lui laisser faire quelque acte de royauté, comme de toucher les écrouelles ; il ne se présenta personne. Il alla exercer sa prérogative en France, à Saint-Germain, où il toucha quelques Irlandaises. Sa fille Marie, le roi Guillaume, la reine Anne, les rois de la maison de Brunswick, ne guérirent personne. Cette mode sacrée passa quand le raisonnement arriva.

  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771 : voyez aussi sur les écrouelles la lettre du roi de Prusse, du 27 juillet 1775 ; et la note sur le chapitre xliide l’Essai sur les Mœurs.
  2. Aller Voyez Démoniaques.
  3. Aller Appendix, numéro vi.Voltaire
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    ÉDUCATION [1].

    DIALOGUE ENTRE UN CONSEILLER ET UN EX-JÉSUITE.

    L’ex-jésuite.
    Monsieur, vous voyez le triste état où la banqueroute de deux marchands missionnaires m’a réduit. Je n’avais assurément aucune correspondance avec frère La Valette[2] et frère Sacy ; j’étais un pauvre prêtre du collége de Clermont, dit Louis-le-Grand ; je savais un peu de latin et de catéchisme que je vous ai enseigné pendant six ans, sans aucun salaire. À peine sorti du collége, à peine, ayant fait semblant d’étudier en droit, avez-vous acheté une charge de conseiller au parlement, que vous avez donné votre voix pour me faire mendier mon pain hors de ma patrie, ou pour me réduire à y vivre bafoué avec seize louis et seize francs par an, qui ne suffisent pas pour me vêtir et me nourrir, moi et ma sœur la couturière devenue impotente. Tout le monde m’a dit que ce désastre était advenu aux frères jésuites, non-seulement par la banqueroute de La Valette et Sacy, missionnaires, mais parce que frère La Chaise, confesseur, avait été un trigaud, et frère Le Tellier[3] confesseur, un persécuteur impudent ; mais je n’ai jamais connu ni l’un ni l’autre : ils étaient morts avant que je fusse né.
    On prétend encore que des disputes de jansénistes et de molinistes sur la grâce versatile et sur la science moyenne ont fort contribué à nous chasser de nos maisons ; mais je n’ai jamais su ce que c’était que la grâce. Je vous ai fait lire autrefois Despautère et Cicéron, les vers de Commire et de Virgile, lePédagogue chrétien et Sénèque, les Psaumes de David en latin de cuisine, et les odes d’Horace à la brune Lalagé et au blond Ligurinus, flavam religantis comam [4], renouant sa blonde chevelure. En un mot, j’ai fait ce que j’ai pu pour vous bien élever ; et voilà ma récompense !
    Le conseiller.
    Vraiment, vous m’avez donné là une plaisante éducation ; il est vrai que je m’accommodais fort du blond Ligurinus. Mais lorsque j’entrai dans le monde, je voulus m’aviser de parler, et on se moqua de moi ; j’avais beau citer les odes à Ligurinus et le Pédagogue chrétien [5], je ne savais ni si François Ier avait été fait prisonnier à Pavie, ni où est Pavie ; le pays même où je suis né était ignoré de moi ; je ne connaissais ni les lois principales, ni les intérêts de ma patrie : pas un mot de mathématiques, pas un mot de saine philosophie ; je savais du latin et des sottises.
    L’ex-jésuite.
    Je ne pouvais vous apprendre que ce qu’on m’avait enseigné. J’avais étudié au même collége jusqu’à quinze ans : à cet âge un jésuite m’enquinauda [6] ; je fus novice, on m’abêtit pendant deux ans, et ensuite on me fit régenter. Ne voudriez-vous pas que je vous eusse donné l’éducation qu’on reçoit dans l’École militaire ?
    Le conseiller.
    Non, il faut que chacun apprenne de bonne heure tout ce qui peut le faire réussir dans la profession à laquelle il est destiné. Clairaut était le fils d’un maître de mathématiques ; dès qu’il sut lire et écrire, son père lui montra son art ; il devint très-bon géomètre à douze ans ; il apprit ensuite le latin, qui ne lui servit jamais à rien. La célèbre marquise du Châtelet apprit le latin en un an, et le savait très-bien ; tandis qu’on nous tenait sept années au collége pour nous faire balbutier cette langue, sans jamais parler à notre raison.
    Quant à l’étude des lois, dans laquelle nous entrions en sortant de chez vous, c’était encore pis. Je suis de Paris, et on m’a fait étudier pendant trois ans les lois oubliées de l’ancienne Rome ; ma coutume me suffirait, s’il n’y avait pas dans notre pays cent quarante-quatre coutumes différentes.
    J’entendis d’abord mon professeur, qui commença par distinguer la jurisprudence en droit naturel et droit des gens : le droit naturel est commun, selon lui, aux hommes et aux bêtes ; et le droit des gens, commun à toutes les nations, dont aucune n’est d’accord avec ses voisins.
    Ensuite on me parla de la loi des douze Tables, abrogée bien vite chez ceux qui l’avaient faite ; de l’édit du préteur, quand nous n’avons point de préteur ; de tout ce qui concerne les esclaves, quand nous n’avons point d’esclaves domestiques (au moins dans l’Europe chrétienne) ; du divorce, quand le divorce n’est pas encore reçu chez nous, etc., etc., etc.
    Je m’aperçus bientôt qu’on me plongeait dans un abîme dont je ne pourrais jamais me tirer. Je vis qu’on m’avait donné une éducation très-inutile pour me conduire dans le monde.
    J’avoue que ma confusion a redoublé quand j’ai lu nos ordonnances ; il y en a la valeur de quatre-vingts volumes, qui presque toutes se contredisent : je suis obligé, quand je juge, de m’en rapporter au peu de bon sens et d’équité que la nature m’a donné ; et avec ces deux secours je me trompe à presque toutes les audiences.
    J’ai un frère qui étudie en théologie pour être grand-vicaire ; il se plaint bien davantage de son éducation : il faut qu’il consume six années à bien statuer s’il y a neuf chœurs d’anges, et quelle est la différence précise entre un trône et une domination ; si le Phison dans le paradis terrestre était à droite ou à gauche du Géhon ; si la langue dans laquelle le serpent eut des conversations avec Ève était la même que celle dont l’ânesse se servit avec Balaam ; comment Melchisédech était né sans père et sans mère ; en quel endroit demeure Énoch, qui n’est point mort ; où sont les chevaux qui transportèrent Élie dans un char de feu, après qu’il eut séparé les eaux du Jourdain avec son manteau, et dans quel temps il doit revenir pour annoncer la fin du monde. Mon frère dit que toutes ces questions l’embarrassent beaucoup, et ne lui ont encore pu procurer un canonicat de Notre-Dame, sur lequel nous comptions.
    Vous voyez, entre nous, que la plupart de nos éducations sont ridicules, et que celles qu’on reçoit dans les arts et métiers sont infiniment meilleures.
    L’ex-jésuite.
    D’accord ; mais je n’ai pas de quoi vivre avec mes quatre cents francs, qui font vingt-deux sous deux deniers par jour ; tandis que tel homme, dont le père allait derrière un carrosse, a trente-six chevaux dans son écurie, quatre cuisiniers, et point d’aumônier.
    Le conseiller.
    Eh bien ! je vous donne quatre cents autres francs de ma poche : c’est ce que Jean Despautère ne m’avait point enseigné dans mon éducation.

    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
    2. Aller Sur la banqueroute de La Valette et de Sacy, voyez, tome XVI, le chapitre lxviii de l’Histoire du Parlement. « Les jésuites, dit d’Alembert (Sur la Destruction des jésuites), faisaient le commerce à la Martinique ; la guerre leur ayant causé des pertes, ils voulurent faire banqueroute à leurs correspondants de Lyon et de Marseille ; un jésuite de France, à qui ses correspondants s’adressèrent pour avoir justice, leur parla comme le Rat retiré du monde :
      Mes amis, dit le solitaire,
      Les choses d’ici-bas ne me regardent plus, etc.
      Il leur offrit de dire la messe pour obtenir de Dieu, au lieu de l’argent qu’ils demandaient, la grâce de souffrir chrétiennement leur ruine. Ces négociants, volés et persiflés par les jésuites, les attaquèrent en justice réglée... » La Valette et Sacy furent condamnés le 19 novembre 1759 ; et la sentence fut déclarée exécutoire contre toute la société le 29 mai 1760.
    3. Aller La Chaise et Le Tellier, confesseurs de Louis XIV.
    4. Aller On lit dans Horace, odes, I, v : Cui flavam religas comam ; et épode xi : Longam renodantis comam. Le poëte latin n’a pas adressé d’ode à Lalagé ; mais il la chante dans la 22e ode du livre Ier.
    5. Aller Par le P. Philippe d’Oultreman. Voyez ci-après la note à la fin de l’article Enfer.
    6. Aller Enquinauder, tromper quelqu’un en l’amusant, l’enjôler. La Fontaine équivoqua plaisamment sur ce mot, dans la satire le Florentin, faite contre le musicien Lulli, pour lequel le poëte Quinault travaillait. Lulli me demanda, écrit La Fontaine :
      Du doux, du tendre, et semblables sornettes,
      Petits mots, jargons d’amourettes
      Confits au miel ; bref, il m’enquinauda.
    Éd. Garnier - Tome 18
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    ÉGALITÉ [1].

    SECTION PREMIÈRE.

    Il est clair que tous les hommes jouissant des facultés attachées à leur nature sont égaux ; ils le sont quand ils s’acquittent des fonctions animales, et quand ils exercent leur entendement. Le roi de la Chine, le Grand Mogol, le padisha de Turquie ne peut dire au dernier des hommes : Je te défends de digérer, d’aller à la garde-robe, et de penser. Tous les animaux de chaque espèce sont égaux entre eux :
    Un cheval ne dit point au cheval son confrère :
    Qu’on peigne mes beaux crins, qu’on m’étrille et me ferre.
    Toi, cours, et va porter mes ordres souverains
    Aux mulets de ces bords, aux ânes mes voisins ;
    Toi, prépare les grains dont je fais des largesses
    À mes fiers favoris, à mes douces maîtresses ;
    Qu’on châtre les chevaux désignés pour servir
    Les coquettes juments dont seul je dois jouir ;
    Que tout soit dans la crainte et dans la dépendance :
    Et si quelqu’un de vous hennit en ma présence,
    Pour punir cet impie et ce séditieux,
    Qui foule aux pieds les lois des chevaux et des dieux ;
    Pour venger dignement le ciel et la patrie,
    Qu’il soit pendu sur l’heure auprès de l’écurie.
    Les animaux ont naturellement au-dessus de nous l’avantage de l’indépendance. Si un taureau qui courtise une génisse est chassé à coups de cornes par un taureau plus fort que lui, il va chercher une autre maîtresse dans un autre pré, et il vit libre. Un coq battu par un coq se console dans un autre poulailler. Il n’en est pas ainsi de nous : un petit vizir exile à Lemnos un bostangi ; le vizir Azem exile le petit vizir à Ténédos ; le padisha exile le vizir Azem à Rhodes ; les janissaires mettent en prison le padisha, et en élisent un autre qui exilera les bons musulmans à son choix ; encore lui sera-t-on bien obligé s’il se borne à ce petit exercice de son autorité sacrée.
    Si cette terre était ce qu’elle semble devoir être, si l’homme y trouvait partout une subsistance facile et assurée, et un climat convenable à sa nature, il est clair qu’il eût été impossible à un homme d’en asservir un autre. Que ce globe soit couvert de fruits salutaires ; que l’air qui doit contribuer à notre vie ne nous donne point des maladies et une mort prématurée ; que l’homme n’aitbesoin d’autre logis et d’autre lit que de celui des daims et des chevreuils ; alors les Gengis-kan et les Tamerlan n’auront de valets que leurs enfants, qui seront assez honnêtes gens pour les aider dans leur vieillesse.
    Dans cet état naturel dont jouissent tous les quadrupèdes non domptés, les oiseaux et les reptiles, l’homme serait aussi heureux qu’eux ; la domination serait alors une chimère, une absurdité à laquelle personne ne penserait : car pourquoi chercher des serviteurs quand vous n’avez besoin d’aucun service ?
    S’il passait par l’esprit de quelque individu à tête tyrannique et à bras nerveux d’asservir son voisin moins fort que lui, la chose serait impossible : l’opprimé serait sur le Danube avant que l’oppresseur eût pris ses mesures sur le Volga.
    Tous les hommes seraient donc nécessairement égaux, s’ils étaient sans besoins ; la misère attachée à notre espèce subordonne un homme à un autre homme : ce n’est pas l’inégalité qui est un malheur réel, c’est la dépendance. Il importe fort peu que tel homme s’appelle sa hautesse, tel autre sa sainteté ;mais il est dur de servir l’un ou l’autre.
    Une famille nombreuse a cultivé un bon terroir ; deux petites familles voisines ont des champs ingrats et rebelles : il faut que les deux pauvres familles servent la famille opulente, ou qu’elles regorgent, cela va sans difficulté. Une des deux familles indigentes va offrir ses bras à la riche pour avoir du pain ; l’autre va l’attaquer et est battue. La famille servante est l’origine des domestiques et des manœuvres ; la famille battue est l’origine des esclaves.
    Il est impossible dans notre malheureux globe que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes : l’une, de riches qui commandent ; l’autre, de pauvres qui servent; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes[2].
    Tu viens, quand les lots sont faits, nous dire : « Je suis homme comme vous ; j’ai deux mains et deux pieds, autant d’orgueil et plus que vous, un esprit aussi désordonné pour le moins, aussi inconséquent, aussi contradictoire que le vôtre. Je suis citoyen de Saint-Marin, ou de Raguse, ou de Vaugirard : donnez-moi ma part de la terre. Il y a dans notre hémisphère connu environ cinquante mille millions d’arpents à cultiver, tant passables que stériles. Nous ne sommes qu’environ un milliard d’animaux à deux pieds sans plumes sur ce continent : ce sont cinquante arpents pour chacun ; faites-moi justice : donnez-moi mes cinquante arpents. »
    On lui répond : « Va-t’en les prendre chez les Cafres, chez les Hottentots, ou chez les Samoyèdes ; arrange-toi avec eux à l’amiable ; ici, toutes les parts sont faites. Si tu veux avoir parmi nous le manger, le vêtir, le loger et le chauffer, travaille pour nous comme faisait ton père ; sers-nous, ou amuse-nous, et tu seras payé : sinon tu seras obligé de demander l’aumône, ce qui dégraderait trop la sublimité de ta nature, et t’empêcherait réellement d’être égal aux rois, et même aux vicaires de village, selon les prétentions de ta noble fierté. »

    SECTION II.

    [3] Tous les pauvres ne sont pas malheureux. La plupart sont nés dans cet état, et le travail continuel les empêche de trop sentir leur situation ; mais quand ils la sentent, alors on voit des guerres, comme celle du parti populaire contre le parti du sénat à Rome, celles des paysans en Allemagne, en Angleterre, en France. Toutes ces guerres finissent tôt ou tard par l’asservissement du peuple, parce que les puissants ont l’argent, et que l’argent est maître de tout dans un État : je dis dans un État, car il n’en est pas de même de nation à nation. La nation qui se servira le mieux du fer subjuguera toujours celle qui aura plus d’or et moins de courage.
    Tout homme naît avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse et les plaisirs, et avec beaucoup de goût pour la paresse ; par conséquent tout homme voudrait avoir l’argent et les femmes ou les filles des autres, être leur maître, les assujettir à tous ses caprices, et ne rien faire, ou du moins ne faire que des choses très-agréables. Vous voyez bien qu’avec ces belles dispositions il est aussi impossible que les hommes soient égaux qu’il est impossible que deux prédicateurs ou deux professeurs de théologie ne soient pas jaloux l’un de l’autre.
    Le genre humain, tel qu’il est, ne peut subsister, à moins qu’il n’y ait une infinité d’hommes utiles qui ne possèdent rien du tout : car, certainement, un homme à son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la vôtre ; et si vous avez besoin d’une paire de souliers, ce ne sera pas un maître des requêtes qui vous la fera. L’égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle, et en même temps la plus chimérique.
    Comme les hommes sont excessifs en tout quand ils le peuvent, on a outré cette inégalité ; on a prétendu dans plusieurs pays qu’il n’était pas permis à un citoyen de sortir de la contrée où le hasard l’a fait naître ; le sens de cette loi est visiblement : « Ce pays est si mauvais et si mal gouverné que nous défendons à chaque individu d’en sortir, de peur que tout le monde n’en sorte. » Faites-mieux : donnez à tous vos sujets envie de demeurer chez vous, et aux étrangers d’y venir.
    Chaque homme, dans le fond de son cœur, a droit de se croire entièrement égal aux autres hommes : il ne s’ensuit pas de là que le cuisinier d’un cardinal doive ordonner à son maître de lui faire à dîner, le cuisinier peut dire : « Je suis homme comme mon maître ; je suis né comme lui en pleurant ; il mourra comme moi dans les mêmes angoisses et les mêmes cérémonies. Nous faisons tous deux les mêmes fonctions animales. Si les Turcs s’emparent de Rome, et si alors je suis cardinal et mon maître cuisinier, je le prendrai à mon service. » Tout ce discours est raisonnable et juste : mais en attendant que le Grand Turc s’empare de Rome, le cuisinier doit faire son devoir, ou toute société humaine est pervertie.
    À l’égard d’un homme qui n’est ni cuisinier d’un cardinal, ni revêtu d’aucune autre charge dans l’État ; à l’égard d’un particulier qui ne tient à rien, mais qui est fâché d’être reçu partout avec l’air de la protection ou du mépris, qui voit évidemment que plusieurs monsignori n’ont ni plus de science, ni plus d’esprit, ni plus de vertu que lui, et qui s’ennuie d’être quelquefois dans leur antichambre, quel parti doit-il prendre ? Celui de s’en aller.

    1. Aller Dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, l’article commençait ainsi :
      « Que doit un chien à un chien, et un cheval à un cheval ? rien, aucun animal ne dépend de son semblable ; mais l’homme ayant reçu le rayon de la divinité qu’on appelle raison, quel en est le fruit ? C’est d’être esclave dans presque toute la terre.
      « Si cette terre, etc. » (Voyez dans la présente page.) — Le début actuel de l’article et sa division en deux sections sont de 1771, Questions sur l’Encyclopédie,cinquième partie. (B.)
    2. Aller Dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique l’article n’avait qu’une section, et immédiatement après le mot différentes, on lisait :
      « Tous les opprimés ne sont pas malheureux. La plupart sont nés dans cet état, etc. » Voyez le commencement de la deuxième section. (B.)
    3. Aller Voyez la note de la page précédente, et celle de la page 473.

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    ÉGLISE [1].

    Précis de l’histoire de l’Église chrétienne.

    Nous ne porterons point nos regards sur les profondeurs de la théologie ; Dieu nous en préserve ! l’humble foi seule nous suffit. Nous ne faisons jamais que raconter. 
    Dans les premières années qui suivirent la mort de Jésus-Christ, Dieu et homme, on comptait chez les Hébreux neuf écoles, ou neuf sociétés religieuses : pharisiens, saducéens, esséniens, judaïtes, thérapeutes, récabites, hérodiens, disciples de Jean, et les disciples de Jésus, nommés lesfrères, les galiléens, les fidèles, qui ne prirent le nom de chrétiens que dans Antioche, vers l’an 60 de notre ère, conduits secrètement par Dieu même dans des voies inconnues aux hommes.
    Les pharisiens admettaient la métempsycose, les saducéens niaient l’immortalité de l’âme et l’existence des esprits, et cependant étaient fidèles auPentateuque.
    Pline le Naturaliste[2] (apparemment sur la foi de Flavius Josèphe) appelle les esséniens gens æterna in qua nemo nascitur, famille éternelle dans laquelle il ne naît personne, parce que les esséniens se mariaient très-rarement. Cette définition a été depuis appliquée à nos moines.
    Il est difficile de juger si c’est des esséniens ou des judaïtes que parle Josèphe quand il dit[3] : « [4] Ils méprisent les maux de la terre : ils triomphent des tourments par leur constance ; ils préfèrent la mort à la vie lorsque le sujet en est honorable. Ils ont souffert le fer et le feu, et vu briser leurs os, plutôt que de prononcer la moindre parole contre leur législateur, ni manger des viandes défendues. »
    Il paraît que ce portrait tombe sur les judaïtes[5] et non pas sur les esséniens, car voici les paroles de Josèphe : « Judas fut l’auteur d’une nouvelle secte, entièrement différente des trois autres, c’est-à-dire des saducéens, des pharisiens et des esséniens. » Il continue et dit : « Ils sont Juifs de nation : ils vivent unis entre eux, et regardent la volupté comme un vice. » Le sens naturel de cette phrase fait croire que c’est des judaïtes dont l’auteur parle.
    Quoi qu’il en soit, on connut ces judaïtes avant que les disciples du Christ commençassent à faire un parti considérable dans le monde. Quelques bonnes gens les ont pris pour des hérétiques qui adoraient Judas Iscariote. 
    Les thérapeutes étaient une société différente des esséniens et des judaïtes ; ils ressemblaient aux gymnosophistes des Indes et aux brames. « Ils ont, dit Philon, un mouvement d’amour céleste qui les jette dans l’enthousiasme des bacchantes et des corybantes, et qui les met dans l’état de la contemplation à laquelle ils aspirent. Cette secte naquit dans Alexandrie, qui était toute remplie de Juifs, et s’étendit beaucoup dans l’Égypte. »
    [6] Les récabites subsistaient encore[7] ; ils faisaient vœu de ne jamais boire de vin ; et c’est peut-être à leur exemple que Mahomet défendit cette liqueur à ses musulmans.
    Les hérodiens regardaient Hérode premier du nom comme un messie, un envoyé de Dieu, qui avait rebâti le temple. Il est évident que les Juifs célébraient sa fête à Rome du temps de Néron, témoin les vers de Perse : Herodis venere dies, etc. (Sat. v, v. 180.)
    Voici le jour d’ Hérode où tout infâme Juif
    Fait fumer sa lanterne avec l’huile ou le suif.
    Les disciples de Jean-Baptiste s’étendirent un peu en Égypte, mais principalement dans la Syrie, dans l’Arabie, et vers le golfe Persique. On les connaît aujourd’hui sous le nom de chrétiens de saint Jean ; il y en eut aussi dans l’Asie Mineure. Il est dit dans les Actes des apôtres (chap. xix) que Paul en rencontra plusieurs à Éphèse ; il leur dit : « Avez-vous reçu le Saint-Esprit? » Ils lui répondirent : « Nous n’avons pas seulement ouï dire qu’il y ait un Saint-Esprit. » Il leur dit : « Quel baptême avez-vous donc reçu ? » Ils lui répondirent : « Le baptême de Jean. »
    [8] Les véritables chrétiens cependant jetaient, comme on sait, les fondements de la seule religion véritable. 
    Celui qui contribua le plus à fortifier cette société naissante fut ce Paul même qui l’avait persécutée avec le plus de violence. Il était né à Tarsis[9] en Cilicie[10], et fut élevé par le fameux docteur pharisien Gamaliel, disciple de Hillel. Les Juifs prétendent qu’il rompit avec Gamaliel, qui refusa de lui donner sa fille en mariage. On voit quelques traces de cette anecdote à la suite desActes de sainte Thècle. Ces actes portent qu’il avait le front large, la tête chauve, les sourcils joints, le nez aquilin, la taille courte et grosse, et les jambes torses. Lucien, dans son Dialogue de Philopatris, semble faire un portrait assez semblable. On a douté qu’il fût citoyen romain, car en ce temps-là on n’accordait ce titre à aucun Juif[11] : ils avaient été chassés de Rome par Tibère, et Tarsis ne fut colonie romaine que près de cent ans après, sous Caracalla, comme le remarque Cellarius dans sa Géographie, liv. III, et Grotius dans sonCommentaire sur les Actes, auxquels seuls nous devons nous en rapporter.
    Dieu, qui était descendu sur la terre pour y être un exemple d’humilité et de pauvreté, donnait à son Église les plus faibles commencements, et la dirigeait dans ce même état d’humiliation dans lequel il avait voulu naître. Tous les premiers fidèles furent des hommes obscurs : ils travaillaient tous de leurs mains. L’apôtre saint Paul témoigne qu’il gagnait sa vie à faire des tentes[12]. Saint Pierre ressuscita la couturière Dorcas, qui faisait les robes des frères. L’assemblée des fidèles se tenait à Joppé, dans la maison d’un corroyeur nommé Simon, comme on le voit au chapitre ix des Actes des apôtres.
    Les fidèles se répandirent secrètement en Grèce, et quelques-uns allèrent de là à Rome, parmi les Juifs à qui les Romains permettaient une synagogue. Ils ne se séparèrent point d’abord des Juifs : ils gardèrent la circoncision, et, comme on l’a déjà remarqué ailleurs[13], les quinze premiers évêques secrets de Jérusalem furent tous circoncis ou du moins de la nation juive. 
    Lorsque l’apôtre Paul prit avec lui Timothée, qui était fils d’un père gentil, il le circoncit lui-même dans la petite ville de Listre. Mais Tite, son autre disciple, ne voulut point se soumettre à la circoncision. Les frères disciples de Jésus furent unis aux Juifs, jusqu’au temps où Paul essuya une persécution à Jérusalem, pour avoir amené des étrangers dans le temple. Il était accusé par les Juifs de vouloir détruire la loi mosaïque par Jésus-Christ. C’est pour se laver de cette accusation que l’apôtre saint Jacques proposa à l’apôtre Paul de se faire raser la tête, et de s’aller purifier dans le temple avec quatre Juifs qui avaient fait vœu de se raser. « Prenez-les avec vous, lui dit Jacques (chap. xxi.Actes des apôtres) ; purifiez-vous avec eux, et que tout le monde sache que ce que l’on dit de vous est faux, et que vous continuez à garder la loi de Moïse. » Ainsi donc Paul, qui d’abord avait été le persécuteur sanguinaire de la sainte société établie par Jésus, Paul, qui depuis voulut gouverner cette société naissante, Paul, chrétien, judaïse « afin que le monde sache qu’on le calomnie quand on dit qu’il ne suit plus la loi mosaïque ».
    Saint Paul n’en fut pas moins accusé d’impiété et d’hérésie, et son procès criminel dura longtemps ; mais on voit évidemment, par les accusations mêmes intentées contre lui, qu’il était venu à Jérusalem pour observer les rites judaïques.
    Il dit à Festus ces propres paroles (chap. xxv des Actes) : « Je n’ai péché ni contre la loi juive, ni contre le temple. »
    Les apôtres annonçaient Jésus-Christ comme un juste indignement persécuté, un prophète de Dieu, un fils de Dieu, envoyé aux Juifs pour la réformation des mœurs.
    « La circoncision est utile, dit l’apôtre saint Paul (chap. ii, Épît. aux Rom.), si vous observez la loi ; mais si vous la violez, votre circoncision devient prépuce. Si un incirconcis garde la loi, il sera comme circoncis. Le vrai Juif est celui qui est Juif intérieurement. »
    Quand cet apôtre parle de Jésus-Christ dans ses Épîtres, il ne révèle point le mystère ineffable de sa consubstantialité avec Dieu. « Nous sommes délivrés par lui (dit-il, chap. v, Épît. aux Rom.) de la colère de Dieu, Le don de Dieu s’est répandu sur nous par la grâce donnée à un seul homme, qui est Jésus-Christ. La mort a régné par le péché d’un seul homme ; les justes régneront dans la vie par un seul homme, qui est Jésus-Christ. »
    Et au chap. viii : « Nous, les héritiers de Dieu, et les cohéritiers de Christ, » Et au chap. xvi : « À Dieu, qui est le honneur et gloire par Jésus-Christ... Vous êtes à Jésus-Christ, et Jésus-Christ à Dieu (I aux Corinth., chap. iii). »
    Et (I aux Corinth., chap. xv, v. 27) : « Tout lui est assujetti, en exceptant sans doute Dieu, qui lui a assujetti toutes choses. »
    On a eu quelque peine à expliquer le passage de l’Épître aux Philippiens :« Ne faites rien par une vaine gloire ; croyez mutuellement par humilité que les autres vous sont supérieurs ; ayez les mêmes sentiments que Christ-Jésus, qui, étant dans l’empreinte de Dieu, n’a point cru sa proie de s’égaler à Dieu. » Ce passage paraît très-bien approfondi et mis dans tout son jour dans une lettre qui nous reste des églises de Vienne et de Lyon, écrite l’an 117, et qui est un précieux monument de l’antiquité. On loue dans cette lettre la modestie de quelques fidèles. « Ils n’ont pas voulu, dit la lettre, prendre le grand titre de martyrs (pour quelques tribulations) à l’exemple de Jésus-Christ, lequel, étant empreint de Dieu, n’a pas cru sa proie la qualité d’égal à Dieu. » Origène dit aussi dans son Commentaire sur Jean : La grandeur de Jésus a plus éclaté quand il s’est humilié « que s’il eût fait sa proie d’être égal à Dieu ». En effet, l’explication contraire peut paraître un contre-sens. Que signifierait : « Croyez les autres supérieurs à vous ; imitez Jésus, qui n’a pas cru que c’était une proie, une usurpation de s’égaler à Dieu ? » Ce serait visiblement se contredire, ce serait donner un exemple de grandeur pour un exemple de modestie ; ce serait pécher contre la dialectique.
    La sagesse des apôtres fondait ainsi l’Église naissante. Cette sagesse ne fut point altérée par la dispute qui survint entre les apôtres Pierre, Jacques et Jean, d’un côté, et Paul, de l’autre. Cette contestation arriva dans Antioche. L’apôtre Pierre, autrement Céphas, ou Simon Barjone, mangeait avec les Gentils convertis, et n’observait point avec eux les cérémonies de la loi, ni la distinction des viandes ; il mangeait, lui, Barnabé, et d’autres disciples, indifféremment du porc, des chairs étouffées, des animaux qui avaient le pied fendu et qui ne ruminaient pas ; mais plusieurs Juifs chrétiens étant arrivés, saint Pierre se remit avec eux à l’abstinence des viandes défendues, et aux cérémonies de la loi mosaïque.
    Cette action paraissait très-prudente ; il ne voulait pas scandaliser les Juifs chrétiens ses compagnons ; mais saint Paul s’éleva contre lui avec un peu de dureté. « Je lui résistai, dit-il, à sa face, parce qu’il était blâmable. » (Épître aux Galates, chap. ii.)
    Cette querelle paraît d’autant plus extraordinaire de la part de saint Paul qu’ayant été d’abord persécuteur il devait être modéré, et que, lui-même, il était allé sacrifier dans le temple à Jérusalem, qu’il avait circoncis son disciple Timothée, qu’il avait accompli les rites juifs, lesquels il reprochait alors à Céphas. Saint Jérôme prétend que cette querelle entre Paul et Céphas était feinte. Il dit dans sa première Homélie, tome III, qu’ils firent comme deux avocats qui s’échauffent et se piquent au barreau, pour avoir plus d’autorité sur leurs clients ; il dit que Pierre Céphas étant destiné à prêcher aux Juifs, et Paul aux Gentils, ils firent semblant de se quereller, Paul pour gagner les Gentils, et Pierre pour gagner les Juifs. Mais saint Augustin n’est point du tout de cet avis. « Je suis fâché, dit-il dans l’Épître à Jérôme, qu’un aussi grand homme se rende le patron du mensonge, patronum mendacii. »
    [14] Cette dispute entre saint Jérôme et saint Augustin ne doit pas diminuer notre vénération pour eux, encore moins pour saint Paul et pour saint Pierre.
    Au reste, si Pierre était destiné aux Juifs judaïsants, et Paul aux étrangers, il paraît probable que Pierre ne vint point à Rome. Les Actes des apôtres ne font aucune mention du voyage de Pierre en Italie.
    Quoi qu’il en soit, ce fut vers l’an 60 de notre ère que les chrétiens commencèrent à se séparer de la communion juive ; et c’est ce qui leur attira tant de querelles et tant de persécutions de la part des synagogues répandues à Rome, en Grèce, dans l’Égypte et dans l’Asie. Ils furent accusés d’impiété, d’athéisme, par leurs frères juifs, qui les excommuniaient dans leurs synagogues trois fois les jours du sabbat. Mais Dieu les soutint toujours au milieu des persécutions.
    Petit à petit, plusieurs Églises se formèrent, et la séparation devint entière entre les juifs et les chrétiens, avant la fin du ier siècle ; cette séparation était ignorée du gouvernement romain. Le sénat de Rome ni les empereurs n’entraient point dans ces querelles d’un petit troupeau que Dieu avait jusque-là conduit dans l’obscurité, et qu’il élevait par des degrés insensibles[15].
    [16] Le christianisme s’établit en Grèce et à Alexandrie. Les chrétiens y eurent à combattre une nouvelle secte de Juifs devenus philosophes à force de fréquenter les Grecs ; c’était celle de la gnose ou des gnostiques ; il s’y mêla de nouveaux chrétiens. Toutes ces sectes jouissaient alors d’une entière liberté de dogmatiser, de conférer et d’écrire, quand les courtiers juifs établis dans Rome et dans Alexandrie ne les accusaient pas auprès des magistrats ; mais sous Domitien la religion chrétienne commença à donner quelque ombrage au gouvernement.
    Le zèle de quelques chrétiens, qui n’était pas selon la science, n’empêcha pas l’Église de faire les progrès que Dieu lui destinait. Les chrétiens célébrèrent d’abord leurs mystères dans des maisons retirées, dans des caves, pendant la nuit : de là leur vint le titre de lucifugaces, selon Minucius Félix[17]. Philon les appelle gesséens. Leurs noms les plus communs, dans les quatre premiers siècles, chez les Gentils, étaient ceux de galiléens et de nazaréens ; mais celui de chrétiens a prévalu sur tous les autres.
    Ni la hiérarchie ni les usages ne furent établis tout d’un coup ; les temps apostoliques furent différents des temps qui les suivirent.
    La messe, qui se célèbre au matin, était la cène qu’on faisait le soir ; ces usages changèrent à mesure que l’Église se fortifia. Une société plus étendue exigea plus de règlements, et la prudence des pasteurs se conforma aux temps et aux lieux.
    Saint Jérôme et Eusèbe rapportent que quand les Églises reçurent une forme, on y distingua peu à peu cinq ordres différents : les surveillants,èpiscopoï, d’où sont venus les évêques ; les anciens de la société, presbyteroï,les prêtres ; diaconoï, les servants ou diacres ; les pistoï, croyants, initiés, c’est-à-dire les baptisés, qui avaient part aux soupers des agapes, les catéchumènes, qui attendaient le baptême, et les énergumènes, qui attendaient qu’on les délivrât du démon. Aucun, dans ces cinq ordres, ne portait d’habit différent des autres ; aucun n’était contraint au célibat, témoin le livre de Tertullien dédié à sa femme, témoin l’exemple des apôtres. Aucune représentation, soit en peinture, soit en sculpture, dans leurs assemblées, pendant les deux premiers siècles ; point d’autels, encore moins de cierges, d’encens et d’eau lustrale. Les chrétiens cachaient soigneusement leurs livres aux Gentils : ils ne
    les confiaient qu’aux initiés ; il n’était pas même permis aux catéchumènes de réciter l’Oraison dominicale. 
    DU POUVOIR DE CHASSER LES DIABLES DONNÉ À L’ÉGLISE.

    Ce qui distinguait le plus les chrétiens, et ce qui a duré jusqu’à nos derniers temps, était le pouvoir de chasser les diables avec le signe de la croix. Origène, dans son traité contre Celse, avoue, au nombre 133, qu’Antinoüs, divinisé par l’empereur Adrien, faisait des miracles en Égypte par la force des charmes et des prestiges ; mais il dit que les diables sortent du corps des possédés à la prononciation du seul nom de Jésus.
    Tertullien va plus loin, et, du fond de l’Afrique où il était, il dit, dans sonApologétique, au chapitre xxiii : « Si vos dieux ne confessent pas qu’ils sont des diables à la présence d’un vrai chrétien, nous voulons bien que vous répandiez le sang de ce chrétien. » Y a-t-il une démonstration plus claire ?
    En effet Jésus-Christ envoya ses apôtres pour chasser les démons. Les Juifs avaient aussi de son temps le don de les chasser, car lorsque Jésus eut délivré des possédés, et eut envoyé les diables dans les corps d’un troupeau de deux mille cochons, et qu’il eut opéré d’autres guérisons pareilles, les pharisiens dirent : « Il chasse les démons par la puissance de Belzébuth. — Si c’est par Belzébuth que je les chasse, répondit Jésus, par qui vos fils les chassent-ils ? » Il est incontestable que les Juifs se vantaient de ce pouvoir : ils avaient des exorcistes et des exorcismes ; on invoquait le nom de Dieu, de Jacob et d’Abraham ; on mettait des herbes consacrées dans le nez des démoniaques. (Josèphe rapporte une partie de ces cérémonies.) Ce pouvoir sur les diables, que les Juifs ont perdu, fut transmis aux chrétiens, qui semblent aussi l’avoir perdu depuis quelque temps.
    Dans le pouvoir de chasser les démons était compris celui de détruire les opérations de la magie : car la magie fut toujours en vigueur chez toutes les nations. Tous les Pères de l’Église rendent témoignage à la magie. Saint Justin avoue dans son Apologétique, au livre III, qu’on évoque souvent les âmes des morts, et il en tire un argument en faveur de l’immortalité de l’âme. Lactance, au livre VII de ses Institutions divines, dit que « si on osait nier l’existence des âmes après la mort, le magicien vous en convaincrait bientôt en les faisant paraître ». Irénée, Clément Alexandrin, Tertullien, l’évêque Cyprien, tous affirment la même chose. Il est vrai qu’aujourd’hui
    tout est changé, et qu’il n’y a pas plus de magiciens que de démoniaques. Mais Dieu est le maître d’avertir les hommes par des prodiges dans certains temps, et de les faire cesser dans d’autres. 
    DES MARTYRS DE L’ÉGLISE.

    Quand les sociétés chrétiennes devinrent un peu nombreuses, et que plusieurs s’élevèrent contre le culte de l’empire romain, les magistrats sévirent contre elles, et les peuples surtout les persécutèrent. On ne persécutait point les Juifs qui avaient des priviléges particuliers, et qui se renfermaient dans leurs synagogues ; on leur permettait l’exercice de leur religion, comme on fait encore aujourd’hui à Rome ; on souffrait tous les cultes divers répandus dans l’empire, quoique le sénat ne les adoptât pas.
    Mais les chrétiens se déclarant ennemis de tous ces cultes, et surtout de celui de l’empire, furent exposés plusieurs fois à ces cruelles épreuves.
    Un des premiers et des plus célèbres martyrs fut Ignace, évêque d’Antioche, condamné par l’empereur Trajan lui-même, alors en Asie, et envoyé par ses ordres à Rome, pour être exposé aux bêtes, dans un temps où l’on ne massacrait point à Rome les autres chrétiens. On ne sait point précisément de quoi il était accusé auprès de cet empereur, renommé d’ailleurs pour sa clémence : il fallait que saint Ignace eût de bien violents ennemis. Quoi qu’il en soit, l’histoire de son martyre rapporte qu’on lui trouva le nom de Jésus-Christ gravé sur le cœur, en caractères d’or ; et c’est de là que les chrétiens prirent en quelques endroits le nom de Théophores, qu’Ignace s’était donné à lui-même.
    On nous a conservé une lettre de lui[18], par laquelle il prie les évêques et les chrétiens de ne point s’opposer à son martyre : soit que dès lors les chrétiens fussent assez puissants pour le délivrer, soit que parmi eux quelques-uns eussent assez de crédit pour obtenir sa grâce. Ce qui est encore très-remarquable, c’est qu’on souffrit que les chrétiens de Rome vinssent au-devant de lui, quand il fut amené dans cette capitale ; ce qui prouverait évidemment qu’on punissait en lui la personne, et non pas la secte.
    Les persécutions ne furent pas continuées. Origène, dans son livre III contre Celse, dit : « On peut compter facilement les chrétiens qui sont morts pour leur religion, parce qu’il en est mort peu, et seulement de temps en temps et par intervalles, »
    Dieu eut un si grand soin de son Église, que, malgré ses ennemis, il fit en sorte qu’elle tînt cinq conciles dans le premier siècle, seize dans le second, et trente dans le troisième ; c’est- à-dire des assemblées secrètes et tolérées. Ces assemblées furent quelquefois défendues, quand la fausse prudence des magistrats craignit qu’elles ne devinssent tumultueuses. Il nous est resté peu de procès-verbaux des proconsuls et des préteurs qui condamnèrent les chrétiens à mort. Ce seraient les seuls actes sur lesquels on pût constater les accusations portées contre eux, et leurs supplices.
    Nous avons un fragment de Denis d’Alexandrie, dans lequel il rapporte l’extrait du greffe d’un proconsul d’Égypte, sous l’empereur Valérien ; le voici :
    Denis, Fauste, Maxime, Marcel et Chéremon, ayant été introduits à l’audience, le préfet Émilien leur a dit : « Vous avez pu connaître par les entretiens que j’ai eus avec vous, et par tout ce que je vous ai écrit, combien nos princes ont témoigné de bonté à votre égard ; je veux bien encore vous le redire : ils font dépendre votre conservation et votre salut de vous-mêmes, et votre destinée est entre vos mains. Ils ne demandent de vous qu’une seule chose, que la raison exige de toute personne raisonnable : c’est que vous adoriez les dieux protecteurs de leur empire, et que vous abandonniez cet autre culte si contraire à la nature et au bon sens. »
    Denis a répondu : « Chacun n’a pas les mêmes dieux, et chacun adore ceux qu’il croit l’être véritablement. »
    Le préfet Émilien a repris : « Je vois bien que vous êtes des ingrats, qui abusez des bontés que les empereurs ont pour vous. Eh bien ! vous ne demeurerez pas davantage dans cette ville, et je vous envoie à Céphro dans le fond de la Libye ; ce sera là le lieu de votre bannissement, selon l’ordre que j’en ai reçu de nos empereurs : au reste, ne pensez pas y tenir vos assemblées, ni aller faire vos prières dans ces lieux que vous nommez des cimetières ; cela vous est absolument défendu, je ne le permettrai à personne. »
    Rien ne porte plus les caractères de vérité que ce procès-verbal. On voit par là qu’il y avait des temps où les assemblées étaient prohibées. C’est ainsi qu’en France il est défendu aux calvinistes de s’assembler ; on a même quelquefois fait pendre et rouer des ministres ou prédicants qui tenaient des assemblées malgré les lois ; et depuis 1745, il y en a eu six de pendus. C’est ainsi qu’en Angleterre et en Irlande les assemblées sont défendues aux catholiques romains, et il y a eu des occasions où les délinquants ont été condamnés à la mort. 
    Malgré ces défenses portées par les lois romaines, Dieu inspira à plusieurs empereurs de l’indulgence pour les chrétiens. Dioclétien même, qui passe chez les ignorants pour un persécuteur, Dioclétien, dont la première année de règne est encore l’époque de l’ère des martyrs, fut, pendant plus de dix-huit ans, le protecteur déclaré du christianisme, au point que plusieurs chrétiens eurent des charges principales auprès de sa personne. Il épousa même une chrétienne ; il souffrit que dans Nicomédie, sa résidence, il y eût une superbe église élevée vis-à-vis son palais.
    Le césar Galerius, ayant malheureusement été prévenu contre les chrétiens, dont il croyait avoir à se plaindre, engagea Dioclétien à faire détruire la cathédrale de Nicomédie. Un chrétien plus zélé que sage mit en pièces l’édit de l’empereur ; et de là vint cette persécution si fameuse, dans laquelle il y eut plus de deux cents personnes exécutées à mort dans l’empire romain, sans compter ceux que la fureur du petit peuple, toujours fanatique et toujours barbare, fit périr contre les formes juridiques.
    Il y eut en divers temps un si grand nombre de martyrs qu’il faut bien se donner de garde d’ébranler la vérité de l’histoire de ces véritables confesseurs de notre sainte religion, par un mélange dangereux de fables et de faux martyrs.
    Le bénédictin dom Ruinart, par exemple, homme d’ailleurs aussi instruit qu’estimable et zélé, aurait dû choisir avec plus de discrétion ses Actes sincères [19]. Ce n’est pas assez qu’un manuscrit soit tiré de l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, ou d’un couvent de célestins de Paris, conforme à un manuscrit des feuillants, pour que cet acte soit authentique ; il faut que cet acte soit ancien, écrit par des contemporains, et qu’il porte d’ailleurs tous les caractères de la vérité.
    Il aurait pu se passer de rapporter l’aventure du jeune Romanus, arrivée en 303. Ce jeune Romain avait obtenu son pardon de Dioclétien dans Antioche. Cependant il dit que le juge Asclépiade le condamna à être brûlé : des Juifs présents à ce spectacle se moquèrent du jeune saint Romanus, et reprochèrent aux chrétiens que leur Dieu les laissait brûler, lui qui avait délivré Sidrac, Misac et Abdenago, de la fournaise ; qu’aussitôt il s’éleva, dans le temps le plus serein, un orage qui éteignit le feu ; qu’alors le juge ordonna qu’on coupât la langue au jeune Romanus ; que le premier médecin de l’empereur, se trouvant là, fit officieusement la fonction de bourreau, et lui coupa la langue dans la racine ; qu’aussitôt le jeune homme, qui était bègue auparavant, parla avec beaucoup de liberté ; que l’empereur fut étonné que l’on parlât si bien sans langue ; que le médecin, pour réitérer cette expérience, coupa sur-le-champ la langue à un passant, lequel en mourut subitement[20].
    Eusèbe, dont le bénédictin Ruinart a tiré ce conte, devait respecter assez les vrais miracles opérés dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament (desquels personne ne doutera jamais) pour ne pas leur associer des histoires si suspectes, lesquelles pourraient scandaliser les faibles.
    Cette dernière persécution ne s’étendit pas dans tout l’empire. Il y avait alors en Angleterre quelque christianisme, qui s’éclipsa bientôt pour reparaître ensuite sous les rois saxons. Les Gaules méridionales et l’Espagne étaient remplies de chrétiens. Le césar Constance Chlore les protégea beaucoup dans toutes ses provinces. Il avait une concubine qui était chrétienne, c’est la mère de Constantin, connue sous le nom de sainte Hélène : car il n’y eut jamais de mariage avéré entre elle et lui, et il la renvoya même dès l’an 292, quand il épousa la fille de Maximien Hercule ; mais elle avait conservé sur lui beaucoup d’ascendant, et lui avait inspiré une grande affection pour notre sainte religion.

    DE L’ÉTABLISSEMENT DE L’ÉGLISE SOUS CONSTANTIN.

    La divine Providence préparait ainsi, par des voies qui semblent humaines, le triomphe de son Église.
    Constance Chlore mourut en 306 à York en Angleterre, dans un temps où les enfants qu’il avait de la fille d’un césar étaient en bas âge, et ne pouvaient prétendre à l’empire. Constantin eut la confiance de se faire élire à York par cinq ou six mille soldats, allemands, gaulois et anglais pour la plupart. Il n’y avait pas d’apparence que cette élection, faite sans le consentement de Rome, du sénat et des armées, pût prévaloir ; mais Dieu lui donna la victoire sur Maxentius élu à Rome, et le délivra enfin de tous ses collègues. On ne peut dissimuler qu’il ne se rendît d’abord indigne des faveurs du ciel, par le meurtre de tous ses proches, et enfin de sa femme et de son fils. 
    On peut douter de ce que Zosime rapporte à ce sujet. Il dit que Constantin, agité de remords après tant de crimes, demanda aux pontifes de l’empire s’il y avait quelque expiation pour lui, et qu’ils lui dirent qu’ils n’en connaissaient pas. Il est bien vrai qu’il n’y en avait point eu pour Néron, et qu’il n’avait osé assister aux sacrés mystères en Grèce. Cependant les tauroboles étaient en usage, et il est bien difficile de croire qu’un empereur tout-puissant n’ait pu trouver un prêtre qui voulût lui accorder des sacrifices expiatoires. Peut-être même est-il encore moins croyable que Constantin, occupé de la guerre, de son ambition, de ses projets, et environné de flatteurs, ait eu le temps d’avoir des remords. Zosime ajoute qu’un prêtre égyptien arrivé d’Espagne, qui avait accès à sa porte, lui promit l’expiation de tous ses crimes dans la religion chrétienne. On a soupçonné que ce prêtre était Ozius, évêque de Cordoue.
    [21] Quoi qu’il en soit, Dieu réserva Constantin pour l’éclairer et pour en faire le protecteur de l’Église. Ce prince fit bâtir sa ville de Constantinople, qui devint le centre de l’empire et de la religion chrétienne. Alors l’Église prit une forme auguste. Et il est à croire que, lavé par son baptême et repentant à sa mort, il obtint miséricorde, quoiqu’il soit mort arien. Il serait bien dur que tous les partisans des deux évêques Eusèbe eussent été damnés.
    Dès l’an 314, avant que Constantin résidât dans sa nouvelle ville, ceux qui avaient persécuté les chrétiens furent punis par eux de leurs cruautés. Les chrétiens jetèrent la femme de Maximien dans l’Oronte ; ils égorgèrent tous ses parents ; ils massacrèrent dans l’Égypte et dans la Palestine les magistrats qui s’étaient le plus déclarés contre le christianisme. La veuve et la fille de Dioclétien s’étant cachées à Thessalonique furent reconnues, et leurs corps jetés dans la mer. Il eût été à souhaiter que les chrétiens eussent moins écouté l’esprit de vengeance ; mais Dieu, qui punit selon sa justice, voulut que les mains des chrétiens fussent teintes du sang de leurs persécuteurs, sitôt que ces chrétiens furent en liberté d’agir[22]
    Constantin convoqua, assembla dans Nicée, vis-à-vis de Constantinople, le premier concile œcuménique, auquel présida Ozius. On y décida la grande question qui agitait l’Église, touchant la divinité de Jésus-Christ[23].
    On sait assez comment l’Église, ayant combattu trois cents ans contre les rites de l’empire romain, combattit ensuite contre elle-même, et fut toujours militante et triomphante.
    Dans la suite des temps, l’Église grecque presque tout entière, et toute l’Église d’Afrique, devinrent esclaves sous les Arabes, et ensuite sous les Turcs[24], qui élevèrent la religion mahométane sur les ruines de la chrétienne. L’Église romaine subsista, mais toujours souillée de sang par plus de six cents ans de discorde entre l’empire d’Occident et le sacerdoce. Ces querelles mêmes la rendirent très-puissante. Les évêques, les abbés en Allemagne, se firent tous princes, et les papes acquirent peu à peu la domination absolue dans Rome et dans un pays considérable. Ainsi Dieu éprouva son Église par les humiliations, par les troubles, par les crimes, et par la splendeur.
    Cette Église latine perdit au xvie siècle la moitié de l’Allemagne, le Danemark, la Suède, l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, la meilleure partie de la Suisse, la Hollande ; elle a gagné plus de terrain en Amérique par les conquêtes des Espagnols, qu’elle n’en a perdu en Europe ; mais avec plus de territoire elle a bien moins de sujets.
    La Providence divine semblait destiner le Japon, Siam, l’Inde et la Chine, à se ranger sous l’obéissance du pape, pour le récompenser de l’Asie Mineure, de la Syrie, de la Grèce, de l’Égypte, de l’Afrique, de la Russie, et des autres États perdus dont nous avons parlé. Saint François Xavier, qui porta le saint Évangile aux Indes-Orientales et au Japon, quand les Portugais y allèrent chercher des marchandises, fit un très-grand nombre de miracles, tous attestés par les RR. PP. jésuites : quelques-uns disent qu’il ressuscita neuf morts ; mais le R. P. Ribadeneira, dans sa Fleur des saints [25] se borne à dire qu’il n’en ressuscita que quatre : c’est bien assez. La Providence voulut qu’en moins de cent années il y eût des milliers de catholiques romains dans les îles du Japon ; mais le diable sema son ivraie au milieu du bon grain. Les jésuites, à ce qu’on croit, formèrent une conjuration suivie d’une guerre civile, dans laquelle tous les chrétiens furent exterminés en 1638. Alors la nation ferma ses ports à tous les étrangers, excepté aux Hollandais, qu’on regardait comme des marchands, et non pas comme des chrétiens, et qui furent d’abord obligés de marcher sur la croix pour obtenir la permission de vendre leurs denrées dans la prison où on les renferme lorsqu’ils abordent à Nangazaki.
    La religion catholique, apostolique et romaine, fut proscrite à la Chine dans nos derniers temps, mais d’une manière moins cruelle. Les RR. PP. jésuites n’avaient pas, à la vérité, ressuscité des morts à la cour de Pékin ; ils s’étaient contentés d’enseigner l’astronomie, de fondre du canon, et d’être mandarins. Leurs malheureuses disputes avec des dominicains et d’autres scandalisèrent à tel point le grand empereur Yong-tching que ce prince, qui était la justice et la bonté même, fut assez aveugle pour ne plus permettre qu’on enseignât notre sainte religion, dans laquelle nos missionnaires ne s’accordaient pas. Il les chassa avec une bonté parternelle, leur fournissant des subsistances et des voitures jusqu’aux confins de son empire.
    Toute l’Asie, toute l’Afrique, la moitié de l’Europe, tout ce qui appartient aux Anglais, aux Hollandais, dans l’Amérique, toutes les hordes américaines non domptées, toutes les terres australes, qui sont une cinquième partie du globe, sont demeurées la proie du démon, pour vérifier cette sainte parole : « Il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. » (Matth., xx, 16[26].)

    DE LA SIGNIFICATION DU MOT ÉGLISE. PORTRAIT DE L’ÉGLISE PRIMITIVE, DÉGÉNÉRATION. EXAMEN DES SOCIÉTÉS QUI ONT VOULU RÉTABLIR L’ÉGLISE PRIMITIVE, ET PARTICULIÈREMENT DES PRIMITIFS APPELÉS QUAKERS.
    Ce mot grec signifiait, chez les Grecs, assemblée du peuple. Quand on traduisit les livres hébreux en grec, on rendit synagogue par église, et on se servit du même nom pour exprimer la société juive, la congrégation politique,l’assemblée juive, le peuple juif. Ainsi, il est dit dans les Nombres [27] : « Pourquoi avez-vous mené l’Église dans le désert ? » et dans leDeutéronome [28] : « L’eunuque, le Moabite, l’Ammonite, n’entreront pas dans l’Église ; les Iduméens, les Égyptiens, n’entreront dans l’Église qu’à la troisième génération. »
    Jésus-Christ dit dans saint Matthieu[29] : « Si votre frère a péché contre vous (vous a offensé), reprenez-le entre vous et lui. Prenez, amenez avec vous un ou deux témoins, afin que tout s’éclaircisse par la bouche de deux ou trois témoins ; et s’il ne les écoute pas, plaignez-vous à l’assemblée du peuple, à l’Église ; et s’il n’écoute pas l’Église, qu’il soit comme un Gentil, ou un receveur des deniers publics. Je vous dis, ainsi soit-il, en vérité, tout ce que vous aurez lié sur terre sera lié au ciel, et ce que vous aurez délié sur terre sera délié au ciel. » (Allusion aux clefs des portes, dont on liait et déliait la courroie.)
    Il s’agit ici de deux hommes dont l’un a offensé l’autre et persiste. On ne pouvait le faire comparaître dans l’assemblée, dans l’Église chrétienne : il n’y en avait point encore ; on ne pouvait faire juger cet homme dont son compagnon se plaignait par un évêque et par les prêtres qui n’existaient pas encore ; de plus, ni les prêtres juifs ni les prêtres chrétiens ne furent jamais juges des querelles entre particuliers : c’était une affaire de police ; les évêques ne devinrent juges que vers le temps de Valentinien III.
    Les commentateurs ont donc conclu que l’écrivain sacré de cet Évangile fait parler ici notre Seigneur par anticipation ; que c’est une allégorie, une prédiction de ce qui arrivera quand l’Église chrétienne sera formée et établie.
    Selden fait une remarque importante sur ce passage[30] : c’est qu’on n’excommuniait point chez les Juifs les publicains, les receveurs des deniers royaux. Le petit peuple pouvait les détester ; mais étant des officiers nécessaires, nommés par le prince, il n’était jamais tombé dans la tête de personne de vouloir les séparer de l’assemblée. Les Juifs étaient alors sous la domination du proconsul de Syrie, qui étendait sa juridiction jusqu’aux confins de la Galilée et jusque dans l’île de Chypre, où il avait des vice-gérents. Il aurait été très-imprudent de marquer publiquement son horreur pour les officiers légaux du proconsul. L’injustice même eût été jointe à l’imprudence : car les chevaliers romains, fermiers du domaine public, les receveurs de l’argent de César, étaient autorisés par les lois.
    Saint Augustin, dans son sermon lxxxi, peut fournir des réflexions pour l’intelligence de ce passage. Il parle de ceux qui gardent leur haine, qui ne veulent point pardonner. « Cœpisti habere fratrem tuum tanquam publicanum. Ligas illum in terra ; sed ut juste alliges, vide : nam injusta vincula disrumpit justitia. Quum autem correxeris et concordaveris cum fratre tuo, solvisti eum in terra. — Vous regardez votre frère comme un publicain : c’est l’avoir lié sur la terre ; mais voyez si vous le liez justement, car la justice rompt les liens injustes ; mais si vous avez corrigé votre frère, si vous vous êtes accordé avec lui, vous l’avez délié sur la terre. »
    Il semble, par la manière dont saint Augustin s’explique, que l’offensé ait fait mettre l’offenseur en prison, et qu’on doive entendre que s’il est jeté dans les liens sur la terre, il est aussi dans les liens célestes ; mais que si l’offensé est inexorable, il devint lié lui-même. Il n’est point question de l’Église dans l’explication de saint Augustin ; il ne s’agit que de pardonner ou de ne pardonner pas une injure. Saint Augustin ne parle point ici du droit sacerdotal de remettre les péchés de la part de Dieu. C’est un droit reconnu ailleurs, un droit dérivé du sacrement de la confession. Saint Augustin, tout profond qu’il est dans les types et dans les allégories, ne regarde pas ce fameux passage comme une allusion à l’absolution donnée ou refusée par les ministres de l’Église catholique romaine dans le sacrement de pénitence.

    DU NOM D’ÉGLISE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES.

    On ne reconnaît dans plusieurs États chrétiens que quatre Églises, la grecque, la romaine, la luthérienne, la réformée ou calviniste. Il en est ainsi en Allemagne ; les primitifs ou quakers, les anabaptistes, les sociniens, les mennonites, les piétistes, les moraves, les juifs et autres, ne forment point d’église. La religion juive a conservé le titre de synagogue. Les sectes chrétiennes qui sont tolérées n’ont que des assemblées secrètes, desconventicules : il en est de même à Londres.
    On ne reconnaît l’Église catholique ni en Suède, ni en Danemark, ni dans les parties septentrionales de l’Allemagne, ni en Hollande, ni dans les trois quarts de la Suisse, ni dans les trois royaumes de la Grande-Bretagne. 
    DE LA PRIMITIVE ÉGLISE, ET DE CEUX QUI ONT CRU LA RÉTABLIR.

    Les Juifs, ainsi que tous les peuples de Syrie, furent divisés en plusieurs petites congrégations religieuses, comme nous l’avons vu : toutes tendaient à une perfection mystique.
    Un rayon plus pur de lumière anima les disciples de saint Jean, qui subsistent encore vers Mosul. Enfin vint sur la terre le fils de Dieu annoncé par saint Jean. Ses disciples furent constamment tous égaux. Jésus leur avait dit expressément[31] : « Il n’y aura parmi vous ni premier ni dernier... Je suis venu pour servir, et non pour être servi... Celui qui voudra être le maître des autres les servira. »
    Une preuve d’égalité c’est que les chrétiens, dans les commencements, ne prirent d’autre nom que celui de frères. Ils s’assemblaient et attendaient l’esprit ; ils prophétisaient quand ils étaient inspirés. Saint Paul, dans sa première lettre aux Corinthiens, leur dit[32] : « Si dans votre assemblée chacun de vous a le don du cantique, celui de la doctrine, celui de l’apocalypse, celui des langues, celui d’interpréter, que tout soit à l’édification. Si quelqu’un parle de la langue comme deux ou trois, et par parties, qu’il y en ait un qui interprète.
    « Que deux ou trois prophètes parlent, que les autres jugent ; et que si quelque chose est révélé à un autre, que le premier se taise : car vous pouvez tous prophétiser chacun à part, afin que tous apprennent et que tous exhortent ; l’esprit de prophétie est soumis aux prophètes : car le Seigneur est un Dieu de paix... Ainsi donc, mes frères, ayez tous l’émulation de prophétiser, et n’empêchez point de parler des langues. »
    J’ai traduit mot à mot, par respect pour le texte, et pour ne point entrer dans des disputes de mots.
    Saint Paul, dans la même épître, convient que les femmes peuvent prophétiser, quoiqu’il leur défende au chapitre xiv de parler dans les assemblées. « Toute femme, dit-il[33], priant ou prophétisant sans avoir un voile sur la tête, souille sa tête : car c’est comme si elle était chauve. »
    Il est clair, par tous ces passages et par beaucoup d’autres, que les premiers chrétiens étaient tous égaux, non-seulement comme frères en Jésus-Christ, mais comme également partagés. L’esprit se communiquait également à eux ; ils parlaient également diverses langues ; ils avaient également le don de prophétiser, sans distinction de rang, ni d’âge, ni de sexe.
    Les apôtres, qui enseignaient les néophytes, avaient sans doute sur eux cette prééminence naturelle que le précepteur a sur l’écolier ; mais de juridiction, de puissance temporelle, de ce qu’on appelle honneurs dans le monde, de distinction dans l’habillement, de marque de supériorité, ils n’en avaient assurément aucune, ni ceux qui leur succédèrent. Ils possédaient une autre grandeur bien différente : celle de la persuasion.
    Les frères mettaient leur argent en commun[34]. Ce furent eux-mêmes qui choisirent sept d’entre eux pour avoir soin des tables et de pourvoir aux nécessités communes. Ils élurent dans Jérusalem même ceux que nous nommons Étienne, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parmenas, et Nicolas. Ce qu’on peut remarquer, c’est que parmi ces sept élus par la communauté juive il y a six Grecs.
    Après les apôtres, on ne trouve aucun exemple d’un chrétien qui ait eu sur les autres chrétiens d’autre pouvoir que celui d’enseigner, d’exhorter, de chasser les démons du corps des énergumènes, de faire des miracles. Tout est spirituel ; rien ne se ressent des pompes du monde. Ce n’est guère que dans leiiie siècle que l’esprit d’orgueil, de vanité, d’intérêt, se manifesta de tous côtés chez les fidèles.
    Les agapes étaient déjà de grands festins ; on leur reprochait le luxe et la bonne chère. Tertullien l’avoue[35] : « Oui, dit-il, nous faisons grande chère ; mais dans les mystères d’Athènes et d’Égypte ne fait-on pas bonne chère aussi ? Quelque dépense que nous fassions, elle est utile et pieuse, puisque les pauvres en profitent. — Quantiscumque sumptibus constet, lucrum est pietatis, siquidem inopes refrigerio isto juvamus. »
    Dans ce temps-là même, des sociétés de chrétiens qui osaient se dire plus parfaites que les autres, les montanistes par exemple, qui se vantaient de tant de prophéties et d’une morale si austère, qui regardaient les secondes noces comme des adultères, et la fuite de la persécution comme une apostasie, qui avaient si publiquement des convulsions sacrées et des extases, qui prétendaient parler à Dieu face à face, furent convaincus, à ce qu’on prétend, de mêler le sang d’un enfant d’un an au pain de l’eucharistie. Ils attirèrent sur les véritables chrétiens ce cruel reproche, qui les exposa aux persécutions.
    Voici comme ils s’y prenaient, selon saint Augustin[36] ; ils piquaient avec des épingles tout le corps de l’enfant, ils pétrissaient la farine avec ce sang et en faisaient un pain : s’il en mourait, ils l’honoraient comme un martyr.
    Les mœurs étaient si corrompues que les saints Pères ne cessaient de s’en plaindre. Écoutez saint Cyprien, dans son livre des Tombés  [37] : « Chaque prêtre, dit-il, court après les biens et les honneurs avec une fureur insatiable. Les évêques sont sans religion, les femmes sans pudeur ; la friponnerie règne ; on jure, on se parjure ; les animosités divisent les chrétiens ; les évêques abandonnent les chaires pour courir aux foires et pour s’enrichir par le négoce ; enfin nous nous plaisons à nous seuls, et nous déplaisons à tout le monde. »
    Avant ces scandales, le prêtre Novatien en avait donné un bien funeste aux fidèles de Rome : il fut le premier antipape. L’épiscopat de Rome, quoique secret et exposé à la persécution, était un objet d’ambition et d’avarice par les grandes contributions des chrétiens, et par l’autorité de la place.
    Ne répétons point ici ce qui est déposé dans tant d’archives, ce qu’on entend tous les jours dans la bouche des personnes instruites, ce nombre prodigieux de schismes et de guerres ; six cents années de querelles sanglantes entre l’empire et le sacerdoce ; l’argent des nations coulant par mille canaux, tantôt à Rome, tantôt dans Avignon, lorsque les papes y fixèrent leur séjour pendant soixante et douze ans ; et le sang coulant dans toute l’Europe, soit pour l’intérêt d’une tiare si inconnue à Jésus-Christ, soit pour des questions inintelligibles dont il n’a jamais parlé. Notre religion n’en est pas moins vraie, moins sacrée, moins divine, pour avoir été souillée si longtemps dans le crime et plongée dans le carnage.
    Quand la fureur de dominer, cette terrible passion du cœur humain, fut parvenue à son dernier excès, lorsque le moine Hildebrand[38] élu contre les lois évêque de Rome, arracha cette capitale aux empereurs, et défendit à tous les évêques d’Occident de porter l’ancien nom de pape pour se l’attribuer à lui seul ; lorsque les évêques d’Allemagne, à son exemple, se rendirent souverains, que tous ceux de France et d’Angleterre tâchèrent d’en faire autant, il s’éleva, depuis ces temps affreux jusqu’à nos jours, des sociétés chrétiennes qui sous cent noms différents voulurent rétablir l’égalité primitive dans le christianisme.
    Mais ce qui avait été praticable dans une petite société cachée au monde ne l’était plus dans de grands royaumes. L’Église militante et triomphante ne pouvait plus être l’Église ignorée et humble. Les évêques, les grandes communautés monastiques riches et puissantes, se réunissant sous les étendards du pontife de la Rome nouvelle, combattirent alors pro aris et pro focis, pour leurs autels et pour leurs foyers. Croisades, armées, siéges, batailles, rapines, tortures, assassinats par la main des bourreaux, assassinats par la main des prêtres des deux partis, poisons, dévastations par le fer et par la flamme, tout fut employé pour soutenir ou pour humilier la nouvelle administration ecclésiastique ; et le berceau de la primitive Église fut tellement caché sous les flots de sang et sous les ossements des morts qu’on put à peine le retrouver.

    DES PRIMITIFS APPELÉS QUAKERS [39].

    Les guerres religieuses et civiles de la Grande-Bretagne ayant désolé l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande, dans le règne infortuné de Charles Ier, Guillaume Penn, fils d’un vice-amiral, résolut d’aller rétablir ce qu’il appelait laprimitive Église sur les rivages de l’Amérique septentrionale, dans un climat doux, qui lui parut fait pour ses mœurs. Sa secte était nommée celle destrembleurs : dénomination ridicule, mais qu’ils méritaient par les tremblements de corps qu’ils affectaient en prêchant, et par un nasillonnement qui ne fut dans l’Église romaine que le partage d’une espèce de moines appelés capucins. Mais on peut, en parlant du nez et en se secouant, être doux, frugal, modeste, juste, charitable. Personne ne nie que cette société de primitifs ne donnât l’exemple de toutes ces vertus.
    Penn voyait que les évêques anglicans et les presbytériens avaient été la cause d’une guerre affreuse pour un surplis, des manches de linon et une liturgie ; il ne voulut ni liturgie, ni linon, ni surplis : les apôtres n’en avaient point. Jésus-Christ n’avait baptisé personne ; les associés de Penn ne voulurent point être baptisés.
    Les premiers fidèles étaient égaux : ces nouveaux venus prétendirent l’être autant qu’il est possible. Les premiers disciples reçurent l’esprit et parlaient dans l’assemblée ; ils n’avaient ni autels, ni temples, ni ornements, ni cierges, ni encens, ni cérémonies : Penn et les siens se flattèrent de recevoir l’esprit, et renoncèrent à toute cérémonie, à tout appareil. La charité était précieuse aux disciples du Sauveur : ceux de Penn firent une bourse commune pour secourir les pauvres. Ainsi ces imitateurs des esséniens et des premiers chrétiens, quoique errant dans les dogmes et dans les rites, étaient pour toutes les autres sociétés chrétiennes un modèle étonnant de morale et de police.
    Enfin cet homme singulier alla s’établir avec cinq cents des siens dans le canton alors le plus sauvage de l’Amérique. La reine Christine de Suède avait voulu y fonder une colonie qui n’avait pas réussi ; les primitifs de Penn eurent plus de succès.
    C’était sur les bords de la rivière Delaware, vers le quarantième degré. Cette contrée n’appartenait au roi d’Angleterre que parce qu’elle n’était réclamée alors par personne, et que les peuples nommés par nous sauvages,qui auraient pu la cultiver, avaient toujours demeuré assez loin dans l’épaisseur des forêts. Si l’Angleterre n’avait eu ce pays que par droit de conquête, Penn et ses primitifs auraient eu en horreur un tel asile. Ils ne regardaient ce prétendu droit de conquête que comme une violation du droit de la nature et comme une rapine.
    Le roi Charles II déclara Penn souverain de tout ce pays désert, par l’acte le plus authentique, du 4 mars 1681. Penn, dès l’année suivante, y promulgua ses lois. La première fut la liberté civile entière, de sorte que chaque colon possédant cinquante acres de terre était membre de la législation ; la seconde, une défense expresse aux avocats et aux procureurs de prendre jamais d’argent ; la troisième, l’admission de toutes les religions, et la permission même à chaque habitant d’adorer Dieu dans sa maison, sans assister jamais à aucun culte public.
    Voici cette loi telle qu’elle est portée :
    « La liberté de conscience étant un droit que tous les hommes ont reçu de la nature avec l’existence, et que tous les gens paisibles doivent maintenir, il est fermement établi que personne ne sera forcé d’assister à aucun exercice public de religion. 
    « Mais il est expressément donné plein pouvoir à chacun de faire librement l’exercice public ou privé de sa religion, sans qu’on puisse y apporter aucun trouble ni empêchement, sous aucun prétexte, pourvu qu’il fasse profession de croire en un seul Dieu éternel, tout-puissant, créateur, conservateur, gouverneur de l’univers, et qu’il remplisse tous les devoirs de la société civile, auxquels on est obligé envers ses compatriotes. »
    Cette loi est encore plus indulgente, plus humaine que celle qui fut donnée aux peuples de la Caroline par Locke, le Platon de l’Angleterre, si supérieur au Platon de la Grèce. Locke n’a permis d’autres religions publiques que celles qui seraient approuvées par sept pères de famille. C’est une autre sorte de sagesse que celle de Penn.
    Mais ce qui est pour jamais honorable pour ces deux législateurs, et ce qui doit servir d’exemple éternel au genre humain, c’est que cette liberté de conscience n’a pas causé le moindre trouble. On dirait au contraire que Dieu a répandu ses bénédictions les plus sensibles sur la colonie de la Pensylvanie : elle était de cinq cents personnes en 1682 ; et en moins d’un siècle elle s’est accrue jusqu’à près de trois cent mille : c’est la proportion de cent cinquante à un. La moitié des colons est de la religion primitive ; vingt autres religions composent l’autre moitié. Il y a douze beaux temples dans Philadelphie, et d’ailleurs chaque maison est un temple. Cette ville a mérité son nom d’amitié fraternelle. Sept autres villes et mille bourgades fleurissent sous cette loi de concorde. Trois cents vaisseaux partent du port tous les ans.
    Cet établissement, qui semble mériter une durée éternelle, fut sur le point de périr dans la funeste guerre de 1755, quand d’un côté les Français avec leurs alliés sauvages, et les Anglais avec les leurs, commencèrent par se disputer quelques glaçons de l’Acadie. Les primitifs, fidèles à leur christianisme pacifique, ne voulurent point prendre les armes. Des sauvages tuèrent quelques-uns de leurs colons sur la frontière : les primitifs n’usèrent point de représailles ; ils refusèrent même longtemps de payer des troupes ; ils dirent au général anglais ces propres paroles : « Les hommes sont des morceaux d’argile qui se brisent les uns contre les autres ; pourquoi les aiderions-nous à se briser ? »
    Enfin dans l’assemblée générale par qui tout se règle, les autres religions l’emportèrent ; on leva des milices : les primitifs contribuèrent, mais ils ne s’armèrent point. Ils obtinrent ce qu’ils s’étaient proposé, la paix avec leurs voisins. Ces prétendus sauvages leur dirent : « Envoyez-nous quelque descendant du grand Penn, qui ne nous trompa jamais ; nous traiterons avec lui. » On leur députa un petit-fils de ce grand homme, et la paix fut conclue.
    Plusieurs primitifs avaient des esclaves nègres pour cultiver leurs terres ; mais ils ont été honteux d’avoir en cela imité les autres chrétiens : ils ont donné la liberté à leurs esclaves en 1769.
    Toutes les autres colonies les imitent aujourd’hui dans la liberté de conscience : et quoiqu’il y ait des presbytériens et des gens de la haute Église, personne n’est gêné dans sa croyance. C’est ce qui a égalé le pouvoir des Anglais en Amérique à la puissance espagnole, qui possède l’or et l’argent. Il y aurait un moyen sûr d’énerver toutes les colonies anglaises, ce serait d’y établir l’Inquisition.
    N. B. L’exemple des primitifs nommés quakers a produit dans la Pensylvanie une société nouvelle dans un canton qu’elle appelle Eufrate : c’est la secte des dunkards, ou des dumplers, Beaucoup plus détachée du monde que celle de Penn, espèce de religieux hospitaliers, tous vêtus uniformément ; elle ne permet pas aux mariés d’habiter la ville d’Eufrate : ils vivent à la campagne, qu’ils cultivent. Le trésor public fournit à tous leurs besoins dans les disettes. Cette société n’administre le baptême qu’aux adultes ; elle rejette le péché originel comme une impiété, et l’éternité des peines comme une barbarie. Leur vie pure ne leur laisse pas imaginer que Dieu puisse tourmenter ses créatures cruellement et éternellement. Égarés dans un coin du nouveau monde, loin du troupeau de l’Église catholique, ils sont jusqu’à présent, malgré cette malheureuse erreur, les plus justes et les plus inimitables des hommes.

    QUERELLE ENTRE L’ÉGLISE GRECQUE ET LA LATINE DANS L’ASIE ET DANS L’EUROPE.

    Les gens de bien gémissent, depuis environ quatorze siècles, que les deux Églises grecque et latine aient été toujours rivales, et que la robe de Jésus-Christ, qui était sans couture, ait été toujours déchirée. Cette division est bien naturelle. Rome et Constantinople se haïssaient ; quand les maîtres se détestent, leurs aumôniers ne s’aiment pas. Les deux communions se disputaient la supériorité de la langue, l’antiquité des siéges, la science, l’éloquence, le pouvoir.
    Il est vrai que les Grecs eurent longtemps tout l’avantage : ils se vantaient d’avoir été les maîtres des Latins, et de leur avoir tout enseigné. Les Évangiles furent écrits en grec. Il n’y avait pas un dogme, un rite, un mystère, un usage qui ne fût grec ; depuis le mot de baptême jusqu’au mot d’eucharistie, tout était grec. On ne connut de Pères de l’Église que parmi les Grecs jusqu’à saint Jérôme, qui même n’était pas Romain, puisqu’il était de Dalmatie. Saint Augustin, qui suivit de près saint Jérôme, était Africain. Les sept grands conciles œcuméniques furent tenus dans des villes grecques ; les évêques de Rome n’y parurent jamais, parce qu’ils ne savaient que leur latin, qui même était déjà corrompu.
    L’inimitié entre Rome et Constantinople éclata dès l’an 452, au concile de Chalcédoine, assemblé pour décider si Jésus-Christ avait eu deux natures et une personne, ou deux personnes avec une nature. On y décida que l’Église de Constantinople était en tout égale à celle de Rome pour les honneurs, et le patriarche de l’une égal en tout au patriarche de l’autre. Le pape saint Léon souscrivit aux deux natures ; mais ni lui ni ses successeurs ne souscrivirent à l’égalité. On peut dire que dans cette dispute de rang et de prééminence on allait directement contre les paroles de Jésus-Christ rapportées dans l’Évangile : « Il n’y aura parmi vous ni premier ni dernier. » Les saints sont saints, mais l’orgueil se glisse partout : le même esprit qui fait écumer de colère le fils d’un maçon devenu évêque d’un village, quand on ne l’appelle pasmonseigneur [40], a brouillé l’univers chrétien.
    Les Romains furent toujours moins disputeurs, moins subtils que les Grecs ; mais ils furent bien plus politiques. Les évêques d’Orient, en argumentant, demeurèrent sujets ; celui de Rome, sans arguments, sut établir enfin son pouvoir sur les ruines de l’empire d’Occident ; et on pouvait dire des papes ce que Virgile dit des Scipions et des Césars :
    Romanos rerum dominos gentemque togatam.
    (Virg., Æneid., I, 286.)
    vers digne de Virgile, rendu comiquement par un de nos vieux traducteurs :
    Tous gens en robe et souverains des rois.
    La haine devint une scission du temps de Photius, pâpa ou surveillant de l’Église bizantine, et Nicolas Ier, pâpa ou surveillant de l’Église romaine. Comme malheureusement il n’y eut presque jamais de querelle ecclésiastique sans ridicule, il arriva que le combat commença par deux patriarches qui étaient tous deux eunuques : Ignace et Photius, qui se disputaient la chaire de Constantinople, étaient tous deux chaponnés. Cette mutilation leur interdisant la vraie paternité, ils ne pouvaient être que Pères de l’Église.
    On dit que les châtrés sont tracassiers, malins, intrigants. Ignace et Photius troublèrent toute la cour grecque.
    Le Latin Nicolas Ier ayant pris le parti d’Ignace, Photius déclara ce pape hérétique, attendu qu’il admettait la procession du souffle de Dieu, du Saint-Esprit, par le Père et par le Fils, contre la décision unanime de toute l’Église, qui ne l’avait fait procéder que du Père.
    Outre cette procession hérétique, Nicolas mangeait et faisait manger des œufs et du fromage en carême. Enfin, pour comble d’infidélité, le pâpa romain se faisait raser la barbe, ce qui était une apostasie manifeste aux yeux des pâpas grecs, vu que Moïse, les patriarches et Jésus-Christ, étaient toujours peints barbus par les peintres grecs et latins.
    Lorsqu’en 879 le patriarche Photius fut rétabli dans son siége par le huitième concile œcuménique grec, composé de quatre cents évêques dont trois cents l’avaient condamné dans le concile œcuménique précédent, alors le pape Jean VIII le reconnut pour son frère. Deux légats, envoyés par lui à ce concile, se joignirent à l’Église grecque, et déclarèrent Judas quiconque dirait que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils ; mais ayant persisté dans l’usage de se raser le menton et de manger des œufs en carême, les deux Églises restèrent toujours divisées.
    Le schisme fut entièrement consommé l’an 1053 et 1054, lorsque Michel Cerularius, patriarche de Constantinople, condamna publiquement l’évêque de Rome Léon IX et tous les Latins, ajoutant à tous les reproches de Photius qu’ils osaient se servir de pain azyme dans l’eucharistie, contre la pratique des apôtres ; qu’ils commettaient le crime de manger du boudin, et de tordre le cou aux pigeons au lieu de le leur couper pour les cuire. On ferma toutes les églises latines dans l’empire grec, et on défendit tout commerce avec quiconque mangeait du boudin.
    Le pape Léon IX négocia sérieusement cette affaire avec l’empereur Constantin Monomaque, et obtint quelques adoucissements. C’était précisément le temps où ces célèbres gentilshommes normands, enfants de Tancrède de Hauteville, se moquant du pape et de l’empereur grec, prenaient tout ce qu’ils pouvaient dans la Fouille et dans la Calabre, et mangeaient du boudin effrontément. L’empereur grec favorisa le pape autant qu’il put ; mais rien ne réconcilia les Grecs avec nos Latins. Les Grecs regardaient leurs adversaires comme des barbares qui ne savaient pas un mot de grec.
    L’irruption des croisés, sous prétexte de délivrer les saints lieux, et dans le fond pour s’emparer de Constantinople, acheva de rendre les Romains odieux.
    Mais la puissance de l’Église latine augmenta tous les jours, et les Grecs furent enfin conquis peu à peu par les Turcs. Les papes étaient depuis longtemps de puissants et riches souverains : toute l’Église grecque fut esclave depuis Mahomet II, excepté la Russie, qui était alors un pays barbare, et dont l’Église n’était pas comptée.
    Quiconque est un peu instruit des affaires du Levant sait que le sultan confère le patriarcat des Grecs par la crosse et par l’anneau, sans crainte d’être excommunié, comme le furent les empereurs allemands par les papes pour cette cérémonie.
    Rien est-il vrai que l’Église de Stamboul a conservé en apparence la liberté d’élire son archevêque ; mais elle n’élit que celui qui est indiqué par la Porte-Ottomane. Cette place coûte à présent environ quatre-vingt mille francs, qu’il faut que l’élu reprenne sur les Grecs. S’il se trouve quelque chanoine accrédité qui offre plus d’argent au grand-vizir, on dépossède le titulaire, et on donne la place au dernier enchérisseur, précisément comme Marozia et Théodora donnaient le siége de Rome dans le xe siècle. Si le patriarche titulaire résiste, on lui donne cinquante coups de bâton sur la plante des pieds, et on l’exile. Quelquefois on lui coupe la tête, comme il arriva au partriarche Lucas Cyrille, en 1638.
    Le Grand Turc donne ainsi tous les autres évêchés moyennant finance, et la somme à laquelle chaque évêché fut taxé sous Ma- homet II est toujours exprimée dans la patente ; mais le supplément qu’on a payé n’y est pas énoncé. On ne sait jamais au juste combien un prêtre grec achète son évêché.
    Ces patentes sont plaisantes : « J’accorde à N***, prêtre chrétien, le présent mandement pour perfection de félicité. Je lui commande de résider en la ville ci-nommée, comme évêque des infidèles chrétiens, selon leur ancien usage et leurs vaines et extravagantes cérémonies ; voulant et ordonnant que tous les chrétiens de ce district le reconnaissent, et que nul prêtre ni moine ne se marie sans sa permission (c’est-à-dire sans payer). » 
    L’esclavage de cette Église est égal à son ignorance, mais les Grecs n’ont que ce qu’ils ont mérité ; ils ne s’occupaient que de leurs disputes sur la lumière du Thabor et sur celle de leur nombril, lorsque Constantinople fut prise.
    On espère qu’au moment où nous écrivons ces douloureuses vérités, l’impératrice de Russie Catherine II rendra aux Grecs leur liberté. On souhaite qu’elle puisse leur rendre le courage et l’esprit qu’ils avaient du temps de Miltiade, de Thémistocle, et qu’ils aient de bons soldats et moins de moines au mont Athos[41].

    DE LA PRÉSENTE ÉGLISE GRECQUE.

    Si quelque chose peut nous donner une grande idée des mahométans, c’est la liberté qu’ils ont laissée à l’Église grecque. Ils ont paru dignes de leurs conquêtes, puisqu’ils n’en ont point abusé. Mais il faut avouer que les Grecs n’ont pas trop mérité la protection que les musulmans leur accordent ; voici ce qu’en dit M. Porter, ambassadeur d’Angleterre en Turquie :
    « Je voudrais tirer le rideau sur ces disputes scandaleuses des Grecs et des Romains au sujet de Bethléem et de la Terre-Sainte, comme ils l’appellent. Les procédés iniques, odieux, qu’elles occasionnent entre eux font la honte du nom chrétien. Au milieu de ces débats, l’ambassadeur chargé de protéger la communion romaine, malgré sa dignité éminente, devient véritablement un objet de compassion.
    « Il se lève dans tous les pays de la croyance romaine des sommes immenses pour soutenir contre les Grecs des prétentions équivoques à la possession précaire d’un coin de terre réputée sacrée, et pour conserver entre les mains des moines de leur communion les restes d’une vieille étable à Bethléem, où l’on a érigé une chapelle, et où, sur l’autorité incertaine d’une tradition orale, on prétend que naquit le Christ ; de même qu’un tombeau, qui peut être, et plus vraisemblablement peut n’être pas ce qu’on appelle son sépulcre : car la situation exacte de ces deux endroits est aussi peu certaine que la place qui recèle les cendres de César. »
    Ce qui rend les Grecs encore plus méprisables aux yeux des Turcs, c’est le miracle qu’ils font tous les ans au temps de Pâques. Le malheureux évêque de Jérusalem s’enferme dans le petit caveau qu’on fait passer pour le tombeau de notre Seigneur Jésus-Christ, avec des paquets de petite bougie ; il bat le briquet, allume un de ces petits cierges, et sort de son caveau en criant : « Le feu du ciel est descendu, et la sainte bougie est allumée. » Tous les Grecs aussitôt achètent de ces bougies, et l’argent se partage entre le commandant turc et l’évêque.
    On peut juger par ce seul trait de l’état déplorable de cette Église sous la domination du Turc.
    L’Église grecque, en Russie, a pris depuis peu une consistance beaucoup plus respectable, depuis que l’impératrice Catherine II l’a délivrée du soin de son temporel ; elle lui a ôté quatre cent mille esclaves qu’elle possédait. Elle est payée aujourd’hui du trésor impérial ; entièrement soumise au gouvernement, contenue par des lois sages, elle ne peut faire que du bien ; elle devient tous les jours savante et utile. Elle a aujourd’hui un prédicateur nommé Platon, qui a fait des sermons que l’ancien Platon grec n’aurait pas désavoués.

    1. Aller Cet article a paru tel qu’il est ici dans les Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771 ; mais une partie avait été publiée précédemment. (B).
    2. Aller Livre V, chapitre xvii. (Note de Voltaire.)
    3. Aller Hist., chapitre xii. (Id.)
    4. Aller Ce qui suit avait déjà, en grande partie, été imprimé en 1764, dans le Dictionnaire philosophique, an mot Christianisme. (B.)
    5. Aller Plus connus sous le nom de zélateurs ou zélotes. Les chefs de ce parti furent Juda le Gaulanite, appelé aussi le Galiléen, et le pharisien Sadock. Ils enseignaient que les Juifs devaient plutôt mourir que de se soumettre à une puissance humaine. (G. A.)
    6. Aller Cet alinéa et le suivant n’existaient pas en 1701. (B.)
    7. Aller Les récabites ou réchabites dataient de loin. Ils descendaient de Jonadab, fils de Réchab, ami de Jéhu. Ils avaient fait vœu de vivre sous des tentes, en nomades. Mais, au temps de l’invasion de Nabuchodonosor, ils s’étaient réfugiés à Jérusalem. (G. A.)
    8. Aller Lorsque ce morceau était en 1764 dans le Dictionnaire philosophique, au lieu des deux alinéas qui suivent, on lisait :
      « Il y avait, dans les premières années qui suivirent la mort de Jésus, sept sociétés ou sectes différentes chez les Juifs : les pharisiens, les saducéens, les esséniens, les judaïtes, les thérapeutes, les disciples de Jean, et les disciples de Christ, dont Dieu conduisait le petit troupeau dans les sentiers inconnus à la sagesse humaine.
      « Les fidèles eurent le nom de chrétiens dans Antioche vers l’année 60 de notre ère vulgaire ; mais ils furent connus dans l’empire romain, comme nous le verrons dans la suite, sous d’autres noms. Ils ne se distinguaient auparavant que par le nom de frères, de saints ou de fidèles. Dieu, qui était descendu, etc. » (B.)
    9. Aller Lisez Tarse.
    10. Aller Saint Jérôme dit qu’il était de Giscala en Galilée. (Note de Voltaire.) — Voyez tome XVII, page 329.
    11. Aller « Son père, dit M. Renan, était en possession du titre de citoyen romain. Sans doute quelqu’un de ses ancêtres avait acheté cette qualité, ou l’avait acquise par des services. On peut supposer que son grand-père l’avait obtenue pour avoir aidé Pompée lors de la conquête romaine. »
    12. Aller Paul était tapissier, selon M. Renan, ou, si l’on aime mieux, ouvrier en ces grosses toiles de Cilicie qu’on appelait cilicium.
    13. Aller Dans la Conversation de l’intendant des menus (voyez Mélanges, année 1761), et dans le chapitre xi du Traité sur la Tolérance (Mélanges, année 1763).
    14. Aller Cet alinéa n’existait pas en 1764. (B.)
    15. Aller C’est ici que finit le passage qu’on lisait, en 1764, dans le Dictionnaire philosophique, et qui, dans l’édition de Kehl, conservé au mot Christianisme, section ii, y faisait double emploi.
      Dans l’édition de 1764, après le mot insensibles, on lisait : « Il faut voir dans quel état, etc. » (voyez page 168). (B.)
    16. Aller Ce qui suit, jusqu’à la page 490, se trouvait aussi Christianisme (voyez ci-devant, page 173). (B.)
    17. Aller L’Octavius, chapitre viii, porte : Latebrosa et lucifugax natio. (B.)
    18. Aller Dupin, dans sa Bibliothèque ecclésiastique, prouve que cette lettre est authentique. (Note de Voltaire.)
    19. Aller Acta primorum martyrum sincera et selecta, Paris, 1689, in-4° ; traduit en français par Drouet de Maupertuy. Paris, 1708, in-8°. (E. B.)
    20. Aller La légende du jeune Romanus se trouve déjà racontée à l’article Dioclétien, page 388.
    21. Aller En 1764, on lisait : « Quoi qu’il en soit, Constantin communia avec les chrétiens, bien qu’il ne fût jamais que catéchumène, et réserva son baptême pour le moment de sa mort. Il fit bâtir sa ville de Constantinople, qui devint le centre de l’empire et de la religion chrétienne. Alors l’Église prit une forme auguste.
      II est à remarquer que, dès l’an 314, etc. » (B.)
    22. Aller C’est ici que finit le second morceau, qui se trouvait aussi à l’article Christianisme, ainsi qu’il a été dit page 483. (B.)
    23. Aller Voyez les articles Arianisme ; Christianismesection ii ; et Conciles. (Note de Voltaire.)
    24. Aller Cette page et la page suivante faisaient le troisième double emploi avec l’articleChristianisme (voyez ci-devant, page 175). (B.)
    25. Aller Flos sanctorum, o Libro de las vidas de los santos, première partie, Madrid, 1590, in-folio ; seconde partie, Madrid, 1610, in-folio. L’ouvrage a été réimprimé, traduit en latin, en italien, en français. Il existe une autre Fleur des saints, par Alphonse de Villegas, Madrid, 1652 et suiv., 6 volumes in-folio.
    26. Aller C’est ici que finit le morceau qui faisait double emploi dans l’article Christianisme(voyez page précédente). (B.)
    27. Aller Chapitre xx, v. 4. (Note de Voltaire.)
    28. Aller Chapitre xxiii, v. 1, 2, 3. (Id.)
    29. Aller Chapitre xxviii. (Id.
    30. Aller In Synedris Hebrœorum, lib. II. (Id.)
    31. Aller Matthieu, chapitre xx et Marc, chapitres ix et x. (Note de Voltaire.)
    32. Aller Chapitre xiv, v. 26 et suiv. (Id.)
    33. Aller Chapitre xi, v. 5. (Id.)
    34. Aller Actes des apôtres, chapitre vi, (Note de Voltaire.)
    35. Aller Tertullien, chapitre xxxix. (Id.)
    36. Aller Augustin, De Hœresibus, hœresxxvi. (Note de Voltaire.)
    37. Aller Voyez les Œuvres de saint Cyprien, et l’Histoire ecclésiastique de Fleury, tome II, page 168, édition in-12, 1725. (Id.)
    38. Aller Grégoire VII.
    39. Aller Voyez aussi sur les quakers et sur G. Penn les quatre premières Lettres sur les Anglais (Mélanges, année 1734), et l’article Quakers, dans le Dictionnaire philosophique.
    40. Aller Biord, évêque d’Annecy. (K.)
    41. Aller Cet article parut en 1771, dans les Questions sur l’Encyclopédie. Catherine faisait alors la guerre aux Turcs, et Voltaire lui écrivait, dès le 22 décembre 1770 : «... Votre Majesté aurait peut-être le temps de s’amuser d’une espèce de petite Encyclopédienouvelle, qui paraît devers le mont Jura. Il y est parlé de votre très-admirable personne dès la page 17 du Ier tome, à propos de l’alphabet. Il faut que l’auteur soit bien plein de vous, puisqu’il vous met partout où il peut. Je ne sais pas quel est cet auteur, mais sans doute c’est un homme à qui vous avez marqué de la bonté, et qui doit parler de Votre Majesté au mot Reconnaissance. Il y a, dit-on, en France, des gens qui trouvent cela mauvais... » Et, le 6 mai 1771 : « Je mets à vos pieds le IVe et le Ve tome des Questions sur l’Encyclopédie : je ne puis m’empêcher de parler de temps en temps de mon gros Moustapha... etc. »

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    ÉGLOGUE [1].

    Il semble qu’on ne doive rien ajouter à ce que M. le chevalier de Jaucourt et M. Marmontel ont dit de l’Églogue dans le Dictionnaire encyclopédique ; il faut, après les avoir lus, lire Théocrite et Virgile, et ne point faire d’églogues. Elles n’ont été jusqu’à présent parmi nous que des madrigaux amoureux qui auraient beaucoup mieux convenu aux filles d’honneur de la reine mère qu’à des bergers.
    L’ingénieux Fontenelle[2], aussi galant que philosophe, qui n’aimait pas les anciens, donne le plus de ridicule qu’il peut au tendre Théocrite, le maître de Virgile ; il lui reproche une églogue qui est entièrement dans le goût rustique ; mais il ne tenait qu’à lui de donner de justes éloges à d’autres églogues qui respirent la passion la plus naïve, exprimée avec toute l’élégance et la molle douceur convenable aux sujets.
    Il y en a de comparables à la belle ode de Sapho, traduite dans toutes les langues. Que ne nous donnait-il une idée de la Pharmaceutrée imitée par Virgile, et non égalée peut-être ! On ne pourrait pas en juger par ce morceau que je vais rapporter ; mais c’est une esquisse qui fera connaître la beauté du tableau à ceux dont le goût démêle la force de l’original dans la faiblesse même de la copie.
    Reine des nuits, dis[3] quel fut mon amour ;
    Comme en mon sein les frissons et la flamme
    Se succédaient, me perdaient tour à tour ;
    Quels doux transports égarèrent mon âme ;
    Comment mes yeux cherchaient en vain le jour ;
    Comme j’aimais, et sans songer à plaire !
    Je ne pouvais ni parler ni me taire...
    Reine des nuits, dis quel fut mon amour.

    Mon amant vint. Ô moments délectables !
    Il prit mes mains, tu le sais, tu le vis,
    Tu fus témoin de ses serments coupables,
    De ses baisers, de ceux que je rendis,
    Des voluptés dont je fus enivrée.
    Moments charmants, passez-vous sans retour ?
    Daphnis trahit la foi qu’il m’a jurée.
    Reine des cieux, dis quel fut mon amour.
    Ce n’est là qu’un échantillon de ce Théocrite dont Fontenelle faisait si peu de cas. Les Anglais, qui nous ont donné des traductions en vers de tous les poëtes anciens, en ont aussi une de Théocrite ; elle est de M. Fawkes : toutes les grâces de l’original s’y retrouvent. Il ne faut pas omettre qu’elle est en vers rimés, ainsi que les traductions anglaises de Virgile et d’Homère. Les vers blancs, dans tout ce qui n’est pas tragédie, ne sont, comme disait Pope[4], que le partage de ceux qui ne peuvent pas rimer.
    Je ne sais si, après avoir parlé des églogues qui enchantèrent la Grèce et Rome, il sera bien convenable de citer une églogue allemande, et surtout une églogue dont l’amour n’est pas le principal sujet : elle fut écrite dans une ville qui venait de passer sous une domination étrangère.

    Églogue allemande.

    HERNAND, DERNIN.


    Dernin.
    Consolons-nous, Hernand, l’astre de la nature
    Va de nos aquilons tempérer la froidure ;
    Le zéphyr à nos champs promet quelques beaux jours ;
    Nous chanterons aussi nos vins et nos amours.
    Nous n’égalerons point la Grèce et l’Ausonie ;
    Nous sommes sans printemps, sans fleurs et sans génie ;
    Nos voix n’ont jamais eu ces sons harmonieux
    Qu’aux pasteurs de Sicile ont accordés les dieux.
    Ne pourrons-nous jamais, en lisant leurs ouvrages,
    Surmonter l’âpreté de nos climats sauvages ?
    Vers ces coteaux du Rhin que nos soins assidus
    Ont forcés à s’orner des trésors de Bacchus,
    Forçons le dieu des vers, exilé de la Grèce,
    À venir de nos chants adoucir la rudesse.
    Nous connaissons l’amour, nous connaîtrons les vers.
    Orphée était de Thrace ; il brava les hivers ;
    Il aimait ; c’est assez : Vénus monta sa lyre.
    Il polit son pays ; il eut un doux empire
    Sur des cœurs étonnés de céder à ses lois.

    Hernand.
    On dit qu’il amollit les tigres de ses bois.
    Humaniserons-nous les loups qui nous déchirent ?
    Depuis qu’aux étrangers les destins nous soumirent,
    Depuis que l’esclavage affaissa nos esprits,
    Nos chants furent changés en de lugubres cris.
    D’un commis odieux l’insolence affamée
    Vient ravir la moisson que nous avons semée,
    Vient décimer nos fruits, notre lait, nos troupeaux :
    C’est pour lui que ma main couronna ces coteaux
    Des pampres consolants de l’amant d’Ariane.
    Si nous osons nous plaindre, un traitant nous condamne ;
    Nous craignons de gémir, nous dévorons nos pleurs.
    Ah ! dans la pauvreté, dans l’excès des douleurs,
    Le moyen d’imiter Théocrite et Virgile !
    Il faut pour un cœur tendre un esprit plus tranquille.
    Le rossignol, tremblant dans son obscur séjour,
    N’élève point sa voix sous le bec du vautour.
    Fuyons, mon cher Dernin, ces malheureuses rives.
    Portons nos chalumeaux et nos lyres plaintives
    Aux bords de l’Adigo, loin des yeux des tyrans.
    Et le reste [5].

    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
    2. Aller Discours sur la nature de l’églogue.
    3. Aller M. Firmin Didot, dans ses Poésies et Traductions, 1822, in-12, page 366, observe que « ceux qui ont traduit : Dis, astre des nuits, d’où naquit mon amour, se sont trompés, puisque c’est Simèthe qui raconte à la lune l’histoire de son amour ». M. Firmin Didot a mis : Vois quel fut mon amour. (B.)
    4. Aller Voyez dans les Articles extraits de la Gazette littéraire (Mélanges, année 1764) celui du 2 mai ; et la dédicace de la tragédie d’Irène (tome VI du Théâtre).
    5. Aller Après ces mots, dans les Questions sur l’Encyclopédie, on lisait :
      « Voici une chose plus extraordinaire, une églogue française sans madrigaux et sans galanterie.
      Églogue à M. de Saint-Lambert, auteur du poëme des Quatre Saisons. »
      Puis, sous ce titre, Voltaire donnait son Épître à Saint-Lambert, imprimée tome X. (B.)

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    ÉLÉGANCE [1].

    Ce mot, selon quelques-uns, vient d’electus, choisi. On ne voit pas qu’aucun autre mot latin puisse être son étymologie : en effet, il y a du choix dans tout ce qui est élégant. L’élégance est un résultat de la justesse et de l’agrément.
    On emploie ce mot dans la sculpture et dans la peinture. On opposaitelegans signum à signum rigens : une figure proportionnée, dont les contours arrondis étaient exprimés avec mollesse, à une figure trop roide et mal terminée.
    La sévérité des anciens Romains donna à ce mot, elegantia, un sens odieux. Ils regardaient l’élégance en tout genre comme une afféterie, comme une politesse recherchée, indigne de la gravité des premiers temps : Vitii, non laudis fuit, dit Aulu-Gelle. Ils appelaient un homme élégant à peu près ce que nous appelons aujourd’hui un petit-maître, bellus homuncio, et ce que les Anglais appellent un beau ; mais vers le temps de Cicéron, quand les mœurs eurent reçu le dernier degré de politesse, elegans était toujours une louange, Cicéron se sert en cent endroits de ce mot pour exprimer un homme, un discours poli ; on disait même alors un repas élégant, ce qui ne se dirait guère parmi nous.
    Ce terme est consacré en français, comme chez les anciens Romains, à la sculpture, à la peinture, à l’éloquence, et principalement à la poésie. Il ne signifie pas, en peinture et en sculpture, précisément la même chose quegrâce.
    Ce terme grâce se dit particulièrement du visage, et on ne dit pas un visage élégant, comme des contours élégants : la raison en est que la grâce a toujours quelque chose d’animé, et c’est dans le visage que paraît l’âme ; ainsi on ne dit pas une démarche élégante, parce que la démarche est animée.
    L’élégance d’un discours n’est pas l’éloquence, c’en est une partie : ce n’est pas la seule harmonie, le seul nombre ; c’est la clarté, le nombre et le choix des paroles.
    Il y a des langues en Europe dans lesquelles rien n’est si rare qu’un discours élégant : des terminaisons rudes, des consonnes fréquentes, des verbes auxiliaires nécessairement redoublés dans une même phrase, offensent l’oreille même des naturels du pays.
    Un discours peut être élégant sans être un bon discours, l’élégance n’étant en effet que le mérite des paroles ; mais un discours ne peut être absolument bon sans être élégant.
    L’élégance est encore plus nécessaire à la poésie que l’éloquence, parce qu’elle est une partie de cette harmonie si nécessaire aux vers.
    Un orateur peut convaincre, émouvoir même sans élégance, sans pureté, sans nombre : un poëme ne peut faire d’effet s’il n’est élégant. C’est un des principaux mérites de Virgile ; Horace est bien moins élégant dans ses satires, dans ses épîtres : aussi est-il moins poëte, sermoni propior [2].
    Le grand point dans la poésie et dans l’art oratoire, c’est que l’élégance ne fasse jamais tort à la force ; et le poëte, en cela comme dans tout le reste, a de plus grandes difficultés à surmonter que l’orateur : car, l’harmonie étant la base de son art, il ne doit pas se permettre un concours de syllabes rudes ; il faut même quelquefois sacrifier un peu de la pensée à l’élégance de l’expression : c’est une gêne que l’orateur n’éprouve jamais.
    Il est à remarquer que si l’élégance a toujours l’air facile, tout ce qui est facile et naturel n’est cependant pas élégant. Il n’y a rien de si facile, de si naturel que,
    La cigale ayant chanté
    Tout l’été,
    et,
    Maître corbeau, sur un arbre perché...
    Pourquoi ces morceaux manquent-ils d’élégance ? C’est que cette naïveté est dépourvue de mots choisis et d’harmonie.
    Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
    Que ce soit aux rives prochaines.
    (La Fontaine, Iivre IX, fable xi).
    et cent autres traits ont, avec d’autres mérites, celui de l’élégance.
    On dit rarement d’une comédie qu’elle est écrite élégamment : la naïveté et la rapidité d’un dialogue familier excluent ce mérite propre à toute autre poésie.
    L’élégance semblerait faire tort au comique ; on ne rit point d’une chose élégamment dite : cependant la plupart des vers de l’Amphitryon de Molière, excepté ceux de pure plaisanterie, sont élégants. Le mélange des dieux et des hommes dans cette pièce unique en son genre, et les vers irréguliers qui forment un grand nombre de madrigaux, en sont peut-être la cause.
    Un madrigal doit bien plutôt être élégant qu’une épigramme, parce que le madrigal tient quelque chose des stances, et que l’épigramme tient du comique : l’un est fait pour exprimer un sentiment délicat, et l’autre un ridicule.
    Dans le sublime, il ne faut pas que l’élégance se remarque : elle l’affaiblirait. Si on avait loué l’élégance du Jupiter Olympien de Phidias, c’eût été en faire une satire ; l’élégance de la Vénus de Praxitèle pouvait être remarquée.

    1. Aller Encyclopédie, tome V, 1755.
    2. Aller Horace, livre premier des satires, iv, 43.

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    ÉLIE ET ÉNOCH [1].

    Élie et Énoch sont deux personnages bien importants dans l’antiquité. Ils sont tous deux les seuls qui n’aient point goûté de la mort, et qui aient été transportés hors du monde. Un très-savant homme a prétendu que ce sont des personnages allégoriques. Le père et la mère d’Élie sont inconnus. Il croit que son pays Galaad ne veut dire autre chose que la circulation des temps ; on le fait venir de Galgala, qui signifie révolution. Mais le nom du village de Galgala signifiait-il quelque chose ?
    Le mot d’Élie a un rapport sensible avec celui d’Élios, le soleil. L’holocauste offert par Élie, et allumé par le feu du ciel, est une image de ce que peuvent les rayons du soleil réunis. La pluie qui tombe après de grandes chaleurs est encore une vérité physique.
    Le char de feu et les chevaux enflammés qui enlèvent Élie au ciel sont une image frappante des quatre chevaux du soleil. Le retour d’Élie à la fin du monde semble s’accorder avec l’ancienne opinion que le soleil viendrait s’éteindre dans les eaux, au milieu de la destruction générale que les hommes attendaient : car presque toute l’antiquité fut longtemps persuadée que le monde serait bientôt détruit.
    Nous n’adoptons point ces allégories, et nous nous en tenons à ce qui est rapporté dans l’Ancien Testament.
    Énoch est un personnage aussi singulier qu’Élie, à cela près que laGenèse nomme son père et son fils, et que la famille d’Élie est inconnue. Les Orientaux et les Occidentaux ont célébré cet Énoch.
    La sainte Écriture, qui est toujours notre guide infaillible, nous apprend qu’Énoch fut père de Mathusala ou Mathusalem, et qu’il ne vécut sur la terre que trois cent soixante et cinq ans, ce qui a paru une vie bien courte pour un des premiers patriarches. Il est dit qu’il marcha avec Dieu, et qu’il ne parut plus, parce que Dieu l’enleva. « C’est ce qui fait, dit dom Calmet, que les Pères et le commun des commentateurs assurent qu’Énoch est encore en vie, que Dieu l’a transporté hors du monde aussi bien qu’Élie, qu’ils viendront avant le jugement dernier s’opposer à l’antechrist, qu’Élie prêchera aux Juifs, et Énoch aux Gentils. »
    Saint Paul, dans son Épître aux Hébreux (qu’on lui a contestée), dit expressément : « C’est par la foi qu’Énoch fut enlevé, afin qu’il ne vît point la mort ; et on ne le vit plus, parce que le Seigneur le transporta. »
    Saint Justin, ou celui qui a pris son nom, dit qu’Énoch et Élie sont dans le paradis terrestre, et qu’ils y attendent le second avènement de Jésus-Christ.
    Saint Jérôme, au contraire, croit[2] qu’Énoch et Élie sont dans le ciel. C’est ce même Énoch, septième homme après Adam, qu’on prétend avoir écrit un livre cité par saint Jude[3].
    Tertullien dit[4] que cet ouvrage fut conservé dans l’arche, et qu’Énoch en fit même une seconde copie après le déluge.
    Voilà ce que la sainte Écriture et les Pères nous disent d’Énoch ; mais les profanes de l’Orient en disent bien davantage. Ils croient en effet qu’il y a eu un Énoch, et qu’il fut le premier qui fit des esclaves à la guerre : ils l’appellent tantôt Énoch, tantôt Édris ; ils disent que c’est lui qui donna des lois aux Égyptiens sous le nom de ce Thaut appelé par les Grecs Hermès Trismégiste. On lui donne un fils nommé Sabi, auteur de la religion des Sabiens ou Sabéens.
    Il y avait une ancienne tradition en Phrygie sur un certain Anach, dont on disait que les Hébreux avaient fait Énoch. Les Phrygiens tenaient cette tradition des Chaldéens ou Babyloniens, qui reconnaissaient aussi un Énoch, ou Anach, pour inventeur de l’astronomie.
    On pleurait Énoch un jour de l’année en Phrygie, comme on pleurait Adoni, ou Adonis, chez les Phéniciens.
    L’écrivain ingénieux et profond qui croit Élie un personnage purement allégorique pense la même chose d’Énoch. Il croit qu’Énoch, Anach, Annoch, signifiait l’année ; que les Orientaux le pleuraient ainsi qu’Adonis, et qu’ils se réjouissaient au commencement de l’année nouvelle ;
    Que le Janus connu ensuite en Italie était l’ancien Anach, ou Annoch, de l’Asie ;
    Que non-seulement Énoch signifiait autrefois chez tous ces peuples le commencement et la fin de l’an, mais le dernier jour de la semaine ;
    Que les noms d’Anne, de Jean, de Januarius, Janvier, ne sont venus que de cette source.
    Il est difficile de pénétrer dans les profondeurs de l’histoire ancienne. Quand on y saisirait la vérité à tâtons, on ne serait jamais sûr de la tenir. Il faut absolument qu’un chrétien s’en tienne à l’Écriture, quelque difficulté qu’on trouve à l’entendre.

    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
    2. Aller Jérôme, Commentaire sur Amos. (Note de Voltaire.)
    3. Aller Voyez l’article Apocryphes. (Id.)
    4. Aller Lib. I, De Cultu fœminarum, etc. (Id.)

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    ÉLOQUENCE [1].

    (Cet article a paru dans le grand Dictionnaire encyclopédiqueIl y a dans celui-ci des additions, et, ce qui vaut bien mieux, des retranchements.)

    L’éloquence est née avant les règles de la rhétorique, comme les langues se sont formées avant la grammaire. La nature rend les hommes éloquents dans les grands intérêts et dans les grandes passions. Quiconque est vivement ému voit les choses d’un autre œil que les autres hommes. Tout est pour lui objet de comparaison rapide et de métaphore : sans qu’il y prenne garde, il anime tout, et fait passer dans ceux qui l’écoutent une partie de son enthousiasme. Un philosophe très-éclairé[2] a remarqué que le peuple même s’exprime par des figures ; que rien n’est plus commun, plus naturel que les tours qu’on appelle tropes. Ainsi dans toutes les langues, « le cœur brûle, le courage s’allume, les yeux étincellent, l’esprit est accablé, il se partage, il s’épuise, le sang se glace, la tête se renverse, on est enflé d’orgueil, enivré de vengeance » : la nature se peint partout dans ces images fortes, devenues ordinaires.
    C’est elle dont l’instinct enseigne à prendre d’abord un air, un ton modeste avec ceux dont on a besoin. L’envie naturelle de captiver ses juges et ses maîtres, le recueillement de l’âme profondément frappée, qui se prépare à déployer les sentiments qui la pressent, sont les premiers maîtres de l’art.
    C’est cette même nature qui inspire quelquefois des débuts vifs et animés, une forte passion, un danger pressant, appellent tout d’un coup l’imagination : ainsi un capitaine des premiers califes, voyant fuir les musulmans, s’écria : « Où courez-vous ? ce n’est pas là que sont les ennemis. » On attribue ce même mot à plusieurs capitaines ; on l’attribue à Cromwell. Les âmes fortes se rencontrent beaucoup plus souvent que les beaux esprits. Rasi, un capitaine musulman du temps même de Mahomet, voit les Arabes effrayés qui s’écrient que leur général Dérar est tué : « Qu’importe, dit-il, que Dérar soit mort ? Dieu est vivant et vous regarde ; marchez. »
    C’était un homme bien éloquent que ce matelot anglais[3] qui fit résoudre la guerre contre l’Espagne en 1740. « Quand les Espagnols, m’ayant mutilé, me présentèrent la mort, je recommandai mon âme à Dieu, et ma vengeance à ma patrie. »
    La nature fait donc l’éloquence ; et si on a dit que les poëtes naissent, et que les orateurs se forment, on l’a dit quand l’éloquence a été forcée d’étudier les lois, le génie des juges, et la méthode du temps : la nature seule n’est éloquente que par élans.
    Les préceptes sont toujours venus après l’art. Tisias fut le premier qui recueillit les lois de l’éloquence, dont la nature donne les premières règles.
    Platon dit ensuite, dans son Gorgias, qu’un orateur doit avoir la subtilité des dialecticiens, la science des philosophes, la diction presque des poëtes, la voix et les gestes des plus grands acteurs.
    Aristote fit voir après lui que la véritable philosophie est le guide secret de l’esprit de tous les arts ; il creusa les sources de l’éloquence dans son livre de la Rhétorique ; il fit voir que la dialectique est le fondement de l’art de persuader, et qu’être éloquent c’est savoir prouver.
    Il distingua les trois genres : le délibératif, le démonstratif, et le judiciaire. Dans le délibératif, il s’agit d’exhorter ceux qui délibèrent à prendre un parti sur la guerre et sur la paix, sur l’administration publique, etc. ; dans le démonstratif, de faire voir ce qui est digne de louange ou de blâme ; dans le judiciaire, de persuader, d’absoudre, et de condamner, etc. On sent assez que ces trois genres rentrent souvent l’un dans l’autre.
    Il traite ensuite des passions et des mœurs, que tout orateur doit connaître.
    Il examine quelles preuves on doit employer dans ces trois genres d’éloquence. Enfin il traite à fond de l’élocution, sans laquelle tout languit ; il recommande les métaphores, pourvu qu’elles soient justes et nobles ; il exige surtout la convenance et la bienséance. Tous ces préceptes respirent la justesse éclairée d’un philosophe et la politesse d’un Athénien ; et en donnant les règles de l’éloquence, il est éloquent avec simplicité.
    Il est à remarquer que la Grèce fut la seule contrée de la terre où l’on connût alors les lois de l’éloquence, parce que c’était la seule où la véritable éloquence existât. L’art grossier était chez tous les hommes : des traits sublimes ont échappé partout à la nature dans tous les temps ; mais remuer les esprits de toute une nation polie, plaire, convaincre et toucher à la fois, cela ne fut donné qu’aux Grecs. Les Orientaux étaient presque tous esclaves : c’est un caractère de la servitude de tout exagérer : ainsi l’éloquence asiatique fut monstrueuse. L’Occident était barbare du temps d’Aristote.
    L’éloquence véritable commença à se montrer dans Rome du temps des Gracques, et ne fut perfectionnée que du temps de Cicéron. Marc-Antoine l’orateur, Hortensius, Curion, César, et plusieurs autres, furent des hommes éloquents.
    Cette éloquence périt avec la république, ainsi que celle d’Athènes. L’éloquence sublime n’appartient, dit-on, qu’à la liberté : c’est qu’elle consiste à dire des vérités hardies, à étaler des raisons et des peintures fortes. Souvent un maître n’aime pas la vérité, craint les raisons, et aime mieux un compliment délicat que de grands traits.
    Cicéron, après avoir donné les exemples dans ses harangues, donna les préceptes dans son livre de l’Orateur ; il suit presque toute la méthode d’Aristote, et s’explique avec le style de Platon.
    Il distingue le genre simple, le tempéré et le sublime. Rollin a suivi cette division dans son Traité des études, et, ce que Cicéron ne dit pas, il prétend que « le tempéré est une belle rivière ombragée de vertes forêts des deux côtés ; le simple, une table servie proprement, dont tous les mets sont d’un goût excellent, et dont on bannit tout raffinement ; que le sublime foudroie, et que c’est un fleuve impétueux qui renverse tout ce qui lui résiste ».
    Sans se mettre à cette table, sans suivre ce foudre, ce fleuve, et cette rivière, tout homme de bon sens voit que l’éloquence simple est celle qui a des choses simples à exposer, et que la clarté et l’élégance sont tout ce qui lui convient. Il n’est pas besoin d’avoir lu Aristote, Cicéron et Quintilien, pour sentir qu’un avocat qui débute par un exorde pompeux au sujet d’un mur mitoyen est ridicule : c’était pourtant le vice du barreau jusqu’au milieu du xviie siècle ; on disait avec emphase des choses triviales. On pourrait compiler des volumes de ces exemples ; mais tous se réduisent à ce mot d’un avocat, homme d’esprit, qui voyant que son adversaire parlait de la guerre de Troie et du Scamandre, l’interrompit en disant : « La cour observera que ma partie ne s’appelle pasScamandre, mais Michaut. »
    Le genre sublime ne peut regarder que de puissants intérêts, traités dans une grande assemblée. On en voit encore de vives traces dans le parlement d’Angleterre : on a quelques harangues qui y furent prononcées en 1739, quand il s’agissait de déclarer la guerre à l’Espagne. L’esprit de Démosthène et de Cicéron semble avoir dicté plusieurs traits de ces discours ; mais ils ne passeront pas à la postérité comme ceux des Grecs et des Romains, parce qu’ils manquent de cet art et de ce charme de la diction qui mettent le sceau de l’immortalité aux bons ouvrages.
    Le genre tempéré est celui de ces discours d’appareil, de ces harangues publiques, de ces compliments étudiés, dans lesquels il faut couvrir de fleurs la futilité de la matière.
    Ces trois genres rentrent encore souvent l’un dans l’autre. ainsi que les trois objets de l’éloquence qu’Aristote considère ; et le grand mérite de l’orateur est de les mêler à propos.
    La grande éloquence n’a guère pu en France être connue au barreau, parce qu’elle ne conduit pas aux honneurs comme dans Athènes, dans Rome, et comme aujourd’hui dans Londres, et n’a point pour objet de grands intérêts publics : elle s’est réfugiée dans les oraisons funèbres, où elle tient un peu de la poésie. Bossuet, et après lui Fléchier, semblent avoir obéi à ce précepte de Platon, qui veut que l’élocution d’un orateur soit quelquefois celle même d’un poëte.
    L’éloquence de la chaire avait été presque barbare jusqu’au P. Bourdaloue ; il fut un des premiers qui firent parler la raison.
    Les Anglais ne vinrent qu’ensuite, comme l’avoue Burnet, évêque de Salisbury. Ils ne connurent point l’oraison funèbre ; ils évitèrent dans les sermons les traits véhéments qui ne leur parurent point convenables à la simplicité de l’Évangile, et ils se défièrent de cette méthode des divisions recherchées, que l’archevêque Fénelon condamne dans ses Dialogues sur l’éloquence.
    Quoique nos sermons roulent sur l’objet le plus important à l’homme, cependant il s’y trouve peu de morceaux frappants qui, comme les beaux endroits de Cicéron et de Démosthène, soient devenus les modèles de toutes les nations occidentales. Le lecteur sera pourtant bien aise de trouver ici ce qui arriva la première fois que M. Massillon, depuis évêque de Clermont, prêcha son fameux sermon du petit nombre des élus. Il y eut un endroit où un transport de saisissement s’empara de tout l’auditoire ; presque tout le monde se leva à moitié par un mouvement involontaire ; le murmure d’acclamation et de surprise fut si fort qu’il troubla l’orateur, et ce trouble ne servit qu’à augmenter le pathétique de ce morceau ; le voici : « Je suppose que ce soit ici notre dernière heure à tous, que les cieux vont s’ouvrir sur nos têtes, que le temps est passé, et que l’éternité commence, que Jésus-Christ va paraître pour nous juger selon nos œuvres, et que nous sommes tous ici pour attendre de lui l’arrêt de la vie ou de la mort éternelle : je vous le demande, frappé de terreur comme vous, ne séparant point mon sort du vôtre, et me mettant dans la même situation où nous devons tous paraître un jour devant Dieu notre juge ; si Jésus-Christ, dis-je, paraissait dès à présent pour faire la terrible séparation des justes et des pécheurs, croyez-vous que le plus grand nombre fût sauvé ? croyez-vous que le nombre des justes fût au moins égal à celui des pécheurs ? croyez-vous que s’il faisait maintenant la discussion des œuvres du grand nombre qui est dans cette église, il trouvât seulement dix justes parmi nous ? En trouverait-il un seul ? » (Il y a eu plusieurs éditions différentes de ce discours ; mais le fond est le même dans toutes.)
    Cette figure, la plus hardie qu’on ait jamais employée, et en même temps la plus à sa place, est un des plus beaux traits d’éloquence qu’on puisse lire chez les nations anciennes et modernes ; et le reste du discours n’est pas indigne de cet endroit si saillant. De pareils chefs-d’œuvre sont très-rares ; tout est d’ailleurs devenu lieu commun. Les prédicateurs qui ne peuvent imiter ces grands modèles feraient mieux de les apprendre par cœur et de les débiter à leur auditoire (supposé encore qu’ils eussent ce talent si rare de la déclamation), que de prêcher dans un style languissant des choses aussi rebattues qu’utiles[4].
    On demande si l’éloquence est permise aux historiens : celle qui leur est propre consiste dans l’art de préparer les événements, dans leur exposition toujours élégante, tantôt vive et pressée, tantôt étendue et fleurie ; dans la peinture vraie et forte des mœurs générales et des principaux personnages ; dans les réflexions incorporées naturellement au récit, et qui n’y paraissent point ajoutées. L’éloquence de Démosthène ne convient point à Thucydide ; une harangue directe qu’on met dans la bouche d’un héros qui ne la prononça jamais n’est guère qu’un beau défaut, au jugement de plusieurs esprits éclairés[5].
    Si pourtant ces licences pouvaient quelquefois se permettre, voici une occasion où Mézerai, dans sa grande Histoire, semble obtenir grâce pour cette hardiesse approuvée chez les anciens ; il est égal à eux pour le moins dans cet endroit : c’est au commencement du règne de Henri IV, lorsque ce prince, avec très-peu de troupes, était pressé auprès de Dieppe par une armée de trente mille hommes, et qu’on lui conseillait de se retirer en Angleterre. Mézerai s’élève au-dessus de lui-même en faisant parler ainsi le maréchal de Biron, qui d’ailleurs était un homme de génie, et qui peut fort bien avoir dit une partie de ce que l’historien lui attribue : « Quoi ! sire, on vous conseille de monter sur mer, comme s’il n’y avait pas d’autre moyen de conserver votre royaume que de le quitter ? Si vous n’étiez pas en France, il faudrait percer au travers de tous les hasards et de tous les obstacles pour y venir : et maintenant que vous y êtes, on voudrait que vous en sortissiez ! et vos amis seraient d’avis que vous fissiez de votre bon gré ce que le plus grand effort de vos ennemis ne saurait vous contraindre de faire ! En l’état où vous êtes, sortir seulement de France pour vingt-quatre heures, c’est s’en bannir pour jamais. Le péril, au reste, n’est pas si grand qu’on vous le dépeint ; ceux qui nous pensent envelopper sont ou ceux mêmes que nous avons tenus enfermés si lâchement dans Paris, ou gens qui ne valent pas mieux, et qui auront plus d’affaires entre eux-mêmes que contre nous. Enfin, sire, nous sommes en France, il nous y faut enterrer : il s’agit d’un royaume, il faut l’emporter ou y perdre la vie ; et quand même il n’y aurait point d’autre sûreté pour votre sacrée personne que la fuite, je sais bien que vous aimeriez mieux mille fois mourir de pied ferme que devons sauver par ce moyen. Votre Majesté ne souffrirait jamais qu’on dise qu’un cadet de la maison de Lorraine lui aurait fait perdre terre ; encore moins qu’on la vît mendier à la porte d’un prince étranger. Non, non, sire, il n’y a ni couronne ni honneur pour vous au delà de la mer : si vous allez au-devant du secours d’Angleterre, il reculera ; si vous vous présentez au port de la Rochelle en homme qui se sauve, vous n’y trouverez que des reproches et du mépris. Je ne puis croire que vous deviez plutôt fier votre personne à l’inconstance des flots et à la merci de l’étranger qu’à tant de braves gentilshommes et tant de vieux soldats qui sont prêts à lui servir de remparts et de boucliers ; et je suis trop serviteur de Votre Majesté pour lui dissimuler que si elle cherchait sa sûreté ailleurs que dans leur vertu, ils seraient obligés de chercher la leur dans un autre parti que dans le sien. »
    Ce discours fait un effet d’autant plus beau que Mézerai met ici en effet dans la bouche du maréchal de Biron ce que Henri IV avait dans le cœur.
    Il y aurait encore bien des choses à dire sur l’éloquence, mais les livres n’en disent que trop ; et dans un siècle éclairé, le génie, aidé des exemples, en sait plus que n’en disent tous les maîtres.

    1. Aller Cet article avait été imprimé, en 1753, dans le tome V de l’Encyclopédie. La petite note qui suit l’intitulé fut ajoutée par Voltaire en 1771, lorsqu’il reproduisit ce morceau dans la cinquième partie des Questions sur l’Encyclopédie. Les éditeurs de l’Encyclopédie avaient, en 1755, fait précéder l’article de Voltaire des phrases qui suivent : « L’article suivant nous a été envoyé par M. de Voltaire, qui, en contribuant par son travail à la perfection de l’Encyclopédie, veut bien donner à tous les gens de lettres citoyens l’exemple du véritable intérêt qu’ils doivent prendre à cet ouvrage. Dans la lettre qu’il nous a fait l’honneur de nous écrire à ce sujet, il a la modestie de ne donner cet article que comme une simple esquisse ; mais ce qui n’est regardé que comme une esquisse par un grand maître est un tableau précieux pour les autres. Nous exposons donc au public cet excellent morceau tel que nous l’avons reçu de son illustre auteur. Y pourrions-nous toucher sans lui faire tort ? » La lettre de Voltaire dont il est question dans cette note paraît être perdue. (B.)
    2. Aller Dumarsais.
    3. Aller Voltaire le nomme Jenkins, chapitre viii du Siècle de Louis XIV.
    4. Aller On lit utiles dans l’Encyclopédie, où, comme je l’ai dit, ce morceau a été imprimé pour la première fois en 1755 ; dans le tome II des Nouveaux Mélanges, où l’article avait été reproduit en 1765 ; dans le tome V des Questions sur l’Encyclopédie, publié en 1771, ainsi que dans les éditions in-4°, et de 1775. L’édition de Kehl et, d’après elle, quelques autres, portent inutiles. (B.)
    5. Aller Fin de l’article en 1771. Ce qui suit existait en 1755, dans l’Encyclopédie, et même dans la réimpression de 1765 dont j’ai parlé. Sa suppression justifie la note que Voltaire mit en tête en 1771 : c’est aux éditeurs de Kehl que l’on doit le rétablissement de ce passage. (B.)
    Éd. Garnier - Tome 18
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    EMBLÈME [1].

    FIGURE, ALLÉGORIE, SYMBOLE, etc.

    Tout est emblème et figure dans l’antiquité. On commence en Chaldée par mettre un bélier, deux chevreaux, un taureau, dans le ciel, pour marquer les productions de la terre au printemps. Le feu est le symbole de la Divinité dans la Perse ; le chien céleste avertit les Égyptiens de l’inondation du Nil ; le serpent qui cache sa queue dans sa tête devient l’image de l’éternité. La nature entière est peinte et déguisée.
    Vous retrouvez encore dans l’Inde plusieurs de ces anciennes statues effrayantes et grossières dont nous avons déjà parlé[2], qui représentent la vertu munie de dix grands bras avec lesquels elle doit combattre les vices, et que nos pauvres missionnaires ont prise pour le portrait du diable, ne doutant pas que tous ceux qui ne parlaient pas français ou italien n’adorassent le diable.
    Mettez tous ces symboles de l’antiquité sous les yeux de l’homme du sens le plus droit, qui n’en aura jamais entendu parler, il n’y comprendra rien : c’est une langue qu’il faut apprendre.
    Les anciens poëtes théologiens furent dans la nécessité de donner des yeux à Dieu, des mains, des pieds ; de l’annoncer sous la figure d’un homme.
    Saint Clément d’Alexandrie[3] rapporte ces vers de Xénophanes le Colophonien, dignes de toute notre attention :
    Grand Dieu ! quoi que l’on fasse, et quoi qu’on ose feindre, On ne peut te comprendre, et moins encor te peindre. Chacun figure en toi ses attributs divers : Les oiseaux te feraient voltiger dans les airs, Les bœufs te prêteraient leurs cornes menaçantes, Les lions t’armeraient de leurs dents déchirantes, Les chevaux dans les champs te feraient galoper.
    On voit par ces vers de Xénophanes que ce n’est pas d’aujourd’hui que les hommes ont fait Dieu à leur image. L’ancien
    Orphée de Thrace, ce premier théologien des Grecs, fort antérieur à Homère, s’exprime ainsi, selon le même Clément d’Alexandrie :
    Sur son trône éternel, assis dans les nuages,
    Immobile, il régit les vents et les orages ;
    Ses pieds pressent la terre ; et du vague des airs
    Sa main touche à la fois aux rives des deux mers ;
    Il est principe, fin, milieu de toutes choses.
    Tout étant donc figure et emblème, les philosophes, et surtout ceux qui avaient voyagé dans l’Inde, employèrent cette méthode ; leurs préceptes étaient des emblèmes, des énigmes.
    « N’attisez pas le feu avec une épée. » c’est-à-dire n’irritez point les hommes en colère.
    « Ne mettez point la lampe sous le boisseau. » — Ne cachez point la vérité aux hommes.
    « Abstenez-vous des fèves. » — Fuyez souvent les assemblées publiques, dans lesquelles on donnait son suffrage avec des fèves blanches ou noires.
    « N’ayez point d’hirondelles dans votre maison. » — Qu’elle ne soit point remplie de babillards.
    « Dans la tempête adorez l’écho. » — Dans les troubles civils retirez-vous à la campagne.
    « N’écrivez point sur la neige. » — N’enseignez point les esprits mous et faibles.
    « Ne mangez ni votre cœur ni votre cervelle. » — Ne vous livrez ni au chagrin ni à des entreprises trop difficiles, etc.
    Telles sont les maximes de Pythagore, dont le sens n’est pas difficile à comprendre.
    Le plus beau de tous les emblèmes est celui de Dieu, que Timée de Locres[4] figure par cette idée : « Un cercle dont le centre est partout, et la circonférence nulle part. » Platon adopta cet emblème ; Pascal l’avait inséré parmi les matériaux dont il voulait faire usage, et qu’on a intitulés ses Pensées.
    En métaphysique, en morale, les anciens ont tout dit. Nous nous rencontrons avec eux, ou nous les répétons. Tous les livres modernes de ce genre ne sont que des redites.
    Plus vous avancez dans l’Orient, plus vous trouvez cet usage des emblèmes et des figures établi ; mais plus aussi ces images sont-elles éloignées de nos mœurs et de nos coutumes.
    C’est surtout chez les Indiens, les Égyptiens, les Syriens, que les emblèmes qui nous paraissent les plus étranges étaient consacrés. C’est là qu’on portait en procession avec le plus profond respect les deux organes de la génération, les deux symboles de la vie. Nous en rions, nous osons traiter ces peuples d’idiots barbares, parce qu’ils remerciaient Dieu innocemment de leur avoir donné l’être. Qu’auraient-ils dit s’ils nous avaient vus entrer dans nos temples avec l’instrument de la destruction à notre côté ?
    À Thèbes, on représentait les péchés du peuple par un bouc. Sur la côte de Phénicie, une femme nue avec une queue de poisson était l’emblème de la nature.
    Il ne faut donc pas s’étonner si cet usage des symboles pénétra chez les Hébreux, lorsqu’ils eurent formé un corps de peuple vers le désert de la Syrie.

    DE QUELQUES EMBLÈMES DANS LA NATION JUIVE.

    Un des plus beaux emblèmes des livres judaïques est ce morceau de l’Ecclésiaste : «  Quand les travailleuses au moulin seront en petit nombre et oisives, quand ceux qui regardaient par les trous s’obscurciront, que l’amandier fleurira, que la sauterelle s’engraissera, que les câpres tomberont, que la cordelette d’argent se cassera, que la bandelette d’or se retirera..., et que la cruche se brisera sur la fontaine... »
    Cela signifie que les vieillards perdent leurs dents, que leur vue s’affaiblit, que leurs cheveux blanchissent comme la fleur de l’amandier, que leurs pieds s’enflent comme la sauterelle, que leurs cheveux tombent comme les feuilles du câprier, qu’ils ne sont plus propres à la génération, et qu’alors il faut se préparer au grand voyage.
    Le Cantique des cantiques [5] est (comme on sait) un emblème continuel du mariage de Jésus-Christ avec l’Église :
    « Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche, car vos tétons sont meilleurs que du vin — qu’il mette sa main gauche sous ma tête, et qu’il m’embrasse de la main droite — que tu es belle, ma chère ! tes yeux sont des yeux de colombe — tes cheveux sont  comme des troupeaux de chèvres, sans parler de ce que tu nous  caches — tes lèvres sont comme un petit ruban d’écarlate, tes joues sont comme des moitiés de pommes d’écarlate, sans parler  de ce que tu nous caches — que ta gorge est belle ! — que tes  lèvres distillent le miel ! — Mon bien-aimé mit sa main au trou, et  mon ventre tressaillit à ses attouchements — ton nombril est  comme une coupe faite au tour — ton ventre est comme un monceau de froment entouré de lis — tes deux tétons sont comme  deux faons gémeaux de chevreuil — ton cou est comme une  tour d’ivoire — ton nez est comme la tour du mont Liban — ta  tête est comme le mont Carmel, ta taille est celle d’un palmier.  J’ai dit : Je monterai sur le palmier et je cueillerai de ses fruits.  Que ferons-nous de notre petite sœur ? elle n’a pas encore de  tétons. Si c’est un mur, bâtissons dessus une tour d’argent ; si  c’est une porte, fermons-la avec du bois de cèdre. » 
    Il faudrait traduire tout le cantique pour voir qu’il est un emblème d’un bout à l’autre ; surtout l’ingénieux dom Calmet démontre que le palmier sur lequel monte le bien-aimé est la croix à laquelle on condamna notre Seigneur Jésus-Christ. Mais il faut avouer qu’une morale saine et pure est encore préférable à ces allégories. 
    On voit dans les livres de ce peuple une foule d’emblèmes  typiques qui nous révoltent aujourd’hui, et qui exercent notre  incrédulité et notre raillerie, mais qui paraissaient communs et  simples aux peuples asiatiques. 
    Dieu apparaît à Isaïe fils d’Amos, et lui dit[6] : « Va, détache ton  sac de tes reins, et tes sandales de tes pieds ; et il le fit ainsi,  marchant tout nu et déchaux. Et Dieu dit : Ainsi que mon serviteur Isaïe a marché tout nu et déchaux, comme un signe de trois  ans sur l’Égypte et l’Éthiopie, ainsi le roi des Assyriens emmènera  des captifs d’Égypte et d’Éthiopie, jeunes et vieux, les fesses  découvertes, à la honte de l’Égypte. » 
    Cela nous semble bien étrange ; mais informons-nous seulement de ce qui se passe encore de nos jours chez les Turcs et  chez les Africains, et dans l’Inde, où nous allons commercer avec  tant d’acharnement et si peu de succès. On apprendra qu’il n’est  pas rare de voir des santons, absolument nus, non-seulement  prêcher les femmes, mais se laisser baiser les parties naturelles  avec respect, sans que ces baisers inspirent ni à la femme ni au  santon le moindre désir impudique. On verra sur les bords du Gange une foule innombrable d’hommes et de femmes nus de la tête jusqu’aux pieds, les bras étendus vers le ciel, attendre le moment d’une éclipse pour se plonger dans le fleuve.
    Le bourgeois de Paris ou de Rome ne doit pas croire que le reste de la terre soit tenu de vivre et de penser en tout comme lui.
    Jérémie, qui prophétisait du temps de Joakim, melk de Jérusalem[7] en faveur du roi de Babylone, se met des chaînes et des cordes au cou par ordre du Seigneur, et les envoie aux rois d’Édom, d’Ammon, de Tyr, de Sidon, par leurs ambassadeurs qui étaient venus à Jérusalem vers Sédécias ; il leur ordonne de parler ainsi à leurs maîtres :
    « Voici ce que dit le Seigneur des armées, le Dieu d’Israël ; vous direz ceci à vos maîtres : J’ai fait la terre, les hommes, les bêtes de somme qui sont sur la surface de la terre, dans ma grande force et dans mon bras étendu, et j’ai donné la terre à celui qui a plu à mes yeux ; et maintenant donc j’ai donné toutes ces terres dans la main de Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur ; et par-dessus je lui ai donné toutes les bêtes des champs afin qu’elles le servent. J’ai parlé selon toutes ces paroles à Sédécias, roi de Juda, lui disant : Soumettez votre cou sous le joug du roi de Babylone ; servez-le, lui et son peuple et vous vivrez, etc. »
    Aussi Jérémie fut-il accusé de trahir son roi et sa patrie, et de prophétiser en faveur de l’ennemi pour de l’argent : on a même prétendu qu’il fut lapidé.
    Il est évident que ces cordes et ces chaînes étaient l’emblème de cette servitude à laquelle Jérémie voulait qu’on se soumît.
    C’est ainsi qu’Hérodote nous raconte qu’un roi des Scythes envoya pour présent à Darius un oiseau, une souris, une grenouille et cinq flèches. Cet emblème signifiait que si Darius ne fuyait aussi vite qu’un oiseau, qu’une grenouille, qu’une souris, il serait percé par les flèches des Scythes. L’allégorie de Jérémie était celle de l’impuissance, et l’emblème des Scythes était celui du courage.
    C’est ainsi que Sextus Tarquinius consultant son père, que nous appelonsTarquin le Superbe, sur la manière dont il devait se conduire avec les Gabiens, Tarquin, qui se promenait dans son jardin, ne répondit qu’en abattant les têtes des plus hauts pavots.
    Son fils l’entendit, et fit mourir les principaux citoyens. C’était l’emblème de la tyrannie.
    Plusieurs savants ont cru que l’histoire de Daniel, du dragon, de la fosse aux sept lions auxquels on donnait chaque jour deux brebis et deux hommes à manger, et l’histoire de l’ange qui enleva Habacuc par les cheveux pour porter à dîner à Daniel dans la fosse aux lions, ne sont qu’une allégorie visible, un emblème de l’attention continuelle avec laquelle Dieu veille sur ses serviteurs ; mais il nous semble plus pieux de croire que c’est une histoire véritable, telle qu’il en est plusieurs dans la sainte Écriture, qui déploie sans figure et sans type la puissance divine, et qu’il n’est pas permis aux esprits profanes d’approfondir. Bornons-nous aux emblèmes, aux allégories véritables indiquées comme telles par la sainte Écriture elle-même.
    « [8] En la trentième année, le cinquième jour du quatrième mois, comme j’étais au milieu des captifs sur le fleuve de Chobar, les cieux s’ouvrirent, et je vis les visions de Dieu, etc. Le Seigneur adressa la parole à Ézéchiel, prêtre, fils de Buzi, dans le pays des Chaldéens, près du fleuve Chobar, et la main de Dieu se fit sur lui. »
    C’est ainsi qu’Ézéchiel commence sa prophétie ; et après avoir vu un feu, un tourbillon, et au milieu du feu les figures de quatre animaux ressemblants à un homme, lesquels avaient quatre faces et quatre ailes avec des pieds de veau, et une roue qui était sur la terre et qui avait quatre faces, les quatre parties de la roue allant en même temps, et ne retournant point lorsqu’elles marchaient, etc.
    Il dit[9] :« L’esprit entra dans moi, et m’affermit sur mes pieds.... ; ensuite le Seigneur me dit : Fils de l’homme, mange tout ce que tu trouveras ; mange ce livre, et va parler aux enfants d’Israël. En même temps, j’ouvris la bouche, et il me fit manger ce livre ; et l’esprit entra dans moi et me fit tenir sur mes pieds ; et il me dit : Va te faire enfermer au milieu de ta maison. Fils de l’homme, voici des chaînes dont on te liera, etc. Et toi, fils de l’homme[10], prends une brique, place-la devant toi, et trace dessus la ville de Jérusalem, etc. »
    « Prends aussi un poêlon de fer, et tu le mettras comme un mur de fer entre toi et la ville : tu affermiras ta face, tu seras devant Jérusalem comme si tu l’assiégeais ; c’est un signe à la maison d’Israël. »
    Après cet ordre, Dieu lui ordonne de dormir trois cent quatre-vingt-dix jours sur le côté gauche pour les iniquités d’Israël, et de dormir sur le côté droit pendant quarante jours, pour l’iniquité de la maison de Juda.
    Avant d’aller plus loin, transcrivons ici les paroles du judicieux commentateur dom Calmet sur cette partie de la prophétie d’Ézéchiel, qui est à la fois une histoire et une allégorie, une vérité réelle et un emblème. Voici comment ce savant bénédictin s’explique :
    « II y en a qui croient qu’il n’arriva rien de tout cela qu’en vision ; qu’un homme ne peut demeurer si longtemps couché sur un même côté sans miracle ; que l’Écriture ne nous marquant point qu’il y ait eu ici du prodige, on ne doit point multiplier les actions miraculeuses sans nécessité ; que s’il demeura couché ces trois cent quatre-vingt-dix jours, ce ne fut que pendant les nuits ; le jour il vaquait à ses affaires. Mais nous ne voyons nulle nécessité ni de recourir au miracle, ni de chercher des détours pour expliquer le fait dont il est parlé ici. Il n’est nullement impossible qu’un homme demeure enchaîné et couché sur son côté pendant trois cent quatre-vingt-dix jours. On a tous les jours des expériences qui en prouvent la possibilité, dans les prisonniers, dans divers malades, et dans quelques personnes qui ont l’imagination blessée, et qu’on enchaîne comme des furieux. Prado témoigne qu’il a vu un fou qui demeura lié et couché tout nu sur son côté pendant plus de quinze ans. Si tout cela n’était arrivé qu’en vision, comment les Juifs de la captivité auraient-ils compris ce que leur voulait dire Ézéchiel ? comment ce prophète aurait-il exécuté les ordres de Dieu ? Il faut donc dire aussi qu’il ne dressa le plan de Jérusalem, qu’il ne représenta le siége, qu’il ne fut lié, qu’il ne mangea du pain de différents grains, qu’en esprit et en idée. »
    Il faut se rendre au sentiment du savant Calmet, qui est celui des meilleurs interprètes. Il est clair que la sainte Écriture raconte le fait comme une vérité réelle, et que cette vérité est l’emblème, le type, la figure d’une autre vérité.
    « Prends[11] du froment, de l’orge, des fèves, des lentilles, du millet, de la vesce ; fais-en des pains pour autant de jours que tu dormiras sur le côté. Tu mangeras pendant trois cent quatre-vingt-dix jours....; tu le mangeras comme un gâteau d’orge, et tu le couvriras de l’excrément qui sort du corps de l’homme[12]. Les enfants d’Israël mangeront ainsi leur pain souillé. »
    Il est évident que le Seigneur voulait que les Israélites mangeassent leur pain souillé ; il fallait donc que le pain du prophète fût souillé aussi. Cette souillure était si réelle qu’Ézéchiel en eut horreur. Il s’écria[13] : « Ah ! ah ! ma vie (mon âme) n’a pas encore été pollue, etc. Et le Seigneur lui dit : Va, je te donne de la fiente de bœuf au lieu de fiente d’homme, et tu la mettras avec ton pain. »
    Il fallait donc absolument que cette nourriture fût souillée, pour être un emblème, un type. Le prophète mit donc en effet de la fiente de bœuf avec son pain pendant trois cent quatre-vingt-dix jours, et ce fut à la fois une réalité et une figure symbolique.

    DE L’EMBLÈME D’OOLLA ET D’OOLIBA.

    La sainte Écriture déclare expressément qu’Oolla est l’emblème de Jérusalem. « [14] Fils de l’homme, fais connaître à Jérusalem ses abominations ; ton père était un Amorrhéen, et ta mère une Céthéenne. » Ensuite le prophète, sans craindre des interprétations malignes, des plaisanteries alors inconnues, parle à la jeune Oolla en ces termes :
    « Ubera tua intumuerunt, et pilus tuus germinavit ; et eras nuda et confusione plena. — Ta gorge s’enfla, ton poil germa, tu étais nue et confuse. »
    « Et transivi per te, et vidi te ; et ecce tempus tuum, tempus amantium ; et expandi amictum meum super te, et operui ignominiam tuam. Et juravi tibi, et ingressus sum pactum tecum (ait Dominus Deus), et facta es mihi. — Je passai, je te vis ; voici ton temps, voici le temps des amants ; j’étendis sur toi mon manteau ; je couvris ta vilenie. Je te jurai ; je fis marché avec toi, dit le Seigneur, et tu fus à moi. »
    « Et habens fiduciam in pulchritudine tua fornicata es in nomine tuo ; et exposuisti fornicationem tuam omni transeunti, ut ejus fieres. — Mais, fière de ta beauté, tu forniquas en ton nom, tu exposas ta fornication à tout passant pour être à lui. »
    « Et ædificasti tibi lupanar, et fecisti tibi prostibulum in cunctis plateis. — Et tu bâtis un mauvais lieu, tu fis une prostitution dans tous les carrefours. »
    « Et divisisti pedes tuos omni transeunti, et multiplicasti fornicationes tuas. — Et tu ouvris les jambes à tous les passants, et tu multiplias tes fornications. »
    « Et fornicata es cum filiis Ægypti, vicinis tuis, magnarum carnium ; et multiplicasti fornicationem tuam, ad irritandum me. — Et tu forniquas avec les Égyptiens, tes voisins, qui avaient de grands membres ; et tu multiplias ta fornication pour m’irriter. »
    L’article d’Ooliba, qui signifie Samarie, est beaucoup plus fort et plus éloigné des bienséances de notre style.
    « Denudavit quoque fornicationes suas, discooperuit ignominiam suam[15]— Et elle mit à nu ses fornications, et découvrit sa turpitude. »
    « Multiplicavit enim fornicationes suas, recordans dies adolescentiæ suæ. — Elle multiplia ses fornications comme dans son adolescence. »
    « Et insanivit libidine super concubitum eorum quorum carnes sunt ut carnes asinorum, et sicut fluxus equorum, fluxus eorum. — Et elle fut éprise de fureur pour le coït de ceux dont les membres sont comme les membres des ânes, et dont l’émission est comme l’émission des chevaux. »
    Ces images nous paraissent licencieuses et révoltantes : elles n’étaient alors que naïves. Il y en a trente exemples dans le Cantique des cantiques,modèle de l’union la plus chaste. Remarquez attentivement que ces expressions, ces images sont toujours très-sérieuses, et que dans aucun livre de cette haute antiquité vous ne trouverez jamais la moindre raillerie sur le grand objet de la génération. Quand la luxure est condamnée, c’est avec les termes propres ; mais ce n’est jamais ni pour exciter à la volupté, ni pour faire la moindre plaisanterie. Cette haute antiquité n’a ni de Martial, ni de Catulle, ni de Pétrone.

    D’OSÉE, ET DE QUELQUES AUTRES EMBLÈMES.

    On ne regarde pas comme une simple vision, comme une simple figure, l’ordre positif donné par le Seigneur au prophète Osée de prendre une prostituée[16], et d’en avoir trois enfants. On ne fait point d’enfants en vision ; ce n’est point en vision qu’il fit marché avec Gomer, fille d’Ébalaïm, dont il eut deux garçons et une fille. Ce n’est point en vision qu’il prit ensuite une femme adultère par le commandement exprès du Seigneur, qu’il lui donna quinze petites pièces d’argent et une mesure et demie d’orge. La première prostituée signifiait Jérusalem, et la seconde prostituée signifiait Samarie. Mais ces prostitutions, ces trois enfants, ces quinze pièces d’argent, ce boisseau et demi d’orge, n’en sont pas moins des choses très-réelles.
    Ce n’est point en vision que le patriarche Salmon épousa la prostituée Rahab, aïeule de David. Ce n’est point en vision que le patriarche Juda commit un inceste avec sa belle-fille Thamar, inceste dont naquit David. Ce n’est point en vision que Ruth, autre aïeule de David, se mit dans le lit de Booz. Ce n’est point en vision que David fit tuer Urie, et ravit Bethsabée dont naquit le roi Salomon. Mais ensuite tous ces événements devinrent des emblèmes, des figures, lorsque les choses qu’ils figuraient furent accomplies.
    Il résulte évidemment d’Ézéchiel, d’Osée, de Jérémie, de tous les prophètes juifs, et de tous les livres juifs, comme de tous les livres qui nous instruisent des usages chaldéens, persans, phéniciens, syriens, indiens, égyptiens ; il résulte, dis-je, que leurs mœurs n’étaient pas les nôtres, que ce monde ancien ne ressemblait en rien à notre monde.
    Passez seulement de Gibraltar à Méquinez, les bienséances ne sont plus les mêmes ; on ne trouve plus les mêmes idées : deux lieux de mer ont tout changé[17].

    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, cinquième partie, 1771. (B.)
    2. Aller Voyez l’article Brachmanes, page 34 ; le chapitre xxix du Précis du Siècle de Louis XV, tome XV ; le chapitre vi de Dieu et les Hommes (Mélanges, année 1769) ; et la seconde note des Lettres d’Amabed.
    3. Aller Stromates, livre V. (Note de Voltaire.)
    4. Aller Ce n’est point Timée de Locres, c’est Mercure Trismégiste qui a dit : Cujus centrum ubique est, circumferentia vero nusquam. Voyez le commentaire xvii du livre Ier, question i, chapitre vi, page 145, du Divinus Pimandrus cum commentariis H. Rosseli, Cologne, 1630, in-folio. (B.)
    5. Aller Voltaire en a donné une traduction en vers ; voyez le tome IX de la présente édition.
    6. Aller Isaïe, chapitre xx, v. 2 et suiv. (Note de Voltaire.)
    7. Aller Jérémie, chapitre xxvii, v. 2 et suiv. (Note de Voltaire.)
    8. Aller Ézéchiel, chapitre i. (Note de Voltaire.)
    9. Aller Ibid., chapitre ii, v. 2 ; et chapitre iii, v. l et suiv. (Id.)
    10. Aller Ibid., chapitre iv, v. 1 et suiv. (Id.)
    11. Aller Ézéchiel, chapitre iv, v. 9 et 12. (Note de Voltaire.)
    12. Aller On prétend que Dieu propose seulement au prophète de faire cuire son pain sous la cendre avec des excréments d’hommes ou d’animaux. En effet, dans quelques déserts où les matières combustibles sont rares, la fiente des animaux desséchée est employée souvent à faire cuire les aliments ; mais ce n’est pas du pain cuit sous la cendre qu’on prépare avec un feu de cette espèce ; et même en adoptant cette explication des commentateurs, il en reste encore assez pour dégoûter un prophète. (K.)
    13. Aller Ézéchiel, chapitre iv, v. 14 et 15. (Note de Voltaire.)
    14. Aller Ibid., chapitre xvi, v. 2 et suiv. (Id.)
    15. Aller Ézéchiel, chapitre xxiii, v. 18 et suiv.
    16. Aller Voyez les premiers chapitres du petit prophète Osée. (Note de Voltaire.)
    17. Aller Voyez l’article Figure. (Id.)


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