mercredi 2 juillet 2014

Dictionnaire philosophique Voltaire

Éd. Garnier - Tome 17
◄  AnatomieAnciens et ModernesÂne   ►

ANCIENS ET MODERNES [1]

Le grand procès des anciens et des modernes n’est pas encore vidé ; il est sur le bureau depuis l’âge d’argent qui succéda à l’âge d’or. Les hommes ont toujours prétendu que le bon vieux temps valait beaucoup mieux que le temps présent. Nestor, dans l’Iliade, en voulant s’insinuer comme un sage conciliateur dans l’esprit d’Achille et d’Agamemnon, débute par leur dire « J’ai vécu autrefois avec des hommes qui valaient mieux que vous ; non, je n’ai jamais vu et je ne verrai jamais de si grands personnages que Dryas, Cénée, Exadius, Polyphème égal aux dieux, etc. »
La postérité a bien vengé Achille du mauvais compliment de Nestor, vainement loué par ceux qui ne louent que l’antique. Personne ne connaît plus Dryas ; on n’a guère entendu parler d’Exadius, ni de Cénée ; et pour Polyphème égal aux dieux, il n’a pas une trop bonne réputation, à moins que ce ne soit tenir de la divinité que d’avoir un grand œil au front, et de manger des hommes tout crus.
Lucrèce ne balance pas à dire que la nature a dégénéré (lib. II, v. 1160-62) :
Ipsa dedit dulces fœtus et pabula Iæta
Quæa nunc vix nostro grandescunt aucta labore ;
Conferimusque boves, et vires agricolarum, etc.

La nature languit ; la terre est épuisée ;
L’homme dégénéré, dont la force est usée,
Fatigue un sol ingrat par ses bœufs affaiblis.

L’antiquité est pleine des éloges d’une autre antiquité plus reculée.
Les hommes, en tout temps, ont pensé qu’autrefois[2]
De longs ruisseaux de lait serpentaient dans nos bois ;
La lune était plus grande, et la nuit moins obscure ;
L’hiver se couronnait de fleurs et de verdure ;
L’homme, ce roi du monde, et roi très-fainéant,
Se contemplait à l’aise, admirait son néant.
Et, formé pour agir, se plaisait à rien faire, etc.
Horace combat ce préjugé avec autant de finesse que de force dans sa belle épître à Auguste[3]. « Faut-il donc, dit-il, que nos poèmes soient comme nos vins, dont les plus vieux sont toujours préférés ? » Il dit ensuite :
[4] Indignor quidquam reprehendi, non quia crasse
Compositum illepideve putetur, sed quia nuper ;
Nec veniam antiquis, sed honorem et præmia posci.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Ingeniis non ille favet plauditque sepultis[5] ;
Nostra sed impugnat ; nos nostraque lividus odit, etc.
J’ai vu ce passage imité ainsi en vers familiers :
Rendons toujours justice au beau.
Est-il laid pour être nouveau ?
Pourquoi donner la préférence
Aux méchants vers du temps jadis ?
C’est en vain qu’ils sont applaudis ;
Ils n’ont droit qu’à notre indulgence.
Les vieux livres sont des trésors,
Dit la sotte et maligne envie.
Ce n’est pas qu’elle aime les morts :
Elle hait ceux qui sont en vie.
Le savant et ingénieux Fontenelle s’exprime ainsi sur ce sujet :
« Toute la question de la prééminence entre les anciens elles modernes, étant une fois bien entendue, se réduit à savoir si les arbres qui étaient autrefois dans nos campagnes étaient plus grands que ceux d’aujourd’hui. En cas qu’ils l’aient été, Homère, Platon, Démosthène, ne peuvent être égalés dans ces derniers siècles ; mais si nos arbres sont aussi grands que ceux d’autrefois, nous pouvons égaler Homère, Platon, et Démosthène.
« Éclaircissons ce paradoxe. Si les anciens avaient plus d’esprit que nous, c’est donc que les cerveaux de ce temps-là étaient mieux disposés, formés de fibres plus fermes ou plus délicates, remplis de plus d’esprits animaux ; mais en vertu de quoi les cerveaux de ce temps-là auraient-ils été mieux disposés ? Les arbres auraient donc été aussi plus grands et plus beaux : car si la nature était alors plus jeune et plus vigoureuse, les arbres, aussi bien que les cerveaux des hommes, auraient dû se sentir de cette vigueur et de cette jeunesse. » (Digression sur les anciens et les modernes, tome IV, édition de 1742.)
Avec la permission de cet illustre académicien, ce n’est point là du tout l’état de la question. Il ne s’agit pas de savoir si la nature a pu produire de nos jours d’aussi grands génies, et d’aussi bons ouvrages que ceux de l’antiquité grecque et latine ; mais de savoir si nous en avons en effet. Il n’est pas impossible sans doute qu’il y ait d’aussi grands chênes dans la forêt de Chantilly que dans celle de Dodone ; mais, supposé que les chênes de Dodone eussent parlé, il serait très-clair qu’ils auraient un grand avantage sur les nôtres, qui probablement ne parleront jamais.
Lamotte, homme d’esprit et de talent, qui a mérité des applaudissements dans plus d’un genre, a soutenu, dans une ode remplie de vers heureux[6], le parti des modernes. Voici une de ses stances :
Et pourquoi veut-on que j’encense
Ces prétendus dieux dont je sors ?
En moi la même intelligence
Fait mouvoir les mêmes ressorts.
Croit-on la nature bizarre,
Pour nous aujourd’hui plus avare
Que pour les Grecs et les Romains ?
De nos aînés mère idolâtre,
N’est-elle plus que la marâtre
Du reste grossier des humains ?
On pouvait lui répondre : Estimez vos aînés sans les adorer. Vous avez une intelligence et des ressorts comme Virgile et Horace en avaient ; mais ce n’est pas peut-être absolument la même intelligence. Peut-être avaient-ils un talent supérieur au vôtre, et ils l’exerçaient dans une langue plus riche et plus harmonieuse que les langues modernes, qui sont un mélange de l’horrible jargon des Celtes et d’un latin corrompu.
La nature n’est point bizarre ; mais il se pourrait qu’elle eût donné aux Athéniens un terrain et un ciel plus propre que la Vestphalie et que le Limousin à former certains génies. Il se pourrait bien encore que le gouvernement d’Athènes, en secondant le climat, eût mis dans la tête de Démosthène quelque chose que l’air de Clamart et de la Grenouillère, et le gouvernement du cardinal de Richelieu, ne mirent point dans la tête d’Omer Talon et de Jérôme Bignon.
Quelqu’un répondit alors à Lamotte par le petit couplet suivant :
Cher Lamotte, imite et révère
Ces dieux dont tu ne descends pas.
Si tu crois qu’Horace est ton père,
Il a fait des enfants ingrats.
La nature n’est point bizarre ;
Pour Danchet elle est fort avare ;
Mais Racine en fut bien traité ;
Tibulle était guidé par elle ;
Mais pour notre ami La Chapelle[7],
Hélas! qu’elle a peu de bonté !
Cette dispute est donc une question de fait. L’antiquité a-t-elle été plus féconde en grands monuments de tout genre, jusqu’au temps de Plutarque, que les siècles modernes ne l’ont été depuis le siècle des Médicis jusqu’à Louis XIV inclusivement ?
Les Chinois, plus de deux cents ans avant notre ère vulgaire, construisirent cette grande muraille qui n’a pu les sauver de l’invasion des Tartares. Les Égyptiens, trois mille ans auparavant, avaient surchargé la terre de leurs étonnantes pyramides, qui avaient environ quatre-vingt-dix mille pieds carrés de base. Personne ne doute que si on voulait entreprendre aujourd’hui ces inutiles ouvrages, on n’en vînt aisément à bout en prodiguant beaucoup d’argent. La grande muraille de la Chine est un monument de la crainte ; les pyramides sont des monuments de la vanité et de la superstition. Les unes et les autres attestent une grande patience dans les peuples, mais aucun génie supérieur. Ni les Chinois, ni les Égyptiens, n’auraient pu faire seulement une statue telle que nos sculpteurs en forment aujourd’hui.
DU CHEVALIER TEMPLE.
Le chevalier Temple, qui a pris à tâche de rabaisser tous les modernes, prétend qu’ils n’ont rien en architecture de comparable aux temples de la Grèce et de Rome ; mais, tout Anglais qu’il était, il devait convenir que l’église de Saint-Pierre est incomparablement plus belle que n’était le Capitole.
C’est une chose curieuse que l’assurance avec laquelle il prétend qu’il n’y a rien de neuf dans notre astronomie, rien dans la connaissance du corps humain, si ce n’est peut-être, dit-il, la circulation du sang. L’amour de son opinion, fondé sur son extrême amour-propre, lui fait oublier la découverte des satellites de Jupiter, des cinq lunes et de l’anneau de Saturne, de la rotation du soleil sur son axe, de la position calculée de trois mille étoiles, des lois données par Képler et par Newton aux orbes célestes, des causes de la précession des équinoxes, et de cent autres connaissances dont les anciens ne soupçonnaient pas même la possibilité.
Les découvertes dans l’anatomie sont en aussi grand nombre. Un nouvel univers en petit, découvert avec le microscope, était compté pour rien par le chevalier Temple ; il fermait les yeux aux merveilles de ses contemporains, et ne les ouvrait que pour admirer l’ancienne ignorance.
Il va jusqu’à nous plaindre de n’avoir plus aucun reste de la magie des Indiens, des Chaldéens, des Égyptiens ; et par cette magie il entend une profonde connaissance de la nature, par laquelle ils produisaient des miracles, sans qu’il en cite aucun, parce qu’en effet il n’y en a jamais eu. « Que sont devenus, dit-il, les charmes de cette musique qui enchantait si souvent les hommes et les bêtes, les poissons, les oiseaux, les serpents, et changeait leur nature ? »
Cet ennemi de son siècle croit bonnement à la fable d’Orphée, et n’avait apparemment entendu ni la belle musique d’Italie, ni même celle de France, qui à la vérité ne charment pas les serpents, mais qui charment les oreilles des connaisseurs.
Ce qui est encore plus étrange, c’est qu’ayant toute sa vie cultivé les belles-lettres, il ne raisonne pas mieux sur nos bons auteurs que sur nos philosophes. Il regarde Rabelais comme un grand homme. Il cite les Amours des Gaules comme un de nos meilleurs ouvrages. C’était pourtant un homme savant, un homme de cour, un homme de beaucoup d’esprit, un ambassadeur, qui avait fait de profondes réflexions sur tout ce qu’il avait vu. Il possédait de grandes connaissances : un préjugé suffit pour gâter tout ce mérite.
DE BOILEAU ET DE RACINE.
Boileau et Racine, en écrivant en faveur des anciens contre Perrault, furent plus adroits que le chevalier Temple. Ils se gardèrent bien de parler d’astronomie et de physique. Boileau s’en tient à justifier Homère contre Perrault, mais en glissant adroitement sur les défauts du poëte grec, et sur le sommeil que lui reproche Horace. Il ne s’étudie qu’à tourner Perrault, l’ennemi d’Homère, en ridicule. Perrault entend-il mal un passage, ou traduit-il mal un passage qu’il entend ? voilà Boileau qui saisit ce petit avantage, qui tombe sur lui en ennemi redoutable, qui le traite d’ignorant, de plat écrivain : mais il se pouvait très-bien faire que Perrault se fût souvent trompé, et que pourtant il eût souvent raison sur les contradictions, les répétitions, l’uniformité des combats, les longues harangues dans la mêlée, les indécences, les inconséquences de la conduite des dieux dans le poëme, enfin sur toutes les fautes où il prétendait que ce grand poëte était tombé. En un mot, Boileau se moqua de Perrault beaucoup plus qu’il ne justifia Homère.
DE L’INJUSTICE ET DE LA MAUVAISE FOI DE RACINE DANS LA DISPUTE CONTRE PERRAULT, AU SUJET D’EURIPIDE, ET DES INFIDÉLITÉS DE BRUMOY.
Racine usa du même artifice : car il était tout aussi malin que Boileau pour le moins. Quoiqu’il n’eût pas fait comme lui son capital de la satire, il jouit du plaisir de confondre ses ennemis sur une petite méprise très-pardonnable où ils étaient tombés au sujet d’Euripide, et en même temps de se sentir très-supérieur à Euripide même. Il raille autant qu’il le peut ce même Perrault et ses partisans[8] sur leur critique de l’Alceste d’Euripide, parce que ces messieurs malheureusement avaient été trompés par une édition fautive d’Euripide, et qu’ils avaient pris quelques répliques d’Admète pour celles d’Alceste ; mais cela n’empêche pas qu’Euripide n’eût grand tort en tout pays, dans la manière dont il fait parler Admète à son père. Il lui reproche vivement de n’être pas mort pour lui.
« Quoi donc, lui répond le roi son père, à qui adressez-vous, s’il vous plaît, un discours si hautain ? Est-ce à quelque esclave de Lydie ou de Phrygie ? Ignorez-vous que je suis né libre et Thessalien ? (Beau discours pour un roi et pour un père !) Vous m’outragez comme le dernier des hommes. Où est la loi qui dit que les pères doivent mourir pour leurs enfants ? Chacun est ici-bas pour soi. J’ai rempli mes obligations envers vous. Quel tort vous fais-je? Demandé-je que vous mouriez pour moi ? La lumière vous est précieuse ; me l’est-elle moins ?... Vous m’accusez de lâcheté... Lâche vous-même, vous n’avez pas rougi de presser votre femme devons faire vivre en mourant pour vous... Ne vous sied-il pas bien après cela de traiter de lâches ceux qui refusent de faire pour vous ce que vous n’avez pas le courage de faire vous-même ?... Croyez-moi, taisez-vous... Vous aimez la vie, les autres ne l’aiment pas moins... Soyez sûr que si vous m’injuriez encore, vous entendrez de moi des duretés qui ne seront pas des mensonges. »
Le chœur prend alors la parole : « C’est assez et déjà trop des deux côtés : cessez, vieillard, cessez de maltraiter de paroles votre fils. »
Le chœur aurait dû plutôt, ce semble, faire une forte réprimande au fils d’avoir très-brutalement parlé à son propre père, et de lui avoir reproché si aigrement de n’être pas mort.
Tout le reste de la scène est dans ce goût.
PHÉRÈS, à son fils.
Tu parles contre ton père, sans en avoir reçu d’outrage.
ADMÈTE.
Oh! j’ai bien vu que vous aimez à vivre longtemps.
PHÉRÈS.
Et toi, ne portes-tu pas au tombeau celle qui est morte pour toi?
ADMÈTE.
Ah ! le plus infâme des hommes, c’est la preuve de ta lâcheté.
PHÉRÈS.
Tu ne pourras pas au moins dire qu’elle est morte pour moi.
ADMÈTE.
Plût au ciel que tu fusses dans un état où tu eusses besoin de moi !
LE PÈRE.
Fais mieux, épouse plusieurs femmes, afin qu’elles meurent pour te faire vivre plus longtemps.
Après cette scène, un domestique vient parler tout seul de l’arrivée d’Hercule. « C’est un étranger, dit-il, qui a ouvert la porte lui-même, s’est d’abord mis à table ; il se fâche de ce qu’on ne lui sert pas assez vite à manger, il remplit de vin à tout moment sa coupe, boit à longs traits du rouge et du paillet, et ne cesse de boire et de chanter de mauvaises chansons qui ressemblent à des hurlements, sans se mettre en peine du roi et de sa femme que nous pleurons. C’est sans doute quelque fripon adroit, un vagabond, un assassin ».
Il peut être assez étrange qu’on prenne Hercule pour un fripon adroit ; il ne l’est pas moins qu’Hercule, ami d’Admète, soit inconnu dans la maison. Il l’est encore plus qu’Hercule ignore la mort d’Alceste, dans le temps même qu’on la porte au tombeau.
Il ne faut pas disputer des goûts ; mais il est sûr que de telles scènes ne seraient pas souffertes chez nous à la Foire.
Brumoy, qui nous a donné le Théâtre des Grecs, et qui n’a pas traduit Euripide avec une fidélité scrupuleuse, fait ce qu’il peut pour justifier la scène d’Admète et de son père ; on ne devinerait pas le tour qu’il prend.
Il dit d’abord que « les Grecs n’ont pas trouvé à redire à ces mêmes choses qui sont à notre égard des indécences, des horreurs ; qu’ainsi il faut convenir qu’elles ne sont pas tout à fait telles que nous les imaginons ; en un mot, que les idées ont changé ».
On peut répondre que les idées des nations policées n’ont jamais changé sur le respect que les enfants doivent à leurs pères.
« Qui peut douter, ajoute-t-il, que les idées n’aient changé en différents siècles sur des points de morale plus importants ? »
On répond qu’il n’y en a guère de plus importants.
« Un Français, continue-t-il, est insulté ; le prétendu bon sens français veut qu’il coure les risques du duel, et qu’il tue ou meure pour recouvrer son honneur. »
On répond que ce n’est pas le seul prétendu bon sens français, mais celui de toutes les nations de l’Europe sans exception.
« On ne sent pas assez combien cette maxime paraîtra ridicule dans deux mille ans, et de quel air on l’aurait sifflée du temps d’Euripide. »
Cette maxime est cruelle et fatale, mais non pas ridicule ; et on ne l’eût sifflée d’aucun air du temps d’Euripide. Il y avait beaucoup d’exemples de duels chez les Grecs et chez les Asiatiques. On voit, dès le commencement du premier livre de l’Iliade, Achille tirant à moitié son épée ; et il était prêt à se battre contre Agamemnon, si Minerve n’était venue le prendre par les cheveux, et lui faire remettre son épée dans le fourreau.
Plutarque rapporte qu’Éphestion et Cratère se battirent en duel, et qu’Alexandre les sépara. Ouinte-Curce raconte[9] que deux autres officiers d’Alexandre se battirent en duel en présence d’Alexandre : l’un armé de toutes pièces ; l’autre, qui était un athlète, armé seulement d’un bâton, et que celui-ci vainquit son adversaire.
Et puis, quel rapport y a-t-il, je vous prie, entre un duel et les reproches que se font Admète et son père Phérès tour à tour d’aimer trop la vie, et d’être des lâches ?
Je ne donnerai que cet exemple de l’aveuglement des traducteurs et des commentateurs : puisque Brumoy, le plus impartial de tous, s’est égaré à ce point, que ne doit-on pas attendre des autres ? Mais si les Brumoy et les Dacier étaient là, je leur demanderais volontiers s’ils trouvent beaucoup de sel dans le discours que Polyphème tient dans Euripide : « Je ne crains point le foudre de Jupiter. Je ne sais si ce Jupiter est un dieu plus fier et plus fort que moi. Je me soucie très-peu de lui. S’il fait tomber de la pluie, je me renferme dans ma caverne ; j’y mange un veau rôti, ou quelque bête sauvage ; après quoi je m’étends tout de mon long ; j’avale un grand pot de lait ; je défais mon sayon, et je fais entendre un certain bruit qui vaut bien celui du tonnerre. »
Il faut que les scoliastes n’aient pas le nez bien fin, s’ils ne sont pas dégoûtés de ce bruit que fait Polyphème quand il a bien mangé.
Ils disent que le parterre d’Athènes riait de cette plaisanterie, et que « jamais les Athéniens n’ont ri d’une sottise ». Quoi ! toute la populace d’Athènes avait plus d’esprit que la cour de Louis XIV ? Et la populace n’est pas la même partout ?
Ce n’est pas qu’Euripide n’ait des beautés, et Sophocle encore davantage ; mais ils ont de bien plus grands défauts. On ose dire que les belles scènes de Corneille et les touchantes tragédies de Racine l’emportent autant sur les tragédies de Sophocle et d’Euripide que ces deux Grecs remportent sur Thespis. Racine sentait bien son extrême supériorité sur Euripide ; mais il louait ce poëte grec pour humilier Perrault.
Molière, dans ses bonnes pièces, est aussi supérieur au pur mais froid Térence, et au farceur Aristophane, qu’au baladin Dancourt.
Il y a donc des genres dans lesquels les modernes sont de beaucoup supérieurs aux anciens, et d’autres en très-petit nombre dans lesquels nous leur sommes inférieurs. C’est à quoi se réduit toute la dispute.
DE QUELQUES COMPARAISONS ENTRE DES OUVRAGES CÉLÈBRES.
La raison et le goût veulent, ce me semble, qu’on distingue dans un ancien, comme dans un moderne, le bon et le mauvais, qui sont très-souvent à côté l’un de l’autre.
On doit sentir avec transport ce vers de Corneille, ce vers tel qu’on n’en trouve pas un seul, ni dans Homère, ni dans Sophocle, ni dans Euripide, qui en approche :
Que vouliez-vous qu’il fit contre trois ? — Qu’il mourût [10].
Et l’on doit avec la même sagacité et la même justice réprouver les vers suivants.
En admirant le sublime tableau de la dernière scène de Rodogune, les contrastes frappants des personnages et la force du coloris, l’homme de goût verra par combien de fautes cette situation terrible est amenée, quelles invraisemblances l’ont préparée, à quel point il a fallu que Rodogune ait démenti son caractère, et par quels chemins raboteux il a fallu passer pour arriver à cette grande et tragique catastrophe.
Ce même juge équitable ne se lassera point de rendre justice à l’artificieuse et fine contexture des tragédies de Racine, les seules peut-être qui aient été bien ourdies d’un bout à l’autre depuis Eschyle jusqu’au grand siècle de Louis XIV. Il sera touché de cette élégance continue, de cette pureté de langage, de cette vérité dans les caractères qui ne se trouve que chez lui ; de cette grandeur sans enflure qui seule est grandeur ; de ce naturel qui ne s’égare jamais dans de vaines déclamations, dans des disputes de sophiste, dans des pensées aussi fausses que recherchées, souvent exprimées en solécismes ; dans des plaidoyers de rhétorique plus faits pour les écoles de province que pour la tragédie.
Le même homme verra dans Racine de la faiblesse et de l’uniformité dans quelques caractères ; de la galanterie, et quelquefois de la coquetterie même ; des déclarations d’amour qui tiennent de l’idylle et de l’élégie plutôt que d’une grande passion théâtrale. Il se plaindra de ne trouver, dans plus d’un morceau très-bien écrit, qu’une élégance qui lui plaît, et non pas un torrent d’éloquence qui l’entraîne ; il sera fâché de n’éprouver qu’une faible émotion, et de se contenter d’approuver, quand il voudrait que son esprit fût étonné et son cœur déchiré.
C’est ainsi qu’il jugera les anciens, non pas sur leurs noms, non pas sur le temps où ils vivaient, mais sur leurs ouvrages mêmes ; ce n’est pas trois mille ans qui doivent plaire, c’est la chose même. Si une darique a été mal frappée, que m’importe qu’elle représente le fils d’Hystaspe ? La monnaie de Varin est plus récente, mais elle est infiniment plus belle.
Si le peintre Timante venait aujourd’hui présenter à côté des tableaux du Palais-Royal son tableau du sacrifice d’Iphigénie, peint de quatre couleurs ; s’il nous disait : « Des gens d’esprit m’ont assuré en Grèce que c’est un artifice admirable d’avoir voilé le visage d’Agameranon, dans la crainte que sa douleur n’égalât pas celle de Clytemnestre, et que les larmes du père ne déshonorassent la majesté du monarque ; » il se trouverait des connaisseurs qui lui répondraient : « C’est un trait d’esprit, et non pas un trait de peintre ; un voile sur la tête de votre principal personnage fait un effet affreux dans un tableau : vous avez manqué votre art[11]. Voyez le chef-d’œuvre de Rubens qui a su exprimer sur le visage de Marie de Médicis la douleur de l’enfantement, l’abattement, la joie, le sourire, et la tendresse, non avec quatre couleurs, mais avec toutes les teintes de la nature. Si vous vouliez qu’Agamemnon cachât un peu son visage, il fallait qu’il eu cachât une partie avec ses mains posées sur son front et sur ses yeux, et non pas avec un voile que les hommes n’ont jamais porté, et qui est aussi désagréable à la vue, aussi peu pittoresque, qu’il est opposé au costume : vous deviez alors laisser voir des pleurs qui coulent, et que le héros veut cacher ; vous deviez exprimer dans ses muscles les convulsions d’une douleur qu’il veut surmonter ; vous deviez peindre dans cette attitude la majesté et le désespoir. Vous êtes Grec, et Rubens est Belge ; mais le Belge l’emporte. »
D’UN PASSAGE D’HOMÈRE.
Un Florentin, homme de lettres, d’un esprit juste et d’un goût cultivé, se trouva un jour dans la bibliothèque de milord Chesterfield avec un professeur d’Oxford et un Écossais qui vantait le poëme de Fingal, composé, disait-il, dans la langue du pays de Galles, laquelle est encore en partie celle des Bas-Bretons. » Que l’antiquité est belle ! s’écriait-il ; le poëme de Fingal a passé de bouche en bouche jusqu’à nous depuis près de deux mille ans, sans avoir été jamais altéré ; tant les beautés véritables ont de force sur l’esprit des hommes ! » Alors il lut à l’assemblée ce commencement de Fingal.
« Cuchulin était assis près de la muraille de Tura sous l’arbre de la feuille agitée ; sa pique reposait contre un rocher couvert de mousse, son bouclier était à ses pieds sur l’herbe. Il occupait sa mémoire du souvenir du grand Carbar, héros tué par lui à la guerre. Moran, né de Fitilh, Moran, sentinelle de l’Océan, se présenta devant lui.
« Lève-toi, lui dit-il, lève-toi, Cuchulin ; je vois les vaisseaux de Suaran, les ennemis sont nombreux, plus d’un héros s’avance sur les vagues noires de la mer.
« Cuchulin aux yeux bleus lui répliqua : « Moran, fils de Fitilh, tu trembles toujours, tes craintes multiplient le nombre des ennemis. Peut-être est-ce le roi des montagnes désertes qui vient à mon secours dans les plaines d’Ullin. — Non, dit Moran, c’est Suaran lui-même ; il est aussi haut qu’un rocher de glace : j’ai vu sa lance, elle est comme un haut sapin ébranché par les vents ; son bouclier est comme la lune qui se lève ; il était assis au rivage sur un rocher, il ressemblait à un nuage qui couvre une montagne, etc. »
— Ah : voilà le véritable style d’Homère, dit alors le professeur d’Oxford ; mais ce qui m’en plaît davantage, c’est que j’y vois la sublime éloquence hébraïque. Je crois lire les passages de ces beaux cantiques.
« [12] Tu gouverneras toutes les nations que tu nous soumettras, avec une verge de fer ; tu les briseras comme le potier fait un vase.
« [13] Tu briseras les dents des pécheurs.
« [14] La terre a tremblé, les fondements des montagnes se sont ébranlés, parce que le Seigneur s’est fâché contre les montagnes, et il a lancé la grêle et des charbons.
« [15] Il a logé dans le soleil, et il en est sorti comme un mari sort de son lit.
« [16] Dieu brisera leurs dents dans leur bouche, il mettra en poudre leurs dents mâchelières ; ils deviendront à rien comme de l’eau, car il a tendu son arc pour les abattre ; ils seront engloutis, tout vivants dans sa colère, avant d’attendre que les épines soient aussi hautes qu’un prunier.
« [17] Les nations viendront vers le soir, affamées comme des chiens ; et toi. Seigneur, tu te moqueras d’elles, et tu les réduiras à rien.
« [18] La montagne du Seigneur est une montagne coagulée ; pourquoi regardez-vous les monts coagulés ? Le Seigneur a dit : Je jetterai Basan ; je le jetterai dans la mer, afin que ton pied soit teint de sang, et que la langue de tes chiens lèche leur sang.
« [19] Ouvre la bouche bien grande, et je la remplirai.
« [20] Rends les nations comme une roue qui tourne toujours, comme la paille devant la face du vent, comme un feu qui brûle une forêt, comme une flamme qui brûle des montagnes ; tu les poursuis dans ta tempête, et la colère les troublera.
« [21] Il jugera dans les nations, il les remplira de ruines ; il cassera les têtes dans la terre de plusieurs.
« [22] Bienheureux celui qui prendra tes petits enfants, et qui les écrasera contre la pierre ! etc., etc., etc. »
Le Florentin, ayant écouté avec une grande attention les versets des cantiques récités par le docteur et les premiers vers de Fingal beuglés par l’Écossais, avoua qu’il n’était pas fort touché de toutes ces figures asiatiques, et qu’il aimait beaucoup mieux le style simple et noble de Virgile.
L’Écossais pâlit de colère à ce discours, le docteur d’Oxford leva les épaules de pitié ; mais milord Chesterfield encouragea le Florentin par un sourire d’approbation.
Le Florentin, échauffé, et se tenant appuyé, leur dit : « Messieurs, rien n’est plus aisé que d’outrer la nature, rien n’est plus difficile que de l’imiter. Je suis un peu ce qu’on appelle en Italie improvisatori, et je vous parlerais huit jours de suite en vers dans ce style oriental, sans me donner la moindre peine, parce qu’il n’en faut aucune pour être ampoulé en vers négligés, chargés d’épithètes, qui sont presque toujours les mêmes ; pour entasser combats sur combats, et pour peindre des chimères.
— Qui ? vous ! lui dit le professeur, vous feriez un poëme épique sur-le-champ?
— Non pas un poème épique raisonnable et en vers corrects comme Virgile, répliqua l’Italien ; mais un poëme dans lequel je m’abandonnerais à toutes mes idées, sans me piquer d’y mettre de la régularité.
— Je vous en défie, dirent l’Écossais et l’Oxfordien.
— Eh bien ! donnez-moi un sujet, répliqua le Florentin. » Milord Chesterfield lui donna le sujet du Prince Noir, vainqueur à la journée de Poitiers, et donnant la paix après la victoire.
L’improvisateur se recueillit, et commença ainsi :
« Muse d’Albion, génie qui présidez aux héros, chantez avec moi, non la colère oisive d’un homme implacable envers ses amis et ses ennemis ; non des héros que les dieux favorisent tour à tour sans avoir aucune raison de les favoriser ; non le siège d’une ville qui n’est point prise ; non les exploits extravagants du fabuleux Fingal, mais les victoires véritables d’un héros aussi modeste que brave, qui mit des rois dans ses fers, et qui respecta ses ennemis vaincus.
« Déjà George, le Mars de l’Angleterre, était descendu du haut de l’empyrée, monté sur le coursier immortel devant qui les plus fiers chevaux du Limousin fuient, comme les brebis bêlantes et les tendres agneaux se précipitent en foule les uns sur les autres pour se cacher dans la bergerie à la vue d’un loup terrible, qui sort du fond des forêts, les yeux étincelants, le poil hérissé, la gueule écumante, menaçant les troupeaux et le berger de la fureur de ses dents avides de carnage.
« Martin, le célèbre protecteur des habitants de la fertile Touraine ; Geneviève, douce divinité des peuples qui boivent les eaux de la Seine et de la Marne ; Denis, qui porta sa tête entre ses bras à l’aspect des hommes et des immortels, tremblaient en voyant le superbe George traverser le vaste sein des airs. Sa tête était couverte d’un casque d’or orné des diamants qui pavaient autrefois les places publiques de la Jérusalem céleste, quand elle apparut aux mortels pendant quarante révolutions journalières de l’astre de la lumière et de sa sœur inconstante qui prête une douce clarté aux sombres nuits.
« Sa main porte la lance épouvantable et sacrée dont le demi-dieu Michael, exécuteur des vengeances du Très-Haut, terrassa dans les premiers jours du monde l’éternel ennemi du monde et du Créateur. Les plus belles plumes des anges qui assistent autour du trône, détachées de leurs dos immortels, flottaient sur son casque, autour duquel volent la terreur, la guerre homicide, la vengeance impitoyable, et la mort qui termine toutes les calamités des malheureux mortels. Il ressemblait à une comète qui dans sa course rapide franchit les orbites des astres étonnés, laissant loin derrière elle des traits d’une lumière pâle et terrible, qui annoncent aux faibles humains la chute des rois et des nations.
« Il s’arrête sur les rives de la Charente, et le bruit de ses armes immortelles retentit jusqu’à la sphère de Jupiter et de Saturne. Il fit deux pas, et il arriva jusqu’aux lieux où le fils du magnanime Édouard attendait le fils de l’intrépide Philippe de Valois. »
Le Florentin continua sur ce ton pendant plus d’un quart d’heure. Les paroles sortaient de sa bouche, comme dit Homère[23], plus serrées et plus abondantes que les neiges qui tombent pendant l’hiver ; cependant ses paroles n’étaient pas froides ; elles ressemblaient plutôt aux rapides étincelles qui s’échappent d’une forge enflammée, quand les cyclopes frappent les foudres de Jupiter sur l’enclume retentissante.
Ses deux antagonistes furent enfin obligés de le faire taire, en lui avouant qu’il était plus aisé qu’ils ne l’avaient cru, de prodiguer les images gigantesques, et d’appeler le ciel, la terre et les enfers à son secours ; mais ils soutinrent que c’était le comble de l’art de mêler le tendre et le touchant au sublime.
« Y a-t-il rien, par exemple, dit l’Oxfordien, de plus moral, et en même temps de plus voluptueux, que de voir Jupiter qui couche avec sa femme sur le mont Ida ? »
Milord Chesterfield prit alors la parole : « Messieurs, dit-il, je vous demande pardon de me mêler de la querelle ; peut-être chez les Grecs c’était une chose très-intéressante qu’un dieu qui couche avec son épouse sur une montagne ; mais je ne vois pas ce qu’on peut trouver là de bien fin et de bien attachant. Je conviendrai avec vous que le fichu qu’il a plu aux commentateurs et aux imitateurs d’appeler la ceinture de Vénus est une image charmante ; mais je n’ai jamais compris que ce fût un soporatif, ni comment Junon imaginait de recevoir les caresses du maître des dieux pour le faire dormir. Voilà un plaisant dieu de s’endormir pour si peu de chose ! Je vous jure que quand j’étais jeune, je ne m’assoupissais pas si aisément. J’ignore s’il est noble, agréable, intéressant, spirituel et décent, défaire dire par Junon à Jupiter :
« Si vous voulez absolument me caresser, allons-nous-en au ciel dans votre appartement, qui est l’ouvrage de Vulcain, et dont la porte ferme si bien qu’aucun des dieux n’y peut entrer. »
« Je n’entends pas non plus comment le Sommeil, que Junon prie d’endormir Jupiter, peut être un dieu si éveillé. Il arrive en un moment des îles de Lemnos et d’Imbros au mont Ida : il est beau de partir de deux îles à la fois ; de là il monte sur un sapin, il court aussitôt aux vaisseaux des Grecs ; il cherche Neptune, il le trouve, il le conjure de donner la victoire ce jour-là à l’armée des Grecs, et il retourne à Lemnos d’un vol rapide. Je n’ai rien vu de si frétillant que ce Sommeil.
« Enfin, s’il faut absolument coucher avec quelqu’un dans un poëme épique, j’avoue que j’aime cent fois mieux les rendez-vous d’Alcine avec Roger, et d’Armide avec Renaud.
« Venez, mon cher Florentin, me lire ces deux chants admirables de l’Arioste et du Tasse. »
Le Florentin ne se fit pas prier. Milord Chesterfield fut enchanté. L’Écossais pendant ce temps-là relisait Fingal, le professeur d’Oxford relisait Homère, et tout le monde était content.
On conclut enfin qu’heureux est celui qui, dégagé de tous les préjugés, est sensible au mérite des anciens et des modernes, apprécie leurs beautés, connaît leurs fautes, et les pardonne.

  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
  2. Aller Sauf les premiers mots, ces vers sont extraits du Sixième discours sur l’homme. Voyez tome IX.
  3. Aller Epist. I, V. 34, livre II. (Note de Voltaire.)
  4. Aller Ibid., v. 76-78. (Id.)
  5. Aller Episti, v. 88-89.
  6. Aller L’Emulation, ode à M. de Fontenelle.
  7. Aller Ce La Chapelle était un receveur général des finances qui traduisit très-platement Tibulle ; mais ceux qui dînaient chez lui trouvaient ses vers fort bons. (Note de Voltaire.)
  8. Aller Préface d’Iphigénie.
  9. Aller Quinte-Curce, livre IX. (Note de Voltaire.)
  10. Aller Horace, III, vi.
  11. Aller Voltaire en reparle dans l’article Imagination, section Ire.
  12. Aller Psaume ii, 9. (Note de Voltaire.)
  13. Aller Psaume iii, 8. ( Id.)
  14. Aller Psaume xvii, 7 et 12. (Id.)
  15. Aller Psaume xviii, 6. ( Id.)
  16. Aller Psaume lvii, 7-10. (Id.)
  17. Aller Psaume lviii, 15 et 9. (Id.)
  18. Aller Psaume lxvii, 10, 17, 23, 24. (Id)
  19. Aller Psaume lxxx, 11. (Id.)
  20. Aller Psaume lxxxii, 14-16. (Id.)
  21. Aller Psaume cix, 6. (Id.)
  22. Aller Psaume cxxxi, 9. (Id.)
  23. Aller Iliade, livre III, vers 121-122.
  24. Éd. Garnier - Tome 17
    ◄  Anciens et ModernesÂneAnge   ►

    ÂNE. [1]

    Ajoutons quelque chose à l’article Âne de l’Encyclopédie, concernant l’âne de Lucien, qui devint d’or entre les mains d’Apulée. Le plus plaisant de l’aventure est pourtant dans Lucien ; et ce plaisant est qu’une dame devint amoureuse de ce monsieur lorsqu’il était âne, et n’en voulut plus lorsqu’il ne fut qu’homme. Ces métamorphoses étaient fort communes dans toute l’antiquité. L’âne de Silène avait parlé, et les savants ont cru qu’il s’était expliqué en arabe : c’était probablement un homme changé en âne par le pouvoir de Bacchus, car on sait que Bacchus était Arabe. Virgile parle de la métamorphose de Mœris en loup comme d’une chose très-ordinaire.

    .... Sæpe lupum fieri, et se condere silvis
    Mœrim....
    Ecl., viii, v. 97-98.

    Mœris devenu loup se cacha dans les bois.
    Cette doctrine des métamorphoses était-elle dérivée des vieilles fables d’Égypte, qui débitèrent que les dieux s’étaient changés en animaux dans la guerre contre les géants ?
    Les Grecs, grands imitateurs et grands enchérisseurs sur les fables orientales, métamorphosèrent presque tous les dieux en hommes ou en bêtes, pour les faire mieux réussir dans leurs desseins amoureux.
    Si les dieux se changeaient en taureaux, en chevaux, en cygnes, en colombes, pourquoi n’aurait-on pas trouvé le secret de faire la même opération sur les hommes ?
    Plusieurs commentateurs, en oubliant le respect qu’ils devaient aux saintes Écritures, ont cité l’exemple de Nabuchodonosor changé en bœuf ; mais c’était un miracle, une vengeance divine, une chose entièrement hors de la sphère de la nature, qu’on ne devait pas examiner avec des yeux profanes, et qui ne peut être l’objet de nos recherches.
    D’autres savants, non moins indiscrets peut-être, se sont prévalus de ce qui est rapporté dans l’Évangile de l’enfance[2]. Une jeune fille, en Égypte, étant entrée dans la chambre de quelques femmes, y vit un mulet couvert d’une housse de soie, ayant à son cou un pendant d’ébène. Ces femmes lui donnaient des baisers, et lui présentaient à manger en répandant des larmes. Ce mulet était le propre frère de ces femmes. Des magiciennes lui avaient ôté la figure humaine ; et le Maître de la nature la lui rendit bientôt.
    Quoique cet évangile soit apocryphe, la vénération pour le seul nom qu’il porte nous empêche de détailler cette aventure. Elle doit servir seulement à faire voir combien les métamorphoses étaient à la mode dans presque toute la terre. Les chrétiens qui composèrent cet évangile étaient sans doute de bonne foi. Ils ne voulaient point composer un roman ; ils rapportaient avec simplicité ce qu’ils avaient entendu dire. L’Église, qui rejeta dans la suite cet évangile avec quarante-neuf autres, n’accusa pas les auteurs d’impiété et de prévarication ; ces auteurs obscurs parlaient à la populace selon les préjugés de leur temps. La Chine était peut-être le seul pays exempt de ces superstitions.
    L’aventure des compagnons d’Ulysse changés en bêtes par Circé était beaucoup plus ancienne que le dogme de la métempsycose annoncé en Grèce et en Italie par Pythagore.
    Sur quoi se fondent les gens qui prétendent qu’il n’y a point d’erreur universelle qui ne soit l’abus de quelque vérité ? Ils disent qu’on n’a vu des charlatans que parce qu’on a vu de vrais médecins, et qu’on n’a cru aux faux prodiges qu’à cause des véritables[3].
    Mais avait-on des témoignages certains que des hommes étaient devenus loups, bœufs, ou chevaux, ou ânes ? Cette erreur universelle n’avait donc pour principe que l’amour du merveilleux, et l’inclination naturelle pour la superstition.
    Il suffit d’une opinion erronée pour remplir l’univers de fables. Un docteur indien voit que les bêtes ont du sentiment et de la mémoire : il conclut qu’elles ont une âme. Les hommes en ont une aussi. Que devient l’âme de l’homme après sa mort ? que devient l’âme de la bête ? Il faut bien qu’elles logent quelque part. Elles s’en vont dans le premier corps venu qui commence à se former. L’âme d’un brachmane loge dans le corps d’un éléphant, l’âme d’un âne se loge dans le corps d’un petit brachmane. Voilà le dogme de la métempsycose qui s’établit sur un simple raisonnement.
    Mais il y a loin de là au dogme de la métamorphose. Ce n’est plus une âme sans logis qui cherche un gîte ; c’est un corps qui est changé en un autre corps, son âme demeurant toujours la même. Or certainement nous n’avons dans la nature aucun exemple d’un pareil tour de gobelets.
    Cherchons donc quelle peut être l’origine d’une opinion si extravagante et si générale. Sera-t-il arrivé qu’un père, ayant dit à son fils plongé dans de sales débauches et dans l’ignorance : « Tu es un cochon, un cheval, un âne ; » ensuite l’ayant mis en pénitence avec un bonnet d’âne sur la tête, une servante du voisinage aura dit que ce jeune homme a été changé en âne en punition de ses fautes ? Ses voisines l’auront redit à d’autres voisines, et de bouche en bouche ces histoires, accompagnées de mille circonstances, auront fait le tour du monde. Une équivoque aura trompé toute la terre.
    Avouons donc encore ici, avec Boileau, que l’équivoque a été la mère de la plupart de nos sottises.
    Joignez à cela le pouvoir de la magie, reconnu incontestable chez toutes les nations; et vous ne serez plus étonné de rien[4].
    Encore un mot sur les ânes. On dit qu’ils sont guerriers en Mésopotamie, et que Mervan, le vingt et unième calife, fut surnommé l’âne pour sa valeur.
    Le patriarche Photius rapporte, dans l’extrait de la vie d’Isidore, qu’Ammonius avait un âne qui se connaissait très-bien en poésie, et qui abandonnait son râtelier pour aller entendre des vers.
    La fable de Midas vaut mieux que le conte de Photius.

    DE L’ÂNE D’OR DE MACHIAVEL.

    On connaît peu l’âne de Machiavel. Les dictionnaires qui en parlent disent que c’est un ouvrage de sa jeunesse ; il paraît pourtant qu’il était dans l’âge mûr, puisqu’il parle des malheurs qu’il a essuyés autrefois et très-longtemps. L’ouvrage est une satire de ses contemporains. L’auteur voit beaucoup de Florentins, dont l’un est changé en chat, l’autre en dragon, celui-ci en chien qui aboie à la lune, cet autre en renard qui ne s’est pas laissé prendre. Chaque caractère est peint sous le nom d’un animal. Les factions des Médicis et de leurs ennemis y sont figurées sans doute, et qui aurait la clef de cette apocalypse comique saurait l’histoire secrète du pape Léon X et des troubles de Florence. Ce poëme est plein de morale et de philosophie. Il finit par de très-bonnes réflexions d’un gros cochon, qui parle à peu près ainsi à l’homme :
    Animaux à deux pieds, sans vêtements, sans armes,
    Point d’ongle, un mauvais cuir, ni plume, ni toison,
    Vous pleurez en naissant, et vous avez raison :
    Vous prévoyez vos maux ; ils méritent vos larmes.
    Les perroquets et vous ont le don de parler.
    La nature vous fit des mains industrieuses ;
    Mais vous fit-elle, hélas ! des âmes vertueuses ?
    Et quel homme en ce point nous pourrait égaler ?
    L’homme est plus vil que nous, plus méchant, plus sauvage :
    Poltrons ou furieux, dans le crime plongés,
    Vous éprouvez toujours ou la crainte ou la rage.
    Vous tremblez de mourir, et vous vous égorgez.
    Jamais de porc à porc on ne vit d’injustices.
    Noire bauge est pour nous le temple de la paix.
    Ami, que le bon Dieu me préserve à jamais
    De redevenir homme et d’avoir tous tes vices !

    Ceci est l’original de la satire de l’homme que fit Boileau, et de la fable des compagnons d’Ulysse, écrite par La Fontaine. Mais il est très-vraisemblable que ni La Fontaine ni Boileau n’avaient entendu parler de l’âne de Machiavel.

    DE L’ÂNE DE VÉRONE.

    Il faut être vrai, et ne point tromper son lecteur. Je ne sais pas bien positivement si l’âne de Vérone subsiste encore dans toute sa splendeur, parce que je ne l’ai pas vu ; mais les voyageurs qui l’ont vu, il y a quarante ou cinquante ans, s’accordent à dire que ses reliques étaient renfermées dans le ventre d’un âne artificiel fait exprès ; qu’il était sous la garde de quarante moines du couvent de Notre-Dame des Orgues à Vérone, et qu’on le portait en procession deux fois l’an. C’était une des plus anciennes reliques de la ville. La tradition disait que cet âne, ayant porté[5] notre Seigneur dans son entrée à Jérusalem, n’avait plus voulu vivre en cette ville ; qu’il avait marché sur la mer aussi endurcie que sa corne ; qu’il avait pris son chemin par Chypre, Rhodes, Candie, Malte, et la Sicile ; que de là il était venu séjourner à Aquilée ; et qu’enfin il s’établit à Vérone, où il vécut très-longtemps.
    Ce qui donna lieu à cette fable, c’est que la plupart des ânes ont une espèce de croix noire sur le dos. Il y eut apparemment quelque vieil âne aux environs de Vérone, chez qui la populace remarqua une plus belle croix qu’à ses confrères : une bonne femme ne manqua pas de dire que c’était celui qui avait servi de monture à l’entrée dans Jérusalem ; on fit de magnifiques funérailles à l’âne. La fête de Vérone s’établit ; elle passa de Vérone dans les autres pays ; elle fut surtout célébrée en France ; on chanta la prose de l’âne à la messe.

    Orientis partibus
    Adventavit asinus
    Pulcher et fortissimus.

    Une fille représentant la sainte Vierge allant en Égypte montait sur un âne, et, tenant un enfant entre ses bras, conduisait une longue procession. Le prêtre, à la fin de la messe[6], au lieu de dire : Ite, missa est, se mettait à braire trois fois de toute sa force ; et le peuple répondait en chœur.
    Nous avons des livres sur la fête de l’âne et sur celle des fous[7] ; ils peuvent servir à l’histoire universelle de l’esprit humain.

    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie. 1770. (B.)
    2. Aller Voyez dans les Mélanges, année 1769, la Collection d’anciens évangiles.
    3. Aller Voyez les Remarques sur les pensées de Pascal. (Note de Voltaire.) — (Dans lesMélanges, année 1728.)
    4. Aller Voyez l’article Magie. (Note de Voltaire.)
    5. Aller Voyez Misson, tome Ier, pages 101 et 102. (Note de Voltaire.)
    6. Aller Voyez Ducange, et l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations, chapitre xlv et lxxxii, et ci-après l’article Kalendes. (Note de Voltaire.)
    7. Aller On attribue les proses de l’office de la fête des fous à P. de Corbeil, mort en 1222, archevêque de Sens. (B.
    8. Éd. Garnier - Tome 17
      ◄  ÂneAngeAnglicans   ►

      ANGE.

      SECTION PREMIÈRE[1].

      Anges des Indiens, des Perses, etc.

      L’auteur de l’article Ange, dans l’Encyclopédie, dit que « toutes les religions ont admis l’existence des anges, quoique la raison naturelle ne la démontre pas ».
      Nous n’avons point d’autre raison que la naturelle. Ce qui est surnaturel est au-dessus de la raison. Il fallait dire (si je ne me trompe) que plusieurs religions, et non pas toutes, ont reconnu des anges. Celle de Numa, celle du sabisme, celle des druides, celle de la Chine, celle des Scythes, celle des anciens Phéniciens et des anciens Égyptiens, n’admirent point les anges.
      Nous entendons par ce mot, des ministres de Dieu, des députés, des êtres mitoyens entre Dieu et les hommes, envoyés pour nous signifier ses ordres.
      Aujourd’hui, en 1772, il y a juste quatre mille huit cent soixante et dix-huit ans que les brachmanes se vantent d’avoir par écrit leur première loi sacrée, intitulée le Shasta, quinze cents ans avant leur seconde loi, nommée Veidam, qui signifie la parole de Dieu. Le Shasta contient cinq chapitres : le premier, de Dieu et de ses attributs ; le second, de la création des anges ; le troisième, de la chute des anges ; le quatrième, de leur punition ; le cinquième, de leur pardon, et de la création de l’homme.
      Il est utile de remarquer d’abord la manière dont ce livre parle de Dieu.

      premier chapitre du shasta.

      « Dieu est un ; il a créé tout ; c’est une sphère parfaite sans commencement ni fin. Dieu conduit toute la création par une providence générale résultante d’un principe déterminé. Tu ne rechercheras point à découvrir l’essence et la nature de l’Éternel, ni par quelles lois il gouverne ; une telle entreprise est vaine et criminelle ; c’est assez que jour et nuit tu contemples dans ses ouvrages sa sagesse, son pouvoir et sa bonté. »
      Après avoir payé à ce début du Shasta le tribut d’admiration que nous lui devons, voyons la création des anges.

      deuxième chapitre du shasta.

      « L’Éternel, absorbé dans la contemplation de sa propre existence, résolut, dans la plénitude des temps, de communiquer sa gloire et son essence à des êtres capables de sentir et de partager sa béatitude, comme de servir à sa gloire. L’Éternel voulut, et ils furent. Il les forma en partie de son essence, capables de perfection et d’imperfection, selon leur volonté.
      « L’Éternel créa d’abord Birma, Vitsnou et Sib ; ensuite Mozazor et toute la multitude des anges. L’Éternel donna la prééminence à Birma, à Vitsnou et à Sib. Birma fut le prince de l’armée angélique ; Vitsnou et Sib furent ses coadjuteurs. L’Éternel divisa l’armée angélique en plusieurs bandes, et leur donna à chacune un chef. Ils adorèrent l’Éternel, rangés autour de son trône, chacun dans le degré assigné. L’harmonie fut dans les cieux. Mozazor, chef de la première bande, entonna le cantique de louange et d’adoration au Créateur, et la chanson d’obéissance à Birma, sa première créature ; et l’Éternel se réjouit dans sa nouvelle création. »
      chap. iii. — de la chute d’une partie des anges.

      « Depuis la création de l’armée céleste, la joie, et l’harmonie environnèrent le trône de l’Éternel dans l’espace de mille ans, multipliés par mille ans, et auraient duré jusqu’à ce que le temps ne fût plus, si l’envie n’avait pas saisi Mozazor et d’autres princes des bandes angéliques. Parmi eux était Raabon, le premier en dignité après Mozazor. Immémorants du bonheur de leur création et de leur devoir, ils rejetèrent le pouvoir de perfection, et exercèrent le pouvoir d’imperfection. Ils firent le mal à l’aspect de l’Éternel ; ils lui désobéirent, et refusèrent de se soumettre au lieutenant de Dieu et à ses associés Vitsnou et Sib ; et ils dirent : Nous voulons gouverner ; et sans craindre la puissance et la colère de leur créateur, ils répandirent leurs principes séditieux dans l’armée céleste. Ils séduisirent les anges, et entraînèrent une grande multitude dans la rébellion ; et elle s’éloigna du trône de l’Éternel ; et la tristesse saisit les esprits angéliques fidèles, et la douleur fut connue pour la première fois dans le ciel. »

      chap. iv. — chatiment des anges coupables.

      « L’Éternel, dont la toute-science, la prescience et l’influence s’étend sur toutes choses, excepté sur l’action des êtres qu’il a créés libres, vit avec douleur et colère la défection de Mozazor, de Raabon, et des autres chefs des anges.
      « Miséricordieux dans son courroux, il envoya Birma, Vitsnou et Sib, pour leur reprocher leur crime et pour les porter à rentrer dans leur devoir ; mais, confirmés dans leur esprit d’indépendance, ils persistèrent dans la révolte. L’Éternel alors commanda à Sib de marcher contre eux, armé de la toute-puissance, et de les précipiter du lieu éminent dans le lieu de ténèbres, dans l’Ondéra, pour y être punis pendant mille ans, multipliés par mille ans. »

      précis du cinquième chapitre.

      Au bout de mille ans, Birma, Vitsnou et Sib sollicitèrent la clémence de l’Éternel en faveur des délinquants. L’Éternel daigna les délivrer de la prison de l’Ondéra, et les mettre dans un état de probation pendant un grand nombre de révolutions du soleil. Il y eut encore des rébellions contre Dieu dans ce temps de pénitence.
      Ce fut dans un de ces périodes que Dieu créa la terre ; les anges pénitents y subirent plusieurs métempsycoses ; une des dernières fut leur changement en vaches. C’est de là que les vaches devinrent sacrées dans l’Inde. Et enfin ils furent métamorphosés en hommes. De sorte que le système des Indiens sur les anges est précisément celui du jésuite Bougeant, qui prétend que les corps des bêtes sont habités par des anges pécheurs. Ce que les brachmanes avaient inventé sérieusement, Bougeant l’imagina plus de quatre mille ans après par plaisanterie ; si pourtant ce badinage n’était pas en lui un reste de superstition mêlé avec l’esprit systématique, ce qui est arrivé assez souvent.
      Telle est l’histoire des anges chez les anciens brachmanes, qu’ils enseignent encore depuis environ cinquante siècles. Nos marchands qui ont trafiqué dans l’Inde n’en ont jamais été instruits ; nos missionnaires ne l’ont pas été davantage, et les brames, qui n’ont jamais été édifiés, ni de leur science, ni de leurs mœurs, ne leur ont point communiqué leurs secrets. Il a fallu qu’un Anglais, nommé M, Holwell, ait habité trente ans à Bénarès sur le Gange, ancienne école des brachmanes ; qu’il ait appris l’ancienne langue sacrée duHanscrit, et qu’il ait lu les anciens livres de la religion indienne, pour enrichir enfin notre Europe de ces connaissances singulières : comme M. Sale avait demeuré longtemps en Arabie pour nous donner une traduction fidèle de l’Alcoran, et des lumières sur l’ancien sabisme, auquel a succédé la religion musulmane ; de même encore que M. Hyde a recherché pendant vingt années, en Perse, tout ce qui concerne la religion des mages.

      des anges des perses.

      Les Perses avaient trente et un anges. Le premier de tous, et qui est servi par quatre autres anges, s’appelle Bahaman ; il a l’inspection de tous les animaux, excepté de l’homme, sur qui Dieu s’est réservé une juridiction immédiate.
      Dieu préside au jour où le soleil entre dans le bélier, et ce jour est un jour de sabbat ; ce qui prouve que la fête du sabbat était observée chez les Perses dans les temps les plus anciens.
      Le second ange préside au huitième jour, et s’appelle Débadur.
      Le troisième est Kur, dont on a fait depuis probablement Cyrus ; et c’est l’ange du soleil.
      Le quatrième s’appelle Ma, et il préside à la lune.
      Ainsi chaque ange a son district. C’est chez les Perses que la doctrine de l’ange gardien et du mauvais ange fut d’abord reconnue. On croit que Raphaël était l’ange gardien de l’empire persan.

      des anges chez les hébreux.

      Les Hébreux ne connurent jamais la chute des anges jusqu’aux premiers temps de l’ère chrétienne. Il faut qu’alors cette doctrine secrète des anciens brachmanes fût parvenue jusqu’à eux : car ce fut dans ce temps qu’on fabriqua le livre attribué à Énoch, touchant les anges pécheurs chassés du ciel.
      Énoch devait être un auteur fort ancien, puisqu’il vivait, selon les Juifs, dans la septième génération avant le déluge ; mais puisque Seth, plus ancien encore que lui, avait laissé des livres aux Hébreux, ils pouvaient se vanter d’en avoir aussi d’Énoch. Voici donc ce qu’Énoch écrivit selon eux :
      « Le nombre des hommes s’étant prodigieusement accru, ils eurent de très-belles filles ; les anges, les brillants, Egregori, en devinrent amoureux, et furent entraînés dans beaucoup d’erreurs. Ils s’animèrent entre eux, ils se dirent : Choisissons-nous des femmes parmi les filles des hommes de la terre. Semiaxas, leur prince, dit : Je crains que vous n’osiez pas accomplir un tel dessein, et que je ne demeure seul chargé du crime. Tous répondirent : Faisons serment d’exécuter notre dessein, et dévouons-nous à l’anathème si nous y manquons. Ils s’unirent donc par serment et firent des imprécations. Ils étaient au nombre de deux cents. Ils partirent ensemble, du temps de Jared, et allèrent sur la montagne appelée Hermonim à cause de leur serment. Voici le nom des principaux : Semiaxas, Atarcuph, Araciel, Chobabiel, Sampsich, Zaciel, Pharmar, Thausael, Samiel, Tyriel, Jumiel[2].
      « Eux et les autres prirent des femmes l’an onze cent soixante et dix de la création du monde. De ce commerce naquirent trois genres d’hommes, les géants, Naphelim, etc. »
      L’auteur de ce fragment écrit de ce style qui semble appartenir aux premiers temps ; c’est la même naïveté. Il ne manque pas de nommer les personnages ; il n’oublie pas les dates ; point de réflexions, point de maximes : c’est l’ancienne manière orientale.
      On voit que cette histoire est fondée sur le sixième chapitre de laGenèse[3] : « Or en ce temps il y avait des géants sur la terre ; car les enfants de Dieu ayant eu commerce avec les filles des hommes, elles enfantèrent les puissances du siècle. »
      Le livre d’Énoch et la Genèse sont entièrement d’accord sur l’accouplement des anges avec les filles des hommes, et sur la race des géants qui en naquit ; mais ni cet Énoch ni aucun livre de l’Ancien Testament ne parle de la guerre des anges contre Dieu, ni de leur défaite, ni de leur chute dans l’enfer, ni de leur haine contre le genre humain.
      Presque tous les commentateurs de l’Ancien Testament disent unanimement qu’avant la captivité de Babylone les Juifs ne surent le nom d’aucun ange. Celui qui apparut à Manué, père de Samson, ne voulut point dire le sien.
      Lorsque les trois anges apparurent à Abraham, et qu’il fit cuire un veau entier pour les régaler, ils ne lui apprirent point leurs noms. L’un d’eux lui dit : « Je viendrai vous voir, si Dieu me donne vie, l’année prochaine, et Sara votre femme aura un fils[4]. »
      Dom Calmet trouve un très-grand rapport entre cette histoire et la fable qu’Ovide raconte dans ses Fastes, de Jupiter, de Neptune et de Mercure[5] qui, ayant soupé chez le vieillard Hyrieus, et le voyant affligé de ne pouvoir faire des enfants, pissèrent sur le cuir du veau qu’Hyrieus leur avait servi, et ordonnèrent à Hyrieus d’enfouir sous terre et d’y laisser pendant neuf mois ce cuir arrosé de l’urine céleste. Au bout de neuf mois, Hyrieus découvrit son cuir : il y trouva un enfant qu’on appela Orion, et qui est actuellement dans le ciel. Calmet dit même que les termes dont se servirent les anges avec Abraham peuvent se traduire ainsi : « Il naîtra un fils de votre veau. »
      Quoi qu’il en soit, les anges ne dirent point leur nom à Abraham ; ils ne le dirent pas même à Moïse ; et nous ne voyons le nom de Raphaël que dans Tobie, du temps de la captivité. Tous les autres noms d’anges sont pris évidemment des Chaldéens et des Perses, Raphaël, Gabriel, Uriel, etc., sont persans et babyloniens. Il n’y a pas jusqu’au nom d’Israël qui ne soit chaldéen. Le savant juif Philon le dit expressément dans le récit de sa députation vers Caligula (avant-propos).
      Nous ne répéterons point ici ce qu’on a dit ailleurs[6] des anges.

      savoir si les grecs et les romains admirent des anges.

      Ils avaient assez de dieux et de demi-dieux pour se passer d’autres êtres subalternes. Mercure faisait les commissions de Jupiter, Iris celles de Junon ; cependant ils admirent encore des génies, des démons. La doctrine des anges gardiens fut mise en vers par Hésiode, contemporain d’Homère. Voici comme il s’explique dans le poëme des Travaux et des Jours :
      Dans les temps bienheureux de Saturne et de Rhée,
      Le mal fut inconnu, la fatigue ignorée ;
      Les dieux prodiguaient tout : les humains satisfaits,
      Ne se disputant rien, forcés de vivre en paix,
      N’avaient point corrompu leurs mœurs inaltérables.
      La mort, l’affreuse mort, si terrible aux coupables,
      N’était qu’un doux passage, en ce séjour mortel,
      Des plaisirs de la terre aux délices du ciel.
      Les hommes de ces temps sont nos heureux génies,
      Nos démons fortunés, les soutiens de nos vies ;
      Ils veillent près de nous ; ils voudraient de nos cœurs
      Écarter, s’il se peut, le crime et les douleurs, etc.
      Plus on fouille dans l’antiquité, plus on voit combien les nations modernes ont puisé tour à tour dans ces mines aujourd’hui presque abandonnées. Les Grecs, qui ont si longtemps passé pour inventeurs, avaient imité l’Égypte, qui avait copié les Chaldéens, qui devaient presque tout aux Indiens. La doctrine des anges gardiens, qu’Hésiode avait si bien chantée, fut ensuite sophistiquée dans les écoles : c’est tout ce qu’elles purent faire. Chaque homme eut son bon et son mauvais génie, comme chacun eut son étoile.
      Est genius, natale comes qui temperat astrum.
      Hor., lib. II, cp. ii, v. 187.
      Socrate, comme on sait, avait un bon ange ; mais il faut que ce soit le mauvais qui l’ait conduit. Ce ne peut être qu’un très-mauvais ange qui engage un philosophe à courir de maison en maison pour dire aux gens, par demande et par réponse, que le père et la mère, le précepteur et le petit garçon, sont des ignorants et des imbéciles. L’ange gardien a bien de la peine alors à garantir son protégé de la ciguë.
      On ne connaît de Marcus Brutus que son mauvais ange, qui lui apparut avant la bataille de Philippes.
      SECTION II [7].
      La doctrine des anges est une des plus anciennes du monde, elle a précédé celle de l’immortalité de l’âme : cela n’est pas étrange. Il faut de la philosophie pour croire immortelle l’âme de l’homme mortel ; il ne faut que de l’imagination et de la faiblesse pour inventer des êtres supérieurs à nous, qui nous protègent ou qui nous persécutent. Cependant il ne paraît pas que les anciens Égyptiens eussent aucune notion de ces êtres célestes, revêtus d’un corps éthéré, et ministres des ordres d’un Dieu. Les anciens Babyloniens furent les premiers qui admirent cette théologie. Les livres hébreux emploient les anges dès le premier livre de la Genèse ; mais la Genèse ne fut écrite que lorsque les Chaldéens étaient une nation déjà puissante, et ce ne fut même que dans la captivité à Babylone, plus de mille ans après Moïse, que les Juifs apprirent les noms de Gabriel, de Raphaël, Michael, Uriel, etc., qu’on donnait aux anges. C’est une chose très-singulière que, les religions judaïque et chrétienne étant fondées sur la chute d’Adam, cette chute étant fondée sur la tentation du mauvais ange, du diable, cependant il ne soit pas dit un seul mot dans le Pentateuque de l’existence des mauvais anges, encore moins de leur punition et de leur demeure dans l’enfer.
      La raison de cette omission est évidente : c’est que les mauvais anges ne leur furent connus que dans la captivité à Babylone; c’est alors qu’il commence à être question d’Asmodée, que Raphaël alla enchaîner dans la haute Égypte ; c’est alors que les Juifs entendent parler de Satan. Ce mot Satan était chaldéen, et le livre de Job, habitant de Chaldée, est le premier qui en fasse mention.
      Les anciens Perses disaient que Satan était un génie qui avait fait la guerre aux Dives et aux Péris, c’est-à-dire aux fées.
      Ainsi selon les règles ordinaires de la probabilité il serait permis, à ceux qui ne se serviraient que de leur raison, de penser que c’est dans cette théologie qu’on a enfin pris l’idée, chez les Juifs et les chrétiens, que les mauvais anges avaient été chassés du ciel, et que leur prince avait tenté Eve sous la figure d’un serpent.
      On a prétendu qu’Isaïe (dans son chap. xiv, v. 12) avait cette allégorie en vue quand il dit : Quomodo cecidisti de cœlo, Lucifer, qui mane oriebaris ?Comment es-tu tombé du ciel, astre de lumière, qui te levais au matin ? »
      C’est même ce verset latin, traduit d’Isaïe, qui a procuré au diable le nom de Lucifer. On n’a pas songé que Lucifer signifie celui qui répand la lumière. On a encore moins réfléchi aux paroles d’Isaïe. Il parle du roi de Babylone détrôné, et, par une figure commune, il lui dit : Comment es-tu tombé des cieux, astre éclatant ?
      Il n’y a pas d’apparence qu’Isaïe ait voulu établir par ce trait de rhétorique la doctrine des anges précipités dans l’enfer : aussi ce ne fut guère que dans le temps de la primitive Église chrétienne que les Pères et les rabbins s’efforcèrent d’encourager cette doctrine, pour sauver ce qu’il y avait d’incroyable dans l’histoire d’un serpent qui séduisit la mère des hommes, et qui, condamné pour cette mauvaise action à marcher sur le ventre, a depuis été l’ennemi de l’homme, qui tâche toujours de l’écraser, tandis que celui-ci tâche toujours de le mordre. Des substances célestes, précipitées dans l’abîme, qui en sortent pour persécuter le genre humain, ont paru quelque chose de plus sublime.
      On ne peut prouver, par aucun raisonnement, que ces puissances célestes et infernales existent ; mais aussi on ne saurait prouver qu’elles n’existent pas. II n’y a certainement aucune contradiction à reconnaître des substances bienfaisantes et malignes, qui ne soient ni de la nature de Dieu ni de la nature des hommes ; mais il ne suffit pas qu’une chose soit possible pour la croire.
      Les anges qui présidaient aux nations chez les Babyloniens et chez les Juifs sont précisément ce qu’étaient les dieux d’Homère, des êtres célestes subordonnés à un être suprême. L’imagination qui a produit les uns a probablement produit les autres. Le nombre des dieux inférieurs s’accrut avec la religion d’Homère. Le nombre des anges s’augmenta chez les chrétiens avec le temps.
      Les auteurs connus sous le nom de Denis l’Aréopagite et de Grégoire Ierfixèrent le nombre des anges à neuf chœurs dans trois hiérarchies : la première, des séraphins, des chérubins, et des trônes ; la seconde, desdominations, des vertus, et des puissances ; la troisième, des principautés, desarchanges, et enfin des anges, qui donnent la dénomination à tout le reste. Il n’est guère permis qu’à un pape de régler ainsi les rangs dans le ciel.
      SECTION III [8].
      Ange, en grec, envoyé ; on n’en sera guère plus instruit quand on saura que les Perses avaient des Péris, les Hébreux des Malakim, les Grecs leursDaimonoi.
      Mais ce qui nous instruira peut-être davantage, ce sera qu’une des premières idées des hommes a toujours été de placer des êtres intermédiaires entre la Divinité et nous : ce sont ces démons, ces génies que l’antiquité inventa ; l’homme fit toujours les dieux à son image. On voyait les princes signifier leurs ordres par des messagers, donc la Divinité envoie aussi ses courriers ; Mercure, Iris, étaient des courriers, des messagers.
      Les Hébreux, ce seul peuple conduit par la Divinité même, ne donnèrent point d’abord de noms aux anges que Dieu daignait enfin leur envoyer ; ils empruntèrent les noms que leur donnaient les Chaldéens, quand la nation juive fut captive dans la Babylonie ; Michel et Gabriel sont nommés pour la première fois par Daniel, esclave chez ces peuples. Le Juif Tobie, qui vivait à Ninive, connut l’ange Raphaël qui voyagea avec son fils pour l’aider à retirer de l’argent que lui devait le Juif Gabael.
      Dans les lois des Juifs, c’est-à-dire dans le Lévitique et le Deutéronome, il n’est pas fait la moindre mention de l’existence des anges, à plus forte raison de leur culte ; aussi les saducéens ne croyaient-ils point aux anges.
      Mais dans les histoires des Juifs il en est beaucoup parlé. Ces anges étaient corporels ; ils avaient des ailes au dos, comme les Gentils feignirent que Mercure en avait aux talons ; quelquefois ils cachaient leurs ailes sous leurs vêtements. Comment n’auraient-ils pas eu de corps, puisqu’ils buvaient et mangeaient, et que les habitants de Sodome voulurent commettre le péché de la pédérastie avec les anges qui allèrent chez Loth ?
      L’ancienne tradition juive, selon Ben Maimon, admet dix degrés, dix ordres d’anges. 1. Les chaios acodesh, purs, saints. 2. Les ofamin, rapides. 3. Lesoralim, les forts. 4. Les chasmalim, les flammes. 5. Les séraphim, étincelles, 6. Les malakim, anges, messagers, députés. 7. Les éloim, les dieux ou juges. 8. Les ben éloim, enfants des dieux. 9. Chérubim, images. 10. Ychim, les animés.
      L’histoire de la chute des anges ne se trouve point dans les livres de Moïse ; le premier témoignage qu’on en rapporte est celui du prophète Isaïe, qui, apostrophant le roi de Babylone, s’écrie[9] : « Qu’est devenu l’exacteur des tributs ? les sapins et les cèdres se réjouissent de sa chute ; comment es-tu tombé du ciel, ô Helel, étoile du matin ? » On a traduit cet Helel par le mot latinLucifer ; et ensuite, par un sens allégorique, on a donné le nom de Lucifer au prince des anges qui firent la guerre dans le ciel ; et enfin ce nom, qui signifiephosphore et aurore, est devenu le nom du diable.
      La religion chrétienne est fondée sur la chute des anges. Ceux qui se révoltèrent furent précipités des sphères qu’ils habitaient dans l’enfer au centre de la terre, et devinrent diables. Un diable tenta Ève sous la figure d’un serpent, et damna le genre humain. Jésus vint racheter le genre humain, et triompher du diable, qui nous tente encore. Cependant cette tradition fondamentale ne se trouve que dans le livre apocryphe d’Énoch, et encore y est-elle d’une manière toute différente de la tradition reçue.
      Saint Augustin, dans sa cent neuvième lettre, ne fait nulle difficulté d’attribuer des corps déliés et agiles aux bons et aux mauvais anges. Le pape Grégoire Ier a réduit à neuf chœurs, à neuf hiérarchies ou ordres, les dix chœurs des anges reconnus par les Juifs.
      Les Juifs avaient dans leur temple deux chérubins ayant chacun deux têtes, l’une de bœuf et l’autre d’aigle, avec six ailes. Nous les peignons aujourd’hui sous l’image d’une tête volante, ayant deux petites ailes au-dessous des oreilles. Nous peignons les anges et les archanges sous la figure de jeunes gens ayant deux ailes au dos. À l’égard des trônes et des dominations, on ne s’est pas encore avisé de les peindre.
      Saint Thomas, à la question cviii, article 2, dit que les trônes sont aussi près de Dieu que les chérubins et les séraphins, parce que c’est sur eux que Dieu est assis. Scot a compté mille millions d’anges. L’ancienne mythologie des bons et des mauvais génies ayant passé de l’Orient en Grèce et à Rome, nous consacrâmes cette opinion, en admettant pour chaque homme un bon et un mauvais ange, dont l’un l’assiste, et l’autre lui nuit depuis sa naissance jusqu’à sa mort ; mais on ne sait pas encore si ces bons et mauvais anges passent continuellement de leur poste à un autre, ou s’ils sont relevés par d’autres. Consultez sur cet article la Somme de saint-Thomas.
      On ne sait pas précisément où les anges se tiennent, si c’est dans l’air, dans le vide, dans les planètes : Dieu n’a pas voulu que nous en fussions instruits.

      1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. L’article était composé de cette seule section. (B.)
      2. Aller Voltaire avait ici, comme au tome XI, page 142, écrit Atarculph, Hosampsich, Parmar, Sumiel. M. Renouard a le premier, en 1819, rétabli les noms de Atarcuph, Sampsich, Pharmar, Jumiel. Le nombre des anges principaux nommés dans le livre d’Énoch s’élève à vingt, savoir : 1. Semiazas ; 2. Atarcuph ; 3. Araciel ; 4. Chobabiel ; 5. Horammame ; 6. Ramiel ; 7. Sampsich ; 8. Zaciel ; 9. Balciel ; 10. Azalcel ; 11. Pharmarus ; 12. Amariel ; 13. Anagemas ; 14. Thausael ; 15. Samiel; 16. Sarinas ; 17. Eumiel ; 18. Tyriel; 19. Jumiel ; 20. Sariel. Plusieurs de ces noms ont été, comme on l’a vu, étrangement défigurés par les secrétaires ou copistes qu’employait Voltaire. (B.)
      3. Aller Verset 4.
      4. Aller Genèse, xviii, 10.
      5. Aller Voyez Allégories.
      6. Aller Essai sur les Mœurs, tome XI, pages 138, et 184, et dans le chapitre v de Dieu et les Hommes ; voyez les Mélanges, année 1709.
      7. Aller Voyez la note sur la section iii de l’article Abraham, page 40.
      8. Aller Dictionnaire philosophique, édition de 1764. (B.)
      9. Aller Isaïe, xiv, 5, 8 et 12.
      10. Éd. Garnier - Tome 17
        ◄  AnguillesAnnalesAnnates   ►

        ANGLICANS [1]. — ANGUILLES [2].

        ANNALES [3].

        Que de peuples ont subsisté longtemps et subsistent encore sans annales ! Il n’y en avait dans l’Amérique entière, c’est-à-dire dans la moitié de notre globe, qu’au Mexique et au Pérou ; encore n’étaient-elles pas fort anciennes. Et des cordelettes nouées ne sont pas des livres qui puissent entrer dans de grands détails.
        Les trois quarts de l’Afrique n’eurent jamais d’annales ; et encore aujourd’hui, chez les nations les plus savantes, chez celles même qui ont le plus usé et abusé de l’art d’écrire, on peut compter toujours, du moins jusqu’à présent, quatre-vingt-dix-neuf parties du genre humain sur cent qui ne savent pas ce qui s’est passé chez elles au delà de quatre générations, et qui à peine connaissent le nom d’un bisaïeul. Presque tous les habitants des bourgs et des villages sont dans ce cas : très-peu de familles ont des titres de leurs possessions. Lorsqu’il s’élève des procès sur les limites d’un champ ou d’un pré, le juge décide suivant le rapport des vieillards : le titre est la possession. Quelques grands événements se transmettent des pères aux enfants, et s’altèrent entièrement en passant de bouche en bouche ; ils n’ont point d’autres annales.
        Voyez tous les villages de notre Europe si policée, si éclairée, si remplie de bibliothèques immenses, et qui semble gémir aujourd’hui sous l’amas énorme des livres. Deux hommes tout au plus par village, l’un portant l’autre, savent lire et écrire. La société n’y perd rien. Tous les travaux s’exécutent, on bâtit, on plante, on sème, on recueille, comme on faisait dans les temps les plus reculés. Le laboureur n’a pas seulement le loisir de regretter qu’on ne lui ait pas appris à consumer quelques heures de la journée dans la lecture. Cela prouve que le genre humain n’avait pas besoin de monuments historiques pour cultiver les arts véritablement nécessaires à la vie.
        Il ne faut pas s’étonner que tant de peuplades manquent d’annales, mais que trois ou quatre nations en aient conservé qui remontent à cinq mille ans ou environ, après tant de révolutions qui ont bouleversé la terre. Il ne reste pas une ligne des anciennes annales égyptiennes, chaldéennes, persanes, ni de celles des Latins et des Étrusques. Les seules annales un peu antiques sont les indiennes, les chinoises, les hébraïques[4].
        Nous ne pouvons appeler annales des morceaux d’histoire vagues et décousus, sans aucune date, sans suite, sans liaison, sans ordre : ce sont des énigmes proposées par l’antiquité à la postérité, qui n’y entend rien.
        Nous n’osons assurer que Sanchoniathon, qui vivait, dit-on, avant le temps où l’on place Moïse[5], ait composé des annales. Il aura probablement borné ses recherches à sa cosmogonie, comme fit depuis Hésiode en Grèce. Nous ne proposons cette opinion que comme un doute, car nous n’écrivons que pour nous instruire, et non pour enseigner.
        Mais ce qui mérite la plus grande attention, c’est que Sanchoniathon cite les livres de l’Égyptien Thaut, qui vivait, dit-il, huit cents ans avant lui. Or Sanchoniathon écrivait probablement dans le siècle où l’on place l’aventure de Joseph en Égypte.
        Nous mettons communément l’époque de la promotion du Juif Joseph au premier ministère d’Égypte à l’an 2300 de la création.
        Si les livres de Thaut furent écrits huit cents ans auparavant, ils furent donc écrits l’an 1500 de la création. Leur date était donc de cent cinquante-six ans avant le déluge. Ils auraient donc été gravés sur la pierre, et se seraient conservés dans l’inondation universelle.
        Une autre difficulté, c’est que Sanchoniathon ne parle point du déluge, et qu’on n’a jamais cité aucun auteur égyptien qui en eût parlé. Mais ces difficultés s’évanouissent devant la Genèse, inspirée par l’Esprit saint.
        Nous ne prétendons point nous enfoncer ici dans le chaos que quatre-vingts auteurs ont voulu débrouiller en inventant des chronologies différentes ; nous nous en tenons toujours à l’Ancien Testament. Nous demandons seulement si du temps de Thaut on écrivait en hiéroglyphes ou en caractères alphabétiques ;
        Si on avait déjà quitté la pierre et la brique pour du vélin ou quelque autre matière ;
        Si Thaut écrivit des annales ou seulement une cosmogonie ;
        S’il y avait déjà quelques pyramides bâties du temps de Thaut ;
        Si la basse Égypte était déjà habitée ;
        Si on avait pratiqué des canaux pour recevoir les eaux du Nil ;
        Si les Chaldéens avaient déjà enseigné les arts aux Égyptiens, et si les Chaldéens les avaient reçus des brachmanes.
        Il y a des gens qui ont résolu toutes ces questions. Sur quoi un homme d’esprit et de bon sens disait un jour d’un grave docteur : « Il faut que cet homme-là soit un grand ignorant, car il répond à tout ce qu’on lui demande. »

        1. Aller Cet article était composé de la cinquième des Lettres philosophiques. VoyezMélanges, année 1734.
        2. Aller Dans les Questions sur l’Encyclopédie, on reproduisait sous ce mot le chapitre xxdes Singularités de la nature. Voyez les Mélanges, année 1768.
        3. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie (1770). (B.)
        4. Aller Voyez l’article Histoire. (Note de Voltaire.)
        5. Aller On a dit (voyez l’article Adam) que si Sanchoniathon avait vécu du temps de Moïse, ou après lui, l’évêque de Césarée Eusèbe, qui cite plusieurs de ses fragments, aurait indubitablement cité ceux où il eut été fait mention de Moïse et des prodiges épouvantables qui avaient étonné la nature. Sanchoniathon n’aurait pas manqué d’en parler ; Eusèbe aurait fait valoir son témoignage, il aurait prouvé l’existence de Moïse par l’aveu authentique d’un savant contemporain, d’un homme qui écrivait dans un pays où les Juifs se signalaient tous les jours par des miracles. Eusèbe ne cite jamais Sanchoniathon sur les actions de Moïse. Donc Sanchoniathon avait écrit auparavant. On le présume, mais avec la défiance que tout homme doit avoir de son opinion, excepté quand il ose assurer que deux et deux font quatre. (Id)
        6. arnier - Tome 17
          ◄  AnnalesAnnatesAnneau de Saturne   ►

          ANNATES [1].

          À cet article du Dictionnaire encyclopédique, savamment traité, comme le sont tous les objets de jurisprudence dans ce grand et important ouvrage, on peut ajouter que l’époque de l’établissement des annates étant incertaine, c’est une preuve que l’exaction des annates n’est qu’une usurpation, une coutume tortionnaire. Tout ce qui n’est pas fondé sur une loi authentique est un abus. Tout abus doit être réformé, à moins que la réforme ne soit plus dangereuse que l’abus même. L’usurpation commence par se mettre peu à peu en possession : l’équité, l’intérêt public, jettent des cris et réclament. La politique vient, qui ajuste comme elle peut l’usurpation avec l’équité, et l’abus reste.
          A l’exemple des papes, dans plusieurs diocèses, les évêques, les chapitres et les archidiacres, établirent des annates sur les cures. Cette exaction se nomme droit de déport en Normandie. La politique n’ayant aucun intérêt à maintenir ce pillage, il fut aboli en plusieurs endroits ; il subsiste en d’autres : tant le culte de l’argent est le premier culte !
          En 1409, au concile de Pise, le pape Alexandre V renonça expressément aux annates ; Charles VII les condamna par un édit du mois d’avril 1418 ; le concile de Bâle les déclara simoniaques, et la pragmatique sanction les abolit de nouveau.
          François Ier, suivant un traité particulier qu’il avait fait avec Léon X, qui ne fut point inséré dans le concordat, permit au pape de lever ce tribut, qui lui produisit chaque année, sous le règne de ce prince, cent mille écus de ce temps-là, suivant le calcul qu’en fit alors Jacques Cappel, avocat général au parlement de Paris.
          Les parlements, les universités, le clergé, la nation entière, réclamaient contre cette exaction ; et Henri II, cédant enfin aux cris de son peuple, renouvela la loi de Charles VII, par un édit du 5 septembre 1551.
          La défense de payer l’annate fut encore réitérée par Charles IX aux états d’Orléans en 1560. « Par avis de notre conseil, et suivant les décrets des saints conciles, anciennes ordonnances de nos prédécesseurs rois, et arrêts de nos cours de parlement : ordonnons que tout transport d’or et d’argent hors de notre royaume, et payement de denier, sous couleur d’annates, vacant, et autrement, cesseront, à peine de quadruple contre les contrevenants. »
          Cette loi, promulguée dans l’assemblée générale de la nation, semblait devoir être irrévocable ; mais deux ans après, le même prince, subjugué par la cour de Rome alors puissante, rétablit ce que la nation entière et lui-même avaient abrogé.
          Henri IV, qui ne craignait aucun danger, mais qui craignait Rome, confirma les annates par un édit du 22 janvier 1596.
          Trois célèbres jurisconsultes, Dumoulin, Lannoy, et Duaren, ont fortement écrit contre les annates, qu’ils appellent une véritable simonie. Si, à défaut de les payer, le pape refuse des bulles, Duaren conseille à l’Église gallicane d’imiter celle d’Espagne, qui, dans le douzième concile de Tolède, chargea l’archevêque de cette ville de donner, sur le refus du pape, des provisions aux prélats nommés par le roi.
          C’est une maxime des plus certaines du droit français, consacrée par l’article 14 de nos libertés[2] que l’évêque de Rome n’a aucun droit sur le temporel des bénéfices, et qu’il ne jouit des annates que par la permission du roi[3]. Mais cette permission ne doit-elle pas avoir un terme ? à quoi nous servent nos lumières, si nous conservons toujours nos abus ?
          Le calcul des sommes qu’on a payées et que l’on paye encore au pape est effrayant. Le procureur général Jean de Saint-Romain a remarqué que du temps de Pie II, vingt-deux évêchés ayant vaqué en France pendant trois années, il fallut porter à Rome cent vingt mille écus ; que soixante et une abbayes ayant aussi vaqué, on avait payé pareille somme à la cour de Rome ; que vers le même temps on avait encore payé à cette cour, pour les provisions des prieurés, doyennés, et des autres dignités sans crosse, cent mille écus ; que pour chaque curé il y avait eu au moins une grâce expectative qui était vendue vingt-cinq écus, outre une infinité de dispenses dont le calcul montait à deux millions d’écus. Le procureur général de Saint-Romain vivait du temps de Louis XI. Jugez à combien ces sommes monteraient aujourd’hui. Jugez combien les autres États ont donné. Jugez si la république romaine, au temps de Lucullus, a plus tiré d’or et d’argent des nations vaincues par son épée, que les papes, les pères de ces mêmes nations, n’en ont tiré par leur plume.
          Supposons que le procureur général de Saint-Romain se soit trompé de moitié, ce qui est bien difficile, ne reste-t-il pas encore une somme assez considérable pour qu’on soit en droit de compter avec la chambre apostolique, et de lui demander une restitution, attendu quêtant d’argent n’a rien d’apostolique ?
           
          

          1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. Voltaire avait dix deux mots des Annates dans André Destouches à Siam : voyez les Mélanges, année 1766. (B.)
          2. Aller Voyez l’article Liberté : mot très-impropre pour signifier des droits naturels et imprescriptibles. (Note de Voltaire.)
          3. Aller Sur les libertés de l’Église gallicane, voyez le chapitre xxxv du Siècle de Louis XIV.
          4. Éd. Garnier - Tome 17
            ◄  AnnatesAnneau de SaturneAnthropomorphites   ►

            ANNEAU DE SATURNE [1].

            Ce phénomène étonnant, mais pas plus étonnant que les autres, ce corps solide et lumineux qui entoure la planète de Saturne, qui l’éclaire et qui en est éclairé, soit par la faible réflexion des rayons solaires, soit par quelque cause inconnue, était autrefois une mer, à ce que prétend un rêveur qui se disait philosophe[2]. Cette mer, selon lui, s’est endurcie ; elle est devenue terre ou rocher ; elle gravitait jadis vers deux centres, et ne gravite plus aujourd’hui que vers un seul.
            Comme vous y allez, mon rêveur ! comme vous métamorphosez l’eau en rocher ! Ovide n’était rien auprès de vous. Quel merveilleux pouvoir vous avez sur la nature ! cette imagination ne dément pas vos autres idées, démangeaison de dire des choses nouvelles ! ô fureur des systèmes ! ô folies de l’esprit humain ! si on a parlé dans le grand Dictionnaire encyclopédique de cette rêverie, c’est sans doute pour en faire sentir l’énorme ridicule ; sans quoi les autres nations seraient en droit de dire : Voilà l’usage que font les Français des découvertes des autres peuples ! Huygens découvrit l’anneau de Saturne, il en calcula les apparences. Hooke et Flamsteed les ont calculées comme lui. Un Français a découvert que ce corps solide avait été un océan circulaire, et ce Français n’est pas Cyrano de Bergerac.

            1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie. 1770. (B.)
            2. Aller Maupertuis. (Note de Voltaire.)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire