jeudi 3 juillet 2014

dictionnaire philosophique voltaire

Éd. Garnier - Tome 20
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MAGIE[1].

La magie est encore une science bien plus plausible que l’astrologie et que la doctrine des génies. Dès qu’on commeça à penser qu’il y a dans l’homme un être tout à fait distinct de la machine, et que l’entendement subsiste après la mort, on donna à cet entendement un corps délié, subtil, aérien, ressemblant au corps dans lequel il était logé. Deux raisons toutes naturelles introduisirent cette opinion : la première, c’est que dans toutes les langues l’âme s’appelaitesprit, souffle, vent : cet esprit, ce souffle, ce vent était donc quelque chose de fort mince et de fort délié ; la seconde, c’est que si l’âme d’un homme n’avait pas retenu une forme semblable à celle qu’il possédait pendant sa vie, on n’aurait pas pu distinguer après la mort l’âme d’un homme d’avec celle d’un autre. Cette âme, cette ombre, qui subsistait séparée de son corps, pouvait très-bien se montrer dans l’occasion, revoir les lieux qu’elle avait habités, visiter ses parents, ses amis, leur parler, les instruire ; il n’y avait dans tout cela aucune incompatibilité. Ce qui est peut paraître.
Les âmes pouvaient très-bien enseigner à ceux qu’elles venaient voir la manière de les évoquer : elles n’y manquaient pas, et le mot Abraxa, prononcé avec quelques cérémonies, faisait venir les âmes auxquelles on voulait parler. Je suppose qu’un Égyptien eût dit à un philosophe : « Je descends en ligne droite des magiciens de Pharaon, qui changèrent des baguettes en serpents, et les eaux du Nil en sang ; un de mes ancêtres se maria avec la pythonisse d’Endor, qui évoqua l’ombre de Samuel à la prière du roi Saül ; elle communiqua ses secrets à son mari, qui lui fit part des siens ; je possède cet héritage de père et de mère ; ma généalogie est bien avérée ; je commande aux ombres et aux éléments ; » le philosophe n’aurait eu autre chose à faire qu’à lui demander sa protection : car si ce philosophe avait voulu nier et disputer, le magicien lui eût fermé la bouche en lui disant : « Vous ne pouvez nier les faits ; mes ancêtres ont été incontestablement de grands magiciens, et vous n’en doutez pas ; vous n’avez nulle raison pour croire que je sois de pire condition qu’eux, surtout quand un homme d’honneur comme moi vous assure qu’il est sorcier. » Le philosophe aurait pu lui dire : « Faites-moi le plaisir d’évoquer une ombre, de me faire parler à une âme, de changer cette eau en sang, cette baguette en serpent. » Le magicien pouvait répondre : « Je ne travaille pas pour les philosophes ; j’ai fait voir des ombres à des dames très-respectables, à des gens simples qui ne disputent point : vous devez croire au moins qu’il est très-possible que j’aie ces secrets, puisque vous êtes forcé d’avouer que mes ancêtres les ont possédés ; ce qui s’est fait autrefois se peut faire aujourd’hui, et vous devez croire à la magie sans que je sois obligé d’exercer mon art devant vous. »
Ces raisons sont si bonnes que tous les peuples ont eu des sorciers. Les plus grands sorciers étaient payés par l’État pour voir clairement l’avenir dans le cœur et dans le foie d’un bœuf. Pourquoi donc a-t-on si longtemps puni les autres de mort ? Ils faisaient des choses plus merveilleuses : on devait donc les honorer beaucoup, on devait surtout craindre leur puissance. Rien n’est plus ridicule que de condamner un vrai magicien à être brûlé, car on devait présumer qu’il pouvait éteindre le feu, et tordre le cou à ses juges. Tout ce qu’on pouvait faire, c’était de lui dire : « Mon ami, nous ne vous brûlons pas comme un sorcier véritable, mais comme un faux sorcier, qui vous vantez d’un art admirable que vous ne possédez pas ; nous vous traitons comme un homme qui débite de la fausse monnaie : plus nous aimons la bonne, plus nous punissons ceux qui en donnent de fausse ; nous savons très-bien qu’il y a eu autrefois de vénérables magiciens, mais nous sommes fondés à croire que vous ne l’êtes pas, puisque vous vous laissez brûler comme un sot. »
Il est vrai que le magicien, poussé à bout, pourrait dire : « Ma science ne s’étend pas jusqu’à éteindre un bûcher sans eau, et jusqu’à donner la mort à mes juges avec des paroles ; je peux seulement évoquer des âmes, lire dans l’avenir, changer certaines matières en d’autres : mon pouvoir est borné ; mais vous ne devez pas pour cela me brûler à petit feu ; c’est comme si vous faisiez pendre un médecin qui aurait guéri de la fièvre, et qui ne pourrait vous guérir d’une paralysie. » Mais les juges lui répliqueraient : « Faites-nous donc voir quelque secret de votre art, ou consentez à être brûlé de bonne grâce[2]. »

  1. Aller Dans la Suite des Mélanges (4e partie), 1756, ce morceau venait à la suite de l’article Astrologie, qui était lui-même précédé de l’article Génies. (B.)
  2. Aller Voyez Possédés.


Éd. Garnier - Tome 20
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MAHOMÉTANS[1].

Je vous le dis encore, ignorants imbéciles, à qui d’autres ignorants ont fait accroire que la religion mahométane est voluptueuse et sensuelle, il n’en est rien [2] ; on vous a trompés sur ce point comme sur tant d’autres.
Chanoines, moines, curés même, si on vous imposait la loi de ne manger ni boire depuis quatre heures du matin jusqu’à dix du soir, pendant le mois de juillet, lorsque le carême arriverait dans ce temps ; si on vous défendait de jouer à aucun jeu de hasard sous peine de damnation ; si le vin vous était interdit sous la même peine ; s’il vous fallait faire un pèlerinage dans des déserts brûlants ; s’il vous était enjoint de donner au moins deux et demi pour cent de votre revenu aux pauvres ; si, accoutumés à jouir de dix-huit femmes, on vous en retranchait tout d’un coup quatorze ; en bonne foi, oseriez-vous appelez cette religion sensuelle ?
Les chrétiens latins ont tant d’avantages sur les musulmans, je ne dis pas en fait de guerre, mais en fait de doctrine ; les chrétiens grecs les ont tant battus en dernier lieu depuis 1769 jusqu’en 1773, que ce n’est pas la peine de se répandre en reproches injustes sur l’islamisme.
Tâchez de reprendre sur les mahométans tout ce qu’ils ont envahi ; mais il est plus aisé de les calomnier.
Je hais tant la calomnie que je ne veux pas même qu’on impute des sottises aux Turcs, quoique je les déteste comme tyrans des femmes et ennemis des arts.
Je ne sais pourquoi l’historien du Bas-Empire prétend[3] que Mahomet parle dans son Koran de son voyage dans le ciel ; Mahomet n’en dit pas un mot, nous l’avons prouvé[4].
Il faut combattre sans cesse. Quand on a détruit une erreur, il se trouve toujours quelqu’un qui la ressuscite[5].

  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, 1774. in-4°. (B.)
  2. Aller Voyez Essai sur les Mœurschapitre vii, tome XI, page 216 ; et dans les Mélanges, année 1767, le chapitre iii de la Défense de mon oncle.
  3. Aller Douzième volume, page 209. (Note de Voltaire.)
  4. Aller Voyez tome XVII, page 383 : et dans les Mélanges, année 1750, le Remerciement sincère à un homme charitable ; et, année 1767, le chapitre xii de l’Examen important de milord Bolingbroke.
  5. Aller Voyez Arot et Marot, et Alcoran. (Note de Voltaire.)

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MAÎTRE.

SECTION PREMIÈRE[1].

« Que je suis malheureux d’être né ! disait Ardassan Ougli, jeune icoglan du grand padisha des Turcs. Encore si je ne dépendais que du grand padisha ; mais je suis soumis au chef de mon oda, au capigi bachi ; et quand je veux recevoir ma paye, il faut que je me prosterne devant un commis du tefterdar, qui m’en retranche la moitié. Je n’avais pas sept ans que l’on me coupa, malgré moi, en cérémonie, le bout de mon prépuce, et j’en fus malade quinze jours. Le derviche qui nous fait la prière est mon maître : un iman est encore plus mon maître ; le mollah l’est encore plus que l’iman. Le cadi est un autre maître ; le cadilesquier l’est davantage ; le muphti l’est beaucoup plus que tous ceux-là ensemble. Le kiaka du grand-vizir peut d’un mot me faire jeter dans le canal, et le grand vizir enfin me faire serrer le cou à son plaisir, et empailler la peau de ma tête, sans que personne y prenne seulement garde.
« Que de maîtres, Grand Dieu ! quand j’aurais autant de corps et autant d’âmes que j’ai de devoirs à remplir, je n’y pourrais pas suffire. Ô Allah ! que ne m’as-tu fait chat-huant ! je vivrais libre dans mon trou, et je mangerais des souris à mon aise sans maître et sans valets. C’est assurément la vraie destinée de l’homme ; il n’a des maîtres que depuis qu’il est perverti. Nul homme n’était fait pour servir continuellement un autre homme. Chacun aurait charitablement aidé son prochain si les choses étaient dans l’ordre. Le clairvoyant aurait conduit l’aveugle, le dispos aurait servi de béquilles au cul-de-jatte. Ce monde aurait été le paradis de Mahomet ; et il est l’enfer qui se trouve précisément sous le pont aigu. »
Ainsi parlait Ardassan Ougli, après avoir reçu les étrivières de la part d’un de ses maîtres.
Ardassan Ougli, au bout de quelques années, devint bacha à trois queues. Il fit une fortune prodigieuse, et il crut fermement que tous les hommes, excepté le Grand Turc et le grand-vizir, étaient nés pour le servir, et toutes les femmes pour lui donner du plaisir selon ses volontés.
SECTION II[2].
Comment un homme a-t-il pu devenir le maître d’un autre homme, et par quelle espèce de magie incompréhensible a-t-il pu devenir le maître de plusieurs autres hommes ? On a écrit sur ce phénomène un grand nombre de bons volumes ; mais je donne la préférence à une fable indienne, parce qu’elle est courte, et que les fables ont tout dit.
Adimo, le père de tous les Indiens, eut deux fils et deux filles de sa femme Procriti. L’aîné était un géant vigoureux, le cadet était un petit bossu, les deux filles étaient jolies. Dès que le géant sentit sa force, il coucha avec ses deux sœurs, et se fit servir par le petit bossu. De ses deux sœurs, l’une fut sa cuisinière, l’autre sa jardinière. Quand le géant voulait dormir, il commençait par enchaîner à un arbre son petit frère le bossu ; et lorsque celui-ci s’enfuyait, il le rattrapait en quatre enjambées, et lui donnait vingt coups de nerf de bœuf.
Le bossu devint soumis et le meilleur sujet du monde. Le géant, satisfait de le voir remplir ses devoirs de sujet, lui permit de coucher avec une de ses sœurs dont il était dégoûté. Les enfants qui vinrent de ce mariage ne furent pas tout à fait bossus ; mais ils eurent la taille assez contrefaite. Ils furent élevés dans la crainte de Dieu et du géant. Ils reçurent une excellente éducation ; on leur apprit que leur grand-oncle était géant de droit divin, qu’il pouvait faire de toute sa famille ce qui lui plaisait ; que s’il avait quelque jolie nièce, ou arrière-nièce, c’était pour lui seul sans difficulté, et que personne ne pouvait coucher avec elle que quand il n’en voudrait plus.
Le géant étant mort, son fils, qui n’était pas à beaucoup près si fort ni si grand que lui, crut cependant être géant comme son père de droit divin. Il prétendit faire travailler pour lui tous les hommes, et coucher avec toutes les filles. La famille se ligua contre lui, il fut assommé, et on se mit en république.
Les Siamois, au contraire, prétendaient que la famille avait commencé par être républicaine, et que le géant n’était venu qu’après un grand nombre d’années et de dissensions ; mais tous les auteurs de Bénarès et de Siam conviennent que les hommes vécurent une infinité de siècles avant d’avoir l’esprit de faire des lois ; et ils le prouvent par une raison sans réplique : c’est qu’aujourd’hui même où tout le monde se pique d’avoir de l’esprit, on n’a pas trouvé encore le moyen de faire une vingtaine de lois passablement bonnes.
C’est encore, par exemple, une question insoluble dans l’Inde si les républiques ont été établies avant ou après les monarchies, si la confusion a dû paraître aux hommes plus horrible que le despotisme. J’ignore ce qui est arrivé dans l’ordre des temps ; mais, dans celui de la nature, il faut convenir que, les hommes naissant tous égaux, la violence et l’habileté ont fait les premiers maîtres ; les lois ont fait les derniers.


  1. Aller Formait tout l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, huitième partie, 1771. (B.)
  2. Aller Cette section formait tout l’article dans le Dictionnaire philosophique, en 1766. (B.)

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MALADIE, MÉDECINE[1].

Je suppose qu’une belle princesse, qui n’aura jamais entendu parler d’anatomie, soit malade pour avoir trop mangé, trop dansé, trop veillé, trop fait tout ce que font plusieurs princesses ; je suppose que son médecin lui dise : « Madame, pour que vous vous portiez bien, il faut que votre cerveau et votre cervelet distribuent une moelle allongée bien conditionnée dans l’épine de votre dos jusqu’au bout du croupion de Votre Altesse, et que cette moelle allongée aille animer également quinze paires de nerfs à droite, et quinze paires à gauche. Il faut que votre cœur se contracte et se dilate avec une force toujours égale, et que tout votre sang, qu’il envoie à coups de piston dans vos artères, circule dans toutes ces artères et dans toutes les veines environ six cents fois par jour.
« Ce sang, en circulant avec cette rapidité que n’a point le fleuve du Rhône, doit déposer sur son passage de quoi former et abreuver continuellement la lymphe, les urines, la bile, la liqueur spermatique de Votre Altesse, de quoi fournir à toutes ses sécrétions, de quoi arroser insensiblement votre peau douce, blanche et fraîche, qui sans cela serait d’un jaune grisâtre, sèche et ridée comme un vieux parchemin.
LA PRINCESSE.
Eh bien, monsieur, le roi vous paye pour me faire tout cela ; ne manquez pas de mettre toutes choses à leur place, et de me faire circuler mes liqueurs de façon que je sois contente. Je vous avertis que je ne veux jamais souffrir.
LE MÉDECIN.
Madame, adressez vos ordres à l’Auteur de la nature. Le seul pouvoir qui fait courir des milliards de planètes et de comètes autour des millions de soleils a dirigé la course de votre sang.
LA PRINCESSE.
Quoi ! vous êtes médecin, et vous ne pouvez rien me donner ?
LE MÉDECIN.
Non, madame, nous ne pouvons que vous ôter. On n’ajoute rien à la nature. Vos valets nettoient votre palais, mais l’architecte l’a bâti. Si Votre Altesse a mangé goulûment, je puis déterger ses entrailles avec de la casse, de la manne et des follicules de séné ; c’est un balai que j’y introduis, et je pousse vos matières. Si vous avez un cancer, je vous coupe un téton ; mais je ne puis vous en rendre un autre. Avez-vous une pierre dans la vessie, je puis vous en délivrer au moyen d’un dilatoire, et je vous fais beaucoup moins de mal qu’aux hommes ; je vous coupe un pied gangrené, et vous marchez sur l’autre. En un mot, nous autres médecins nous ressemblons parfaitement aux arracheurs de dents : ils vous délivrent d’une dent gâtée sans pouvoir vous en substituer une qui tienne, quelque charlatans qu’ils puissent être.
LA PRINCESSE.
Vous me faites trembler. Je croyais que les médecins guérissaient tous les maux.
LE MÉDECIN.
Nous guérissons infailliblement tous ceux qui se guérissent d’eux-mêmes. Il en est généralement, et à peu d’exceptions près, des maladies internes comme des plaies extérieures. La nature seule vient à bout de celles qui ne sont pas mortelles : celles qui le sont ne trouvent dans l’art aucune ressource.
LA PRINCESSE.
Quoi ! tous ces secrets pour purifier le sang dont m’ont parlé mes dames de compagnie, ce baume de vie du sieur Le Lièvre, ces sachets du sieur Arnoult, toutes ces pilules vantées par leurs femmes de chambre...
LE MÉDECIN.
Autant d’inventions pour gagner de l’argent et pour flatter les malades pendant que la nature agit seule.
LA PRINCESSE.
Mais il y a des spécifiques.
LE MÉDECIN.
Oui, madame, comme il y a l’eau de Jouvence dans les romans.
LA PRINCESSE.
En quoi donc consiste la médecine ?
LE MÉDECIN.
Je vous l’ai déjà dit, à débarrasser, à nettoyer, à tenir propre la maison qu’on ne peut rebâtir.
LA PRINCESSE.
Cependant il y a des choses salutaires, d’autres nuisibles.
LE MÉDECIN.
Vous avez deviné tout le secret. Mangez, et modérément, ce que vous savez par expérience vous convenir. Il n’y a de bon pour le corps que ce qu’on digère. Quelle médecine vous fera digérer ? l’exercice. Quelle réparera vos forces ? le sommeil. Quelle diminuera des maux incurables ? la patience. Qui peut changer une mauvaise constitution ? rien. Dans toutes les maladies violentes nous n’avons que la recette de Molière[2] : saignare, purgare, et, si l’on veut, clysterium donare. Il n’y en a pas une quatrième. Tout cela n’est autre chose, comme je vous l’ai dit, que nettoyer une maison à laquelle nous ne pouvons pas ajouter une cheville. Tout l’art consiste dans l’à-propos.
LA PRINCESSE.
Vous ne fardez point votre marchandise. Vous êtes honnête homme. Si je suis reine, je veux vous faire mon premier médecin.
LE MÉDECIN.
Que votre premier médecin soit la nature. C’est elle qui fait tout. Voyez tous ceux qui ont poussé leur carrière jusqu’à cent années, aucun n’était de la Faculté. Le roi de France[3] a déjà enterré une quarantaine de ses médecins, tant premiers médecins que médecins de quartier et consultants.
LA PRINCESSE.
Vraiment, j’espère bien vous enterrer aussi. »


  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, huitième partie, 1771. (B.)
  2. Aller Intermède IIIe du Malade imaginaire.
  3. Aller Louis XV, né en 1710, mort en 1774.

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MARIAGE[1].

SECTION PREMIÈRE

J’ai rencontré un raisonneur qui disait : « Engagez vos sujets à se marier le plus tôt qu’il sera possible ; qu’ils soient exempts d’impôt la première année, et que leur impôt soit réparti sur ceux qui au même âge seront dans le célibat[2].
« Plus vous aurez d’hommes mariés, moins il y aura de crimes. Voyez les registres affreux de vos greffes criminels ; vous y trouvez cent garçons de pendus, ou de roués, contre un père de famille.
« Le mariage rend l’homme plus vertueux et plus sage. Le père de famille, prêt de commettre un crime, est souvent arrêté par sa femme, qui, ayant le sang moins brûlé que lui, est plus douce, plus compatissante, plus effrayée du vol et du meurtre, plus craintive, plus religieuse.
« Le père de famille ne veut pas rougir devant ses enfants. Il craint de leur laisser l’opprobre pour héritage.
« Mariez vos soldats, ils ne déserteront plus. Liés à leur famille, ils le seront à leur patrie. Un soldat célibataire n’est souvent qu’un vagabond à qui il serait égal de servir le roi de Naples et le roi de Maroc.
« Les guerriers romains étaient mariés ; ils combattaient pour leurs femmes et pour leurs enfants ; et ils firent esclaves les femmes et les enfants des autres nations. »
Un grand politique italien, qui d’ailleurs était fort savant dans les langues orientales, chose très-rare chez nos politiques, me disait dans ma jeunesse : « Caro figlio, souvenez-vous que les Juifs n’ont jamais eu qu’une bonne institution, celle d’avoir la virginité en horreur. Si ce petit peuple de courtiers superstitieux n’avait pas regardé le mariage comme la première loi de l’homme, s’il y avait eu chez lui des couvents de religieuses, il était perdu sans ressources. »
SECTION II[3].
Le mariage est un contrat du droit des gens, dont les catholiques romains ont fait un sacrement.
Mais le sacrement et le contrat sont deux choses bien différentes : à l’un sont attachés les effets civils, à l’autre les grâces de l’Église.
Ainsi lorsque le contrat se trouve conforme au droit des gens, il doit produire tous les effets civils. Le défaut de sacrement ne doit opérer que la privation des grâces spirituelles.
Telle a été la jurisprudence de tous les siècles et de toutes les nations, excepté des Français. Tel a été même le sentiment des Pères de l’Église les plus accrédités.
Parcourez les codes Théodosien et Justinien, vous n’y trouverez aucune loi qui ait proscrit les mariages des personnes d’une autre croyance, lors même qu’ils avaient été contractés avec des catholiques.
Il est vrai que Constance, ce fils de Constantin, aussi cruel que son père, défendit aux juifs, sous peine de mort, de se marier avec des femmes chrétiennes[4], et que Valentinien, Théodose, Arcade, firent la même défense, sous les mêmes peines, aux femmes juives. Mais ces lois n’étaient déjà plus observées sous l’empereur Marcien ; et Justinien les rejeta de son code. Elles ne furent faites d’ailleurs que contre les juifs, et jamais on ne pensa de les appliquer aux mariages des païens ou des hérétiques avec les sectateurs de la religion dominante.
Consultez saint Augustin[5], il vous dira que de son temps on ne regardait pas comme illicites les mariages des fidèles avec les infidèles, parce qu’aucun texte de l’Évangile ne les avait condamnés : « Quæ matrimonia cum infidelibus, nostris temporibus, jam non putantur esse peccata ; quoniam in Novo Testamento nihil inde præceptum est, et ideo aut licere creditum est, aut velut dubium derelictum.
Augustin dit de même que ces mariages opèrent souvent la conversion de l’époux infidèle. Il cite l’exemple de son propre père, qui embrassa la religion chrétienne parce que sa femme Monique professait le christianisme. Clotilde, par la conversion de Clovis, et Théodelinde, par celle d’Agiluphe, roi des Lombards, furent plus utiles à l’Église que si elles eussent épousé des princes orthodoxes.
Consultez la déclaration du pape Benoît XIV, du 4 novembre 1741, vous y lirez ces propres mots : « Quod vero spectat ad ea conjugia quæ,... absque forma a Tridentino statuta, contrahuntur a catholicis cum hæreticis, sive catholicus vir hæreticam feminam in matrimonium ducat, sive catholica femina hæretico viro nubat ;... si forte aliquod hujus generis matrimonium. Tridentini forma non servata, ibidem contractum jam sit, aut in posterurm... contrahi contingat, declarat sanctitas sua matrimonium hujus modi, alio non concurrente..... impedimento, validum habendum esse,... sciens..... (conjux catholicus) se istius matrimonii vinculo perpetuo ligatum iri. »
Par quel étonnant contraste les lois françaises sont-elles sur cette matière plus sévères que celles de l’Église ? La première loi qui ait établi ce rigorisme en France est l’édit de Louis XIV, du mois de novembre 1680. Cet édit mérite d’être rapporté :
« Louis, etc. Les canons des conciles ayant condamné les mariages des catholiques avec les hérétiques comme un scandale public et une profanation du sacrement, nous avons estimé d’autant plus nécessaire de les empêcher à l’avenir que nous avons reconnu que la tolérance de ces mariages expose les catholiques à une tentation continuelle de sa perversion, etc. À ces causes, etc., voulons et nous plaît qu’à l’avenir nos sujets de la religion catholique, apostolique et romaine, ne puissent, sous quelque prétexte que ce soit, contracter mariage avec ceux de la religion prétendue réformée, déclarant tels mariages non valablement contractés, et les enfants qui en viendront illégitimes. »
Il est bien singulier que l’on se soit fondé sur les lois de l’Église pour annuler des mariages que l’Église n’annula jamais. Vous voyez dans cet édit le sacrement confondu avec le contrat civil : c’est cette confusion qui a été la source des étranges lois de France sur le mariage.
Saint Augustin approuvait les mariages des orthodoxes avec les hérétiques, parce qu’il espérait que l’époux fidèle convertirait l’autre ; et Louis XIV les condamne dans la crainte que l’hétérodoxe ne pervertisse le fidèle !
Il existe en Franche-Comté une loi plus cruelle : c’est un édit de l’archiduc Albert et de son épouse Isabelle, du 20 décembre 1599, qui fait défense aux catholiques de se mariera des hérétiques, à peine de confiscation de corps et de biens[6].
Le même édit prononce la même peine contre ceux qui seront convaincus d’avoir mangé du mouton le vendredi ou le samedi. Quelles lois et quels législateurs !
À quels maîtres, grand Dieu, livrez-vous l’univers !
SECTION III[7].
Si nos lois réprouvent les mariages des catholiques avec les personnes d’une religion différente, accordent-elles au moins les effets civils aux mariages des Français protestants avec des Français de la même secte ?
On compte aujourd’hui dans le royaume un million de protestants[8], et cependant la validité de leur mariage est encore un problème dans les tribunaux.
C’est encore ici un des cas où notre jurisprudence se trouve en contradiction avec les décisions de l’Église, et avec elle-même.
Dans la déclaration papale citée dans la précédente section, Benoît XIV décide que les mariages des protestants, contractés suivant leurs rites, ne sont pas moins valables que s’ils avaient été faits suivant les formes établies par le concile de Trente, et que l’époux qui devient catholique ne peut rompre ce lien pour en former un autre avec une personne de sa nouvelle religion[9].
Barach-Levi, juif de naissance, et originaire d’Haguenau, s’y était marié avec Mendel-Cerf, de la même ville et de la même religion.
Ce juif vint à Paris en 1752, et se fit baptiser. Le 13 mai 1754, il envoya sommer sa femme à Haguenau de venir le joindre à Paris. Dans une autre sommation il consentit que cette femme, en venant le joindre, continuât de vivre dans la secte juive.
À ces sommations Mendel-Cerf répondit qu’elle ne voulait point retourner avec lui, et qu’elle requérait de lui envoyer, suivant les formes du judaïsme, un libelle de divorce, pour qu’elle pût se remarier à un autre juif.
Cette réponse ne contentait pas Levi ; il n’envoya point de libelle de divorce, mais il fit assigner sa femme devant l’official de Strasbourg, qui, par une sentence du 7 novembre 1754, le déclara libre de se marier en face de l’Église avec une femme catholique.
Muni de cette sentence, le juif christianisé vient dans le diocèse de Soissons, et y contracte des promesses de mariage avec une fille de Villeneuve[10]. Le curé refuse de publier les bans. Levi lui fait signifier les sommations qu’il avait faites à sa femme, et la sentence de l’official de Strasbourg, et un certificat du secrétaire de l’évêché de la même ville, qui attestait que dans tous les temps il avait été permis, dans le diocèse, aux juifs baptisés de se remarier à des catholiques, et que cet usage avait été constamment reconnu par le conseil souverain de Colmar.
Mais ces pièces ne parurent point suffisantes au curé de Villeneuve. Levi fut obligé de l’assigner devant l’official de Soissons.
Cet official ne pensa pas, comme celui de Strasbourg, que le mariage de Levi avec Mendel-Cerf fût nul ou dissoluble. Par sa sentence du 5 février 1756, il déclara le juif non recevable. Celui-ci appela de cette sentence au parlement de Paris, où il n’eut pour contradicteur que le ministère public ; mais, par arrêtdu 2 janvier 1758, la sentence fut confirmée ; et il fut défendu de nouveau à Levi de contracter aucun mariage pendant la vie de Mendel-Cerf.
Voilà donc un mariage contracté entre des Français juifs suivant les rites juifs, déclaré valable par la première cour du royaume.
Mais quelques années après, la même question fut jugée différemment dans un autre parlement, au sujet d’un mariage contracté entre deux Français protestants qui avaient été mariés en présence de leurs parents par un ministre de leur communion. L’époux protestant avait changé de religion comme l’époux juif ; et après avoir passé à un second mariage avec une catholique, le parlement de Grenoble confirma ce second mariage, et déclara nul le premier.
Si de la jurisprudence nous passons à la législation, nous la trouverons obscure sur cette matière importante comme sur tant d’autres.
Par un arrêt du conseil du 15 septembre 1685, il fut dit que « les protestants[11] pourraient se faire marier, pourvu toutefois que ce fût en présence du principal officier de justice, et que les publications qui devaient précéder ces mariages se feraient au siége royal le plus prochain du lieu de la demeure de chacun des protestants qui se voudraient marier, et seulement à l’audience ».
Cet arrêt ne fut point révoqué par l’édit qui, trois semaines après, supprima l’édit de Nantes.
Mais depuis la déclaration du 14 mai 1724, minutée par le cardinal de Fleury, les juges n’ont plus voulu présider aux mariages des protestants, ni permettre dans leurs audiences la publication de leurs bans.
L’article xv de cette loi veut que les formes prescrites par les canons soient observées dans les mariages, tant des nouveaux convertis que de tous les autres sujets du roi.
On a cru que cette expression générale, tous les autres sujets, comprenait les protestants comme les catholiques ; et sur cette interprétation on a annulé les mariages des protestants qui n’avaient pas été revêtus des formes canoniques.
Cependant il semble que les mariages des protestants ayant été autorisés autrefois par une loi expresse, il faudrait aujourd’hui, pour les annuler, une loi expresse qui portât cette peine. D’ailleurs, le terme de nouveaux convertis,mentionné dans la déclaration, paraît indiquer que le terme qui suit n’est relatif qu’aux catholiques. Enfin, quand la loi civile est obscure ou équivoque, les juges ne doivent-ils pas juger suivant le droit naturel et le droit des gens ?
Ne résulte-t-il pas de ce qu’on vient de lire que souvent les lois ont besoin d’être réformées, et les princes, de consulter un conseil plus instruit, de n’avoir point de ministre prêtre, et de se délier beaucoup des courtisans en soutane qui ont le titre de leurs confesseurs ?

  1. Aller Les trois sections de cet article datent de 1771, Questions sur l’Encyclopédie,huitième partie. (B.)
  2. Aller Au temps de Voltaire, les nouveaux mariés étaient déjà exempts de la collecte du sel pendant un an. (G. A.)
  3. Aller Voyez la note 3 de la page précédente.
  4. Aller Cod. Théod., lit. de Judœis, loi VI. (Note de Voltaire.)
  5. Aller Lib. de fide et operib., cap. xix., n. 35. (Note de Voltaire.)
  6. Aller Anciennes ordonnances de la Franche-Comté, livre V, titre xviii. (Note de Voltaire.)
  7. Aller Voyez la note 3, pape 26.
  8. Aller Cela est exagéré. (Note de Voltaire.)
  9. Aller « Quod attinet ad matrinionia ab hæreticis inter se... celebrata, non servata forma per Tridentinum præscripta... quæque in posterum contrahentur, dummodo non aliud obstiterit canonicum impedimentum.... sanctitas sua statuit pro validis habenda esse ; adeoque si contingat utrumque conjugem ad catholicæ Ecclesiæ sinum se recipere, eodem quo antea conjugali vinculo ipsos omnino teneri, etiam si mutuus consensus coram parocho catholico non renovetur. » (Note de Voltaire.)
  10. Aller Villeneuve-sur-Bellot, diocèse de Soissons, élection de Coulommiers. (B.)
  11. Aller N’est-il pas bien plaisant qu’en France le conseil même ait donné aux protestants le nom de religionnaires, comme si eux seuls avaient eu de la religion, et que les autres n’eussent été que des papistes gouvernés par des arrêts et par des bulles ? (Note de Voltaire.)

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MARIE MAGDELEINE[1].

J’avoue que je ne sais pas où l’auteur de l’Histoire critique de Jésus-Christ[2] a trouvé que sainte Marie Magdeleine avait eu des complaisances criminelles pour le Sauveur du monde. Il dit, page 130, ligne M de la note, que c’est une prétention des Albigeois. Je n’ai jamais lu cet horrible blasphème ni dans l’histoire des Albigeois, ni dans leurs professions de foi. Cela est dans le grand nombre des choses que j’ignore. Je sais que les Albigeois avaient le malheur funeste de n’être pas catholiques romains ; mais il me semble que d’ailleurs ils avaient le plus profond respect pour la personne de Jésus.
Cet auteur de l’Histoire critique de Jésus-Christ[3] renvoie à la Christiade[4], espèce de poëme en prose, supposé qu’il y ait des poëmes en prose. J’ai donc été obligé de consulter l’endroit de cette Christiade où cette accusation est rapportée. C’est au chant ou livre IV, page 335, note 1 ; le poëte de la Christiade ne cite personne. On peut à la vérité, dans un poëme épique, s’épargner les citations ; mais il faut de grandes autorités en prose, quand il s’agit d’un fait aussi grave et qui fait dresser les cheveux à la tête de tout chrétien.
Que les Albigeois aient avancé ou non une telle impiété, il en résulte seulement que l’auteur de la Christiade se joue dans son chant ive sur le bord du crime. Il imite un peu le fameux sermon de Menot. Il introduit sur la scène Marie Magdeleine, sœur de Marthe et du Lazare, brillante de tous les charmes de la jeunesse et de la beauté, brûlante de tous les désirs, et plongée dans toutes les voluptés. C’est, selon lui, une dame de la cour ; ses richesses égalent sa naissance, son frère Lazare était comte de Béthanie, et elle marquise de Magdalet. Marthe eut un grand apanage, mais il ne nous dit pas où étaient ses terres. « Elle avait, dit le christiadier, cent domestiques et une foule d’amants ; elle eût attenté à la liberté de tout l’univers. Richesses, dignités, grandeurs ambitieuses, vous ne fûtes jamais si chères à Magdeleine que la séduisante erreur qui lui fit donner le surnom de pécheresse. Telle était la beauté dominante dans la capitale, quand le jeune et divin héros y arriva des extrémités de la Galilée[5]. Ses autres passions calmées cèdent à l’ambition de soumettre le héros dont on lui a parlé. »
Alors le christiadier imite Virgile. La marquise de Magdalet conjure sa sœur l’apanagée de faire réussir ses desseins coquets auprès de son jeune héros, comme Didon employa sa sœur Anne auprès du pieux Énée.
Elle va entendre le sermon de Jésus dans le temple, quoiqu’il n’y prêchât jamais[6]. « Son cœur vole au-devant du héros qu’elle adore, elle n’attend qu’un regard favorable pour en triompher, et faire de ce maître des cœurs un captif soumis. »
Enfin elle va le trouver chez Simon le lépreux, homme fort riche, qui lui donnait un grand souper, quoique jamais les femmes n’entrassent ainsi dans les festins, et surtout chez les pharisiens. Elle lui répand un grand pot de parfums sur les jambes, les essuie avec ses beaux cheveux blonds, et les baise.
Je n’examine pas si la peinture que fait l’auteur des saints transports de Magdeleine n’est pas plus mondaine que dévote ; si les baisers donnés sont exprimés avec assez de retenue ; si ces beaux cheveux blonds dont elle essuie les jambes de son héros ne ressemblent pas un peu trop à Trimalcion, qui à dîner s’essuyait les mains aux cheveux d’un jeune et bel esclave. Il faut qu’il ait pressenti lui-même qu’on pourrait trouver ses peintures trop lascives. Il va au-devant de la critique, en rapportant quelques morceaux d’un sermon de Massillon sur la Magdeleine. En voici un passage :
« Magdeleine avait sacrifié sa réputation au monde[7] : sa pudeur et sa naissance la défendirent d’abord contre les premiers mouvements de sa passion ; et il est à croire qu’aux premiers traits qui la frappèrent, elle opposa la barrière de sa pudeur et de sa fierté ; mais lorsqu’elle eut prêté l’oreille au serpent et consulté sa propre sagesse, son cœur lui fut ouvert à tous les traits de la passion. Magdeleine aimait le monde, et dès lors il n’est rien qu’elle ne sacrifie à cet amour ; ni cette fierté qui vient de la naissance, ni cette pudeur qui fait l’ornement du sexe, ne sont épargnées dans ce sacrifice : rien ne peut la retenir, ni les railleries des mondains, ni les infidelités de ses amants insensés à qui elle veut plaire, mais de qui elle ne peut se faire estimer, car il n’y a que la vertu qui soit estimable ; rien ne peut lui faire honte, comme cette femme prostituée de l’Apocalypse, elle portait sur son front le nom de mystère, c’est-à-dire qu’elle avait levé le voile, et qu’on ne la connaissait plus qu’au caractère de sa folle passion. »
J’ai chercbé ce passage dans les Sermons de Massillon ; il n’est certainement pas dans l’édition que j’ai. J’ose même dire plus, il n’est pas de son style.
Le christiadier aurait dû nous informer où il a pêché cette rapsodie deMassillon, comme il aurait du nous apprendre où il a lu que les Albigeois osaient imputer à Jésus une intelligence indigne de lui avec Magdeleine.
Au reste, il n’est plus question de la marquise dans le reste de l’ouvrage. L’auteur nous épargne son voyage à Marseille avec le Lazare, et le reste de ses aventures.
Qui a pu induire un homme savant et quelquefois éloquent, tel que le paraît l’auteur de la Christiade, à composer ce prétendu poëme ? C’est l’exemple de Milton ; il nous le dit lui-même dans sa préface, mais on sait combien les exemples sont trompeurs. Milton, qui d’ailleurs n’a point hasardé ce faible monstre d’un poëme en prose ; Milton, qui a répandu de très-beaux vers blancs dans son Paradis perdu, parmi la foule de vers durs et obscurs dont il est plein, ne pouvait plaire qu’à des whigs fanatiques, comme a dit l’abbé Grécourt.
En chantant l’univers perdu pour une pomme,
Et Dieu pour le damner créant le premier homme.
Il a pu réjouir des presbytériens en faisant coucher le Péché avec la Mort, en tirant dans le ciel du canon de vingt-quatre, en faisant combattre le sec et l’humide, le froid et le chaud, en coupant en deux des anges qui se rentraient sur-le-champ, en bâtissant un pont sur le chaos, en représentant le Messiath qui prend dans une armoire du ciel un grand compas pour circonscrire la terre, etc., etc., etc. Virgile et Horace auraient peut-être trouvé ces idées un peu étranges. Mais si elles ont réussi en Angleterre à l’aide de quelques vers très-heureux, le christiadier s’est trompé quand il a espéré du succès de son roman, sans le soutenir par de beaux vers, qui à la vérité sont très-difficiles à faire.
Mais, dit l’auteur, un Jérôme Vida, évêque d’Albe, a fait jadis une très-importante Christiade en vers latins, dans laquelle il a transcrit beaucoup de vers de Virgile. — Eh bien, mon ami, pourquoi as-tu fait la tienne en prose française ? Que n’imitais-tu Virgile aussi ?
Mais feu M. d’Escorbiac, Toulousain, a fait aussi une Christiade. — Ah ! malheureux, pourquoi t’es-tu fait le singe de feu M. d’Escorbiac[8] ?
Mais Milton a fait aussi son roman du Nouveau Testament, son Paradis reconquis, en vers blancs qui ressemblent souvent à la plus mauvaise prose. — Va, va, laisse Milton mettre toujours aux prises Satan avec Jésus. C’est à lui qu’il appartient de faire conduire en grands vers, dans la Galilée, un troupeau de deux mille cochons par une légion de diables, c’est-à-dire par six mille sept cents diables qui s’emparent de ces cochons (à trois diables et sept vingtièmes par cochon), et qui les noient dans un lac. C’est à Milton qu’il sied bien de faire proposer à Dieu par le diable de faire ensemble un bon souper[9]. Le diable, dans Milton, peut à son aise couvrir la table d’ortolans, de perdrix, de soles, d’esturgeons, et faire servir à boire par Hébé et par Ganymède à Jésus-Christ. Le diable peut emporter Dieu sur une petite montagne, du haut de laquelle il lui montre le Capitole, les îles Moluques, et la ville des Indes où naquit la belle Angélique, qui fit tourner la tête à Roland. Après quoi le diable offre à Dieu de lui donner tout cela, pourvu que Dieu veuille l’adorer. Mais Milton a eu beau faire, on s’est moqué de lui ; on s’est moqué du pauvre frère Berruyer le jésuite ; on se moque de toi, prends la chose en patience.


  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
  2. Aller Histoire critique de Jésus-Christ, ou Analyse raisonnée des Évangiles, page 130, note 3. (Note de Voltaire.)
  3. Aller L’Histoire critique de Jésus-Christ est du baron d’Holbach.
  4. Aller La Christiade, ou le Paradis reconquis, 1753, 6 vol. in-12. L’auteur est l’abbé J.-F. de La Baume-Desdossat.
  5. Aller Il n’y avait pas bien loin. (Note de Voltaire.)
  6. Aller Page 10, tome III. (Id.)
  7. Aller Christiade, tome II, page 321, note 1. (Note de Voltaire.)
  8. Aller Escorbiac n’ayant pas d’article dans la Biographie toulousaine, 1823, 2 vol. in-8°, on peut croire que sa Christiade n’a point été imprimée, et même que M. d’Escorbiac est un personnage imaginaire. (B.)
  9. Aller
    Allons donc, fils de Dieu, mots-toi à table et mange.

    What doubt’st thou, son of God? sit down and eat.
    (Paradise regain’d, book II.)
    (Note de Voltaire.)

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MARTYRS[1].

SECTION PREMIÈRE.

Martyr, témoin ; martyrion, témoignage. La société chrétienne naissante donna d’abord le nom de martyrs à ceux qui annonçaient nos nouvelles vérités devant les hommes, qui rendaient témoignage à Jésus, qui confessaient Jésus, comme on donna le nom de saints aux presbytes, aux surveillants de la société, et aux femmes leurs bienfaitrices ; c’est pourquoi saint Jérôme appelle souvent dans ses lettres son affiliée Paule, sainte Paule. Et tous les premiers évêques s’appelaient saints.
Le nom de martyrs dans la suite ne fut plus donné qu’aux chrétiens morts ou tourmentés dans les supplices ; et les petites chapelles qu’on leur érigea depuis reçurent le nom de martyrion.
C’est une grande question pourquoi l’empire romain autorisa toujours dans son sein la secte juive, même après les deux horribles guerres de Titus et d’Adrien ; pourquoi il toléra le culte isiaque à plusieurs reprises, et pourquoi il persécuta souvent le christianisme. Il est évident que les juifs, qui payaient chèrement leurs synagogues, dénonçaient les chrétiens, leurs ennemis mortels, et soulevaient les peuples contre eux. Il est encore évident que les juifs, occupés du métier de courtiers et de l’usure, ne prêchaient point contre l’ancienne religion de l’empire, et que les chrétiens, tous engagés dans la controverse, prêchaient contre le culte public, voulaient l’anéantir, brûlaient souvent les temples, brisaient les statues consacrées, comme firent saint Théodore dans Amasée, et saint Polyeucte dans Mitylène.
Les chrétiens orthodoxes, étant sûrs que leur religion était la seule véritable, n’en toléraient aucune autre. Alors on ne les toléra guère. On en supplicia quelques-uns, qui moururent pour la foi, et ce furent les martyrs.
Ce nom est si respectable qu’on ne doit pas le prodiguer ; il n’est pas permis de prendre le nom et les armes d’une maison dont on n’est pas. On a établi des peines très-graves contre ceux qui osent se décorer de la croix de Malte ou de Saint-Louis sans être chevaliers de ces ordres.
Le savant Dodwell, l’habile Middleton, le judicieux Blondel, l’exact Tillemont, le scrutateur Launoy, et beaucoup d’autres, tous zélés pour la gloire des vrais martyrs, ont rayé de leur catalogue une multitude d’inconnus à qui l’on prodiguait ce grand nom. Nous avons observé[2] que ces savants avaient pour eux l’aveu formel d’Origène, qui, dans sa Réfutation de Celse, avoue qu’il y a eu peu de martyrs, et encore de loin à loin, et qu’il est facile de les compter.
Cependant le bénédictin Ruinart, qui s’intitule dom Ruinart, quoiqu’il ne soit pas Espagnol, a combattu tant de savants personnages. Il nous a donné avec candeur beaucoup d’histoires de martyrs qui ont paru fort suspectes aux critiques. Plusieurs bons esprits ont douté de quelques anecdotes concernant les légendes rapportées par dom Ruinart, depuis la première jusqu’à la derière.
1° Sainte Symphorose et ses sept enfants.
Les scrupules commencent par sainte Symphorose et ses sept enfants martyrisés avec elle, ce qui paraît d’abord trop imité des sept Machabées. On ne sait pas d’où vient cette légende, et c’est déjà un grand sujet de doute.
On y rapporte que l’empereur Adrien voulut interroger lui-même l’inconnue Symphorose, pour savoir si elle n’était pas chrétienne. Les empereurs se donnaient rarement cette peine. Cela serait encore plus extraordinaire que si Louis XIV avait fait subir un interrogatoire à un huguenot. Vous remarquerez encore qu’Adrien fut le plus grand protecteur des chrétiens, loin d’être leur persécuteur.
Il eut donc une très-longue conversation avec Symphorose ; et, se mettant en colère, il lui dit : Je te sacrifierai aux dieux ; comme si les empereurs romains sacrifiaient des femmes dans leurs dévotions. Ensuite il la fit jeter dans l’Anio, ce qui n’était pas un sacrifice ordinaire. Puis il fit fendre un de ses fils par le milieu du front jusqu’au pubis, un second par les deux côtés ; on roua un troisième, un quatrième ne fut que percé dans l’estomac, un cinquième droit au cœur, un sixième à la gorge ; le septième mourut d’un paquet d’aiguilles enfoncées dans la poitrine. L’empereur Adrien aimait la variété. Il commanda qu’on les ensevelît auprès du temple d’Hercule, quoiqu’on n’enterrât personne dans Rome, encore moins près des temples, et que c’eût été une horrible profanation. Le pontife du temple, ajoute le légendaire, nomma le lieu de leur sépulture les sept Biotanates.
S’il était rare qu’on érigeât un monument dans Rome à des gens ainsi traités, il n’était pas moins rare qu’un grand-prêtre se chargeât de l’inscription, et même que ce prêtre romain leur fît une épitaphe grecque. Mais ce qui est encore plus rare, c’est qu’on prétende que ce mot biotanates signifie les sept suppliciés. Biotanates est un mot forgé qu’on ne trouve dans aucun auteur[3] ; et ce ne peut être que par un jeu de mots qu’on lui donne cette signification. en abusant du mot thenon. Il n’y a guère de fable plus mal construite. Les légendaires ont su mentir, mais ils n’ont jamais su mentir avec art.
Le savant La Croze[4] bibliothécaire du roi de Prusse Frédéric le Grand, disait : « Je ne sais pas si Ruinart est sincère, mais j’ai peur qu’il ne soit imbécile. »
2° Sainte Félicité et encore sept enfants.
C’est de Surius qu’est tirée cette légende. Ce Surius est un peu décrié pour ses absurdités. C’est un moine du xvie siècle qui raconte les martyres du second comme s’il avait été présent.
Il prétend que ce méchant homme, ce tyran Marc-Aurèle Antonin Pie ordonna au préfet de Rome de faire le procès à sainte Félicité, de la faire mourir, elle et ses sept enfants, parce qu’il courait un bruit qu’elle était chrétienne.
Le préfet tint son tribunal au Champ de Mars, lequel pourtant ne servait alors qu’à la revue des troupes ; et la première chose que fit le préfet, ce fut de lui faire donner un soufflet en pleine assemblée,
Les longs discours du magistrat et des accusés sont dignes de l’historien. Il finit par faire mourir les sept frères dans des supplices différents, comme les enfants de sainte Symphorose. Ce n’est qu’un double emploi. Mais pour sainte Félicité, il la laisse là et n’en dit pas un mot.
3° Saint Polycarpe.
Eusèbe raconte que saint Polycarpe, ayant connu en songe qu’il serait brûlé dans trois jours, en avertit ses amis. Le légendaire ajoute que le lieutenant de police de Smyrne, nommé Hérode, le fit prendre par ses archers, qu’il fut livré aux bêtes dans l’amphithéâtre, que le ciel s’entr’ouvrit, et qu’une voix céleste lui cria : Bon courage, Polycarpe ! que l’heure de lâcher les lions sur l’amphithéâtre étant passée, on alla prendre dans toutes les maisons du bois pour le brûler ; que le saint s’adressa au Dieu des archanges (quoique le mot d’archange ne fût point encore connu) ; qu’alors les flammes s’arrangèrent autour de lui en arc de triomphe sans le toucher ; que son corps avait l’odeur d’un pain cuit ; mais qu’ayant résisté au feu, il ne put se défendre d’un coup de sabre ; que son sang éteignit le bûcher, et qu’il en sortit une colombe qui s’envola droit au ciel. On ne sait pas précisément dans quelle planète.
4° Saint Ptolémée.
Nous suivons l’ordre de dom Ruinart ; mais nous ne voulons point révoquer en doute le martyre de saint Ptolémée, qui est tiré de l’Apologétique de saint Justin.
Nous pourrions former quelques difficultés sur la femme accusée par son mari d’être chrétienne, et qui le prévint en lui donnant le libelle de divorce. Nous pourrions demander pourquoi, dans cette histoire, il n’est plus question de cette femme. Nous pourrions faire voir qu’il n’était pas permis aux femmes, du temps de Marc-Aurèle, de demander à répudier leurs maris, que cette permission ne leur fut donnée que sous l’empereur Julien, et que l’histoire tant répétée de cette chrétienne qui répudia son mari (tandis qu’aucune païenne n’avait osé en venir là) pourrait bien n’être qu’une fable ; mais nous ne voulons point élever de disputes épineuses. Pour peu qu’il y ait de vraisemblance dans la compilation de dom Ruinart, nous respectons trop le sujet qu’il traite pour faire des objections.
Nous n’en ferons point sur la lettre des Églises de Vienne et de Lyon, quoiqu’il y ait encore bien des obscurités ; maison on nous pardonnera de défendre la mémoire du grand Marc-Aurèle outragée dans la Vie de saint Symphorien de la ville d’Autun, qui était probablement parent de sainte Symphorose.
5° De saint Symphorien d’Autun.
La légende, dont on ignore l’auteur, commence ainsi : « L’empereur Marc-Aurèle venait d’exciter une effroyable tempête contre l’Église, et ses édits foudroyants attaquaient de tous côtés la religion de Jésus-Christ, lorsque saint Symphorien vivait dans Autun dans tout l’éclat que peut donner une haute naissance et une rare vertu, il était d’une famille chrétienne, et l’une des plus considérables de la ville, etc. »
Jamais Marc-Aurèle ne donna d’édit sanglant contre les chrétiens. C’est une calomnie très-condamnable. Tillemont lui-même avoue que « ce fut le meilleur prince qu’aient jamais eu les Romains ; que son règne fut un siècle d’or, et qu’il vérifia ce qu’il disait souvent, d’après Platon, que les peuples ne seraient heureux que quand les rois seraient philosophes ».
De tous les empereurs ce fut celui qui promulgua les meilleures lois ; il protégea tous les sages, et ne persécuta aucun chrétien, dont il avait un grand nombre à son service.
Le légendaire raconte que saint Symphorien ayant refusé d’adorer Cybèle, le juge de la ville demanda : « Qui est cet homme-là ? » Or il est impossible que le juge d’Autun n’eût pas connu l’homme le plus considérable d’Autun.
On le fait déclarer par la sentence coupable de lèse-majesté divine et humaine. Jamais les Romains n’ont employé cette formule, et cela seul ôterait toute créance au prétendu martyre d’Autun.
Pour mieux repousser la calomnie contre la mémoire sacrée de Marc-Aurèle, mettons sous les yeux le discours de Méliton, évêque de Sardes, à ce meilleur des empereurs, rapporté mot à mot par Eusèbe.
« [5]La suite continuelle des heureux succès qui sont arrivés à l’empire, sans que sa félicité ait été troublée par aucune disgrâce, depuis que notre religion, qui était née avec lui, s’est augmentée dans son sein, est une preuve évidente qu’elle contribue notablement à sa grandeur et à sa gloire. Il n’y a eu entre les empereurs que Néron et Domitien qui, étant trompés par certains imposteurs, ont répandu contre nous des calomnies qui ont trouvé, selon la coutume, quelque créance parmi le peuple. Mais vos très-pieux prédécesseurs ont corrigé l’ignorance de ce peuple, et ont réprimé par des édits publics la hardiesse de ceux qui entreprendraient de nous faire aucun mauvais traitement. Adrien, votre aïeul, a écrit en notre faveur à Fundanus, gouverneur d’Asie, et à plusieurs autres. L’empereur votre père, dans le temps que vous partagiez avec lui les soins du gouvernement, a écrit aux habitants de Larisse, de Thessalonique, d’Athènes, et enfin à tous les peuples de la Grèce, pour réprimer les séditions et les tumultes qui avaient été excités contre nous. »
Ce passage d’un évêque très-pieux, très-sage et très-véridique, suffit pour confondre à jamais tous les mensonges des légendaires, qu’on peut regarder comme la bibliothèque bleue du christianisme.
6° D’une autre sainte Félicité, et sainte Perpétue.
S’il était question de contredire la légende de Félicité et de Perpétue, il ne serait pas difficile de faire voir combien elle est suspecte. On ne connaît ces martyres de Carthage que par un écrit sans date de l’Église de Saltzbourg. Or il y a loin de cette partie de la Bavière à la Goulette. On ne nous dit pas sous quel empereur cette Félicité et cette Perpétue reçurent la couronne du dernier supplice. Les visions prodigieuses dont cette histoire est remplie ne décèlent pas un historien bien sage. Une échelle toute d’or bordée de lances et d’épées, un dragon au haut de l’échelle, un grand jardin auprès du dragon, des brebis dont un vieillard tirait le lait, un réservoir plein d’eau, un flacon d’eau dont on buvait sans que l’eau diminuât, sainte Perpétue se battant toute nue contre un vilain Égyptien, de beaux jeunes gens tout nus qui prenaient son parti ; elle-même enfin devenue homme et athlète très-vigoureux : ce sont là, ce me semble, des imaginations qui ne devraient pas entrer dans un ouvrage respectable.
Il y a encore une réflexion très-importante à faire : c’est que le style de tous ces récits de martyres arrivés dans des temps si différents est partout semblable, partout également puéril et ampoulé. Vous retrouvez les mêmes tours, les mêmes phrases dans l’histoire d’un martyre sous Domitien, et d’un autre sous Galérius. Ce sont les mêmes épithètes, les mêmes exagérations.
Pour peu qu’on se connaisse en style, on voit qu’une même main les a tous rédigés.
Je ne prétends point ici faire un livre contre dom Ruinart ; et en respectant toujours, en admirant, en invoquant les vrais martyrs avec la sainte Église, je me bornerai à faire sentir, par un ou deux exemples frappants, combien il est dangereux de mêler ce qui n’est que ridicule avec ce qu’on doit vénérer.
7° De saint Théodote de la ville d’Ancyre, et des sept vierges, écrit par Nilus, témoin oculaire, tiré de Bollandus.
Plusieurs critiques, aussi éminents en sagesse qu’en vraie pieté, nous ont déjà fait connaître que la légende de saint Théodote le cabaretier est une profanation et une espèce d’impiété, qui aurait dû être supprimée. Voici l’histoire de Théodote. Nous emploierons souvent les propres paroles des Actes sincères, recueillis par dom Ruinart :
« Son métier de cabaretier lui fournissait les moyens d’exercer ses fonctions épiscopales. Cabaret illustre, consacré à la piété et non à la débauche..... Tantôt Théodote était médecin, tantôt il fournissait de bons morceaux aux fidèles. On vit un cabaret être aux chrétiens ce que l’arche de Noé fut à ceux que Dieu voulut sauver du déluge[6]. »
Ce cabaretier Théodote se promenant près du fleuve Halis avec ses convives vers un bourg voisin de la ville d’Ancyre, « un gazon frais et mollet leur présentait un lit délicieux ; une source qui sortait à quelques pas de là au pied d’un rocher, et qui, par une route couronnée de fleurs, venait se rendre auprès d’eux pour les désaltérer, leur offrait une eau claire et pure. Des arbres fruitiers mêlés d’arbres sauvages leur fournissaient de l’ombre et des fruits, et une bande de savants rossignols, que des cigales relevaient de temps en temps, y formaient un charmant concert, etc. »
Le curé du lieu, nommé Fronton, étant arrivé, et le cabaretier ayant bu avec lui sur l’herbe, « dont le vert naissant était relevé par les nuances diverses du divers coloris des fleurs, dit au curé : « Ah ! père, quel plaisir il y aurait à bâtir ici une chapelle ! — Oui, dit Fronton, mais il faut commencer par avoir desreliques. — Allez, allez, reprit saint Théodote, vous en aurez bientôt, sur ma parole, et voici mon anneau que je vous donne pour gage ; bâtissez vite la chapelle. »
Le cabaretier avait le don de prophétie, et savait bien ce qu’il disait. Il s’en va à la ville d’Ancyre, tandis que le curé Fronton se met à bâtir. Il y trouve la persécution la plus horrible, qui durait depuis très-longtemps. Sept vierges chrétiennes, dont la plus jeune avait soixante et dix ans, venaient d’être condamnées, selon l’usage, à perdre leur pucelage par le ministère de tous les jeunes gens de la ville. La jeunesse d’Ancyre, qui avait probablement des affaires plus pressantes, ne s’empressa pas d’exécuter la sentence. Il ne s’en trouva qu’un qui obéit à la justice. Il s’adressa à sainte Thécuse, et la mena dans un cabinet avec une valeur étonnante. Thécuse se jeta à ses genoux, et lui dit : Pour Dieu, mon fils, un peu de vergogne ; « voyez ces yeux éteints, cette chair demi-morte, ces rides pleines de crasse, que soixante et dix ans ont creusées sur mon front, ce visage couleur de terre.... Quittez des pensées si indignes d’un jeune homme comme vous ; Jésus-Christ vous en conjure par ma bouche ; il vous le demande comme une grâce, et si vous la lui accordez vous pouvez attendre tout de sa reconnaissance. » Ce discours de la vieille et son visage firent rentrer tout à coup l’exécuteur en lui-même. Les sept vierges ne furent point déflorées.
Le gouverneur, irrité, chercha un autre supplice ; il les fit initier sur-le-champ aux mystères de Diane et de Minerve. Il est vrai qu’on avait institué de grandes fêtes en l’honneur de ces divinités ; mais on ne connaît point dans l’antiquité les mystères de Minerve et de Diane. Saint Nil, intime ami du cabaretier Théodote, auteur de cette histoire merveilleuse, n’était pas au fait.
On mit, selon lui, les sept belles demoiselles toutes nues sur le char qui portait la grande Diane et la sage Minerve au bord d’un lac voisin. Le Thucydide saint Nil paraît encore ici fort mal informé. Les prêtresses étaient toujours couvertes d’un voile ; et jamais les magistrats romains n’ont fait servir la déesse de la chasteté et celle de la sagesse par des filles qui montrassent aux peuples leur devant et leur derrière.
Saint Nil ajoute que le char était précédé par deux chœurs de ménades qui portaient le thyrse en main. Saint Nil a pris ici les prêtresses de Minerve pour celles de Bacchus. Il n’était pas versé dans la liturgie d’Ancyre.
Le cabaretier, en entrant dans la ville, vit ce funeste spectacle, le gouverneur, les ménades, la charrette. Minerve, Diane, et les sept pucelles. Il court se mettre en oraison dans une hutte avec un neveu de sainte Thécuse. Il prie le ciel que ces sept dames soient plutôt mortes que nues. Sa prière est exaucée : il apprend que les sept filles, au lieu d’être déflorées, ont été jetées dans le lac, une pierre au cou, par ordre du gouverneur. Leur virginité est en sûreté. « À cette nouvelle, le saint, se relevant de terre et se tenant sur les genoux, tourna ses yeux vers le ciel : et parmi les divers mouvements d’amour, de joie et de reconnaissance qu’il ressentait, il dit : « Je vous rends grâces, Seigneur, de ce que vous n’avez pas rejeté la prière de votre serviteur. »
« Il s’endormit, et pendant son sonnneil sainte Thécuse, la plus jeune des noyées, lui apparut. « Eh quoi ! mon fils Théodote, lui dit-elle, vous dormez sans penser à nous ! Avez-vous oublié sitôt les soins que j’ai pris de votre jeunesse ? Ne souffrez pas, mon cher Théodote, que nos corps soient mangés des poissons. Allez au lac, mais gardez vous d’un traître. »
Ce traître était le propre neveu de sainte Thécuse.
J’omets ici une foule d’aventures miraculeuses qui arrivèrent au cabaretier, pour venir à la plus importante. Un cavalier céleste armé de toutes pièces, précédé d’un flambeau céleste, descend du haut de l’empyrée, conduit au lac le cabaretier au milieu des tempêtes, écarte tous les soldats qui gardaient le rivage, et donne le temps à Théodote de repêcher les sept vieilles et de les enterrer.
Le neveu de Thécuse alla malheureusement tout dire. On saisit Théodote ; on essaya en vain pendant trois jours tous les supplices pour le faire mourir ; on ne put en venir à bout qu’en lui tranchant la tête, opération à laquelle les saints ne résistent jamais.
Il restait de l’enterrer. Son ami le curé Fronton, à qui Théodote, en qualité de cabaretier, avait donné deux outres remplies de bon vin, enivra les gardes et emporta le corps. Alors Théodote apparut en corps et en âme au curé : « Eh bien, mon ami, lui dit-il, ne t’avais-je pas bien dit que tu aurais des reliques pour ta chapelle. »
C’est là ce que rapporte saint Nil, témoin oculaire, qui ne pouvait être ni trompé ni trompeur ; c’est là ce que transcrit dom Ruinart comme un acte sincère. Or tout homme sensé, tout chrétien sage lui demandera si on s’y serait pris autrement pour déshonorer la religion la plus sainte, la plus auguste de la terre, et pour la tourner en ridicule.
Je ne parlerai point des onze mille vierges ; je ne discuterai point la fable de la légion thébaine, composée, dit l’auteur, de six mille six cents hommes, tous chrétiens venant d’Orient par le mont Saint-Bernard, martyrisée l’an 286, dans le temps de la paix de l’Église la plus profonde, et dans une gorge de montagnes où il est impossible de mettre trois cents hommes de front : fable écrite plus de cent cinquante ans après l’événement ; fable dans laquelle il est parlé d’un roi de Bourgogne qui n’existait pas ; fable enfin reconnue pour absurde par tous les savants qui n’ont pas perdu la raison.
Je m’en tiendrai au prétendu martyre de saint Romain.
8° Du martyre de saint Romain.
Saint Romain voyageait vers Antioche ; il apprend que le juge Asclépiade faisait mourir les chrétiens. Il va le trouver, et le défie de le faire mourir. Asclépiade le livre aux bourreaux : ils ne peuvent en venir à bout. On prend enfin le parti de le brûler. On apporte des fagots. Des juifs qui passaient se moquent de lui ; ils lui disent que Dieu tira de la fournaise Sidrac, Misac et Abdenago, mais que Jésus-Christ laisse brûler ses serviteurs ; aussitôt il pleut, et le bûcher s’éteint.
L’empereur, qui cependant était alors à Rome, et non dans Antioche, dit que « le ciel se déclare pour saint Romain, et qu’il ne veut rien avoir à démêler avec le Dieu du ciel. Voilà, continue le légendaire[7], notre Ananias délivré du feu aussi bien que celui des Juifs. Mais Asclépiade, homme sans honneur, fit tant par ses basses flatteries qu’il obtint qu’on couperait la langue à saint Romain. Un médecin qui se trouva là coupe la langue au jeune homme, et l’emporte chez lui proprement enveloppée dans un morceau de soie.
« L’anatomie nous apprend, et l’expérience le confirme, qu’un homme ne peut vivre sans langue.
« Romain fut conduit en prison. On nous a lu plusieurs fois que le Saint-Esprit descendit en langue de feu ; mais saint Romain, qui balbutiait comme Moïse tandis qu’il n’avait qu’une langue de chair, commença à parler distinctement dès qu’il n’en eut plus.
« On alla conter le miracle à Asclépiade comme il était avec l’empereur. Ce prince soupçonna le médecin de l’avoir trompé ; le juge menaça le médecin de le faire mourir. « Seigneur, lui dit-il, j’ai encore chez moi la langue que j’ai coupée à cet homme ; ordonnez qu’on m’en donne un qui ne soit pas comme celui-ci sous une protection particulière de Dieu ; permettez que je lui coupe la langue jusqu’à l’endroit où celle-ci a été coupée ; s’il n’en meurt pas, je consens qu’on me fasse mourir moi-même. » Là-dessus on fait venir un homme condamné à mort : et le médecin, ayant pris la mesure sur la langue de Romain, coupe à la même distance celle du criminel : mais à peine avait-il retiré son rasoir que le criminel tombe mort. Ainsi le miracle fut avéré, à la gloire de Dieu et à la consolation des fidèles. »
Voilà ce que dom Ruinart raconte sérieusement. Prions Dieu pour le bon sens de dom Ruinart.
SECTION II[8].
Comment se peut-il que dans le siècle éclairé où nous sommes, on trouve encore des écrivains savants et utiles qui suivent pourtant le torrent des vieilles erreurs, et qui gâtent des vérités par des fables reçues ? Ils comptent encore l’ère des martyrs de la première année de l’empire de Dioclétien, qui était alors bien éloigné de martyriser personne. Ils oublient que sa femme Prisca était chrétienne ; que les principaux officiers de sa maison étaient chrétiens. qu’il les protégea constamment pendant dix-huit années ; qu’ils bâtirent dans Nicomédie une église plus somptueuse que son palais, et qu’ils n’auraient jamais été persécutés s’ils n’avaient outragé le césar Galerius.
Est-il possible qu’on ose redire encore que Dioclétien mourut, de rage, de désespoir et de misère, lui qu’on vit quitter la vie en philosophe comme il avait quitté l’empire ; lui qui, sollicité de reprendre la puissance suprême, aima mieux cultiver ses beaux jardins de Salone que de régner encore sur l’univers alors connu ?
Ô compilateurs ! ne cesserez-vous point de compiler ? Vous avez utilement employé vos trois doigts : employez plus utilement votre raison.
Quoi ! vous me répétez que saint Pierre régna sur les fidèles à Rome pendant vingt-cinq ans, et que Néron le fit mourir la dernière année de son empire, lui et saint Paul, pour venger la mort de Simon le Magicien, à qui ils avaient cassé les jambes par leurs prières !
C’est insulter le christianisme que de rapporter ces fables, quoique avec une très-bonne intention.
Les pauvres gens qui redisent encore ces sottises sont des copistes qui remettent en in-octavo ou en in-douze d’anciens in-folio que les honnêtes gens ne lisent plus, et qui n’ont jamais ouvert un livre de saine critique. Ils ressassent les vieilles histoires de l’Église ; ils ne connaissent ni Middleton, ni Dodwel, ni Brucker, ni Dumoulin, ni Fabricius, ni Grabe, ni même Dupin, ni aucun de ceux qui ont porté depuis peu la lumière dans les ténèbres.
SECTION III[9].
On nous berne de martyres à faire pouffer de rire. On nous peint les Titus, les Trajan, les Marc-Aurèle, ces modèles de vertu, comme des monstres de cruauté. Fleury, abbé du Loc-Dieu, a déshonoré son histoire ecclésiastique par des contes qu’une vieille femme de bon sens ne ferait pas à des petits enfants.
Peut-on répéter sérieusement que les Romains condamnèrent sept vierges de soixante et dix ans chacune à passer par les mains de tous les jeunes gens de la ville d’Ancyre, eux qui punissaient de mort les vestales pour la moindre galanterie ?
C’est apparemment pour faire plaisir aux cabaretiers qu’on a imaginé qu’un cabaretier chrétien, nommé Théodote, pria Dieu de faire mourir ces sept vierges plutôt que de les exposer à perdre le plus vieux des pucelages. Dieu exauça le cabaretier pudibond, et le proconsul fit noyer dans un lac les sept demoiselles. Dès qu’elles furent noyées elles vinrent se plaindre à Théodote du tour qu’il leur avait joué, et le supplièrent instamment d’empêcher qu’elles ne fussent mangées des poissons. Théodote prend avec lui trois buveurs de sa taverne, marche au lac avec eux, précédé d’un flambeau céleste et d’un cavalier céleste, repêche les sept vieilles, les enterre, et finit par être décapité.
Dioclétien rencontre un petit garçon nommé saint Romain, qui était bègue ; il veut le faire brûler parce qu’il était chrétien ; trois juifs se trouvent là et se mettent à rire de ce que Jésus-Christ laisse brûler un petit garçon qui lui appartient ; ils crient que leur religion vaut mieux que la chrétienne, puisque Dieu a délivré Sidrac, Misac et Abdenago de la fournaise ardente ; aussitôt les flammes qui entouraient le jeune Romain, sans lui faire mal, se séparent et vont brûler les trois juifs.
L’empereur, tout étonné, dit qu’il ne veut rien avoir à démêler avec Dieu ; mais un juge de village moins scrupuleux condamne le petit bègue à avoir la langue coupée. Le premier médecin de l’empereur est assez honnête pour faire l’opération lui-même ; dès qu’il a coupé la langue au petit Romain, cet enfant se met à jaser avec une volubilité qui ravit toute l’assemblée en admiration.
On trouve cent contes de cette espèce dans les martyrologes. On a cru rendre les anciens Romains odieux, et on s’est rendu ridicule. Voulez-vous de bonnes barbaries bien avérées, de bons massacres bien constatés, des ruisseaux de sang qui aient coulé en effet, des pères, des mères, des enfants, des femmes, des enfants à la mamelle, réellement égorgés et entassés les uns sur les autres ? monstres persécuteurs, ne cherchez ces vérités que dans vos annales : vous les trouverez dans les croisades contre les Albigeois, dans les massacres de Mérindol et de Cabrières, dans l’épouvantable journée de la Saint-Barthélemy, dans les massacres de l’Irlande, dans les vallées des Vaudois. Il vous sied bien, barbares que vous êtes, d’imputer au meilleur des empereurs des cruautés extravagantes, vous qui avez inondé l’Europe de sang, et qui l’avez couverte de corps expirants, pour prouver que le même corps peut être en mille endroits à la fois, et que le pape peut vendre des indulgences ! Cessez de calomnier les Romains vos législateurs, et demandez pardon à Dieu des abominations de vos pères.
Ce n’est pas le supplice, dites-vous, qui fait le martyr, c’est la cause. Eh bien, je vous accorde que vos victimes ne doivent point être appelées du nom de martyr, qui signifie témoin ; mais quel nom donnerons-nous à vos bourreaux ? Les Phalaris et les Busiris ont été les plus doux des hommes en comparaison de vous : votre Inquisition, qui subsiste encore, ne fait-elle pas frémir la raison, la nature, la religion ? Grand Dieu ! si on allait mettre en cendre ce tribunal infernal, déplairait-on à vos regards vengeurs[10] ?

  1. Aller Dans la première édition des Questions sur l’Encyclopédie, huitième partie, 1771, l’article Martyrs se composait de deux sections. La première était ce qu’elle est aujourd’hui ; la seconde était intitulée Extrait d’une lettre écrite à un docteur apologiste de dom Ruinart, et se composait des paragraphes xxiii et xxiv desConseils raisonnables à M. Bergier (voyez les Mélanges, année 1768).
    Ce qui forme aujourd’hui la section ii fut ajouté dans l’édition in-4°, en 1774, et y formait la iiie section. (B.)
  2. Aller Voyez l’article Église, tome XVIII ; dans les Mélanges, année 1763, le chapitre ix duTraité sur la Tolérance, et année 1769, le paragraphe x de l’opuscule de la Paix perpétuelle.
  3. Aller On trouve Biothanatus dans Lampridius (vers la fin de la Vie d’Héliogabale), dans Julius Firmicus Maternus, dans Isidore de Séville, dans Tertullien, le plus ancien des quatre, et qui florissait au commencement du iiie siècle. Ce n’était plus le temps de la bonne latinité. (B.)
  4. Aller Lacroze (Mathurin Weyssière de), né à Nantes le 4 décembre 1661, mort le 21 mai 1739, était bibliothécaire de Frédéric-Guillaume Ier, mais non de Frédéric le Grand, qui n’est devenu roi qu’à la mort de Frédéric-Guillaume Ier, le 31 mai 1740. (B.)
  5. Aller Eusèbe, page 187, traduction de Cousin, in-4° (Note de Voltaire.)
  6. Aller Ce qui est entre guillemets est mot à mot dans les Actes sincères : tout le reste est entièrement conforme. On l’a seulement abrégé pour éviter l’ennui du style déclamatoire de ces Actes. (Note de Voltaire.)
  7. Aller Le légendaire ne sait ce qu’il dit avec son Ananias. (Note de Voltaire.)
  8. Aller Voyez la note, page 36.
  9. Aller Faisait tout l’article dans une édition de 1765 du Dictionnaire philosophique. (B.)
  10. Aller Voyez le paragraphe ii des Conseils raisonnables à M. Bergier (dans les Mélanges,année 1768).

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MASSACRES[1].
(article de m. treuchard.)
Il est peut-être aussi difficile qu’inutile de savoir si mazzacrium, mot de la basse latinité, a fait massacre, ou si massacre a fait mazzacrium.
Un massacre signifie un nombre d’hommes tués. « Il y eut hier un grand massacre près de Varsovie, près de Cracovie. » On ne dit point : « Il s’est fait le massacre d’un homme ; » et cependant on dit : « Un homme a été massacré ; » en ce cas on entend qu’il a été tué de plusieurs coups avec barbarie.
La poésie se sert du mot massacré pour tué, assassiné :
Que par sa propre main mon père massacré.
(Corneille, Cinna, acte I, scène i.)
Un Anglais a fait un relevé de tous les massacres perpétrés pour cause de religion depuis les premiers siècles de notre ère vulgaire[2].
J’ai été fortement tenté d’écrire contre cet auteur anglais ; mais son mémoire ne m’ayant point paru enflé, je me suis retenu. Au reste, j’espère qu’on n’aura plus de pareils calculs à faire. Mais à qui en aura-t-on l’obligation ?

  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, huitième partie, 1771. (B.)
  2. Aller Dans les Questions sur l’Encyclopédie, on lisait : « En voici la traduction. » Puis était transcrite une grande partie du chapitre xlii de Dieu et les Hommes (voyezMélanges, année 1769), à partir de l’alinéa qui commence par ces mots : « Les chrétiens avaient déjà, etc. » Après ces citations, l’article Massacres se terminait, en 1771, par l’alinéa qui le termine aujourd’hui. (B.)
    — Voyez aussi, dans les Mélanges (année 1766), le morceau des Conspirations contre les peuples.

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MATIÈRE[1].
SECTION PREMIÈRE.
DIALOGLE POLI ENTRE UN ÉNERGUMÈNE ET UN PHILOSOPHE.

l’énergumène.
Oui, ennemi de Dieu et des hommes, qui crois que Dieu est tout-puissant et qu’il est le maître d’ajouter le don de la pensée à tout être qu’il daignera choisir, je vais te dénoncer à monseigneur l’inquisiteur, je te ferai brûler ; prends garde à toi, je t’avertis pour la dernière fois.
le philosophe.
Sont-ce là vos arguments ? Est-ce ainsi que vous enseignez les hommes ? J’admire votre douceur.
L’énergumène.
Allons, je veux bien m’apaiser un moment en attendant les fagots. Réponds-moi : Qu’est-ce que l’esprit ?
Le philosophe.
Je n’en sais rien.
L’énergumène.
Qu’est-ce que la matière ?
Le philosophe.
Je n’en sais pas grand’chose. Je la crois étendue, solide, résistante, gravitante, divisible, mobile ; Dieu peut lui avoir donné mille autres qualités que j’ignore.
L’énergumène.
Mille autres qualités, traître ! Je vois où tu veux venir : tu vas me dire que Dieu peut animer la matière, qu’il a donné l’instinct aux animaux, qu’il est le maître de tout.
Le philosophe.
Mais il se pourrait bien faire qu’en effet il eût accordé à cette matière bien des propriétés que vous ne sauriez comprendre.
L’énergumène.
Que je ne saurais comprendre, scélérat !
Le philosophe.
Oui, sa puissance va plus loin que votre entendement.
L’énergumène.
Sa puissance ! sa puissance ! vrai discours d’athée.
Le philosophe.
J’ai pourtant pour moi le témoignage de plusieurs saints Pères.
L’énergumène.
Va, va, ni Dieu, ni eux, ne nous empêcheront de te faire brûler vif ; c’est un supplice dont on punit les parricides et les philosophes qui ne sont pas de notre avis.
Le philosophe.
Est-ce le diable, ou toi, qui a inventé cette manière d’argumenter ?
L’énergumène.
Vilain possédé, tu oses me mettre de niveau avec le diable !
(Ici l’énergumène donne un grand soufflet au philosophe, qui le lui rend avec usure.)
Le philosophe.
À moi les philosophes !
L’énergumène.
À moi la sainte Hermandad !
(Ici une demi-douzaine de philosophes arrivent d’un côté, et on voit accourir de l’autre cent dominicains avec cent familiers de l’Inquisition, et cent alguazils. La partie n’est pas tenable.) 

SECTION II[2].

Les sages à qui on demande ce que c’est que l’âme répondent qu’ils n’en savent rien. Si on leur demande ce que c’est que la matière, ils font la même réponse. Il est vrai que des professeurs, et surtout des écoliers, savent parfaitement tout cela ; et quand ils ont répété que la matière est étendue et divisible, ils croient avoir tout dit ; mais quand ils sont priés de dire ce que c’est que cette chose étendue, ils se trouvent embarrassés. Cela est composé de parties, disent-ils. Et ces parties, de quoi sont-elles composées ? Les éléments de ces parties sont-ils divisibles ? Alors, ou ils sont muets, ou ils parlent beaucoup, ce qui est également suspect. Cet être presque inconnu, qu’on nomme matière, est-il éternel ? Toute l’antiquité l’a cru. A-t-il par lui-même la force active ? Plusieurs philosophes l’ont pensé. Ceux qui le nient sont-ils en droit de le nier ? Vous ne concevez pas que la matière puisse avoir rien par elle-même. Mais comment pouvez-vous assurer qu’elle n’a pas par elle-même les propriétés qui lui sont nécessaires ? Vous ignorez quelle est sa nature, et vous lui refusez des modes qui sont pourtant dans sa nature : car enfin, dès qu’elle est, il faut bien qu’elle soit d’une certaine façon, quelle soit figurée ; et dès qu’elle est nécessairement figurée, est-il impossible qu’il n’y ait d’autres modes attachés à sa configuration ? La matière existe, vous ne la connaissez que par vos sensations. Hélas ! de quoi servent toutes les subtilités de l’esprit depuis qu’on raisonne ? La géométrie nous a appris bien des vérités, la métaphysique bien peu. Nous pesons la matière, nous la mesurons, nous la décomposons ; et au delà de ces opérations grossières, si nous voulons faire un pas, nous trouvons dans nous l’impuissance, et devant nous un abîme.
Pardonnez de grâce à l’univers entier, qui s’est trompé en croyant la matière existante par elle-même. Pouvait-il faire autrement ? Comment imaginer que ce qui est sans succession n’a pas toujours été ? S’il n’était pas nécessaire que la matière existât, pourquoi existe-t-elle ? et s’il fallait qu’elle fût, pourquoi n’aurait-elle pas été toujours ? Nul axiome n’a jamais été plus universellement reçu que celui-ci : « Rien ne se fait de rien. » En effet le contraire est incompréhensible. Le chaos a chez tous les peuples précédé l’arrangement qu’une main divine a fait du monde entier. L’éternité de la matière n’a nui chez aucun peuple au culte de la Divinité. La religion ne fut jamais effarouchée qu’un Dieu éternel fût reconnu comme le maître d’une matière éternelle. Nous sommes assez heureux pour savoir aujourd’hui par la foi que Dieu tira la matière du néant ; mais aucune nation n’avait été instruite de ce dogme ; les Juifs même l’ignorèrent. Le premier verset de la Genèse dit que les dieux Éloïm, non pas Éloï, firent le ciel et la terre : il ne dit pas que le ciel et la terre furent créés de rien.
Philon, qui est venu dans le seul temps où les Juifs aient eu quelque érudition, dit dans son chapitre de la création : « Dieu, étant bon par sa nature, n’a point porté envie à la substance, à la matière, qui par elle-même n’avait rien de bon, qui n’a de sa nature qu’inertie, confusion, désordre. Il daigna la rendre bonne de mauvaise qu’elle était. »
L’idée du chaos débrouillé par un Dieu se trouve dans toutes les anciennes théogonies. Hésiode répétait ce que pensait l’Orient, quand il disait dans sa théogonie : « Le chaos est ce qui a existé le premier. » Ovide était l’interprète de tout l’empire romain quand il disait :
Sic ubi dispositam, quisquis fuit ille Deorum,
Congeriem secuit....
(Ovid., Met., 1, 32.)
La matière était donc regardée entre les mains de Dieu comme l’argile sous la roue du potier, s’il est permis de se servir de ces faibles images pour en exprimer la divine puissance.
La matière, étant éternelle, devait avoir des propriétés éternelles, comme la configuration, la force d’inertie, le mouvement, et la divisibilité. Mais cette divisibilité n’est que la suite du mouvement : car sans mouvement rien ne se divise, ne se sépare, ni ne s’arrange. On regardait donc le mouvement comme essentiel à la matière. Le chaos avait été un mouvement confus, et l’arrangement de l’univers un mouvement régulier imprimé à tous les corps par le maître du monde. Mais comment la matière aurait-elle le mouvement par elle-même ? Comme elle a, selon tous les anciens, l’étendue et l’impénétrabilité.
Mais on ne la peut concevoir sans étendue, et on peut la concevoir sans mouvement. À cela on répondait : Il est impossible que la matière ne soit pas perméable ; or, étant perméable, il faut bien que quelque chose passe continuellement dans ses pores ; à quoi bon des passages si rien n’y passe ?
De réplique en réplique on ne finirait jamais ; le système de la matière éternelle a de très-grandes difficultés comme tous les systèmes. Celui de la matière formée de rien n’est pas moins incompréhensible. Il faut l’admettre, et ne pas se flatter d’en rendre raison ; la philosophie ne rend point raison de tout. Que de choses incompréhensibles n’est-on pas obligé d’admettre, même en géométrie ? Conçoit-on deux lignes qui s’approcheront toujours, et qui ne se rencontreront jamais ?
Les géomètres à la vérité nous diront : Les propriétés des asymptotes vous sont démontrées ; vous ne pouvez vous empêcher de les admettre ; mais la création ne l’est pas : pourquoi l’admettez-vous ? Quelle difficulté trouvez-vous à croire comme toute l’antiquité la matière éternelle ? D’un autre côté, le théologien vous pressera et vous dira : Si vous croyez la matière éternelle, vous reconnaissez donc deux principes, Dieu et la matière : vous tombez dans l’erreur de Zoroastre, de Manès.
On ne répondra rien aux géomètres, parce que ces gens-là ne connaissent que leurs lignes, leurs surfaces, et leurs solides. Mais on pourra dire au théologien : En quoi suis-je manichéen ? Voilà des pierres qu’un architecte n’a point faites ; il en a élevé un bâtiment immense ; je n’admets point deux architectes ; les pierres brutes ont obéi au pouvoir et au génie.
Heureusement, quelque système qu’on embrasse, aucun ne nuit à la morale : car qu’importe que la matière soit faite ou arrangée ? Dieu est également notre maître absolu. Nous devons être également vertueux sur un chaos débrouillé, ou sur un chaos créé de rien ; presque aucune de ces questions métaphysiques n’influe sur la conduite de la vie : il en est des disputes, comme des vains discours qu’on tient à table ; chacun oublie après dîner ce qu’il a dit, et va où son intérêt et son goût l’appellent.

  1. Aller Faisait tout l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, huitième partie, 1771. (B.)
  2. Aller Faisait tout l’article dans le Dictionnaire philosophique, en 1764. (B.)

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MÉCHANT[1].

On nous crie que la nature humaine est essentiellement perverse, que l’homme est né enfant du diable et méchant. Rien n’est plus malavisé, car, mon ami, toi qui me prêches que tout le monde est né pervers, tu m’avertis donc que tu es né tel, qu’il faut que je me défie de toi comme d’un renard ou d’un crocodile. Oh point ! me dis-tu, je suis régénéré, je ne suis ni hérétique ni infidèle, on peut se fier à moi. Mais le reste du genre humain, qui est ou hérétique, ou ce que tu appelles infidèle, ne sera donc qu’un assemblage de monstres ; et toutes les fois que tu parleras à un luthérien, ou à un Turc, tu dois être sûr qu’ils te voleront et qu’ils t’assassineront : car ils sont enfants du diable ; ils sont nés méchants ; l’un n’est point régénéré, et l’autre est dégénéré. Il serait bien plus raisonnable, bien plus beau de dire aux hommes : Vous êtes tous nés bons ; voyez combien il serait affreux de corrompre la pureté de votre être. Il eût fallu en user avec le genre humain comme on en use avec tous les hommes en particulier. Un chanoine mène-t-il une vie scandaleuse, on lui dit : Est-il possible que vous déshonoriez la dignité de chanoine ? On fait souvenir un homme de robe qu’il a l’honneur d’être conseiller du roi, et qu’il doit l’exemple. On dit à un soldat pour l’encourager : Songe que tu es du régiment de Champagne. On devrait dire à chaque individu : Souviens-toi de ta dignité d’homme.
Et en effet, malgré qu’on en ait, on en revient toujours là : car que veut dire ce mot si fréquemment employé chez toutes les nations, rentrez en vous-même ? Si vous étiez né enfant du diable, si votre origine était criminelle, si votre sang était formé d’une liqueur infernale, ce mot rentrez en vous-mêmesignifierait : consultez, suivez votre nature diabolique, soyez imposteur, voleur, assassin, c’est la loi de votre père.
L’homme n’est point né méchant ; il le devient, comme il devient malade. Des médecins se présentent et lui disent : Vous êtes né malade ; il est bien sûr que ces médecins, quelque chose qu’ils disent et qu’ils fassent, ne le guériront pas si sa maladie est inhérente à sa nature ; et ces raisonneurs sont très-malades eux-mêmes.
Assemblez tous les enfants de l’univers, vous ne verrez en eux que l’innocence, la douceur et la crainte ; s’ils étaient nés méchants, malfaisants, cruels, ils en montreraient quelque signe, comme les petits serpents cherchent à mordre, et les petits tigres à déchirer. Mais la nature n’ayant pas donné à l’homme plus d’armes offensives qu’aux pigeons et aux lapins, elle ne leur a pu donner un instinct qui les porte à détruire.
L’homme n’est donc pas né mauvais ; pourquoi plusieurs sont-ils donc infectés de cette peste de la méchanceté ? C’est que ceux qui sont à leur tête, étant pris de la maladie, la communiquent au reste des hommes, comme une femme attaquée du mal que Christophe Colomb rapporta d’Amérique répand cevenin d’un bout de l’Europe à l’autre. Le premier ambitieux a corrompu la terre.
Vous m’allez dire que ce premier monstre a déployé le germe d’orgueil, de rapine, de fraude, de cruauté, qui est dans tous les hommes. J’avoue qu’en général la plupart de nos frères peuvent acquérir ces qualités ; mais tout le monde a-t-il la fièvre putride, la pierre et la gravelle, parce que tout le monde y est exposé ?
Il y a des nations entières qui ne sont point méchantes ; les Philadelphiens, les Banians, n’ont jamais tué personne. Les Chinois, les peuples du Tunquin, de Lao, de Siam, du Japon même, depuis plus de cent ans, ne connaissent point la guerre. À peine voit-on en dix ans un de ces grands crimes qui étonnent la nature humaine, dans les villes de Rome, de Venise, de Paris, de Londres, d’Amsterdam, villes où pourtant la cupidité, mère de tous les crimes, est extrême.
Si les hommes étaient essentiellement méchants, s’ils naissaient tous soumis à un être aussi malfaisant que malheureux, qui pour se venger de son supplice leur inspirerait toutes ses fureurs, on verrait tous les matins les maris assassinés par leurs femmes, et les pères par leurs enfants, comme on voit à l’aube du jour des poules étranglées par une fouine qui est venue sucer leur sang.
S’il y a un milliard d’hommes sur la terre c’est beaucoup ; cela donne environ cinq cents millions de femmes qui cousent, qui filent, qui nourrissent leurs petits, qui tiennent la maison ou la cabane propre, et qui médisent un peu de leurs voisines. Je ne vois pas quel grand mal ces pauvres innocentes font sur la terre. Sur ce nombre d’habitants du globe, il y a deux cents millions d’enfants au moins, qui certainement ne tuent ni ne pillent, et environ autant de vieillards ou de malades qui n’en ont pas le pouvoir. Restera tout au plus cent millions de jeunes gens robustes et capables du crime. De ces cent millions il y en a quatre-vingt-dix continuellement occupés à forcer la terre, par un travail prodigieux, à leur fournir la nourriture et le vêtement ; ceux-là n’ont guère le temps de mal faire.
Dans les dix millions restants seront compris les gens oisifs et de bonne compagnie, qui veulent jouir doucement ; les hommes à talents, occupés de leurs professions ; les magistrats, les prêtres, visiblement intéressés à mener une vie pure, au moins en apparence. Il ne restera donc de vrais méchants que quelques politiques, soit séculiers, soit réguliers, qui veulent toujours troubler le monde, et quelques milliers de vagabonds qui louent leurs services à ces politiques. Or il n’y a jamais à la fois un million de ces bêtes féroces employées ; et dans ce nombre je compte les voleurs de grands chemins. Vous avez, donc tout au plus sur la terre, dans les temps les plus orageux, un homme sur mille qu’on peut appeler méchant, encore ne l’est-il pas toujours.
Il y a donc infiniment moins de mal sur la terre qu’on ne dit et qu’on ne croit. Il y en a encore trop, sans doute : on voit des malheurs et des crimes horribles ; mais le plaisir de se plaindre et d’exagérer est si grand qu’à la moindre égratignure vous criez que la terre regorge de sang. Avez-vous été trompé, tous les hommes sont des parjures. Un esprit mélancolique qui a souffert une injustice voit l’univers couvert de damnés, comme un jeune voluptueux soupant avec sa dame, au sortir de l’Opéra, n’imagine pas qu’il y ait des infortunés.

  1. Aller Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)

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MÉDECINS[1].

Il est vrai que régime vaut mieux que médecine. Il est vrai que très-longtemps sur cent médecins il y a eu quatre-vingt-dix-huit charlatans. Il est vrai que Molière a eu raison de se moquer d’eux. Il est vrai que rien n’est plus ridicule que de voir ce nombre infini de femmelettes, et d’hommes non moins femmes qu’elles, quand ils ont trop mangé, trop bu, trop joui, trop veillé, appeler auprès d’eux pour un mal de tête un médecin, l’invoquer comme un dieu, lui demander le miracle de faire subsister ensemble l’intempérance et la santé, et donner un écu à ce dieu qui rit de leur faiblesse.
Il n’est pas moins vrai qu’un bon médecin nous peut sauver la vie[2] en cent occasions, et nous rendre l’usage de nos membres. Un homme tombe en apoplexie, ce ne sera ni un capitaine d’infanterie, ni un conseiller de la cour des aides qui le guérira. Des cataractes se forment dans mes yeux, ma voisine ne me les lèvera pas. Je ne distingue point ici le médecin du chirurgien ; ces deux professions ont été longtemps inséparables.
Des hommes qui s’occuperaient de rendre la santé à d’autres hommes par les seuls principes d’humanité et de bienfaisance seraient fort au-dessus de tous les grands de la terre : ils tiendraient de la Divinité. Conserver et réparer est presque aussi beau que faire.
Le peuple romain se passa plus de cinq cents ans de médecins. Ce peuple alors n’était occupé qu’à tuer, et ne faisait nul cas de l’art de conserver la vie. Comment donc en usait-on à Rome quand on avait la fièvre putride, une fistule à l’anus, un bubonocèle, une fluxion de poitrine ? On mourait.
Le petit nombre de médecins grecs qui s’introduisirent à Rome n’était composé que d’esclaves. Un médecin devint enfin chez les grands seigneurs romains un objet de luxe comme un cuisinier. Tout homme riche eut chez lui des parfumeurs, des baigneurs, des gitons, et des médecins. Le célèbre Musa, médecin d’Auguste, était esclave ; il fut affranchi et fait chevalier romain, et alors les médecins devinrent des personnages considérables.
Quand le christianisme fut si bien établi, et que nous fûmes assez heureux pour avoir des moines, il leur fut expressément défendu par plusieurs conciles d’exercer la médecine : c’était précisément le contraire qu’il eût fallu faire si on avait voulu être utile au genre humain.
Quel bien pour les hommes d’obliger ces moines d’étudier la médecine, et de guérir nos maux pour l’amour de Dieu ! N’ayant rien à gagner que le ciel, ils n’eussent jamais été charlatans. Ils se seraient éclairés mutuellement sur nos maladies et sur les remèdes. C’était la plus belle des vocations, et ce fut la seule qu’on n’eut point. On objectera qu’ils eussent pu empoisonner les impies ; mais cela eût été avantageux à l’Église. Luther n’eût peut-être jamais enlevé la moitié de l’Europe catholique à notre saint-père le pape : car à la première fièvre continue qu’aurait eue l’augustin Luther, un dominicain aurait pu lui donner des pilules. Vous me direz qu’il ne les aurait pas prises ; mais enfin, avec un peu d’adresse, on aurait pu les lui faire prendre. Continuons.
Il se trouva enfin, vers l’an 1517. un citoyen nommé Jean, animé d’un zèle charitable ; ce n’est pas Jean Calvin que je veux dire, c’est Jean surnommé de Dieu, qui institua les frères de la Charité. Ce sont, avec les religieux de la rédemption des captifs, les seuls moines utiles. Aussi ils ne sont pas comptés parmi les ordres. Les dominicains, franciscains, bernardins, prémontrés,bénédictins, ne reconnaissent pas les frères de la Charité. On ne parle pas seulement d’eux dans la continuation de l’Histoire ecclésiastique de Fleury. Pourquoi ? C’est qu’ils ont fait des cures, et qu’ils n’ont point fait de miracles. Ils ont servi, et ils n’ont point cabalé. Ils ont guéri de pauvres femmes, et ils ne les ont ni dirigé, ni séduites. Enfin leur institut étant la charité, il était juste qu’ils fussent méprisés par les autres moines.
La médecine ayant donc été une profession mercenaire dans le monde, comme l’est en quelques endroits celle de rendre la justice, elle a été sujette à d’étranges abus. Mais est-il rien de plus estimable au monde qu’un médecin qui, ayant dans sa jeunesse étudié la nature, connu les ressorts du corps humain, les maux qui le tourmentent, les remèdes qui peuvent le soulager, exerce son art en s’en défiant, soigne également les pauvres et les riches, ne reçoit d’honoraires qu’à regret, et emploie ces honoraires à secourir l’indigent ? Un tel homme n’est-il pas un peu supérieur au général des capucins, quelque respectable que soit ce général[3] ?

  1. Aller Nouveaux Mélanges, troisième partie, 1765. (B.)
  2. Aller Ce n’est pas que nos jours ne soient comptés. Il est bien sûr que tout arrive par une nécessité invincible, sans quoi tout irait au hasard, ce qui est absurde. Nul homme ne peut augmenter ni le nombre de ses cheveux, ni le nombre de ses jours ; ni un médecin, ni un ange, ne peuvent ajouter une minute aux minutes que l’ordre éternel des choses nous destine irrévocablement ; mais celui qui est destiné à être frappé dans un certain temps d’une apoplexie est destiné aussi à trouver un médecin sage qui le saigne, qui le purge, et qui le fait vivre jusqu’au moment fatal. La destinée nous donne la vérole et le mercure, la fièvre et le quinquina. (Note de Voltaire.)
  3. Aller Voyez l’article Maladie.

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MESSE.

La messe, dans le langage ordinaire, est la plus grande et la plus auguste des cérémonies de l’Église. On lui donne des surnoms différents, selon les rites usités dans les diverses contrées où elle est célébrée, tels que la messe mosarabe ou gothique, la messe grecque, la messe latine. Durandus et Eckius appellent sèche la messe où il ne se fait point de consécration, comme celle qu’on fait dire en particulier aux aspirants à la prêtrise ; et le cardinal Bona[1]rapporte, sur la foi de Guillaume de Nangis, que saint Louis, dans son voyage d’outre-mer, la faisait dire ainsi pour ne pas risquer que l’agitation du vaisseau fît répandre le vin consacré. Il cite aussi Génébrard, qui dit avoir assisté à Turin, en 1587, à une pareille messe célébrée dans une église, mais après dîner et fort tard, pour les funérailles d’une personne noble.
Pierre le chantre parle aussi de la messe à deux, à trois, et même à quatre faces, dans laquelle le prêtre célébrait la messe du jour ou de la fête jusqu’à l’offertoire ; puis il en recommençait une seconde, une troisième, et quelquefois une quatrième, jusqu’au même endroit ; ensuite il disait autant de secrètes qu’ilavait commencé de messes : mais pour toutes il ne récitait qu’une fois le canon, et à la fin il ajoutait autant de collectes qu’il avait réuni de messes[2].
Ce ne fut que vers la fin du ive siècle que le mot de messe commença à signifier la célébration de l’eucharistie. Le savant Beatus Rhenanus, dans ses notes sur Tertullien[3], observe que saint Ambroise consacra cette expression du peuple prise de ce qu’on mettait dehors les catéchumènes après la lecture de l’Évangile.
On trouve dans les Constitutions apostoliques[4] une liturgie sous le nom de saint Jacques, par laquelle il paraît qu’au lieu d’invoquer les saints au canon de la messe, la primitive Église priait pour eux. Nous vous offrons encore, Seigneur, disait le célébrant, ce pain et ce calice pour tous les saints qui vous ont été agréables depuis le commencement des siècles, pour les patriarches, les prophètes, les justes, les apôtres, les martyrs, les confesseurs, les évêques, les prêtres, les diacres, les sous-diacres, les lecteurs, les chantres, les vierges, les veuves, les laïques, et tous ceux dont les noms vous sont connus. Mais saint Cyrille de Jérusalem, qui vivait dans le ive siècle, y substitue cette explication : Après cela, dit-il[5], nous faisons commémoration de ceux qui sont morts avant nous, et premièrement des patriarches, des apôtres, des martyrs, afin que Dieu reçoive nos prières par leur intercession. Cela prouve, comme nous le dirons à l’article Reliques, que le culte des saints commençait alors à s’introduire dans l’Église.
Noël Alexandre[6] cite des Actes de saint André, où l’on fait dire à cet apôtre : J’immole tous les jours sur l’autel du seul vrai Dieu, non les chairs des taureaux, ni le sang des boucs, mais l’agneau immaculé, qui demeure toujours entier et vivant après qu’il est sacrifié et que tout le peuple fidèle en a mangé la chair ; mais ce savant dominicain avoue que cette pièce n’est connue que depuis le viiie siècle. Le premier qui l’ait citée est Étherius, évêque d’Osma en Espagne, qui écrivit contre Élipand en 788.
Abdias[7] rapporte que saint Jean, averti par le Seigneur de la fin de sa course, se prépara à la mort et recommanda son Église à Dieu. Puis, ayant pris du pain qu’il se fit apporter, il leva les yeux au ciel, le bénit, le rompit, et le distribua à tous ceux qui étaient présents, en leur disant : Que mon partage soit le vôtre, et que le vôtre soit le mien. Cette manière de célébrer l’eucharistie, qui veut dire action de grâces, est plus conforme à l’institution de cette cérémonie.
En effet, saint Luc[8] nous apprend que Jésus, après avoir distribué du pain et du vin à ses apôtres qui soupaient avec lui, leur dit : Faites ceci en mémoire de moi. Saint Matthieu[9] et saint Marc[10] disent de plus que Jésus chanta une hymne. Saint Jean, qui ne parle dans son Évangile ni de la distribution du pain et du vin, ni de l’hymne, s’étend fort au long sur ce dernier article dans ses Actes, dont voici le texte cité par le second concile de Nicée[11] :
Avant que le Seigneur fût pris par les Juifs, dit cet apôtre bien-aimé de Jésus, il nous assembla tous et nous dit : Chantons une hymne à l’honneur du Père, après quoi nous exécuterons le dessein que nous avons formé. Il nous ordonna donc de faire un cercle, et de nous tenir tous par la main ; puis s’étant mis au milieu du cercle, il nous dit : Amen, suivez-moi. Alors il commença le cantique, et dit : Gloire vous soit donnée, ô Père ! Nous répondîmes tous Amen.Jésus continua à dire : Gloire au Verbe, etc., gloire à l’Esprit, etc., gloire à la grâce ; les apôtres répondaient toujours : Amen.
Après quelques autres doxologies, Jésus dit : Je veux être sauvé et je veux sauver : Amen. Je veux être délié et je veux délier[12] : Amen. Je veux être blessé et je veux blesser : Amen. Je veux naître et je veux engendrer : Amen. Je veux manger et je veux être consumé : Amen. Je veux être écouté et je veux écouter : Amen. Je veux être compris de l’esprit, étant tout esprit, toute intelligence : Amen. Je veux être lavé et je veux laver : Amen. La grâce mène la danse, je veux jouer de la flûte ; dansez tous : Amen. Je veux chanter des airs lugubres, lamentez-vous tous : Amen.
Saint Augustin, qui commente une partie de cette hymne dans son épître[13] à Ceretius, rapporte de plus ce qui suit : Je veux parer et être paré. Je suis une lampe pour ceux qui me voient et qui me connaissent. Je suis la porte pour tous ceux qui veulent y frapper. Vous qui voyez ce que je fais, gardez-vous bien d’en parler.
Cette danse de Jésus et des apôtres est visiblement imitée de celle des thérapeutes d’Égypte, lesquels après le souper dansaient dans leurs assemblées, d’abord partagés en deux chœurs, puis réunis les hommes et les femmes ensemble, après avoir, comme en la fête de Bacchus, avalé force vin céleste, comme dit Philon[14].
On sait d’ailleurs que, suivant la tradition des Juifs, après leur sortie d’Égypte et le passage de la mer Rouge, d’où la solennité de pâque prit son nom[15], Moïse et sa sœur rassemblèrent deux chœurs de musique, l’un composé d’hommes, l’autre de femmes, qui chantèrent en dansant un cantique d’actions de grâces. Ces instruments rassemblés sur-le-champ, ces chœurs arrangés avec tant de promptitude, la facilité avec laquelle les chants et la danse furent exécutés, supposent une habitude de ces deux exercices fort antérieure au moment de l’exécution.
Cet usage se perpétua dans la suite chez les Juifs[16]. Les filles de Silo dansaient, selon la coutume, à la fête solennelle du Seigneur, quand les jeunes gens de la tribu de Benjamin, à qui on les avait refusées pour épouses, les enlevèrent par le conseil des vieillards d’Israël. Encore aujourd’hui dans la Palestine, les femmes, assemblées auprès des tombeaux de leurs proches, dansent d’une manière lugubre et poussent des cris lamentables[17].
On sait aussi que les premiers chrétiens faisaient entre eux des agapes ou repas de charité, en mémoire de la dernière cène que Jésus célébra avec ses apôtres ; les païens en prirent même occasion de leur faire les reproches les plus odieux : alors, pour en bannir toute ombre de licence, les pasteurs défendirent que le baiser de paix, par où finissait cette cérémonie, se donnât entre les personnes de sexe différent[18]. Mais divers autres abus dont se plaignait déjà saint Paul[19], et que le concile de Gangres[20], l’an 324, entreprit en vain de réformer, firent enfin abolir les agapes l’an 397, par le troisième concile de Carthage, dont le canon quarante et unième ordonna de célébrer les saints mystères à jeun.
On ne doutera point que la danse n’accompagnât ces festins, si l’on fait attention que, suivant Scaliger, les évêques ne furent nommés præsules dans l’Église latine, a præsiliendo, que parce qu’ils commençaient la danse. Le picpus Hélyot, dans son Histoire des ordres monastiques, dit aussi que pendant les persécutions qui troublaient la paix des premiers chrétiens, il se forma des congrégations d’hommes et de femmes qui, à l’exemple des thérapeutes, se retirèrent dans les déserts ; là ils se rassemblaient dans les hameaux les dimanches et les fêtes, et ils y dansaient pieusement en chantant les prières de l’Église.
En Portugal, en Espagne, dans le Roussillon, l’on exécute encore aujourd’hui des danses solennelles en l’honneur des mystères du christianisme. Toutes les veilles des fêtes de la Vierge, les jeunes filles s’assemblent devant la porte des églises qui lui sont dédiées, et passent la nuit à danser en rond et à chanter des hymnes et des cantiques en son honneur. Le cardinal Ximenès rétablit de son temps dans la cathédrale de Tolède l’ancien usage des messes mosarabes, pendant lesquelles on danse dans le chœur et dans la nef avec autant d’ordre que de dévotion. En France même on voyait encore vers le milieu du dernier siècle les prêtres et tout le peuple de Limoges danser en rond dans la collégiale en chantant : Sant Marcian, pregas per nous, et nous epingaren per bous ; c’est-à-dire : Saint Martial, priez pour nous, et nous danserons pour vous.
Enfin le jésuite Ménestrier, dans la préface de son Traité des ballets, publié en 1682, dit qu’il avait vu encore les chanoines de quelques églises, qui, le jour de Pâques, prenaient par la main les enfants de chœur, et dansaient dans le chœur en chantant des hymnes de réjouissance. Ce que nous avons dit à l’article Kalendes des danses extravagantes de la fête des fous nous découvre une partie des abus qui ont fait retrancher la danse des cérémonies de la messe, lesquelles, plus elles ont de gravité, plus elles sont propres à en imposer aux simples.

  1. Aller I, chapitre xv, sur la liturgie. (Note de Voltaire.)
  2. Aller Bingham, Origin. eccles., tome VI, livre XV, chapitre iv, article v. (Note de Voltaire.)
  3. Aller Livre IV, contre Marcion. (Id.)
  4. Aller Livre VIII, chapitre xii. (Id.)
  5. Aller Cinquième catéchèse. (Note de Voltaire.)
  6. Aller Siècle Ier, page 109. (Id.)
  7. Aller Hist. apostolique, livre V, art. xvii et xviii. (Id.)
  8. Aller Chapitre xxii , v. 10. (Note de Voltaire.)
  9. Aller Chapitre xxvi, v. 30. (Id.)
  10. Aller Chapitre xiv, v. 26. (Id.)
  11. Aller Col. 358. (Note de Voltaire.)
  12. Aller Voyez l’article Adorer, tome XVII, page 62.
  13. Aller Épit. 237. (Note de Voltaire.)
  14. Aller Traité de la Vie contemplative. (Note de Voltaire.)
  15. Aller Exode, chapitre xv ; et Philon, Vie de Moïse, livre I. (Id.)
  16. Aller Les Juges, chapitre xxi, v. 21. (Id.)
  17. Aller Voyage de Le Brun. (Id.)
  18. Aller Thomassin, Discip. de l’Église, part. III, chapitre xlvii, n° 1. (Note de Voltaire.)
  19. Aller Corinth. I. chapitre xi. (Id.)
  20. Aller Ville de Paphlagonie.

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MESSIE[1].
avertissement.
« Cet article est de M. Polier de Bottens, d’une ancienne famille de France, établie depuis deux cents ans en Suisse. Il est premier pasteur de Lausanne. Sa science est égale à sa piété. Il composa cet article pour le grandDictionnaire encyclopédique, dans lequel il fut inséré. On en supprima seulement quelques endroits, dont les examinateurs crurent que des catholiques moins savants et moins pieux que l’auteur pourraient abuser. Il fut reçu avec l’applaudissement de tous les sages.
« On l’imprima en même temps dans un autre petit dictionnaire, et on l’attribua en France à un homme qu’on n’était pas fâché d’inquiéter. On supposa que l’article était impie, parce qu’on le supposait d’un laïque et on se déchaîna contre l’ouvrage et contre l’auteur prétendu. L’homme accusé se contenta de rire de cette méprise. Il voyait avec compassion sous ses yeux cet exemple des erreurs et des injustices que les hommes commettent tous les jours dans leurs jugements, car il avait le manuscrit du sage et du savant prêtre écrit tout entier de sa main. Il le possède encore. Il sera montré à qui voudra l’examiner. On y verra jusqu’aux ratures faites alors par ce laïque même, pour prévenir les interprétations malignes.
« Nous réimprimons donc aujourd’hui cet article dans toute l’intégrité de l’original. Nous en avons retranché, pour ne pas répéter ce que nous avons imprimé ailleurs : mais nous n’avons pas ajouté un seul mot.
« Le bon de toute cette affaire, c’est qu’un confrère de l’auteur respectable écrivit les choses du monde les plus ridicules contre cet article de son confrère, croyant écrire contre un ennemi commun. Cela ressemble à ces combats de nuit, dans lesquels on se bat contre ses camarades.
« Il est arrivé mille fois que des controversistes ont condamné des passages de saint Augustin, de saint Jérome, ne sachant pas qu’ils fussent de ces Pères. Ils anathématiseraient une partie du Nouveau Testament s’ils n’avaient point ouï dire de qui est ce livre. C’est ainsi qu’on juge trop souvent. »
Messie, Messias, ce terme vient de l’hébreu ; il est synonyme au mot grecChrist. L’un et l’autre sont des termes consacrés dans la religion, et qui ne se donnent plus aujourd’hui qu’à l’oint par excellence, ce souverain libérateur que l’ancien peuple juif attendait, après la venue duquel il soupire encore, et que les chrétiens trouvent dans la personne de Jésus, fils de Marie, qu’ils regardent comme l’oint du Seigneur, le Messie promis à l’humanité ; les Grecs emploient aussi le mot d’Eleimmenos[2], qui signifie la même chose que Christos.
Nous voyons dans l’Ancien Testament que le mot de Messie, loin d’être particulier au libérateur après la venue duquel le peuple d’Israël soupirait, ne l’était pas seulement aux vrais et fidèles serviteurs de Dieu, mais que ce nom fut souvent donné aux rois et aux princes idolâtres, qui étaient dans la main de l’Éternel les ministres de ses vengeances ou des instruments pour l’exécution des conseils de sa sagesse. C’est ainsi que l’auteur de l’Ecclésiastique dit d’Élisée[3]qui ungis reges ad pœnitentiam, ou comme l’ont rendu les Septante,ad vindictam. « Vous oignez les rois pour exercer la vengeance du Seigneur. » C’est pourquoi il envoya un prophète pour oindre Jéhu, roi d’Israël. Il annonça l’onction sacrée à Hazaël, roi de Damas et de Syrie[4], ces deux princes étant les Messies du Très-Haut pour venger les crimes et les abominations de la maisons d’Achab.
Mais au xlve d’Isaïe, v. 1, le nom de Messie est expressément donné à Cyrus. « Ainsi, a dit l’Éternel à Cyrus son oint, son Messie, duquel j’ai pris la main droite, afin que je terrasse les nations devant lui, etc. »
Ézéchiel, au xxviiie de ses révélations, v. 14, donne le nom de Messie au roi de Tyr, qu’il appelle aussi chérubin, et parle de lui et de sa gloire dans des termes pleins d’une emphase dont on sent mieux les beautés qu’on ne peut en saisir le sens. « Fils de l’homme, dit l’Éternel au prophète, prononce à haute voix une complainte sur le roi de Tyr, et lui dis : Ainsi a dit le Seigneur, l’Éternel, tu étais le sceau de la ressemblance de Dieu, plein de sagesse et parfait en beautés ; tu as été le jardin d’Éden du Seigneur (ou suivant d’autres versions), tu étais toutes les délices du Seigneur ; ta couverture était de pierres précieuses de toutes sortes, de sardoine, de topaze, de jaspe, de chrysolite, d’onyx, de béril, de saphir, d’escarboucle, d’émeraude et d’or. Ce que savaient faire tes tambours et tes flûtes a été chez toi ; ils ont été tout prêts au jour que tu fus créé ; tu as été un chérubin, un Messie pour servir de protection ; je t’avais établi ; tu as été dans la sainte montagne de Dieu ; tu as marché entre les pierres flamboyantes ; tu as été parfait en tes voies, dès le jour que tu fus créé, jusqu’à ce que la perversité a été trouvée en toi. »
Au reste, le nom de Messiah, en grec Christ, se donnait aux rois, aux prophètes et aux grands-prêtres des Hébreux. Nous lisons dans le Ier livre desRois, chap. xii, v. 5 : « Le Seigneur et son Messie sont témoins, » c’est-à-dire « le Seigneur et le roi qu’il a établi ». Et ailleurs : « Ne touchez point mes oints, et ne faites aucun mal a mes disciples. » David, animé de l’esprit de Dieu, donne dans plus d’un endroit à Saül son beau-père, qui le persécutait et qu’il n’avait pas sujet d’aimer ; il donne, dis je, à ce roi réprouvé, et de dessus lequel l’esprit de l’Éternel s’était retiré, le nom et la qualité d’oint, de Messie du Seigneur. « Dieu me garde, dit-il fréquemment, de porter ma main sur l’oint du Seigneur, sur le Messie de Dieu.
Si le beau nom de Messie, d’oint de l’Éternel, a été donné à des rois idolâtres, à des princes cruels et tyrans, il a été très-employé dans nos anciens oracles pour désigner véritablement l’oint du Seigneur, ce Messie par excellence, objet du désir et de l’attente de tous les fidèles d’Israël. Ainsi Anne, mère de Samuel, conclut son cantique par ces paroles remarquables, et qui ne peuvent s’appliquer à aucun roi[5], puisqu’on sait que pour lors les Hébreux n’en avaient point : « Le Seigneur jugera les extrémités de la terre, il donnera l’empire à son roi, il relèvera la corne de son Christ, de son Messie. » On trouve ce même mot dans les oracles suivants : Psaume ii, v. 2 ; Psaume xxvii. v. 8 ; Jérémie (Thren.), iv, v. 20 ; Daniel, ix, v. 26 ; Habacuc, iii, v. 13.
Que si l’on rapproche tous ces divers oracles, et en général tous ceux qu’on applique pour l’ordinaire au Messie, il en résulte des contrastes en quelque sorte inconciliables, et qui justifient jusqu’à un certain point l’obstination du peuple à qui ces oracles furent donnés.
Comment en effet concevoir, avant que l’événement l’eût si bien justifié dans la personne de Jésus, fils de Marie ; comment concevoir, dis-je, une intelligence en quelque sorte divine et humaine tout ensemble, un être grand et abaissé qui triomphe du diable, et que cet esprit infernal, ce prince des puissances de l’air, tente, emporte et fait voyager malgré lui ; maître et serviteur, roi et sujet, sacrificateur et victime tout ensemble, mortel et vainqueur de la mort, riche et pauvre ; conquérant glorieux dont le règne éternel n’aura point de fin, qui doit soumettre toute la nature par ses prodiges, et cependant qui sera un homme de douleur, privé des commodités, souvent même de l’absolument nécessaire dans cette vie dont il se dit le roi, et qu’il vient combler de gloire et d’honneurs ; terminant une vie innocente, malheureuse, sans cesse contredite, et traversée par un supplice également honteux et cruel ; trouvant même dans cette humiliation, cet abaissement extraordinaire, la source d’une élévation unique qui le conduit au plus haut point de gloire, de puissance et de félicité, c’est-à-dire au rang de la première des créatures ?
Tous les chrétiens s’accordent à trouver ces caractères, en apparence si incompatibles, dans la personne de Jésus de Nazareth, qu’ils appellent le Christ ; ses sectateurs lui donnaient ce titre par excellence, non qu’il eût été oint d’une manière sensible et matérielle, comme l’ont été anciennement quelques rois, quelques prophètes et quelques sacrificateurs, mais parce que l’esprit divin l’avait désigné pour ces grands offices, et qu’il avait reçu l’onction spirituelle nécessaire pour cela.
(A[6]) Nous en étions là sur un article aussi important, lorsqu’un prédicateur hollandais, plus célèbre par cette découverte que par les médiocres productions d’un génie d’ailleurs faible et peu instruit, nous a fait voir que notre Seigneur Jésus était le Christ, le Messie de Dieu, ayant été oint dans les trois plus grandes époques de sa vie pour être notre roi, notre prophète, et notre sacrificateur.
Lors de son baptême, la voix du souverain maître de la nature le déclare son fils, son unique, son bien-aimé, et par là même son représentant.
Sur le Thabor, transfiguré, associé à Moïse et à Élie, cette même voix surnaturelle l’annonce à l’humanité comme le fils de celui qui anime et envoie les prophètes, et qui doit être écouté par préférence.
Dans Gethsémané, un ange descend du ciel pour le soutenir dans les angoisses extrêmes où le réduit l’approche de son supplice ; il le fortifie contre les frayeurs cruelles d’une mort qu’il ne peut éviter, et le met en état d’être un sacrificateur d’autant plus excellent qu’il est lui-même la victime innocente et pure qu’il va offrir.
Le judicieux prédicateur hollandais, disciple de l’illustre Coccéius, trouve l’huile sacramentale de ces diverses onctions célestes dans les signes visibles que la puissance de Dieu fit paraître sur son oint : dans son baptême, l’ombre de la colombe qui représentait le Saint-Esprit, qui descendit sur lui ; au Thabor,la nue miraculeuse qui le couvrit ; en Gethsémané, la sueur de grumeaux de sang dont tout son corps fut couvert.
Après cela, il faut pousser l’incrédulité à son comble pour ne pas reconnaître à ces traits l’oint du Seigneur par excellence, le Messie promis ; et l’on ne pourrait sans doute assez déplorer l’aveuglement inconcevable du peuple juif, s’il ne fût entré dans le plan de l’infinie sagesse de Dieu, et n’eût été, dans ses vues toutes miséricordieuses, essentiel à l’accomplissement de son œuvre, et au salut de l’humanité (B).
Mais aussi il faut convenir que dans l’état d’oppression sous lequel gémissait le peuple juif, et après toutes les glorieuses promesses que l’Éternel lui avait faites si souvent, il devait soupirer après la venue d’un Messie, l’envisager comme l’époque de son heureuse délivrance ; et qu’ainsi il est en quelque sorte excusable de n’avoir pas voulu reconnaître ce libérateur dans la personne du Seigneur Jésus, d’autant plus qu’il est de l’homme détenir plus au corps qu’à l’esprit, et d’être plus sensible aux besoins présents que flatté des avantages à venir, et toujours incertains par là même.
Au reste, on doit croire qu’Abraham, et après lui un assez petit nombre de patriarches et de prophètes, ont pu se faire une idée de la nature du règne spirituel du Messie ; mais ces idées durent rester dans le petit cercle des inspirés ; et il n’est pas étonnant qu’inconnues à la multitude, ces notions se soient altérées au point que lorsque le Sauveur parut dans la Judée, le peuple et ses docteurs, ses princes même, attendaient un monarque, un conquérant, qui par la rapidité de ses conquêtes devait s’assujettir tout le monde ; et comment concilier ces idées flatteuses avec l’état abject, en apparence misérable, de Jésus-Christ ? Aussi, scandalisés de l’entendre s’annoncer comme le Messie, ils le persécutèrent, le rejetèrent, et le firent mourir par le dernier supplice. Depuis ce temps-là, ne voyant rien qui achemine à l’accomplissement de leurs oracles, et ne voulant point y renoncer, ils se livrent à toutes sortes d’idées plus chimériques les unes que les autres.
Ainsi, lorsqu’ils ont vu les triomphes de la religion chrétienne, qu’ils ont senti qu’on pouvait expliquer spirituellement, et appliquer à Jésus-Christ la plupart de leurs anciens oracles, ils se sont avisés, contre le sentiment de leurs pères, de nier que les passages que nous leur alléguons dussent s’entendre du Messie, tordant ainsi nos saintes Écritures à leur propre perte.
Quelques-uns soutiennent que leurs oracles ont été mal entendus ; qu’en vain on soupire après la venue du Messie, puisqu’il est déjà venu en la personne d’Ézéchias. C’était le sentiment du fameux Hillel. D’autres, plus relâchés, ou cédant avec politique aux temps et aux circonstances, prétendent que la croyance de la venue d’un Messie n’est point un article fondamental de foi, et qu’en niant ce dogme on ne pervertit point la loi, on ne lui donne qu’une légère atteinte. C’est ainsi que le juif Albo disait au pape que nier la venue du Messie, c’était seulement couper une branche de l’arbre sans toucher à la racine.
Le fameux rabbin Salomon Jarchi ou Raschi, qui vivait au commencement du xiie siècle, dit, dans ses Talmudiques, que les anciens Hébreux ont cru que le Messie était né le jour de la dernière destruction de Jérusalem par les armées romaines : c’est, comme on dit, appeler le médecin après la mort.
Le rabbin Kimchi, qui vivait aussi au xiie siècle, annonçait que le Messie, dont il croyait la venue très-prochaine, chasserait de la Judée les chrétiens qui la possédaient pour lors ; il est vrai que les chrétiens perdirent la Terre Sainte, mais ce fut Saladin qui les vainquit ; pour peu que ce conquérant eût protégé les juifs, et se fût déclaré pour eux, il est vraisemblable que dans leur enthousiasme ils en auraient fait leur Messie.
Les auteurs sacrés, et notre Seigneur Jésus lui-même, comparent souvent le règne du Messie et l’éternelle béatitude à des jours de noces, à des festins ; mais les talmudistes ont étrangement abusé de ces paraboles ; selon eux, le Messie donnera à son peuple rassemblé dans la terre de Chanaan un repas dont le vin sera celui qu’Adam lui-même fit dans le paradis terrestre, et qui se conserve dans de vastes celliers, creusés par les anges au centre de la terre.
On servira pour entrée le fameux poisson appelé le grand Léviathan, qui avale tout d’un coup un poisson moins grand que lui, lequel ne laisse pas d’avoir trois cents lieues de long ; toute la masse des eaux est portée sur Léviathan, Dieu au commencement en créa un mâle et un autre femelle ; mais de peur qu’ils ne renversassent la terre, et qu’ils ne remplissent l’univers de leurs semblables, Dieu tua la femelle, et la sala pour le festin du Messie.
Les rabbins ajoutent qu’on tuera pour ce repas le taureau Béhémoth, qui est si gros qu’il mange tous les jours le foin de mille montagnes ; la femelle de ce taureau fut tuée au commencement du monde, afin qu’une espèce si prodigieuse ne se multipliât pas, ce qui n’aurait pu que nuire aux autres créatures ; mais ils assurent que l’Éternel ne la sala pas, parce que la vache salée n’est pas si bonne que la léviathane. Les juifs ajoutent encore si bien foi à toutes ces rêveries rabbiniques que souvent ils jurent sur leur part du bœuf Béhémoth, comme quelques chrétiens impies jurent sur leur part du paradis.
Après des idées si grossières sur la venue du Messie et sur son règne, faut-il s’étonner si les juifs, tant anciens que modernes, et plusieurs même des premiers chrétiens, malheureusement imbus de toutes ces rêveries, n’ont pu s’élever à l’idée de la nature divine de l’oint du Seigneur, et n’ont pas attribué la qualité de dieu au Messie ? Voyez comme les juifs s’expriment là-dessus dans l’ouvrage intitulé Judæi lusitani Quæstiones ad Christianos[7]. « Reconnaître, disent-ils, un homme-Dieu, c’est abuser soi-même, c’est se forger un monstre, un centaure, le bizarre composé de deux natures qui ne sauraient s’allier. » Ils ajoutent que les prophètes n’enseignent point que le Messie soit homme-Dieu, qu’ils distinguent expressément entre Dieu et David, qu’ils déclarent le premier maître, et le second serviteur, etc.....
Lorsque le Sauveur parut, les prophéties, quoique claires, furent malheureusement obscurcies par les préjugés sucés avec le lait. Jésus-Christ lui-même, ou par ménagement, ou pour ne pas révolter les esprits, paraît extrêmement réservé sur l’article de sa divinité : « Il voulait, dit saint Chrysostome, accoutumer insensiblement ses auditeurs à croire un mystère si fort élevé au-dessus de la raison. » S’il prend l’autorité d’un Dieu en pardonnant les péchés, cette action soulève tous ceux qui en sont les témoins ; ses miracles les plus évidents ne peuvent convaincre de sa divinité ceux même en faveur desquels il les opère. Lorsque devant le tribunal du souverain sacrificateur il avoue, avec un modeste détour, qu’il est le fils de Dieu, le grand-prêtre déchire sa robe et crie au blasphème. Avant l’envoi du Saint-Esprit, les apôtres ne soupçonnent pas même la divinité de leur cher maître ; il les interroge sur ce que le peuple pense de lui ; ils répondent que les uns le prennent pour Élie, les autres pour Jérémie, ou pour quelque autre prophète. Saint Pierre a besoin d’une révélation particulière pour connaître que Jésus est le Christ, le fils du Dieu vivant.
Les Juifs, révoltés contre la divinité de Jésus-Christ, ont eu recours à toutes sortes de voies pour détruire ce grand mystère : ils détournent le sens de leurs propres oracles, ou ne les appliquent pas au Messie : ils prétendent que le nom de Dieu, Éloï, n’est pas particulier à la Divinité, et qu’il se donne même par les auteurs sacrés aux juges, aux magistrats, en général à ceux qui sont élevés en autorité ; ils citent en effet un très-grand nombre de passages des saintes Écritures, qui justifient cette observation, mais qui ne donnent aucune atteinte aux termes exprès des anciens oracles qui regardent le Messie.
Enfin ils prétendent que si le Sauveur, et après lui les évangélistes, les apôtres et les premiers chrétiens, appellent Jésus le Fils de Dieu, ce terme auguste ne signifiait, dans les temps évangéliques, autre chose que l’opposé de fils de Bélial, c’est-à-dire homme de bien, serviteur de Dieu, par opposition à un méchant, un homme qui ne craint point Dieu.
Si les Juifs ont contesté à Jésus-Christ la qualité de Messie et sa divinité, ils n’ont rien négligé aussi pour le rendre méprisable, pour jeter sur sa naissance, sa vie et sa mort, tout le ridicule et tout l’opprobre qu’a pu imaginer leur criminel acharnement.
De tous les ouvrages qu’a produits l’aveuglement des Juifs, il n’en est point de plus odieux et de plus extravagant que le livre ancien intitulé Sepher Toldos Jeschut, tiré de la poussière par M. Vagenseil dans le second tome de son ouvrage intitulé Tela ignea Satanæ, etc.
C’est dans ce Sepher Toldos Jeschut qu’on lit une histoire monstrueuse de la vie de notre Sauveur, forgée avec toute la passion et la mauvaise foi possibles. Ainsi, par exemple, ils ont osé écrire qu’un nommé Panther ou Pandera, habitant de Bethléem, était devenu amoureux d’une jeune femme mariée à Jokanan. Il eut de ce commerce impur un fils qui fut nommé Jesua ou Jesu. Le père de cet enfant fut obligé de s’enfuir, et se retira à Babylone. Quant au jeune Jesu, on l’envoya aux écoles ; mais, ajoute l’auteur, il eut l’insolence de lever la tête et de se découvrir devant les sacrificateurs, au lieu de paraître devant eux la tête baissée et le visage couvert, comme c’était la coutume : hardiesse qui fut vivement tancée ; ce qui donna lieu d’examiner sa naissance, qui fut trouvée impure, et l’exposa bientôt à l’ignominie.
Ce détestable livre Sepher Toldos Jeschut était connu dès le iie siècle ; Celse le cite avec confiance, et Origène le réfute au chapitre neuvième.
Il y a un autre livre intitulé aussi Toldos Jeschut, publié l’an 1705 par M. Huldric, qui suit de plus près l’Évangile de l’enfance, mais qui commet à tout moment les anachronismes les plus grossiers ; il fait naître et mourir Jésus-Christ sous le règne d’Hérode le Grand : il veut que ce soit à ce principe qu’aient été faites les plaintes sur l’adultère de Panther et de Marie mère de Jésus.
L’auteur, qui prend le nom de Jonatham, qui se dit contemporain de Jésus-Christ et demeurant à Jérusalem, avance qu’Hérode consulta sur le fait de Jésus-Christ les sénateurs d’une ville dans la terre de Césarée ; nous ne suivrons pas un auteur aussi absurde dans toutes ses contradictions.
Cependant c’est à la faveur de toutes ces calomnies que les juifs s’entretiennent dans leur haine implacable contre les chrétiens et contre l’Évangile ; ils n’ont rien négligé pour altérer la chronologie du Vieux Testament, et pour répandre des doutes et des difficultés sur le temps de la venue de notre Sauveur.
Ahmed-ben-Cassum-la-Andacousi, Maure de Grenade, qui vivait sur la fin du xvie siècle, cite un ancien manuscrit arabe qui fut trouvé avec seize lames de plomb, gravées en caractères arabes, dans une grotte près de Grenade. Don Pedro y Quinones, archevêque de Grenade, en a rendu lui-même témoignage. Ces lames de plomb, qu’on appelle de Grenade, ont été depuis portées à Rome, où, après un examen de plusieurs années, elles ont enfin été condamnées comme apocryphes sous le pontificat d’Alexandre VII ; elles ne renferment que des histoires fabuleuses touchant la vie de Marie et de son fils.
Le nom de Messie, accompagné de l’épithète de faux, se donne encore à ces imposteurs qui dans divers temps ont cherché à abuser la nation juive. Il y eut de ces faux messies avant même la venue du véritable oint de Dieu. Le sage Gamaliel parle[8] d’un nommé Théodas, dont l’histoire se lit dans les antiquités judaïques de Josèphe, liv. XX, chap. ii. Il se vantait de passer le Jourdain à pied sec ; il attira beaucoup de gens à sa suite ; mais les Romains étant tombés sur sa petite troupe la dissipèrent, coupèrent la tête au malheureux chef, et l’exposèrent dans Jérusalem.
Gamaliel parle aussi de Judas le Galiléen, qui est sans doute le même dont Josèphe fait mention dans le douzième chapitre du second livre de la guerre des Juifs. Il dit que ce faux prophète avait ramassé près de trente mille hommes ; mais l’hyperbole est le caractère de l’historien juif.
Dès les temps apostoliques, l’on vit Simon surnommé le Magicien[9], qui avait su séduire les habitants de la Samarie, au point qu’ils le considéraient comme la vertu de Dieu.
Dans le siècle suivant, l’an 178 et 179 de l’ère chrétienne, sous l’empire d’Adrien, parut le faux messie Barchochébas, à la tête d’une armée. L’empereur envoya contre lui Julius Severus, qui, après plusieurs rencontres, enferma les révoltés dans la ville de Bither ; elle soutint un siége opiniâtre, et fut emportée : Barchochébas y fut pris et mis à mort. Adrien crut ne pouvoir mieux prévenir les continuelles révoltes des Juifs qu’en leur défendant par un édit d’aller à Jérusalem ; il établit même des gardes aux portes de cette ville pour en défendre l’entrée aux restes du peuple d’Israël.
On lit dans Socrate, historien ecclésiastique[10], que l’an 434 il parut dans l’Ile de Candie un faux messie qui s’appelait Moïse. Il se disait l’ancien libérateur des Hébreux, ressuscité pour les délivrer encore.
Un siècle après, en 530, il y eut dans la Palestine un faux messie nommé Julien ; il s’annonçait comme un grand conquérant qui, à la tête de sa nation, détruirait par les armes tout le peuple chrétien ; séduits par ses promesses, les Juifs armés massacrèrent plusieurs chrétiens. L’empereur Justinien envoya des troupes contre lui ; on livra bataille au faux Christ ; il fut pris, et condamné au dernier supplice.
Au commencement du viiie siècle, Serenus, juif espagnol, se porta pour messie, prêcha, eut des disciples, et mourut comme eux dans la misère.
Il s’éleva plusieurs faux messies dans le xiie siècle. Il en parut un en France sous Louis le Jeune ; il fut pendu, lui et ses adhérents, sans qu’on ait jamais su les noms ni du maître ni des disciples.
Le xiiie siècle fut fertile en faux messies ; on en compte sept ou huit qui parurent en Arabie, en Perse, dans l’Espagne, en Moravie : l’un d’eux, qui se nommait David el Re, passe pour avoir été un très-grand magicien ; il séduisit les Juifs, et se vit à la tête d’un parti considérable ; mais ce messie fut assassiné.
Jacques Zieglerne de Moravie, qui vivait au milieu du xvie siècle, annonçait la prochaine manifestation du Messie, né, à ce qu’il assurait, depuis quatorze ans ; il l’avait vu, disait-il, à Strasbourg, et il gardait avec soin une épée et un sceptre pour les lui mettre en main dès qu’il serait en âge d’enseigner.
L’an 1624, un autre Zieglerne confirma la prédiction du premier.
L’an 1666, Sabatei-Sévi, né dans Alep, se dit le Messie prédit par les Zieglernes. Il débuta par prêcher sur les grands chemins et au milieu des campagnes : les Turcs se moquaient de lui, pendant que ses disciples l’admiraient. Il paraît qu’il ne mit pas d’abord dans ses intérêts le gros de la nation juive, puisque les chefs de la synagogue de Smyrne portèrent contre lui une sentence de mort ; mais il en fut quitte pour la peur et le bannissement.
Il contracta trois mariages, et l’on prétend qu’il n’en consomma point, disant que cela était au-dessous de lui. Il s’associa un nommé Nathan-Lévi : celui-ci fit le personnage du prophète Élie, qui devait précéder le Messie. Ils se rendirent à Jérusalem, et Nathan y annonça Sabatei-Sévi comme le libérateur des nations. La populace juive se déclara pour eux ; mais ceux qui avaient quelque chose à perdre les anathématisèrent.
Sévi, pour fuir l’orage, se retira à Constantinople et de là à Smyrne ; Nathan-Lévi lui envoya quatre ambassadeurs, qui le reconnurent et le saluèrent publiquement en qualité de Messie ; cette ambassade en imposa au peuple, et même à quelques docteurs, qui déclarèrent Sabatei-Sévi messie et roi des Hébreux. Mais la synagogue de Smyrne condamna son roi à être empalé.
Sabatei se mit sous la protection du cadi de Smyrne, et eut bientôt pour lui tout le peuple juif ; il fit dresser deux trônes, un pour lui et l’autre pour son épouse favorite ; il prit le nom de roi des rois, et donna à Joseph Sévi son frère celui de roi de Juda. Il promit aux Juifs la conquête de l’empire ottoman assurée. Il poussa même l’insolence jusqu’à faire ôter de la liturgie juive le nom de l’empereur, et à y faire substituer le sien.
On le fit mettre en prison aux Dardanelles ; les Juifs publièrent qu’on n’épargnait sa vie que parce que les Turcs savaient bien qu’il était immortel. Le gouverneur des Dardanelles s’enrichit des présents que les Juifs lui prodiguèrent pour visiter leur roi, leur messie prisonnier, qui dans les fers conservait toute sa dignité, et se faisait baiser les pieds.
Cependant le sultan, qui tenait sa cour à Andrinople, voulut faire finir cette comédie ; il fit venir Sévi, et lui dit que s’il était messie il devait être invulnérable ; Sévi en convint. Le Grand Seigneur le fit placer pour but aux flèches de ses icoglans ; le messie avoua qu’il n’était point invulnérable, et protesta que Dieu ne l’envoyait que pour rendre témoignage à la sainte religion musulmane. Fustigé par les ministres de la loi, il se fit mahométan, et il vécut et mourut également méprisé des Juifs et des musulmans : ce qui a si fort discrédité la profession de faux messie que Sévi est le dernier qui ait paru[11].

  1. Aller Voilà un des articles les plus hardis de ce livre ; et c’est bien l’occasion, croyons-nous, de donner quelques détails sur le tapage que fit le Dictionnaire philosophique portatif, lors de son apparition.
    Voltaire avait assuré le succès de la grande Encyclopédie en lui apportant la force de sa collaboration (1755), quand la publication de l’œuvre fut soudainement suspendue par arrêt. Or, après sept ans d’attente, et comme la suspension durait toujours, on apprit à Paris qu’un Dictionnaire philosophique, mais portatif celui-là, venait de paraître en Suisse sans nom d’auteur. Un exemplaire arrive à Paris. Tous les amis de Voltaire de s’écrier sans réflexion : « C’est de lui ! c’est son style ! » À ces cris, l’orage se forme. Un abbé d’Estrée, ex-associé de Fréron, donne un exemplaire du livre au procureur général, qui se propose d’instrumenter contre Voltaire ; l’évêque d’Orléans se déchaîne contre Voltaire ; on va même jusqu’à s’adresser au roi en termes très-forts contre Voltaire, et le roi promet de faire examiner le livre qu’on impute au philosophe. Instruit de tout ce bruit, de toutes ces dénonciations, celui-ci craint d’être obligé de fuir, il craint surtout que le scandale grossisse tellement autour du Portatif que la grande Encyclopédie ne puisse jamais plus reparaître. Il n’y a pas à hésiter. Voulant conjurer la tempête, il écrit net au censeur Marin qu’il proteste contre la calomnie dont il est victime. Puis il prie d’Argental, et Damilaville, et Mme du Deffant, et Mme d’Épinai, et d’Alembert, de dire, de répéter que le livre n’est pas de lui, qu’il est de plusieurs mains, que l’auteur du recueil est un nommé Dubut, petit apprenti théologien de Hollande, et voilà qu’il fait agir, aller, venir le Dubut qu’il a créé. Mais la tempête grossit toujours. Alors Voltaire imagine de désigner les auteurs des articles. L’article Messie est du premier pasteur de l’Église de Lausanne, Polier de Bottons. Voltaire a chez lui la copie signée du pasteur ; deux conseillers de Genève sont venus constater cette signature ; l’articleApocalypse est d’Abauzit ; l’article Enfer est tiré de Warburton ; l’article Baptême est bien de Middleton ; il ne voit de lui dans ce recueil que AmourAmitiéGuerreGloire, etc., tous articles destinés autrefois à la grande Encyclopédie. Et il écrit cela au président Hénault, qui doit examiner le livre pour le roi ; au duc de Richelieu, qui doit user de son influence à la cour ; à M. de Praslin, qui promet de parler en ce sens au conseil ; enfin il en fait dire un mot en pleine Académie. Et voilà le roi, la cour, le conseil, l’Académie, qui en prennent leur parti et qui s’apaisent. Mais reste le parlement, et Voltaire a beau dire encore que le livre n’a été imprimé que pour tirer de misère une famille malheureuse, il a beau vouloir circonvenir les conseillers les plus influents, Joly de Fleury n’en rédige pas moins son réquisitoire. Toutefois, pendant qu’il rédigeait, le livre incendiaire réapparaissait en Hollande avec plus d’éclat encore que la veille, terriblement augmenté, pour employer l’expression même de Voltaire. (G. A.)
    — L’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique contenait une partie de ce qui forme aujourd’hui l’article Messie. Le morceau reparut en 1765, dans le tome X de l’Encyclopédie, mais sans qu’il indiquât d’auteur. L’édition de 1770 du Dictionnaire philosophique ne le nomme pas encore. C’est en 1770 que parut le Dictionnaire philosopho-théologique-portatif, de Paulian, où l’article Messie est vivement attaqué.
    Lorsqu’en 1771 Voltaire reproduisit le morceau dans la huitième partie de sesQuestions sur l’Encyclopédie, il y avait fait quelques additions, et y ajouta l’Avertissement qui le précède, et où il dit alors que l’article Messie est de Polier de Bottens. Il le répète dans son Fragment sur les Dictionnaires satiriques, qu’on trouvera dans les Mélanges, année 1771. Polier de Bottens n’est mort qu’en 1784, et je n’ai pas connaissance qu’il ait désavoué ce qu’avait avancé Voltaire dans des imprimés. La Correspondance de Voltaire est d’accord avec ce qui est dit dans l’Avertissement (voyez les lettres à Damilaville, du 12 octobre 1764 : au président Hénault, du 20 octobre 1764 ; à d’Argental, du 14 novembre 1764 ; à d’Alembert, des 12 et 19 octobre 1764). (B.)
  2. Aller C’est par fautes d’impression qu’au lieu de Eleimmenos, on lit Eleimmeros dans l’Encyclopédie, dans toutes les éditions des Questions sur l’Encyclopédie, dans les éditions de Kehl, etc. Il arrive fréquemment à l’impression de prendre un e pour un c, et un r pour un n. (B.)
  3. Aller Ecclésiastiq., chapitre xlviii, v. 8. (Note de Voltaire.)
  4. Aller III des Rois, chapitre xix, v. 15 et 16. (Id.)
  5. Aller I. Rois, chapitre ii. v. 10. (Note de Voltaire.)
  6. Aller On supprima dans les Dictionnaires (depuis A jusqu’à B) tout ce paragraphe concernant le prédicateur hollandais, parce qu’on le crut hors d’œuvre. (Note de Voltaire.) — Cette note existe telle qu’on la lit ici dans la première édition desQuestions sur l’Encyclopédie. Le morceau auquel elle se rapporte (c’est-à-dire les six alinéas qui suivent) ne se trouve en effet ni dans les premières éditions duDictionnaire philosophique, ni dans la Raison par alphabet, ni dans l’Encyclopédie,qui sont les ouvrages désignés ici par le mot Dictionnaires, et dans lesquels la suppression est plus longue que ne l’indique Voltaire, car on n’y trouve pas non plus les deux alinéas qui précèdent, commençant par : « Comment en effet concevoir, » et « Tous les chrétiens, etc. » (B.)
  7. Aller Quæst. iiiivxxiii, etc. (Note de Voltaire.)
  8. Aller Act. apost., chapitre v, v. 34, 35, 36. (Note de Voltaire.)
  9. Aller Act. apost., chapitre viii, v. 9. 10. (Id.)
  10. Aller Socr., Hist. eccl., livre II, chapitre xxxviii. (Note de Voltaire.)
  11. Aller Voyez l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations, tome XIII, page 142, où l’histoire de Sévi est plus détaillée.

Éd. Garnier - Tome 20
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MÉTAMORPHOSE, MÉTEMPSYCOSE[1].

N’est-il pas bien naturel que toutes les métamorphoses dont la terre est couverte aient fait imaginer dans l’Orient, où on a imaginé tout, que nos âmes passaient d’un corps à un autre ? Un point presque imperceptible devient un ver, ce ver devient papillon ; un gland se transforme en chêne ; un œuf en oiseau ; l’eau devient nuage et tonnerre ; le bois se change en feu et en cendre ; tout paraît enfin métamorphosé dans la nature. On attribua bientôt aux âmes, qu’on regardait comme des figures légères, ce qu’on voyait sensiblement dans des corps plus grossiers. L’idée de la métempsycose est peut-être le plus ancien dogme de l’univers connu, et il règne encore dans une grande partie de l’Inde et de la Chine.
Il est encore très-naturel que toutes les métamorphoses dont nous sommes les témoins aient produit ces anciennes fables qu’Ovide a recueillies dans son admirable ouvrage. Les Juifs mêmes ont eu aussi leurs métamorphoses. Si Niobé fut changée en marbre, Édith, femme de Loth, fut changée en statue de sel. Si Eurydice resta dans les enfers pour avoir regardé derrière elle, c’est aussi pour la même indiscrétion que cette femme de Loth fut privée de la nature humaine. Le bourg qu’habitaient Baucis et Philémon en Phrygie est changé en un lac ; la même chose arrive à Sodome. Les filles d’Anius changeaient l’eau en huile ; nous avons dans l’Écriture une métamorphose à peu près semblable, mais plus vraie et plus sacrée. Cadmus fut changé en serpent ; la verge d’Aaron devint serpent aussi.
Les dieux se changeaient très-souvent en hommes ; les Juifs n’ont jamais vu les anges que sous la forme humaine : les anges mangèrent chez Abraham. Paul, dans son Épître aux Corinthiens, dit que l’ange de Satan lui a donné des soufflets : Angelos Satana me colaphiset[2].

  1. Aller Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)
  2. Aller « Datus est, mihi stimulus carnis meæ angelus Satanæ, qui me colaphiset. » (II.Cor., chapitre xii, v. 7.)

Éd. Garnier - Tome 20
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MÉTAPHYSIQUE[1].

Trans naturam, au delà de la nature. Mais ce qui est au delà de la nature est-il quelque chose ? Par nature on entend donc matière, et métaphysique est ce qui n’est pas matière :
Par exemple, votre raisonnement, qui n’est ni long, ni large, ni liant, ni solide, ni pointu ;
Votre âme, à vous inconnue, qui produit votre raisonnement ;
Les esprits, dont on a toujours parlé, auxquels on a donné longtemps un corps si délié qu’il n’était plus corps, et auxquels on a ôté enfin toute ombre de corps, sans savoir ce qui leur restait ;
La manière dont ces esprits sentent, sans avoir l’embarras des cinq sens ; celle dont ils pensent, sans tête ; celle dont ils se communiquent leurs pensées, sans paroles et sans signes ;
Enfin Dieu, que nous connaissons par ses ouvrages, mais que notre orgueil veut définir : Dieu, dont nous sentons le pouvoir immense ; Dieu, entre lequel et nous est l’abîme de l’infini, et dont nous osons sonder la nature ;
Ce sont là les objets de la métaphysique.
On pourrait encore y joindre les principes mêmes des mathématiques, des points sans étendue, des lignes sans largeur, des surfaces sans profondeur, des unités divisibles à l’infini, etc.
Bayle lui-même croyait que ces objets étaient des êtres de raison ; mais ce ne sont en effet que les choses matérielles considérées dans leurs masses, dans leurs superficies, dans leurs simples longueurs ou largeurs, dans les extrémités de ces simples longueurs ou largeurs. Toutes les mesures sont justes et démontrées, et la métaphysique n’a rien à voir dans la géométrie.
C’est pourquoi on peut être métaphysicien sans être géomètre. La métaphysique est plus amusante : c’est souvent le roman de l’esprit. En géométrie, au contraire, il faut calculer, mesurer. C’est une gêne continuelle, et plusieurs esprits ont mieux aimé rêver doucement que se fatiguer.


  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, huitième partie, 1771. (B.)


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