Éd. Garnier - Tome 20
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OCCULTES[1].
QUALITÉS OCCULTES.
On s’est moqué fort longtemps des qualités occultes ; on doit se moquer de ceux qui n’y croient pas. Répétons cent fois[2] que tout principe, tout premier ressort de quelque œuvre que ce puisse être du grand Démiourgos est occulte et caché pour jamais aux mortels.
Qu’est-ce que la force centripète, la force de la gravitation, qui agit sans contact à des distances immenses ?
Quelle puissance fait tordre notre cœur et ses oreillettes soixante fois par minute ? Quel autre pouvoir change cette herbe en lait dans les mamelles d’une vache, et ce pain en sang, en chair, en os, dans cet enfant qui croît à mesure qu’il mange, jusqu’au point déterminé qui fixe la hauteur de sa taille, sans qu’aucun art puisse jamais y ajouter une ligne ?
Végétaux, minéraux, animaux, où est votre premier principe ? Il est dans la main de celui qui fait tourner le soleil sur son axe, et qui l’a revêtu de lumière.
Ce plomb ne deviendra jamais argent ; cet argent ne sera jamais or ; cet or ne sera jamais diamant : de même que cette paille ne deviendra jamais poncire ou ananas.
Quelle physique corpusculaire, quels atomes déterminent ainsi leur nature ? Vous n’en savez rien ; la cause sera éternellement occulte pour vous. Tout ce qui vous entoure, tout ce qui est dans vous, est une énigme dont il n’est pas donné à l’homme de deviner le mot.
Cet ignorant fourré croit savoir quelque chose quand il a dit que les bêtes ont une âme végétative et une sensitive, et que les hommes ont l’âme végétative, la sensitive, et l’intellectuelle.
Pauvre homme pétri d’orgueil, qui n’as prononcé que des mots, as-tu jamais vu une âme, sais-tu comment cela est fait ?
Nous avons beaucoup parlé d’âme dans nos Questions, et nous avons toujours confessé notre ignorance. Je ratifie aujourd’hui cette confession avec d’autant plus d’empressement qu’ayant depuis ce temps beaucoup plus lu, plus médité, et étant plus instruit, je suis plus en état d’affirmer que je ne sais rien.
- ↑ Addition dans l’édition in-4° des Questions sur l’Encyclopédie, en 1774. (B.)
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1760, le Philosophe ignorant, questions ii et x.
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ONAN, ONANISME[1].
Nous avons promis à l’article Amour socratique de parler d’Onan et de l’onanisme, quoique cet onanisme n’ait rien de commun avec l’amour socratique, et qu’il soit plutôt un effet très-désordonné de l’amour-propre.
La race d’Onan a de très-grandes singularités. Le patriarche Juda son père coucha, comme on sait, avec sa belle-fille Thamar la Phénicienne, dans un grand chemin. Jacob, père de Juda, avait été à la fois le mari de deux sœurs filles d’un idolâtre, et il avait trompé son père et son beau-père. Loth, grand-oncle de Jacob, avait couché avec ses deux filles. Salmon, l’un des descendants de Jacob et de Juda, épousa Rahab la Chananéenne, prostituée. Booz, fils de Salmon et de Rahab, reçut dans son lit Ruth la Madianite, et fut bisaïeul de David. David enleva Bethsabée au capitaine Uriah son mari, qu’il fit assassiner pour être plus libre dans ses amours. Enfin dans les deux généalogies de notre Seigneur Jésus-Christ, si différentes en plusieurs points, mais entièrement semblables en ceux-ci, on voit qu’il naquit de cette foule de fornications, d’adultères et d’incestes. Rien n’est plus propre à confondre la prudence humaine, à humilier notre esprit borné, à nous convaincre que les voies de la Providence ne sont pas nos voies.
Le révérend père dom Calmet fait cette réflexion à propos de l’inceste de Juda avec Thamar et du péché d’Onan, chap. xxxviii de la Genèse :« L’Écriture, dit-il, nous donne le détail d’une histoire qui, dans le premier sens qui frappe l’esprit, ne paraît pas fort propre à édifier ; mais le sens caché et mystérieux qu’elle renferme est aussi élevé que celui de la lettre paraît bas aux yeux de la chair. Ce n’est pas sans de bonnes raisons que le Saint-Esprit a permis que l’histoire de Thamar, de Rahab, de Ruth et de Bethsabée, se trouvât mêlée dans la généalogie de Jésus-Christ. »
Il eût été à souhaiter que dom Calmet nous eût développé ces bonnes raisons : il aurait éclairé les doutes et calmé les scrupules de toutes les âmes honnêtes et timorées, qui voudraient comprendre comment l’Être éternel, le créateur des mondes, a pu naître dans un village juif, d’une race de voleurs et de prostituées. Ce mystère, qui n’est pas le moins inconcevable de tous les mystères, était digne assurément d’être expliqué par un savant commentateur. Tenons-nous-en ici à l’onanisme.
On sait bien quel est le crime du patriarche Juda, ainsi qu’on connaît le crime des patriarches Siméon et Lévi ses frères, commis dans Sichem, et le crime de tous les autres patriarches, commis contre leur frère Joseph ; mais il est difficile de savoir précisément quel était le péché d’Onan. Juda avait marié son fils aîné Her à cette Phénicienne Thamar. Her mourut pour avoir été méchant. Le patriarche voulut que son second fils Onan épousât la veuve, selon l’ancienne loi des Égyptiens et des Phéniciens leurs voisins : cela s’appelait susciter des enfants à son frère. Le premier-né du second mariage portait le nom du défunt, et c’est ce qu’Onan ne voulait pas. Il haïssait la mémoire de son frère ; et pour ne point faire d’enfant qui portât le nom de Her,il est dit qu’il jetait sa semence à terre.
Or il reste à savoir si c’était dans la copulation avec sa femme qu’il trompait ainsi la nature, ou si c’était au moyen de la masturbation qu’il éludait le devoir conjugal ; la Genèse ne nous apprend point cette particularité. Mais aujourd’hui ce qu’on appelle communément le péché d’Onan, c’est l’abus de soi-même avec le secours de la main, vice assez commun aux jeunes garçons et même aux jeunes filles qui ont trop de tempérament.
On a remarqué que l’espèce des hommes et celle des singes sont les seules qui tombent dans ce défaut contraire au vœu de la nature.
Un médecin a écrit en Angleterre contre ce vice un petit volume intitulé de l’Onanisme, dont on compte environ quatre-vingts éditions, supposé que ce nombre prodigieux ne soit pas un tour de libraire pour amorcer les lecteurs : ce qui n’est que trop ordinaire.
M. Tissot, fameux médecin de Lausanne, a fait aussi son Onanisme, plus approfondi et plus méthodique que celui d’Angleterre. Ces deux ouvrages étalent les suites funestes de cette malheureuse habitude, la perte des forces, l’impuissance, la dépravation de l’estomac et des viscères, les tremblements, les vertiges, l’hébétation, et souvent une mort prématurée. Il y en a des exemples qui font frémir.
M. Tissot a trouvé par l’expérience que le quinquina était le meilleur remède contre ces maladies, pourvu qu’on se défît absolument de cette habitude honteuse et funeste, si commune aux écoliers, aux pages, et aux jeunes moines.
Mais il s’est aperçu qu’il était plus aisé de prendre du quinquina que de vaincre ce qui est devenu une seconde nature.
Joignez les suites de l’onanisme avec la vérole, et vous verrez combien l’espèce humaine est ridicule et malheureuse.
Pour consoler cette espèce, M. Tissot rapporte autant d’exemples de malades de réplétion que de malades d’émission ; et ces exemples, il les trouve chez les femmes comme chez les hommes. Il n’y a point de plus fort argument contre les vœux téméraires de chasteté. Que voulez-vous en effet que devienne une liqueur précieuse formée par la nature pour la propagation du genre ; humain ? Si on la prodigue indiscrètement, elle peut vous tuer ; si on la retient, elle peut vous tuer de même. On a observé que les pollutions nocturnes sont fréquentes chez les personnes des deux sexes non mariées, mais beaucoup plus chez les jeunes religieux que chez les recluses, parce que le tempérament des hommes est plus dominant. On en a conclu que c’est une énorme folie de se condamner soi-même à ces turpitudes, et que c’est une espèce de sacrilége dans les gens sains de prostituer ainsi le don du Créateur, et de renoncer au mariage, ordonné expressément par Dieu même. C’est ainsi que pensent les protestants, les juifs, les musulmans, et tant d’autres peuples ; mais les catholiques ont d’autres raisons en faveur des couvents. Je dirai des catholiques ce que le profond Calmet dit du Saint-Esprit : ils ont eu sans doute de bonnes raisons.
- ↑ Cet article ne parut qu’en 1774, dans l’édition in-4° des Questions sur l’Encyclopédie. Cependant, dès 1770, un renvoi mis dans l’article Amour socratique le rendait nécessaire. (B.)
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OPINION[1].
Quelle est l’opinion de toutes les nations du nord de l’Amérique, et de celles qui bordent le détroit de la Sonde, sur le meilleur des gouvernements, sur la meilleure des religions, sur le droit public ecclésiastique, sur la manière d’écrire l’histoire, sur la nature de la tragédie, de la comédie, de l’opéra, de l’églogue, du poëme épique, sur les idées innées, la grâce concomitante et les miracles du diacre Pâris ? Il est clair que tous ces peuples n’ont aucune opinion sur les choses dont ils n’ont point d’idées.
Ils ont un sentiment confus de leurs coutumes, et ne vont pas au delà de cet instinct. Tels sont les peuples qui habitent les côtes de la mer Glaciale dans l’espace de quinze cents lieues ; tels sont les habitants des trois quarts de l’Afrique, et ceux de presque toutes les îles de l’Asie, et vingt hordes de Tartares, et presque tous les hommes uniquement occupés du soin pénible et toujours renaissant de pourvoir à leur subsistance ; tels sont à deux pas de nous la plupart des Morlaques et des Uscoques, beaucoup de Savoyards, et quelques bourgeois de Paris.
Lorsqu’une nation commence à se civiliser, elle a quelques opinions qui toutes sont fausses. Elle croit aux revenants, aux sorciers, à l’enchantement des serpents, à leur immortalité, aux possessions du diable, aux exorcismes, aux aruspices. Elle est persuadée qu’il faut que les grains pourrissent en terre pour germer, et que les quartiers de la lune sont les causes des accès de fièvre.
Un talapoin persuade à ses dévotes que le dieu Sammonocodom a séjourné quelque temps à Siam, et qu’il a raccourci tous les arbres d’une forêt qui l’empêchaient de jouer à son aise au cerf-volant, qui était son jeu favori. Cette opinion s’enracine dans les têtes, et à la fin un honnête homme qui douterait de cette aventure de Sammonocodom courrait risque d’être lapidé. Il faut des siècles pour détruire une opinion populaire.
On la nomme la reine du monde ; elle l’est si bien que quand la raison vient la combattre, la raison est condamnée à la mort. Il faut qu’elle renaisse vingt fois de ses cendres pour chasser enfin tout doucement l’usurpatrice.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, huitième partie, 1771. (B.)
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ORACLES.
SECTION PREMIÈRE[1].
Depuis que la secte des pharisiens, chez le peuple juif, eut fait connaissance avec le diable, quelques raisonneurs d’entre eux commencèrent à croire que ce diable et ses compagnons inspiraient chez toutes les autres nations les prêtres et les statues qui rendaient des oracles. Les saducéens n’en croyaient rien, ils n’admettaient ni anges ni démons. Il paraît qu’ils étaient plus philosophes que les pharisiens, par conséquent moins faits pour avoir du crédit sur le peuple.
Le diable faisait tout parmi la populace juive du temps de Gamaliel, de Jeanle baptiseur, de Jacques Oblia, et de Jésus son frère, qui fut notre sauveur Jésus-Christ. Aussi vous voyez que le diable transporte Jésus tantôt dans le désert, tantôt sur le faîte du temple, tantôt sur une colline voisine dont on découvre tous les royaumes de la terre ; le diable entre dans le corps des garçons et des filles, et des animaux.
Les chrétiens, quoique ennemis mortels des pharisiens, adoptèrent tout ce que les pharisiens avaient imaginé du diable, ainsi que les Juifs avaient autrefois introduit chez eux les coutumes et les cérémonies des Égyptiens. Rien n’est si ordinaire que d’imiter ses ennemis, et d’employer leurs armes.
Bientôt les Pères de l’Église attribuèrent au diable toutes les religions qui partageaient la terre, tous les prétendus prodiges, tous les grands événements, les comètes, les pestes, le mal caduc, les écrouelles, etc. Ce pauvre diable, qu’on disait rôti dans un trou sous la terre, fut tout étonné de se trouver le maître du monde. Son pouvoir s’accrut ensuite merveilleusement par l’institution des moines.
La devise de tous ces nouveaux venus était : Donnez-moi de l’argent, et je vous délivrerai du diable. Leur puissance céleste et terrestre reçut enfin un terrible échec de la main de leur confrère Luther, qui, se brouillant avec eux pour un intérêt de besace, découvrit tous les mystères. Hondorff, témoin oculaire, nous rapporte que les réformés ayant chassé les moines d’un couvent d’Eisenach dans la Thuringe, y trouvèrent une statue de la vierge Marie et de l’enfant Jésus, faite par tel art que lorsqu’on mettait des offrandes sur l’autel, la vierge et l’enfant baissaient la tête en signe de reconnaissance, et tournaient le dos à ceux qui venaient les mains vides.
Ce fut bien pis en Angleterre : lorsqu’on fit, par ordre de Henri Mil, la visite juridique de tous les couvents, la moitié des religieuses étaient grosses, et ce n’était point par l’opération du diable. L’évêque Burnet rapporte que, dans cent quarante-quatre couvents, les procès-verbaux des commissaires du roi attestèrent des abominations dont n’approchaient pas celles de Sodome et de Gomorrhe. En effet, les moines d’Angleterre devaient être plus débauchés que les Sodomites, puisqu’ils étaient plus riches. Ils possédaient les meilleures terres du royaume. Le terrain de Sodome et de Gomorrhe, au contraire, ne produisant ni blé, ni fruits, ni légumes, et manquant d’eau potable, ne pouvait être qu’un désert affreux, habité par des misérables trop occupés de leurs besoins pour connaître les voluptés.
Enfin, ces superbes asiles de la fainéantise ayant été supprimés par acte du parlement, on étala dans la place publique tous les instruments de leurs fraudes pieuses : le fameux crucifix de Boksley, qui se remuait et qui marchait comme une marionnette ; des fioles de liqueur rouge qu’on faisait passer pour du sang que versaient quelquefois les statues des saints, quand ils étaient mécontents de la cour : des moules de fer-blanc dans lesquels on avait soin de mettre continuellement des chandelles allumées, pour faire croire au peuple que c’était la même chandelle qui ne s’éteignait jamais ; des sarbacanes, qui passaient de la sacristie dans la voûte de l’église, par lesquelles des voix célestes se faisaient quelquefois entendre à des dévotes payées pour les écouter ; enfin tout ce que la friponnerie inventa jamais pour subjuguer l’imbécillité.
Alors plusieurs savants de l’Europe, bien certains que les moines et non les diables avaient mis en usage tous ces pieux stratagèmes, commencèrent à croire qu’il en avait été de même chez les anciennes religions ; que tous les oracles et tous les miracles tant vantés dans l’antiquité n’avaient été que des prestiges de charlatans ; que le diable ne s’était jamais mêlé de rien ; mais que seulement les prêtres grecs, romains, syriens, égyptiens, avaient été encore plus habiles que nos moines.
Le diable perdit donc beaucoup de son crédit, jusqu’à ce qu’enfin le bonhomme Bekker, dont vous pouvez consulter l’article[2], écrivit son ennuyeux livre contre le diable, et prouva par cent arguments qu’il n’existait point. Le diable ne lui répondit point ; mais les ministres du saint Évangile, comme vous l’avez vu, lui répondirent ; ils punirent le bon Bekker d’avoir divulgué leur secret, et lui ôtèrent sa cure ; de sorte que Bekker fut la victime de la nullité de Beelzébuth.
C’était le sort de la Hollande de produire les plus grands ennemis du diable. Le médecin Van Dale, philosophe humain, savant très-profond, citoyen plein de charité, esprit d’autant plus hardi que sa hardiesse était fondée sur la vertu, entreprit enfin d’éclairer les hommes, toujours esclaves des anciennes erreurs, et toujours épaississant le bandeau qui leur couvre les yeux, jusqu’à ce que quelque grand trait de lumière leur découvre un coin de vérité, dont la plupart sont très-indignes. Il prouva, dans un livre plein de l’érudition la plus recherchée, que les diables n’avaient jamais rendu aucun oracle, n’avaient opéré aucun prodige, ne s’étaient jamais mêlés de rien, et qu’il n’y avait eu de véritables démons que les fripons qui avaient trompé les hommes. Il ne faut pas que le diable se joue jamais à un savant médecin. Ceux qui connaissent un peu la nature sont fort dangereux pour les faiseurs de prestiges. Je conseille au diable de s’adresser toujours aux facultés de théologie, et jamais aux facultés de médecine.
Van Dale prouva donc par mille monuments que non-seulement les oracles des païens n’avaient été que des tours de prêtres, mais que ces friponneries consacrées dans tout l’univers n’avaient point fini du temps de Jean le baptiseuret de Jésus-Christ, comme on le croyait pieusement. Rien n’était plus vrai, plus palpable, plus démontré que cette vérité annoncée par le médecin Van Dale : et il n’y a pas aujourd’hui un honnête homme qui la révoque en doute.
Le livre de Van Dale n’est peut-être pas bien méthodique ; mais c’est un des plus curieux qu’on ait jamais faits. Car depuis les fourberies grossières du prétendu Hystaspe et des sibylles ; depuis l’histoire apocryphe du voyage de Simon Barjone à Rome, et des compliments que Simon le Magicien lui envoya faire par son chien ; depuis les miracles de saint Grégoire Thaumaturge, et surtout de la lettre que ce saint écrivit au diable, et qui fut portée à son adresse, jusqu’aux miracles des révérends pères jésuites et des révérends pères capucins, rien n’est oublié. L’empire de l’imposture et de la bêtise est dévoilé dans ce livre aux yeux de tous les hommes qui savent lire, mais ils sont en petit nombre.
Il s’en fallait beaucoup que cet empire fût détruit alors en Italie, en France, en Espagne, dans les États autrichiens, et surtout en Pologne, où les jésuites dominaient. Les possessions du diable, les faux miracles, inondaient encore la moitié de l’Europe abrutie. Voici ce que Van Dale raconte d’un oracle singulier qui fut rendu de son temps à Terni, dans les États du pape, vers l’an 1650, et dont la relation fut imprimée à Venise par ordre de la seigneurie.
Un ermite nommé Pasquale, ayant ouï dire que Jacovello, bourgeois de Terni, était fort avare et fort riche, vint faire à Terni ses oraisons dans l’église que fréquentait Jacovello, lia bientôt amitié avec lui, le flatta dans sa passion, et lui persuada que c’était une œuvre très-agréable à Dieu de faire valoir son argent : que cela même était expressément recommandé dans l’Évangile, puisque le serviteur négligent, qui n’a pas fait valoir l’argent de son maître à cinq cents pour cent, est jeté dans les ténèbres extérieures.
Dans les conversations que l’ermite avait avec Jacovello, il l’entretint souvent des beaux discours tenus par plusieurs crucifix, et par une quantité de bonnes vierges d’Italie. Jacovello convenait que les statues des saints parlaient quelquefois aux hommes, et lui disait qu’il se croirait prédestiné si jamais il pouvait entendre parler l’image d’un saint.
Le bon Pasquale lui répondit qu’il espérait lui donner cette satisfaction dans peu de temps ; qu’il attendait incessamment de Rome une tête de mort, dont le pape avait fait présent à un ermite son confrère ; que cette tête parlait comme les arbres de Dodone, et comme l’ânesse de Balaam. Il lui montra en effet la tête quatre jours après. Il demanda à Jacovello la clef d’une petite cave et d’une chambre au-dessus, afin que personne ne fût témoin du mystère. L’ermite Pasquale ayant fait passer un tuyau qui entrait dans la tête, et ayant tout disposé, se mit en prières avec son ami Jacovello : la tête alors parla en ces mots : « Jacovello, Dieu veut récompenser ton zèle. Je t’avertis qu’il y a un trésor de cent mille écus sous un if à l’entrée de ton jardin. Tu mourras de mort subite si tu cherches ce trésor avant d’avoir mis devant moi une marmite remplie de dix marcs d’or en espèces. »
Jacovello courut vite à son coffre, et apporta devant l’oracle sa marmite et ses dix marcs. Le bon ermite avait eu la précaution de se munir d’une marmite semblable qu’il remplit de sable. Il la substitua prudemment à la marmite de Jacovello quand celui-ci eut le dos tourné, et laissa le bon Jacovello avec une tête de mort de plus, et dix marcs d’or de moins.
C’est à peu près ainsi que se rendaient tous les oracles, à commencer par celui de Jupiter-Ammon, et à finir par celui de Trophonius.
Un des secrets des prêtres de l’antiquité, comme des nôtres, était la confession dans les mystères. C’était là qu’ils apprenaient toutes les affaires des familles, et qu’ils se mettaient en état de répondre à la plupart de ceux qui venaient les interroger. C’est à quoi se rapporte ce grand mot que Plutarque a rendu célèbre. Un prêtre voulant confesser un initié, celui-ci lui demanda :
« À qui me confesserai-je ? est-ce à toi ou à Dieu ? — C’est à Dieu, reprit le prêtre. — Sors donc d’ici, homme ; et laisse-moi avec Dieu. »
Je ne finirais point si je rapportais toutes les choses intéressantes dont Van Dale a enrichi son livre. Fontenelle[3] ne le traduisit pas ; mais il en tira ce qu’il crut de plus convenable à sa nation, qui aime mieux les agréments que la science. Il se fit lire par ceux qu’on appelait en France la bonne compagnie ; et Van Dale, qui avait écrit en latin et en grec, n’avait été lu que par des savants. Le diamant brut de Van Dale brilla beaucoup quand il fut taillé par Fontenelle ; le succès fut si grand que les fanatiques furent en alarmes, Fontenelle avait eu beau adoucir les expressions de Van Dale, et s’expliquer quelquefois en Normand, il ne fut que trop entendu par les moines, qui n’aiment pas qu’on leur dise que leurs confrères ont été des fripons.
Un nommé Baltus, jésuite, né dans le pays Messin, l’un de ces savants qui savent consulter de vieux livres, les falsifier, et les citer mal à propos, prit le parti du diable contre Van Dale et Fontenelle. Le diable ne pouvait choisir un avocat plus ennuyeux : son nom n’est aujourd’hui connu que par l’honneur qu’il eut d’écrire contre deux hommes célèbres qui avaient raison.
Baltus, en qualité de jésuite, cabala auprès de ses confrères, qui étaient alors autant élevés en crédit qu’ils sont depuis tombés dans l’opprobre. Les jansénistes, de leur côté, plus énergumènes que les jésuites, crièrent encore plus haut qu’eux. Enfin tous les fanatiques furent persuadés que la religion chrétienne était perdue si le diable n’était conservé dans ses droits.
Peu à peu les livres des jansénistes et des jésuites sont tombés dans l’oubli. Le livre de Van Dale est resté pour les savants, et celui de Fontenelle pour les gens d’esprit.
À l’égard du diable, il est comme les jésuites et les jansénistes, il perd son crédit de plus en plus.
SECTION II.
Quelques histoires surprenantes d’oracles, qu’on croyait ne pouvoir attribuer qu’à des génies, ont fait penser aux chrétiens qu’ils étaient rendus par les démons, et qu’ils avaient cessé à la venue de Jésus-Christ : on se dispensait par là d’entrer dans la discussion des faits, qui eût été longue et difficile ; et il semblait qu’on confirmât la religion qui nous apprend l’existence des démons, en leur rapportant ces événements.
Cependant les histoires qu’on débitait sur les oracles doivent être fort suspectes[4]. Celle de Thamus, à laquelle Eusèbe donne sa croyance, et que Plutarque seul rapporte, est suivie dans le même historien d’un autre conte si ridicule qu’il suffirait pour la décréditer ; mais de plus elle ne peut recevoir un sens raisonnable. Si ce grand Pan était un démon, les démons ne pouvaient-ils pas se faire savoir sa mort les uns aux autres, sans y employer Thamus ? Si ce grand Pan était Jésus-Christ, comment personne ne fut-il désabusé dans le paganisme, et ne vint-il à penser que le grand Pan fût Jésus-Christ mort en Judée, si c’était Dieu lui-même qui forçait les démons à annoncer cette mort aux païens ?
L’histoire de Thulis, dont l’oracle est positif sur la Trinité, n’est rapportée que par Suidas. Ce Thulis, roi d’Égypte, n’était pas assurément un des Ptolémées. Que deviendra tout l’oracle de Sérapis, étant certain qu’Hérodote ne parle point de ce dieu, tandis que Tacite conte tout au long comment et pourquoi un des Ptolémées fit venir de Pont le dieu Sérapis, qui n’était alors connu que là ?
L’oracle rendu à Auguste sur l’enfant hébreu à qui tous les dieux obéissent n’est point du tout recevable. Cedrenus le cite d’Eusèbe, et aujourd’hui il ne s’y trouve plus. Il ne serait pas impossible que Cedrenus citât à faux, ou citât quelque ouvrage faussement attribué à Eusèbe ; mais comment les premiers apologistes du christianisme ont-ils tous gardé le silence sur un oracle si favorable à leur religion ?
Les oracles qu’Eusèbe rapporte de Porphyre, attaché au paganisme, ne sont pas plus embarrassants que les autres. Il nous les donne dépouillés de tout ce qui les accompagnait dans les écrits de Porphyre. Que savons-nous si ce païen ne les réfutait pas ? Selon l’intérêt de sa cause il devait le faire ; et s’il ne l’a pas fait, assurément il avait quelque intention cachée, comme de les présenter aux chrétiens, à dessein de se moquer de leur crédulité s’ils les recevaient pour vrai et s’ils appuyaient leur religion sur de pareils fondements.
D’ailleurs quelques anciens chrétiens ont reproché aux païens qu’ils étaient joués par leurs prêtres. Voici comme en parle Clément d’Alexandrie : Vante-nous, dit-il, si tu veux, ces oracles pleins de folie et d’impertinence, ceux de Claros, d’Apollon pythien, de Didyme, d’Amphilochus ; tu peux y ajouter les augures et les interprètes des songes et des prodiges. Fais-nous paraître aussi devant l’Apollon pythien ces gens qui devinent par la farine ou par l’orge, et ceux qui ont été si estimés parce qu’ils parlaient du ventre. Que les secrets des temples des Égyptiens, et que la nécromancie des Étrusques, demeurent dans les ténèbres : toutes ces choses ne sont certainement que des impostures extravagantes et de pures tromperies pareilles à celles des jeux de dés. Les chèvres qu’on a dressées à la divination, les corbeaux qu’on a instruits à rendre des oracles, ne sont, pour ainsi dire, que les associés des charlatans qui fourbent tous les hommes.
Eusèbe étale à son tour d’excellentes raisons pour prouver que les oracles ont pu n’être que des impostures ; et s’il les attribue aux démons, c’est par l’effet d’un préjugé pitoyable, et par un respect forcé pour l’opinion commune. Les païens n’avaient garde de consentir que leurs oracles ne fussent qu’un artifice de leurs prêtres ; on crut donc, par une mauvaise manière de raisonner, gagner quelque chose dans la dispute en leur accordant que quand même il y aurait eu du surnaturel dans leurs oracles, cet ouvrage n’était pas celui de la Divinité, mais des démons.
Il n’est plus question de deviner les finesses des prêtres par des moyens qui pourraient eux-mêmes paraître trop fins. Un temps a été qu’on les a découvertes de toutes parts aux yeux de toute la terre ; ce fut quand la religion chrétienne triompha hautement du paganisme sous les empereurs chrétiens.
Théodoret dit que Théophile, évêque d’Alexandrie, fit voir à ceux de cette ville les statues creuses où les prêtres entraient par des chemins cachés pour y rendre les oracles. Lorsque par l’ordre de Constantin on abattit le temple d’Esculape à Égès en Cilicie, on chassa, dit Eusèbe dans la Vie de cet empereur, non pas un dieu, ni un démon, mais le fourbe qui avait si longtemps imposé à la crédulité des peuples. À cela il ajoute en général que, dans les simulacres des dieux abattus, on n’y trouvait rien moins que des dieux ou des démons, non pas même quelques malheureux spectres obscurs et ténébreux, mais seulement du foin, de la paille, ou des os de morts.
La plus grande difficulté qui regarde les oracles est surmontée depuis que nous avons reconnu que les démons n’ont point dû y avoir de part. On n’a plus aucun intérêt à les faire finir précisément à la venue de Jésus-Christ. Voici d’ailleurs plusieurs preuves que les oracles ont duré plus de quatre cents ans après Jésus-Christ, et qu’ils ne sont devenus tout à fait muets que lors de l’entière destruction du paganisme.
Suétone, dans la Vie de Néron, dit que l’oracle de Delphes l’avertit qu’il se donnât de garde des soixante et treize ans ; que Néron crut qu’il ne devait mourir qu’à cet âge-là, et ne songea point au vieux Galba, qui, étant âgé de soixante et treize ans, lui ôta l’empire.
Philostrate, dans la Vie d’Apollonius de Tyane qui a vu Domitien, nous apprend qu’Apollonius visita tous les oracles de la Grèce, et celui de Dodone, et celui de Delphes, et celui d’Amphiaraüs.
Plutarque, qui vivait sous Trajan, nous dit que l’oracle de Delphes était encore sur pied, quoique réduit à une seule prêtresse après en avoir eu deux ou trois.
Sous Adrien, Dion Chrysostome raconte qu’il consulta l’oracle de Delphes ; et il en rapporta une réponse qui lui parut assez embarrassée, et qui l’est effectivement.
Sous les Antonins, Lucien assure qu’un prêtre de Tyane alla demander à ce faux prophète Alexandre si les oracles qui se rendaient alors à Didyme, à Claros, et à Delphes, étaient véritablement des réponses d’Apollon, ou des impostures. Alexandre eut des égards pour ces oracles qui étaient de la nature du sien, et répondit au prêtre qu’il n’était pas permis de savoir cela. Mais quand cet habile prêtre demanda ce qu’il serait après sa mort, on lui répondit hardiment : » Tu seras chameau, puis cheval, puis philosophe, puis prophète aussi grand qu’Alexandre. »
Après les Antonins, trois empereurs se disputèrent l’empire. On consulta Delphes, dit Spartien, pour savoir lequel des trois la république devait souhaiter. Et l’oracle répondit en un vers : « Le noir est le meilleur ; l’Africain est le bon ; le blanc est le pire. » Par le noir on entendait Pescennius Niger ; par l’Africain, Severus Septimus, qui était d’Afrique ; et par le blanc, Claudius Albinus.
Dion, qui ne finit son Histoire qu’à la huitième année d’Alexandre Sévère, c’est-à-dire l’an 230, rapporte que de son temps Amphilochus rendait encore des oracles en songe. Il nous apprend aussi qu’il y avait dans la ville d’Apollonie un oracle où l’avenir se déclarait par la manière dont le feu prenait à l’encens qu’on jetait sur un autel.
Sous Aurélien, vers l’an 272, les Palmyréniens révoltés consultèrent un oracle d’Apollon sarpédonien en Cilicie ; ils consultèrent encore celui de Vénus aphacite.
Licinius, au rapport de Sozomène, ayant dessein de recommencer la guerre contre Constantin, consulta l’oracle d’Apollon de Didyme, et en eut pour réponse deux vers d’Homère dont le sens est : « Malheureux vieillard, ce n’est point à toi à combattre contre les jeunes gens ; tu n’as point de force, et ton âge t’accable[5]. »
Un dieu assez inconnu nommé Besa, selon Ammien Marcellin, rendait encore des oracles sur des billets à Abyde, dans l’extrémité de la Thébaïde, sous l’empire de Constantius.
Enfin Macrobe, qui vivait sous Arcadius et Honorius, fils de Théodose, parle du dieu d’Héliopolis de Syrie et de son oracle, et des Fortunes d’Antium, en des termes qui marquent positivement que tout cela subsistait encore de son temps.
Remarquons qu’il n’importe que toutes ces histoires soient vraies, ni que ces oracles aient effectivement rendu les réponses qu’on leur attribue. Il suffit qu’on n’a pu attribuer de fausses réponses qu’à des oracles que l’on savait qui subsistaient encore effectivement ; et les histoires que tant d’auteurs on ont débitées prouvent assez qu’ils n’avaient pas cessé, non plus que le paganisme.
Constantin abattit peu de temples ; encore n’osa-t-il les abattre qu’en prenant le prétexte des crimes qui s’y commettaient. C’est ainsi qu’il fit renverser celui de Vénus aphacite, et celui d’Esculape qui était à Égès en Cilicie, tous deux temples à oracles ; mais il défendit que l’on sacrifiât aux dieux, et commença à rendre par cet édit les temples inutiles.
Il restait encore beaucoup d’oracles lorsque Julien parvint à l’empire ; il en rétablit quelques-uns qui étaient ruinés, et il voulut même être prophète de celui de Didyme. Jovin, son successeur, commençait à se porter avec zèle à la destruction du paganisme ; mais en sept mois qu’il régna, il ne put faire de grands progrès. Théodose, pour y parvenir, ordonna de fermer tous les temples des païens. Enfin l’exercice de cette religion fut défendu sous peine de la vie par une constitution des empereurs Valentinien et Marcien, l’an 451 de l’ère vulgaire, et le paganisme enveloppa nécessairement les oracles dans sa ruine.
Cette manière de finir n’a rien de surprenant, elle était la suite naturelle de l’établissement d’un nouveau culte. Les faits miraculeux, ou plutôt qu’on veut donner pour tels, diminuent dans une fausse religion, ou à mesure qu’elle s’établit, parce qu’elle n’en a plus besoin, ou à mesure qu’elle s’affaiblit, parce qu’ils n’obtiennent plus de croyance. Le désir si vif et si inutile de connaître l’avenir donna naissance aux oracles ; l’imposture les accrédita, et le fanatisme y mit le sceau : car un moyen infaillible de faire des fanatiques, c’est de persuader avant que d’instruire. La pauvreté des peuples qui n’avaient plus rien à donner, la fourberie découverte dans plusieurs oracles, et conclue dans les autres, enfin les édits des empereurs chrétiens, voilà les causes véritables de rétablissement et de la cessation de ce genre d’imposture : des circonstances contraires l’ont fait disparaître ; ainsi les oracles ont été soumis à la vicissitude des choses humaines.
On se retranche à dire que la naissance de Jésus-Christ est la première époque de leur cessation ; mais pourquoi certains démons ont-ils fui tandis que les autres restaient ? D’ailleurs l’histoire ancienne prouve invinciblement que plusieurs oracles avaient été détruits avant cette naissance ; tous les oracles brillants de la Grèce n’existaient plus, ou presque plus, et quelquefois l’oracle se trouvait interrompu par le silence d’un honnête prêtre qui ne voulait pas tromper le peuple. L’oracle de Delphes, dit Lucain, est demeuré muet depuis que les princes craignent l’avenir ; ils ont défendu aux dieux de parler, et les dieux ont obéi.
- ↑ Cette première section ne parut qu’en 1774, dans l’édition in-4° des Questions sur l’Encyclopédie, et faisait alors tout l’article.
- ↑ Tome XVII, page 559.
- ↑ Dans son Histoire des oracles.
- ↑ Voyez pour les citations l’ouvrage latin du docte Antoine Van Dale, d’où cet extrait est tiré. (Note de Voltaire.) — De Oraculis Ethnicorum. Amsterdam, 1700, in-4°.
- ↑ Voici la traduction, par Dugas-Monthel, des deux vers d’Homère (Iliade, VIII. 102-3), dont Voltaire n’a donné que le sens : « Ô Nestor, de jeunes guerriers s’avancent pour te combattre ; cependant la force t’abandonne, et la pesante vieillesse t’accable. »
Éd. Garnier - Tome 20
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Il reste très-peu de formules de prières publiques des peuples anciens.
Nous n’avons que la belle hymne d’Horace pour les jeux séculaires des anciens Romains. Cette prière est du rhythme et de la mesure que les autres Romains ont imités longtemps après dans l’hymne Ut queant laxis resonare fibris.
Le Pervigilium Veneris est dans un goût recherché, et n’est pas peut-être digne de la noble simplicité du règne d’Auguste. Il se peut que cette hymne à Vénus ait été chantée dans les fêtes de la déesse ; mais on ne doute pas qu’on n’ait chanté le poëme d’Horace avec la plus grande solennité.
Il faut avouer que le poëme séculaire d’Horace est un des plus beaux morceaux de l’antiquité, et que l’hymne Ut queant laxis est un des plus plats ouvrages que nous ayons eus dans les temps barbares de la décadence de la langue latine. L’Église catholique, dans ces temps-là, cultivait mal l’éloquence et la poésie. On sait bien que Dieu préfère de mauvais vers récités avec un cœur pur, aux plus beaux vers du monde bien chantés par des impies ; mais enfin de bons vers n’ont jamais rien gâté, toutes choses étant d’ailleurs égales.
Rien n’approcha jamais parmi nous des jeux séculaires qu’on célébrait de cent dix ans en cent dix ans ; notre jubilé n’en est qu’une bien faible copie. On dressait trois autels magnifiques sur les bords du Tibre ; Rome entière était illuminée pendant trois nuits ; quinze prêtres distribuaient l’eau lustrale et des cierges aux Romains et aux Romaines qui devaient chanter les prières. On sacrifiait d’abord à Jupiter comme au grand dieu, au maître des dieux, et ensuite à Junon, à Apollon, à Latone, à Diane, à Cérès, à Pluton, à Proserpine, aux Parques, comme à des puissances subalternes. Chacune de ces divinités avait son hymne et ses cérémonies. Il y avait deux chœurs, l’un de vingt-sept garçons, l’autre de vingt-sept filles, pour chacun des dieux. Enfin le dernier jour les garçons et les filles couronnés de fleurs chantaient l’ode d’Horace.
Il est vrai que dans les maisons on chantait à table ses autres odes pour le petit Ligurinus, pour Lyciscus, et pour d’autres petits fripons, lesquels n’inspiraient pas la plus grande dévotion ; mais il y a temps pour tout :pictoribus atque poetis[2]. Le Carrache, qui dessina les figures de l’Arétin, peignit aussi des saints ; et dans tous nos colléges nous avons passé à Horace ce que les maîtres de l’empire romain lui passaient sans difficulté.
Pour des formules de prières, nous n’avons que de très-légers fragments de celle qu’on récitait aux mystères d’Isis. Nous l’avons citée ailleurs[3], nous la rapporterons encore ici, parce qu’elle n’est pas longue et qu’elle est belle.
« Les puissances célestes te servent, les enfers te sont soumis, l’univers tourne sous ta main, tes pieds foulent le Tartare, les astres répondent à ta voix, les saisons reviennent à tes ordres, les éléments t’obéissent. »
Nous répéterons aussi la formule qu’on attribue à l’ancien Orphée, laquelle nous paraît encore supérieure à celle d’Isis :
« Marchez dans la voie de la justice, adorez le seul maître de l’univers : il est un, il est seul par lui-même ; tous les êtres lui doivent leur existence ; il agit dans eux et par eux ; il voit tout, et jamais il n’a été vu des yeux mortels. »
Ce qui est fort extraordinaire, c’est que dans le Lévitique, dans leDeutéronome des Juifs, il n’y a pas une seule prière publique, pas une seule formule. Il semble que les lévites ne fussent occupés qu’à partager les viandes qu’on leur offrait. On ne voit pas même une seule prière instituée pour leurs grandes fêtes de la pâque, de la pentecôte, des trompettes, des tabernacles, de l’expiation générale, et des néoménies.
Les savants conviennent assez unanimement qu’il n’y eut de prières réglées chez les Juifs, que lorsque étant esclaves à Babylone ils en prirent un peu les mœurs, et qu’ils apprirent quelques sciences de ce peuple si policé et si puissant. Ils empruntèrent tout des Chaldéens-Persans, jusqu’à leur langue, leurs caractères, leurs chiffres ; et, joignant quelques coutumes nouvelles à leurs anciens rites égyptiaques, ils devinrent un peuple nouveau, qui fut d’autant plus superstitieux qu’au sortir d’un long esclavage ils furent toujours encore dans la dépendance de leurs voisins.
. . . . . . . . . . . . . . . . . In rebus acerbis
Acrius advertunt animos ad relligionem.
Acrius advertunt animos ad relligionem.
(Lucrèce, III, 53-54.)
Pour les dix autres tribus qui avaient été dispersées auparavant, il est à croire qu’elles n’avaient pas plus de prières publiques que les deux autres, et qu’elles n’avaient pas même encore une religion bien fixe et bien déterminée, puisqu’elles l’abandonnèrent si facilement et qu’elles oublièrent jusqu’à leur nom ; ce que ne fit pas le petit nombre de pauvres infortunés qui vinrent rebâtir Jérusalem.
C’est donc alors que ces deux tribus, ou plutôt ces deux tribus et demie, semblèrent s’attacher à des rites invariables qu’ils écrivirent, qu’ils eurent des prières réglées. C’est alors seulement que nous commençons à voir chez eux des formules de prières. Esdras ordonna deux prières par jour, et il en ajouta une troisième pour le jour du sabbat : on dit même qu’il institua dix-huit prières (afin qu’on pût choisir), dont la première commence ainsi :
« Sois béni, Seigneur Dieu de nos pères, Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, le grand Dieu, le puissant, le terrible, le haut élevé, le distributeur libéral des biens, le plasmateur et le possesseur du monde, qui te souviens des bonnes actions, et qui envoies un libérateur à leurs descendants pour l’amour de ton nom. Ô roi, notre secours, notre sauveur, notre bouclier, sois béni, Seigneur, bouclier d’Abraham ! »
On assure que Gamaliel, qui vivait du temps de Jésus-Christ, et qui eut de si grands démêlés avec saint Paul, institua une dix-neuvième prière, que voici :
« Accorde la paix, les bienfaits, la bénédiction, la grâce, la bénignité et la piété à nous et à Israël ton peuple. Bénis-nous, ô notre père ! bénis-nous tous ensemble par la lumière de ta face ; car par la lumière de ta face tu nous as donné, Seigneur notre Dieu, la loi de vie, l’amour, la bénignité, l’équité, la bénédiction, la piété, la vie, et la paix. Qu’il te plaise de bénir en tout temps et à tout moment ton peuple d’Israël en lui accordant la paix. Béni sois-tu Seigneur, qui bénis ton peuple d’Israël en lui donnant la paix. Amen[4]. »
Il y a une chose assez importante à observer dans plusieurs prières, c’est que chaque peuple a toujours demandé tout le contraire de ce que demandait son voisin.
Les Juifs priaient Dieu, par exemple, d’exterminer les Syriens, Babyloniens, Égyptiens ; et ceux-ci priaient Dieu d’exterminer les Juifs : aussi le furent-ils, comme les dix tribus qui avaient été confondues parmi tant de nations ; et ceux-ci furent plus malheureux, car s’étant obstinés à demeurer séparés de tous les autres peuples, étant au milieu des peuples, ils n’ont pu jouir d’aucun avantage de la société humaine.
De nos jours, dans nos guerres si souvent entreprises pour quelques villes ou pour quelques villages, les Allemands et les Espagnols, quand ils étaient les ennemis des Français, priaient la sainte Vierge du fond de leur cœur de bien battre les Welches et les Gavaches[5], lesquels de leur côté suppliaient la sainte Vierge de détruire les Maranes[6] et les Teutons.
En Angleterre, la Rose rouge faisait les plus ardentes prières à saint George pour obtenir que tous les partisans de la Rose blanche fussent jetés au fond de la mer ; la Rose blanche répondait par de pareilles supplications. On sent combien saint George devait être embarrassé ; et si Henri VII n’était pas venu à son secours, George ne se serait jamais tiré de là.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, huitième partie. 1771. (B.)
- ↑ Horace. Art poét., 9.
- ↑ Philosophie de l’histoire, tome XI, page 69.
- ↑ Consultez sur cela les premier et second volumes de la Mishna, et l’article Prière, ci-après.
- ↑ M. Louis du Bois dit que le nom de Gavaches (Gavachos) est un sobriquet donné par les Espagnols aux habitants du Gévaudan, qui vont exercer en Espagne des professions regardées comme viles.
- ↑ M. Louis du Bois croit que Maranes est connue qui dirait Moresques.
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ORDINATION[1].
Si un militaire chargé par le roi de France de conférer l’ordre de Saint-Louis à un autre militaire n’avait pas, en lui donnant la croix, l’intention de le faire chevalier, le récipiendaire en serait-il moins chevalier de Saint-Louis ? — Non, sans doute.
Pourquoi donc plusieurs prêtres se firent-ils réordonner après la mort du fameux Lavardin, évêque du Mans ? Ce singulier prélat, qui avait établi l’ordre des Coteaux[2] s’avisa, à l’article de la mort, d’une espièglerie peu commune. Il était connu pour un des plus violents esprits forts du siècle de Louis XIV ; et plusieurs de ceux auxquels il avait conféré l’ordre de la prêtrise lui avaient publiquement reproché ses sentiments. Il est naturel qu’aux approches de la mort une âme sensible et timorée rentre dans la religion qu’elle a reçue dans ses premières années. La bienséance seule exigeait que l’évêque édifiât en mourant ses diocésains, que sa vie avait scandalisés ; mais il était si piqué contre son clergé qu’il déclara qu’aucun de ceux qu’il avait ordonnés n’était prêtre en effet, que tous leurs actes de prêtres étaient nuls, et qu’il n’avait jamais eu l’intention de donner aucun sacrement.
C’était, ce me semble, raisonner comme un ivrogne ; les prêtres manceaux pouvaient lui répondre : Ce n’est pas votre intention qui est nécessaire, c’est la nôtre. Nous avions une envie bien déterminée d’être prêtres ; nous avons fait tout ce qu’il faut pour l’être ; nous sommes dans la bonne foi : si vous n’y avez pas été, il ne nous importe guère, La maxime est : Quidquid recipitur, ad modum recipientis recipitur, et non pas ad modum dantis. Lorsque notre marchand de vin nous a vendu une feuillette, nous la buvons, quand même il aurait l’intention secrète de nous empêcher de la boire ; nous serons prêtres malgré votre testament.
Ces raisons étaient fort bonnes ; cependant la plupart de ceux qui avaient été ordonnés par l’évêque Lavardin ne se crurent point prêtres, et se firent ordonner une seconde fois, Mascaron, médiocre et célèbre prédicateur, leur persuada par ses discours et par son exemple de réitérer la cérémonie. Ce fut un grand scandale au Mans, à Paris et à Versailles. Il fut bientôt oublié, comme tout s’oublie.
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ORGUEIL[1].
Cicéron, dans une de ses lettres, dit familièrement à son ami : Mandez-moi à qui vous voulez que je fasse donner les Gaules. Dans une autre il se plaint d’être fatigué des lettres de je ne sais quels princes qui le remercient d’avoir fait ériger leurs provinces en royaumes, et il ajoute qu’il ne sait seulement pas où ces royaumes sont situés.
Il se peut que Cicéron, qui d’ailleurs avait souvent vu le peuple romain, le peuple roi, lui applaudir et lui obéir, et qui était remercié par des rois qu’il ne connaissait pas, ait eu quelques mouvements d’orgueil et de vanité.
Quoique ce sentiment ne soit point du tout convenable à un aussi chétif animal que l’homme, cependant on pourrait le pardonner à un Cicéron, à un César, à un Scipion ; mais que dans le fond d’une de nos provinces à demi barbares, un homme qui aura acheté une petite charge, et fait imprimer des vers médiocres, s’avise d’être orgueilleux, il y a là de quoi rire longtemps[2].
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| ◄ Orgueil | Originel (Péché) | Orthographe ► |
ORIGINEL (PÉCHÉ).
SECTION PREMIÈRE[1].
C’est ici le prétendu triomphe des sociniens ou unitaires. Ils appellent ce fondement de la religion chrétienne son péché originel. C’est outrager Dieu, disent-ils, c’est l’accuser de la barbarie la plus absurde que d’oser dire qu’il forma toutes les générations des hommes pour les tourmenter par des supplices éternels, sous prétexte que leur premier père mangea d’un fruit dans un jardin. Cette sacrilége imputation est d’autant plus inexcusable chez les chrétiens qu’il n’y a pas un seul mot touchant cette invention du péché originel ni dans le Pentateuque, ni dans les Prophètes, ni dans les Évangiles, soit apocryphes, soit canoniques, ni dans aucun des écrivains qu’on appelle les premiers Pères de l’Église.
Il n’est pas même conté dans la Genèse que Dieu ait condamné Adam à la mort pour avoir avalé une pomme. Il lui dit bien : « Tu mourras très-certainement le jour que tu en mangeras ; » mais cette même Genèse fait vivre Adam neuf cent trente ans après ce déjeuner criminel. Les animaux, les plantes, qui n’avaient point mangé de ce fruit, moururent dans le temps prescrit par la nature. L’homme est né pour mourir, ainsi que tout le reste.
Enfin la punition d’Adam n’entrait en aucune manière dans la loi juive. Adam n’était pas plus Juif que Persan on Chaldéen. Les premiers chapitres de la Genèse (en quelque temps qu’ils fussent composés) furent regardés par tous les savants juifs comme une allégorie, et même comme une fable très-dangereuse, puisqu’il fut défendu de la lire avant l’âge de vingt-cinq ans.
En un mot, les Juifs ne connurent pas plus le péché originel que les cérémonies chinoises ; et quoique les théologiens trouvent tout ce qu’ils veulent dans l’Écriture, ou totidem verbis, ou totidem litteris, on peut assurer qu’un théologien raisonnable n’y trouvera jamais ce mystère surprenant.
Avouons que saint Augustin accrédita le premier cette étrange idée, digne de la tête chaude et romanesque d’un Africain débauché et repentant, manichéen et chrétien, indulgent et persécuteur, qui passa sa vie à se contredire lui-même.
Quelle horreur, s’écrient les unitaires rigides, que de calomnier l’auteur de la nature jusqu’à lui imputer des miracles continuels pour damner à jamais des hommes qu’il fait naître pour si peu de temps ! Ou il a créé les âmes de toute éternité, et dans ce système, étant infiniment plus anciennes que le péché d’Adam, elles n’ont aucun rapport avec lui ; ou ces âmes sont formées à chaque moment qu’un homme couche avec une femme, et en ce cas Dieu est continuellement à l’affût de tous les rendez-vous de l’univers pour créer des esprits qu’il rendra éternellement malheureux ; ou Dieu est lui-même l’âme de tous les hommes, et dans ce système il se damne lui-même. Quelle est la plus horrible et la plus folle de ces trois suppositions ? Il n’y en a pas une quatrième : car l’opinion que Dieu attend six semaines pour créer une âme damnée dans un fœtus revient à celle qui la fait créer au moment de la copulation ; qu’importe six semaines de plus ou de moins ?
J’ai rapporté le sentiment des unitaires, et les hommes sont parvenus à un tel point de superstition que j’ai tremblé en le rapportant[2].
SECTION II[3].
Il le faut avouer, nous ne connaissons point de Père de l’Église, jusqu’àsaint Augustin et à saint Jérôme, qui ait enseigné la doctrine du péché originel. Saint Clément d’Alexandrie, cet homme si savant dans l’antiquité, loin de parler en un seul endroit de cette corruption qui a infecté le genre humain, et qui l’a rendu coupable en naissant, dit en propres mots[4] : « Quel mal peut faire un enfant qui ne vient que de naître ? Comment a-t-il pu prévariquer ? Comment celui qui n’a encore rien fait a-t-il pu tomber sous la malédiction d’Adam ? »
Et remarquez qu’il ne dit point ces paroles pour combattre l’opinion rigoureuse du péché originel, laquelle n’était point encore développée, mais seulement pour montrer que les passions, qui peuvent corrompre tous les hommes, n’ont pu avoir encore aucune prise sur cet enfant innocent. Il ne dit point : Cette créature d’un jour ne sera pas damnée si elle meurt aujourd’hui ; car personne n’avait encore supposé qu’elle serait damnée. Saint Clément ne pouvait combattre un système absolument inconnu.
Le grand Origène est encore plus positif que saint Clément d’Alexandrie. Il avoue bien que le péché est entré dans le monde par Adam, dans son explication de l’Épître de saint Paul aux Romains ; mais il tient que c’est la pente au péché qui est entrée, qu’il est très-facile de commettre le mal, mais qu’il n’est pas dit pour cela qu’on le commettra toujours, et qu’on sera coupable dès qu’on sera né.
Enfin le péché originel, sous Origène, ne consistait que dans le malheur de se rendre semblable au premier homme en péchant comme lui.
Le baptême était nécessaire : c’était le sceau du christianisme ; il lavait tous les péchés, mais personne n’avait dit encore qu’il lavât les péchés qu’on n’avait point commis ; personne n’assurait encore qu’un enfant fut damné et brillât dans des flammes éternelles pour être mort deux minutes après sa naissance. Et une preuve sans réplique, c’est qu’il se passa beaucoup de temps avant que la coutume de baptiser les enfants prévalût. Tertullien ne voulait point qu’on les baptisât. Or leur refuser ce bain sacré, c’eût été les livrer visiblement à la damnation, si on avait été persuadé que le péché originel (dont ces pauvres innocents ne pouvaient être coupables) opérât leur réprobation et leur fît souffrir des supplices infinis pendant toute l’éternité, pour un fait dont il était impossible qu’ils eussent la moindre connaissance. Les âmes de tous les bourreaux, fondues ensemble, n’auraient pu rien imaginer qui approchât d’une horreur si exécrable. En un mot, il est de fait qu’on ne baptisait pas les enfants : donc il est démontré qu’on était bien loin de les damner.
Il y a bien plus encore : Jésus-Christ n’a jamais dit : L’enfant non baptisé sera damné[5]. Il était venu au contraire pour expier tous les péchés, pour racheter le genre humain par son sang : donc les petits enfants ne pouvaient être damnés. Les enfants au berceau étaient à bien plus forte raison privilégiés. Notre divin Sauveur ne baptisa jamais personne. Paul circoncit son disciple Timothée, et il n’est point dit qu’il le baptisa.
En un mot, dans les deux premiers siècles, le baptême des enfants ne fut point en usage : donc on ne croyait point que des enfants fussent victimes de la faute d’Adam. Au bout de quatre cents ans on crut leur salut en danger, et on fut fort incertain.
Enfin Pélage vint au ve siècle ; il traita l’opinion du péché originel de monstrueuse. Selon lui, ce dogme n’était fondé que sur une équivoque, comme toutes les autres opinions.
Dieu avait dit à Adam dans le jardin : « Le jour que vous mangerez du fruit de l’arbre de la science, vous mourrez. » Or il n’en mourut pas, et Dieu lui pardonna. Pourquoi donc n’aurait-il pas épargné sa race à la millième génération ? Pourquoi livrerait-il à des tourments infinis et éternels les petits-enfants innocents d’un père qu’il avait reçu en grâce ?
Pélage regardait Dieu non-seulement comme un maître absolu, mais comme un père qui, laissant la liberté à ses enfants, les récompensait au delà de leurs mérites, et les punissait au-dessous de leurs fautes.
Lui et ses disciples disaient : Si tous les hommes naissent les objets de la colère éternelle de celui qui leur donne la vie ; si avant de penser ils sont coupables, c’est donc un crime affreux de les mettre au monde, le mariage est donc le plus horrible des forfaits. Le mariage en ce cas n’est donc qu’une émanation du mauvais principe des manichéens ; ce n’est plus adorer Dieu, c’est adorer le diable.
Pélage et les siens débitaient cette doctrine en Afrique, où saint Augustin avait un crédit immense. Il avait été manichéen ; il était obligé de s’élever contre Pélage. Celui-ci ne put résister ni à Augustin ni à Jérôme ; et enfin, de questions en questions, la dispute alla si loin qu’Augustin donna son arrêt de damnation contre tous les enfants nés et à naître dans l’univers, en ces propres termes : « La foi catholique enseigne que tous les hommes naissent si coupables que les enfants mêmes sont certainement damnés quand ils meurent sans avoir été régénérés en Jésus. »
C’eût été un bien triste compliment à faire à une reine de la Chine, ou du Japon, ou de l’Inde, ou de la Scythie, ou de la Gothie, qui venait de perdre son fils au berceau, que de lui dire : « Madame, consolez-vous ; monseigneur le prince royal est actuellement entre les griffes de cinq cents diables, qui le tournent et le retournent dans une grande fournaise pendant toute l’éternité, tandis que son corps embaumé repose auprès de votre palais. »
La reine, épouvantée, demande pourquoi ces diables rôtissent ainsi son cher fils le prince royal à jamais. On lui répond que c’est parce que son arrière-grand-père mangea autrefois du fruit de la science dans un jardin. Jugez ce que doivent penser le roi, la reine, tout le conseil, et toutes les belles dames.
Cet arrêt ayant paru un peu dur à quelques théologiens (car il y a de bonnes âmes partout), il fut mitigé par un Pierre Chrysologue, ou Pierre parlant d’or, lequel imagina un faubourg d’enfer nommé les limbes, pour placer tous les petits garçons et toutes les petites filles qui seraient morts sans baptême. C’est un lieu où ces innocents végètent sans rien sentir, le séjour de l’apathie ; et c’est ce qu’on appelle le paradis des sots. Vous trouvez encore cette expression dans Milton, the paradise of fools. Il le place vers la lune. Cela est tout à fait digne d’un poëme épique.
EXPLICATION DU PÉCHÉ ORIGINEL.
La difficulté pour les limbes est demeurée la même que pour l’enfer. Pourquoi ces pauvres petits sont-ils dans les limbes ? Qu’avaient-ils fait ? Comment leur âme, qu’ils ne possédaient que d’un jour, était-elle coupable d’une gourmandise de six mille ans ?
Saint Augustin, qui les damne, dit pour raison que les âmes de tous les hommes étant dans celle d’Adam, il est probable qu’elles furent toutes complices. Mais comme l’Église décida depuis que les âmes ne sont faites que quand le corps est commencé, ce système tomba malgré le nom de son auteur.
D’autres dirent que le péché originel s’était transmis d’âme en âme par voie d’émanation, et qu’une âme venue d’une autre arrivait dans ce monde avec toute la corruption de l’âme mère. Cette opinion fut condamnée.
Après que les théologiens y eurent jeté leur bonnet, les philosophes s’essayèrent. Leibnitz, en jouant avec ses monades, s’amusa à rassembler dans Adam toutes les monades humaines avec leurs petits corps de monades. C’était moitié plus que saint Augustin. Mais cette idée, digne de Cyrano de Bergerac, n’a pas fait fortune en philosophie.
Malebranche explique la chose par l’influence de l’imagination des mères. Ève eut la cervelle si furieusement ébranlée de l’envie de manger du fruit, que ses enfants eurent la même envie, à peu près comme cette femme qui, ayant vu rouer un homme, accoucha d’un enfant roué.
Nicole réduit la chose à « une certaine inclination, une certaine pente à la concupiscence que nous avons reçue de nos mères. Cette inclination n’est pas un acte ; elle le deviendra un jour ». Fort bien, courage, Nicole ; mais, en attendant, pourquoi me damner ? Nicole ne touche point du tout à la difficulté : elle consiste à savoir comment nos âmes d’aujourd’hui, qui sont formées depuis peu, peuvent répondre de la faute d’une autre âme qui vivait il y a si longtemps.
Mes maîtres, que fallait-il dire sur cette matière ? Rien. Aussi je ne donne point mon explication, je ne dis mot.
- ↑ Faisait tout l’article dans le Dictionnaire philosophique, 1766. (B.)
- ↑ En 1766, au bas de l’article, on lisait :
« Cet article est de feu M. Boulanger. » (B.) - ↑ Dans les Questions sur l’Enryclopédie, huitième partie, 1771, l’article entier se composait de ce qui forme cette seconde section. (B.)
- ↑ Stromates, livre III. (Note de Voltaire.)
- ↑ Dans saint Jean, Jésus dit à Nicodème, chapitre iii, que le vent, l’esprit souffle où il veut, que personne ne sait où il va, qu’il faut renaître, qu’on ne peut entrer dans le royaume de Dieu si on ne renaît par l’eau et par l’esprit ; mais il ne parle point des enfants. (Note de Voltaire.)
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| ◄ Originel (Péché) | Orthographe | Osée ► |
ORTHOGRAPHE[1].
L’orthographe de la plupart des livres français est ridicule. Presque tous les imprimeurs ignorants impriment Wisigoths, Westphalie, Wirtemberg, Wétéravie, etc.
Ils ne savent pas que le double V allemand, qu’on écrit ainsi W, est notre V consonne, et qu’en Allemagne on prononce Vétéravie, Virtemberg, Vestphalie, Visigoths[2].
Ils impriment Altona au lieu d’Altena, ne sachant pas qu’en allemand un O surmonté de deux points vaut un E.
Ils ne savent pas qu’en Hollande oe fait ou ; et ils font toujours des fautes en imprimant cette diphthongue.
Celles que commettent tous les jours nos traducteurs de livres sont innombrables.
Pour l’orthographe purement française, l’habitude seule peut en supporter l’incongruité. Emploi-e-roi-ent, octroi-e-roi-ent, qu’on prononce octroieraient, emploieraient ; pa-on, qu’on prononce pan ; faon, qu’on prononce fan ; La-on,qu’on prononce Lan, et cent autres barbaries pareilles, font dire :
Hodieque manent vestigia ruris.
(Hor., liv. II, ep. i, vers 160.)
Cela n’empêche pas que Racine, Boileau et Quinault, ne charment l’oreille, et que La Fontaine ne doive plaire à jamais.
Les Anglais sont bien plus inconséquents ; ils ont perverti toutes les voyelles ; il les prononcent autrement que toutes les autres nations. C’est en orthographe qu’on peut dire d’eux avec Virgile (Égl. i, vers 67) :
Et penitus toto divises orbe Britannos.
Cependant ils ont changé leur orthographe depuis cent ans : ils n’écrivent plus loveth, speaketh, maketh, mais loves, speaks, makes.
Les Italiens ont supprimé toutes leurs H[3]. Ils ont fait plusieurs innovations en faveur de la douceur de leur langue.
L’écriture est la peinture de la voix : plus elle est ressemblante, meilleure elle est.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, huitième partie, 1771. (B.)
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1773, une note de Voltaire sur l’article xii desFragments sur l’Inde.
- ↑ Voyez l’article A, tome XVII, page 9.
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OSÉE[1].
En relisant hier, avec édification, l’Ancien Testament, je tombai sur ce passage d’Osée, chap. xiv, v. i : « Que Samarie périsse, parce qu’elle a tourné son Dieu à l’amertume ! que les Samaritains meurent par le glaive ! que leurs petits enfants soient écrasés, et qu’on fende le ventre aux femmes grosses ! »
Je trouvai ces paroles un peu dures : j’allai consulter un docteur de l’université de Prague, qui était alors à sa maison de campagne au mont Krapack ; il me dit : « Il ne faut pas que cela vous étonne. Les Samaritains étaient des schismatiques qui voulaient sacrifier chez eux, et ne point envoyer leur argent à Jérusalem ; ils méritaient au moins les supplices auxquels le prophète Osée les condamne. La ville de Jéricho, qui fut traitée ainsi, après que ses murs furent tombés au son du cornet, était moins coupable. Les trente et un rois que Josué fit pendre n’étaient point schismatiques. Les quarante mille Éphraïmites massacrés pour avoir prononcé siboleth an lieu de schibolethn’étaient point tombés dans l’abîme du schisme. Sachez, mon fils, que le schisme est tout ce qu’il y a de plus exécrable. Quand les jésuites firent pendre dans Thorn, en 1724, de jeunes écoliers[2], c’est que ces pauvres enfants étaient schismatiques. Ne doutez pas que nous autres catholiques, apostoliques, romains, et bohémiens, nous ne soyons tenus de passer au fil de l’épée tous les Russes que nous rencontrerons désarmés, d’écraser leurs enfants sur la pierre, d’éventrer leurs femmes enceintes, et de tirer de leur matrice déchirée et sanglante leurs fœtus à demi formés. Les Russes sont de la religion grecque schismatique ; ils ne portent point leur argent à Rome : donc nous devons les exterminer, puisqu’il est démontré que les Jérosolymites devaient exterminer les Samaritains. C’est ainsi que nous traitâmes les Hussites, qui voulaient aussi garder leur argent. Ainsi a péri ou dû périr, ainsi a été éventrée ou dû être éventrée toute femme ou fille schismatique. »
Je pris la liberté de disputer contre lui : il se fâcha, La dispute se prolongea : il fallut souper chez lui ; il m’empoisonna ; mais je n’en mourus pas.
Éd. Garnier - Tome 20
OVIDE[1].
Les savants n’ont pas laissé de faire des volumes pour nous apprendre au juste dans quel coin de terre Ovide Nason fut exilé par Octave Cépias surnommé Auguste. Tout ce qu’on en sait, c’est que, né à Sulmone et élevé à Rome, il passa dix ans sur la rive droite du Danube, dans le voisinage de la mer Noire. Quoiqu’il appelle cette terre barbare, il ne faut pas se figurer que ce fût un pays de sauvages. On y faisait des vers. Cotys, petit roi d’une partie de la Thrace, fit des vers gètes pour Ovide, Le poëte latin apprit le gète, et fit aussi des vers dans cette langue. Il semble qu’on aurait dû entendre des vers grecs dans l’ancienne patrie d’Orphée ; mais ces pays étaient alors peuplés par des nations du Nord qui parlaient probablement un dialecte tartare, une langue approchante de l’ancien slavon. Ovide ne semblait pas destiné à faire des vers tartares. Le pays des Tomites, où il fut relégué, était une partie de la Mésie, province romaine, entre le mont Hémus et le Danube. Il est situé au quarante-quatrième degré et demi, comme les plus beaux climats de la France ; mais les montagnes qui sont au sud, et les vents du nord et de l’est qui soufflent du Pont-Euxin, le froid et l’humidité des forêts et du Danube, rendaient cette contrée insupportable à un homme né en Italie : aussi Ovide n’y vécut-il pas longtemps ; il y mourut à l’âge de soixante années. Il se plaint dans ses élégies[2] du climat, et non des habitants :
Quos ego, cum loca sim vestra perosus, amo.
Ces peuples le couronnèrent de laurier, et lui donnèrent des priviléges qui ne l’empêchèrent pas de regretter Rome. C’était un grand exemple de l’esclavage des Romains, et de l’extinction de toutes les lois, qu’un homme né dans une famille équestre, comme Octave, exilât un homme d’une famille équestre, et qu’un citoyen de Rome envoyât d’un mot un autre citoyen chez les Scythes. Avant ce temps il fallait un plébiscite, une loi de la nation, pour priver un Romain de sa patrie. Cicéron, exilé par une cabale, l’avait été du moins avec les formes des lois.
Le crime d’Ovide était incontestablement d’avoir vu quelque chose de honteux dans la famille d’Octave :
Cur aliquid vidi, cur noxia lumina feci [3] ?
Les doctes n’ont pas décidé s’il avait vu Auguste avec un jeune garçon plus joli que ce Mannius dont Auguste dit qu’il n’avait point voulu, parce qu’il était trop laid ; ou s’il avait vu quelque écuyer entre les bras de l’impératrice Livie, que cet Auguste avait épousée grosse d’un autre ; ou s’il avait vu cet empereur Auguste occupé avec sa fille ou sa petite-fille ; ou enfin s’il avait vu cet empereur Auguste faisant quelque chose de pis, torva tuentibus hircis[4]. » Il est de la plus grande probabilité qu’Ovide surprit Auguste dans un inceste. Un auteur presque contemporain, nommé Minutianus Apuleius, dit : « Pulsum quoque in exilium quod Augusti incestum vidisset. »
Octave Auguste prit le prétexte du livre innocent de l’Art d’aimer, livre très-décemment écrit, et dans lequel il n’y a pas un mot obscène, pour envoyer un chevalier romain sur la mer Noire. Le prétexte était ridicule. Comment Auguste, dont nous avons encore des vers remplis d’ordures, pouvait-il sérieusement exiler Ovide à Tomes, pour avoir donné à ses amis, plusieurs années auparavant, des copies de l’Art d’aimer ? Comment avait-il le front de reprocher à Ovide un ouvrage écrit avec quelque modestie, dans le temps qu’il approuvait les vers où Horace prodigue tous les termes de la plus infâme prostitution, et lefutuo, et le mentula, et le cunnus ? Il y propose indifféremment ou une fille lascive, ou un beau garçon qui renoue sa longue chevelure, ou une servante, ou un laquais : tout lui est égal. Il ne lui manque que la bestialité. Il y a certainement de l’impudence à blâmer Ovide quand on tolère Horace. Il est clair qu’Octave alléguait une très-méchante raison, n’osant parler de la bonne. Une preuve qu’il s’agissait de quelque stupre, de quelque inceste, de quelque aventure secrète[5] de la sacrée famille impériale, c’est que le bouc de Caprée, Tibère, immortalisé par les médailles de ses débauches, Tibère, monstre de lasciveté comme de dissimulation, ne rappela point Ovide. Il eut beau demander grâce à l’auteur des proscriptions et à l’empoisonneur de Germanicus, il resta sur les bords du Danube.
Si un gentilhomme hollandais, ou polonais, ou suédois, ou anglais, ou vénitien, avait vu par hasard un stathouder, ou un roi de la Grande-Bretagne, ou un roi de Suède, ou un roi de Pologne, ou un doge, commettre quelque gros péché ; si ce n’était pas même par hasard qu’il l’eût vu ; s’il en avait cherché l’occasion ; si enfin il avait l’indiscrétion d’en parler ; certainement ce stathouder, ou ce roi, ou ce doge, ne seraient pas en droit de l’exiler.
On peut faire à Ovide un reproche presque aussi grand qu’à Auguste et qu’à Tibère, c’est de les avoir loués. Les éloges qu’il leur prodigue sont si outrés qu’ils exciteraient encore aujourd’hui l’indignation, s’il les eût donnés à des princes légitimes ses bienfaiteurs ; mais il les donnait à des tyrans, et à ses tyrans. On pardonne de louer un peu trop un prince qui vous caresse, mais non pas de traiter en dieu un prince qui vous persécute. Il eût mieux valu cent fois s’embarquer sur la mer Noire, et se retirer en Perse, par les Palus-Méotides, que de faire ses Tristes, de Ponto. Il eût appris le persan aussi aisément que le gète, et aurait pu du moins oublier le maître de Rome chez le maître d’Ecbatane. Quelque esprit dur dira qu’il y avait encore un parti à prendre : c’était d’aller secrètement à Rome, s’adresser à quelques parents de Brutus et de Cassius, et de faire une douzième conspiration contre Octave ; mais cela n’était pas dans le goût élégiaque.
Chose étrange que les louanges ! Il est bien clair qu’Ovide souhaitait de tout son cœur que quelque Brutus délivrât Rome de son Auguste, et il lui souhaite en vers l’immortalité !
Je ne reproche à Ovide que ses Tristes. Bayle lui fait son procès sur sa philosophie du chaos, si bien exposée dans le commencement desMétamorphoses :
Ante mare et terras, et quod tegit omnia cœlum,
Unus erat toto naturæ vultus in orbe.
Unus erat toto naturæ vultus in orbe.
Bayle traduit ainsi ces premiers vers : « Avant qu’il y eût un ciel, une terre et une mer, la nature était un tout homogène. » Il y a dans Ovide : « La face de la nature était la même dans tout l’univers. » Cela ne veut pas dire que tout fût homogène, mais que ce tout hétérogène, cet assemblage de choses différentes, paraissait le même : unus vultus.
Bayle critique tout le chaos. Ovide, qui n’est dans ses vers que le chantre de l’ancienne philosophie, dit que les choses molles et dures, les légères et les pesantes, étaient mêlées ensemble :
Mollia cum duris, sine pondere habentia pondus.
(Ovid., Met., lib. I, v. 20.)
« Il n’y a rien de plus absurde que de supposer un chaos qui a été homogène pendant toute une éternité, quoiqu’il eût les qualités élémentaires, tant celles qu’on nomme altératrices, qui sont la chaleur, la froideur, l’humidité et la sécheresse, que celles qu’on nomme motrices, qui sont la légèreté et la pesanteur : celle-là, cause du mouvement en haut ; celle-ci, du mouvement en bas. Une matière de cette nature ne peut point être homogène, et doit contenir nécessairement toutes sortes d’hétérogénéités. La chaleur et la froideur, l’humidité et la sécheresse, ne peuvent pas être ensemble sans que leur action et leur réaction les tempère et les convertisse en d’autres qualités qui font la forme des corps mixtes ; et comme ce tempérament se peut faire selon les diversités innombrables de combinaisons, il a fallu que le chaos renfermât une multitude incroyable d’espèces de composés. Le seul moyen de le concevoir homogène serait de dire que les qualités altératrices des éléments se modifièrent au même degré dans toutes les molécules de la matière, de sorte qu’il y avait partout précisément la même tiédeur, la même mollesse, la même odeur, la même saveur, etc. Mais ce serait ruiner d’une main ce que l’on bâtit de l’autre ; ce serait, par une contradiction dans les termes, appeler chaos l’ouvrage le plus régulier, le plus merveilleux en sa symétrie, le plus admirable en matière de proportions qui se puisse concevoir. Je conviens que le goût de l’homme s’accommode mieux d’un ouvrage diversifié que d’un ouvrage uniforme ; mais nos idées ne laissent pas de nous apprendre que l’harmonie des qualités contraires, conservée uniformément dans tout l’univers, serait une perfection aussi merveilleuse que le partage inégal qui a succédé au chaos. Quelle science, quelle puissance ne demanderait pas cette harmonie uniforme répandue dans toute la nature ? Il ne suffirait pas de faire entrer dans chaque mixte la même quantité de chacun des quatre ingrédients ; il faudrait y mettre des uns plus, des autres moins, selon que la force des uns est plus grande ou plus petite pour agir que pour résister : car on sait que les philosophes partagent dans un degré différent l’action et la réaction aux qualités élémentaires. Tout bien compté, il se trouverait que la cause qui métamorphosa le chaos l’aurait tiré, non pas d’un état de confusion et de guerre, comme on le suppose, mais d’un état de justesse, qui était la chose du monde la plus accomplie, et qui, par la réduction à l’équilibre des forces contraires, le tenait dans un repos équivalent à la paix. Il est donc constant que, si les poëtes veulent sauver l’homogénéité du chaos, il faut qu’ils effacent tout ce qu’ils ajoutent concernant cette confusion bizarre des semences contraires, et ce mélange indigeste, et ce combat perpétuel des principes ennemis.
« Passons-leur cette contradiction, nous trouverons assez de matière pour les combattre par d’autres endroits. Recommençons l’attaque de l’éternité. Il n’y a rien de plus absurde que d’admettre pendant un temps infini le mélange des parties insensibles des quatre éléments : car dès que vous supposez dans ces parties l’activité de la chaleur, l’action et la réaction des quatre premières qualités, et outre cela le mouvement vers le centre dans les particules de la terre et de l’eau, et le mouvement vers la circonférence dans celles du feu et de l’air, vous établissez un principe qui séparera nécessairement les unes des autres ces quatre espèces de corps, et qui n’aura besoin pour cela que d’un certain temps limité. Considérez un peu ce qu’on appelle la fiole des quatre éléments : On y enferme de petites particules métalliques, et puis trois liqueurs beaucoup plus légères les unes que les autres. Brouillez tout cela ensemble, vous n’y discernez plus aucun de ces quatre mixtes : les parties de chacun se confondent avec les parties des autres ; mais laissez un peu votre fiole en repos, vous trouverez que chacun reprend sa situation : toutes les particules métalliques se rassemblent au fond de la fiole ; celles de la liqueur la plus légère se rassemblent au haut ; celles de la liqueur moins légère que celle-là, et moins pesante que l’autre, se rangent au troisième étage ; celles de la liqueur plus pesante que ces deux-là, mais moins pesante que les particules métalliques, se mettent au second étage ; et ainsi vous retrouvez les situations distinctes que vous aviez confondues en secouant la fiole : vous n’avez pas besoin de patience ; un temps fort court vous suffit pour revoir l’image de la situation que la nature a donnée dans le monde aux quatre éléments. On peut conclure, en comparant l’univers à cette fiole, que si la terre, réduite en poudre, avait été mêlée avec la matière des astres, et avec celle de l’air et de l’eau, en telle sorte que le mélange eût été fait jusqu’aux particules insensibles dechacun de ces éléments, tout aurait d’abord travaillé à se dégager, et qu’au bout d’un terme préfix, les parties de la terre auraient formé une masse, celles du feu une autre, et ainsi du reste, à proportion de la pesanteur et de la légèreté de chaque espèce de corps. »
Je nie à Bayle que l’expérience de la fiole eût pu se faire du temps du chaos. Je lui dis qu’Ovide et les philosophes entendaient par choses pesantes et légères celles qui le devinrent quand un dieu y eut mis la main. Je lui dis : Vous supposez que la nature eût pu s’arranger toute seule, se donner elle-même la pesanteur. Il faudrait que vous commençassiez par me prouver que la gravité est une qualité essentiellement inhérente à la matière, et c’est ce qu’on n’a jamais pu prouver. Descartes, dans son roman, a prétendu que les corps n’étaient devenus pesants que quand ses tourbillons de matière subtile avaient commencé à les pousser à un centre. Newton, dans sa véritable philosophie, ne dit point que la gravitation, l’attraction, soit une qualité essentielle à la matière. Si Ovide avait pu deviner le livre des Principes mathématiques de Newton, il vous dirait : « La matière n’était ni pesante ni en mouvement dans mon chaos ; il a fallu que Dieu lui imprimât ces deux qualités : mon chaos ne renfermait pas la force que vous lui supposez : nec quidquam nisi pondus iners » , ce n’était qu’une masse impuissante : pondus ne signifie point ici poids, il veut diremasse.
Rien ne pouvait peser avant que Dieu eut imprimé à la matière le principe de la gravitation. De quel droit un corps tendrait-il vers le centre d’un autre, serait-il attiré par un autre, pousserait-il un autre, si l’artisan suprême ne lui avait communiqué cette vertu inexplicable ? Ainsi Ovide se trouverait non-seulement un bon philosophe, mais encore un passable théologien.
Vous dites : « Un théologien scolastique avouerait sans peine que si les quatre éléments avaient existé indépendamment de Dieu avec toutes les facultés qu’ils ont aujourd’hui, ils auraient formé d’eux-mêmes cette machine du monde, et l’entretiendraient dans l’état où nous la voyons. Il doit donc reconnaître deux grands défauts dans la doctrine du chaos : l’un, et le principal, est qu’elle ôte à Dieu la création de la matière et la production des qualités propres au feu, à l’air, à la terre et à la mer ; l’autre, qu’après lui avoir ôté cela, elle le fait venir sans nécessité sur le théâtre du monde pour distribuer les places aux quatre éléments. Nos nouveaux philosophes, qui ont rejeté les qualités et les facultés de la physique péripatéticienne, trouveraient les mêmes défauts dans la description du chaos d’Ovide : car ce qu’ils appellent lois générales du mouvement, principes de mécanique, modifications de la matière, figure, situation et arrangement des corpuscules, ne comprend autre chose que cette vertu active et passive de la nature, que les péripatéticiens entendent sous les mots de qualités altératrices et motrices des quatre éléments. Puis donc que, suivant la doctrine de ceux-ci, ces quatre corps, situés selon leur légèreté et leur pesanteur naturelle, sont un principe qui suffit à toutes les générations, les cartésiens, les gassendistes, et les autres philosophes modernes, doivent soutenir que le mouvement, la situation et la figure des parties de la matière, suffisent à la production de tous les effets naturels, sans excepter même l’arrangement général qui a mis la terre, l’air, l’eau et les astres où nous les voyons. Ainsi la véritable cause du monde et des effets qui s’y produisent n’est point différente de la cause qui a donné le mouvement aux parties de la matière, soit qu’en même temps elle ait assigné à chaque atome une figure déterminée, comme le veulent les gassendistes, soit qu’elle ait seulement donné à des parties toutes cubiques une impulsion qui, par la durée du mouvement réduit à certaines lois, leur ferait prendre dans la suite toutes sortes de figures. C’est l’hypothèse des cartésiens. Les uns et les autres doivent convenir, par conséquent, que si la matière avait été telle avant la génération du monde qu’Ovide l’a prétendu, elle aurait été capable de se tirer du chaos par ses propres forces, et de se donner la forme de monde sans l’assistance de Dieu. Ils doivent donc accuser Ovide d’avoir commis deux bévues : l’une est d’avoir supposé que la matière avait eu, sans l’aide de la Divinité, les semences de tous les mixtes, la chaleur, le mouvement, etc. ; l’autre est de dire que, sans l’assistance de Dieu, elle ne se serait point tirée de l’état de confusion. C’est donner trop et trop peu à l’un et à l’autre ; c’est se passer de secours au plus grand besoin, et le demander lorsqu’il n’est pas nécessaire. »
Ovide pourra vous répondre encore : Vous supposez à tort que mes éléments avaient toutes les qualités qu’ils ont aujourd’hui ; ils n’en avaient aucune ; le sujet existait nu, informe, impuissant, et quand j’ai dit que le chaud était mêlé dans mon chaos avec le froid, le sec avec l’humide, je n’ai pu employer que ces expressions, qui signifient qu’il n’y avait ni froid ni chaud, ni sec ni humide. Ce sont des qualités que Dieu a mises dans nos sensations, et qui ne sont point dans la matière. Je n’ai point fait les bévues dont vous m’accusez. Ce sont vos cartésiens et vos gassendistes qui font des bévues avec leurs atomes et leurs parties cubiques ; et leurs imaginations ne sont pas plus vraies que mes métamorphoses. J’aime mieux Daphné changée en laurier, et Narcisse en fleur, que de la matière subtile changée en soleils, et de la matière rameuse devenue terre et eau. Je vous ai donné des fables pour des fables ; et vos philosophes donnent des fables pour des vérités.
- ↑ Suite des Mélanges (4e partie), 1756. (B.)
- ↑ De Ponto, livre IV, el. xiv, v. 24.
- ↑ Tristes, lib. II, ep. i, v. 103.
- ↑ Virgile, Égl. iii, 8.
- ↑ « Le silence des historiens contemporains (dit M. Villenave dans sa Vie d’Ovide,page 91) laissera toujours ignorer à la postérité les vrais motifs de l’exil d’Ovide. » Mais M. Villenave propose lui-même de nouvelles conjectures plus probables qu’aucune de celles qui avaient été hasardées avant lui. « Ovide n’avait-il pas été témoin, non de quelque inceste de l’empereur, mais de quelque retour secret pour le légitime héritier de l’empire, ou de quelque scène violente et honteuse entre Tibère, Auguste et Livia ? » Après avoir développé ses raisons, M. Villenave ajoute : « Ovide n’osa, dans les trois premières années de son exil, nommer aucun de ses amis lorsqu’il leur écrivait ; il craignait de les compromettre.... Lorsque Auguste parut vouloir rappeler de l’exil son petit-fils, lorsqu’il fut permis de lui parler des malheurs d’Ovide sans l’offenser, l’amitié plus libre devint moins circonspecte ; et dans les quatre livres des Pontiques, écrits pendant les dernières années d’Ovide, le poëte osa nommer et se plut à nommer tous ses amis. » Cette opinion a été adoptée par M. Ginguené, qui, après avoir (dans la Décade, n° 15 de l’an IX — 1801) donné un extrait de la longue et savante dissertation de Tiraboschi sur les causes de l’exil d’Ovide, et avoir adopté son opinion, n’en connaissant pas alors de meilleure, a dit depuis (Mercure, septembre 1809) : « M. Villenave en avance une toute nouvelle dans sa Vie d’Ovide, et j’avoue qu’elle me paraît avoir beaucoup de probabilité. » (B.)
- ↑ Dictionnaire historique et critique, remarque G du mot Ovide.
Éd. Garnier - Tome 20
PAPISME[1].
LE PAPISTE ET LE TRÉSORIER.
le papiste.
Monseigneur a dans sa principauté des luthériens, des calvinistes, des quakers, des anabaptistes, et même des juifs ; et vous voudriez encore qu’il admît des unitaires !
le trésorier.
Si ces unitaires nous apportent de l’industrie et de l’argent, quel mal nous feront-ils ? Vous n’en serez que mieux payé de vos gages.
le papiste.
J’avoue que la soustraction de mes gages me serait plus douloureuse que l’admission de ces messieurs ; mais enfin ils ne croient pas que Jésus-Christ soit fils de Dieu.
le trésorier.
Que vous importe, pourvu qu’il vous soit permis de le croire, et que vous soyez bien nourri, bien vêtu, bien logé ? Les juifs sont bien loin de croire qu’il soit fils de Dieu, et cependant vous êtes fort aise de trouver ici des juifs sur qui vous placez votre argent à six pour cent. Saint Paul lui-même n’a jamais parlé de la divinité de Jésus-Christ ; il l’appelle franchement un homme : la mort, dit-il, est entrée dans le monde par le péché d’un seul homme..... le don de Dieu s’est répandu par la grâce d’un seul homme, qui est Jésus[2]. Et ailleurs : Vous êtes à Jésus, et Jésus est à Dieu.... Tous vos premiers Pères de l’Église ont pensé comme saint Paul : il est évident que pendant trois cents ans Jésus s’est contenté de son humanité ; figurez-vous que vous êtes un chrétien des trois premiers siècles.
le papiste.
Mais, monsieur, ils ne croient point à l’éternité des peines.
le trésorier.
Ni moi non plus ; soyez damné à jamais si vous voulez ; pour moi, je ne compte point du tout l’être.
le papiste.
Ah ! monsieur, il est bien dur de ne pouvoir damner à son plaisir tous les hérétiques de ce monde ! Mais la rage qu’ont les unitaires de rendre un jour les âmes heureuses n’est pas ma seule peine. Vous savez que ces monstres-là ne croient pas plus à la résurrection des corps que les saducéens ; ils disent que nous sommes tous anthropophages, que les particules qui composaient votre grand-père et votre bisaïeul, ayant été nécessairement dispersées dans l’atmosphère, sont devenues carottes et asperges, et qu’il est impossible que vous n’ayez mangé quelques petits morceaux de vos ancêtres.
le trésorier.
Soit ; mes petits-enfants en feront autant de moi, ce ne sera qu’un rendu ; il en arrivera autant aux papistes. Ce n’est pas une raison pour qu’on vous chasse des États de monseigneur, ce n’est pas une raison non plus pour qu’il en chasse les unitaires. Ressuscitez comme vous pourrez ; il m’importe fort peu que les unitaires ressuscitent ou non, pourvu qu’ils nous soient utiles pendant leur vie.
le papiste.
Et que direz-vous, monsieur, du péché originel qu’ils nient effrontément ? N’êtes-vous pas tout scandalisé quand ils assurent que le Pentateuque n’en dit pas un mot ; que l’évêque d’Hippone, saint Augustin, est le premier qui ait enseigné positivement ce dogme, quoiqu’il soit évidemment indiqué par saint Paul ?
le trésorier.
Ma foi, si le Pentateuque n’en a point parlé, ce n’est pas ma faute ; pourquoi n’ajoutiez-vous pas un petit mot du péché originel dans l’Ancien Testament, comme vous y avez, dit-on, ajouté tant d’autres choses ? Je n’entends rien à ces subtilités. Mon métier est de vous payer régulièrement vos gages quand j’ai de l’argent...
Éd. Garnier - Tome 20
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PARADIS[1].
Paradis : il n’y a guère de mot dont la signification se soit plus écartée de son étymologie. On sait assez qu’originairement il signifiait un lieu planté d’arbres fruitiers ; ensuite on donna ce nom à des jardins plantés d’arbres d’ombrage. Tels furent dans l’antiquité les jardins de Saana vers Éden dans l’Arabie Heureuse, connus si longtemps avant que les hordes des Hébreux eussent envahi une partie de la Palestine.
Ce mot paradis n’est célèbre chez les Juifs que dans la Genèse. Quelques auteurs juifs canoniques parlent de jardins ; mais aucun n’a jamais dit un mot du jardin nommé paradis terrestre. Comment s’est-il pu faire qu’aucun écrivain juif, aucun prophète juif, aucun cantique juif n’ait cité ce paradis terrestre dont nous parlons tous les jours ? Cela est presque incompréhensible. C’est ce qui a fait croire à plusieurs savants audacieux que la Genèse n’avait été écrite que très-tard.
Jamais les Juifs ne prirent ce verger, cette plantation d’arbres, ce jardin, soit d’herbes, soit de fleurs, pour le ciel.
Saint Luc est le premier qui fasse entendre le ciel par ce mot paradis,quand Jésus-Christ dit au bon larron[2] : « Tu seras aujourd’hui avec moi dans le paradis. »
Les anciens donnèrent le nom de ciel aux nuées : ce nom n’était pas convenable, attendu que les nuées touchent à la terre par les vapeurs dont elles sont formées, et que le ciel est un mot vague qui signifie l’espace immense dans lequel sont tant de soleils, de planètes et de comètes : ce qui ne ressemble nullement à un verger.
Saint Thomas dit qu’il y a trois paradis : le terrestre, le céleste, et le spirituel. Je n’entends pas trop la différence qu’il met entre le spirituel et le céleste. Le verger spirituel est, selon lui, la vision béatifique[3]. Mais c’est précisément ce qui constitue le paradis céleste, c’est la jouissance de Dieu même. Je ne prends pas la liberté de disputer contre l’ange de l’école. Je dis seulement : Heureux qui peut toujours être dans un de ces trois paradis !
Quelques savants curieux ont cru que le jardin des Hespérides, gardé par un dragon, était une imitation du jardin d’Éden gardé par un bœuf ailé, ou par un chérubin. D’autres savants plus téméraires ont osé dire que le bœuf était une mauvaise copie du dragon, et que les Juifs n’ont jamais été que de grossiers plagiaires ; mais c’est blasphémer, et cette idée n’est pas soutenable.
Pourquoi a-t-on donné le nom de paradis à des cours carrées au devant d’une église ?
Pourquoi a-t-on appelé paradis le rang des troisièmes loges à la comédie et à l’opéra ? Est-ce parce que ces places étant moins chères que les autres, on a cru qu’elles étaient faites pour les pauvres, et qu’on prétend que dans l’autre paradis il y a beaucoup plus de pauvres que de riches ? Est-ce parce que ces loges étant fort hautes, on leur a donné un nom qui signifie le ciel ? Il y a pourtant un peu de différence entre monter au ciel et monter aux troisièmes loges.
Que penserait un étranger arrivant à Paris, à qui un Parisien dirait : Voulez-vous que nous allions voir Pourceaugnac au paradis ?
Que d’incongruités, que d’équivoques dans toutes les langues ! Que tout annonce la faiblesse humaine !
Voyez l’article Paradis[4] dans le grand Dictionnaire encyclopédique ; il est assurément meilleur que celui-ci.
Paradis aux bienfaisants, disait toujours l’abbé de Saint-Pierre.
Éd. Garnier - Tome 20
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PARLEMENT DE FRANCE[1].
DEPUIS PHILIPPE LE BEL JUSQU’À CHARLES VII.
Parlement vient sans doute de parler ; et l’on prétend que parler venait du mot celte paler, dont les Cantabres et autres Espagnols firent palabra. D’autres assurent que c’est de parabola, et que de parabole on fit parlement. C’est là sans doute une érudition fort utile.
Il y a du moins je ne sais quelle apparence de doctrine plus sérieuse dans ceux qui vous disent que nous n’avons pu encore découvrir de monuments où se trouve le mot barbare parlamentum, que vers le temps des premières croisades.
On peut répondre : Le terme parlamentum était en usage alors pour signifier les assemblées de la nation : donc il était en usage très-longtemps auparavant. On n’inventa jamais un terme nouveau pour les choses ordinaires.
Philippe III, dans la charte de cet établissement à Paris, parle d’anciens parlements. Nous avons des séances de parlement judiciaire depuis 1254 ; et une preuve qu’on s’était servi souvent du mot général parlement, en désignant les assemblées de la nation. c’est que nous donnâmes ce nom à ces assemblées dès que nous avons écrit en langue française ; et les Anglais, qui prirent toutes nos coutumes, appelèrent parlement leurs assemblées des pairs.
Ce mot, source de tant d’équivoques, fut affecté à plusieurs autres corps, aux officiers municipaux des villes, à des moines, à des écoles : autre preuve d’un antique usage.
On ne répétera pas ici comment le roi Philippe le Bel, qui détruisit et forma tant de choses, forma une chambre de parlement à Paris, pour juger dans cette capitale les grands procès portés auparavant partout où se trouvait la cour ; comment cette chambre, qui ne siégeait que deux fois l’année, fut salariée par le roi à cinq sous par jour pour chaque conseiller juge. Cette chambre était nécessairement composée de membres amovibles, puisque tous avaient d’autres emplois : de sorte que qui était juge à Paris à la Toussaint allait commander les troupes à la Pentecôte.
Nous ne redirons point comment cette chambre ne jugea de longtemps aucun procès criminel ; comment les clercs ou gradués, enquêteurs établis pour rapporter les procès aux seigneurs conseillers juges, et non pour donner leurs voix, furent bientôt mis à la place de ces juges d’épée, qui rarement savaient lire et écrire.
On sait par quelle fatalité étonnante et funeste le premier procès criminel que jugèrent ces nouveaux conseillers gradués fut celui de Charles VII, leur roi, alors dauphin de France, qu’ils déclarèrent, sans le nommer, déchu de son droit à la couronne ; et comment, quelques jours après, ces mêmes juges, subjugués par le parti anglais dominant, condamnèrent le dauphin, le descendant de saint Louis, au bannissement perpétuel, le 3 janvier 1420 ; arrêt aussi incompétent qu’infâme, monument éternel de l’opprobre et de la désolation où la France était plongée, et que le président Hénault a tâché en vain de pallier dans son Abrégé aussi estimable qu’utile. Mais tout sort de sa sphère dans les temps de trouble. La démence du roi Charles VI, l’assassinat du duc de Bourgogne commis par les amis du dauphin, le traité solennel de Troyes, la défection de tout Paris et des trois quarts de la France, les grandes qualités, les victoires, la gloire, l’esprit, le bonheur de Henri V, solennellement déclaré roi de France, tout semblait excuser le parlement.
Après la mort de Charles VI, en 1422, et dix jours après ses obsèques, tous les membres du parlement de Paris jurèrent sur un missel, dans la grand’chambre, obéissance et fidélité au jeune roi d’Angleterre Henri VI, fils de Henri V ; et ce tribunal fit mourir une bourgeoise de Paris qui avait eu le courage d’ameuter plusieurs citoyens pour recevoir leur roi légitime dans sa capitale. Cette respectable bourgeoise fui exécutée avec tous les citoyens fidèles que le parlement put saisir. Charles VII érigea un autre parlement à Poitiers ; il fut peu nombreux, peu puissant, et point payé.
Quelques membres du parlement de Paris, dégoûtés des Anglais, s’y réfugièrent. Et enfin, quand Charles eut repris Paris, et donné une amnistie générale, les deux parlements furent réunis.
PARLEMENT. — L’ÉTENDUE DE SES DROITS.
Machiavel, dans ses remarques politiques sur Tite-Live, dit que les parlements font la force du roi de France. Il avait très-grande raison en un sens. Machiavel, Italien, voyait le pape comme le plus dangereux monarque de la chrétienté. Tous les rois lui faisaient la cour ; tous voulaient l’engager dans leurs querelles ; et quand il exigeait trop, quand un roi de France n’osait le refuser en face, ce roi avait son parlement tout prêt qui déclarait les prétentions du pape contraires aux lois du royaume, tortionnaires, abusives, absurdes. Le roi s’excusait auprès du pape en disant qu’il ne pouvait venir à bout de son parlement.
C’était bien pis encore quand le roi et le pape se querellaient. Alors les arrêts triomphaient de toutes les bulles, et la tiare était renversée par la main de la justice. Mais ce corps ne fit jamais la force des rois quand ils eurent besoin d’argent. Comme c’est avec ce seul ressort qu’on est sûr d’être toujours le maître, les rois en voulaient toujours avoir. Il en fallut d’abord demander aux états généraux. La cour du parlement de Paris, sédentaire et instituée pour rendre la justice, ne se mêla jamais de finance jusqu’à François Ier. La fameuse réponse du premier président Jean de La Vaquerie au duc d’Orléans (depuis Louis XII ) en est une preuve assez forte : « Le parlement est pour rendre justice au peuple ; les finances, la guerre, le gouvernement du roi, ne sont point de son ressort. »
On ne peut pardonner au président Hénault de n’avoir pas rapporté ce trait, qui servit longtemps de base au droit public en France, supposé que ce pays connût un droit public.
PARLEMENT. — DROIT D’ENREGISTRER.
Enregistrement, mémorial, journal, livre de raison. Cet usage fut de tout temps observé chez les nations policées, et fort négligé par les barbares qui vinrent fondre sur l’empire romain. Le clergé de Rome fut plus attentif : il enregistra tout, et toujours à son avantage. Les Visigoths, les Vandales, les Bourguignons, les Francs, et tous les autres sauvages n’avaient pas seulement de registres pour les mariages, les naissances et les morts. Les empereurs firent à la vérité, écrire leurs traités et leurs ordonnances ; elles étaient conservées tantôt dans un château, tantôt dans un autre ; et quand ce château était pris par quelque brigand, le registre était perdu. Il n’y a guère eu que les anciens actes déposés à la Tour de Londres qui aient subsisté. On n’en retrouva ailleurs que chez les moines, qui suppléèrent souvent par leur industrie à la disette des monuments publics.
Quelle loi peut-on avoir à ces anciens monuments après l’aventure des fausses décrétales qui ont été respectées, pendant cinq cents ans, autant et plus que l’Évangile ; après tant de faux martyrologes, de fausses légendes, et de faux actes ? Notre Europe fut trop longtemps composée d’une multitude de brigands qui pillaient tout, d’un petit nombre de faussaires qui trompèrent ces brigands ignorants, et d’une populace aussi abrutie qu’indigente, courbée vers la terre toute l’année pour nourrir tous ces gens-là.
On tient que Philippe-Auguste perdit son chartrier, ses titres ; on ne sait pas trop à quelle occasion, ni comment, ni pourquoi il faisait transporter aux injures de l’air des parchemins qu’il devait soigneusement enfermer sous la clef.
On croit qu’Étienne Boileau, prévôt de Paris du temps de saint Louis, fut le premier qui tint un journal, et qu’il fut imité par Jean de Montluc, greffier du parlement de Paris en 1313, et non en 1256, faute de pure inadvertance dans le grand dictionnaire, au mot Enregistrement[2].
Peu à peu les rois s’accoutumèrent à faire enregistrer au parlement plusieurs de leurs ordonnances, et surtout les lois que le parlement était obligé de maintenir.
C’est une opinion commune que la première ordonnance enregistrée est celle de Philippe de Valois sur ses droits de régale, en 1332, au mois de septembre, laquelle pourtant ne fut enregistrée qu’en 1334. Aucun édit sur les finances ne fut enregistré en cette cour, ni par ce roi, ni par ses successeurs, jusqu’à François Ier.
Charles V tint un lit de justice en 1374, pour faire enregistrer la loi qui fixe la majorité des rois à quatorze ans.
Une observation fort singulière est que l’érection de presque tous les parlements du royaume ne fut point présentée au parlement de Paris pour y être enregistrée et vérifiée.
Les traités de paix y furent quelquefois enregistrés : plus souvent on s’en dispensa. Rien n’a été stable et permanent, rien n’a été uniforme. L’on n’enregistra point le traité d’Utrecht, qui termina la funeste guerre de la succession d’Espagne ; on enregistra les édits qui établirent et qui supprimèrent les mouleurs de bois, les essayeurs de beurre, et les mesureurs de charbon.
REMONTRANCES DES PARLEMENTS.
Toute compagnie, tout citoyen a droit de porter ses plaintes au souverain par la loi naturelle qui permet de crier quand on souffre. Les premières remontrances du parlement de Paris furent adressées à Louis XI par l’exprès commandement de ce roi, qui, étant alors mécontent du pape, voulut que le parlement lui remontrât publiquement les excès de la cour de Rome. Il fut bien obéi ; le parlement était dans son centre ; il défendait les lois contre les rapines. Il montra que la cour romaine avait extorqué en trente années quatre millions six cent quarante-cinq mille écus de la France. Ces simonies multipliées, ces vols réels commis sous le nom de piété, commençaient à faire horreur. Mais la cour romaine ayant enfin apaisé et séduit Louis XI, il fit taire ceux qu’il avait fait si bien parler. Il n’y eut aucune remontrance sur les finances, du temps de Louis XI, ni de Charles VIII, ni de Louis XII : car il ne faut pas qualifier du nom deremontrances solennelles le refus que fit cette compagnie de prêter à Charles VIII cinquante mille francs pour sa malheureuse expédition d’Italie, en 1496. Le roi lui envoya le sire d’Albret, le sire de Rieux, gouverneur de Paris, le sire de Graville, amiral de France, et le cardinal du Maine, pour la prier de se cotiser pour lui prêter cet argent. Étrange députation ! Les registres portent que le parlement représenta « la nécessité et l’indigence du royaume, et le cas si piteux, quod non indiget manu scribentis ». Garder son argent n’était pas une de ces remontrances publiques au nom de la France.
Il en fit pour la grille d’argent de Saint-Martin, que François Ier acheta des chanoines, et dont il devait payer l’intérêt et le principal sur ses domaines. Voilà la première remontrance pour affaire pécuniaire.
Le seconde fut pour la vente de vingt charges de nouveaux conseillers au parlement de Paris, et de trente dans les provinces. Ce fut le cohancelier cardinal Duprat qui prostitua ainsi la justice. Cette honte aduré et s’est étendue sur toute la magistrature de la France depuis 1515 jusqu’à 1771, l’espace de deux cent cinquante-cinq ans, jusqu’à ce qu’un autre chancelier[3] ait commencé à effacer cette tâche.
Depuis ce temps le parlement remontra sur toutes sortes d’objets. Il était autorisé par l’édit paternel de Louis XII, père du peuple : « Qu’on suive toujours la loi, malgré les ordres contraires à la loi que l’importunité pourrait arracher au monarque. »
Après François Ier le parlement fut continuellement en querelle avec le ministère, ou du moins en défiance. Les malheureuses guerres de religion augmentèrent son crédit ; et plus il fut nécessaire, plus il fut entreprenant. Il se regardait comme le tuteur des rois dès le temps de François II. C’est ce que Charles IX lui reprocha au temps de sa majorité par ces propres mots :
« Je vous ordonne de ne pas agir avec un roi majeur comme vous avez fait pendant sa minorité ; ne vous mêlez pas des affaires dont il ne vous appartient pas de connaître ; souvenez-vous que votre compagnie n’a été établie par les rois que pour rendre la justice suivant les ordonnances du souverain. Laissez au roi et à son conseil les affaires d’État ; défaites-vous de l’erreur de vous regarder comme les tuteurs des rois, comme les défenseurs du royaume, et comme les gardiens de Paris. »
Le malheur des temps l’engagea dans le parti de la Ligue contre Henri III. Il soutint les Guises au point qu’après le meurtre de Henri de Guise et du cardinal son frère, il commença des procédures contre Henri III, et nomma deux conseillers, Pichon et Courtin, pour informer[4].
Après la mort de Henri III, il se déclara contre Henri le Grand. La moitié de ce corps était entraînée par la faction d’Espagne, et l’autre par un faux zèle de religion.
Henri IV eut un autre petit parlement auprès de lui ainsi que Charles VII. Il rentra comme lui dans Paris par des négociations secrètes plus que par la force, et il réunit les deux parlements ainsi que Charles VII en avait usé.
Tout le ministère du cardinal de Richelieu fut signalé par des résistances fréquentes de cette compagnie : résistances d’autant plus fermes qu’elles étaient approuvées de la nation.
On connaît assez la guerre de la Fronde, dans laquelle le parlement fut précipité par des factieux, La reine régente le transféra à Pontoise par une déclaration du roi son fils, déjà majeur, datée du 3 juillet 1652. Mais trois présidents seulement et quatorze conseillers obéirent.
Louis XIV, en 1655, après l’amnistie, vint à la grand’chambre, le fouet à la main, défendre les assemblées des chambres. En 1657 il ordonna l’enregistrement de tout édit, et ne permit les remontrances que dans la huitaine après l’enregistrement. Tout fut tranquille sous son règne.
SOUS LOUIS XV.
Le parlement de Paris avait déjà, du temps de la Fronde, établi l’usage de ne plus rendre la justice lorsqu’il se croyait lésé par le gouvernement. C’était un moyen qui semblait devoir forcer le ministère à plier sous ses volontés, sans qu’on eût une rébellion à lui reprocher comme dans la minorité de Louis XIV.
Il employa cette ressource en 1718, dans la minorité de Louis XV. Le duc d’Orléans, régent, l’exila à Pontoise en 1720.
La malheureuse bulle Unigenitus le mit quelquefois aux prises avec le cardinal de Fleury.
Il cessa encore ses fonctions en 1751, dans les petits troubles excités par Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, au sujet des billets de confession et des refus de sacrements.
Nouvelle cessation de service en 1753. Tout le corps fut exilé dans plusieurs villes de son ressort ; la grand’chambre le fut à Pontoise. Cet exil dura plus de quinze mois, depuis le 10 mai 1753 jusqu’au 27 auguste 1754. Le roi, dans cet espace de temps, fit rendre la justice par des conseillers d’État et des maîtres des requêtes. Très-peu de causes furent plaidées devant ce nouveau tribunal. La plupart de ceux qui étaient en procès aimèrent mieux s’accommoder ou attendre le retour du parlement. Il semblait que la chicane eût été exilée avec ceux qui étaient institués pour la réprimer.
On rappela enfin le parlementa ses fonctions, et il revint aux acclamations de toute la France.
Deux ans après son retour, les esprits étant plus aigris que jamais, le roi vint tenir un lit de justice à Paris, en 1756, le 13 décembre. Il supprima deux chambres du parlement, et fit plusieurs règlements pour mettre dans ce corps une police nouvelle. À peine fut-il sorti que tous les conseillers donnèrent leur démission, à la réserve des présidents à mortier, et de dix conseillers de grand’chambre.
La cour ne croyait pas alors pouvoir établir un nouveau tribunal à sa place. On fut de tous les côtés très-aigri et très-incertain.
L’attentat inconcevable de Damiens parut réconcilier pendant quelque temps le parlement avec la cour. Ce malheureux, non moins insensé que coupable, accusa sept membres du parlement dans une lettre qu’il osa dicter pour le roi même, et qui lui fut portée. Cette accusation absurde n’empêcha pas le roi de remettre au parlement même le jugement de Damiens, qui fut condamné au supplice de Ravaillac par ce qui restait de la grand’chambre. Plusieurs pairs et des princes du sang opinèrent.
Après l’exécution terrible du criminel, faite le 28 mars 1757, le ministère, engagé dans une guerre ruineuse et funeste, négocia avec ces mêmes officiers du parlement qui avaient donné leur démission ; les exilés furent rappelés.
Ce corps, à force d’avoir été humilié par la cour, eut plus d’autorité que jamais.
Il signala cette autorité en abolissant par un arrêt l’ordre des jésuites en France, et en les dépouillant de tous leurs biens (par l’arrêt du 6 auguste 1762). Rien ne le rendit plus cher à la nation. Il fut en cela parfaitement secondé par tous les parlements du royaume, et par toute la France.
Il s’unissait en effet avec ces autres parlements, et prétendait ne faire avec eux qu’un corps, dont il était le principal membre. Tous s’appelaient alors classes du parlement : celui de Paris était la première classe ; chaque classe faisait des remontrances sur les édits, et ne les enregistrait pas. Il y eut même quelques-uns de ces corps qui poursuivirent juridiquement les commandants de province envoyés à eux de la part du roi pour faire enregistrer. Quelques classes décernèrent des prises de corps contre ces officiers. Si ces décrets avaient été mis à exécution, il en aurait résulté un effet bien étrange. C’est sur les domaines royaux que se prennent les deniers dont on paye les frais de justice ; de sorte que le roi aurait payé de ses propres domaines les arrêts rendus par ceux qui lui désobéissaient contre ses officiers principaux qui avaient exécuté ses ordres.
[5]Le plus singulier de ces arrêts rendus contre les commandants des provinces, et en quelque sorte contre le roi lui-même, fut celui du parlement de Toulouse contre le duc de Fitz-James Berwick, en date du 17 décembre 1763 : « Ordonne que ledit duc de Fitz-James sera pris, saisi et arrêté en quelque endroit du royaume qu’il se trouve » : c’est-à-dire que les huissiers toulousains pouvaient saisir au corps le duc de Fitz-James dans la chambre du roi même, ou à sa chapelle de Versailles. La cour dissimula longtemps cet affront ; aussi elle en essuya d’autres.
Cette étonnante anarchie ne pouvait pas subsister : il fallait ou que la couronne reprit son autorité, ou que les parlements prévalussent.
On avait besoin dans les conjonctures si critiques d’un chancelier aussi hardi que L’Hospital : on le trouva. Il fallait changer toute l’administration de la justice dans le royaume, et elle fut changée.
Le roi commença par essayer de ramener le parlement de Paris ; il le fit venir à un lit de justice qu’il tint à Versailles le 7 décembre 1770, avec les princes, les pairs, et les grands officiers de la couronne. Là, il lui défendit de se servir jamais des termes d’unité, d’indivisibilité, et de classes ;
D’envoyer aux autres parlements d’autres mémoires que ceux qui sont spécifiés par les ordonnances ;
De cesser le service, sinon dans les cas que ces mêmes ordonnances ont prévus ;
De donner leur démission en corps ;
De rendre jamais d’arrêt qui retarde les enregistrements, le tout sous peine d’être cassés.
Le parlement, sur cet édit solennel, ayant encore cessé le service, le roi leur fit porter des lettres de jussion ; ils désobéirent. Nouvelles lettres de jussion, nouvelle désobéissance. Enfin le monarque, poussé à bout, leur envoya pour dernière tentative, le 20 janvier 1771, à quatre heures du matin, des mousquetaires qui portèrent à chaque membre un papier à signer. Ce papier ne contenait qu’un ordre de déclarer s’ils obéiraient, ou s’ils refuseraient. Plusieurs voulurent interpréter la volonté du roi ; les mousquetaires leur dirent qu’ils avaient ordre d’éviter les commentaires : qu’il fallait un oui ou non.
Quarante membres signèrent ce oui, les autres s’en dispensèrent. Les oui étant venus le lendemain au parlement avec leurs camarades, leur demandèrent pardon d’avoir accepté, et signèrent non ; tous furent exilés.
La justice fut encore administrée par les conseillers d’État et les maîtres des requêtes, comme elle l’avait été en 1753 ; mais ce ne fut que par provision. On tira bientôt de ce chaos un arrangement utile.
D’abord le roi se rendit aux vœux des peuples qui se plaignaient depuis des siècles de deux griefs, dont l’un était ruineux, l’autre honteux et dispendieux à la fois. Le premier était le ressort trop étendu du parlement de Paris, qui contraignait les citoyens de venir de cent cinquante lieues se consumer devant lui en frais, qui souvent excédaient le capital. Le second était la vénalité des charges de judicature, vénalité qui avait introduit la forte taxation des épices.
Pour réformer ces deux abus, six parlements nouveaux furent institués le 23 février de la même année, sous le titre de conseils supérieurs, avec injonction de rendre gratis la justice. Ces conseils furent établis dans Arras, Blois, Châlons, Clermont, Lyon, Poitiers (en suivant l’ordre alphabétique). On y en ajouta d’autres depuis.
Il fallait surtout former un nouveau parlement à Paris, lequel serait payé par le roi sans acheter ses places, et sans rien exiger des plaideurs. Cet établissement fut fait le 13 avril 1771. L’opprobre de la vénalité, dont François Ier et le chancelier Duprat avaient malheureusement souillé la France, fut lavé par Louis XV et par les soins du chancelier de Maupeou, second du nom. On finit par la réforme de tous les parlements, et on espéra de voir réformer la jurisprudence[6]. On fut trompé : rien ne fut réformé. Louis XVI rétablit avec sagesse les parlements que Louis XV avait cassés avec justice. Le peuple vit leur retour avec des transports de joie.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, huitième partie, 1771. (B.) — Voyez aussi l’Histoire du Parlement, comprise dans les tomes XV et XVI de la présente édition.
- ↑ Dans l’Encyclopédie, tome V, page 703 ; cet article est de Boucher d’Argis.
- ↑ Maupeou, second du nom, comme dit Voltaire, page 178, et chapitre lxix de sonHistoire du Parlement (page 108 du tome XVI).
- ↑ L’arrêt ne parle que des meurtriers du duc de Guise et de leurs complices. Il n’était que hardi, et non irrégulier. (B.)
- ↑ Cet alinéa n’existait pas en 1771 ; il fut ajouté, en 1774 ; dans l’édition in-4°. (B.)
- ↑ En 1771, l’article se terminait ici, et il était signé : Par M. D., avocat. La fin de l’article fut ajoutée en 1775. (B.)
Éd. Garnier - Tome 20
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PARLEMENT D’ANGLETERRE[1].
- ↑ Cet article, dans le Dictionnaire philosophique, édition de Kehl, se composait de laviiie des Lettres philosophiques. Voyez Mélanges, année 1734. (B.)
Éd. Garnier - Tome 20
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PASSIONS[1].
LEUR INFLUENCE SUR LE CORPS, ET CELLE DU CORPS SUR ELLES.
Dis-moi, docteur (je n’entends pas un docteur en médecine qui sait quelque chose, qui a longtemps examiné les sinuosités du cervelet, qui a recherché si les nerfs ont un suc circulant, qui a fouillé en vain dans des matrices pour voir comment un être pensant s’y forme, et qui connaît tout ce qu’on peut connaître de notre machine ; hélas ! j’entends un docteur en théologie), je t’adjure par la raison au nom de laquelle tu frémis : dis-moi pourquoi, ayant vu faire à ta servante un mouvement de gauche à droite, et de droite à gauche, formé par le muscle glutéus et par le vaste externe, sur-le-champ ton imagination s’alluma : deux muscles érecteurs, qui partent de l’ischion, donnèrent un mouvement de perpendicule à ton phallus. Ses corps caverneux se remplirent de sang ; tu introduisis ton balanus intra vaginam de ta servante ; et ton balanus frottant suum clitorida lui donna comme à toi un plaisir d’une ou deux secondes, dont ni elle ni toi ne connaîtront jamais la cause, et dont naîtra cependant un être pensant, tout pourri du péché originel. Quel rapport, je te prie, de toute cette action avec un mouvement du muscle glutéus de ta gouvernante ? Tu auras beau relire Sanchez et Thomas d’Aquin, et Scot et Bonaventure, tu ne sauras jamais un mot de cette mécanique incompréhensible, par laquelle l’éternel architecte dirige tes idées, tes désirs, tes actions, et fait naître un petit bâtard de prêtre, prédestiné à la damnation de toute éternité.
Le lendemain matin, après avoir pris ton chocolat, ta mémoire te retrace l’image du plaisir que tu goûtas la veille, et tu recommences. Conçois-tu, mon gros automate, ce que c’est que cette mémoire qui t’est commune avec tous les animaux ? Sais-tu quelles fibres rappellent tes idées, et peignent dans ton cerveau les voluptés de la veille par un sentiment continué, qui a dormi avec toi et qui s’est réveillé avec toi ? Le docteur me répond, après Thomas d’Aquin, que tout cela est une production de son âme végétative, de son âme sensitive, et de son âme intellectuelle, qui toutes trois composent une âme, laquelle n’étant point étendue agit évidemment sur un corps étendu.
Je vois à son air embarrassé qu’il a balbutié des mots dont il n’a aucune idée ; et je lui dis enfin : Docteur, si tu conviens malgré toi que tu ne sais ce que c’est qu’une âme, et que tu as parlé toute ta vie sans t’entendre, que ne l’avoues-tu en honnête homme ? Que ne conclus-tu ce qu’il faut conclure de la prémotion physique du docteur Boursier, et de certains endroits deMalebranche, et surtout de ce sage Locke si supérieur à Malebranche ? Que ne conclus-tu, dis-je, que ton âme est une faculté que Dieu t’a donnée, sans te dire son secret, ainsi qu’il t’en a donné tant d’autres ? Apprends que plusieurs raisonneurs prétendent qu’à proprement parler il n’y a que le pouvoir inconnu du divin Demiourgos et ses lois inconnues qui opèrent tout en nous ; et qu’à parler encore mieux, nous ne saurons jamais de quoi il s’agit.
Mon homme se fâche ; le sang lui monte au visage. Il me battrait s’il était le plus fort, et s’il n’était retenu par les bienséances. Son cœur se gonfle ; la systole et la diastole se font irrégulièrement ; son cervelet est comprimé ; il tombe en apoplexie. Quel rapport y avait-il donc entre ce sang, ce cœur, ce cervelet, et une vieille opinion du docteur qui était contraire à la mienne ? Un esprit pur, intellectuel, tombe-t-il en syncope quand on n’est pas de son avis ? J’ai proféré des sons ; il a proféré des sons ; et le voilà en apoplexie, le voilà mort.
Je suis à table, moi et mon âme, en Sorbonne, au prima mensis, avec cinq ou six docteurs, socii sorbonici. On nous donne d’un mauvais vin frelaté : d’abord nos âmes sont folles ; une demi-heure après, nos âmes sont stupides, elles sont nulles ; et le lendemain, nos mêmes docteurs donnent un beau décret par lequel l’âme, ne tenant point de place et étant absolument immatérielle, est logée matériellement dans le corps calleux, pour faire leur cour au chirurgien La Peyronie[2].
Un convive est à table gaiement. On lui apporte une lettre qui lui inspire l’étonnement, la tristesse, et la crainte. Dans l’instant même les muscles de son ventre se contractent et se relâchent ; le mouvement péristaltique des intestins s’augmente ; le sphincter du rectum s’ouvre avec une petite convulsion, et mon homme, au lieu d’achever son dîner, fait une copieuse évacuation. Dis-moi donc quelle connexion secrète la nature a mise entre une idée et une selle ?
De tous ceux qu’on a trépanés, il y en a toujours plusieurs qui restent imbéciles. On a donc offensé les fibres pensantes de leur cerveau : et où sont ces fibres pensantes ? Sanchez ! ô magister De Grillandis, Tamponel, Riballier ! ô Cogé pecus, régent de seconde et recteur de l’Université, rendez-moi raison nettement de tout cela, si vous pouvez.
Comme j’écrivais ces choses au mont Krapack, pour mon instruction particulière, on m’a apporté le livre de la Médecine de l’esprit du docteur Camus, professeur en médecine de l’Université de Paris, J’ai espéré d’y voir la solution de toutes mes difficultés. Qu’y ai-je trouvé ? Rien. Ah ! monsieur Camus, vous n’avez pas fait avec esprit la Médecine de l’esprit. C’est lui qui recommande fortement le sang d’ânon, tiré derrière l’oreille, comme unspécifique contre la folie. « Cette vertu du sang d’âne, dit-il, réintègre l’âme dans ses fonctions. » Il prétend aussi qu’on guérit les fous en leur donnant la gale. Il assure de plus que pour avoir de la mémoire il faut manger du chapon, du levraut et des alouettes, et surtout se bien garder des ognons et du beurre. Cela fut imprimé en 1769[3] avec approbation et privilége du roi. Et on mettait sa santé entre les mains de maître Camus, professeur en médecine ! Pourquoi n’aurait-il pas été premier médecin du roi ? Pauvres marionnettes de l’éternel Demiourgos, qui ne savons ni pourquoi ni comment une main invisible fait mouvoir nos ressorts, et ensuite nous jette et nous entasse dans la boîte ! Répétons plus que jamais avec Aristote : Tout est qualité occulte.
Éd. Garnier - Tome 20
PATRIE[1].
SECTION PREMIÈRE.
Nous nous bornerons ici, selon notre usage, à proposer quelques questions que nous ne pouvons résoudre.
Un juif a-t-il une patrie ? S’il est né à Coïmbre, c’est au milieu d’une troupe d’ignorants absurdes qui argumenteront contre lui, et auxquels il ferait des réponses absurdes s’il osait répondre. Il est surveillé par des inquisiteurs qui le feront brûler s’ils savent qu’il ne mange point de lard, et tout son bien leur appartiendra. Sa patrie est-elle à Coïmbre ? Peut-il aimer tendrement Coïmbre ? Peut-il dire comme dans les Horaces de Pierre Corneille (acte Ier, scène ire et acte IIe scène iiie) :
Albe, mon cher pays et mon premier amour...
Mourir pour le pays est un si digne sort
Qu’on briguerait en foule une si belle mort.
Mourir pour le pays est un si digne sort
Qu’on briguerait en foule une si belle mort.
— Tarare !
Sa patrie est-elle Jérusalem ? Il a ouï dire vaguement qu’autrefois ses ancêtres, quels qu’ils fussent, ont habité ce terrain pierreux et stérile, bordé d’un désert abominable, et que les Turcs sont maîtres aujourd’hui de ce petit pays, dont ils ne retirent presque rien. Jérusalem n’est pas sa patrie. Il n’en apoint ; il n’a pas sur la terre un seul pied qui lui appartienne.
Le Guèbre, plus ancien et cent fois plus respectable que le Juif, esclave des Turcs ou des Persans, ou du Grand Mogol, peut-il compter pour sa patrie quelques pyrées qu’il élève en secret sur des montagnes ?
Le Banian, l’Arménien, qui passent leur vie à courir dans tout l’Orient, et à faire le métier de courtiers, peuvent-ils dire ma chère patrie, ma chère patrie ? Ils n’en ont d’autre que leur bourse et leur livre de compte.
Parmi nos nations d’Europe, tous ces meurtriers qui louent leurs services, et qui vendent leur sang au premier roi qui veut les payer, ont-ils une patrie ? Ils en ont bien moins qu’un oiseau de proie qui revient tous les soirs dans le creux du rocher où sa mère fit son nid.
Les moines oseraient-ils dire qu’ils ont une patrie ? Elle est, disent-ils, dans le ciel ; à la bonne heure, mais dans ce monde je ne leur en connais pas.
Ce mot de patrie sera-t-il bien convenable dans la bouche d’un Grec, qui ignore s’il y eut jamais un Miltiade, un Agésilas, et qui sait seulement qu’il est l’esclave d’un janissaire, lequel est esclave d’un aga, lequel est esclave d’un bacha, lequel est esclave d’un vizir, lequel est esclave d’un padisha, que nous appelons à Paris le Grand Turc ?
Qu’est-ce donc que la patrie ? ne serait-ce pas par hasard un bon champ, dont le possesseur, logé commodément dans une maison bien tenue, pourrait dire : Ce champ que je cultive, cette maison que j’ai bâtie, sont à moi ; j’y vis sous la protection des lois, qu’aucun tyran ne peut enfreindre ? Quand ceux qui possèdent, comme moi, des champs et des maisons, s’assemblent pour leurs intérêts communs, j’ai ma voix dans cette assemblée ; je suis une partie du tout, une partie de la communauté, une partie de la souveraineté : voilà ma patrie. Tout ce qui n’est pas cette habitation d’hommes n’est-il pas quelquefois une écurie de chevaux sous un palefrenier qui leur donne à son gré des coups de fouet ? On a une patrie sous un bon roi ; on n’en a point sous un méchant.
SECTION II[2].
Un jeune garçon pâtissier qui avait été au collége, et qui savait encore quelques phrases de Cicéron, se donnait un jour les airs d’aimer sa patrie. « Qu’entends-tu par ta patrie ? lui dit un voisin ; est-ce ton four ? est-ce le village où tu es né, et que tu n’as jamais revu ? est-ce la rue où demeuraient ton père et ta mère, qui se sont ruinés, et qui t’ont réduit à enfourner des petits pâtés pour vivre ? est-ce l’Hôtel de Ville, où tu ne seras jamais clerc d’un quartinier ? est-ce l’église de Notre-Dame, où tu n’as pu parvenir à être enfant de chœur, tandis qu’un homme absurde est archevêque et duc avec vingt mille louis d’or de rente ? »
Le garçon pâtissier ne sut que répondre. Un penseur, qui écoutait cette conversation, conclut que dans une patrie un peu étendue il y avait souvent plusieurs millions d’hommes qui n’avaient point de patrie.
Toi, voluptueux Parisien, qui n’as jamais fait d’autre grand voyage que celui de Dieppe pour y manger de la marée fraîche : qui ne connais que ta maison vernie de la ville, ta jolie maison de campagne, et ta loge à cet Opéra où le reste de l’Europe s’obstine à s’ennuyer ; qui parles assez agréablement ta langue parce que tu n’en sais point d’autre, tu aimes tout cela, et tu aimes encore les filles que tu entretiens, le vin de Champagne qui t’arrive de Reims, tes rentes que l’Hôtel de Ville te paye tous les six mois, et tu dis que tu aimes ta patrie !
En conscience, un financier aime-t-il cordialement sa patrie ?
L’officier et le soldat qui dévasteront leur quartier d’hiver, si on les laisse faire, ont-ils un amour bien tendre pour les paysans qu’ils ruinent ?
Où était la patrie du duc de Guise le balafré ? Était-ce à Nancy, à Paris, à Madrid, à Rome ?
Quelle patrie aviez-vous, cardinaux de La Balue, Duprat, Lorraine, Mazarin ?
Où fut la patrie d’Attila et de cent héros de ce genre, qui en courant toujours n’étaient jamais hors de leur chemin ?
Je voudrais bien qu’on me dit quelle était la patrie d’Abraham.
Le premier qui a écrit que la patrie est partout où l’on se trouve bien est, je crois, Euripide, dans son Phaéton :
Ὡς πανταχοῦ γε πατρὶς ἡ βόσϰουσα γῆ.
Mais le premier homme qui sortit du lieu de sa naissance pour chercher ailleurs son bien-être l’avait dit avant lui.
SECTION III[3].
Une patrie est composée de plusieurs familles ; et comme on soutient communément sa famille par amour-propre, lorsqu’on n’a pas un intérêt contraire, on soutient par le même amour-propre sa ville ou son village, qu’on appelle sa patrie.
Plus cette patrie devient grande, moins on l’aime, car l’amour partagé s’affaiblit. il est impossible d’aimer tendrement une famille trop nombreuse qu’on connaît à peine.
Celui qui brille de l’ambition d’être édile, tribun, préteur, consul, dictateur, crie qu’il aime sa patrie, et il n’aime que lui-même. Chacun veut être sûr de pouvoir coucher chez soi sans qu’un autre homme s’arroge le pouvoir de l’envoyer coucher ailleurs ; chacun veut être sûr de sa fortune et de sa vie. Tous formant ainsi les mêmes souhaits, il se trouve que l’intérêt particulier devient l’intérêt général : on fait des vœux pour la république, quand on n’en fait que pour soi-même.
Il est impossible qu’il y ait sur la terre un État qui ne se soit gouverné d’abord en république ; c’est la marche naturelle de la nature humaine. Quelques familles s’assemblent d’abord contre les ours et contre les loups ; celle qui a des grains en fournit en échange à celle qui n’a que du bois.
Quand nous avons découvert l’Amérique, nous avons trouvé toutes les peuplades divisées en république ; il n’y avait que deux royaumes dans toute cette partie du monde. De mille nations nous n’en trouvâmes que deux subjuguées.
Il en était ainsi de l’ancien monde ; tout était république en Europe, avant les roitelets d’Étrurie et de Rome. On voit encore aujourd’hui des républiques en Afrique. Tripoli, Tunis, Alger, vers notre septentrion, sont des républiques de brigands. Les Hottentots, vers le midi, vivent encore comme on dit qu’on vivait dans les premiers âges du monde, libres, égaux entre eux, sans maîtres, sans sujets, sans argent, et presque sans besoins. La chair de leurs moutons les nourrit, leur peau les habille, des huttes de bois et de terre sont leurs retraites : ils sont les plus puants de tous les hommes, mais ils ne le sentent pas ; ils vivent et ils meurent plus doucement que nous.
Il reste dans notre Europe huit républiques sans monarques. Venise, la Hollande, la Suisse, Gènes, Lucques, Raguse, Genève, et Saint-Marin[4]. On peut regarder la Pologne, la Suède, l’Angleterre, comme des républiques sous un roi ; mais la Pologne est la seule qui en prenne le nom.
Or, maintenant, lequel vaut mieux que votre patrie soit un État monarchique, ou un État républicain? Il y a quatre mille ans qu’on agite cette question. Demandez la solution aux riches, ils aiment tous mieux l’aristocratie ; interrogez le peuple, il veut la démocratie : il n’y a que les rois qui préfèrent la royauté[5]. Comment est-il donc possible que presque toute la terre soit gouvernée par des monarques ? Demandez-le aux rats, qui proposèrent de pendre une sonnette au cou du chat[6]. Mais, en vérité, la véritable raison est, comme on l’a dit[7], que les hommes sont très-rarement dignes de se gouverner eux-mêmes.
Il est triste que souvent pour être bon patriote on soit l’ennemi du reste des hommes. L’ancien Caton, ce bon citoyen, disait toujours en opinant au sénat : « Tel est mon avis, et qu’on ruine Carthage. » Être bon patriote, c’est souhaiter que sa ville s’enrichisse par le commerce, et soit puissante par les armes. Il est clair qu’un pays ne peut gagner sans qu’un autre perde, et qu’il ne peut vaincre sans faire des malheureux.
Telle est donc la condition humaine, que souhaiter la grandeur de son pays c’est souhaiter du mal à ses voisins. Celui qui voudrait que sa patrie ne fût jamais ni plus grande, ni plus petite, ni plus riche, ni plus pauvre, serait le citoyen de l’univers[8].
- ↑ Dans les Questions sur l’Encyclopédie, huitième partie, 1771, l’article n’avait que les deux premières sections. (B.)
- ↑ Voyez la note 2 de la page précédente.
- ↑ Cette section formait tout l’article dans le Dictionnaire philosophique de 1764. (B.)
- ↑ Ceci est écrit en 1764. (Note de Voltaire.)
- ↑ Il n’y a qu’un esclave qui puisse dire qu’il préfère la royauté à une république bien constituée, où les hommes seraient vraiment libres, et où, jouissant, sous de bonnes lois, de tous les droits qu’ils tiennent de la nature, ils seraient encore à l’abri de toute oppression étrangère ; mais cette république n’existe point, et n’a jamais existé. On ne peut choisir qu’entre la monarchie, l’aristocratie, et l’anarchie ; et, dans ce cas, un homme sage peut très-bien donner la préférence à la monarchie, surtout s’il se défie d’un sentiment naturel qui le porte à préférer la constitution républicaine, non parce que tous les hommes y sont libres, mais parce qu’il se croit fait pour y devenir un de leurs maîtres. Ajoutons que sur les objets les plus importants pour les hommes, la sûreté, la liberté civile, la propriété, la répartition des impôts, la liberté du commerce et de l’industrie, les lois doivent être les mêmes dans les monarchies ou dans les républiques ; que, sur ces objets, l’intérêt du monarque se confond avec l’intérêt général, au moins autant que celui d’un corps législatif. Les principes qui doivent dicter les lois sur tous ces objets, puisés dans la nature des hommes, fondés sur la raison, sont indépendants des différentes formes de constitution politique. Il est malheureux que le célèbre Montesquieu, non-seulement ait méconnu cette vérité, mais qu’il ait fondé presque tout son ouvrage sur le préjugé contraire. que l’autorité de son nom soutient encore parmi un grand nombre de ses admirateurs. (K.) — Cette note est de Condorcet.
- ↑ La Fontaine, livre II, fable ii.
- ↑ Tome XI, page 528.
- ↑ Un pays peut augmenter sa richesse réelle, sans diminuer et même en augmentant celle de ses voisins. Il en est de même du bonheur public : celui d’une nation ne se fait point aux dépens du bonheur d’une autre. Il n’en est pas ainsi de la puissance ; mais aussi aucune nation n’est intéressée à augmenter la sienne au delà de ce qui est nécessaire à sa sûreté. (K.)
Éd. Garnier - Tome 20
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PAUL.
SECTION PREMIÈRE[1].
QUESTIONS SUR PAUL.
Paul était-il citoyen romain comme il s’en vante ? S’il était de Tarsis en Cilicie, Tarsis ne fut colonie romaine que cent ans après lui ; tous les antiquaires en sont d’accord. S’il était de la petite ville ou bourgade de discale, comme saint Jérôme l’a cru[2], cette ville était dans la Galilée ; et certainement les Galiléens n’étaient pas citoyens romains.
Est-il vrai que Paul n’entra dans la société naissante des chrétiens, qui étaient alors demi-juifs, que parce que Gamaliel, dont il avait été le disciple, lui refusa sa fille en mariage ? Il me semble que cette accusation ne se trouve que dans les Actes des apôtres reçus par les ébionites, actes rapportés et réfutés par l’évêque Épiphane, dans son xxxe chapitre.
Est-il vrai que sainte Thècle vint trouver saint Paul, déguisée en homme ? Et les Actes de sainte Thècle sont-ils recevables ? Tertullien, dans son livre du baptême, chapitre xviie, tient que cette histoire fut écrite par un prêtre attaché à Paul. Jérôme, Cyprien, en réfutant la fable du lion baptisé par sainte Thècle, affirment la vérité de ces Actes. C’est là que se trouve un portrait de saint Paul qui est assez singulier : « Il était gros, court, large d’épaules ; ses sourcils noirs se joignaient sur son nez aquilin, ses jambes étaient crochues, sa tête chauve, et il était rempli de la grâce du Seigneur. »
C’est à peu près ainsi qu’il est dépeint dans le Philopatris de Lucien, à la grâce du Seigneur près, dont Lucien n’avait malheureusement aucune connaissance.
Peut-on excuser Paul d’avoir repris Pierre, qui judaïsait, quand lui-même alla judaïser huit jours dans le temple de Jérusalem ?
Lorsque Paul fut traduit devant le gouverneur de Judée par les Juifs, pour avoir introduit des étrangers dans le temple, fit-il bien de dire à ce gouverneur que c’était « pour la résurrection des morts qu’on lui faisait son procès », tandis qu’il ne s’agissait point de la résurrection des morts[3] ?
Paul fit-il bien de circoncire son disciple Timothée, après avoir écrit aux Galates : « Si vous vous faites circoncire, Jésus ne vous servira de rien » ?
Fit-il bien d’écrire aux Corinthiens, chapitre ix : « N’avons-nous pas le droit de vivre à vos dépens et de mener avec nous une femme ? etc. » Fit-il bien d’écrire aux Corinthiens dans sa seconde Épitre : « Je ne pardonnerai à aucun de ceux qui ont péché, ni aux autres » ? Que penserail-on aujourd’hui d’un homme qui prétendrait vivre à nos dépens, lui et sa femme, nous juger, nous punir, et confondre le coupable et l’innocent ?
Qu’entend-on par le ravissement de Paul au troisième ciel ? Qu’est-ce qu’un troisième ciel ?
Quel est enfin le plus vraisemblable (humainement parlant), ou que Paul se soit fait chrétien pour avoir été renversé de son cheval par une grande lumière en plein midi, et qu’une voix céleste lui ait crié : « Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ? » ou bien que Paul ait été irrité contre les pharisiens, soit pour le refus de Gamaliel de lui donner sa fille, soit par quelque autre cause ?
Dans toute autre histoire le refus de Gamaliel ne semblerait-il pas plus naturel qu’une voix céleste, si d’ailleurs nous n’étions pas obligés de croire ce miracle ?
Je ne fais aucune de ces questions que pour m’instruire, et j’exige de quiconque voudra m’instruire qu’il parle raisonnablement.
SECTION II[4].
Les Épîtres de saint Paul sont si sublimes qu’il est souvent difficile d’y atteindre.
Plusieurs jeunes bacheliers demandent ce que signifient précisément ces paroles[5] : « Tout homme qui prie et qui prophétise avec un voile sur sa tête souille sa tête. »
Que veulent dire celles-ci[6] : « J’ai appris du Seigneur que la nuit même qu’il fut saisi, il prit du pain » ?
Comment peut-il avoir appris cela de Jésus-Christ, auquel il n’avait jamais parlé, et dont il avait été le plus cruel ennemi sans l’avoir jamais vu ? Est-ce par inspiration ? Est-ce par le récit de ses disciples ? Est-ce lorsqu’une lumière céleste le fit tomber de cheval ? Il ne nous en instruit pas.
Et celles-ci encore[7] : « La femme sera sauvée si elle fait des enfants » ?
C’est assurément encourager la population ; il ne paraît pas que Paul ait fondé des couvents de filles.
Il traite d’impies[8], d’imposteurs, de diaboliques, de consciences gangrenées, ceux qui prêchent le célibat et l’abstinence des viandes.
Ceci est bien plus fort. Il semble qu’il proscrive moines, nonnes, jours de jeûne. Expliquez-moi cela, tirez-moi d’embarras.
Que dire sur les passages où il recommande aux évêques de n’avoir qu’une femme[9] ? Unius uxoris virum.
Cela est positif. Jamais il n’a permis qu’un évêque eût deux femmes, lorsque les grands-pontifes juifs pouvaient en avoir plusieurs.
Il dit positivement que « le jugement dernier se fera de son temps, que Jésus descendra dans les nuées comme il est annoncé dans saint Luc[10], que lui Paul montera dans l’air pour aller au-devant de lui avec les habitants de Thessalonique ».
La chose est-elle arrivée ? est-ce une allégorie, une figure ? croyait-il en effet qu’il ferait ce voyage ? croyait-il avoir fait celui du troisième ciel ? qu’est-ce que ce troisième ciel ? comment irait-il dans l’air ? y a-t-il été ?
« Que le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ[11], le père de gloire, vous donne l’esprit de sagesse. »
Est-ce là reconnaître Jésus pour le même Dieu que le père ?
« Il a opéré sa puissance sur Jésus en le ressuscitant et le mettant à sa droite. »
Est-ce là constater la divinité de Jésus ?
« Vous avez rendu Jésus de peu inférieur aux anges en le couronnant de gloire[12]. »
S’il est inférieur aux anges, est-il Dieu ?
« Si par le délit d’un seul plusieurs sont morts[13], la grâce et le don de Dieu ont plus abondé par la grâce d’un seul homme, qui est Jésus-Christ. »
Pourquoi l’appeler toujours homme, et jamais Dieu ?
« Si à cause du péché d’un seul homme la mort a régné, l’abondance de grâce régnera bien davantage par un seul homme, qui est Jésus-Christ. »
Toujours homme, jamais Dieu, excepté un seul endroit contesté parÉrasme, par Grotius, par Leclerc, etc.
« Nous sommes enfants de Dieu[14], et cohéritiers de Jésus-Christ. »
N’est-ce pas toujours regarder Jésus comme l’un de nous, quoique supérieur à nous par les grâces de Dieu ?
« À Dieu seul sage, honneur et gloire par Jésus-Christ. »
Ce mot Dieu seul ne semble-t-il pas exclure Jésus de la Divinité ?
Comment entendre tous ces passages à la lettre sans craindre d’offenser Jésus-Christ ? Comment les entendre dans un sens plus relevé sans craindre d’offenser Dieu le père ?
Il y en a plusieurs de cette espèce qui ont exercé l’esprit des savants. Les commentateurs se sont combattus ; et nous ne prétendons pas porter la lumière où ils ont laissé l’obscurité. Nous nous soumettons toujours de cœur et de bouche à la décision de l’Église.
Nous avons eu aussi quelque peine à bien pénétrer les passages suivants :
« Votre circoncision profite si vous observez la loi juive[15] ; mais si vous êtes prévaricateurs de la loi, votre circoncision devient prépuce.
« Or nous savons que tout ce que la loi dit à ceux qui sont dans la loi, elle le dit afin que toute bouche soit obstruée[16], et que tout le monde soit soumis à Dieu parce que toute chair ne sera pas justifiée devant lui par les œuvres de la loi, car par la loi vient la connaissance du péché. Car un seul Dieu justifie la circoncision par la foi, et le prépuce par la foi. Détruisons-nous donc la loi par la foi ; à Dieu ne plaise !
« Car si Abraham a été justifié par ses œuvres, il en a gloire, mais non chez Dieu[17]. »
Nous osons dire que l’ingénieux et profond dom Calmet lui-même ne nous a pas donné, sur ces endroits un peu obscurs, une lumière qui dissipât toutes nos ténèbres. C’est sans doute notre faute de n’avoir pas entendu les commentateurs, et d’avoir été privés de l’intelligence entière du texte, qui n’est donnée qu’aux âmes privilégiées ; mais dès que l’explication viendra de la chaire de vérité, nous entendrons tout parfaitement.
SECTION III[18].
Ajoutons ce petit supplément à l’article Paul. Il vaut mieux s’édifier dans les lettres de cet apôtre que de dessécher sa piété à calculer le temps où elles furent écrites. Les savants recherchent en vain l’an et le jour auxquels saint Paul servit à lapider saint Étienne, et à garder les manteaux des bourreaux.
Ils disputent sur l’année où il fut renversé de cheval par une lumière éclatante en plein midi, et sur l’époque de son ravissement au troisième ciel.
Ils ne conviennent ni de l’année où il fut conduit prisonnier à Rome, ni de celle où il mourut.
On ne connaît la date d’aucune de ses lettres.
On croit que l’Épître aux Hébreux n’est point de lui. On rejette celle aux Laodicéens, quoique cette épître ait été reçue sur les mêmes fondements que les autres.
On ne sait pourquoi il changea son nom de Saül en celui de Paul, ni ce que signifiait ce nom.
Saint Jérôme, dans son commentaire sur l’Épître à Philémon, dit que Paul signifiait l’embouchure d’une flûte.
Les lettres de saint Paul à Sénèque, et de Sénèque à Paul, passèrent, dans la primitive Église, pour aussi authentiques que tous les autres écrits chrétiens. Saint Jérôme l’assure, et cite des passages de ces lettres dans son catalogue. Saint Augustin n’en doute pas dans sa cent cinquante-troisième lettre à Macédonius[19]. Nous avons treize lettres de ces deux grands hommes, Paul et Sénèque, qu’on prétend avoir été liés d’une étroite amitié à la cour de Néron. La septième lettre de Sénèque à Paul est très-curieuse. Il lui dit que les Juifs et les chrétiens sont souvent condamnés au supplice comme incendiaires de Rome. « Christiani et Judæi, tanquam machinatores incendii, supplicio affici solent. » Il est vraisemblable en effet que les Juifs et les chrétiens, qui se haïssaient avec fureur, s’accusèrent réciproquement d’avoir mis le feu à la ville ; et que le mépris et l’horreur qu’on avait pour les Juifs, dont on ne distinguait point les chrétiens, les livrèrent également les uns et les autres à la vengeance publique.
Nous sommes forcés d’avouer que le commerce épistolaire de Sénèque et de Paul est dans un latin ridicule et barbare ; que les sujets de ces lettres paraissent aussi impertinents que le style ; qu’on les regarde aujourd’hui comme des actes de faussaires. Mais aussi comment ose-t-on contredire le témoignage de saint Jérôme et de saint Augustin ? Si ces monuments attestés par eux ne sont que de viles impostures, quelle sûreté aurons-nous pour les autres écrits plus respectables ? C’est la grande objection de plusieurs savants personnages. Si on nous a trompés indignement, disent-ils, sur les lettres de Paul et de Sénèque, sur les Constitutions apostoliques, et sur les Actes de saint Pierre, pourquoi ne nous aura-t-on pas trompés de même sur les Actes des apôtres ? Le jugement de l’Église et la foi sont les réponses péremptoires à toutes ces recherches de la science, et à tous les raisonnements de l’esprit.
On ne sait pas sur quel fondement Abdias, premier évêque de Babylone, dit, dans son Histoire des apôtres, que saint Paul fit lapider saint Jacques le Mineur par le peuple. Mais avant qu’il se fût converti, il se peut très-facilement qu’il eût persécuté saint Jacques aussi bien que saint Étienne. Il était très-violent ; il est dit dans les Actes des apôtres[20] qu’il respirait le sang et le carnage. Aussi Abdias a soin d’observer que « l’auteur de la sédition dans laquelle saint Jacques fut si cruellement traité était ce même Paul que Dieu appela depuis au ministère de l’apostolat[21] ».
Ce livre attribué à l’évêque Abdias n’est point admis dans le canon ; cependant Jules Africain, qui l’a traduit en latin, le croit authentique. Dès que l’Église ne l’a pas reçu, il ne faut pas le recevoir. Bornons-nous à bénir la Providence, et à souhaiter que tous les persécuteurs soient changés en apôtres charitables et compatissants.
- ↑ Cette section faisait tout l’article dans le Dictionnaire philosophique, en 1765. (B.)
- ↑ Voyez tome XVII, page 329.
- ↑ Actes, chapitre xxiv. (Note de Voltaire.)
- ↑ Cette seconde section formait tout l’article dans la huitième partie des Questions sur l’Encyclopédie, 1771, et y était signée : Par le pasteur Lélie ; signature qui a été conservée dans les éditions in-4° et de 1775. (B.)
- ↑ Ire Épitre aux Corinthiens, chapitre v, v. 4. (Note de Voltaire.)
- ↑ V. 23. (Id.)
- ↑ I. Timothée, chapitre ii. (Id.)
- ↑ I. Timothée, chapitre iv. (Id.)
- ↑ Timothée, chapitre iii ; et à Tite, chapitre ier (Note de Voltaire.)
- ↑ I. Thessal., chapitre iv. (Id.)
- ↑ Aux Éphésiens, chapitre ier. (Id.)
- ↑ Aux Hébreux, chapitre ii. (Note de Voltaire.)
- ↑ Aux Romains, chapitre v. (Id.)
- ↑ Ibid., chapitre viii, v. 17. (Id.)
- ↑ Épître aux Juifs de Rome, appelés les Romains, chapitre ii. (Id.)
- ↑ Chapitre iii. (Id.)
- ↑ Chapitre iv. (Note de Voltaire.)
- ↑ A paru dans la neuvième partie des Questions sur l’Encyclopédie, 1772. (B.)
- ↑ Édition des Bénédict., et dans la Cité de Dieu, livre VI. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre ix, v. 1. (Note de Voltaire.)
- ↑ Apostolica Historia, lib. VI, pages 595 et 596, Fabric. codex. (Id.)
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