Éd. Garnier - Tome 19
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FRANC OU FRANQ[1] ;
FRANCE, FRANÇOIS, FRANÇAIS.
L’Italie a toujours conservé son nom, malgré le prétendu établissement d’Énée, qui aurait dû y laisser quelques traces de la langue, des caractères et des usages de Phrygie, s’il était jamais venu avec Achate, Cloanthe et tant d’autres, dans le canton de Rome alors presque désert. Les Goths, les Lombards, les Francs, les Allemands ou Germains, qui envahirent l’Italie tour à tour, lui laissèrent au moins son nom.
Les Tyriens, les Africains, les Romains, les Vandales, les Visigoths, les Sarrasins, ont été les maîtres de l’Espagne les uns après les autres ; le nom d’Espagne est demeuré. La Germanie a toujours conservé le sien ; elle y a joint seulement celui d’Allemagne, qu’elle n’a reçu d’aucun vainqueur.
Les Gaulois sont presque les seuls peuples d’Occident qui aient perdu leur nom. Ce nom était celui de Walch ou Wulch ; les Romains substituaient toujours un G au W, qui est barbare : de Welche ils firent Galli, Gallia. On distingua la Gaule celtique, la belgique, l’aquitanique, qui parlaient chacune un jargon différent[2].
Qui étaient et d’où venaient ces Francs, lesquels, en très-petit nombre et en très-peu de temps, s’emparèrent de toutes les Gaules, que César n’avait pu entièrement soumettre qu’en dix années ? Je viens de lire un auteur qui commence par ces mots : Les Francs dont nous descendons. Hé ! mon ami, qui vous dit que vous descendez en droite ligne d’un Franc ? Hildvic ou Clodvic, que nous nommons Clovis, n’avait probablement pas plus de vingt mille hommes mal velus et mal armés quand il subjugua environ huit ou dix millions de Welches ou Gaulois tenus en servitude par trois ou quatre légions romaines. Nous n’avons pas une seule maison en France qui puisse fournir, je ne dis pas la moindre preuve, mais la moindre vraisemblance qu’elle ait un Franc pour son origine.
Quand des pirates des bords de la mer Baltique vinrent, au nombre de sept ou huit mille tout au plus, se faire donner la Normandie en fief, et la Bretagne en arrière-fief, laissèrent-ils des archives par lesquelles on puisse faire voir qu’ils sont les pères de tous les Normands d’aujourd’hui ?
Il y a bien longtemps que l’on a cru que les Franqs venaient des Troyens. Ammien Marcellin, qui vivait au ive siècle, dit[3] : « Selon plusieurs anciens écrivains, des troupes de Troyens fugitifs s’établirent sur les bords du Rhin, alors déserts. » Passe encore pour Énée : il pouvait aisément chercher un asile au bout de la Méditerranée ; mais Francus, fils d’Hector, avait trop de chemin à faire pour aller vers Dusseldorf, Vorms, Ditz, Aldved, Solms, Ehrenbreistein, etc.
Fredegaire ne doute pas que les Franqs ne se fussent d’abord retirés en Macédoine, et qu’ils n’aient porté les armes sous Alexandre, après avoir combattu sous Priam. Le moine Olfrid en fait son compliment à l’empereur Louis le Germanique.
Le géographe de Ravenne, moins fabuleux, assigne la première habitation de la horde des Franqs parmi les Cimbres, au delà de l’Elbe, vers la mer Baltique. Ces Franqs pourraient bien être quelques restes de ces barbares Cimbres défaits par Marius ; et le savant Leibnitz est de cette opinion.
Ce qui est bien certain, c’est que du temps de Constantin il y avait au delà du Rhin des hordes de Franqs ou Sicambres qui exerçaient le brigandage. Ils se rassemblaient sous des capitaines de bandits, sous des chefs que les historiens ont eu le ridicule d’appeler rois ; Constantin les poursuivit lui-même dans leurs repaires, en fit pendre plusieurs, en livra d’autres aux bêtes dans l’amphithéâtre de Trêves pour son divertissement : deux de leurs prétendus rois, nommes Ascaric et Ragaise, périrent par ce supplice ; c’est sur quoi les panégyristes de Constantin s’extasient, et sur quoi il n’y avait pas tant à se récrier.
La prétendue loi salique, écrite, dit-on, par ces barbares, est une des plus absurdes chimères dont on nous ait jamais bercés. Il serait bien étrange que les Francs eussent écrit dans leurs marais un code considérable, et que les Français n’eussent eu aucune coutume écrite qu’à la fin du règne de Charles VII. Il vaudrait autant dire que les Algonquins et les Chikasaws avaient une loi par écrit. Les hommes ne sont jamais gouvernés par des lois authentiques consignées dans les monuments publics, que quand ils ont été rassemblés dans des villes, qu’ils ont eu une police réglée, des archives, et tout ce qui caractérise une nation civilisée. Dès que vous trouvez un code dans une nation qui était barbare du temps de ce code, qui ne vivait que de rapine et de brigandage, qui n’avait pas une ville fermée, soyez très-sûrs que ce code est supposé, et qu’il a été fait dans des temps très-postérieurs. Tous les sophismes, toutes les suppositions, n’ébranleront jamais cette vérité dans l’esprit des sages.
Ce qu’il y a de plus ridicule, c’est qu’on nous donne cette loi salique en latin, comme si des sauvages errants au delà du Rhin avaient appris la langue latine. On la suppose d’abord rédigée par Clovis, et on le fait parler ainsi :
« Lorsque la nation illustre des Francs était encore réputée barbare, les premiers de cette nation dictèrent la loi salique. On choisit parmi eux quatre des principaux, Visogast, Bodogast, Sologast, et Vidogast, etc.[4] »
Il est bon d’observer que c’est ici la fable de La Fontaine :
Notre magot prit pour ce coup
Le nom d’un port pour un nom d’homme.
Le nom d’un port pour un nom d’homme.
(Liv. IV, fab. vii.)
Ces noms sont ceux de quelques cantons franqs dans le pays de Vorms. Quelle que soit l’époque où les coutumes nommées loi salique aient été rédigées sur une ancienne tradition, il est bien certain que les Franqs n’étaient pas de grands législateurs.
Que voulait dire originairement le mot Franq ? Une preuve qu’on n’en sait rien du tout, c’est que cent auteurs ont voulu le deviner. Que voulait dire Hun, Alain, Got, Welche, Picard ? Et qu’importe ?
Les armées de Clovis étaient-elles toutes composées de Franqs ? il n’y a pas d’apparence. Childéric le Franq avait fait des courses jusqu’à Tournai. On dit Clovis fils de Childéric et de la reine Bazine, femme du roi Bazin. Or Bazin et Bazine ne sont pas assurément des noms allemands, et on n’a jamais vu la moindre preuve que Clovis fût leur fils. Tous les cantons germains élisaient leurs chefs ; et le canton des Franqs avait sans doute élu Clodvic ou Clovis, quel que fût son père. Il fit son expédition dans les Gaules, comme tous les autres barbares avaient entrepris les leurs dans l’empire romain.
Croira-t-on de bonne foi que l’Hérule Odo, surnommé Acer par les Romains, et connu parmi nous sous le nom d’Odoacre, n’ait eu que des Hérules à sa suite, et que Genseric n’ait conduit en Afrique que des Vandales ? Tous les misérables sans profession et sans talent, qui n’ont rien à perdre et qui espèrent gagner beaucoup, ne se joignent-ils pas toujours au premier capitaine de voleurs qui lève l’étendard de la destruction ?
Dès que Clovis eut le moindre succès, ses troupes furent grossies sans doute de tous les Belges qui voulurent avoir part au butin ; et cette armée ne s’en appela pas moins l’armée des Francs. L’expédition était très-aisée. Déjà les Visigoths avaient envahi un tiers des Gaules, et les Burgundiens un autre tiers. Le reste ne tint pas devant Clovis. Les Franqs partagèrent les terres des vaincus, et les Welches les labourèrent.
Alors le mot Franq signifia possesseur libre, tandis que les autres étaient esclaves. De là vinrent les mots de franchise et d’affranchir : Je vous fais franq : je vous rends homme libre. De là francalenus, tenant librement ; franq aleu, franq dad, franq chamen, et tant d’autres termes moitié latins, moitié barbares, qui composèrent si longtemps le malheureux patois dont on se servit en France.
De là un franq en argent ou en or, pour exprimer la monnaie du roi des Franqs, ce qui n’arriva que longtemps après, mais qui rappelait l’origine de la monarchie. Nous disons encore vingt francs, vingt livres, et cela ne signifie rien par soi-même ; cela ne donne aucune idée ni du poids ni du titre de l’argent ; ce n’est qu’une expression vague par laquelle les peuples ignorants ont presque toujours été trompés, ne sachant en effet combien ils recevaient, ni combien ils payaient réellement.
[5] Charlemagne ne se regardait pas comme un Franq ; il était né en Austrasie, et parlait la langue allemande. Son origine venait d’Arnoul, évêque de Metz, précepteur de Dagobert. Or, un homme choisi pour précepteur n’était pas probablement un Franq. Ils faisaient tous gloire de la plus profonde ignorance, et ne connaissaient que le métier des armes. Mais ce qui donne le plus de poids à l’opinion que Charlemagne regardait les Franqs comme étrangers à lui, c’est l’article iv d’un de ses capitulaires sur ses métairies : « Si les Franqs, dit-il, commettent quelques délits dans nos possessions, qu’ils soient jugés suivant leurs lois. »
La race carlovingienne passa toujours pour allemande ; le pape Adrien IV, dans sa lettre aux archevêques de Mayence, de Cologne, et de Trêves, s’exprime en ces termes remarquables : « L’empire fut transféré des Grecs aux Allemands. Le roi ne fut empereur qu’après avoir été couronné par le pape... Tout ce que l’empereur possède, il le tient de nous. Et comme Zacharie donna l’empire grec aux Allemands, nous pouvons donner celui des Allemands aux Grecs. »
Cependant la France ayant été partagée en orientale et en occidentale, et l’orientale étant l’Austrasie, ce nom de France prévalut au point que, même du temps des empereurs saxons, la cour de Constantinople les appelait toujours prétendus empereurs Franqs, comme il se voit dans les lettres de l’évêque Luitprand, envoyé de Rome à Constantinople.
DE LA NATION FRANÇAISE.
Lorsque les Francs s’établirent dans le pays des premiers Welches, que les Romains appelaient Gallia, la nation se trouva composée des anciens Celtes ou Gaulois subjugués par César, des familles romaines qui s’y étaient établies, des Germains qui y avaient déjà fait des émigrations, et enfin des Francs qui se rendirent maîtres du pays sous leur chef Clovis. Tant que la monarchie qui réunit la Gaule et la Germanie subsista, tous les peuples, depuis la source du Veser jusqu’aux mers des Gaules, portèrent le nom de Francs.Mais lorsqu’en 843, au congrès de Verdun, sous Charles le Chauve, la Germanie et la Gaule furent séparées, le nom de Francs resta aux peuples de la France occidentale, qui retint seule le nom de France.
On ne connut guère le nom de Français que vers le xe siècle. Le fond de la nation est de familles gauloises, et les traces du caractère des anciens Gaulois ont toujours subsisté.
En effet, chaque peuple a son caractère comme chaque homme ; et ce caractère général est formé de toutes les ressemblances que la nature et l’habitude ont mises entre les habitants d’un même pays, au milieu des variétés qui les distinguent. Ainsi le caractère, le génie, l’esprit français, résultent de ce que les différentes provinces de ce royaume ont entre elles de semblable. Les peuples de la Guienne et ceux de la Normandie diffèrent beaucoup ; cependant on reconnaît en eux le génie français, qui forme une nation de ces différentes provinces, et qui les distingue des Italiens et des Allemands. Le climat et le sol impriment évidemment aux hommes, comme aux animaux et aux plantes, des marques qui ne changent point. Celles qui dépendent du gouvernement, de la religion, de l’éducation, s’altèrent. C’est là le nœud qui explique comment les peuples ont perdu une partie de leur ancien caractère, et ont conservé l’autre. Un peuple qui a conquis autrefois la moitié de la terre n’est plus reconnaissable aujourd’hui sous un gouvernement sacerdotal ; mais le fond de son ancienne grandeur d’âme subsiste encore, quoique caché sous la faiblesse.
Le gouvernement barbare des Turcs a énervé de même les Égyptiens et les Grecs, sans avoir pu détruire le fond du caractère et la trempe de l’esprit de ces peuples.
Le fond du Français est tel aujourd’hui que César a peint le Gaulois : prompt à se résoudre, ardent à combattre, impétueux dans l’attaque, se rebutant aisément. César, Agathias, et d’autres, disent que de tous les barbares le Gaulois était le plus poli. Il est encore, dans le temps le plus civilisé, le modèle de la politesse de ses voisins, quoiqu’il montre de temps en temps des restes de sa légèreté, de sa pétulance, et de sa barbarie.
Les habitants des côtes de la France furent toujours propres à la marine ; les peuples de la Guienne composèrent toujours la meilleure infanterie ; ceux qui habitent les campagnes de Blois et de Tours ne sont pas, dit le Tasse,
. . . . . . Gente robusta, o falicosa,
Sebben tutta di ferro ella riluce.
La terra molle, lieta, e dilettosa
Simili a se gli abitator produce.
Sebben tutta di ferro ella riluce.
La terra molle, lieta, e dilettosa
Simili a se gli abitator produce.
(Gerus., lib. C. i, st. 62.)
Mais comment concilier le caractère des Parisiens de nos jours avec celui que l’empereur Julien, le premier des princes et des hommes après Marc-Aurèle, donne aux Parisiens de son temps ? « J’aime ce peuple, dit-il dans son Misopogon, parce qu’il est sérieux et sévère comme moi. » Ce sérieux, qui semble banni aujourd’hui d’une ville immense, devenue le centre des plaisirs, devait régner dans une ville alors petite, dénuée d’amusements : l’esprit des Parisiens a changé en cela, malgré le climat.
L’affluence du peuple, l’opulence, l’oisiveté, qui ne peut s’occuper que des plaisirs et des arts, et non du gouvernement, ont donné un nouveau tour d’esprit à un peuple entier.
Comment expliquer encore par quels degrés ce peuple a passé des fureurs qui le caractérisèrent du temps du roi Jean, de Charles VI, de Charles IX, de Henri III, de Henri IV même, à cette douce facilité de mœurs que l’Europe chérit en lui ? C’est que les orages du gouvernement et ceux de la religion poussèrent la vivacité des esprits aux emportements de la faction et du fanatisme, et que cette même vivacité, qui subsistera toujours, n’a aujourd’hui pour objet que les agréments de la société. Le Parisien est impétueux dans ses plaisirs, comme il le fut autrefois dans ses fureurs. Le fond du caractère, qu’il tient du climat, est toujours le même. S’il cultive aujourd’hui tous les arts dont il fut privé si longtemps, ce n’est pas qu’il ait un autre esprit, puisqu’il n’a point d’autres organes ; mais c’est qu’il a eu plus de secours ; et ces secours, il ne se les est pas donnés lui-même, comme les Grecs et les Florentins, chez qui les arts sont nés comme des fruits naturels de leur terroir : le Français les a reçus d’ailleurs ; mais il a cultivé heureusement ces plantes étrangères ; et, ayant tout adopté chez lui, il a presque tout perfectionné.
Le gouvernement des Français fut d’abord celui de tous les peuples du Nord : tout se réglait dans les assemblées générales de la nation ; les rois étaient les chefs de ces assemblées, et ce fut presque la seule administration des Français dans les deux premières races, jusqu’à Charles le Simple.
Lorsque la monarchie fut démembrée, dans la décadence de la race carlovingienne ; lorsque le royaume d’Arles s’éleva, et que les provinces furent occupées par des vassaux peu dépendants de la couronne, le nom de Français fut plus restreint ; sous Hugues Capet, Robert, Henri, et Philippe, on n’appela Français que les peuples en deçà de la Loire. On vit alors une grande diversité dans les mœurs, comme dans les lois des provinces demeurées à la couronne de France. Les seigneurs particuliers qui s’étaient rendus les maîtres de ces provinces introduisirent de nouvelles coutumes dans leurs nouveaux États. Un Breton, un Flamand, ont aujourd’hui quelque conformité, malgré la différence de leur caractère, qu’ils tiennent du sol et du climat ; mais alors ils n’avaient entre eux presque rien de semblable.
Ce n’est guère que depuis François Ier que l’on vit quelque uniformité dans les mœurs et dans les usages. La cour ne commença que dans ce temps à servir de modèle aux provinces réunies ; mais, en général, l’impétuosité dans la guerre, et le peu de discipline, furent toujours le caractère dominant de la nation.
La galanterie et la politesse commencèrent à distinguer les Français sous François Ier[6]. Les mœurs devinrent atroces depuis la mort de François II. Cependant, au milieu de ces horreurs, il y avait toujours à la cour une politesse que les Allemands et les Anglais s’efforçaient d’imiter. On était déjà jaloux des Français dans le reste de l’Europe, en cherchant à leur ressembler. Un personnage d’une comédie de Shakespeare dit qu’à toute force on peut être poli sans avoir été à la cour de France.
Quoique la nation ait été taxée de légèreté par César et par tous les peuples voisins, cependant ce royaume, si longtemps démembré, et si souvent près de succomber, s’est réuni et soutenu principalement par la sagesse des négociations, l’adresse et la patience, mais surtout par la division de l’Allemagne et de l’Angleterre. La Bretagne n’a été réunie au royaume que par un mariage ; la Bourgogne, par droit de mouvance, et par l’habileté de Louis XI ; le Dauphiné, par une donation qui fut le fruit de la politique ; le comté de Toulouse, par un accord soutenu d’une armée ; la Provence, par de l’argent. Un traité de paix a donné l’Alsace ; un autre traité a donné la Lorraine. Les Anglais ont été chassés de France autrefois, malgré les victoires les plus signalées, parce que les rois de France ont su temporiser et profiter de toutes les occasions favorables. Tout cela prouve que si la jeunesse française est légère, les hommes d’un âge mûr qui la gouvernent ont toujours été très-sages. Encore aujourd’hui la magistrature, en général, a des mœurs sévères, comme du temps de l’empereur Julien. Si les premiers succès en Italie, du temps de Charles VIII, furent dus à l’impétuosité guerrière de la nation, les disgrâces qui les suivirent vinrent de l’aveuglement d’une cour qui n’était composée que de jeunes gens. François Ier ne fut malheureux que dans sa jeunesse, lorsque tout était gouverné par des favoris de son âge ; et il rendit son royaume florissant dans un âge plus avancé.
Les Français se servirent toujours des mêmes armes que leurs voisins, et eurent à peu près la même discipline dans la guerre. Ils ont été les premiers qui ont quitté l’usage de la lance et des piques. La bataille d’Ivry commença à décrier l’usage des lances, qui fut bientôt aboli, et sous Louis XIV les piques ont été oubliées. Ils portèrent des tuniques et des robes jusqu’au xvie siècle. Ils quittèrent sous Louis le Jeune l’usage de laisser croître la barbe, et le reprirent sous François Ier ; et on ne commença à se raser entièrement que sous Louis XIV. Les habillements changèrent toujours ; et les Français, au bout de chaque siècle, pouvaient prendre les portraits de leurs aïeux pour des portraits d’étrangers.
FRANÇOIS[7].
On prononce aujourd’hui français, et quelques auteurs l’écrivent de même ; ils en donnent pour raison qu’il faut distinguer François qui signifie une nation, de François, qui est un nom propre, comme saint François, ou François Ier.
Toutes les nations adoucissent à la longue la prononciation des mots qui sont le plus en usage ; c’est ce que les Grecs appelaient euphonie. On prononçait la diphthongue oirudement, au commencement du xvie siècle. La cour de François Ier adoucit la langue comme les esprits : de là vient qu’on ne dit plus françois par un o, mais français ; qu’on dit ilaimait, il croyait, et non pas il aimoit, il croyoit, etc.
La langue française ne commença à prendre quelque forme que vers le xe siècle ; elle naquit des ruines du latin et du celte, mêlées de quelques mots tudesques. Ce langage était d’abord le romanum rusticum, le romain rustique, et la langue tudesque fut la langue de la cour jusqu’au temps de Charles le Chauve ; le tudesque demeura la seule langue de l’Allemagne, après la grande époque du partage en 843. Le romain rustique, la langue romance prévalut dans la France occidentale ; le peuple du pays de Vaud, du Valais, de la vallée d’Engadine, et de quelques autres cantons, conserve encore aujourd’hui des vestiges manifestes de cet idiome.
À la fin du xe siècle le français se forma ; on écrivit en français au commencement du onzième ; mais ce français tenait encore plus du romain rustique que du françaisd’aujourd’hui. Le roman de Philomena, écrit au xe siècle en romain rustique, n’est pas dans une langue fort différente des lois normandes. On voit encore les origines celtes, latines et allemandes. Les mots qui signifient les parties du corps humain, ou des choses d’un usage journalier, et qui n’ont rien de commun avec le latin ou l’allemand, sont de l’ancien gaulois ou celte[8], comme tête, jambe, sabre, aller, pointe, parler, écouter, regarder, aboyer, crier, coutume, ensemble, et plusieurs autres de cette espèce. La plupart des termes de guerre étaient francs ou allemands : marche, halte, maréchal, bivouac, reître, lansquenet. Presque tout le reste est latin ; et les mots latins furent tous abrégés, selon l’usage et le génie des nations du Nord : ainsi de palatium, palais ; de lupus, loup ; d’Auguste, août ; de Junius, juin ; d’unctus, oint ; de purpura, pourpre ; de pretium, prix, etc.... À peine restait-il quelques vestiges de la langue grecque, qu’on avait si longtemps parlée à Marseille.
On commença au xiie siècle à introduire dans la langue quelques termes de la philosophie d’Aristote ; et vers le xvie siècle, on exprima par des termes grecs toutes les parties du corps humain, leurs maladies, leurs remèdes : de là les mots de cardiaque, céphalique, podagre, apoplectique, asthmatique, iliaque, empyème, et tant d’autres. Quoique la langue s’enrichît alors du grec, et que depuis Charles VIII elle tirât beaucoup de secours de l’italien déjà perfectionné, cependant elle n’avait pas pris encore une consistance régulière. François Ier abolit l’ancien usage de plaider, de juger, de contracter en latin : usage qui attestait la barbarie d’une langue dont on n’osait se servir dans les actes publics ; usage pernicieux aux citoyens, dont le sort était réglé dans une langue qu’ils n’entendaient pas. On fut alors obligé de cultiver le français ; mais la langue n’était ni noble ni régulière. La syntaxe était abandonnée au caprice. Le génie de la conversation était tourné à la plaisanterie, la langue devint très-féconde en expressions burlesques et naïves, et très-stérile en termes nobles et harmonieux : de là vient que dans les dictionnaires de rimes on trouve vingt termes convenables à la poésie comique pour un d’un usage plus relevé ; et c’est encore une raison pour laquelle Marot ne réussit jamais dans le style sérieux, et qu’Amyot ne put rendre qu’avec naïveté l’élégance de Plutarque.
Le français acquit de la vigueur sous la plume de Montaigne ; mais il n’eut point encore d’élévation et d’harmonie. Ronsard gâta la langue en transportant dans la poésie française les composés grecs dont se servaient les philosophes et les médecins. Malherbe répara un peu le tort de Ronsard. La langue devint plus noble et plus harmonieuse par l’établissement de l’Académie française, et acquit enfin, dans le siècle de Louis XIV, la perfection où elle pouvait être portée dans tous les genres.
Le génie de cette langue est la clarté et l’ordre : car chaque langue a son génie, et ce génie consiste dans la facilité que donne le langage de s’exprimer plus ou moins heureusement, d’employer ou de rejeter les tours familiers aux autres langues. Le français n’ayant point de déclinaisons, et étant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions grecques et latines ; il oblige les mots à s’arranger dans l’ordre naturel des idées. On ne peut dire que d’une seule manière : « Plancus a pris soin des affaires de César » ; voilà le seul arrangement qu’on puisse donner à ces paroles ; exprimez cette phrase en latin : « Res Cæsaris Plancus diligenter curavit » ; on peut arranger ces mots de cent vingt manières sans faire tort au sens et sans gêner la langue. Les verbes auxiliaires, qui allongent et qui énervent les phrases dans les langues modernes, rendent encore la langue française peu propre pour le style lapidaire. Les verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque de participes déclinables, et enfin sa marche uniforme, nuisent au grand enthousiasme de la poésie : elle a moins de ressources en ce genre que l’italien et l’anglais ; mais cette gêne et cet esclavage même la rendent plus propre à la tragédie et à la comédie qu’aucune langue de l’Europe. L’ordre naturel dans lequel on est obligé d’exprimer ses pensées et de construire ses phrases répand dans cette langue une douceur et une facilité qui plaît à tous les peuples ; et le génie de la nation, se mêlant au génie de la langue, a produit plus de livres agréablement écrits qu’on n’en voit chez aucun autre peuple.
La liberté et la douceur de la société n’ayant été longtemps connues qu’en France, le langage en a reçu une délicatesse d’expression et une finesse pleine de naturel qui ne se trouvent guère ailleurs. On a quelquefois outré cette finesse, mais les gens de goût ont su toujours la réduire dans de justes bornes.
Plusieurs personnes ont cru que la langue française s’était appauvrie depuis le temps d’Amyot et de Montaigne : en effet, on trouve dans ces auteurs plusieurs expressions qui ne sont plus recevables ; mais ce sont pour la plupart des termes familiers auxquels on a substitué des équivalents. Elle s’est enrichie de quantité de termes nobles et énergiques ; et sans parler ici de l’éloquence des choses, elle a acquis l’éloquence des paroles. C’est dans le siècle de Louis XIV, comme on l’a dit, que cette éloquence a eu son plus grand éclat, et que la langue a été fixée. Quelques changements que le temps et le caprice lui préparent, les bons auteurs du xviie et du xviiie siècle serviront toujours de modèles.
On ne devait pas attendre que le Français dût se distinguer dans la philosophie. Un gouvernement longtemps gothique étouffa toute lumière pendant plus de douze cents ans, et des maîtres d’erreur payés pour abrutir la nature humaine épaissirent encore les ténèbres. Cependant aujourd’hui il y a plus de philosophie dans Paris que dans aucune ville de la terre, et peut-être que dans toutes les villes ensemble, excepté Londres. Cet esprit de raison pénètre même dans les provinces. Enfin le génie français est peut-être égal aujourd’hui à celui des Anglais en philosophie ; peut-être supérieur à tous les autres peuples, depuis quatre-vingts ans, dans la littérature ; et le premier, sans doute, pour les douceurs de la société, pour cette politesse si aisée, si naturelle, qu’on appelle improprement urbanité.
LANGUE FRANÇAISE[9]
Il ne nous reste aucun monument de la langue des anciens Welches, qui faisaient, dit-on, une partie des peuples celtes, ou keltes, espèce de sauvages dont on ne connaît que le nom, et qu’on a voulu en vain illustrer par des fables. Tout ce que l’on sait est que les peuples que les Romains appelaient Galli, dont nous avons pris le nom de Gaulois, s’appelaient Welches ; c’est le nom qu’on donne encore aux Français dans la basse Allemagne, comme on appelait cette Allemagne Teutch.
La province de Galles, dont les peuples sont une colonie de Gaulois, n’a d’autre nom que celui de Welch.
Un reste de l’ancien patois s’est encore conservé chez quelques rustres dans cette province de Galles, dans la Basse-Bretagne, dans quelques villages de France.
Quoique notre langue soit une corruption de la latine, mêlée de quelques expressions grecques, italiennes, espagnoles, cependant nous avons retenu plusieurs mots dont l’origine parait être celtique. Voici un petit catalogue de ceux qui sont encore d’usage, et que le temps n’a presque point altérés.
A.
Abattre, acheter, achever, affoler, aller, aleu, franc-aleu.
B.
Bagage, bagarre, bague, bailler, balayer, ballot, ban, arrière-ban, banc, banal, barre, barreau, barrière, bataille, bateau, battre, bec, bègue, béguin, béquée, béqueter, berge, berne, bivouac, blêche, blé, blesser, bloc, blocaille, blond, bois, botte, bouche, boucher, bouchon, boucle, brigand, brin, brise de vent, broche, brouiller, broussailles, bru (mal rendu par belle-fille).
C.
Cabas, caille, calme, calotte, chance, chat, claque, cliquetis, clou, coi, coiffe, coq, couard, couette, cracher, craquer, cric, croc, croquer.
D.
Da (cheval), nom qui s’est conservé parmi les enfants, dada ; d’abord, dague, danse, devis, devise, deviser, digue, dogue, drap, drogue, drôle.
E.
Échalas, effroi, embarras, épave ; est, ainsi que ouest, nord et sud.
F.
Fifre, flairer, flèche, fou, fracas, frapper, frasque, fripon, frire, froc.
G.
Gabelle, gaillard, gain, galand, galle, garant, garre, garder, gauche, gobelet, gober, gogue, gourde, gousse, gras, grelot, gris, gronder, gros, guerre, guetter.
H.
Hagard, halle, halte, hanap, hanneton, haquenée, harasser, hardes, harnois, havre, hasard, heaume, heurter, hors, hucher, huer.
L.
Ladre, laid, laquais, leude (homme de pied), logis, lopin, lors, lorsque, lot, lourd.
M.
Magasin, maille, maraud, marche, maréchal, marmot, marque, mutin, mazette, mener, meurtre, morgue, mou, moufle, mouton.
N.
Nargue, narguer, niais.
O.
Osche ou hoche (petite entaillure que les boulangers font encore à de petites baguettes pour marquer le nombre des pains qu’ils fournissent, ancienne manière de tout compter chez les Welches : c’est ce qu’on appelle encore taille), oui, ouf.
P.
Palefroi, pantois, parc, piaffe, piailler, picorer.
R.
Race, racler, radoter, rançon, rat, ratisser, regarder, renifler, requinquer, rêver, rincer, risque, rosse, ruer.
S.
Saisir, saison, salaire, salle, savate, soin, sot (ce nom ne convenait-il pas un peu à ceux qui l’ont dérivé de l’hébreu ? comme si les Welches avaient autrefois étudié à Jérusalem), soupe.
T.
Talus, tanné (couleur), tantôt, tape, tic, trace, trappe, trapu, traquer (qu’on n’a pas manqué de faire venir de l’hébreu, tant les Juifs et nous étions voisins autrefois), tringle, troc, trognon, trompe, trop, trou, troupe, trousse, trouve.
V.
Vacarme, valet, vassal.
Voyez à l’article Grec les mots qui peuvent être dérivés originairement de la langue grecque.
De tous les mots ci-dessus, et de tous ceux qu’on y peut joindre, il en est qui probablement ne sont pas de l’ancienne langue gauloise, mais de la teutone. Si on pouvait prouver l’origine de la moitié, c’est beaucoup.
Mais quand nous aurons bien constaté leur généalogie, quel fruit en pourrons-nous tirer ? Il n’est pas question de savoir ce que notre langue fut, mais ce qu’elle est. Il importe peu de connaître quelques restes de ces ruines barbares, quelques mots d’un jargon qui ressemblait, dit l’empereur Julien, au hurlement des bêtes. Songeons à conserver dans sa pureté la belle langue qu’on parlait dans le grand siècle de Louis XIV.
Ne commence-t-on pas à la corrompre ? N’est-ce pas corrompre une langue que de donner aux termes employés par les bons auteurs une signification nouvelle ? Qu’arriverait-il si vous changiez ainsi le sens de tous les mots ? On ne vous entendrait, ni vous, ni les bons écrivains du grand siècle.
Il est sans doute très-indifférent en soi qu’une syllabe signifie une chose ou une autre. J’avouerai même que si on assemblait une société d’hommes qui eussent l’esprit et l’oreille justes, et s’il s’agissait de réformer la langue, qui fut si barbare jusqu’à la naissance de l’Académie, on adoucirait la rudesse de plusieurs expressions, on donnerait de l’embonpoint à la sécheresse de quelques autres, et de l’harmonie à des sons rebutants. Oncle, ongle, radoub, perdre, borgne, plusieurs mots terminés durement, auraient pu être adoucis. Épieu, lieu, dieu, moyeu, feu, bleu, peuple, nuque, plaque, porche, auraient pu être plus harmonieux. Quelle différence du mot Theos au mot Dieu, de populos à peuples, de locus à lieu !
Quand nous commençâmes à parler la langue des Romains nos vainqueurs, nous la corrompîmes. D’Augustus nous fîmes aoust, août ; de pavo, paon ; de Cadomum, Caen ; deJunius, juin ; d’unctum, oint ; de purpura, pourpre ; de pretium, prix. C’est une propriété des barbares d’abréger tous les mots. Ainsi les Allemands et les Anglais firent d’ecclesia,kirk, church ; de foras, furth ; de condemnare, damn. Tous les nombres romains devinrent des monosyllabes dans presque tous les patois de l’Europe ; et notre mot vingt, pourviginti, n’atteste-t-il pas encore la vieille rusticité de nos pères ? La plupart des lettres que nous avons retranchées, et que nous prononcions durement, sont nos anciens habits de sauvages : chaque peuple en a des magasins.
Le plus insupportable reste de la barbarie welche et gauloise est dans nos terminaisons en oin : coin, soin, oint, groin, foin, point, loin, morsouin, tintouin, pourpoint. Il faut qu’un langage ait d’ailleurs de grands charmes pour faire pardonner ces sons, qui tiennent moins de l’homme que de la plus dégoûtante espèce des animaux.
Mais enfin, chaque langue a des mots désagréables que les hommes éloquents savent placer heureusement, et dont ils ornent la rusticité. C’est un très-grand art : c’est celui de nos bons auteurs. Il faut donc s’en tenir à l’usage qu’ils ont fait de la langue reçue.
Il n’est rien de choquant dans la prononciation d’oin quand ces terminaisons sont accompagnées de syllabes sonores. Au contraire, il y a beaucoup d’harmonie dans ces deux phrases : « Les tendres soins que j’ai pris de votre enfance. Je suis loin d’être insensible à tant de vertus et de charmes. » Mais il faut se garder de dire, comme dans la tragédie de Nicomède (acte II, sc. iii):
Non ; mais il m’a surtout laissé ferme en ce point,
D’estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point.
D’estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point.
Le sens est beau ; il fallait l’exprimer en vers plus mélodieux : les deux rimes de point choquent l’oreille. Personne n’est révolté de ces vers dans l’Andromaque :
Nous le verrions encor nous partager ses soins ;
Il m’aimerait peut-être : il le feindrait du moins.
Adieu, tu peux partir ; je demeure en Épire.
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
À toute ma famille, etc.
Il m’aimerait peut-être : il le feindrait du moins.
Adieu, tu peux partir ; je demeure en Épire.
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
À toute ma famille, etc.
(Andromaque, acte V, scène iii.)
Voyez comme les derniers vers soutiennent les premiers, comme ils répandent sur eux la beauté de leur harmonie.
On peut reprocher à la langue française un trop grand nombre de mots simples auxquels manque le composé, et de termes composés qui n’ont point le simple primitif. Nous avons des architraves, et point de traves ; un homme est implacable, et n’est point placable ; il y a des gens inaimables, et cependant inaimable ne s’est pas encore dit.
C’est par la même bizarrerie que le mot de garçon est très-usité, et que celui de garce est devenu une injure grossière. Vénus est un mot charmant, vénérien donne une idée affreuse.
Le latin eut quelques singularités pareilles. Les Latins disaient possible, et ne disaient pas impossible. Ils avaient le verbe providere, et non le substantif providentia ; Cicéron fut le premier qui l’employa comme un mot technique.
Il me semble que, lorsqu’on a eu dans un siècle un nombre suffisant de bons écrivains, devenus classiques, il n’est plus guère permis d’employer d’autres expressions que les leurs, et qu’il faut leur donner le même sens, ou bien dans peu de temps le siècle présent n’entendrait plus le siècle passé.
Vous ne trouverez dans aucun auteur du siècle de Louis XIV que Rigault ait peint les portraits au parfait, que Benserade ait persiflé la cour, que le surintendant Fouquet ait eu un goût décidé pour les beaux arts, etc.
Le ministère prenait alors des engagements, et non pas des errements. On tenait, on remplissait, ou accomplissait ses promesses ; on ne les réalisait pas. On citait les anciens, on ne faisait pas des citations. Les choses avaient du rapport les unes aux autres, des ressemblances, des analogies, des conformités ; on les rapprochait, on en tirait des inductions, des conséquences : aujourd’hui on imprime qu’un article d’une déclaration du roi a trait à un arrêt de la cour des aides. Si on avait demandé à Patru, à Pellisson, à Boileau, à Racine, ce que c’est qu’avoir trait, ils n’auraient su que répondre. On recueillait ses moissons ; aujourd’hui on les récolte. On était exact, sévère, rigoureux, minutieux même ; à présent on s’avise d’être strict. Un avis était semblable à un autre ; il n’en était pas différent ; il lui était conforme ; il était fondé sur les mêmes raisons ; deux personnes étaient du même sentiment, avaient la même opinion, etc., cela s’entendait : je lis dans vingt mémoires nouveaux que les états ont eu un avis parallèle à celui du parlement ; que le parlement de Rouen n’a pas une opinion parallèle à celui de Paris, comme si parallèle pouvait signifier conforme ; comme si deux choses parallèles ne pouvaient pas avoir mille différences.
Aucun auteur du bon siècle n’usa du mot de fixer que pour signifier arrêter, rendre stable, invariable.
Et fixant de ses vœux l’inconstance fatale,
Phèdre depuis longtemps ne craint plus de rivale.
Phèdre depuis longtemps ne craint plus de rivale.
(Phèdre, acte I, scène i.)
C’est à ce jour heureux qu’il fixa son retour.
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Égayer la chagrine, et fixer la volage.
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Égayer la chagrine, et fixer la volage.
Quelques Gascons hasardèrent de dire : J’ai fixé cette dame, pour : je l’ai regardée fixement, j’ai fixé mes yeux sur elle. De là est venue la mode de dire : Fixer une personne.Alors vous ne savez point si on entend par ce mot : j’ai rendu cette personne moins incertaine, moins volage ; ou si on entend : je l’ai observée, j’ai fixé mes regards sur elle. Voilà un nouveau sens attaché à un mot reçu, et une nouvelle source d’équivoques.
Presque jamais les Pellisson, les Bossuet, les Fléchier, les Massillon, les Fénelon, les Racine, les Quinault, les Boileau, Molière même et La Fontaine, qui tous deux ont commis beaucoup de fautes contre la langue, ne se sont servis du terme vis-à-vis que pour exprimer une position de lieu. On disait : L’aile droite de l’armée de Scipion vis-à-vis l’aile gauche d’Annibal. Quand Ptolémée fut vis-à-vis de César, il trembla.
Vis-à-vis[10] est l’abrégé de visage à visage ; et c’est une expression qui ne s’employa jamais dans la poésie noble, ni dans le discours oratoire.
Aujourd’hui l’on commence à dire : Coupable vis-à-vis de vous, bienfaisant vis-à-vis de nous, difficile vis-à-vis de nous, mécontent vis-à-vis de nous, au lieu de : coupable, bienfaisant envers nous, difficile avec nous, mécontent de nous.
J’ai lu dans un écrit public : Le roi mal satisfait vis-à-vis de son parlement. C’est un amas de barbarismes. On ne peut être mal satisfait. Mal est le contraire de satis, qui signifie assez. On est peu content, mécontent ; on se croit mal servi, mal obéi. On n’est ni satisfait, ni mal satisfait, ni content, ni mécontent, ni bien, ni mal obéi, vis-à-vis de quelqu’un, mais de quelqu’un. Mal satisfait est de l’ancien style des bureaux. Des écrivains peu corrects se sont permis cette faute.
Presque tous les écrits nouveaux sont infectés de l’emploi vicieux de ce mot vis-à-vis. On a négligé ces expressions si faciles, si heureuses, si bien mises à leur place par les bons écrivains : envers, pour, avec, à regard, en faveur de.
Vous me dites qu’un homme est bien disposé vis-à-vis de moi ; qu’il a un ressentiment vis-à-vis de moi ; que le roi veut se conduire en père vis-à-vis de la nation. Dites que cet homme est bien disposé pour moi, à mon égard, en ma faveur ; qu’il a du ressentiment contre moi ; que le roi veut se conduire en père du peuple ; qu’il veut agir en père avec la nation, envers la nation : ou bien vous parlerez fort mal.
Quelques auteurs, qui ont parlé allobroge en français, ont dit élogier au lieu de louer, ou faire un éloge ; par contre au lieu d’au contraire ; éduquer pour élever, ou donner de l’éducation ; égaliser les fortunes pour égaler.
Ce qui peut le plus contribuer à gâter la langue, à la replonger dans la barbarie, c’est d’employer dans le barreau, dans les conseils d’État, des expressions gothiques dont on se servait dans le xive siècle : « Nous aurions reconnu ; nous aurions observé ; nous aurions statué ; il nous aurait paru aucunement utile. »
Hé, mes pauvres législateurs ! qui vous empêche de dire : « Nous avons reconnu ; nous avons statué ; il nous a paru utile ? »
Le sénat romain, dès le temps des Scipions, parlait purement, et on aurait sifflé un sénateur qui aurait prononcé un solécisme. Un parlement croit se donner du relief en disant au roi qu’il ne peut obtempérer. Les femmes ne peuvent entendre ce mot, qui n’est pas français. Il y a vingt manières de s’exprimer intelligiblement.
C’est un défaut trop commun d’employer des termes étrangers pour exprimer ce qu’ils ne signifient pas. Ainsi de celata, qui signifie un casque en italien, on fit le mot salade dans les guerres d’Italie ; de bowling-green, gazon où l’on joue à la boule, on a fait boulingrin ; roastbeef, bœuf rôti, a produit chez nos maîtres-d’hôtel du bel air des bœufs rôtis d’agneau, des bœufs rôtis de perdreaux. De l’habit de cheval riding-coat on a fait redingote ; et du salon du sieur Devaux à Londres, nommé vaux-hall, on a fait un facs-hall à Paris. Si on continue, la langue française si polie redeviendra barbare. Notre théâtre l’est déjà par des imitations abominables ; notre langage le sera de même. Les solécismes, les barbarismes, le style boursouflé, guindé, inintelligible, ont inondé la scène depuis Racine, qui semblait les avoir bannis pour jamais par la pureté de sa diction toujours élégante. On ne peut dissimuler qu’excepté quelques morceaux d’Électre, et surtout de Rhadamiste, tout le reste des ouvrages de l’auteur est quelquefois un amas de solécismes et de barbarismes, jeté au hasard en vers qui révoltent l’oreille.
Il parut, il y a quelques années, un Dictionnaire néologique dans lequel on montrait ces fautes dans tout leur ridicule. Mais malheureusement cet ouvrage, plus satirique que judicieux, était fait par un homme un peu grossier[11] qui n’avait ni assez de justesse dans l’esprit ni assez d’équité pour ne pas mêler indifféremment les bonnes et les mauvaises critiques.
Il parodie quelquefois très-grossièrement les morceaux les plus fins et les plus délicats des éloges des académiciens, prononcés par Fontenelle ; ouvrage qui en tout sens fait honneur à la France. Il condamne, dans Crébillon, fais-toi d’autres vertus[12], etc. ; l’auteur, dit-il, veut dire pratique d’autres vertus. Si l’auteur qu’il reprend s’était servi de ce motpratique, il aurait été fort plat. Il est beau de dire : Je me fais des vertus conformes à ma situation. Cicéron a dit : Facere de necessitate virtutem ; d’où nous est venu le proverbefaire de nécessité vertu. Racine a dit dans Britannicus :
Qui, dans l’obscurité nourrissant sa douleur,
S’est fait une vertu conforme à son malheur.
S’est fait une vertu conforme à son malheur.
(Acte II, scène iii.)
Ainsi Crébillon avait imité Racine ; il ne fallait pas blâmer dans l’un ce qu’on admire dans l’autre.
Mais il est vrai qu’il eût fallu manquer absolument de goût et de jugement pour ne pas reprendre les vers suivants, qui pèchent tous, ou contre la langue, ou contre l’élégance, ou contre le sens commun.
Mon fils, je t’aime encor tout ce qu’on peut aimer.
(Crébillon, Pyrrhus, acte III, scène v.)
Tant le sort entre nous a jeté de mystère.
(Idem, acte III, scène iv.)
Les dieux ont leur justice, et le trône a ses mœurs.
(Idem, acte II, scène i.)
Agénor inconnu ne compte point d’aïeux,
Pour me justifier d’un amour odieux.
Pour me justifier d’un amour odieux.
(Idem, Sémiramis, acte I, scène v.)
Ma raison s’arme en vain de quelques étincelles.
(Idem, ibid.)
Ah ! que les malheureux éprouvent de tourments !
(Idem, Électre, acte III, scène ii.)
Un captif tel que moi
Honorerait ses fers même sans qu’il fût roi.
Honorerait ses fers même sans qu’il fût roi.
(Idem, Sémiramis, acte II, scène iii.)
Un guerrier généreux, que la vertu couronne,
Vaut bien un roi formé par le secours des lois :
Le premier qui le fut n’eut pour lui que sa voix.
Vaut bien un roi formé par le secours des lois :
Le premier qui le fut n’eut pour lui que sa voix.
(Idem, Sémiramis, acte II, scène iii.)
À ce prix je deviendrai sa mère,
Mais je ne la suis pas ; je n’en ressens du moins
Les entrailles, l’amour, les remords, ni les soins.
Mais je ne la suis pas ; je n’en ressens du moins
Les entrailles, l’amour, les remords, ni les soins.
(Idem, ibid., acte IV, scène vii.)
Je crois que tu n’es pas coupable ;
Mais si tu l’es, tu n’es qu’un homme détestable.
Mais si tu l’es, tu n’es qu’un homme détestable.
(Crébillon, Catilina, acte IV, scène ii.)
Mais vous me payerez ses funestes appas.
C’est vous qui leur gagnez sur moi la préférence.
C’est vous qui leur gagnez sur moi la préférence.
(Idem, ibid., acte II, scène i.)
Seigneur, enfin la paix si longtemps attendue
M’est redonnée ici par le même héros
Dont la seule valeur nous causa tant de maux.
M’est redonnée ici par le même héros
Dont la seule valeur nous causa tant de maux.
(Idem, Pyrrhus, acte V, scène iii.)
Autour du vase affreux par moi-même rempli
Du sang de Nonnius avec soin recueilli,
Au fond de ton palais j’ai rassemblé leur troupe.
Du sang de Nonnius avec soin recueilli,
Au fond de ton palais j’ai rassemblé leur troupe.
(Idem, Catilina, acte IV, scène iii.)
Ces phrases obscures, ces termes impropres, ces fautes de syntaxe, ce langage inintelligible, ces pensées si fausses et si mal exprimées ; tant d’autres tirades où l’on ne parle que des dieux et des enfers, parce qu’on ne sait pas faire parler les hommes ; un style boursouflé et plat à la fois, hérissé d’épithètes inutiles, de maximes monstrueuses exprimées en vers dignes d’elles[13], c’est là ce qui a succédé au style de Racine ; et pour achever la décadence de la langue et du goût, ces pièces visigothes et vandales ont été suivies de pièces plus barbares encore.
La prose n’est pas moins tombée. On voit, dans des livres sérieux et faits pour instruire, une affectation qui indigne tout lecteur sensé.
« Il faut mettre sur le compte de l’amour-propre ce qu’on met sur le compte des vertus. « L’esprit se joue à pure perte dans ces questions où l’on a fait les frais de penser.
« Les éclipses étaient en droit d’effrayer les hommes.
« Épicure avait un extérieur à l’unisson de son âme.
« L’empereur Claudius renvia sur Auguste.
« La religion était en collusion avec la nature.
« Cléopâtre était une beauté privilégiée.
« L’air de gaieté brillait sur les enseignes de l’armée.
« Le triumvir Lépide se rendit nul.
« Un consul se fit clef de meute dans la république.
« Mécénas était d’autant plus éveillé qu’il affichait le sommeil.
« Julie, affectée de pitié, élève à son amant ses tendres supplications.
« Elle cultiva l’espérance.
« Son âme épuisée se fond comme l’eau.
« Sa philosophie n’est point parlière.
« Son amant ne veut pas mesurer ses maximes à sa toise, et prendre une âme aux livrées de la maison. »
Tels sont les excès d’extravagance où sont tombés des demi-beaux esprits qui ont eu la manie de se singulariser.
On ne trouve pas dans Rollin une seule phrase qui tienne de ce jargon ridicule, et c’est en quoi il est très-estimable, puisqu’il a résisté au torrent du mauvais goût.
Le défaut contraire à l’affectation est le style négligé, lâche et rampant, l’emploi fréquent des expressions populaires et proverbiales.
« Le général poursuivit sa pointe[14].
« Les ennemis furent battus à plate couture.
« Ils s’enfuirent à vauderoute.
« Il se prêta à des propositions de paix, après avoir chanté victoire.
« Les légions vinrent au-devant de Drusus par manière d’acquit.
« Un soldat romain se donnant à dix as par jour, corps et âme[15]. »
La différence qu’il y avait entre eux était, au lieu de dire, dans un style plus concis, la différence entre eux était. Le plaisir qu’il y a à cacher ses démarches à son rival, au lieu de dire le plaisir de cacher ses démarches à son rival.
Lors de la bataille de Fontenoy, au lieu de dire dans le temps de la bataille, l’époque de la bataille, tandis, lorsque l’on donnait la bataille.
Par une négligence encore plus impardonnable, et faute de chercher le mot propre, quelques écrivains ont imprimé : Il l’envoya faire faire la revue des troupes. Il était si aisé de dire : Il l’envoya passer les troupes en revue ; il lui ordonna d’aller faire la revue.
Il s’est glissé dans la langue un autre vice : c’est d’employer des expressions poétiques dans ce qui doit être écrit du style le plus simple. Des auteurs de journaux et même de quelques gazettes parlent des forfaits d’un coupeur de bourse condamné à être fouetté dans ces lieux. Des janissaires ont mordu la poussière. Les troupes n’ont pu résister àl’inclémence des airs. On annonce une histoire d’une petite ville de province, avec les preuves, et une table des matières, en faisant l’éloge de la magie du style de l’auteur. Un apothicaire donne avis au public qu’il débite une drogue nouvelle à trois livres la bouteille ; il dit qu’il a interrogé la nature, et qu’il l’a forcée d’obéir à ses lois.
Un avocat, à propos d’un mur mitoyen, dit que le droit de sa partie est éclairé du flambeau des présomptions.
Un historien, en parlant de l’auteur d’une sédition, vous dit qu’il alluma le flambeau de la discorde. S’il décrit un petit combat, il dit que ces vaillants chevaliers descendaient dans le tombeau, en y précipitant leurs ennemis victorieux.
Ces puérilités ampoulées ne devaient pas reparaître après le plaidoyer de maître Petit-Jean dans les Plaideurs. Mais enfin il y aura toujours un petit nombre d’esprits bien faits qui conservera les bienséances du style et le bon goût, ainsi que la pureté de la langue. Le reste sera oublié.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771. (B.)
- ↑ Voyez Langues. (Note de Voltaire.)
- ↑ Livre XII. (Id.)
- ↑ Voyez, dans les Mélanges, année 1777, le paragraphe du Commentaire sur l’Esprit des lois, intitulé De la Loi salique.
- ↑ Cet alinéa offre beaucoup de ressemblance avec le commencement du chapitre xvii de l’Essai sur les Mœurs, tome XI, page 267.
- ↑ Voyez l’ouvrage de M. Rœderer, intitulé Louis XII et François Ier ; Paris, Bossange frères, 1825, 2 vol. in-8°.
- ↑ Dans les Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771, était ici l’article intitulé Langue française. Voyez ci-après, page 185. Ce sont les éditeurs de Kehl qui ont intercalé l’article François, que Voltaire avait donné, en 1757, dans le tome VII de l’Encyclopédie. (B.)
- ↑ On trouve une critique de ce morceau dans l’Année littéraire, 1761, vi, 310-311. (B.). — Voyez Voltaire et ses Maîtres, page 288 et suiv.
- ↑ Voyez la note de la page 182.
- ↑ Sur cette locution, voyez la Requête à messieurs les Parisiens (en tête de la comédie de l’Écossaise) ; et aussi les lettres à d’Alembert, du 13 décembre 1756 ; à d’Olivet, du 3 janvier 1767. (B.)
- ↑ L’abbé Desfontaines : on croit qu’il eut pour collaborateur un nommé Bel. Voyez le Préservatif, nos viii et ix (dans les Mélanges, année 1738).
- ↑ Pyrrhus, acte I, scène iv.
- ↑ Voici quelques-unes de ces maximes détestables qu’on ne doit jamais étaler sur le théâtre :Cependant, sans compter ce qu’on appelle crime....
Et du joug des serments esclaves malheureux,
Notre honneur dépendra d’un vain respect pour eux !
Pour moi, que touche peu cet honneur chimérique,
J’appelle à ma raison d’un joug si tyrannique.
Me venger et régner, voilà mes souverains ;
Tout le reste pour moi n’a que des titres vains...
De froids remords voudraient en vain y mettre obstacle :
Je ne consulte plus que ce superbe oracle.(Xerxès, acte I, scène i.)Quelles plates et extravagantes atrocités ! « appeler à sa raison d’un joug ; mes souverains sont me venger et régner ; de froids remords qui veulent mettre obstacle à ce superbe oracle ! » quelle foule de barbarismes et d’idées barbares ! (Note de Voltaire.) - ↑ Ces expressions sont employées par l’historien Daniel ; voyez ci-après, l’article Genre de Style ; et dans les Mélanges, année 1764, les Extraits de la Gazette littéraire (article du 30 septembre).
- ↑ La Bletterie, dans sa traduction des Annales de Tacite, livre Ier, paragraphe xvii, a mis : À dix as par jour un soldat romain, corps et bien. Tacite dit : Animam et corpus. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19
FRANC ARBITRE.
Depuis que les hommes raisonnent, les philosophes ont embrouillé cette matière ; mais les théologiens l’ont rendue inintelligible par leurs absurdes subtilités sur la grâce. Locke est peut-être le premier homme qui ait eu un fil dans ce labyrinthe, car il est le premier qui, sans avoir l’arrogance de croire partir d’un principe général, ait examiné la nature humaine par analyse.
On dispute depuis trois mille ans si la volonté est libre ou non ; Locke[1] fait voir d’abord que la question est absurde, et que la liberté ne peut pas plus appartenir à la volonté que la couleur et le mouvement.
Que veut dire ce mot être libre ? il veut dire pouvoir, ou bien il n’a point de sens. Or que la volonté puisse, cela est aussi ridicule au fond que si on disait qu’elle est jaune ou bleue, ronde ou carrée. La volonté est le vouloir, et la liberté est le pouvoir. Voyons pied à pied la chaîne de ce qui se passe en nous, sans nous offusquer l’esprit d’aucun terme de l’école ni d’aucun principe antécédent.
On vous propose de monter à cheval, il faut absolument que vous fassiez un choix, car il est bien clair que vous irez ou que vous n’irez pas. Il n’y a point de milieu. Il est donc de nécessité absolue que vous vouliez le oui ou le non. Jusque-là il est démontré que la volonté n’est pas libre. Vous voulez monter à cheval ; pourquoi ? C’est, dira un ignorant, parce que je le veux. Cette réponse est un idiotisme ; rien ne se fait ni ne se peut faire sans raison, sans cause : votre vouloir en a donc une. Quelle est-elle ? l’idée agréable de monter à cheval qui se présente dans votre cerveau, l’idée dominante, l’idée déterminante. Mais, direz-vous, ne puis-je résister à une idée qui me domine ? Non ; car quelle serait la cause de votre résistance ? aucune. Vous ne pouvez obéir par votre volonté qu’à une idée qui vous dominera davantage.
Or vous recevez toutes vos idées ; vous recevez donc votre vouloir, vous voulez donc nécessairement : le mot de liberté, n’appartient donc en aucune manière à la volonté.
Vous me demandez comment le penser et le vouloir se forment en vous. Je vous réponds que je n’en sais rien. Je ne sais pas plus comment on fait des idées que je ne sais comment le monde a été fait. Il ne nous est donné que de chercher à tâtons ce qui se passe dans notre incompréhensible machine.
La volonté n’est donc point une faculté qu’on puisse appeler libre. Une volonté libre est un mot absolument vide de sens ; et ce que les scolastiques ont appelé volonté d’indifférence, c’est-à-dire de vouloir sans cause, est une chimère qui ne mérite pas d’être combattue.
Où sera donc la liberté ? dans la puissance de faire ce qu’on veut. Je veux sortir de mon cabinet, la porte est ouverte, je suis libre d’en sortir.
Mais, dites-vous, si la porte est fermée, et que je veuille rester chez moi, j’y demeure librement. Expliquons-nous. Vous exercez alors le pouvoir que vous avez de demeurer ; vous avez cette puissance, mais vous n’avez pas celle de sortir.
La liberté, sur laquelle on a écrit tant de volumes, n’est donc, réduite à ses justes termes, que la puissance d’agir.
Dans quel sens faut-il donc prononcer ce mot : L’homme est libre ? dans le même sens qu’on prononce les mots de santé, de force, de bonheur. L’homme n’est pas toujours fort, toujours sain, toujours heureux.
Une grande passion, un grand obstacle, lui ôtent sa liberté, sa puissance d’agir.
Le mot de liberté, de franc arbitre, est donc un mot abstrait, un mot général, comme beauté, bonté, justice. Ces termes ne disent pas que tous les hommes soient toujours beaux, bons et justes ; aussi ne sont-ils pas toujours libres.
Allons plus loin : cette liberté n’étant que la puissance d’agir, quelle est cette puissance ? Elle est l’effet de la constitution et de l’état actuel de nos organes. Leibnitz veut résoudre un problème de géométrie, il tombe en apoplexie, il n’a certainement pas la liberté de résoudre son problème, un jeune homme vigoureux, amoureux éperdument, qui tient sa maîtresse facile entre ses bras, est-il libre de dompter sa passion ? non sans doute : il a la puissance de jouir, et n’a pas la puissance de s’abstenir. Locke a donc eu très-grande raison d’appeler la liberté puissance. Quand est-ce que ce jeune homme pourra s’abstenir malgré la violence de sa passion ? quand une idée plus forte déterminera en sens contraire les ressorts de son âme et de son corps.
Mais quoi ! les autres animaux auront donc la même liberté, la même puissance ? Pourquoi non ? Ils ont des sens, de la mémoire, du sentiment, des perceptions, comme nous ; ils agissent avec spontanéité comme nous : il faut bien qu’ils aient aussi, comme nous, la puissance d’agir en vertu de leurs perceptions, en vertu du jeu de leurs organes.
On crie : S’il est ainsi, tout n’est que machine, tout est dans l’univers assujetti à des lois éternelles. Eh bien, voudriez-vous que tout se fît au gré d’un million de caprices aveugles ? Ou tout est la suite de la nécessité de la nature des choses, ou tout est l’effet de l’ordre éternel d’un maître absolu : dans l’un et dans l’autre cas nous ne sommes que des roues de la machine du monde.
C’est un vain jeu d’esprit, c’est un lieu commun de dire que sans la liberté prétendue de la volonté, les peines et les récompenses sont inutiles. Raisonnez, et vous conclurez tout le contraire.
Si, quand on exécute un brigand, son complice qui le voit expirer a la liberté de ne se point effrayer du supplice ; si sa volonté se détermine d’elle-même, il ira du pied de l’échafaud assassiner sur le grand chemin ; si ses organes, frappés d’horreur, lui font éprouver une terreur insurmontable, il ne volera plus. Le supplice de son compagnon ne lui devient utile et n’assure la société qu’autant que sa volonté n’est pas libre.
La liberté n’est donc et ne peut être autre chose que la puissance de faire ce qu’on veut. Voilà ce que la philosophie nous apprend. Mais si on considère la liberté dans le sens théologique, c’est une matière si sublime que des regards profanes n’osent pas s’élever jusqu’à elle[2].
- ↑ Voyez l’Essai sur l’entendement humain, chapitre de la puissance. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez l’article Liberté.
Éd. Garnier - Tome 19
| ◄ Franc arbitre | Franchise | François Rabelais ► |
FRANCHISE[1].
Mot qui donne toujours une idée de liberté dans quelque sens qu’on le prenne ; mot venu des Francs, qui étaient libres : il est si ancien que, lorsque le Cid assiégea et prit Tolède, dans le xie siècle, on donna des franchis oufranchises aux Français qui étaient venus à cette expédition, et qui s’établirent à Tolède. Toutes les villes murées avaient des franchises, des libertés, des priviléges, jusque dans la plus grande anarchie du pouvoir féodal. Dans tous les pays d’états, le souverain jurait à son avènement de garder leurs franchises.
Ce nom, qui a été donné généralement aux droits des peuples aux immunités, aux asiles, a été plus particulièrement affecté aux quartiers des ambassadeurs à Rome. C’était un terrain autour des palais ; et ce terrain était plus ou moins grand, selon la volonté de l’ambassadeur. Tout ce terrain était un asile aux criminels ; on ne pouvait les y poursuivre. Cette franchise fut restreinte sous Innocent XI à l’enceinte des palais. Les églises et les couvents en Italie ont la même franchise, et ne l’ont point dans les autres États. Il y a dans Paris plusieurs lieux de franchise, où les débiteurs ne peuvent être saisis pour leurs dettes par la justice ordinaire, et où les ouvriers peuvent exercer leurs métiers sans être passés maîtres. Les ouvriers ont cette franchise dans le faubourg Saint-Antoine ; mais ce n’est pas un asile comme le Temple.
Cette franchise, qui exprime ordinairement la liberté d’une nation, d’une ville, d’un corps, a bientôt après signifié la liberté d’un discours, d’un conseil qu’on donne, d’un procédé dans une affaire ; mais il y a une grande nuance entre parler avec franchise, et parler avec liberté. Dans un discours à son supérieur, la liberté est une hardiesse ou mesurée ou trop forte ; la franchise se tient plus dans les justes bornes, et est accompagnée de candeur. Dire son avis avec liberté, c’est ne pas craindre ; le dire avec franchise, c’est se conduire ouvertement et noblement. Parler avec trop de liberté, c’est marquer de l’audace ; parler avec trop de franchise, c’est trop ouvrir son cœur.
- ↑ Encyclopédie, tome VII, 1757. (B.)
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- ↑ L’article qu’on trouvait sous ce mot dans les Questions sur l’Encyclopédie était divisé en deux sections. La première se composait de la première des Lettres à Son Altesse sérénissime monseigneur le prince de ***. La seconde section était formée de la majeure partie de la seconde des mêmes Lettres. Voyez Mélanges, année 1767. (B.)
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FRANÇOIS XAVIER[1].
Il ne serait pas mal de savoir quelque chose de vrai concernant le célèbre François Xavero, que nous nommons Xavier, surnommé l’apôtre des Indes. Bien des gens s’imaginent encore qu’il établit le christianisme sur toute la côte méridionale de l’Inde, dans une vingtaine d’îles, et surtout au Japon. Il n’y a pas trente ans qu’à peine était-il permis d’en douter dans l’Europe.
Les jésuites n’ont fait nulle difficulté de le comparer à saint Paul. Ses voyages et ses miracles avaient été écrits en partie par Tursellin et Orlandin, par Lucéna, par Bartoli, tous jésuites, mais très-peu connus en France : moins on était informé des détails, plus sa réputation était grande.
Lorsque le jésuite Bouhours composa son histoire, Bouhours passait pour un très-bel esprit ; il vivait dans la meilleure compagnie de Paris ; je ne parle pas de la compagnie de Jésus, mais de celle des gens du monde les plus distingués par leur esprit et par leur savoir. Personne n’eut un style plus pur et plus éloigné de l’affectation : il fut même proposé dans l’Académie française de passer par-dessus les règles de son institution pour recevoir le père Bouhours dans son corps[2].
Il avait encore un plus grand avantage, celui du crédit de son ordre, qui alors, par un prestige presque inconcevable, gouvernait tous les princes catholiques.
La saine critique, il est vrai, commençait à s’établir ; mais ses progrès étaient lents : on se piquait alors en général de bien écrire plutôt que d’écrire des choses véritables.
Bouhours fit les Vies de saint Ignace et de saint François Xavier sans presque s’attirer de reproches ; à peine releva-t-on sa comparaison de saint Ignace avec César, et de Xavier avec Alexandre : ce trait passa pour une fleur de rhétorique.
J’ai vu au collége des jésuites de la rue Saint-Jacques un tableau de douze pieds de long sur douze de hauteur, qui représentait Ignace et Xavier montant au ciel chacun dans un char magnifique, attelé de quatre chevaux blancs ; le Père éternel en haut, décoré d’une belle barbe blanche, qui lui pendait jusqu’à la ceinture ; Jésus-Christ et la vierge Marie à ses côtés, le Saint-Esprit au-dessous d’eux en forme de pigeon, et des anges joignant les mains et baissant la tête pour recevoir père Ignace et père Xavier.
Si quelqu’un se fût moqué publiquement de ce tableau, le révérend P. La Chaise, confesseur du roi, n’aurait pas manqué de faire donner une lettre de cachet au ricaneur sacrilége.
Il faut avouer que François Xavier est comparable à Alexandre en ce qu’ils allèrent tous deux aux Indes, comme Ignace ressemble à César pour avoir été en Gaule ; mais Xavier, vainqueur du démon, alla bien plus loin que le vainqueur de Darius. C’est un plaisir de le voir passer, en qualité de convertisseur volontaire, d’Espagne en France, de France à Rome, de Rome à Lisbonne, de Lisbonne au Mozambique, après avoir fait le tour de l’Afrique. Il reste longtemps au Mozambique, où il reçoit de Dieu le don de prophétie : ensuite il passe à Mélinde, et dispute sur l’Alcoran avec les mahométans[3], qui entendent sans doute sa langue aussi bien qu’il entend la leur ; il trouve même des caciques, quoiqu’il n’y en ait qu’en Amérique. Le vaisseau portugais arrive à l’Ile Zocotora, qui est sans contredit celle des Amazones ; il y convertit tous les insulaires ; il y bâtit une église : de là il arrive à Goa[4] ; il y voit une colonne sur laquelle saint Thomas avait gravé qu’un jour saint Xavier viendrait rétablir la religion chrétienne qui avait fleuri autrefois dans l’Inde. Xavier lut parfaitement les anciens caractères, soit hébreux, soit indiens, dans lesquels cette prophétie était écrite. Il prend aussitôt une clochette, assemble tous les petits garçons autour de lui, leur explique le Credo, et les baptise[5]. Son grand plaisir surtout était de marier les Indiens avec leurs maîtresses.
On le voit courir de Goa au cap Comorin, à la côte de la Pêcherie, au royaume de Travancor ; dès qu’il est arrivé dans un pays, son plus grand soin est de le quitter : il s’embarque sur le premier vaisseau portugais qu’il trouve ; vers quelque endroit que ce vaisseau dirige sa route, il n’importe à Xavier : pourvu qu’il voyage, il est content. On le reçoit par charité ; il retourne deux ou trois fois à Goa, à Cochin, à Cori, à Negapatan, à Méliapour. Un vaisseau part pour Malaca : voilà Xavier qui court à Malaca avec le désespoir dans le cœur de n’avoir pu voir Siam, Pégu, et le Tonquin.
Vous le voyez dans l’île de Sumatra, à Bornéo, à Macassar, dans les îles Moluques, et surtout à Ternate et à Amboyne. Le roi de Ternate avait dans son immense sérail cent femmes en qualité d’épouses, et sept ou huit cents concubines. La première chose que fait Xavier est de les chasser toutes. Vous remarquerez d’ailleurs que l’île de Ternate n’a que deux lieues de diamètre.
De là, trouvant un autre vaisseau portugais qui part pour l’île de Ceilan, il retourne à Ceilan ; il fait plusieurs tours de Ceilan à Goa et à Cochin. Les Portugais trafiquaient déjà au Japon ; un vaisseau part pour ce pays, Xavier ne manque pas de s’y embarquer ; il parcourt toutes les îles du Japon.
Enfin, dit le jésuite Bouhours, si on mettait bout à bout toutes les courses de Xavier, il y aurait de quoi faire plusieurs fois le tour de la terre.
Observez qu’il était parti pour ses voyages en 1542, et qu’il mourut en 1552. S’il eut le temps d’apprendre toutes les langues des nations qu’il parcourut, c’est un beau miracle ; s’il avait le don des langues, c’est un plus grand miracle encore. Mais malheureusement, dans plusieurs de ses lettres, il dit qu’il est obligé de se servir d’interprète, et dans d’autres il avoue qu’il a une difficulté extrême à apprendre la langue japonaise, qu’il ne saurait prononcer.
Le jésuite Bouhours, en rapportant quelques-unes de ses lettres, ne fait aucun doute que saint François Xavier n’eut le don des langues[6] ; mais il avoue « qu’il ne l’avait pas toujours. Il l’avait, dit-il, dans plusieurs occasions : car sans jamais avoir appris la langue chinoise, il prêchait tous les matins en chinois dans Amanguchi » (qui est la capitale d’une province du Japon).
Il faut bien qu’il sût parfaitement toutes les langues de l’Orient, puisqu’il faisait des chansons dans ces langues, et qu’il mit en chanson le Pater, l’Ave Maria, et le Credo, pour l’instruction des petits garçons et des petites filles[7].
Ce qu’il y a de plus beau, c’est que cet homme, qui avait besoin de truchement, parlait toutes les langues à la fois comme les apôtres ; et lorsqu’il parlait portugais, langue dans laquelle Bouhours avoue que le saint s’expliquait fort mal, les Indiens, les Chinois, les Japonais, les habitants de Ceilan, de Sumatra, l’entendaient parfaitement[8].
Un jour surtout qu’il parlait sur l’immortalité de l’âme, le mouvement des planètes, les éclipses de soleil et de lune, l’arc-en-ciel, le péché et la grâce, le paradis et l’enfer, il se fit entendre à vingt personnes de nations différentes.
On demande comment un tel homme put faire tant de conversions au Japon ? Il faut répondre simplement qu’il n’en fit point ; mais que d’autres jésuites, qui restèrent longtemps dans le pays, à la faveur des traités entre les rois de Portugal et les empereurs du Japon, convertirent tant de monde qu’enfin il y eut une guerre civile qui coûta la vie, à ce que l’on prétend, à près de quatre cent mille hommes. C’est là le prodige le plus connu que les missionnaires aient opéré au Japon.
Mais ceux de François Xavier ne laissent pas d’avoir leur mérite.
Nous comptons dans la foule de ses miracles huit enfants ressuscités.
« Le plus grand miracle de Xavier, dit le jésuite Bouhours[9], n’était pas d’avoir ressuscité tant de morts, mais de n’être pas mort lui-même de fatigue. »
Mais le plus plaisant de ses miracles est qu’ayant laissé tomber son crucifix dans la mer près l’île de Baranura, que je croirais plutôt l’île de Barataria[10], un cancre vint le lui rapporter entre ses pattes au bout de vingt-quatre heures.
Le plus brillant de tous, et après lequel il ne faut jamais parler d’aucun autre, c’est que dans une tempête qui dura trois jours, il fut constamment à la fois dans deux vaisseaux à cent cinquante lieues l’un de l’autre[11], et servit à l’un des deux de pilote ; et ce miracle fut avéré par tous les passagers, qui ne pouvaient être ni trompés ni trompeurs.
C’est là pourtant ce qu’on a écrit sérieusement et avec succès dans le siècle de Louis XIV, dans le siècle des Lettres provinciales, des tragédies de Racine, du Dictionnaire de Bayle, et de tant d’autres savants ouvrages.
Ce serait une espèce de miracle qu’un homme d’esprit tel que Bouhours eût fait imprimer tant d’extravagances, si on ne savait à quel excès l’esprit de corps et surtout l’esprit monacal emportent les hommes. Nous avons plus de deux cents volumes entièrement dans ce goût, compilés par des moines ; mais ce qu’il y a de funeste, c’est que les ennemis des moines compilent aussi de leur côté. Ils compilent plus plaisamment, ils se font lire. C’est une chose bien déplorable qu’on n’ait plus pour les moines, dans les dix-neuf vingtièmes parties de l’Europe, ce profond respect et cette juste vénération que l’on conserve encore pour eux dans quelques villages de l’Aragon et de la Calabre.
Il serait très-difficile de juger entre les miracles de saint François Xavier,Don Quichotte, le Roman comique, et les convulsionnaires de Saint-Médard.
Après avoir parlé de François Xavier, il serait inutile de discuter l’histoire des autres François : si vous voulez vous instruire à fond, lisez les Conformités de saint François d’Assise.
Depuis la belle Histoire de saint François Xavier par le jésuite Bouhours, nous avons eu l’Histoire de saint François Régis par le jésuite Daubenton, confesseur de Philippe V, roi d’Espagne ; mais c’est de la piquette après de l’eau-de-vie : il n’y a pas seulement un mort ressuscité dans l’histoire du bienheureux Régis[12].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771. (B.) — Voyez aussi Xavier.
- ↑ Sa réputation de bon écrivain était si bien établie que La Bruyère dit dans sesCaractères (chapitre ier) : « Capys croit écrire comme Bouhours ou Rabutin. » (Note de Voltaire.)
- ↑ Tome I, page 86. (Id.)
- ↑ Tome I, page 92. (Note de Voltaire.)
- ↑ Ibid., page 102. (Id.)
- ↑ Tome II, p. 59. (Note de Voltaire.)
- ↑ Ibid., page 317. (Id.)
- ↑ Tome II, p. 50. (Note de Voltaire.)
- ↑ Ibid., page 313. (Id.)
- ↑ Tome II, page 237. (Note de Voltaire.)
- ↑ Ibid., page 157. (Id.)
- ↑ Voyez l’article Ignace de Loyola. (Id.)
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FRAUDE[1].
S’il faut user de fraudes pieuses avec le peuple[2].
Le fakir Bambabef rencontra un jour un des disciples de Confutzée, que nous nommons Confucius, et ce disciple s’appelait Ouang, et Bambabef soutenait que le peuple a besoin d’être trompé, et Ouang prétendait qu’il ne faut jamais tromper personne ; et voici le précis de leur dispute.
Bambabef.
Il faut imiter l’Être suprême, qui ne nous montre pas les choses telles qu’elles sont ; il nous fait voir le soleil sous un diamètre de deux ou trois pieds, quoique cet astre soit un million de fois plus gros que la terre ; il nous fait voir la lune et les étoiles attachées sur un même fond bleu, tandis qu’elles sont à des profondeurs différentes. Il veut qu’une tour carrée nous paraisse ronde de loin ; il veut que le feu nous paraisse chaud, quoiqu’il ne soit ni chaud ni froid ; enfin il nous environne d’erreurs convenables à notre nature.
Ouang.
Ce que vous nommez erreur n’en est point une. Le soleil, tel qu’il est placé à des millions de millions de lis[3] au delà de notre globe, n’est pas celui que nous voyons. Nous n’apercevons réellement et nous ne pouvons apercevoir que le soleil qui se peint dans notre rétine, sous un angle déterminé. Nos yeux ne nous ont point été donnés pour connaître les grosseurs et les distances, il faut d’autres secours et d’autres opérations pour les connaître.
Bambabef parut fort étonné de ce propos. Ouang, qui était très-patient, lui expliqua la théorie de l’optique ; et Bambabef, qui avait de la conception, se rendit aux démonstrations du disciple de Confutzée ; puis il reprit la dispute en ces termes.
Bambabef.
Si Dieu ne nous trompe point par le ministère de nos sens, comme je le croyais, avouez au moins que les médecins trompent toujours les enfants pour leur bien : ils leur disent qu’ils leur donnent du sucre, et en effet ils leur donnent de la rhubarbe. Je puis donc, moi fakir, tromper le peuple, qui est aussi ignorant que les enfants.
Ouang.
J’ai deux fils ; je ne les ai jamais trompés ; je leur ai dit, quand ils ont été malades : Voilà une médecine très-amère, il faut avoir le courage de la prendre ; elle vous nuirait si elle était douce. Je n’ai jamais souffert que leurs gouvernantes et leurs précepteurs leur fissent peur des esprits, des revenants, des lutins, des sorciers ; par là j’en ai fait de jeunes citoyens courageux et sages.
Bambabef.
Le peuple n’est pas né si heureusement que votre famille.
Ouang.
Tous les hommes se ressemblent à peu près ; ils sont nés avec les mêmes dispositions. Il ne faut pas corrompre la nature des hommes.
Bambabef.
Nous leur enseignons des erreurs, je l’avoue ; mais c’est pour leur bien. Nous leur faisons accroire que s’ils n’achètent pas nos clous bénits, s’ils n’expient pas leurs péchés en nous donnant de l’argent, ils deviendront, dans une autre vie, chevaux de poste, chiens ou lézards : cela les intimide, et ils deviennent gens de bien.
Ouang.
Ne voyez-vous pas que vous pervertissez ces pauvres gens ? Il y en a parmi eux bien plus qu’on ne pense qui raisonnent, qui se moquent de vos miracles, de vos superstitions, qui voient fort bien qu’ils ne seront changés ni en lézards ni en chevaux de poste. Qu’arrive-t-il ? ils ont assez de bon sens pour voir que vous leur dites des choses impertinentes, et ils n’en ont pas assez pour s’élever vers une religion pure et dégagée de superstition, telle que la nôtre. Leurs passions leur font croire qu’il n’y a point de religion, parce que la seule qu’on leur enseigne est ridicule ; vous devenez coupables de tous les vices dans lesquels ils se plongent.
Bambabef.
Point du tout, car nous ne leur enseignons qu’une bonne morale.
Ouang.
Vous vous feriez lapider par le peuple si vous enseigniez une morale impure. Les hommes sont faits de façon qu’ils veulent bien commettre le mal, mais ils ne veulent pas qu’on le leur prêche. Il faudrait seulement ne point mêler une morale sage avec des fables absurdes, parce que vous affaiblissez par vosimpostures, dont vous pourriez vous passer, cette morale que vous êtes forcés d’enseigner.
Bambabef.
Quoi ! vous croyez qu’on peut enseigner la vérité au peuple sans la soutenir par des fables ?
Ouang.
Je le crois fermement. Nos lettrés sont de la même pâte que nos tailleurs, nos tisserands, et nos laboureurs ; ils adorent un Dieu créateur, rémunérateur et vengeur ; ils ne souillent leur culte, ni par des systèmes absurdes, ni par des cérémonies extravagantes ; et il y a bien moins de crimes parmi les lettrés que parmi le peuple. Pourquoi ne pas daigner instruire nos ouvriers comme nous instruisons nos lettrés ?
Bambabef.
Vous feriez une grande sottise ; c’est comme si vous vouliez qu’ils eussent la même politesse, qu’ils fussent jurisconsultes : cela n’est ni possible ni convenable. Il faut du pain blanc pour les maîtres, et du pain bis pour les domestiques.
Ouang.
J’avoue que tous les hommes ne doivent pas avoir la même science ; mais il y a des choses nécessaires à tous. Il est nécessaire que chacun soit juste ; et la plus sûre manière d’inspirer la justice à tous les hommes, c’est de leur inspirer la religion sans superstition.
Bambabef.
C’est un beau projet, mais il est impraticable. Pensez-vous qu’il suffise aux hommes de croire un Dieu qui punit et qui récompense ? Vous m’avez dit qu’il arrive souvent que les plus déliés d’entre le peuple se révoltent contre mes fables ; ils se révolteront de même contre votre vérité. Ils diront : Qui m’assurera que Dieu punit et récompense ? où en est la preuve ? quelle mission avez-vous ? quel miracle avez-vous fait pour que je vous croie ? Ils se moqueront de vous bien plus que de moi.
Ouang.
Voilà où est votre erreur. Vous imaginez qu’on secouera le joug d’une idée honnête, vraisemblable, utile à tout le monde, d’une idée dont la raison humaine est d’accord, parce qu’on rejette des choses malhonnêtes, absurdes, inutiles, dangereuses, qui font frémir le bon sens.
Le peuple est très-disposé à croire ses magistrats : quand ses magistrats ne lui proposent qu’une créance raisonnable, il l’embrasse volontiers. On n’a pas besoin de prodiges pour croire un Dieu juste, qui lit dans le cœur de l’homme ; cette idée est trop naturelle, trop nécessaire, pour être combattue. Il n’est pas nécessaire de dire précisément comment Dieu punira et récompensera ; il suffit qu’on croie à sa justice. Je vous assure que j’ai vu des villes entières qui n’avaient presque point d’autres dogmes, et que ce sont celles où j’ai vu le plus de vertu.
Bambabef.
Prenez garde ; vous trouverez dans ces villes des philosophes qui vous nieront et les peines et les récompenses.
Ouang.
Vous m’avouerez que ces philosophes nieront bien plus fortement vos inventions : ainsi vous ne gagnez rien par là. Quand il y aurait des philosophes qui ne conviendraient pas de mes principes, ils n’en seraient pas moins gens de bien ; ils n’en cultiveraient pas moins la vertu, qui doit être embrassée par amour, et non par crainte. Mais de plus, je vous soutiens qu’aucun philosophe ne serait jamais assuré que la Providence ne réserve pas des peines aux méchants et des récompenses aux bons. Car s’ils me demandent qui m’a dit que Dieu punit, je leur demanderai qui leur a dit que Dieu ne punit pas. Enfin je vous soutiens que les philosophes m’aideront, loin de me contredire. Voulez-vous être philosophe ?
Bambabef.
Volontiers ; mais ne le dites pas aux fakirs.
Ouang.
Songeons surtout qu’un philosophe doit annoncer un Dieu, s’il veut être utile à la société humaine[4].
- ↑ Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)
- ↑ On a déjà imprimé plusieurs fois cet article, mais il est ici beaucoup plus correct. (Note de Voltaire.) — Cette note est de 1771. Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie. (B.)
- ↑ Un li est de 124 pas. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez dans les Mélanges, année 1756, l’opuscule intitulé Jusqu’à quel point on doit tromper le peuple ; et, année 1763, le chapitre xx du Traité sur la Tolérance.
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FRIVOLITÉ.[1].
Ce qui me persuade le plus de la Providence, disait le profond auteur deBacha Bilboquet, c’est que, pour nous consoler de nos innombrables misères, la nature nous a faits frivoles. Nous sommes tantôt des bœufs ruminants accablés sous le joug, tantôt des colombes dispersées qui fuyons en tremblant la griffe du vautour, dégouttante du sang de nos compagnes ; renards poursuivis par des chiens ; tigres qui nous dévorons les uns les autres. Nous voilà tout d’un coup devenus papillons, et nous oublions en voltigeant toutes les horreurs que nous avons éprouvées.
Si nous n’étions pas frivoles, quel homme pourrait demeurer sans frémir dans une ville où l’on brûla une maréchale, dame d’honneur de la reine, sous prétexte quelle avait fait tuer un coq blanc au clair de la lune[2] ? dans cette même ville où le maréchal de Marillac fut assassiné en cérémonie, sur un arrêt rendu par des meurtriers juridiques, apostés par un prêtre dans sa propre maison de campagne, où il caressait Marion de Lorme comme il pouvait, tandis que ces scélérats en robe exécutaient ses sanguinaires volontés ?
Pourrait-on se dire à soi-même, sans trembler dans toutes ses fibres et sans avoir le cœur glacé d’horreur : Me voici dans cette même enceinte où l’on rapportait les corps morts et mourants de deux mille jeunes gentilshommes égorgés près du faubourg Saint- Antoine, parce qu’un homme en soutane rouge avait déplu à quelques hommes en soutane noire[3] ?
Qui pourrait passer par la rue de la Ferronnerie[4] sans verser des larmes et sans entrer dans des convulsions de fureur contre les principes abominables et sacrés qui plongèrent le couteau dans le cœur du meilleur des hommes et du plus grand des rois ?
On ne pourrait faire un pas dans les rues de Paris, le jour de la Saint-Barthélemy, sans dire : C’est ici qu’on assassina un de mes ancêtres pour l’amour de Dieu ; c’est ici qu’on traîna tout sanglant un des aïeux de ma mère ; c’est là que la moitié de mes compatriotes égorgea l’autre.
Heureusement les hommes sont si légers, si frivoles, si frappés du présent, si insensibles au passé, que sur dix mille il n’y en a pas deux ou trois qui fassent ces réflexions.
Combien ai-je vu d’hommes de bonne compagnie qui, ayant perdu leurs enfants, leur maîtresse, une grande partie de leur bien, et par conséquent toute leur considération, et même plusieurs de leurs dents dans l’humiliante opération des frictions réitérées de mercure, ayant été trahis, abandonnés, venaient décider encore d’une pièce nouvelle et faisaient à souper des contes qu’on croyait plaisants ! La solidité consiste dans l’uniformité des idées. Un homme de bon sens, dit-on, doit toujours penser de la même façon : si on en était réduit là, il vaudrait mieux n’être pas né.
Les anciens n’imaginèrent rien de mieux que de faire boire les eaux du fleuve Léthé à ceux qui devaient habiter les champs Élysées.
Mortels, voulez-vous tolérer la vie ? oubliez et jouissez.
- ↑ Nouveaux Mélanges, iii, 1765. (B.)
- ↑ La maréchale d’Ancre, brûlée comme sorcière.
- ↑ Mazarin et le Parlement.
- ↑ Où fut assassiné Henri IV par Ravaillac.
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FROID[1].
De ce qu’on entend par ce terme dans les belles-lettres
et dans les beaux-arts.
et dans les beaux-arts.
On dit qu’un morceau de poésie, d’éloquence, de musique, un tableau même, est froid, quand on attend dans ces ouvrages une expression animée qu’on n’y trouve pas. Les autres arts ne sont pas si susceptibles de ce défaut. Ainsi l’architecture, la géométrie, la logique, la métaphysique, tout ce qui a pour unique mérite la justesse, ne peut être ni échauffé, ni refroidi. Le tableau de la Famille de Darius, peint par Mignard, est très-froid, en comparaison du tableau de Lebrun, parce qu’on ne trouve point dans les personnages de Mignard cette même affliction que Lebrun a si vivement exprimée sur le visage et dans les attitudes des princesses persanes. Une statue même peut être froide. On doit voir la crainte et l’horreur dans les traits d’une Andromède, l’effort de tous les muscles et une colère mêlée d’audace dans l’attitude et sur le front d’un Hercule qui soulève Antée.
Dans la poésie, dans l’éloquence, les grands mouvements des passions deviennent froids quand ils sont exprimés en termes trop communs et dénués d’imagination. C’est ce qui fait que l’amour, qui est si vif dans Racine, est languissant dans Campistron son imitateur.
Les sentiments qui échappent à une âme qui veut les cacher demandent au contraire les expressions les plus simples. Rien n’est si vif, si animé que ces vers du Cid[2] : « Va, je ne te hais point... Tu le dois... Je ne puis. » Ce sentiment deviendrait froid s’il était relevé par des termes étudiés.
C’est par cette raison que rien n’est si froid que le style ampoulé. Un héros, dans une tragédie[3] dit qu’il a essuyé une tempête, qu’il a vu périr son ami dans cet orage ; il touche, il intéresse, s’il parle avec douleur de sa perte, s’il est plus occupé de son ami que de tout le reste ; il ne touche point, il devient froid, s’il fait une description de la tempête, s’il parle de « source de feu bouillonnant sur les eaux », et de « la foudre qui gronde, et qui frappe à sillons redoublés la terre et l’onde ». Ainsi le style froid vient tantôt de la stérilité, tantôt de l’intempérance des idées, souvent d’une diction trop commune, quelquefois d’une diction trop recherchée.
L’auteur qui n’est froid que parce qu’il est vif à contre-temps peut corriger ce défaut d’une imagination trop abondante ; mais celui qui est froid parce qu’il manque d’âme n’a pas de quoi se corriger. On peut modérer son feu ; on ne saurait en acquérir.
- ↑ Encyclopédie, tome VII, 1757. (B.)
- ↑ Acte III, scène iv.
- ↑ Tydée, dans l’Électre de Crébillon, acte II, scène ire.
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GALANT[1].
Ce mot vient de gal, qui d’abord signifia gaieté et réjouissance, ainsi qu’on le voit dans Alain Chartier et dans Froissard : on trouve même dans le Roman de la Rose, galandé, pour signifier orné, paré.
La belle fut bien atornée,
Et d’un filet d’or galandée.
Et d’un filet d’or galandée.
Il est probable que le gala des Italiens, et le galan des Espagnols, sont dérivés du mot gal, qui paraît originairement celtique : de là se forma insensiblement galant, qui signifie un homme empressé à plaire. Ce mot reçut une signification plus noble dans les temps de la chevalerie, où ce désir de plaire se signalait par des combats. Se conduire galamment, se tirer d’affaire galamment, veut même encore dire se conduire en homme de cœur. Un galant homme, chez les Anglais, signifie un homme de courage ; en France, il veut dire de plus : un homme à nobles procédés. Un homme galant est tout autre chose qu’un galant homme ; celui-ci tient plus de l’honnête homme, celui-là se rapproche plus du petit-maître, de l’homme à bonnes fortunes. Être galant, en général, c’est chercher à plaire par des soins agréables, par des empressements flatteurs. Il a été très-galant avec ces dames veut dire
- seulement il a montré quelque chose de plus que de la politesse ; mais être le galant d’une dame a une signification plus forte ; cela signifie être son amant : ce mot n’est presque plus d’usage que dans les vers familiers. Un galant est non-seulement un homme à bonnes fortunes, mais ce mot porte avec soi quelque idée de hardiesse, et même d’effronterie ; c’est en ce sens que La Fontaine a dit :
Mais un galant, chercheur de pucelages.
Ainsi le même mot se prend en plusieurs sens. Il en est de même degalanterie, qui signifie tantôt coquetterie dans l’esprit, paroles flatteuses, tantôt présent de petits bijoux, tantôt intrigue avec une femme ou plusieurs : et même depuis peu il a signifié ironiquement faveurs de Vénus : ainsi, dire des galanteries, donner des galanteries, avoir des galanteries, attraper une galanterie, sont des choses toutes différentes. Presque tous les termes qui entrent fréquemment dans la conversation reçoivent ainsi beaucoup de nuances qu’il est difficile de démêler : les mots techniques ont une signification plus précise et moins arbitraire.
- ↑ Encyclopédie, tome VII, 1757. (B.)
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GARANT[1].
Garant est celui qui se rend responsable de quelque chose envers quelqu’un, et qui est obligé de l’en faire jouir. Le mot garant vient du celte et du tudesque warrant. Nous avons changé en G tous les doubles W des termes que nous avons conservés de ces anciens langages. Warrant signifie encore, chez la plupart des nations du Nord, assurance, garantie ; et c’est en ce sens qu’il veut dire en anglais édit du roi, comme signifiant promesse du roi. Lorsque, dans le moyen âge, les rois faisaient des traités, ils étaient garantis de part et d’autre par plusieurs chevaliers qui juraient de faire observer le traité, et même qui le signaient, lorsque par hasard ils savaient écrire. Quand l’empereur Frédéric-Barberousse céda tant de droits au pape Alexandre III, dans le célèbre congrès de Venise, en 1177, l’empereur mit son sceau à l’instrument que le pape et les cardinaux signèrent. Douze princes de l’empire garantirent le traité par un serment sur l’Évangile ; mais aucun d’eux ne signa. Il n’est point dit que le doge de Venise garantit cette paix, qui se fit dans son palais.
Lorsque Philippe-Auguste conclut la paix en 1200 avec Jean, roi d’Angleterre, les principaux barons de France et ceux de Normandie en jurèrent l’observation, comme cautions, comme parties garantes. Les Français firent serment de combattre le roi de France s’il manquait à sa parole ; et les Normands, de combattre leur souverain s’il ne tenait pas la sienne.
Un connétable de Montmorency ayant traité avec un comte de la Marche, en 1227, pendant la minorité de Louis IX, jura l’observation du traité sur l’âme du roi.
L’usage de garantir les États d’un tiers était très-ancien sous un nom différent. Les Romains garantirent ainsi les possessions de plusieurs princes d’Asie et d’Afrique, en les prenant sous leur protection, en attendant qu’ils s’emparassent des terres protégées.
On doit regarder comme une garantie réciproque l’alliance ancienne de la France et de la Castille de roi à roi, de royaume à royaume, et d’homme à homme.
On ne voit guère de traité où la garantie des États d’un tiers soit expressément stipulée, avant celui que la médiation de Henri IV fit conclure entre l’Espagne et les États-Généraux en 1609. Il obtint que le roi d’Espagne Philippe III reconnût les Provinces-Unies pour libres et souveraines. Il signa et fit même signer au roi d’Espagne la garantie de cette souveraineté des sept Provinces ; et la république reconnut qu’elle lui devait sa liberté. C’est surtout dans nos derniers temps que les traités de garantie ont été plus fréquents. Malheureusement ces garanties ont quelquefois produit des ruptures et des guerres, et on a reconnu que la force est le meilleur garant qu’on puisse avoir.
- ↑ Encyclopédie, tome VII, 1757. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19
GARGANTUA[1].
S’il y a jamais eu une réputation bien fondée, c’est celle de Gargantua. Cependant il s’est trouvé dans ce siècle philosophique et critique des esprits téméraires qui ont osé nier les prodiges de ce grand homme, et qui ont poussé le pyrrhonisme jusqu’à douter qu’il ait jamais existé.
Comment se peut-il faire, disent-ils, qu’il y ait eu au xvie siècle un héros dont aucun contemporain, ni saint Ignace, ni le cardinal Cajetan, ni Galilée, ni Guichardin, n’ont jamais parlé, et sur lequel on n’a jamais trouvé la moindre note dans les registres de la Sorbonne ?
Feuilletez les histoires de France, d’Allemagne, d’Angleterre, d’Espagne, etc., vous n’y voyez pas un mot de Gargantua. Sa vie entière, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, n’est qu’un tissu de prodiges inconcevables.
Sa mère Gargamelle accouche de lui par l’oreille gauche. À peine est-il né qu’il crie à boire d’une voix terrible, qui est entendue dans la Beauce et dans le Vivarais. Il fallut seize aunes de drap pour sa seule braguette, et cent peaux de vaches brunes pour ses souliers. Il n’avait pas encore douze ans qu’il gagna une grande bataille et fonda l’abbaye de Thélême. On lui donna pour femmeMme Badebec, et il est prouvé que Badebec est un nom syriaque.
On lui fait avaler six pèlerins dans une salade. On prétend qu’il a pissé la rivière de Seine, et que c’est à lui seul que les Parisiens doivent ce beau fleuve.
Tout cela paraît contre la nature à nos philosophes, qui ne veulent pas même assurer les choses les plus vraisemblables, à moins qu’elles ne soient bien prouvées.
Ils disent que si les Parisiens ont toujours cru à Gargantua, ce n’est pas une raison pour que les autres nations y croient ; que si Gargantua avait fait un seul des prodiges qu’on lui attribue, toute la terre en aurait retenti, toutes les chroniques en auraient parlé, que cent monuments l’auraient attesté. Enfin ils traitent sans façon les Parisiens qui croient à Gargantua de badauds ignorants, de superstitieux imbéciles, parmi lesquels il se glisse des hypocrites qui feignent de croire à Gargantua pour avoir quelque prieuré de l’abbaye de Thélême.
Le révérend P. Viret, cordelier à la grand’manche, confesseur de filles, et prédicateur du roi, a répondu à nos pyrrhoniens d’une manière invincible. Il prouve très-doctement que si aucun écrivain, excepté Rabelais, n’a parlé des prodiges de Gargantua, aucun historien aussi ne les a contredits[2] ; que le sage de Thou même, qui croit aux sortiléges, aux prédictions et à l’astrologie, n’a jamais nié les miracles de Gargantua. Ils n’ont pas même été révoqués en doute par La Mothe Le Vayer. Mézerai les a respectés au point qu’il n’en dit pas un seul mot. Ces prodiges ont été opérés à la vue de toute la terre. Rabelais en a été témoin ; il ne pouvait être ni trompé ni trompeur. Pour peu qu’il se fût écarté de la vérité, toutes les nations de l’Europe se seraient élevées contre lui ; tous les gazetiers, tous les faiseurs de journaux, auraient crié à la fraude, à l’imposture.
En vain les philosophes, qui répondent à tout, disent qu’il n’y avait ni journaux ni gazettes dans ce temps-là. On leur réplique qu’il y avait l’équivalent, et cela suffit. Tout est impossible dans l’histoire de Gargantua, et c’est par cela même qu’elle est d’une vérité incontestable : car si elle n’était pas vraie, on n’aurait jamais osé l’imaginer ; et la grande preuve qu’il la faut croire, c’est qu’elle est incroyable.
Ouvrez tous les mercures, tous les journaux de Trévoux, ces ouvrages immortels qui sont l’instruction du genre humain, vous n’y trouverez pas une seule ligne où l’on révoque l’histoire de Gargantua en doute. Il était réservé à notre siècle de produire des monstres qui établissent un pyrrhonisme affreux, sous prétexte qu’ils sont un peu mathématiciens, et qu’ils aiment la raison, la vérité, et la justice. Quelle pitié ! je ne veux qu’un argument pour les confondre.
Gargantua fonda l’abbaye de Thélême. On ne trouve point ses titres, il est vrai, jamais elle n’en eut ; mais elle existe, elle possède dix mille pièces d’or de rente. La rivière de Seine existe, elle est un monument éternel du pouvoir de la vessie de Gargantua. De plus, que vous coûte-t-il de le croire ? Ne faut-il pas embrasser le parti le plus sûr ? Gargantua peut vous procurer de l’argent, des honneurs et du crédit. La philosophie ne vous donnera jamais que la satisfaction de l’âme : c’est bien peu de chose. Croyez à Gargantua, vous dis-je ; pour peu que vous soyez avare, ambitieux et fripon, vous vous en trouverez très-bien.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
- ↑ On n’a du R. P. Viret que deux ouvrages, et tous deux contre Voltaire, intitulés : l’un,Réponse à la Philosophie de l’histoire, 1767, in-12 ; l’autre, le Mauvais Dîner, ou Lettres sur le Dîner du comte de Boulainvilliers, 1770, in-8°. Dans aucun d’eux il ne parle de Gargantua ; mais à l’occasion du peuple juif, il dit (page 450 de saRéponse) : « Cette nation rend témoignage encore aujourd’hui dans toute la terre de tous les faits qui sont rapportés dans ses annales ; et jamais ni leurs voisins, ni leurs ennemis, ni aucun historien ne les a contredits. » (B.)
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GAZETTE[1].
Relation des affaires publiques. Ce fut au commencement du xvie siècle que cet usage utile fut inventé à Venise, dans le temps que l’Italie était encore le centre des négociations de l’Europe, et que Venise était toujours l’asile de la liberté. On appela ces feuilles, qu’on donnait une fois par semaine, Gazettes,du nom de Gazetta, petite monnaie revenant à un de nos demi-sous, qui avait cours à Venise. Cet exemple fut ensuite imité dans toutes les grandes villes de l’Europe.
De tels journaux étaient établis à la Chine de temps immémorial ; on y imprime tous les jours la Gazette de l’Empire, par ordre de la cour. Si cette gazette est vraie, il est à croire que toutes les vérités n’y sont pas ; aussi ne doivent-elles pas y être.
Le médecin Théophraste Renaudot donna en France les premières gazettes en 1631, et il en eut le privilége, qui a été longtemps un patrimoine de sa famille. Ce privilége est devenu un objet important dans Amsterdam ; et la plupart des gazettes des Provinces-Unies sont encore un revenu pour plusieurs familles de magistrats, qui payent les écrivains. La seule ville de Londres a plus de douze gazettes par semaine. On ne peut les imprimer que sur du papier timbré : ce qui n’est pas une taxe indifférente pour l’État.
Les gazettes de la Chine ne regardent que cet empire ; celles de l’Europe embrassent l’univers. Quoiqu’elles soient souvent remplies de fausses nouvelles, elles peuvent cependant fournir de bons matériaux pour l’histoire, parce que d’ordinaire les erreurs d’une gazette sont rectifiées par les suivantes, et qu’on y trouve presque toutes les pièces authentiques que les souverains mêmes y font insérer. Les gazettes de France ont toujours été revues par le ministère. C’est pourquoi les auteurs ont toujours employé certaines formules qui ne paraissent pas être dans la bienséance de la société, en ne donnant le titre de monsieur qu’à certaines personnes, et celui de sieur aux autres ; les auteurs ont oublié qu’ils ne parlaient pas au nom du roi. Ces journaux publics n’ont d’ailleurs été jamais souillés par la médisance, et ont été toujours assez correctement écrits.
Il n’en est pas de même des gazettes étrangères ; celles de Londres, excepté celle de la cour, sont souvent remplies de cette indécence que la liberté de la nation autorise. Les gazettes françaises faites en ce pays ont été rarement écrites avec pureté, et n’ont pas peu servi quelquefois à corrompre la langue. Un des grands défauts qui s’y sont glissés, c’est que les auteurs, en voyant la teneur des arrêts de France, qui s’expriment suivant les anciennes formules, ont cru que ces formules étaient conformes à notre syntaxe, et ils les ont imitées dans leur narration ; c’est comme si un historien romain eût employé le style de la loi des Douze Tables. Ce n’est que dans le style des lois qu’il est permis de dire : Le roi aurait reconnu, le roi aurait établi une loterie ; mais il faut que le gazetier dise : Nous apprenons que le roi a établi, et non pas aurait établi une loterie, etc. ; nous apprenons que les Français ont pris Minorque, et non pas auraient pris Minorque. Le style de ces écrits doit être de la plus grande simplicité ; les épithètes y sont ridicules. Si le parlement a eu une audience du roi, il ne faut pas dire : « Cet auguste corps a eu une audience du roi ; ces pères de la patrie sont revenus à cinq heures précises. » On ne doit jamais prodiguer ces titres ; il ne faut les donner que dans les occasions où ils sont nécessaires. « Son Altesse dîna avec Sa Majesté ; et Sa Majesté mena ensuite Son Altesse à la comédie ; après quoi Son Altesse joua avec Sa Majesté ; et les autres Altesses et Leurs Excellences messieurs les ambassadeurs assistèrent au repas que Sa Majesté donna à Leurs Altesses. » C’est une affectation servile qu’il faut éviter. Il n’est pas nécessaire de dire que les termes injurieux ne doivent jamais être employés, sous quelque prétexte que ce puisse être.
À l’imitation des gazettes politiques, on commença en France à imprimer des gazettes littéraires en 1665 : car les premiers journaux ne furent en effet que de simples annonces des livres nouveaux imprimés en Europe ; bientôt après on y joignit une critique raisonnée. Elle déplut à plusieurs auteurs, toute modérée qu’elle était. Nous ne parlerons ici que de ces gazettes littéraires dont on surchargea le public, qui avait déjà de nombreux journaux de tous les pays de l’Europe où les sciences sont cultivées. Ces gazettes parurent vers l’an 1723, à Paris, sous plusieurs noms différents : Nouvelliste du Parnasse, Observations sur les écrits modernes, etc. La plupart ont été faites uniquement pour gagner de l’argent ; et comme on n’en gagne point à louer des auteurs, la satire fît d’ordinaire le fond de ces écrits. On y mêla souvent des personnalités odieuses, la malignité en procura le débit ; mais la raison et le bon goût, qui prévalent toujours à la longue, les firent tomber dans le mépris et dans l’oubli.
- ↑ Encyclopédie, tome VII, 1757. (B.)
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GÉNÉALOGIE[1].
SECTION PREMIÈRE.
Les théologiens ont écrit des volumes pour tâcher de concilier saint Matthieu avec saint Luc sur la généalogie de Jésus-Christ. Le premier ne compte[2] que vingt-sept générations depuis David par Salomon, tandis que Luc[3] en met quarante-deux, et l’en fait descendre par Nathan. Voici comment le savant Calmet résout une difficulté semblable en parlant de Melchisédech. Les Orientaux et les Grecs, féconds en fables et en inventions, lui ont forgé une généalogie dans laquelle ils nous donnent les noms de ses aïeux. Mais, ajoute le judicieux bénédictin, comme le mensonge se trahit toujours par lui-même, les uns racontent sa généalogie d’une manière, les autres d’une autre. II y en a qui soutiennent qu’il était d’une race obscure et honteuse, et il s’en est trouvé qui l’ont voulu faire passer pour illégitime.
Tout cela s’applique naturellement à Jésus, dont Melchisédech était la figure, suivant l’apôtre[4]. En effet, l’Évangile de Nicodème[5] dit expressément que les Juifs devant Pilate reprochèrent à Jésus qu’il était né de la fornication. Sur quoi le savant Fabricius observe qu’on n’est assuré par aucun témoignage digne de foi que les Juifs aient objecté à Jésus-Christ pendant sa vie, ni même aux apôtres, cette calomnie qu’ils répandirent partout dans la suite. Cependant les Actes des apôtres[6] font foi que les Juifs d’Antioche s’opposèrent, en blasphémant, à ce que Paul leur disait de Jésus ; et Origène[7] soutient que ces paroles, rapportées dans l’Évangile de saint Jean : « Nous ne sommes point nés de fornication, nous n’avons jamais servi personne », étaient de la part des juifs un reproche indirect qu’ils faisaient à Jésus sur le défaut de sa naissance et sur son état de serviteur : car ils prétendaient, comme nous l’apprend ce Père[8], que Jésus était originaire d’un petit hameau de la Judée, et avait eu pour mère une pauvre villageoise qui ne vivait que de son travail, laquelle ayant été convaincue d’adultère avec un soldat nommé Panther, fut chassée par son fiancé, qui était charpentier de profession ; qu’après cet affront, errant misérablement de lieu en lieu, elle accoucha secrètement de Jésus, lequel, se trouvant dans la nécessité, fut contraint de s’aller louer serviteur en Égypte, où, ayant appris quelques-uns de ces secrets que les Égyptiens font tant valoir, il retourna en son pays, et que, tout fier des miracles qu’il savait faire, il se proclama lui-même Dieu.
Suivant une tradition très-ancienne, ce nom de Panther, qui a donné lieu à la méprise des Juifs, était le surnom du père de Joseph, comme l’assure saint Épiphane[9] ; ou plutôt le nom propre de l’aïeul de Marie, comme l’affirme saint Jean Damascène[10].
Quant à l’état de serviteur qu’ils reprochaient à Jésus, il déclare lui-même[11] qu’il n’était pas venu pour être servi, mais pour servir. Zoroastre, selon les Arabes, avait également été serviteur d’Esdras, Épictète était même né dans la servitude ; aussi saint Cyrille de Jérusalem a grande raison de dire[12] qu’elle ne déshonore personne.
Sur l’article des miracles, nous apprenons à la vérité de Pline que les Égyptiens avaient le secret de teindre des étoffes de diverses couleurs en les plongeant dans la même cuve ; et c’est là un des miracles qu’attribue à Jésus l’Évangile de l’enfance[13] ; mais, comme nous l’apprend saint Chrysostome[14], Jésus ne fit aucun miracle avant son baptême, et ceux qu’on lui attribue sont de purs mensonges. La raison qu’en donne ce Père, c’est que la sagesse du Seigneur ne lui permettait pas d’en faire pendant son enfance, parce qu’on les aurait regardés comme des prestiges.
C’est en vain que saint Épiphane[15] prétend que de nier les miracles que quelques-uns attribuent à Jésus dans son enfance, ce serait fournir aux hérétiques un prétexte spécieux de dire qu’il ne devint fils de Dieu que par l’effusion du Saint-Esprit, qui descendit sur lui dans son baptême ; ce sont les Juifs que nous combattons ici, et non pas les hérétiques.
M. Wagenseil nous a donné la traduction latine d’un ouvrage des Juifs, intitulé Toldos Jeschu, dans lequel il est rapporté[16] que Jeschu étant à Bethléem de Juda, lieu de sa naissance, il se mit à crier tout haut : « Quels sont ces hommes méchants qui prétendent que je suis bâtard et d’une origine impure ? ce sont eux qui sont des bâtards et des hommes très-impurs. N’est-ce pas une mère vierge qui m’a enfanté ? Et je suis entré en elle par le sommet de la tête. »
Ce témoignage a paru d’un si grand poids à M. Bergier que ce savant théologien n’a point fait difficulté de l’employer sans en citer la source. Voici ses propres termes, page 23 de la Certitude des preuves du christianisme : « Jésus est né d’une vierge par l’opération du Saint-Esprit ; Jésus lui-même nous l’a ainsi assuré plusieurs fois de sa propre bouche. Tel est le récit des apôtres. » Il est certain que ces paroles de Jésus ne se trouvent que dans le Toldos Jeschu,et la certitude de cette preuve de M. Bergier subsiste, quoique saint Matthieu[17]applique à Jésus ce passage d’Isaïe[18] : « Il ne disputera point, il ne criera point, et personne n’entendra sa voix dans les rues. »
Selon saint Jérôme[19] c’est aussi une ancienne tradition parmi les gymnosophistes de l’Inde que Buddas, auteur de leur dogme, naquit d’une vierge qui l’enfanta par le côté. C’est ainsi que naquirent Jules César, Scipion l’Africain, Manlius, Édouard VI, roi d’Angleterre, et d’autres, au moyen d’une opération que les chirurgiens nomment césarienne, parce qu’elle consiste à tirer un enfant de la matrice par une incision faite à l’abdomen de la mère. Simon[20] surnommé le Magicien, et Manès, prétendaient aussi tous les deux être nés d’une vierge. Mais cela signifiait seulement que leurs mères étaient vierges lorqu’elles les conçurent. Or, pour se convaincre combien sont incertaines les marques de la virginité, il ne faut que lire la glose du célèbre évêque du Puy-en-Velai, M. de Pompignan, sur ce passage des Proverbes[21] : « Trois choses me sont difficiles à comprendre, et la quatrième m’est entièrement inconnue : la voie de l’aigle dans l’air, la voie du serpent sur le rocher, la voie d’un navire au milieu de la mer, et la voie de l’homme dans sa jeunesse. » Pour traduire littéralement ces paroles, suivant ce prélat, chap. iii, seconde partie de l’Incrédulité convaincue par les prophéties, il aurait fallu dire :viam viri in virgine adolescentula, la voie de l’homme dans une jeune fillealma[22]. La traduction de notre Vulgate, dit-il, substitue un autre sens, exact et véritable en lui-même, mais moins conforme au texte original. Enfin il confirme sa curieuse interprétation par l’analogie de ce verset avec le suivant : « Telle est la voie de la femme adultère, qui après avoir mangé s’essuie la bouche, et dit : Je n’ai point fait de mal. »
Quoi qu’il en soit, la virginité de Marie n’était pas encore généralement reconnue au commencement du iiie siècle. Plusieurs ont été dans cette opinion et y sont encore, disait saint Clément d’Alexandrie[23], que Marie est accouchée d’un fils sans que son accouchement ait produit aucun changement dans sa personne : car quelques-uns disent qu’une sage-femme l’ayant visitée après son enfantement, elle lui trouva toutes les marques de la virginité. On voit que ce Père veut parler de l’Évangile de la nativité de Marie, où l’ange Gabriel lui dit[24] : « Sans mélange d’homme, vierge vous concevrez, vierge vous enfanterez, vierge vous nourrirez » ; et du protévangile de Jacques, où la sage-femme s’écrie[25] : « Quelle merveille inouïe ! Marie vient démettre un fils au monde, et a encore toutes les marques de la virginité. » Ces deux Évangiles n’en furent pas moins déclarés apocryphes par la suite, quoiqu’ils fussent en ce point conformes au sentiment adopté par l’Église : on écarta les échafauds quand une fois l’édifice fut élevé.
Ce que Jeschu ajoute : « Je suis entré en elle par le sommet de la tête », a de même été le sentiment de l’Église[26]. Le bréviaire des maronites porte que le verbe du père est entré par l’oreille de la femme bénie. Saint Augustin et le pape Félix disent expressément que la vierge devint enceinte par l’oreille. Saint Éphrem dit la même chose dans une hymne, et Voisin, son traducteur, observe que cette pensée vient originairement de Grégoire de Néocésarée, surnomméThaumaturge. Agobar[27] rapporte que l’Église chantait de son temps : « Le Verbe est entré par l’oreille de la Vierge, et il en est sorti par la porte dorée. » Eutychius parle aussi d’Élianus, qui assista au concile de Nicée, et qui disait que le Verbe entra par l’oreille de la Vierge, et qu’il en sortit par la voie de l’enfantement. Cet Élianus était un chorévêque, dont le nom se trouve dans la liste arabe des Pères de Nicée, publiée par Selden.
On n’ignore pas que le jésuite Sanchez a sérieusement agité la question si la vierge Marie a fourni de la semence dans l’incarnation du Christ, et qu’il s’est décidé pour l’affirmative d’après d’autres théologiens ; mais ces écarts d’une imagination licencieuse doivent être mis au rang de l’opinion de l’Arétin, qui y fait intervenir le Saint-Esprit sous la forme d’un pigeon, comme la fable dit que Jupiter changé en cygne avait visité Léda ; ou comme les premiers Pères de l’Église, tels que saint Justin, Athénagore, Tertullien, saint Clément d’Alexandrie, saint Cyprien, Lactance, saint Ambroise, et autres, ont cru, d’après les Juifs Philon et Josèphe l’historien, que les anges avaient connu charnellement les femmes et avaient engendré avec elles. Saint Augustin[28] impute même aux manichéens d’enseigner que de belles filles et de beaux garçons, apparaissant tout nus aux princes des ténèbres, qui sont les mauvais anges, font échapper de leurs membres relâchés par la concupiscence la substance vitale, que ce Père appelle la nature de Dieu. Évode[29] tranche le mot en disant que la majesté divine trouve moyen de s’échapper par les génitoires des démons.
Il est vrai que tous ces Pères croyaient les anges corporels[30] ; mais depuis que les ouvrages de Platon eurent donné l’idée de la spiritualité, on expliqua cette ancienne opinion d’un commerce charnel des anges avec les femmes en disant que le même ange qui, transformé en femme, avait reçu la semence d’un homme, se servait de cette semence pour engendrer avec une femme, auprès de laquelle il prenait à son tour la figure d’un homme. Les théologiens désignent par les termes d’incube et de succube ces différents rôles qu’ils font jouer aux anges. Les curieux peuvent lire les détails de ces dégoûtantes rêveries, page 225 des variantes de la Genèse, par Othon Gualtérius ; liv. II, chap. xv des Disquisitions magiques, par Delrio ; et chap. xiiidu Discours des sorciers, par Henri Boguet.
SECTION II[31].
Aucune généalogie, fût-elle réimprimée dans le Moréri, n’approche de celle de Mahomet ou Mohammed, fils d’Abdallah, fils d’Abd’all Moutaleb, fils d’Ashem ; lequel Mohammed fut, dans son jeune âge, palefrenier de la veuve Cadisha, puis son facteur, puis son mari ; puis prophète de Dieu, puis condamné à être pendu, puis conquérant et roi d’Arabie, puis mourut de sa belle mort, rassasié de gloire et de femmes.
Les barons allemands ne remontent que jusqu’à Vitikind, et nos nouveaux marquis français ne peuvent guère montrer de titres au delà de Charlemagne. Mais la race de Mahomet ou Mohammed, qui subsiste encore, a toujours fait voir un arbre généalogique dont le tronc est Adam, et dont les branches s’étendent d’Ismael jusqu’aux gentilshommes qui portent aujourd’hui le grand titre de cousins de Mahomet.
Nulle difficulté sur cette généalogie, nulle dispute entre les savants, point de faux calculs à rectifier, point de contradiction à pallier, point d’impossibilités qu’on cherche à rendre possibles.
Votre orgueil murmure de l’authenticité de ces titres. Vous me dites que vous descendez d’Adam, aussi bien que le grand prophète, si Adam est le père commun ; mais que cet Adam n’a jamais été connu de personne, pas même des anciens Arabes ; que ce nom n’a jamais été cité que dans les livres juifs ; que par conséquent vous vous inscrivez en faux contre les titres de noblesse de Mahomet ou Mohammed.
Vous ajoutez qu’en tout cas, s’il y a eu un premier homme, quel qu’ait été son nom, vous en descendez tout aussi bien que l’illustre palefrenier de Cadisha ; et que s’il n’y a point eu de premier homme, si le genre humain a toujours existé, comme tant de savants le prétendent, vous êtes gentilhomme de toute éternité.
À cela on vous réplique que vous êtes roturier de toute éternité, si vous n’avez pas vos parchemins en bonne forme.
Vous répondez que les hommes sont égaux ; qu’une race ne peut être plus ancienne qu’une autre ; que les parchemins, auxquels pend un morceau de cire, sont d’une invention nouvelle ; qu’il n’y a aucune raison qui vous oblige de céder à la famille de Mohammed, ni à celle de Confutzée, ni à celle des empereurs du Japon, ni aux secrétaires du roi du grand collége. Je ne puis combattre votre opinion par des preuves physiques, ou métaphysiques, ou morales. Vous vous croyez égal au daïri du Japon, et je suis entièrement de votre avis. Tout ce que je vous conseille, quand vous vous trouverez en concurrence avec lui, c’est d’être le plus fort.
- ↑ Voltaire refusa de faire l’article Généalogie pour l’Encyclopédie, parce qu’il n’y aurait pu dire ce qu’il voulait : « J’ai de l’aversion, écrit-il à d’Alembert à ce sujet, pour la vanité des généalogies ; je n’en crois pas quatre d’avérées avant la fin du xiiie siècle, et je ne suis pas assez savant pour concilier les deux généalogies absolument différentes de notre divin Sauveur. » L’article Généalogie parut dans les Questions. (G. A.)
- ↑ Chapitre i. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre iii, v. 23. (Id.)
- ↑ Épître aux Hébreux, chapitre vii, v. 3. (Id.)
- ↑ Article 2. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre xiii. (Id.)
- ↑ Sur saint Jean, chap. viii, v. 41. (Id.)
- ↑ Contre Celse, chapitre viii. (Id.)
- ↑ Hérésie, lxxviii. (Note de Voltaire.)
- ↑ Livre IV, chap. xv, de la Foi. (Id.)
- ↑ Matthieu, chapitre xx, v. 28. (Id.)
- ↑ Sixième catéchèse, article xiv. (Id.)
- ↑ Article xxxvii. (Note de Voltaire.)
- ↑ Homélie xx, sur saint Jean, (ld.)
- ↑ Hérésie, li, n° 20. (Id.)
- ↑ Page 7. (Id.)
- ↑ Chapitre xii, v. 19. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre xlii, v. 2. (Id.)
- ↑ Livre I, contre Jovinien. (Id.)
- ↑ Récognitions, livre II, art. xiv. (Id.)
- ↑ Chap. xxx, v. 18. (Note de Voltaire.)
- ↑ La signification propre de ce mot est adolescente, en état de produire, nubile, féconde, etc. C’est l’épithète ordinaire de Cérès. (K.)
- ↑ Stromates, l. VII. (Note de Voltaire.)
- ↑ Article ix. (Id.)
- ↑ Article xix. (Id.)
- ↑ Assemani, Bibliothèque orientale, tome i, page 91. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre viii de la Psalmodie. (Id.)
- ↑ Livre XX, contre Fauste, chapitre xliv, de la Nature du bien ; et ailleurs. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre xvii, de la Foi. (Id.)
- ↑ Tertullien, contre Praxée, chapitre vii. (Id.)
- ↑ Formait tout l’article, en 1774, dans l’édition in-4°, et aussi dans l’édition encadrée de 1775. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19
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GÉNÉRATION[1].
Je dirai comment s’opère la génération, quand on m’aura enseigné comment Dieu s’y est pris pour la création.
Mais toute l’antiquité, me dites-vous, tous les philosophes, tous les cosmogonites sans exception, ont ignoré la création proprement dite. Faire quelque chose de rien a paru une contradiction à tous les penseurs anciens. L’axiome rien ne vient de rien a été le fondement de toute philosophie ; et nous demandons, au contraire, comment quelque chose peut en produire une autre ?
Je vous réponds qu’il m’est aussi impossible de voir clairement comment un être vient d’un autre être, que de comprendre comment il est arrivé du néant.
Je vois bien qu’une plante, un animal engendre son semblable ; mais telle est notre destinée, que nous savons parfaitement comment on tue un homme, et que nous ignorons comment on le fait naître.
Nul animal, nul végétal ne peut se former sans germe ; autrement une carpe pourrait naître sur un if, et un lapin au fond d’une rivière, sauf à y périr.
Vous voyez un gland, vous le jetez en terre, il devient chêne. Mais savez-vous ce qu’il faudrait pour que vous sussiez comment ce germe se développe et se change en chêne ? Il faudrait que vous fussiez Dieu.
Vous cherchez le mystère de la génération de l’homme ; dites-moi d’abord seulement le mystère qui lui donne des cheveux et des ongles ; dites-moi comment il remue le petit doigt quand il le veut.
Vous reprochez à mon système que c’est celui d’un grand ignorant : j’en conviens ; mais je vous répondrai ce que dit l’évêque d’Aire Montmorin à quelques-uns de ses confrères. Il avait eu deux enfants de son mariage avant d’entrer dans les ordres ; il les présenta, et on rit. « Messieurs, dit-il, la différence entre nous, c’est que j’avoue les miens. »
Si vous voulez quelque chose de plus sur la génération et sur les germes, lisez ou relisez ce que j’ai lu autrefois dans une de ces petites brochures qui se perdent quand elles ne sont pas enchâssées dans des volumes d’une taille un peu plus fournie[2].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771. (B.)
- ↑ Dans les Questions sur l’Encyclopédie, cet article est terminé par l’Entretien d’un jeune marié fort naïf et d’un philosophe ; c’était la conversation qu’on trouvera dans l’Homme aux quarante écus, au chapitre intitulé Mariage de l’Homme aux quarante écus. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19
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GÉNÉREUX, GÉNÉROSITÉ[1].
La générosité est un dévouement aux intérêts des autres, qui porte à leur sacrifier ses avantages personnels. En général, au moment où l’on relâche de ses droits en faveur de quelqu’un, et qu’on lui donne plus qu’il ne peut exiger, on devient généreux. La nature, en produisant l’homme au milieu de ses semblables, lui a prescrit des devoirs à remplir envers eux. C’est dans l’obéissance à ces devoirs que consiste l’honnêteté, et c’est au delà de ces devoirs que commence la générosité. L’âme généreuse s’élève donc au-dessus de l’intention que la nature semblait avoir en la formant. Quel bonheur pour l’homme de pouvoir ainsi devenir supérieur à son être ! et quel prix ne doit point avoir à ses yeux la vertu qui lui procure cet avantage ! On peut donc regarder la générosité comme le plus sublime de tous les sentiments, comme le mobile de toutes les belles actions, et peut-être comme le germe de toutes les vertus : car il y en a peu qui ne soient essentiellement le sacrifice d’un intérêt personnel à un intérêt étranger. Il ne faut pas confondre la grandeur d’âme, la générosité, la bienfaisance et l’humanité : on peut n’avoir de la grandeur d’âme que pour soi, et l’on n’est jamais généreux qu’envers les autres ; on peut être bienfaisant sans faire de sacrifices, et la générosité en suppose toujours ; on n’exerce guère l’humanité qu’envers les malheureux et les inférieurs, et la générosité a lieu envers tout le monde. D’où il suit que la générosité est un sentiment aussi noble que la grandeur d’âme, aussi utile que la bienfaisance, et aussi tendre que l’humanité : elle est le résultat de la combinaison de ces trois vertus, et, plus parfaite qu’aucune d’elles, elle y peut suppléer. Le beau plan que celui d’un monde où tout le genre humain serait généreux ! Dans le monde tel qu’il est, la générosité est la vertu des héros ; le reste des hommes se borne à l’admirer. La générosité est de tous les états : c’est la vertu dont la pratique satisfait le plus l’amour-propre. Il est un art d’être généreux : cet art n’est pas commun ; il consiste à dérober le sacrifice que l’on fait. La générosité ne peut guère avoir de plus beau motif que l’amour de la patrie et le pardon des injures. La libéralité n’est autre chose que la générosité restreinte à un objet pécuniaire ; c’est cependant une grande vertu lorsqu’elle se propose le soulagement des malheureux. Mais il y a une économie sage et raisonnée, qui devrait toujours régler les hommes dans la dispensation de leurs bienfaits. Voici un trait de cette économie. Un prince[2] donne une somme d’argent pour l’entretien des pauvres d’une ville ; mais il fait en sorte que cette somme s’accroisse à mesure qu’elle est employée, et que bientôt elle puisse servir au soulagement de toute la province. De quel bonheur ne jouirait-on pas sur la terre si la générosité des souverains avait toujours été dirigée par les mêmes vues !
On fait des générosités à ses amis, des libéralités à ses domestiques, des aumônes aux pauvres.
- ↑ Voltaire avait composé pour l’Encyclopédie un article Généreux (voyez sa lettre à d’Alembert du 29 novembre 1756).Cependant l’article Généreux ne porte pas, dans l’Encyclopédie, la signature de Voltaire ; mais il y est terminé par la note que voici : « Ce n’est là qu’une partie des idées qui étaient renfermées dans un article sur la générosité qu’on a communiqué à M. Diderot. Les bornes de cet ouvrage n’ont pas permis de faire usage de cet article en entier. »Est-il croyable que les éditeurs de l’Encyclopédie aient rejeté un article de Voltaire pour en admettre un d’une plume anonyme ? N’est-il pas probable au contraire que, ayant tronqué l’article de Voltaire, ils n’auront pas voulu le donner sous son nom ?Il est à remarquer que leur note sur l’article Généreux est sur un tout autre ton que celle qu’ils avaient mise en tête de l’article Éloquence, tome XVIII, page 513. Cette circonstance, je ne me le dissimule pas, peut motiver des doutes. Malgré cela, j’ai cru pouvoir admettre ici cet article. C’est la première fois qu’il paraît dans les Œuvres de Voltaire. Ce 24 avril 1829. (B.)
- ↑ Le roi de Pologne, duc de Lorraine, a donné aux magistrats de la ville de Bar dix mille écus, qui doivent être employés à acheter du blé lorsqu’il est à bas prix, pour le revendre aux pauvres à un prix médiocre lorsqu’il est monté à un certain point de cherté. Par cet arrangement, la somme augmente toujours, et bientôt on pourra la répartir sur d’autres endroits de la province. (Note de Voltaire.)
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GENÈSE[1].
L’écrivain sacré s’étant conformé aux idées reçues, et n’ayant pas dû s’en écarter, puisque sans cette condescendance il n’aurait pas été entendu, il ne nous reste que quelques remarques à faire sur la physique de ces temps reculés : car pour la théologie, nous la respectons, nous y croyons, et nous n’y touchons jamais.
« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. »
C’est ainsi qu’on a traduit ; mais la traduction n’est pas exacte. Il n’y a pas d’homme un peu instruit qui ne sache que le texte porte : « Au commencement, les dieux firent ou les dieux fit le ciel et la terre. » Cette leçon d’ailleurs est conforme à l’ancienne idée des Phéniciens, qui avaient imaginé que Dieu employa des dieux inférieurs pour débrouiller le chaos, le chautereb. Les Phéniciens étaient depuis longtemps un peuple puissant, qui avait sa théogonie avant que les Hébreux se fussent emparés de quelques cantons vers son pays. Il est bien naturel de penser que quand les Hébreux eurent enfin un petit établissement vers la Phénicie, ils commencèrent à apprendre la langue. Alors leurs écrivains purent emprunter l’ancienne physique de leurs maîtres : c’est la marche de l’esprit humain.
Dans le temps où l’on place Moïse, les philosophes phéniciens en savaient-ils assez pour regarder la terre comme un point, en comparaison de la multitude infinie de globes que Dieu a placés dans l’immensité de l’espace qu’on nomme le ciel ? Cette idée si ancienne et si fausse, que le ciel fut fait pour la terre, a presque toujours prévalu chez le peuple ignorant. C’est à peu près comme si on disait que Dieu créa toutes les montagnes et un grain de sable, et qu’on s’imaginât que ces montagnes ont été faites pour ce grain de sable. Il n’est guère possible que les Phéniciens, si bons navigateurs, n’eussent pas quelques bons astronomes ; mais les vieux préjugés prévalaient, et ces vieux préjugés[2] durent être ménagés par l’auteur de la Genèse, qui écrivait pour enseigner les voies de Dieu, et non la physique :
« La terre était tohu-bohu et vide ; les ténèbres étaient sur la face de l’abîme, et l’esprit de Dieu était porté sur les eaux. »
Tohu-bohu signifie précisément chaos, désordre ; c’est un de ces mots imitatifs qu’on trouve dans toutes les langues, comme sens dessus dessous, tintamarre, trictrac, tonnerre, bombe. La terre n’était point encore formée telle qu’elle est ; la matière existait, mais la puissance divine ne l’avait point encore arrangée. L’esprit de Dieu signifie à la lettre le souffle, le vent, qui agitait les eaux. Cette idée est exprimée dans les fragments de l’auteur phénicien Sanchoniathon. Les Phéniciens croyaient, comme tous les autres peuples, la matière éternelle. Il n’y a pas un seul auteur dans l’antiquité qui ait jamais dit qu’on eût tiré quelque chose du néant. On ne trouve même dans toute la Bibleaucun passage où il soit dit que la matière ait été faite de rien : non que la création de rien ne soit très-vraie, mais cette vérité n’était pas connue des Juifs charnels.
Les hommes furent toujours partagés sur la question de l’éternité du monde, mais jamais sur l’éternité de la matière.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Gigni
De nihilo nihilum, in nihilum nil posse reverti.
De nihilo nihilum, in nihilum nil posse reverti.
(Pers., sat. iii, 83.)
Voilà l’opinion de toute l’antiquité.
« Dieu dit : Que la lumière soit faite, et la lumière fut faite ; et il vit que la lumière était bonne ; et il divisa la lumière des ténèbres ; et il appela la lumièrejour, et les ténèbres nuit ; et le soir et le matin furent un jour. Et Dieu dit aussi : Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux des eaux ; et Dieu fit le firmament ; et il divisa les eaux au-dessus du firmament des eaux au-dessous du firmament ; et Dieu appela le firmament ciel ; et le soir et le matin fit le second jour, etc. ; et il vit que cela était bon. »
Commençons par examiner si l’évêque d’Avranches Huet, Leclerc, etc., n’ont pas évidemment raison contre ceux qui prétendent trouver ici un trait d’éloquence sublime.
Cette éloquence n’est affectée dans aucune histoire écrite par les Juifs. Le style est ici de la plus grande simplicité, comme dans le reste de l’ouvrage. Si un orateur, pour faire connaître la puissance de Dieu, employait seulement cette expression : « Il dit que la lumière soit, et la lumière fut », ce serait alors du sublime. Tel est ce passage d’un psaume : Dixit, et facta sunt. C’est un trait qui, étant unique en cet endroit, et placé pour faire une grande image, frappe l’esprit et l’enlève. Mais ici c’est le narré le plus simple. L’auteur juif ne parle pas de la lumière autrement que des autres objets de la création ; il dit également à chaque article : et Dieu vit que cela était bon. Tout est sublime dans la création, sans doute ; mais celle de la lumière ne l’est pas plus que celle de l’herbe des champs : le sublime est ce qui s’élève au-dessus du reste, et le même tour règne partout dans ce chapitre.
C’était encore une opinion fort ancienne, que la lumière ne venait pas du soleil. On la voyait répandue dans l’air avant le lever et après le coucher de cet astre ; on s’imaginait que le soleil ne servait qu’à la pousser plus fortement. Aussi l’auteur de la Genèse se conforme-t-il à cette erreur populaire, et même il ne fait créer le soleil et la lune que quatre jours après la lumière. Il était impossible qu’il y eût un matin et un soir avant qu’il existât un soleil. L’auteur inspiré daignait descendre aux préjugés vagues et grossiers de la nation. Dieu ne prétendait pas enseigner la philosophie aux Juifs. Il pouvait élever leur esprit jusqu’à la vérité ; mais il aimait mieux descendre jusqu’à eux. On ne peut trop répéter cette solution.
La séparation de la lumière et des ténèbres n’est pas d’une autre physique ; il semble que la nuit et le jour fussent mêlés ensemble comme des grains d’espèces différentes que l’on sépare les uns des autres. On sait assez que les ténèbres ne sont autre chose que la privation de la lumière, et qu’il n’y a de lumière en effet qu’autant que nos yeux reçoivent cette sensation ; mais on était alors bien loin de connaître ces vérités.
L’idée d’un firmament est encore de la plus haute antiquité. On s’imaginait que les cieux étaient très solides, parce qu’on y voyait toujours les mêmes phénomènes. Les cieux roulaient sur nos têtes, ils étaient donc d’une matière fort dure. Le moyen de supputer combien les exhalaisons de la terre et des mers pouvaient fournir d’eau aux nuages ? Il n’y avait point de Halley qui pût faire ce calcul. On se figurait donc des réservoirs d’eau dans le ciel. Ces réservoirs ne pouvaient être portés que sur une bonne voûte ; on voyait à travers cette voûte, elle était donc de cristal. Pour que les eaux supérieures tombassent de cette voûte sur la terre, il était nécessaire qu’il y eût des portes, des écluses, des cataractes, qui s’ouvrissent et se fermassent. Telle était l’astronomie d’alors ; et puisqu’on écrivait pour des Juifs, il fallait bien adopter leurs idées[3] grossières, empruntées des autres peuples un peu moins grossiers qu’eux.
« Dieu fit deux grands luminaires, l’un pour présider au jour, l’autre à la nuit ; il fit aussi les étoiles. »
C’est toujours, il est vrai, la même ignorance de la nature. Les Juifs ne savaient pas que la lune n’éclaire que par une lumière réfléchie. L’auteur parle ici des étoiles comme de points lumineux, tels qu’on les voit, quoiqu’elles soient autant de soleils dont chacun a des mondes roulants autour de lui. L’Esprit saint se proportionnait donc à l’esprit du temps. S’il avait dit que le soleil est un million de fois plus gros que la terre, et la lune cinquante fois plus petite, on ne l’aurait pas compris : ils nous paraissent deux astres presque également grands.
« Dieu dit aussi : Faisons l’homme à notre image, et qu’il préside aux poissons, etc. »
Qu’entendaient les Juifs par Faisons l’homme à notre image ? Ce que toute l’antiquité entendait :
Finxit in effigiem moderantum cuncta deorum.
(Ovid., Metam., I, 83.)
On ne fait des images que des corps. Nulle nation n’imagina un dieu sans corps, et il est impossible de se le représenter autrement. On peut bien dire : Dieu n’est rien de ce que nous connaissons ; mais on ne peut avoir aucune idée de ce qu’il est. Les Juifs crurent Dieu constamment corporel, comme tous les autres peuples. Tous les premiers Pères de l’Église crurent aussi Dieu corporel, jusqu’à ce qu’ils eussent embrassé les idées de Platon, ou plutôt jusqu’à ce que les lumières du christianisme fussent plus pures.
« Il les créa mâle et femelle. »
Si Dieu ou les dieux secondaires créèrent l’homme mâle et femelle à leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et les dieux mâles et femelles. On a recherché si l’auteur veut dire que l’homme avait d’abord les deux sexes, ou s’il entend que Dieu fit Adam et Ève le même jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et Ève en même temps ; mais ce sens contredirait absolument la formation de la femme, faite d’une côte de l’homme longtemps après les sept jours.
« Et il se reposa le septième jour. »
Les Phéniciens, les Chaldéens, les Indiens, disaient que Dieu avait fait le monde en six temps, que l’ancien Zoroastre appelle les six gahambârs, si célèbres chez les Perses.
Il est incontestable que tous ces peuples avaient une théologie avant que les Juifs habitassent les déserts d’Horeb et de Sinaï, avant qu’ils pussent avoir des écrivains. Plusieurs savants ont cru vraisemblable que l’allégorie des six jours est imitée de celle des six temps. Dieu peut avoir permis que de grands peuples eussent cette idée avant qu’il l’eût inspirée au peuple juif. Il avait bien permis que les autres peuples inventassent les arts avant que les Juifs en eussent aucun.
« Du lieu de volupté sortait un fleuve qui arrosait le jardin, et de là se partageait en quatre fleuves : l’un s’appelle Phison, qui tourne dans le pays d’Hévilath où vient l’or... Le second s’appelle Géhon, qui entoure l’Éthiopie... Le troisième est le Tigre, et le quatrième l’Euphrate. »
Suivant cette version, le paradis terrestre aurait contenu près du tiers de l’Asie et de l’Afrique. L’Euphrate et le Tigre ont leur source à plus de soixante grandes lieues l’un de l’autre, dans des montagnes horribles qui ne ressemblent guère à un jardin. Le fleuve qui borde l’Éthiopie, et qui ne peut être que le Nil, commence à plus de mille lieues des sources du Tigre et de l’Euphrate ; et si le Phison est le Phase, il est assez étonnant de mettre au même endroit la source d’un fleuve de Scythie et celle d’un fleuve d’Afrique[4]. II a donc fallu chercher une autre explication et d’autres fleuves. Chaque commentateur a fait son paradis terrestre[5].
On a dit que le jardin d’Éden ressemble à ces jardins d’Éden à Saana, dans l’Arabie Heureuse, fameuse dans toute l’antiquité ; que les Hébreux, peuple très-récent, pouvaient être une horde arabe, et se faire honneur de ce qu’il y avait de plus beau dans le meilleur canton de l’Arabie ; qu’ils ont toujours employé pour eux les anciennes traditions des grandes nations au milieu desquelles ils étaient enclavés. Mais ils n’en étaient pas moins conduits par le Seigneur.
« Le Seigneur prit donc l’homme, et le mit dans le jardin de volupté afin qu’il le cultivât. »
C’est fort bien fait de cultiver son jardin, mais il est difficile qu’Adam cultivât un jardin de mille lieues de long : apparemment qu’on lui donna des aides. Il faut donc, encore une fois, que les commentateurs exercent ici leur talent de deviner. Aussi a-t-on donné à ces quatre fleuves trente positions différentes.
« Ne mangez point du fruit de la science du bien et du mal. »
Il est difficile de concevoir qu’il y ait eu un arbre qui enseignât le bien et le mal, comme il y a des poiriers et des abricotiers. D’ailleurs on a demandé pourquoi Dieu ne veut pas que l’homme connaisse le bien et le mal. Le contraire ne paraît-il pas (si on ose le dire) beaucoup plus digne de Dieu, et beaucoup plus nécessaire à l’homme ? Il semble à notre pauvre raison que Dieu devait ordonner de manger beaucoup de ce fruit ; mais on doit soumettre sa raison, et conclure seulement qu’il faut obéir à Dieu.
« Dès que vous en aurez mangé, vous mourrez. »
Cependant Adam en mangea, et n’en mourut point. Au contraire, on le fait vivre encore neuf cent trente ans. Plusieurs Pères ont regardé tout cela comme une allégorie. En effet, on pourrait dire que les autres animaux ne savent pas qu’ils mourront, mais que l’homme le sait par sa raison. Cette raison est l’arbre de la science qui lui fait prévoir sa fin. Cette explication serait peut-être la plus raisonnable ; mais nous n’osons prononcer. « Le Seigneur dit aussi : Il n’est pas bon que l’homme soit seul, faisons-lui une aide semblable à lui. »
On s’attend que le Seigneur va lui donner une femme ; mais auparavant il lui amène tous les animaux. Peut-être y a-t-il ici quelque transposition de copiste.
« Et le nom qu’Adam donna à chacun des animaux est son véritable nom. »
Ce qu’on peut entendre par le véritable nom d’un animal serait un nom qui désignerait toutes les propriétés de son espèce, ou du moins les principales ; mais il n’en est ainsi dans aucune langue. Il y a dans chacune quelques mots imitatifs, comme coq et coucou en celte, qui désignent un peu le cri du coq et du coucou ; tintamarre, trictrac ; alali en grec, loupous en latin, etc. Mais ces mots imitatifs sont en très-petit nombre. De plus, si Adam eût ainsi connu toutes les propriétés des animaux, ou il avait déjà mangé du fruit de la science, ou Dieu semblait n’avoir pas besoin de lui interdire ce fruit[6] : il en savait déjà plus que la Société royale de Londres et l’Académie des sciences.
Observez que c’est ici la première fois qu’Adam est nommé dans laGenèse. Le premier homme, chez les anciens brachmanes, prodigieusement antérieurs aux Juifs, s’appelait Adimo, l’enfant de la terre, et sa femme Procriti, la vie : c’est ce que dit le Veidam, dans la seconde formation du monde. Adam et Ève signifiaient ces mêmes choses dans la langue phénicienne : nouvelle preuve que l’Esprit saint se conformait aux idées reçues.
« Lorsque Adam était endormi, Dieu prit une de ses côtes, et mit de la chair à la place ; et de la côte qu’il avait tirée d’Adam il bâtit une femme, et il amena la femme à Adam. »
Le Seigneur, un chapitre auparavant, avait déjà créé le mâle et la femelle ; pourquoi donc ôter une côte à l’homme pour en faire une femme qui existait déjà ? On répond que l’auteur annonce dans un endroit ce qu’il explique dans l’autre[7]. On répond encore que cette allégorie soumet la femme à son mari, et exprime leur union intime. Bien des gens ont cru sur ce verset que les hommesont une côte de moins que les femmes ; mais c’est une hérésie, et l’anatomie nous fait voir qu’une femme n’est pas pourvue de plus de côtes que son mari.
« Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux de la terre, etc. ; il dit à la femme, etc. »
Il n’est fait dans tout cet article aucune mention du diable ; tout y est physique. Le serpent était regardé non-seulement comme le plus rusé des animaux par toutes les nations orientales, mais encore comme immortel. Les Chaldéens avaient une fable d’une querelle entre Dieu et le serpent ; et cette fable avait été conservée par Phérécide. Origène la cite dans son livre VI contre Celse. On portait un serpent dans les fêtes de Bacchus. Les Égyptiens attachaient une espèce de divinité au serpent, au rapport d’Eusèbe, dans saPréparation évangélique, livre Ier, chap. x. Dans l’Arabie et dans les Indes, à la Chine même, le serpent était regardé comme le symbole de la vie ; et de là vint que les empereurs de la Chine, antérieurs à Moïse, portèrent toujours l’image d’un serpent sur leur poitrine.
Ève n’est point étonnée que le serpent lui parle. Les animaux ont parlé dans toutes les anciennes histoires ; et c’est pourquoi lorsque Pilpaï et Loqman firent parler les animaux, personne n’en fut surpris.
Toute cette aventure paraît si physique et si dépouillée de toute allégorie, qu’on y rend raison pourquoi le serpent rampe depuis ce temps-là sur son ventre, pourquoi nous cherchons toujours à l’écraser, et pourquoi il cherche toujours à nous mordre (du moins à ce qu’on croit) ; précisément comme on rendait raison, dans les anciennes métamorphoses, pourquoi le corbeau, qui était blanc autrefois, est noir aujourd’hui, pourquoi le hibou ne sort de son trou que de nuit, pourquoi le loup aime le carnage, etc. Mais les Pères ont cru que c’est une allégorie aussi manifeste que respectable : le plus sûr est de les croire.
« Je multiplierai vos misères et vos grossesses : vous enfanterez dans la douleur : vous serez sous la puissance de l’homme, et il vous dominera. »
[8]On demande pourquoi la multiplication des grossesses est une punition ? C’était au contraire, dit-on, une très-grande bénédiction, et surtout chez les Juifs. Les douleurs de l’enfantement ne sont considérables que dans les femmes délicates ; celles qui sont accoutumées au travail accouchent très-aisément, surtout dans les climats chauds. Il y a quelquefois des bêtes qui souffrent beaucoup dans leur gésine ; il y en a même qui en meurent. Et quant à la supériorité de l’homme sur la femme, c’est une chose entièrement naturelle : c’est l’effet de la force du corps, et même de celle de l’esprit. Les hommes en général ont des organes plus capables d’une attention suivie que les femmes, et sont plus propres aux travaux de la tête et du bras. Mais quand une femme a le poignet et l’esprit plus fort que son mari, elle en est partout la maîtresse : c’est alors le mari qui est soumis à la femme[9]. Cela est vrai ; mais il se peut très-bien qu’avant le péché originel il n’y eût ni sujétion ni douleur.
« Le Seigneur leur fit des tuniques de peau. »
Ce passage prouve bien que les Juifs croyaient un Dieu corporel. Un rabbin nommé Éliézer a écrit que Dieu couvrit Adam et Ève de la peau même du serpent qui les avait tentés ; et Origène prétend que cette tunique de peau était une nouvelle chair, un nouveau corps que Dieu fit à l’homme. Il vaut mieux s’en tenir au texte avec respect.
« Et le Seigneur dit : Voilà Adam qui est devenu comme l’un de nous. »
[10]Il semblerait que les Juifs admirent d’abord plusieurs dieux. Il est plus difficile de savoir ce qu’ils entendent par ce mot Dieu, Éloïm. Quelques commentateurs ont prétendu que ce mot, l’un de nous, signifie la Trinité ; mais il n’est pas assurément question de la Trinité dans la Bible. La Trinité n’est pas un composé de plusieurs dieux, c’est le même Dieu triple ; et jamais les Juifs n’entendirent parler d’un Dieu en trois personnes. Par ces mots, semblable à nous, il est vraisemblable que les Juifs entendaient les anges, Éloïm. C’est ce qui fit penser à plusieurs doctes téméraires que ce livre ne fut écrit que quand ils adoptèrent la créance de ces dieux inférieurs ; mais c’est une opinion condamnée.
« Le Seigneur le mit hors du jardin de volupté, afin qu’il cultivât la terre. »
Mais le Seigneur, disent quelques-uns, l’avait mis dans le jardin de voluptéafin qu’il cultivât ce jardin. Si Adam de jardinier devint laboureur, ils disent qu’en cela son état n’empira pas beaucoup : un bon laboureur vaut bien un bon jardinier. Cette solution nous semble trop peu sérieuse. Il vaut mieux dire que Dieu punit la désobéissance par le bannissement du lieu natal.
Toute cette histoire en général se rapporte, selon des commentateurs trop hardis, à l’idée qu’eurent tous les hommes, et qu’ils ont encore, que les premiers temps valaient mieux que les nouveaux. On a toujours plaint le présent, et vanté le passé. Les hommes, surchargés de travaux, ont placé le bonheur dans l’oisiveté, ne songeant pas que le pire des états est celui d’un homme qui n’a rien à faire. On se vit souvent malheureux, et on se forgea l’idée d’un temps où tout le monde avait été heureux. C’est à peu près comme si on disait : Il fut un temps où il ne périssait aucun arbre ; où nulle bête n’était ni malade, ni faible, ni dévorée par une autre ; où jamais les araignées ne prenaient de mouches. De là l’idée du siècle d’or, de l’œuf percé par Arimane, du serpent qui déroba à l’âne la recette de la vie heureuse et immortelle, que l’homme avait mise sur son bât ; de là ce combat de Typhon contre Osiris, d’Ophionée contre les dieux ; et cette fameuse boîte de Pandore, et tous ces vieux contes dont quelques-uns sont ingénieux, et dont aucun n’est instructif. Mais nous devons croire que les fables des autres peuples sont des imitations de l’histoire hébraïque, puisque nous avons l’ancienne histoire des Hébreux, et que les premiers livres des autres nations sont presque tous perdus. De plus, les témoignages en faveur de la Genèse sont irréfragables.
« Et il mit devant le jardin de volupté un chérubin avec un glaive tournoyant et enflammé pour garder l’entrée de l’arbre de vie. »
Le mot kerub signifie bœuf. Un bœuf armé d’un sabre enflammé fait, dit-on, une étrange figure à une porte. Mais les Juifs représentèrent depuis des anges en forme de bœufs et d’éperviers, quoiqu’il leur fut défendu de faire aucune figure. Ils prirent visiblement ces bœufs et ces éperviers des Égyptiens, dont ils imitèrent tant de choses. Les Égyptiens vénérèrent d’abord le bœuf comme le symbole de l’agriculture, et l’épervier comme celui des vents ; mais ils ne firent jamais un portier d’un bœuf[11]. C’est probablement une allégorie, et les Juifs entendaient par kerub la nature. C’était un symbole composé d’une tête de bœuf, d’une tête d’homme, d’un corps d’homme, et d’ailes d’épervier.
« Et le Seigneur mit un signe à Caïn. »
Quel Seigneur ! disent les incrédules. Il accepte l’offrande d’Abel, et il rejette celle de Caïn son aîné, sans qu’on en rapporte la moindre raison. Par là le Seigneur devient la cause de l’inimitié entre les deux frères. C’est une instruction morale, à la vérité, et une instruction prise dans toutes les fables anciennes, qu’à peine le genre humain exista qu’un frère assassine son frère ; mais ce qui paraît aux sages du monde contre toute morale, contre toute justice, contre tous les principes du sens commun, c’est que Dieu ait damné à toute éternité le genre humain, et ait fait mourir inutilement son propre fils pour une pomme, et qu’il pardonne un fratricide. Que dis-je, pardonner ? il prend le coupable sous sa protection. Il déclare que quiconque vengera le meurtre d’Abel sera puni sept fois plus que Caïn ne l’aurait été. Il lui met un signe qui lui sert de sauvegarde. C’est, disent les impies, une fable aussi exécrable qu’absurde. C’est le délire de quelque malheureux Juif, qui écrivit ces infâmes inepties à l’imitation des contes que les peuples voisins prodiguaient dans la Syrie. Ce Juif insensé attribua ces rêveries atroces à Moïse, dans un temps où rien n’était plus rare que les livres. La fatalité, qui dispose de tout, a fait parvenir ce malheureux livre jusqu’à nous : des fripons l’ont exalté, et des imbéciles l’ont cru. Ainsi parle une foule de théistes qui, en adorant Dieu, osent condamner le Dieu d’Israël, et qui jugent de la conduite de l’Être éternel par les règles de notre morale imparfaite et de notre justice erronée. Ils admettent Dieu pour le soumettre à nos lois. Gardons-nous d’être si hardis, et respectons, encore une fois, ce que nous ne pouvons comprendre. Crions ô altitudo ! de toutes nos forces.
« Les dieux, Éloïm, voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour épouses celles qu’ils choisirent. »
Cette imagination fut encore celle de tous les peuples. Il n’y a aucune nation, excepté peut-être la Chine, où quelque dieu ne soit venu faire des enfants à des filles. Ces dieux corporels descendaient souvent sur la terre pour visiter leurs domaines ; ils voyaient nos filles, ils prenaient pour eux les plus jolies : les enfants nés du commerce de ces dieux et des mortelles devaient être supérieurs aux autres hommes ; aussi la Genèse ne manque pas de dire que ces dieux qui couchèrent avec nos filles produisirent des géants[12]. C’est encore se conformer à l’opinion vulgaire,
« Et je ferai venir sur la terre les eaux du déluge[13]. »
Je remarquerai seulement ici que saint Augustin, dans sa Cité de Dieu, n° 8, dit : « Maximum illud diluvium græca nec latina novit historia ; ni l’histoire grecque ni la latine ne connaissent ce grand déluge. » En effet on n’avait jamais connu que ceux de Deucalion et d’Ogygès, en Grèce. Ils sont regardés comme universels dans les fables recueillies par Ovide, mais totalement ignorés dans l’Asie orientale[14]. Saint Augustin ne se trompe donc pas en disant que l’histoire n’en parle point.
« Dieu dit à Noé : Je vais faire alliance avec vous et avec votre semence après vous, et avec tous les animaux. »
Dieu faire alliance avec les bêtes ! quelle alliance ! s’écrient les incrédules. Mais s’il s’allie avec l’homme, pourquoi pas avec la bête ? Elle a du sentiment, et il y a quelque chose d’aussi divin dans le sentiment que dans la pensée la plus métaphysique. D’ailleurs les animaux sentent mieux que la plupart des hommes ne pensent. C’est apparemment en vertu de ce pacte que François d’Assise, fondateur de l’ordre séraphique, disait aux cigales et aux lièvres : « Chantez, ma sœur la cigale ; broutez, mon frère le levraut. » Mais quelles ont été les conditions du traité ? que tous les animaux se dévoreraient les uns les autres ; qu’ils se nourriraient de notre chair, et nous, de la leur ; qu’après les avoir mangés, nous nous exterminerions avec rage, et qu’il ne nous manquerait plus que de manger nos semblables égorgés par nos mains. S’il y avait eu un tel pacte, il aurait été fait avec le diable.
Probablement tout ce passage ne veut dire autre chose sinon que Dieu est également le maître absolu de tout ce qui respire[15]. Ce pacte ne peut être qu’un ordre, et le mot d’alliance n’est là que par extension. Il ne faut donc pas s’effaroucher des termes, mais adorer l’esprit, et remonter aux temps où l’on écrivait ce livre, qui est un scandale aux faibles et une édification aux forts.
« Et je mettrai mon arc dans les nuées, et il sera un signe de mon pacte, etc. »
Remarquez que l’auteur ne dit pas : J’ai mis mon arc dans les nuées ; il dit : Je mettrai : cela suppose évidemment que l’opinion commune était que l’arc-en-ciel n’avait pas toujours existé. C’est un phénomène causé nécessairement par la pluie ; et on le donne ici comme quelque chose de surnaturel qui avertit que la terre ne sera plus inondée. Il est étrange de choisir le signe de la pluie pour assurer qu’on ne sera pas noyé. Mais aussi on peut répondre que dans le danger de l’inondation on est rassuré par l’arc-en-ciel[16].
« Or le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que les enfants d’Adam bâtissaient ; et il dit : Voilà un peuple qui n’a qu’une langue. Ils ont commencé à faire cela, et ils ne s’en désisteront point jusqu’à ce qu’ils aient achevé. Venez donc, descendons, confondons leur langue, afin que personne n’entende son voisin[17]. »
Observez seulement ici que l’auteur sacré continue toujours à se conformer aux opinions populaires. Il parle toujours de Dieu comme d’un homme qui s’informe de ce qui se passe, qui veut voir par ses yeux ce qu’on fait dans ses domaines, qui appelle les gens de son conseil pour se résoudre avec eux.
« Et Abraham, ayant partagé ses gens (qui étaient trois cent dix-huit), tomba sur les cinq rois, les défit, et les poursuivit jusqu’à Hoba, à la gauche de Damas. »
Du bord méridional du lac de Sodome jusqu’à Damas, on compte quatre-vingts lieues ; et encore faut-il franchir le Liban et l’Anti-Liban. Les incrédules triomphent d’une telle exagération. Mais puisque le Seigneur favorisait Abraham, rien n’est exagéré.
« Et sur le soir, les deux anges arrivèrent à Sodome, etc. »
Toute l’histoire des deux anges, que les Sodomites voulurent violer, est peut-être la plus extraordinaire que l’antiquité ait rapportée. Mais il faut considérer que presque toute l’Asie croyait qu’il y avait des démons incubes et succubes ; que de plus ces deux anges étaient des créatures plus parfaites que les hommes, et qu’ils devaient être plus beaux, et allumer plus de désirs chez un peuple corrompu que des hommes ordinaires. Il se peut que ce trait d’histoire ne soit qu’une figure de rhétorique pour exprimer les horribles débordements de Sodome et de Gomorrhe. Nous ne proposons cette solution aux savants qu’avec une extrême défiance de nous-mêmes.
Pour Loth, qui propose ses deux filles aux Sodomites à la place des deux anges, et la femme de Loth, changée en statue de sel, et tout le reste de cette histoire, qu’oserons-nous dire ? L’ancienne fable arabique de Cinyra et de Myrrha a quelque rapport à l’inceste de Loth et de ses filles ; et l’aventure de Philémon et de Baucis n’est pas sans ressemblance avec les deux anges qui apparurent à Loth et à sa femme. Pour la statue de sel, nous ne savons pas à quoi elle ressemble : est-ce à l’histoire d’Orphée et d’Eurydice ?
[18]Bien des savants pensent, avec le grand Newton et le docte Le Clerc, que le Pentateuque fut écrit par Samuel lorsque les Juifs eurent un peu appris à lire et à écrire, et que toutes ces histoires sont des imitations des fables syriennes.
[19]Mais il suffit que tout cela soit dans l’Écriture sainte pour que nous le révérions, sans chercher à voir dans ce livre autre chose que ce qui est écrit par l’Esprit saint. Souvenons-nous toujours que ces temps-là ne sont pas les nôtres ; et ne manquons pas de répéter, après tant de grands hommes, que l’Ancien Testament est une histoire véritable, et que tout ce qui a été inventé par le reste de l’univers est fabuleux.
Il s’est trouvé quelques savants qui ont prétendu qu’on devait retrancher des livres canoniques toutes ces choses incroyables qui scandalisent les faibles ; mais on a dit que ces savants étaient des cœurs corrompus, des hommes à brûler, et qu’il est impossible d’être honnête homme si on ne croit pas que les Sodomites voulurent violer deux anges. C’est ainsi que raisonne une espèce de monstres qui veut dominer sur les esprits.
Il est vrai que plusieurs célèbres Pères[20] de l’Église ont eu la prudence de tourner toutes ces histoires en allégories, à l’exemple des Juifs, et surtout de Philon. Des papes plus prudents encore voulurent empêcher qu’on ne traduisît ces livres en langue vulgaire, de peur qu’on ne mît les hommes à portée de juger ce qu’on leur proposait d’adorer.
On doit certainement en conclure que ceux qui entendent parfaitement ce livre doivent tolérer ceux qui ne l’entendent pas : car si ceux-ci n’y entendent rien, ce n’est pas leur faute ; mais ceux qui n’y comprennent rien doivent tolérer aussi ceux qui comprennent tout[21].
Les savants, trop remplis de leur science, ont prétendu qu’il était impossible que Moïse eût écrit la Genèse. Une de leurs grandes raisons est que, dans l’histoire d’Abraham, il est dit que ce patriarche paya la caverne pour enterrer sa femme, en argent monnayé, et que le roi de Gérare donna mille pièces d’argent à Sara lorsqu’il la rendit, après l’avoir enlevée pour sa beauté à l’âge de soixante et quinze ans. Ils disent qu’ils ont consulté tous les anciens auteurs, et qu’il est avéré qu’il n’y avait point d’argent monnayé dans ce temps-là. Mais on voit bien que ce sont là de pures chicanes, puisque l’Église a toujours cru fermement que Moïse fut l’auteur du Pentateuque. Ils fortifient tous les doutes élevés par Aben-Hesra, et par Baruch Spinosa. Le médecin Astruc, beau-père du contrôleur général Silhouette, dans son livre, devenu très-rare, intitulé Conjectures sur la Genèse[22], ajoute de nouvelles objections insolubles à la science humaine ; mais elles ne le sont pas à la piété humble et soumise. Les savants osent contredire chaque ligne, et les simples révèrent chaque ligne. Craignons de tomber dans le malheur de croire notre raison ; soyons soumis d’esprit et de cœur[23].
« Et Abraham dit que Sara était sa sœur ; et le roi de Gérare la prit pour lui. »
Nous avouons, comme nous l’avons dit à l’article Abraham, que Sara avait alors quatre-vingt-dix ans ; qu’elle avait été déjà enlevée par un roi d’Égypte ; et qu’un roi de ce même désert affreux de Gérare enleva encore depuis la femme d’Isaac, fils d’Abraham. Nous avons parlé aussi de la servante Agar à qui Abraham fit un enfant, et de la manière dont ce patriarche renvoya cette servante et son fils. On sait à quel point les incrédules triomphent de toutes ces histoires ; avec quel sourire dédaigneux ils en parlent ; comme ils mettent fort au-dessous des Mille et une Nuits l’histoire d’un Abimélech amoureux de cette même Sara, qu’Abraham avait fait passer pour sa sœur, et d’un autreAbimélech amoureux de Rebecca, qu’Isaac fait aussi passer pour sa sœur. On ne peut trop redire que le grand défaut de tous ces savants critiques est de vouloir tout ramener aux principes de notre faible raison, et de juger des anciens Arabes comme ils jugent de la cour de France et de celle d’Angleterre.
« Et l’âme de Sichem, fils du roi Hemor, fut conglutinée avec l’âme de Dina ; et il charma sa tristesse par des caresses tendres : et il alla à Hemor son père, et lui dit : Donnez-moi cette fille pour femme. »
C’est ici que les savants se révoltent plus que jamais. Quoi ! disent-ils, le fils d’un roi veut bien faire à la fille d’un vagabond l’honneur de l’épouser ; le mariage se conclut ; on comble de présents Jacob le père et Dina la fille ; le roi de Sichem daigne recevoir dans sa ville ces voleurs errants qu’on appellepatriarches ; il a la bonté incroyable, incompréhensible, de se faire circoncire, lui, son fils, sa cour et son peuple, pour condescendre à la superstition de cette petite horde, qui ne possède pas une demi-lieue de terrain en propre ! Et pour prix d’une si étonnante bonté, que font nos patriarches sacrés ? ils attendent le jour où la plaie de la circoncision donne ordinairement la fièvre. Siméon et Lévi courent par toute la ville le poignard à la main ; ils massacrent le roi, le prince son fils, et tous les habitants. L’horreur de cette Saint-Barthélemy n’est sauvée que parce qu’elle est impossible. C’est un roman abominable, mais c’est évidemment un roman ridicule. Il est impossible que deux hommes aient égorgé tranquillement tout un peuple. On a beau souffrir un peu de son prépuce entamé, on se défend contre deux scélérats, on s’assemble, on les entoure, on les fait périr par les supplices qu’ils méritent.
Mais il y a encore une impossibilité plus palpable : c’est que, par la supputation exacte des temps, Dina, cette fille de Jacob, ne pouvait alors être âgée que de trois ans, et que, si on veut forcer la chronologie, on ne pourra lui en donner que cinq tout au plus : c’est sur quoi on se récrie. On dit : Qu’est-ce qu’un livre d’un peuple réprouvé ; un livre inconnu si longtemps de toute la terre ; un livre où la droite raison et les mœurs sont outragées à chaque page, et qu’on veut nous donner pour irréfragable, pour saint, pour dicté par Dieu même ? N’est-ce pas une impiété de le croire ? N’est-ce pas une fureur d’anthropophages de persécuter les hommes sensés et modestes qui ne le croient pas ?
À cela nous répondons : l’Église dit qu’elle le croit. Les copistes ont pu mêler des absurdités révoltantes à des histoires respectables. C’est à la sainte Église seule d’en juger. Les profanes doivent se laisser conduire par elle. Ces absurdités, ces horreurs prétendues, n’intéressent point le fond de notre religion. Où en seraient les hommes si le culte et la vertu dépendaient de ce qui arriva autrefois à Sichem et à la petite Dina ?
« Voici les rois qui régnèrent dans le pays d’Édom avant que les enfants d’Israël eussent un roi. »
C’est ici le passage fameux qui a été une des grandes pierres d’achoppement. C’est ce qui a déterminé le grand Newton, le pieux et sage Samuel Clarke, le profond philosophe Bolingbroke, le docte Le Clerc, le savant Fréret, et une foule d’autres savants, à soutenir qu’il était impossible que Moïse fût l’auteur de la Genèse.
Nous avouons qu’en effet ces mots ne peuvent avoir été écrits que dans les temps où les Juifs eurent des rois.
C’est principalement ce verset qui détermina Astruc à bouleverser toute laGenèse, et à supposer des mémoires dans lesquels l’auteur avait puisé. Son travail est ingénieux, il est exact, mais il est téméraire. Un concile aurait à peine osé l’entreprendre. Et de quoi a servi ce travail ingrat et dangereux d’Astruc ? à redoubler les ténèbres qu’il a voulu éclaircir. C’est là le fruit de l’arbre de la science dont nous voulons tous manger. Pourquoi faut-il que les fruits de l’arbre de l’ignorance soient plus nourrissants et plus aisés à digérer ?
Mais que nous importe, après tout, que ce verset, que ce chapitre ait été écrit par Moïse, ou par Samuel, ou par le sacrificateur qui vint à Samarie, ou par Esdras, ou par un autre ? En quoi notre gouvernement, nos lois, nos fortunes, notre morale, notre bien-être, peuvent-ils être liés avec les chefs ignorés d’un malheureux pays barbare, appelé Édom ou Idumée, toujours habité par des voleurs ? Hélas ! ces pauvres Arabes, qui n’ont pas de chemises, ne s’informent jamais si nous existons : ils pillent des caravanes et mangent du pain d’orge ; et nous nous tourmentons pour savoir s’il y a eu des roitelets dans ce canton de l’Arabie Pétrée avant qu’il y en eût dans un canton voisin, à l’occident du lac de Sodome !
O miseras hominum mentes ! o pectora Cæca !
(Lucret., II, v. 14.)
- ↑ Dans l’édition in-12 de 1765 du Dictionnaire philosophique, l’article commençait ainsi :« Nous ne préviendrons point ici ce que nous disons de Moïse à son article ; nous suivrons quelques principaux traits de la Genèse l’un après l’autre.« Au commencement, etc. »La version actuelle est des Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771 et 1774. (B.)
- ↑ 1765 : « Et ces vieux préjugés furent la seule science des Juifs. « La terre était tohu-bohu, etc. » (B.)
- ↑ Les dix derniers mots de cet alinéa ne sont pas dans l’édition de 1765, ni dans celle de 1769 ; Voltaire, dans les Questions sur l’Encyclopédie, en 1771, mit : « Leurs idées empruntées des autres peuples. » La version actuelle est de 1774. (B.)
- ↑ L’édition de 1765 porte : « Fleuve d’Afrique. Au reste, le jardin d’Éden est visiblement pris des jardins d’Éden à Saana, dans l’Arabie Heureuse, fameuse dans toute l’antiquité. Les Hébreux, peuple très-récent, étaient une horde arabe. Ils se faisaient honneur de ce qu’il y avait de plus beau dans le meilleur canton de l’Arabie. Ils ont toujours employé, etc. » La version actuelle est de 1771, dans lesQuestions sur l’Encyclopédie. (B.)
- ↑ Les uns ont dit que le Guihon était l’Oxus ; les autres, que le Phison était le Gange ; d’autres, que les quatre fleuves étaient l’Irabatti, le Gange, l’Indus et le Schat-al-arab, etc. Mais on s’accorde généralement à dire que le pays d’Hévilath ou deHavila désigne l’Inde, qui, de tout temps, fut riche en or et en pierres précieuses. (G. A.)
- ↑ La fin de cette phrase ne fut ajoutée qu’en 1771. (B.)
- ↑ Les deux phrases qui terminent cet alinéa furent ajoutées, la première en 1771, la seconde en 1774. (B.)
- ↑ En 1765 il y avait : « On ne conçoit guère que la multiplication des grossesses soit une punition. » La version actuelle est de 1771.(B.)
- ↑ Cette phrase fut ajoutée en 1771. (B.)
- ↑ L’édition de 1765 porte : « Il faut renoncer au sens commun pour ne pas convenir que les Juifs. » Le texte actuel date de 1771. (B.)
- ↑ Dans l’édition de 1763 du Dictionnaire philosophique, cet alinéa se terminait ici ; et immédiatement après venait celui qui commence par : « Les dieux, Éloïm, etc. » La fin de l’alinéa fut ajoutée en 1771, et ce qui le suit, en 1774. (B.)
- ↑ Cette phrase fut ajoutée en 1771. (B.)
- ↑ Voyez l’article Déluge. (Note de Voltaire.)
- ↑ Cette phrase fut ajoutée en 1771. (B.)
- ↑ Le reste de l’alinéa est une addition de 1771. (B.)
- ↑ Les quatre alinéas qui suivent sont aussi de 1771. (B.)
- ↑ Voyez sur ce passage l’article Babel. (Note de Voltaire.)
- ↑ Cet alinéa ne fut ajouté qu’en 1774 (B.)
- ↑ Cet alinéa, addition de 1771, commençait alors par : « Il suffit, etc. » (B.)
- ↑ En 1765 il y avait : « Quelques célèbres Pères, etc. » La version actuelle est de 1771. (B.)
- ↑ Fin de l’article en 1765 ; l’alinéa qui suit fut ajouté en 1771, et tout le reste en 1774. (B.)
- ↑ Conjectures sur les mémoires originaux dont il paraît que Moïse s’est servi pour composer la Genèse, 1753, in-12. (B.)
- ↑ Voyez l’article Moïse. (Note de Voltaire.)
Éd. Garnier - Tome 19
GÉNIE[1].
SECTION PREMIÈRE.
Génie, daimon ; nous en avons déjà parlé à l’article Ange. Il n’est pas aisé de savoir au juste si les péris des Perses furent inventés avant les démons des Grecs ; mais cela est fort probable.
Il se peut que les âmes des morts, appelées ombres, mânes, aient passé pour des démons, Hercule, dans Hésiode, dit qu’un daimon lui ordonna ses travaux[2].
Le daimon ou démon de Socrate avait tant de réputation qu’Apulée, l’auteur de l’Âne d’or, qui d’ailleurs était magicien de bonne foi, dit, dans son Traité sur ce génie de Socrate, qu’il faut être sans religion pour le nier. Vous voyez qu’Apulée raisonnait précisément comme frère Garasse et frère Berthier. Tu ne crois pas ce que je crois, tu es donc sans religion. Et les jansénistes en ont dit autant à frère Berthier, et le reste du monde n’en sait rien. Ces démons, dit le très-religieux et très-ordurier Apulée, sont des puissances intermédiaires entre l’éther et notre basse région. Ils vivent dans notre atmosphère, ils portent nos prières et nos mérites aux dieux. Ils en rapportent les secours et les bienfaits, comme des interprètes et des ambassadeurs. C’est par leur ministère, comme dit Platon, que s’opèrent les révélations, les présages, les miracles des magiciens.
« Cæterum sunt quædam divinæ mediæ protestates, inter summum æthera, et infimas terras, in isto intersitæ aeris spatio, per quas et desideria nostra et merita ad deos commeant. Hos grœco nomine δαίμονας nuncupant. Inter terricolas cœlicolasque vectores, hinc precum, inde donorum : qui ultro citroque portant, hinc petitiones, inde suppetias : ceu quidam utriusque interpretes, et salutigeri. Per hos eosdem, ut Plato in Symposio autumat, cuncta denuntiata, et magorum varia miracula, omnesque præsagiorum species reguntur. » (Apul., de Deo Socratis.)
Saint Augustin a daigné réfuter Apulée ; voici ses paroles :
« [3]Nous ne pouvons non plus dire que les démons ne sont ni mortels ni éternels : car tout ce qui a la vie, ou vit éternellement, ou perd par la mort la vie dont il est vivant ; et Apulée a dit que, quant au temps, les démons sont éternels. Que reste-t-il donc, sinon que les démons tenant le milieu, ils aient une chose des deux plus hautes et une chose des deux plus basses ? Ils ne sont plus dans le milieu, et ils tombent dans l’une des deux extrémités ; et comme des deux choses qui sont, soit de l’une, soit de l’autre part, il ne se peut faire qu’ils n’en aient pas deux, selon que nous l’avons montré, pour tenir le milieu, il faut qu’ils aient une chose de chacune ; et puisque l’éternité ne leur peut venir des plus basses, où elle ne se trouve pas, c’est la seule chose qu’ilsont des plus hautes ; et ainsi pour achever le milieu qui leur appartient, que peuvent-ils avoir des plus basses que la misère ? »
C’est puissamment raisonner.
Comme je n’ai jamais vu de génies, de démons, de péris, de farfadets, soit bienfaisants, soit malfaisants, je n’en puis parler en connaissance de cause, et je m’en rapporte aux gens qui en ont vu.
Chez les Romains on ne se servait point du mot genius, pour exprimer, comme nous faisons, un rare talent : c’était ingenium. Nous employons indifféremment le mot génie quand nous parlons du démon qui avait une ville de l’antiquité sous sa garde, ou d’un machiniste, ou d’un musicien.
Ce terme de génie semble devoir désigner, non pas indistinctement les grands talents, mais ceux dans lesquels il entre de l’invention. C’est surtout cette invention qui paraissait un don des dieux, cet ingenium quasi ingenitum,une espèce d’inspiration divine. Or un artiste, quelque parfait qu’il soit dans son genre, s’il n’a point d’invention, s’il n’est point original, n’est point réputé génie ; il ne passera pour avoir été inspiré que par les artistes ses prédécesseurs, quand même il les surpasserait.
Il se peut que plusieurs personnes jouent mieux aux échecs que l’inventeur de ce jeu, et qu’ils lui gagnassent les grains de blé que le roi des Indes voulait lui donner ; mais cet inventeur était un génie, et ceux qui le gagneraient peuvent ne pas l’être. Le Poussin, déjà grand peintre avant d’avoir vu de bons tableaux, avait le génie de la peinture. Lulli, qui ne vit aucun bon musicien en France, avait le génie de la musique.
Lequel vaut le mieux de posséder sans maître le génie de son art, ou d’atteindre à la perfection en imitant et en surpassant ses maîtres ?
Si vous faites cette question aux artistes, ils seront peut-être partagés ; si vous la faites au public, il n’hésitera pas. Aimez-vous mieux une belle tapisserie des Gobelins qu’une tapisserie faite en Flandre dans les commencements de l’art ? Préférez-vous les chefs-d’œuvre modernes en estampes aux premières gravures en bois ? la musique d’aujourd’hui, aux premiers airs qui ressemblaient au chant grégorien ? l’artillerie d’aujourd’hui, au génie qui inventa les premiers canons ? tout le monde vous répondra : Oui. Tous les acheteurs vous diront : J’avoue que l’inventeur de la navette avait plus de génie que le manufacturier qui a fait mon drap ; mais mon drap vaut mieux que celui de l’inventeur.
Enfin chacun avouera, pour peu qu’on ait de conscience, que nous respectons les génies qui ont ébauché les arts, et que les esprits qui les ont perfectionnés sont plus à notre usage.
SECTION II[4].
L’article Génie a été traité dans le grand Dictionnaire par des hommes qui en avaient[5]. On n’osera donc dire que peu de chose après eux.
Chaque ville, chaque homme ayant eu autrefois son génie, on s’imagina que ceux qui faisaient des choses extraordinaires étaient inspirés par ce génie. Les neuf muses étaient neuf génies qu’il fallait invoquer ; c’est pourquoi Ovide (Fastes, VI, 5) dit :
Est deus in nobis, agitante calescimus illo.
Il est un dieu dans nous, c’est lui qui nous anime.
Il est un dieu dans nous, c’est lui qui nous anime.
Mais au fond, le génie est-il autre chose que le talent ? Qu’est-ce que le talent, sinon la disposition à réussir dans un art ? Pourquoi disons-nous le génie d’une langue ? C’est que chaque langue, par ses terminaisons, par ses articles, ses participes, ses mots plus ou moins longs, aura nécessairement des propriétés que d’autres langues n’auront pas. Le génie de la langue française sera plus fait pour la conversation, parce que sa marche nécessairement simple et régulière ne gênera jamais l’esprit. Le grec et le latin auront plus de variété. Nous avons remarqué ailleurs[6] que nous ne pouvons dire « Théophile a pris soin des affaires de César » que de cette seule manière ; mais en grec et en latin on peut transporter les cinq mots qui composeront cette phrase en cent vingt façons différentes, sans gêner en rien le sens.
Le style lapidaire sera plus dans le génie de la langue latine que dans celui de la française et de l’allemande.
On appelle génie d’une nation le caractère, les mœurs, les talents principaux, les vices même, qui distinguent un peuple d’un autre. Il suffit de voir des Français, des Espagnols, et des Anglais, pour sentir cette différence.
Nous avons dit que le génie particulier d’un homme dans les arts n’est autre chose que son talent ; mais on ne donne ce nom qu’à un talent très-supérieur. Combien de gens ont eu quelque talent pour la poésie, pour la musique, pour la peinture ! Cependant il serait ridicule de les appeler des génies.
Le génie conduit par le goût ne fera jamais de faute grossière : aussi Racine depuis Andromaque, Le Poussin, Rameau, n’en ont jamais fait.
Le génie sans goût en commettra d’énormes ; et ce qu’il y a de pis, c’est qu’il ne les sentira pas.
- ↑ Les deux sections de cet article ont paru dans les Questions sur l’Encyclopédie,sixième partie, 1771. (B.)
- ↑ Bouclier d’Hercule, v. 94. (Note de Voltaire.)
- ↑ Cité de Dieu, livre IX, chapitre xii, page 324, traduction de Giri. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez la note, page 242.
- ↑ Il y a un article de Diderot et un du chevalier de Jaucourt.
- ↑ Page 184.
Éd. Garnier - Tome 19
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GÉNIES[1].
La doctrine des génies, l’astrologie judiciaire, et la magie, ont rempli toute la terre. Remontez jusqu’à l’ancien Zoroastre, vous trouvez les génies établis. Toute l’antiquité est pleine d’astrologues et de magiciens. Ces idées étaient donc bien naturelles. Nous nous moquons aujourd’hui de tant de peuples chez qui elles ont prévalu ; si nous étions à leur place, si nous commencions comme eux à cultiver les sciences, nous en ferions tout autant. Imaginons-nous que nous sommes des gens d’esprit qui commençons à raisonner sur notre être, et à observer les astres : la terre est sans doute immobile au milieu du monde ; le soleil et les planètes ne tournent que pour elle, et les étoiles ne sont faites que pour nous ; l’homme est donc le grand objet de toute la nature. Que faire de tous ces globes uniquement destinés à notre usage, et de l’immensité du ciel ? Il est tout vraisemblable que l’espace et les globes sont peuplés de substances ; et puisque nous sommes les favoris de la nature, placés au centre du monde, et que tout est fait pour l’homme, ces substances sont évidemment destinées à veiller sur l’homme.
Le premier qui aura cru au moins la chose possible aura bientôt trouvé des disciples persuadés que la chose existe. On a donc commencé par dire : Il peut exister des génies ; et personne n’a dû affirmer le contraire ; car où est l’impossibilité que les airs et les planètes soient peuplés ? On a dit ensuite : Il y a des génies ; et certainement personne ne pouvait prouver qu’il n’y en a point. Bientôt après, quelques sages virent ces génies, et on n’était pas en droit de leur dire : Vous ne les avez point vus ; ils étaient apparus à des hommes trop considérables, trop dignes de foi. L’un avait vu le génie de l’empire, ou de sa ville, l’autre celui de Mars et de Saturne ; les génies des quatre éléments s’étaient manifestés à plusieurs philosophes ; plus d’un sage avait vu son propre génie : tout cela d’abord en songe ; mais les songes étaient les symboles de la vérité.
On savait positivement comment ces génies étaient faits. Pour venir sur notre globe, il fallait bien qu’ils eussent des ailes ; ils en avaient donc. Nous ne connaissons que des corps ; ils avaient donc des corps, mais des corps plus beaux que les nôtres, puisque c’étaient des génies, et plus légers, puisqu’ils venaient de si loin. Les sages qui avaient le privilége de converser avec des génies inspiraient aux autres l’espérance de jouir du même bonheur. Un sceptique aurait-il été bien reçu à leur dire : Je n’ai point vu de génies, donc il n’y en a point ? On lui aurait répondu : Vous raisonnez fort mal ; il ne suit point du tout de ce qu’une chose ne vous est pas connue qu’elle n’existe point ; il n’y a nulle contradiction dans la doctrine qui enseigne la nature de ces puissances aériennes, nulle impossibilité qu’elles nous rendent visite ; elles se sont montrées à nos sages, elles se manifesteront à nous ; vous n’êtes pas digne de voir des génies.
Tout est mêlé de bien et de mal sur la terre ; il y a donc incontestablement de bons et de mauvais génies. Les Perses eurent leurs péris et leurs dives ; les Grecs, leurs daimons et cacodaimons ; les Latins, bonos et malos genios. Le bon génie devait être blanc, le mauvais devait être noir, excepté chez les nègres, où c’est essentiellement tout le contraire. Platon admit sans difficulté un bon et un mauvais génie pour chaque mortel. Le mauvais génie de Brutus lui apparut, et lui annonça la mort avant la bataille de Philippes : de graves historiens ne l’ont-ils pas dit ? et Plutarque aurait-il été assez malavisé pour assurer ce fait s’il n’avait été bien vrai ?
Considérez encore quelle source de fêtes, de divertissements, de bons contes, de bons mots, venait de la créance des génies.
Il y avait des génies mâles et des génies femelles. Les génies des dames s’appelaient chez les Romains des petites Junons. On avait encore le plaisir de voir croître son génie. Dans l’enfance, c’était une espèce de Cupidon avec des ailes ; dans la vieillesse de l’homme qu’il protégeait, il portait une longue barbe : quelquefois c’était un serpent. On conserve à Rome un marbre où l’on voit un beau serpent sous un palmier, auquel sont appendues deux couronnes : et l’inscription porte : « Au génie des Augustes » : c’était l’emblème de l’immortalité.
Quelle preuve démonstrative avons-nous aujourd’hui que les génies universellement admis par tant de nations éclairées ne sont que des fantômes de l’imagination ? Tout ce qu’on peut dire se réduit à ceci : Je n’ai jamais vu de génie ; aucun homme de ma connaissance n’en a vu ; Brutus n’a point laissé par écrit que son génie lui fût apparu avant la bataille ; ni Newton, ni Locke, ni même Descartes qui se livrait à son imagination, ni aucun roi, ni aucun ministre d’État, n’ont jamais été soupçonnés d’avoir parlé à leur génie : je ne crois donc pas une chose dont il n’y a pas la moindre preuve. Cette chose n’est pas impossible, je l’avoue ; mais la possibilité n’est pas une preuve de la réalité. Il est possible qu’il y ait des satyres, avec de petites queues retroussées et des pieds de chèvre ; cependant j’attendrai que j’en aie vu plusieurs pour y croire : car si je n’en avais vu qu’un, je n’y croirais pas.
- ↑ Suite des Mélanges (4e partie), 1756. (B.)
- ↑ Horat., l. II, ep. ii, 187, (Note de Voltaire.)
- ↑ Tibull., II, eleg. ii, 5. (Id.)
Éd. Garnier - Tome 19
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GENRE DE STYLE[1].
Comme le genre d’exécution que doit employer tout artiste dépend de l’objet qu’il traite ; comme le genre de Poussin n’est point celui de Téniers, ni l’architecture d’un temple celle d’une maison commune, ni la musique d’un opéra-tragédie celle d’un opéra-bouffon ; aussi chaque genre d’écrire a son style propre en prose et en vers. On sait assez que le style de l’histoire n’est pas celui d’une oraison funèbre, qu’une dépêche d’ambassadeur ne doit pas être écrite comme un sermon, que la comédie ne doit point se servir des tours hardis de l’ode, des expressions pathétiques de la tragédie, ni des métaphores et des comparaisons de l’épopée.
Chaque genre a ses nuances différentes : on peut, au fond, les réduire à deux, le simple et le relevé. Ces deux genres, qui en embrassent tant d’autres, ont des beautés nécessaires qui leur sont également communes : ces beautés sont la justesse des idées, leur convenance, l’élégance, la propriété des expressions, la pureté du langage. Tout écrit, de quelque nature qu’il soit, exige ces qualités ; les différences consistent dans les idées propres à chaque sujet, dans les tropes. Ainsi un personnage de comédie n’aura ni idées sublimes, ni idées philosophiques ; un berger n’aura point les idées d’un conquérant ; une épître didactique ne respirera point la passion ; et dans aucun de ces écrits on n’emploiera ni métaphores hardies, ni exclamations pathétiques, ni expressions véhémentes.
Entre le simple et le sublime, il y a plusieurs nuances ; et c’est l’art de les assortir qui contribue à la perfection de l’éloquence et de la poésie. C’est par cet art que Virgile s’est élevé quelquefois dans l’églogue. Ce vers,
Ut vidi, ut perii, ut me malus abstulit error !
(Eclog., viii, 41.)
serait aussi beau dans la bouche de Didon que dans celle d’un berger, parce qu’il est naturel, vrai et élégant, et que le sentiment qu’il renferme convient à toutes sortes d’états. Mais ce vers,
Castaneasque nuces mea quas Amaryllis amabat.
(Eclog., ii, 52.)
ne conviendrait pas à un personnage héroïque, parce qu’il a pour objet une chose trop petite pour un héros.
Nous n’entendons point par petit ce qui est bas et grossier : car le bas et le grossier n’est point un genre, c’est un défaut.
Ces deux exemples font voir évidemment dans quel cas on doit se permettre le mélange des styles, et quand on doit se le défendre. La tragédie peut s’abaisser, elle le doit même ; la simplicité relève souvent la grandeur, selon le précepte d’Horace :
Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri.
(De Art. poet., 95.)
Ainsi ces deux beaux vers de Titus, si naturels et si tendres,
Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois,
Et crois toujours la voir pour la première fois.
Et crois toujours la voir pour la première fois.
(Racine, Bérénice, acte II, scène ii.)
ne seraient point du tout déplacés dans le haut comique ; mais ce vers d’Antiochus,
Dans l’Orient désert quel devint mon ennui !
(Racine, Bérénice, acte I, scène iv.)
ne pourrait convenir à un amant dans une comédie, parce que cette belle expression figurée dans l’Orient désert est d’un genre trop relevé pour la simplicité des brodequins. Nous avons remarqué déjà ci, au mot Esprit[2], qu’un auteur qui a écrit sur la physique, et qui prétend qu’il y a eu un Hercule physicien, ajoute « qu’on ne pouvait résister à un philosophe de cette force ». Un autre, qui vient d’écrire un petit livre (lequel il suppose être physique et moral) contre l’utilité de l’inoculation, dit que « si on mettait en usage la petite vérole artificielle, la Mort serait bien attrapée ».
Ce défaut vient d’une affectation ridicule. Il en est un autre qui n’est que l’effet de la négligence, c’est de mêler au style simple et noble qu’exige l’histoire, ces termes populaires, ces expressions triviales, que la bienséance réprouve. On trouve trop souvent dans Mézerai, et même dans Daniel, qui, ayant écrit longtemps après lui, devrait être plus correct, « qu’un général sur ces entrefaites se mit aux trousses de l’ennemi ; qu’il suivit sa pointe, qu’il le battit à plate couture ». On ne voit point de pareille bassesse de style dans Tite-Live, dans Tacite, dans Guichardin, dans Clarendon.
Remarquons ici qu’un auteur qui s’est fait un genre de style peut rarement le changer quand il change d’objet. La Fontaine dans ses opéras emploie le même genre qui lui est si naturel dans ses contes et dans ses fables. Benserade mit dans sa traduction des Métamorphoses d’Ovide le genre de plaisanterie qui l’avait fait réussir dans des madrigaux. La perfection consisterait à savoir assortir toujours son style à la matière qu’on traite ; mais qui peut être le maître de son habitude, et ployer son génie à son gré[3] ?
Éd. Garnier - Tome 19
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GENS DE LETTRES[1].
Ce mot répond précisément à celui de grammairien. Chez les Grecs et les Romains, on entendait par grammairien, non-seulement un homme versé dans la grammaire proprement dite, qui est la base de toutes les connaissances, mais un homme qui n’était pas étranger dans la géométrie, dans la philosophie, dans l’histoire générale et particulière, qui surtout faisait son étude de la poésie et de l’éloquence ; c’est ce que sont nos gens de lettres d’aujourd’hui. On ne donne point ce nom à un homme qui, avec peu de connaissances, ne cultive qu’un seul genre. Celui qui, n’ayant lu que des romans, ne fera que des romans ; celui qui, sans aucune littérature, aura composé au hasard quelques pièces de théâtre ; qui, dépourvu de science, aura fait quelques sermons, ne sera pas compté parmi les gens de lettres. Ce titre a, de nos jours, encore plus d’étendue que le mot grammairien n’en avait chez les Grecs et chez les Latins. Les Grecs se contentaient de leur langue, les Romains n’apprenaient que le grec ; aujourd’hui l’homme de lettres ajoute souvent à l’étude du grec et du latin celle de l’italien, de l’espagnol, et surtout de l’anglais, La carrière de l’histoire est cent fois plus immense qu’elle ne l’était pour les anciens, et l’histoire naturelle s’est accrue à proportion de celle des peuples. On n’exige pas qu’un homme de lettres approfondisse toutes ces matières : la science universelle n’est plus à la portée de l’homme ; mais les véritables gens de lettres se mettent en état de porter leurs pas dans ces différents terrains, s’ils ne peuvent les cultiver tous.
Autrefois dans le xvie siècle, et bien avant dans le xviie, les littérateurs s’occupaient beaucoup dans la critique grammaticale des auteurs grecs et latins ; et c’est à leurs travaux que nous devons les dictionnaires, les éditions correctes, les commentaires des chefs-d’œuvre de l’antiquité. Aujourd’hui cette critique est moins nécessaire, et l’esprit philosophique lui a succédé : c’est cet esprit philosophique qui semble constituer le caractère des gens de lettres ; et quand il se joint au bon goût, il forme un littérateur accompli.
C’est un des grands avantages de notre siècle que ce nombre d’hommes instruits qui passent des épines des mathématiques aux fleurs de la poésie, et qui jugent également bien d’un livre de métaphysique et d’une pièce de théâtre. L’esprit du siècle les a rendus pour la plupart aussi propres pour le monde que pour le cabinet : et c’est en quoi ils sont fort supérieurs à ceux des siècles prédédents. Ils furent écartés de la société jusqu’au temps de Balzac et de Voiture ; ils en ont fait depuis une partie devenue nécessaire. Cette raison approfondie et épurée que plusieurs ont répandue dans leurs conversations a contribué beaucoup à instruire et à polir la nation : leur critique ne s’est plus consumée sur des mots grecs et latins ; mais, appuyée d’une saine philosophie, elle a détruit tous les préjugés dont la société était infectée : prédictions des astrologues, divination des magiciens, sortiléges de toute espèce, faux prestiges, faux merveilleux, usages superstitieux. Ils ont relégué dans les écoles mille disputes puériles, qui étaient autrefois dangereuses, et qu’ils ont rendues méprisables : par là ils ont en effet servi l’État. On est quelquefois étonné que ce qui bouleversait autrefois le monde ne le trouble plus aujourd’hui: c’est aux véritables gens de lettres qu’on en est redevable.
Ils ont d’ordinaire plus d’indépendance dans l’esprit que les autres hommes ; et ceux qui sont nés sans fortune trouvent aisément dans les fondations de Louis XIV de quoi affermir en eux cette indépendance. On ne voit point, comme autrefois, de ces épîtres dédicatoires que l’intérêt et la bassesse offraient à la vanité.
Un homme de lettres n’est pas ce qu’on appelle un bel esprit : le bel esprit seul suppose moins de culture, moins d’étude, et n’exige nulle philosophie ; il consiste principalement dans l’imagination brillante, dans les agréments de la conversation, aidés d’une lecture commune. Un bel esprit peut aisément ne point mériter le titre d’homme de lettres, et l’homme de lettres peut ne point prétendre au brillant du bel esprit.
Il y a beaucoup de gens de lettres qui ne sont point auteurs, et ce sont probablement les plus heureux. Ils sont à l’abri du dégoût que la profession d’auteur entraîne quelquefois, des querelles que la rivalité fait naître, des animosités de parti, et des faux jugements ; ils jouissent plus de la société ; ils sont juges, et les autres sont jugés.
- ↑ Encyclopédie, tome VII, 1737. (B.)
Éd. Garnier - Tome 19
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GÉOGRAPHIE[1].
La géographie est une de ces sciences qu’il faudra toujours perfectionner. Quelque peine qu’on ait prise, il n’a pas été possible jusqu’à présent d’avoir une description exacte de la terre. Il faudrait que tous les souverains s’entendissent et se prêtassent des secours mutuels pour ce grand ouvrage. Mais ils se sont presque toujours plus appliqués à ravager le monde qu’à le mesurer.
Personne encore n’a pu faire une carte exacte de la haute Égypte, ni des régions baignées par la mer Rouge, ni de la vaste Arabie.
Nous ne connaissons de l’Afrique que ses côtes ; tout l’intérieur est aussi ignoré qu’il l’était du temps d’Atlas et d’Hercule. Pas une seule carte bien détaillée de tout ce que le Turc possède en Asie. Tout y est placé au hasard, excepté quelques grandes villes dont les masures subsistent encore. Dans les États du Grand Mogol, la position relative d’Agra et de Delhi est un peu connue ; mais de là jusqu’au royaume de Golconde tout est placé à l’aventure.
On sait à peu près que le Japon s’étend en latitude septentrionale depuis environ le trentième degré jusqu’au quarantième ; et si l’on se trompe, ce n’est que de deux degrés, qui font environ cinquante lieues ; de sorte que, sur la foi de nos meilleures cartes, un pilote risquerait de s’égarer ou de périr.
À l’égard de la longitude, les premières cartes des jésuites la déterminèrent entre le cent cinquante-septième degré et le cent soixante et quinze ; et aujourd’hui on la détermine entre le cent quarante-six et le cent soixante.
La Chine est le seul pays de l’Asie dont on ait une mesure géographique, parce que l’empereur Kang-hi employa des jésuites astronomes pour dresser des cartes exactes ; et c’est ce que les jésuites ont fait de mieux. S’ils s’étaient bornés à mesurer la terre, ils ne seraient pas proscrits sur la terre.
Dans notre Occident, l’Italie, la France, la Russie, l’Angleterre, et les principales villes des autres États, ont été mesurées par la même méthode qu’on a employée à la Chine ; mais ce n’est que depuis très-peu d’années qu’on a formé en France l’entreprise d’une topographie entière. Une compagnie tirée de l’Académie des sciences a envoyé des ingénieurs et des arpenteurs dans toute l’étendue du royaume, pour mettre le moindre hameau, le plus petit ruisseau, les collines, les buissons à leur véritable place. Avant ce temps la topographie était si confuse que, la veille de la bataille de Fontenoy, on examina toutes les cartes du pays, et on n’en trouva pas une seule qui ne fût entièrement fautive.
Si on avait donné de Versailles un ordre positif à un général peu expérimenté de livrer la bataille, et de se poster en conséquence des cartes géographiques, comme cela est arrivé quelquefois du temps du ministre Chamillart, la bataille eût été infailliblement perdue.
Un général qui ferait la guerre dans le pays des Uscoques, des Morlaques, des Monténégrins, et qui n’aurait pour toute connaissance des lieux que les cartes, serait aussi embarrassé que s’il se trouvait au milieu de l’Afrique.
Heureusement on rectifie sur les lieux ce que les géographes ont souvent tracé de fantaisie dans leur cabinet.
Il est bien difficile, en géographie comme en morale, de connaître le monde sans sortir de chez soi.
Le livre de géographie le plus commun en Europe est celui d’Hubner[2]. On le met entre les mains de tous les enfants depuis Moscou jusqu’à la source du Rhin ; les jeunes gens ne se forment dans toute l’Allemagne que par la lecture d’Hubner.
Vous trouvez d’abord dans ce livre que Jupiter devint amoureux d’Europe treize cents années juste avant Jésus-Christ.
Selon lui, il n’y a en Europe ni chaleur trop ardente, ni froidure excessive. Cependant on a vu dans quelques étés les hommes mourir de l’excès du chaud ; et le froid est souvent si terrible dans le nord de la Suède et de la Russie que le thermomètre y est descendu jusqu’à trente-quatre degrés au-dessous de la glace.
Hubner compte en Europe environ trente millions[3] d’habitants ; c’est se tromper de plus de soixante et dix millions.
Il dit que l’Europe a trois mères langues, comme s’il y avait des mères langues, et comme si chaque peuple n’avait pas toujours emprunté mille expressions de ses voisins.
Il affirme qu’on ne peut trouver en Europe une lieue de terrain qui ne soit habitée ; mais dans la Russie il est encore des déserts de trente à quarante lieues. Le désert des landes de Bordeaux n’est que trop grand. J’ai devant mes yeux quarante lieues de montagnes couvertes de neige éternelle, sur lesquelles il n’a jamais passé ni un homme ni même un oiseau.
Il y a encore dans la Pologne des marais de cinquante lieues d’étendue, au milieu desquels sont de misérables îles presque inhabitées.
Il dit que le Portugal a du levant au couchant cent lieues de France ; cependant on ne trouve qu’environ cinquante de nos lieues de trois mille pas géométriques.
Si vous en croyez Hubner, le roi de France a toujours quarante mille Suisses à sa solde ; mais le fait est qu’il n’en a jamais eu qu’environ onze mille[4].
Le château de Notre-Dame de la Garde, près de Marseille, lui paraît une forteresse importante et presque imprenable. Il n’avait pas vu cette belle forteresse,
Gouvernement commode et beau,
À qui suffit pour toute garde
À qui suffit pour toute garde
Un suisse avec sa hallebarde
Peint sur la porte du château.
Peint sur la porte du château.
(Voyage de Bachaumont et de Chapelle)
Il donne libéralement à la ville de Rouen trois cents belles fontaines publiques : Rome n’en avait que cent cinq du temps d’Auguste.
On est bien étonné quand on voit dans Hubner que la rivière de l’Oise reçoit les eaux de la Sarre[5], de la Somme, de l’Authie et de la Canche. L’Oise coule à quelques lieues de Paris ; la Sarre est en Lorraine, près de la basse Alsace, et se jette dans la Moselle au-dessus de Trêves. La Somme prend sa source près de Saint-Quentin, et se jette dans la mer au-dessous d’Abbeville. L’Authie et la Canche sont des ruisseaux qui n’ont pas plus de communication avec l’Oise que n’en ont la Somme et la Sarre. Il faut qu’il y ait là quelque faute de l’éditeur, car il n’est guère possible que l’auteur se soit mépris à ce point.
Il donne la petite principauté de Foix à la maison de Bouillon, qui ne la possède pas.
L’auteur admet la fable de la royauté d’Yvetot[6] ; il copie exactement toutes les fautes de nos anciens ouvrages de géographie, comme on les copie tous les jours à Paris ; et c’est ainsi qu’on nous redonne tous les jours d’anciennes erreurs avec des titres nouveaux.
Il ne manque pas de dire que l’on conserve à Rhodes un soulier de la sainte Vierge, comme on conserve dans la ville du Puy-en-Vélai le prépuce de son fils.
Vous ne trouverez pas moins de contes sur les Turcs que sur les chrétiens. Il dit que les Turcs possédaient de son temps quatre îles dans l’Archipel : ils les possédaient toutes ;
Qu’Amurat II, à la bataille de Varna (en 1544), tira de son sein l’hostie consacrée qu’on lui avait donnée en gage, et qu’il demanda vengeance à cette hostie de la perfidie des chrétiens. Un Turc, et un Turc dévot comme Amurat II, faire sa prière à une hostie ! Il tira le traité de son sein, il demanda vengeance à Dieu, et l’obtint de son sabre.
Il assure que le czar Pierre Ier se fit patriarche. Il abolit le patriarcat, et fit bien ; mais se faire prêtre, quelle idée !
Il dit que la principale erreur de l’Église grecque est de croire que le Saint-Esprit ne procède que du Père. Mais d’où sait-il que c’est une erreur ? L’Église latine ne croit la procession du Saint-Esprit par le Père et le Fils que depuis leixe siècle ; la grecque, mère de la latine, date de seize cents ans : qui les jugera ?
Il affirme que l’Église grecque russe reconnaît pour médiateur, non pas Jésus-Christ, mais saint Antoine. Encore s’il avait attribué la chose à saint Nicolas, on aurait pu autrefois excuser cette méprise du petit peuple.
Cependant, malgré tant d’absurdités, la géographie se perfectionne sensiblement dans notre siècle.
Il n’en est pas de cette connaissance comme de l’art des vers, de la musique, de la peinture. Les derniers ouvrages en ces genres sont souvent les plus mauvais. Mais dans les sciences qui demandent de l’exactitude plutôt que du génie, les derniers sont toujours les meilleurs, pourvu qu’ils soient faits avec quelque soin.
Un des plus grands avantages de la géographie est, à mon gré, celui-ci : votre sotte voisine, et votre voisin encore plus sot, vous reprochent sans cesse de ne pas penser comme on pense dans la rue Saint-Jacques. « Voyez, vous disent-ils, quelle foule de grands hommes a été de notre avis depuis Pierre Lombard jusqu’à l’abbé Petit-pied[7]. Tout l’univers a reçu nos vérités, elles règnent dans le faubourg Saint-Honoré, à Chaillot et à Étampes, à Rome et chez les Uscoques. » Prenez alors une mappemonde, montrez-leur l’Afrique entière, les empires du Japon, de la Chine, des Indes, de la Turquie, de la Perse, celui de la Russie, plus vaste que ne fut l’empire romain ; faites-leur parcourir du bout du doigt toute la Scandinavie, tout le nord de l’Allemagne, les trois royaumes de la Grande-Bretagne, la meilleure partie des Pays-Bas, la meilleure de l’Helvétie ; enfin vous leur ferez remarquer dans les quatre parties du globe et dans la cinquième, qui est encore aussi inconnue qu’immense, ce prodigieux nombre de générations qui n’entendirent jamais parler de ces opinions, ou qui les ont combattues, ou qui les ont en horreur ; vous opposerez l’univers à la rue Saint-Jacques.
Vous leur direz que Jules César, qui étendit son pouvoir bien loin au delà de cette rue, ne sut pas un mot de ce qu’ils croient si universel ; que leurs ancêtres, à qui Jules César donna les étrivières, n’en surent pas davantage.
Peut-être alors auront-ils quelque honte d’avoir cru que les orgues de la paroisse Saint-Severin donnaient le ton au reste du monde.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, sixième partie, 1771. (B.)
- ↑ Hubner, né en 1668, professeur à Leipzig, publia la Géographie universelle,traduite en français en 1757. (G. A.)
- ↑ On porte la population de l’Europe à plus de 227,000,000. L’ordonnance du roi, du 15 mars 1827, établit la population de la France à 31,851,545 individus. (B.)
- ↑ L’édition de 1771 dit treize mille. (B.)
- ↑ M. Renouard observe qu’Hubner a voulu dire la Serre, petite rivière qui se jette dans l’Oise à la Fère. Voltaire pensait qu’il y avait faute d’éditeur : ce n’est peut-être qu’une faute d’impression. (B.)
- ↑ Voyez Yvetot.
- ↑ Pierre Lombard, dit le Maître des Sentences, était un docteur du xiie siècle ; Nicolas Petit-pied, docteur de Sorbonne, né en 1605, mort en 1747, fut un des plus ardents adversaires de la bulle Unigenitus. Voyez l’article Bulle.
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