mercredi 2 juillet 2014

Dictionnaire philosophique Voltaire

Éd. Garnier - Tome 17
◄  AABC ou Alphabet   ►

DICTIONNAIRE

PHILOSOPHIQUE



A[1].

Nous aurons peu de questions à faire sur cette première lettre de tous les alphabets. Cet article de l’Encyclopédie, plus nécessaire qu’on ne croirait, est de César Dumarsais, qui n’était bon grammairien que parce qu’il avait dans l’esprit une dialectique très profonde et très nette. La vraie philosophie tient à tout, excepté à la fortune. Ce sage, qui était pauvre et dont l’Éloge se trouve à la tête du septième volume[2] de l’Encyclopédie, fut persécuté par l’auteur deMarie à la Coque[3], qui était riche ; et sans les générosités du comte de Lauraguais, il serait mort dans la plus extrême misère. Saisissons cette occasion de dire que jamais la nation française ne s’est plus honorée que de nos jours par ces actions de véritable grandeur faites sans ostentation. Nous avons vu plus d’un ministre d’État encourager les talents dans l’indigence et demander le secret. Colbert les récompensait, mais avec l’argent de l’État, Fouquet avec celui de la déprédation. Ceux dont je parle[4] ont donné de leur propre bien ; et par là ils sont au-dessus de Fouquet, autant que par leur naissance, leurs dignités et leur génie. Comme nous ne les nommons point, ils ne doivent pas se fâcher. Que le lecteur pardonne cette digression qui commence notre ouvrage. Elle vaut mieux que ce que nous dirons sur la lettre A, qui a été si bien traitée par feu M. Dumarsais, et par ceux qui ont joint leur travail au sien. Nous ne parlerons point des autres lettres, et nous renvoyons à l’Encyclopédie, qui dit tout ce qu’il faut sur cette matière.
On commence à substituer la lettre a à la lettre o dans français, française, anglais, anglaise, et dans tous les imparfaits, comme il employait, il octroyait, il ploierait [5], etc. ; la raison n’en est-elle pas évidente ? ne faut-il pas écrire comme on parle autant qu’on le peut ? n’est-ce pas une contradiction d’écrire oiet de prononcer ai ? Nous disions autrefois je croyois, j’octroyois, j’employois, je ployois : lorsque enfin on adoucit ces sons barbares, on ne songea point à réformer les caractères, et le langage démentit continuellement l’écriture.
Mais quand il fallut faire rimer en vers les ois qu’on prononçait ais, avec lesois qu’on prononçait ois, les auteurs furent bien embarrassés. Tout le monde, par exemple, disait français dans la conversation et dans les discours publics ; mais comme la coutume vicieuse de rimer pour les yeux et non pas pour les oreilles s’était introduite parmi nous, les poëtes se crurent obligés de faire rimerfrançais à lois, rois, exploits ; et alors les mêmes académiciens qui venaient de prononcer français dans un discours oratoire, prononçaient françois dans les vers. On trouve dans une pièce de vers de Pierre Corneille, sur le passage du Rhin, assez peu connue [6] :

Quel spectacle d’effroi, grand Dieu ! si toutefois
Quelque chose pouvoit effrayer des François.
Le lecteur peut remarquer quel effet produiraient aujourd’hui ces vers, si l’on prononçait, comme sous François Ierpouvait par un o ; quelle cacophonie feraient effroi, toutefois, pouvoit, françois.
Dans le temps que notre langue se perfectionnait le plus, Boileau disait [7] :

Qu’il s’en prenne à sa muse allemande en françois ;
Mais laissons Chapelain pour la dernière fois.

Aujourd’hui que tout le monde dit français, ce vers de Boileau lui-même paraîtrait un peu allemand.
Nous nous sommes enfin défaits de cette mauvaise habitude d’écrire le motfrançais comme on écrit saint François. Il faut du temps pour réformer la manière d’écrire tous ces autres mots dans lesquels les yeux trompent toujours les oreilles. Vous écrivez encore je croyois ; et si vous prononciez je croyais, en faisant sentir les deux o, personne ne pourrait vous supporter. Pourquoi donc, en ménageant nos oreilles, ne ménagez-vous pas aussi nos yeux ? pourquoi n’écrivez-vous pas je croyais, puisque je croyais est absolument barbare ?
Vous enseignez la langue française à un étranger ; il est d’abord surpris que vous prononciez je croyais, j’octroyais, j’employais ; il vous demande pourquoi vous adoucissez la prononciation de la dernière syllabe, et pourquoi vous n’adoucissez pas la précédente ; pourquoi dans la conversation vous ne dites pas je crayais, j’emplayais, etc.
Vous lui répondez, et vous devez lui répondre, qu’il y a plus de grâce et de variété à faire succéder une diphthongue à une autre. La dernière syllabe, lui dites-vous, dont le son reste dans l’oreille, doit être plus agréable et plus mélodieuse que les autres, et c’est la variété dans la prononciation de ces syllabes qui fait le charme de la prosodie.
L’étranger vous répliquera : Vous deviez m’en avertir par l’écriture comme vous m’en avertissez dans la conversation. Ne voyez-vous pas que vous m’embarrassez beaucoup lorsque vous orthographiez d’une façon et que vous prononcez d’une autre ?
Les plus belles langues, sans contredit, sont celles où les mêmes syllabes portent toujours une prononciation uniforme : telle est la langue italienne. Elle n’est point hérissée de lettres qu’on est obligé de supprimer ; c’est le grand vice de l’anglais et du français. Qui croirait, par exemple, que ce mot anglaishandkerchief se prononce ankicher ? et quel étranger imaginera que paon, Laon, se prononcent en français pan et Lan ? Les Italiens se sont défaits de la lettre h au commencement des mots, parce qu’elle n’y a aucun son, et de la lettre x entièrement, parce qu’ils ne la prononcent plus [8] : que ne les imitons-nous ? avons-nous oublié que l’écriture est la peinture de la voix ?
Vous dites ; mais vous dites anglais, portugais, français ; mais vous ditesdanois, suédois : comment devinerai-je cette différence, si je n’apprends votre langue que dans vos livres ? Et pourquoi, en prononçant anglais et portugais, mettez-vous un o à l’un et un a à l’autre ? Pourquoi n’avez-vous pas la mauvaise habitude d’écrire portugois, comme vous avez la mauvaise habitude d’écrire anglois ? En un mot, ne paraît-il pas évident que la meilleure méthode est d’écrire toujours par a ce qu’on prononce par a [9] ?

[10].

A, troisième personne au présent de l’indicatif du verbe avoir. C’est un défaut sans doute qu’un verbe ne soit qu’une seule lettre, et qu’on exprime il a raison, il a de l’esprit, comme on exprime il est à Paris, il est à Lyon.

..... Hodieque manent vestigia ruris.
Hor., 1. ii, ep. i, v. 100.

Il a eu choquerait horriblement l’oreille, si on n’y était pas accoutumé : plusieurs écrivains se servent souvent de cette phrase, la différence qu’il y a ; la distance qu’il y a entre eux ; est-il rien de plus languissant à la fois et de plus rude ? n’est-il pas aisé d’éviter cette imperfection du langage, en disant simplement la distance, la différence entre eux ? à quoi bon ce qu’il et cet y a, qui rendent le discours sec et diffus, et qui réunissent ainsi les plus grands défauts ?
Ne faut-il pas surtout éviter le concours de deux a ? il va à Paris, il a Antoine en aversion. Trois et quatre a sont insupportables ; il va à Amiens, et de là à Arques.
La poésie française proscrit ce heurtement de voyelles.

Gardez qu’une voyelle, à courir trop hâtée,
Ne soit d’une voyelle en son chemin heurtée [11].

Les Italiens ont été obligés de se permettre cet achoppement de sons qui détruisent l’harmonie naturelle, ces hiatus, ces

 bâillements que les Latins étaient soigneux d’éviter, Pétrarque ne fait 
nulle difficulté de dire :
Movesi’l vecchierel canuto e bianco
Del doice locoov’ha sua età fornita.
Pet., I, s. 14.

L’Arioste a dit :
Non sa quel che sia Amor...
Dovea fortuna alla cristiana fede....
Tanto girò che venue a una riviera...
Altra aventura al buon Rinaldo accadde...

Cette malheureuse cacophonie est nécessaire en italien, parce que la plus grande partie des mots de cette langue se termine en a, e, i, o, u. Le latin, qui possède une infinité de terminaisons, ne pouvait guère admettre un pareil heurtement de voyelles, et la langue française est encore en cela plus circonspecte et plus sévère que le latin. Vous voyez très rarement dans Virgile une voyelle suivie d’un mot commençant par une voyelle [12] ; ce n’est que dans un petit nombre d’occasions où il faut exprimer quelque désordre de l’esprit,
Arma amens capio...
(Æn., II, 314.)

ou lorsque deux spondées peignent un lieu vaste et désert.
Et Neptuno Aegeo [13].
(Æn., III, 74.)

Homère, il est vrai, ne s’assujettit pas à cette règle de l’harmonie, qui rejette le concours des voyelles, et surtout des a ; les finesses de l’art n’étaient pas encore connues de son temps, et Homère était au-dessus de ces finesses ; mais ses vers les plus harmonieux sont ceux qui sont composés d’un assemblage heureux de voyelles et de consonnes. C’est ce que Boileau recommande dès le premier chant de l’Art poétique.
La lettre A chez presque toutes les nations devint une lettre sacrée, parce qu’elle était la première ; les Égyptiens joignirent cette superstition à tant d’autres : de là vient que les Grecs d’Alexandrie l’appelaient hier’alpha ; et comme oméga était la dernière lettre, ces mots alpha et oméga signifièrent le complément de toutes choses. Ce fut l’origine de la cabale et de plus d’une mystérieuse démence.
Les lettres servaient de chiffres et de notes de musique ; jugez quelle foule de connaissances secrètes cela produisit : a, b, c, d, e, f, g, étaient les sept cieux. L’harmonie des sphères célestes était composée des sept premières lettres, et un acrostiche rendait raison de tout dans la vénérable antiquité.

  1. Aller Cet article faisait partie des Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
  2. Aller Dans les Questions sur l’Encyclopédie, première édition et réimpression, il y atroisième volume. C’est une faute ; voyez la lettre de d’Alembert, du 11 mars 1770. (B.)
  3. Aller Jean-Joseph Languet, évêque de Soissons, a donné, sous le titre de la Vie de la vénérable mère Marguerite-Marie, 1729, in-4°, l’histoire de Marie Alacoque. — C’est par faute ou par plaisanterie qu’on écrit Marie à la Coque, ainsi qu’a fait Voltaire. Alacoque est le nom de famille, et non le surnom. (B.)
  4. Aller M. le duc de Choiseul. (K.)
  5. Aller C’est ainsi qu’on lit dans les Questions sur l’Encyclopédie, éditions de 1770, 1771, 1775, et dans l’édition in-4°.
  6. Aller Les Victoires du roi sur les États de Hollande en l’année 1672. (B.)
  7. Aller Satire ix, 241-42.
  8. Aller Ce texte est celui de l’édition in-12 de Kehl.
  9. Aller C’est là l’orthographe, dite de Voltaire, aujourd’hui en usage. M. Beuchot en fixe la date de 1750 à 1754.
  10. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
  11. Aller Boileau, Art poétique, I, 107-108.
  12. Aller Assertion contestable, et contestée par M. Pierron, dans Voltaire et ses Maîtres, Paris, Librairie académique Didier et Cie 1866, in-l2, page 277.
  13. Aller
    Sacra mari colitur medio gralissima tellus
    Nereidum matri et Neptuno Ægeo.
    Il s’agit de l’île de Délos. Énée l’appelle une terre sacrée, chère à la mère des Néréides et à Neptune Égéen, c’est-à-dire au dieu qu’on adorait particulièrement comme maître de la mer Égée. Virgile n"a pas voulu peindre, en ces trois spondées, un lieu vaste et désert.
    La plupart des éditions de Voltaire portent : In Neptuno Ægeo, ce qui ne se trouve pas dans Virgile.
  14. Éd. Garnier - Tome 17
    ◄  AABC ou AlphabetAbbaye   ►

    ABC, OU ALPHABET [1].

    Si M. Dumarsais vivait encore, nous lui demanderions le nom de l’alphabet. Prions les savants hommes qui travaillent à l’Encyclopédie de nous dire pourquoi l’alphabet n’a point de nom dans aucune langue de l’Europe. Alphabetne signifie autre que A B, et A B ne signifie rien, ou tout au plus il indique deux sons, et ces deux sons n’ont aucun rapport l’un avec l’autre. Beth n’est point formé d’Alpha, l’un est le premier, l’autre le second ; et on ne sait pas pourquoi.
    Or, comment s’est-il pu faire qu’on manque de termes pour exprimer la porte de toutes les sciences ? La connaissance des nombres, l’art de compter, ne s’appelle point un-deux ; et le rudiment de l’art d’exprimer ses pensées n’a dans l’Europe aucune expression propre qui le désigne.
    L’alphabet est la première partie de la grammaire ; ceux qui possèdent la langue arabe, dont je n’ai pas la plus légère notion, pourront m’apprendre si cette langue, qui a, dit-on, quatre-vingts mots pour signifier un cheval, en aurait un pour signifier l’alphabet.
    Je proteste que je ne sais pas plus le chinois que l’arabe ; cependant j’ai lu dans un petit vocabulaire chinois [2] que cette nation s’est toujours donné deux mots pour exprimer le catalogue, la liste des caractères de sa langue : l’un estho-tou, l’autre haipien ; nous n’avons ni ho-tou ni haipien dans nos langues occidentales. Les Grecs n’avaient pas été plus adroits que nous : ils disaientalphabet. Sénèque le philosophe se sert de la phrase grecque pour exprimer un vieillard comme moi qui fait des questions sur la grammaire : il l’appelleSkedon analphabetos. Or, cet alphabet, les Grecs le tenaient des Phéniciens, de cette nation nommée le peuple lettré par les Hébreux mêmes, lorsque ces Hébreux vinrent s’établir si tard auprès de leur pays.
    Il est à croire que les Phéniciens, en communiquant leurs caractères aux Grecs, leur rendirent un grand service en les délivrant de l’embarras de l’écriture égyptiaque que Cécrops leur avait apportée d’Égypte : les Phéniciens, en qualité de négociants, rendaient tout aisé ; les Égyptiens, en qualité d’interprètes des dieux, rendaient tout difficile.
    Je m’imagine entendre un marchand phénicien abordé dans l’Achaïe, dire à un Grec son correspondant : « Non seulement mes caractères sont aisés à écrire, et rendent la pensée ainsi que les sons de la voix ; mais ils expriment nos dettes actives et passives. Mon aleph, que vous voulez prononcer alpha, vaut une once d’argent ; betha en vaut deux ; ro en vaut cent ; sigma en vaut deux cents. Je vous dois deux cents onces : je vous paye un ro, reste un ro que je vous dois encore ; nous aurons bientôt fait nos comptes. »
    Les marchands furent probablement ceux qui établirent la société entre les hommes, en fournissant à leurs besoins ; et pour négocier il faut s’entendre.
    Les Égyptiens ne commercèrent que très tard ; ils avaient la mer en horreur : c’était leur Typhon. Les Tyriens furent navigateurs de temps immémorial : ils lièrent ensemble les peuples que la nature avait séparés, et ils réparèrent les malheurs où les révolutions de ce globe avaient plongé souvent une grande partie du genre humain. Les Grecs à leur tour allèrent porter leur commerce et leur alphabet commode chez d’autres peuples qui le changèrent un peu, comme les Grecs avaient changé celui des Tyriens. Lorsque leurs marchands, dont on fit depuis des demi-dieux, allèrent établir à Colchos un commerce de pelleterie qu’on appela la toison d’or, ils donnèrent leurs lettres aux peuples de
     ces contrées, qui les ont conservées et altérées. Ils n’ont point pris 
    
    l’alphabet des Turcs auxquels ils sont soumis, et dont j’espère qu’ils secoueront le joug, grâce à l’impératrice de Russie [3].
    Il est très vraisemblable (je ne dis pas très vrai, Dieu m’en garde !) que ni Tyr, ni l’Égypte, ni aucun Asiatique habitant vers la Méditerranée, ne communiqua son alphabet aux peuples de l’Asie orientale. Si les Tyriens ou même les Chaldéens qui habitaient vers l’Euphrate avaient, par exemple, communiqué leur méthode aux Chinois, il en resterait quelques traces ; ils auraient les signes des vingt-deux, vingt-trois, ou vingt-quatre lettres. Ils ont tout au contraire des signes de tous les mots qui composent leur langue : et ils en ont, nous dit-on, quatre-vingt mille : cette méthode n’a rien de commun avec celle de Tyr. Elle est soixante et dix-neuf mille neuf cent soixante et seize fois plus savante et plus embarrassée que la nôtre. Joignez à cette prodigieuse différence, qu’ils écrivent de haut en bas, et que les Tyriens et les Chaldéens écrivaient de droite à gauche ; les Grecs et nous, de gauche à droite.
    Examinez les caractères tartares, indiens, siamois, japonais, vous n’y voyez pas la moindre analogie avec l’alphabet grec et phénicien.
    Cependant tous ces peuples, en y joignant même les Hottentots et les Cafres, prononcent à peu près les voyelles et les consonnes comme nous, parce qu’ils ont le larynx fait de même pour l’essentiel, ainsi qu’un paysan grisou a le gosier fait comme la première chanteuse de l’Opéra de Naples, La différence qui fait de ce manant une basse-taille rude, discordante, insupportable, et de cette chanteuse un dessus de rossignol, est si imperceptible qu’aucun anatomiste ne peut l’apercevoir. C’est la cervelle d’un sot, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la cervelle d’un grand génie.
    Quand nous avons dit que les marchands de Tyr enseignèrent leur A B C aux Grecs, nous n’avons pas prétendu qu’ils eussent appris aux Grecs à parler. Les Athéniens probablement s’exprimaient déjà mieux que les peuples de la basse Syrie : ils avaient un gosier plus flexible ; leurs paroles étaient un plus heureux assemblage de voyelles, de consonnes, et de diphthongues. Le langage des peuples de la Phénicie, au contraire, était rude, grossier : c’étaient des Shafiroth, des Astaroth, des Shabaoth, des ' Chammaim, des Chotihet, des Thopheth ; il y aurait là de quoi faire enfuir notre chanteuse de l’Opéra de Naples. Figurez-vous les Romains d’aujourd’hui qui auraient retenu l’ancien alphabet étrurien, et à qui des marchands hollandais viendraient apporter celui dont ils se servent à présent. Tous les Romains feraient fort bien de recevoir leurs caractères ; mais ils se garderaient bien de parler la langue batave. C’est précisément ainsi que le peuple d’Athènes en usa avec les matelots de Caphthor, venant de Tyr ou de Bérith : les Grecs prirent leur alphabet, qui valait mieux que celui du Misraim qui est l’Égypte, et rebutèrent leur patois.
    Philosophiquement parlant, et abstraction respectueuse faite de toutes les inductions qu’on pourrait tirer des livres sacrés, dont il ne s’agit certainement pas ici, la langue primitive n’est-elle pas une plaisante chimère ?
    Que diriez-vous d’un homme qui voudrait rechercher quel a été le cri primitif de tous les animaux, et comment il est arrivé que dans une multitude de siècles les moutons se soient mis à bêler, les chats à miauler, les pigeons à roucouler, les linottes à siffler ? Ils s’entendent tous parfaitement dans leurs idiomes, et beaucoup mieux que nous. Le chat ne manque pas d’accourir aux miaulements très articulés et très variés de la chatte ; c’est une merveilleuse chose de voir dans le Mirebalais une cavale dresser ses oreilles, frapper du pied, s’agiter aux braiements intelligibles d’un âne. Chaque espèce a sa langue. Celle des Esquimaux et des Algonquins ne fut point celle du Pérou. Il n’y a pas eu plus de langue primitive, et d’alphabet primitif, que de chênes primitifs, et que d’herbe primitive.
    Plusieurs rabbins prétendent que la langue mère était le samaritain ; quelques autres ont assuré que c’était le bas-breton : dans cette incertitude, on peut fort bien, sans offenser les habitants de Quimper et de Samarie, n’admettre aucune langue mère.
    Ne peut-on pas, sans offenser personne, supposer que l’alphabet a commencé par des cris et des exclamations ? Les petits enfants disent d’eux-mêmes, ha he quand ils voient un objet qui les frappe ; hi hi quand ils pleurent ;hu hu, hou hou, quand ils se moquent ; aïe quand on les frappe ; et il ne faut pas les frapper.
    À l’égard des deux petits garçons que le roi d’Égypte Psammeticus (qui n’est pas un mot égyptien) fit élever pour savoir quelle était la langue primitive, il n’est guère possible qu’ils se soient tous deux mis à crier bec bec pour avoir à déjeuner.
    Des exclamations formées par des voyelles, aussi naturelles aux enfants que le coassement l’est aux grenouilles, il n’y a pas si loin qu’on croirait à un alphabet complet. Il faut bien qu’une mère dise à son enfant l’équivalent deviens, tiens, prends, tais-toi, approche, va-t’en : ces mots ne sont représentatifs de rien, ils ne peignent rien ; mais ils se font entendre avec un geste.
    De ces rudiments informes, il y a un chemin immense pour arriver à la syntaxe. Je suis effrayé quand je songe que de ce seul mot viens, il faut parvenir un jour à dire : « Je serais venu, ma mère, avec grand plaisir, et j’aurais obéi à vos ordres, qui me seront toujours chers, si en accourant vers vous je n’étais pas tombé à la renverse, et si une épine de votre jardin ne m’était pas entrée dans la jambe gauche. »
    Il semble à mon imagination étonnée qu’il a fallu des siècles pour ajuster cette phrase, et bien d’autres siècles pour la peindre. Ce serait ici le lieu de dire, ou de tâcher de dire, comment on exprime et comment on prononce dans toutes les langues du monde père, mère, jour, nuit, terre, eau, boire, manger, etc. ; mais il faut éviter le ridicule autant qu’il est possible.
    Les caractères alphabétiques présentant à la fois les noms des choses, leur nombre, les dates des événements, les idées des hommes, devinrent bientôt des mystères aux yeux mêmes de ceux qui avaient inventé ces signes. Les Chaldéens, les Syriens, les Égyptiens, attribuèrent quelque chose de divin à la combinaison des lettres, et à la manière de les prononcer. Ils crurent que les noms signifiaient par eux-mêmes, et qu’ils avaient en eux une force, une vertu secrète. Ils allaient jusqu’à prétendre que le nom qui signifiait puissanceétait puissant de sa nature ; que celui qui exprimait ange était angélique ; que celui qui donnait l’idée de Dieu était divin. Cette science des caractères entra nécessairement dans la magie : point d’opération magique sans les lettres de l’alphabet.
    Cette porte de toutes les sciences devint celle de toutes les erreurs ; les mages de tous les pays s’en servirent pour se conduire dans le labyrinthe qu’ils s’étaient construit, et où il n’était pas permis aux autres hommes d’entrer. La manière de prononcer des consonnes et des voyelles devint le plus profond des mystères, et souvent le plus terrible. Il y eut une manière de prononcerJéhova, nom de Dieu chez les Syriens et les Égyptiens, par laquelle on faisait tomber un homme raide mort.
    Saint Clément d’Alexandrie rapporte [4] que Moïse fit mourir sur-le-champ le roi d’Égypte Nechephre, en lui soufflant ce nom dans l’oreille ; et qu’ensuite il le ressuscita en prononçant le même mot. Saint Clément d’Alexandrie est exact, il cite son auteur, c’est le savant Artapan : qui pourra récuser le témoignage d’Artapan ?
    Rien ne retarda plus le progrès de l’esprit humain que cette profonde science de l’erreur, née chez les Asiatiques avec l’origine des vérités. L’univers fut abruti par l’art même qui devait l’éclairer.
    Vous en voyez un grand exemple dans Origène, dans Clément d’Alexandrie, dans Tertullien, etc. Origène dit surtout expressément [5] : « Si en invoquant Dieu, ou en jurant par lui, on le nomme le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, on fera, par ces noms, des choses dont la nature et la force sont telles que les démons se soumettent à ceux qui les prononcent ; mais si on le nomme d’un autre nom, comme Dieu de la mer bruyanteDieu supplantateur, ces noms seront sans vertu : le nom d’Israël traduit en grec ne pourra rien opérer ; mais prononcez-le en hébreu, avec les autres mots requis, vous opérerez la conjuration. »
    Le même Origène dit ces paroles remarquables : « Il y a des noms qui ont naturellement de la vertu : tels que sont ceux dont se servent les sages parmi les Égyptiens, les mages en Perse, les brachmanes dans l’Inde. Ce qu’on nomme magie n’est pas un art vain et chimérique, ainsi que le prétendent les stoïciens et les épicuriens : le nom de Sabaoth, celui d’Adonaï, n’ont pas été faits pour des êtres créés ; mais ils appartiennent à une théologie mystérieuse qui se rapporte au Créateur ; de là vient la vertu de ces noms quand on les arrange et qu’on les prononce selon les règles, etc. »
    C’était en prononçant des lettres selon la méthode magique qu’on forçait la lune de descendre sur la terre. Il faut pardonner à Virgile d’avoir cru ces inepties, et d’en avoir parlé sérieusement dans sa huitième églogue (vers 69).

    Carmina vel cœlo possunt deducere lunam.

    On fait avec des mots tomber la lune en terre.

    Enfin l’alphabet fut l’origine de toutes les connaissances de l’homme, et de toutes ses sottises.
     
    

    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
    2. Aller Premier volume de l’Histoire de la Chine, de Duhalde. (Note de Voltaire.)
    3. Aller Voltaire écrivait ceci au moment des victoires de Catherine sur Mustapha. Voyez sa lettre du 22 septembre 1770.
    4. Aller Stromates ou Tapisseries, livre I. (Note de Voltaire.)
    5. Aller Origène contre Celse, n° 202. (Note de Voltaire.)
    6. Éd. Garnier - Tome 17
      ◄  ABC ou AlphabetAbbayeAbbé   ►

      ABBAYE.

      SECTION PREMIÈRE [1]

      C’est une communauté religieuse gouvernée par un abbé ou une abbesse.
      Ce nom d’abbé, abbas en latin et en grec, abba en syrien et en chaldéen, vient de l’hébreu ab, qui veut dire père. Les docteurs juifs prenaient ce titre par orgueil ; c’est pourquoi Jésus disait à ses disciples [2] : « N’appelez personne sur la terre votre père, car vous n’avez qu’un père, qui est dans les cieux. »
      Quoique saint Jérôme se soit fort emporté contre les moines de son temps[3], qui, malgré la défense du Seigneur, donnaient ou recevaient le titre d’abbé, le sixième concile de Paris [4] décide que, si les abbés sont des pères spirituels, et s’ils engendrent au Seigneur des fils spirituels, c’est avec raison qu’on les appelle abbés.
      D’après ce décret, si quelqu’un a mérité le titre d’abbé, c’est assurément saint Benoît, qui, l’an 529, fonda sur le Mont-Cassin, dans le royaume de Naples, sa règle si éminente en sagesse et en discrétion, et si grave, si claire, à l’égard du discours et du style. Ce sont les propres termes du pape saint Grégoire [5] qui ne manque pas de faire mention du privilège singulier dont Dieu daigna gratifier ce saint fondateur : c’est que tous les bénédictins qui meurent au Mont-Cassin sont sauvés. L’on ne doit donc pas être surpris que ces moines comptent seize mille saints canonisés de leur ordre. Les bénédictines prétendent même qu’elles sont averties de l’approche de leur mort par quelque bruit nocturne qu’elles appellent les coups de saint Benoît.
      On peut bien croire que ce saint abbé ne s’était pas oublié lui-même en demandant à Dieu le salut de ses disciples. En conséquence, le samedi 21 mars 543, veille du dimanche de la Passion, qui fut le jour de sa mort, deux moines, dont l’un était dans le monastère, l’autre en était éloigné, eurent la même vision. Ils virent un chemin couvert de tapis, et éclairé d’une infinité de flambeaux, qui s’étendaient vers l’orient depuis le monastère jusqu’au ciel. Un personnage vénérable y paraissait, qui leur demanda pour qui était ce chemin. Ils dirent qu’ils n’en savaient rien. C’est, ajouta-t-il, par où Benoît, le bien-aimé de Dieu, est monté au ciel.
      Un ordre dans lequel le salut était si assuré s’étendit bientôt dans d’autres États, dont les souverains se laissaient persuader [6] qu’il ne s’agissait, pour être sûr d’une place en paradis, que de s’y faire un bon ami ; et qu’on pouvait racheter les injustices les plus criantes, les crimes les plus énormes, par des donations en faveur des églises. Pour ne parler ici que de la France, on lit dans les Gestes du roi Dagobert, fondateur de l’abbaye de Saint-Denis près Paris [7], que ce prince étant mort fut condamné au jugement de Dieu, et qu’un saint ermite nommé Jean, qui demeurait sur les côtes de la mer d’Italie, vit son âme enchaînée dans une barque, et des diables qui la rouaient de coups en la conduisant vers la Sicile, où ils devaient la précipiter dans les gouffres du mont Etna ; que saint Denis avait tout à coup paru dans un globe lumineux, précédé des éclairs et de la foudre, et qu’ayant mis en fuite ces malins esprits, et arraché cette pauvre âme des griffes du plus acharné, il l’avait portée au ciel en triomphe.
      Charles Martel au contraire fut damné en corps et en âme, pour avoir donné des abbayes en récompense à ses capitaines, qui, quoique laïques, portèrent le titre d’abbés, comme des femmes mariées eurent depuis celui d’abbesses, et possédèrent des abbayes de filles. Un saint évêque de Lyon, nommé Eucher, étant en oraison, fut ravi en esprit, et mené par un ange en enfer où il vit Charles Martel, et apprit de l’ange que les saints dont ce prince avait dépouillé les églises l’avaient condamné à brûler éternellement en corps et en âme. Saint Eucher écrivit cette révélation à Boniface, évêque de Mayence, et à Fulrad, archichapelain de Pépin le Bref, en les priant d’ouvrir le tombeau de Charles Martel, et de voir si son corps y était. Le tombeau fut ouvert ; le fond en était tout brûlé, et on n’y trouva qu’un gros serpent qui en sortit avec une fumée puante.
      Boniface [8] eut l’attention d’écrire à Pépin le Bref et à Carloman toutes ces circonstances de la damnation de leur père ; et Louis de Germanie s’étant emparé, en 858, de quelques biens ecclésiastiques, les évêques de l’assemblée de Crécy lui rappelèrent dans une lettre toutes les particularités de cette terrible histoire, en ajoutant qu’ils les tenaient de vieillards dignes de foi et qui en avaient été témoins oculaires.
      Saint Bernard, premier abbé de Clervaux en 1115, avait pareillement eu révélation que tous ceux qui recevraient l’habit de sa main seraient sauvés. Cependant le pape Urbain II, dans une bulle de l’an 1092, ayant donné à l’abbaye du Mont-Cassin le titre de chef de tous les monastères, parce que de ce lieu même la vénérable religion de l’ordre monastique s’est répandue du sein de Benoît comme d’une source de paradis, l’empereur Lothaire lui confirma cette prérogative par une chartre de l’an 1137, qui donne au monastère du Mont-Cassin la prééminence de pouvoir et de gloire sur tous les monastères qui sont ou qui seront fondés dans tout l’univers, et veut que les abbés et les moines de toute la chrétienté lui portent honneur et révérence.
      Pascal II, dans une bulle de l’an 1113, adressée à l’abbé du Mont-Cassin, s’exprime en ces termes : « Nous décernons que vous, ainsi que tous vos successeurs, comme supérieur à tous les abbés, vous ayez séance dans toute assemblée d’évêques ou de princes, et que dans les jugements vous donniez votre avis avant tous ceux de votre ordre. » Aussi l’abbé de Cluny ayant osé se qualifier abbé des abbés, dans un concile tenu à Rome l’an 1116, le chancelier du pape décida que cette distinction appartenait à l’abbé du Mont-Cassin ; celui de Cluny se contenta du titre d’abbé cardinal, qu’il obtint depuis de Calixte II, et que l’abbé de la Trinité de Vendôme et quelques autres se sont ensuite arrogé.
      Le pape Jean XX, en 1326, accorda même à l’abbé du Mont-Cassin le titre d’évêque, dont il fit les fonctions jusqu’en 1367 ; mais Urbain V ayant alors jugé à propos de lui retrancher cette dignité, il s’intitule simplement dans les actes : « Patriarche de la sainte religion, abbé du saint monastère de Cassin, chancelier et grand chapelain de l’empire romain, abbé des abbés, chef de la hiérarchie bénédictine, chancelier collatéral du royaume de Sicile, comte et gouverneur de la Campanie, de la terre de Labour, et de la province maritime, prince de la paix. »
      Il habite avec une partie de ses officiers à San-Germano, petite ville au pied du Mont-Cassin, dans une maison spacieuse où tous les passants, depuis le pape jusqu’au dernier mendiant, sont reçus, logés, nourris, et traités suivant leur état. L’abbé rend chaque jour visite à tous ses hôtes, qui sont quelquefois au nombre de trois cents. Saint Ignace, en 1538, y reçut l’hospitalité ; mais il fut logé sur le Mont-Cassin, dans une maison nommée l’Albanette, à six cents pas de l’abbaye vers l’occident. Ce fut là qu’il composa sou célèbre institut : ce qui fait dire à un dominicain, dans un ouvrage latin intitulé la Tourterelle de l’âme, qu’Ignace habita quelques mois cette montagne de contemplation, et que, comme un autre Moïse et un autre législateur, il y fabriqua les secondes tables des lois religieuses qui ne le cèdent en rien aux premières.
      À la vérité ce fondateur des jésuites ne trouva pas dans les bénédictins la même complaisance que saint Benoît, à son arrivée au Mont-Cassin, avait éprouvée de la part de saint Martin ermite, qui lui céda la place dont il était en possession, et se retira au Mont-Marsique, proche de la Carniole ; au contraire, le bénédictin Ambroise Cajetan, dans un gros ouvrage fait exprès, a prétendu revendiquer les jésuites à l’ordre de saint Benoît.
      Le relâchement qui a toujours régné dans le monde, même parmi le clergé, avait déjà fait imaginer à saint Basile, dès le IVe siècle, de rassembler sous une règle les solitaires qui s’étaient dispersés dans les déserts pour y suivre la loi ; mais, comme nous le verrons à l’article Quête les réguliers ne l’ont pas toujours été : quant au clergé séculier, voici comme en parlait saint Cyprien dès le IIIesiècle [9]. Plusieurs évêques, au lieu d’exhorter les autres et de leur montrer l’exemple, négligeant les affaires de Dieu, se chargeaient d’affaires temporelles, quittaient leur chaire, abandonnaient leur peuple, et se promenaient dans d’autres provinces pour fréquenter les foires, et s’enrichir par le trafic. Ils ne secouraient point les frères qui mouraient de faim ; ils voulaient avoir de l’argent en abondance, usurper des terres par de mauvais artifices, tirer de grands profits par des usures.
      Charlemagne, dans un écrit où il rédige ce qu’il voulait proposer au parlement de 811, s’exprime ainsi [10] : « Nous voulons connaître les devoirs des ecclésiastiques afin de ne leur demander que ce qui leur est permis, et qu’ils ne nous demandent que ce que nous devons accorder. Nous les prions de nous expliquer nettement ce qu’ils appellent quitter le monde, et en quoi l’on peut distinguer ceux qui le quittent de ceux qui y demeurent : si c’est seulement en ce qu’ils ne portent point les armes et ne sont pas mariés publiquement ; si celui-là a quitté le monde, qui ne cesse tous les jours d’augmenter ses biens par toutes sortes de moyens, en promettant le paradis et menaçant de l’enfer, et employant le nom de Dieu ou de quelque saint pour persuader aux simples de se dépouiller de leurs biens, et en priver leurs héritiers légitimes, qui par là, réduits à la pauvreté, se croient ensuite les crimes permis, comme le larcin et le pillage ; si c’est avoir quitté le monde que de suivre la passion d’acquérir jusqu’à corrompre par argent de faux témoins pour avoir le bien d’autrui, et de chercher des avoués et des prévôts cruels, intéressés, et sans crainte de Dieu. »
      Enfin l’on peut juger des mœurs des réguliers par une harangue de l’an 1493, où l’abbé Trithème dit à ses confrères : « Vous, messieurs les abbés, qui êtes des ignorants et ennemis de la science du salut, qui passez les journées entières dans les plaisirs impudiques, dans l’ivrognerie et dans le jeu ; qui vous attachez aux biens de la terre, que répondrez-vous à Dieu et à votre fondateur saint Benoît ? »
      Le même abbé ne laisse pas de prétendre que de droit [11] la troisième partie de tous les biens des chrétiens appartient à l’ordre de saint Benoît ; et que s’il ne l’a pas, c’est qu’on la lui a volée. Il est si pauvre, ajoute-t-il, pour le présent, qu’il n’a plus que cent millions d’or de revenu. Trithème ne dit point à qui appartiennent les deux autres parts ; mais comme il ne comptait de son temps que quinze mille abbayes de bénédictins, outre les petits couvents du même ordre, et que dans le dix-septième siècle il y en avait déjà trente-sept mille, il est clair par la règle de proportion que ce saint ordre devrait posséder aujourd’hui les deux tiers et demi du bien de la chrétienté, sans les funestes progrès de l’hérésie des derniers siècles.
      Pour surcroît de douleurs, depuis le concordat fait l’an 1515 entre Léon X et François Ier, le roi de France nommant à presque toutes les abbayes de son royaume, le plus grand nombre est donné en commende à des séculiers tonsurés. Cet usage, peu connu en Angleterre, fit dire plaisamment, en 1694, au docteur Grégori, qui prenait l’abbé Gallois pour un bénédictin [12] : « Le bon père s’imagine que nous sommes revenus à ces temps fabuleux où il était permis à un moine de dire ce qu’il voulait. »
       
      
      SECTION II [13].

      Ceux qui fuient le monde sont sages ; ceux qui se consacrent à Dieu sont respectables. Peut-être le temps a-t-il corrompu une si sainte institution.
      Aux thérapeutes juifs succédèrent les moines en Égypte, idiotaimonoi.Idiot ne signifiait alors que solitaire : ils firent bientôt corps ; ce qui est le contraire de solitaire, et qui n’est pas idiot dans l’acception ordinaire de ce terme. Chaque société de moines élut son supérieur : car tout se faisait à la pluralité des voix dans les premiers temps de l’Église. On cherchait à rentrer dans la liberté primitive de la nature humaine, en échappant par piété au tumulte et à l’esclavage inséparables des grands empires. Chaque société de moines choisit son père, son abba, son abbé, quoiqu’il soit dit dans l’Évangile[14] : « N’appelez personne votre père. »
      Ni les abbés, ni les moines, ne furent prêtres dans les premiers siècles. Ils allaient par troupes entendre la messe au prochain village. Ces troupes devinrent considérables ; il y eut plus de cinquante mille moines, dit-on, dans l’Égypte.
      Saint Basile, d’abord moine, puis évêque de Césarée en Cappadoce, fit un code pour tous les moines au IVe siècle. Cette règle de saint Basile fut reçue en Orient et en Occident. On ne connut plus que les moines de saint Basile ; ils furent partout riches ; ils se mêlèrent de toutes les affaires ; ils contribuèrent aux révolutions de l’empire.
      On ne connaissait guère que cet ordre, lorsqu’au VIe siècle saint Benoît établit une puissance nouvelle au Mont-Cassin. Saint Grégoire le Grand assure dans ses Dialogues [15] que Dieu lui accorda un privilège spécial par lequel tous les bénédictins qui mourraient au Mont-Cassin seraient sauvés. En conséquence le pape Urbain II, par une bulle de 1092, déclara l’abbé du Mont-Cassin chef de tous les monastères du monde. Pascal II lui donna le titre d’abbé des abbés. Il s’intitule patriarche de la sainte religion [16], chancelier collatéral du royaume de Sicile, comte et gouverneur de la Campanie, prince de la paix,etc., etc., etc.
      Tous ces titres seraient peu de chose, s’ils n’étaient soutenus par des richesses immenses.
      Je reçus, il n’y a pas longtemps, une lettre d’un de mes correspondants d’Allemagne ; la lettre commence par ces mots : « Les abbés princes de Kemptem, Elvangen, Eudertl, Murbach, Berglesgaden, Vissembourg, Prum, Stablo, Corvey, et les autres abbés qui ne sont pas princes, jouissent ensemble d’environ neuf cent mille florins de revenu, qui font deux millions cinquante mille livres de votre France au cours de ce jour. De là je conclus que Jésus-Christ n’était pas si à son aise qu’eux. »
      Je lui répondis : « Monsieur, vous m’avouerez que les Français sont plus pieux que les Allemands dans la proportion de quatre et seize quarante-unièmes à l’unité : car nos seuls bénéfices consistoriaux de moines, c’est-à-dire ceux qui payent des annates au pape, se montent à neuf millions de rente, à quarante-neuf livres dix sous le marc avec le remède ; et neuf millions sont à deux millions cinquante mille livres comme un est à quatre et seize quarante-unièmes. Delà je conclus qu’ils ne sont pas assez riches, et qu’il faudrait qu’ils eu eussent dix fois davantage. J’ai l’honneur d’être, etc. »
      Il me répliqua par cette courte lettre : « Mon cher monsieur, je ne vous entends point ; vous trouvez sans doute avec moi que neuf millions de votre monnaie sont un peu trop pour ceux qui font vœu de pauvreté ; et vous souhaitez qu’ils en aient quatre-vingt-dix ! je vous supplie de vouloir bien m’expliquer cette énigme. »
      J’eus l’honneur de lui répondre sur-le-champ : « Mon cher monsieur, il y avait autrefois un jeune homme à qui on proposait d’épouser une femme de soixante ans, qui lui donnerait tout son bien par testament : il répondit qu’elle n’était pas assez vieille. » L’Allemand entendit mon énigme.
      Il faut savoir qu’en 1575 [17] on proposa dans le conseil de Henri III, roi de France, de faire ériger en commendes séculières toutes les abbayes de moines, et de donner les commendes aux officiers de sa cour et de son armée ; mais comme il fut depuis excommunié et assassiné, ce projet n’eut pas lieu.
      Le comte d’Argenson, ministre de la guerre, voulut en 1750 établir des pensions sur les bénéfices en faveur des chevaliers de l’ordre militaire de Saint-Louis ; rien n’était plus simple, plus juste, plus utile : il n’en put venir à bout. Cependant sous Louis XIV, la princesse de Conti avait possédé l’abbaye de Saint-Denis. Avant son règne, les séculiers possédaient des bénéfices ; le duc de Sully, huguenot, avait une abbaye.
      Le père de Hugues Capet n’était riche que par ses abbayes, et on l’appelait Hugues l’abbé. On donnait des abbayes aux reines pour leurs menus plaisirs. Ogine, mère de Louis d’Outremer, quitta son fils, parce qu’il lui avait ôté l’abbaye de Sainte-Marie de Laon pour la donner à sa femme Gerberge. Il y a des exemples de tout. Chacun tâche de faire servir les usages, les innovations, les lois anciennes abrogées, renouvelées, mitigées, les Chartres ou vraies ou supposées, le passé, le présent, l’avenir, à s’emparer des biens de ce monde ; mais c’est toujours à la plus grande gloire de Dieu [18]. Consultez l’Apocalypsede Méliton par l’évêque de Belley [19].

      1. Aller Cette première section de l’article Abbaye n’existe dans aucune édition donnée du vivant de l’auteur, soit du Dictionnaire philosophique ou Raison par alphabet, soit des Questions sur l’Encyclopédie. (B.)
      2. Aller Matthieu, chapitre xxiii, v. 9. (Note de Voltaire.)
      3. Aller Livre II, sur l’Épître aux Galates. (Id.)
      4. Aller Livre I, chapitre xxxvii. (Id.)
      5. Aller Dialogue, livre II, chapitre viii. (Id.)
      6. Aller Mézerai, tome I, page 225. (Note de Voltaire.)
      7. Aller Chapitre xxxvii. (Id.)
      8. Aller Mézerai, tome I, page 331. (Id.)
      9. Aller De lapsis. (Note de Voltaire.)
      10. Aller Capit. interrog., page 478, tome VII ; Conc., page 1184. (Id.)
      11. Aller Fra-Paolo, Traité des bénéfices, page 31. (Note de Voltaire.)
      12. Aller Transactions philosophiques. (Id.)
      13. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
      14. Aller Matth., xxiii, 9. (Note de Voltaire.)
      15. Aller Livre II, chapitre viii. (Id.)
      16. Aller Voyez page 20.
      17. Aller Chopin, De sacra Politia, lib. VI. (Note de Voltaire.)
      18. Aller Avant la Révolution, c’est-à-dire au temps de Voltaire, il y avait en France, d’après un relevé fait par M. Pierre Leroux (Encyclopédie nouvelle) 1.147 abbayes, dont 126 abbayes régulières d’hommes, 308 abbayes régulières de femmes, et 713 abbayes en commende et à la nomination du roi.
      19. Aller Voyez ma note sur la section II de l’article Apocalypse. (B.)
      20. Éd. Garnier - Tome 17
        ◄  AbbayeAbbéAbeilles   ►

        ABBÉ [1].

        Où allez-vous, monsieur l’abbé ? etc. [2]. Savez-vous bien qu’abbé signifie père ? Si vous le devenez, vous rendez service à l’État ; vous faites la meilleure œuvre sans doute que puisse faire un homme ; il naîtra de vous un être pensant. Il y a dans cette action quelque chose de divin.
        Mais si vous n’êtes monsieur l’abbé que pour avoir été tonsuré, pour porter un petit collet, un manteau court, et pour attendre un bénéfice simple, vous ne méritez pas le nom d’abbé.
        Les anciens moines donnèrent ce nom au supérieur qu’ils élisaient. L’abbé était leur père spirituel. Que les mêmes noms signifient avec le temps des choses différentes ! L’abbé spirituel était un pauvre à la tête de plusieurs autres pauvres ; mais les pauvres pères spirituels ont eu depuis deux cent, quatre cent mille livres de rente ; et il y a aujourd’hui des pauvres pères spirituels en Allemagne qui ont un régiment des gardes.



         
        
        
        Un pauvre qui a fait serment d’être pauvre, et qui en conséquence est souverain ! on l’a déjà dit ; il faut le redire mille fois : cela est intolérable. Les lois réclament contre cet abus, la religion s’en indigne, et les véritables pauvres sans vêtement et sans nourriture poussent des cris au ciel à la porte de monsieur l’abbé.
        Mais j’entends messieurs les abbés d’Italie, d’Allemagne, de Flandre, de Bourgogne, qui disent : Pourquoi n’accumulerons-nous pas des biens et des honneurs ? pourquoi ne serons-nous pas princes ? les évêques le sont bien. Ils étaient originairement pauvres comme nous, ils se sont enrichis, ils se sont élevés ; l’un d’eux est devenu supérieur aux rois ; laissez-nous les imiter autant que nous pourrons.
        — Vous avez raison, messieurs, envahissez la terre ; elle appartient au fort ou à l’habile qui s’en empare ; vous avez profité des temps d’ignorance, de superstition, de démence, pour nous dépouiller de nos héritages et pour nous fouler à vos pieds, pour vous engraisser de la substance des malheureux : tremblez que le jour de la raison arrive.

        1. Aller Dictionnaire philosophique, addition dans l’édition de 1765. (B.)
        2. Aller
          Où allez-vous, monsieur l’abbé ?
          Vous allez vous casser le né.
          Vous allez sans chandelle,
          Eh bien ?
          Tour voir les demoiselles,
          Vous m’entendez bien.
          (Chanson du temps.)
        3. Éd. Garnier - Tome 17
          ◄  AbbéAbeillesAbraham   ►

          ABEILLES [1]

          Les abeilles peuvent paraître supérieures à la race humaine, en ce qu’elles produisent de leur substance une substance utile, et que de toutes nos sécrétions il n’y en a pas une seule qui soit bonne à rien, pas une seule même qui ne rende le genre humain désagréable.
          Ce qui m’a charmé dans les essaims qui sortent de la ruche, c’est qu’ils sont beaucoup plus doux que nos enfants qui sortent du collège. Les jeunes abeilles alors ne piquent personne, du moins rarement et dans des cas extraordinaires. Elles se laissent prendre, on les porte la main nue paisiblement dans la ruche qui leur est destinée ; mais dès qu’elles ont appris dans leur nouvelle maison à connaître leurs intérêts, elles deviennent semblables à nous, elles font la guerre. J’ai vu des abeilles très tranquilles aller pendant six mois travailler dans un pré voisin couvert de fleurs qui leur convenaient. On vint faucher le pré, elles sortirent en fureur de la ruche, fondirent sur les faucheurs qui leur volaient leur bien, et les mirent en fuite.
          Je ne sais pas qui a dit le premier que les abeilles avaient un roi. Ce n’est pas probablement un républicain à qui cette idée vint dans la tête. Je ne sais pas qui leur donna ensuite une reine au lieu d’un roi, ni qui supposa le premier que cette reine était une Messaline, qui avait un sérail prodigieux, qui passait sa vie à faire l’amour et à faire ses couches, qui pondait et logeait environ quarante mille œufs par an. On a été plus loin ; on a prétendu qu’elle pondait trois espèces différentes, des reines, des esclaves nommés bourdons, et des servantes nommées ouvrières : ce qui n’est pas trop d’accord avec les lois ordinaires de la nature.
          On a cru qu’un physicien [2], d’ailleurs grand observateur, inventa, il y a quelques années, les fours à poulets, inventés depuis environ quatre mille ans par les Égyptiens, ne considérant pas l’extrême différence de notre climat et de celui d’Égypte ; on a dit encore que ce physicien inventa de même le royaume des abeilles sous une reine, mère de trois espèces.
          Plusieurs naturalistes avaient déjà répété ces inventions ; il est venu un homme qui, étant possesseur de six cents ruches, a cru mieux examiner son bien que ceux qui, n’ayant point d’abeilles, ont copié des volumes sur cette république industrieuse qu’on ne connaît guère mieux que celle des fourmis. Cet homme est M. Simon, qui ne se pique de rien, qui écrit très simplement, mais qui recueille, comme moi, du miel et de la cire. Il a de meilleurs yeux que moi, il en sait plus que monsieur le prieur de Jonval et que monsieur le comte du Spectacle de la nature ; il a examiné ses abeilles pendant vingt années ; il nous assure qu’on s’est moqué de nous, et qu’il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce qu’on a répété dans tant de livres.
          Il prétend qu’en effet il y a dans chaque ruche une espèce de roi et de reine qui perpétuent cette race royale, et qui président aux ouvrages ; il les a vus, il les a dessinés, et il renvoie aux Mille et une Nuits et à l’Histoire de la reine d’Achem la prétendue reine abeille avec son sérail.
          Il y a ensuite la race des bourdons, qui n’a aucune relation avec la première, et enfin la grande famille des abeilles ouvrières qui sont mâles et femelles, et qui forment le corps de la république [3]. Les abeilles femelles déposent leurs œufs dans les cellules qu’elles ont formées.

           
          
          Comment, en effet, la reine seule pourrait-elle pondre et loger quarante ou cinquante mille œufs l’un après l’autre ? Le système le plus simple est presque toujours le véritable. Cependant j’ai souvent cherché ce roi et cette reine, et je n’ai jamais eu le bonheur de les voir. Quelques observateurs m’ont assuré qu’ils ont vu la reine entourée de sa cour : l’un d’eux l’a portée, elle et ses suivantes, sur son bras nu. Je n’ai point fait cette expérience ; mais j’ai porté dans ma main les abeilles d’un essaim qui sortait de la mère ruche, sans qu’elles me piquassent. Il y a des gens qui n’ont pas de foi à la réputation qu’ont les abeilles d’être méchantes, et qui en portent des essaims entiers sur leur poitrine et sur leur visage.
          Virgile n’a chanté sur les abeilles que les erreurs de son temps. Il se pourrait bien que ce roi et cette reine ne fussent autre chose qu’une ou deux abeilles qui volent par hasard à la tête des autres. Il faut bien que, lorsqu’elles vont butiner les fleurs, il y en ait quelques-unes de plus diligentes ; mais qu’il y ait une vraie royauté, une cour, une police, c’est ce qui me paraît plus que douteux.
          Plusieurs espèces d’animaux s’attroupent et vivent ensemble. On a comparé les béliers, les taureaux, à des rois, parce qu’il y a souvent un de ces animaux qui marche le premier : cette prééminence a frappé les yeux. On a oublié que très souvent aussi le bélier et les taureaux marchent les derniers.
          S’il est quelque apparence d’une royauté et d’une cour, c’est dans un coq : il appelle ses poules, il laisse tomber pour elles le grain qu’il a dans son bec ; il les défend, il les conduit ; il ne souffre pas qu’un autre roi partage son petit État ; il ne s’éloigne jamais de son sérail. Voilà une image de la vraie royauté ; elle est plus évidente dans une basse-cour que dans une ruche.
          On trouve dans les Proverbes attribués à Salomon [4] « qu’il y a quatre choses qui sont les plus petites de la terre et qui sont plus sages que les sages : les fourmis, petit peuple qui se prépare une nourriture pendant la moisson ; le lièvre, peuple faible qui couche sur des pierres ; la sauterelle, qui, n’ayant pas de roi, voyage par troupes ; le lézard, qui travaille de ses mains, et qui demeure dans les palais des rois ». J’ignore pourquoi Salomon a oublié les abeilles, qui paraissent avoir un instinct bien supérieur à celui des lièvres, qui ne couchent point sur la pierre, à moins que ce ne soit au pays pierreux de la Palestine ; et des lézards, dont j’ignore le génie. Au surplus, je préférerai toujours une abeille à une sauterelle.
          On nous mande qu’une société de physiciens pratiques, dans la Lusace, vient de faire éclore un couvain d’abeilles dans une ruche, où il est transporté lorsqu’il est en forme de vermisseau. Il croit, il se développe dans ce nouveau berceau qui devient sa patrie ; il n’en sort que pour aller sucer des fleurs : on ne craint point de le perdre, comme on perd souvent des essaims lorsqu’ils sont chassés de la mère ruche. Si cette méthode peut devenir d’une exécution aisée, elle sera très utile ; mais dans le gouvernement des animaux domestiques, comme dans la culture des fruits, il y a mille inventions plus ingénieuses que profitables. Toute méthode doit être facile pour être d’un usage commun.
          De tout temps les abeilles ont fourni des descriptions, des comparaisons, des allégories, des fables, à la poésie. La fameuse fable des abeilles de Mandeville fit un grand bruit en Angleterre ; en voici un petit précis :

          Les abeilles autrefois
          Parurent bien gouvernées ;
          Et leurs travaux et leurs rois
          Les rendirent fortunées.
          Quelques avides bourdons
          Dans les ruches se glissèrent :
          Ces bourdons ne travaillèrent,
          Mais ils firent des sermons.
          Ils dirent dans leur langage :
          Nous vous promettons le ciel ;
          Accordez-nous en partage
          Votre cire et votre miel.
          Les abeilles qui les crurent
          Sentirent bientôt la faim ;
          Les plus sottes en moururent.
          Le roi d’un nouvel essaim
          Les secourut à la fin.
          Tous les esprits s’éclairèrent ;
          Ils sont tous désabusés :
          Les bourdons sont écrasés,
          Et les abeilles prospèrent.
          Mandeville va bien plus loin ; il prétend que les abeilles ne peuvent vivre à l’aise dans une grande et puissante ruche, sans beaucoup de vices. Nul royaume, nul État, dit-il, ne peuvent fleurir
          sans vices. Ôtez la vanité aux grandes dames, plus de belles manufactures de soie, plus d’ouvriers ni d’ouvrières en mille genres : une grande partie de la nation est réduite à la mendicité. Ôtez aux négociants l’avarice, les flottes anglaises seront anéanties. Dépouillez les artistes de l’envie, l’émulation cesse ; on retombe dans l’ignorance et dans la grossièreté.
          Il s’emporte jusqu’à dire que les crimes mêmes sont utiles, en ce qu’ils servent à établir une bonne législation. Un voleur de grand chemin fait gagner beaucoup d’argent à celui qui le dénonce, à ceux qui l’arrêtent, au geôlier qui le garde, au juge qui le condamne, et au bourreau qui l’exécute. Enfin, s’il n’y avait pas de voleurs, les serruriers mourraient de faim.
          Il est très vrai que la société bien gouvernée tire parti de tous les vices ; mais il n’est pas vrai que ces vices soient nécessaires au bonheur du monde. On fait de très bons remèdes avec des poisons, mais ce ne sont pas les poisons qui nous font vivre. En réduisant ainsi la Fable des abeilles à sa juste valeur, elle pourrait devenir un ouvrage de morale utile.

          1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
          2. Aller Réaumur. Voyez la note des éditeurs de Kehl, sur le chapitre VI du traité des Singularités de la nature (Mélanges, année 1768).
          3. Aller Les ouvrières ne sont point mâles et femelles. Les abeilles appelées reines sont les seules qui pondent. Des naturalistes ont dit avoir observé que les bourdons ne fécondaient les œufs que l’un après l’autre lorsqu’ils sont dans les alvéoles, ce qui expliquerait pourquoi les ouvrières souffrent dans la ruche ce grand nombre de bourdons. Voyez (dans les Mélanges, année 1768) les Singularités de la nature, chapitre vi, où l’on retrouve une partie de cet article. (K.)
          4. Aller Proverbesxxx, 28.
          5. Éd. Garnier - Tome 17
            ◄  AbeillesAbrahamAbus   ►

            ABRAHAM.
            SECTION PREMIÈRE [1].

            Nous ne devons rien dire de ce qui est divin dans Abraham, puisque l’Écriture a tout dit. Nous ne devons même toucher que d’une main respectueuse à ce qui appartient au profane, à ce qui tient à la géographie, à l’ordre des temps, aux mœurs, aux usages : car ces usages, ces mœurs, étant liés à l’histoire sacrée, ce sont des ruisseaux qui semblent conserver quelque chose de la divinité de leur source.
            Abraham, quoique né vers l’Euphrate, fait une grande époque pour les Occidentaux, et n’en fait point une pour les Orientaux, chez lesquels il est pourtant aussi respecté que parmi nous. Les mahométans n’ont de chronologie certaine que depuis leur hégire.
             
            
            La science des temps, absolument perdue dans les lieux où les grands événements sont arrivés, est venue enfin dans nos climats, où ces faits étaient ignorés. Nous disputons sur tout ce qui s’est passé vers l’Euphrate, le Jourdain, et le Nil ; et ceux qui sont aujourd’hui les maîtres du Nil, du Jourdain, et de l’Euphrate, jouissent sans disputer.
            Notre grande époque étant celle d’Abraham, nous différons de soixante années sur sa naissance. Voici le compte d’après les registres.
            « [2] Tharé vécut soixante-dix ans, et engendra Abraham, Nachor, et Aran.
            « [3] Et Tharé, ayant vécu deux cent cinq ans, mourut à Haran.
            « Le Seigneur dit à Abraham [4] : Sortez de votre pays, de votre famille, de la maison de votre père, et venez dans la terre que je vous montrerai, et je vous rendrai père d’un grand peuple. »
            Il paraît d’abord évident par le texte que Tharé ayant eu Abraham à soixante et dix ans, étant mort à deux cent cinq ; et Abraham étant sorti de la Chaldée immédiatement après la mort de son père, il avait juste cent trente-cinq ans lorsqu’il quitta son pays. Et c’est à peu près le sentiment de saint Étienne [5]dans son discours aux Juifs ; mais la Genèse dit aussi :
            « [6] Abraham avait soixante et quinze ans lorsqu’il sortit de Haran. »
            C’est le sujet de la principale dispute sur l’âge d’Abraham : car il y en a beaucoup d’autres. Comment Abraham était-il à la fois âgé de cent trente-cinq années, et seulement de soixante et quinze ? Saint Jérôme et saint Augustin disent que cette difficulté est inexplicable. Dom Calmet, qui avoue que ces deux saints n’ont pu résoudre ce problème, croit dénouer aisément le nœud en disant qu’Abraham était le cadet des enfants de Tharé, quoique la Genèse le nomme le premier, et par conséquent l’aîné.
            La Genèse fait naître Abraham dans la soixante et dixième année de son père ; et Calmet le fait naître dans la cent trentième. Une telle conciliation a été un nouveau sujet de querelle.
            Dans l’incertitude où le texte et le commentaire nous laissent, le meilleur parti est d’adorer sans disputer.
            Il n’y a point d’époque dans ces anciens temps qui n’ait produit une multitude d’opinions différentes. Nous avions, suivant Moréri, soixante et dix systèmes de chronologie sur l’histoire dictée par Dieu même. Depuis Moréri il s’est élevé cinq nouvelles manières de concilier les textes de l’Écriture : ainsi voilà autant de disputes sur Abraham qu’on lui attribue d’années dans le texte quand il sortit de Haran. Et de ces soixante et quinze systèmes, il n’y en a pas un qui nous apprenne au juste ce que c’est que cette ville ou ce village de Haran, ni en quel endroit elle était. Quel est le fil qui nous conduira dans ce labyrinthe de querelles depuis le premier verset jusqu’au dernier ? la résignation.
            L’esprit saint n’a voulu nous apprendre ni la chronologie, ni la physique, ni la logique ; il a voulu faire de nous des hommes craignant Dieu. Ne pouvant rien comprendre, nous ne pouvons être que soumis.
            Il est également difficile de bien expliquer comment Sara, femme d’Abraham, était aussi sa sœur. Abraham dit positivement au roi de Gérare Abimélech, par qui Sara avait été enlevée pour sa grande beauté à l’âge de quatre-vingt-dix ans, étant grosse d’Isaac : « Elle est véritablement ma sœur, étant fille de mon père, mais non pas de ma mère ; et j’en ai fait ma femme [7] »
            L’Ancien Testament ne nous apprend point comment Sara était sœur de son mari. Dom Calmet, dont le jugement et la sagacité sont connus de tout le monde, dit qu’elle pouvait bien être sa nièce.
            Ce n’était point probablement un inceste chez les Chaldéens, non plus que chez les Perses leurs voisins. Les mœurs changent selon les temps et selon les lieux. On peut supposer qu’Abraham, fils de Tharé idolâtre, était encore idolâtre quand il épousa Sara, soit qu’elle fût sa sœur, soit qu’elle fût sa nièce.
            Plusieurs pères de l’Église excusent moins Abraham d’avoir dit en Égypte à Sara [8] : « Aussitôt que les Égyptiens vous auront vue ils me tueront et vous prendront : dites donc, je vous prie, que vous êtes ma sœur, afin que mon âme vive par votre grâce. » Elle n’avait alors que soixante et cinq ans. Ainsi puisque vingt-cinq ans après elle eut un roi de Gérare pour amant, elle avait pu avec vingt-cinq ans de moins inspirer quelque passion au pharaon d’Égypte. En effet ce pharaon l’enleva, de même qu’elle fut enlevée depuis par Abimélech, roi de Gérare, dans le désert.
            Abraham avait reçu en présent, à la cour de Pharaon, «  beaucoup de bœufs [9], de brebis, d’ânes et d’ânesses, de chameaux, de chevaux, de serviteurs et servantes ». Ces présents, qui sont considérables, prouvent que les pharaons étaient déjà d’assez grands rois. Le pays de l’Égypte était donc déjà très peuplé. Mais pour rendre la contrée habitable, pour y bâtir des villes, il avait fallu des travaux immenses, faire écouler dans une multitude de canaux les eaux du Nil, qui inondaient l’Égypte tous les ans, pendant quatre ou cinq mois, et qui croupissaient ensuite sur la terre ; il avait fallu élever ces villes vingt pieds au moins au-dessus de ces canaux. Des travaux si considérables semblaient demander quelques milliers de siècles.
            Il n’y a guère que quatre cents ans entre le déluge et le temps où nous plaçons le voyage d’Abraham chez les Égyptiens. Ce peuple devait être bien ingénieux, et d’un travail bien infatigable, pour avoir, en si peu de temps, inventé les arts et toutes les sciences, dompté le Nil, et changé toute la face du pays. Probablement même plusieurs grandes pyramides étaient déjà bâties, puisqu’on voit, quelque temps après, que l’art d’embaumer les morts était perfectionné ; et les pyramides n’étaient que les tombeaux où l’on déposait les corps des princes avec les plus augustes cérémonies.
            L’opinion de cette grande ancienneté des pyramides est d’autant plus vraisemblable que trois cents ans auparavant, c’est-à-dire cent années après l’époque hébraïque du déluge de Noé, les Asiatiques avaient bâti, dans les plaines de Sennaar, une tour qui devait aller jusqu’aux cieux. Saint Jérôme, dans son commentaire sur Isaïe, dit que cette tour avait déjà quatre mille pas de hauteur lorsque Dieu descendit pour détruire cet ouvrage.
            Supposons que ces pas soient seulement de deux pieds et demi de roi, cela fait mille pieds ; par conséquent la lourde Babel était vingt fois plus haute que les pyramides d’Égypte, qui n’ont qu’environ cinq cents pieds. Or, quelle prodigieuse quantité d’instruments n’avait pas été nécessaire pour élever un tel édifice ! tous les arts devaient y avoir concouru en foule. Les commentateurs en concluent que les hommes de ce temps-là étaient incomparablement plus grands, plus forts, plus industrieux, que nos nations modernes.
            C’est là ce que l’on peut remarquer à propos d’Abraham, touchant les arts et les sciences.
            À l’égard de sa personne, il est vraisemblable qu’il fut un
              homme considérable. Les Persans, les Chaldéens, le revendiquaient. 
            
            L’ancienne religion des mages s’appelait de temps immémorial Kish-Ibrahim, Milat-Ibrahim : et l’on convient que le mot Ibrahim est précisément celui d’Abraham, rien n’étant plus ordinaire aux Asiatiques, qui écrivaient rarement les voyelles, que de changer l’i en a, et l’a en i, dans la prononciation.
            On a prétendu même qu’Abraham était le Brama des Indiens, dont la notion était parvenue aux peuples de l’Euphrate, qui commerçaient de temps immémorial dans l’Inde.
            Les Arabes le regardaient comme le fondateur de la Mecque. Mahomet dans son Koran voit toujours eu lui le plus respectable de ses prédécesseurs. Voici comme il en parle au troisième sura, ou chapitre : « Abraham n’était ni juif ni chrétien ; il était un musulman orthodoxe ; il n’était point du nombre de ceux qui donnent des compagnons à Dieu. »
            La témérité de l’esprit humain a été poussée jusqu’à imaginer que les Juifs ne se dirent descendants d’Abraham que dans des temps très postérieurs, lorsqu’ils eurent enfin un établissement fixe dans la Palestine. Ils étaient étrangers, haïs et méprisés de leurs voisins. Ils voulurent, dit-on, se donner quelque relief en se faisant passer pour les descendants d’Abraham, révéré dans une grande partie de l’Asie, La foi que nous devons aux livres sacrés des Juifs tranche toutes ces difficultés.
            Des critiques non moins hardis font d’autres objections sur le commerce immédiat qu’Abraham eut avec Dieu, sur ses combats, et sur ses victoires.
            Le Seigneur lui apparut après sa sortie d’Égypte, et lui dit : « Jetez les yeux vers l’aquilon, l’orient, le midi, et l’occident ; je vous donne pour toujours à vous et à votre postérité jusqu’à la fin des siècles, in sempiternum, à tout jamais, tout le pays que vous voyez [10]. »
            Le Seigneur, par un second serment, lui promit ensuite « tout ce qui est depuis le Nil jusqu’à l’Euphrate [11] ».
            Ces critiques demandent comment Dieu a pu promettre ce pays immense, que les Juifs n’ont jamais possédé, et comment Dieu a pu leur donner à tout jamais la petite partie de la Palestine dont ils sont chassés depuis si longtemps.
            Le Seigneur ajoute encore à ces promesses que la postérité d’Abraham sera aussi nombreuse que la poussière de la terre. « Si l’on peut compter la poussière de la terre, on pourra compter aussi vos descendants [12]. »
            Nos critiques insistent, et disent qu’il n’y a pas aujourd’hui sur la surface de la terre quatre cent mille Juifs, quoiqu’ils aient toujours regardé le mariage comme un devoir sacré, et que leur plus grand objet ait été la population.
            On répond à ces difficultés que l’Église, substituée à la synagogue, est la véritable race d’Abraham, et qu’en effet elle est très nombreuse.
            Il est vrai qu’elle ne possède pas la Palestine, mais elle peut la posséder un jour, comme elle l’a déjà conquise du temps du pape Urbain II, dans la première croisade. En un mot, quand on regarde avec les yeux de la foi l’Ancien Testament comme une figure du Nouveau, tout est accompli ou le sera, et la faible raison doit se taire.
            On fait encore des difficultés sur la victoire d’Abraham auprès de Sodome ; on dit qu’il n’est pas concevable qu’un étranger, qui venait faire paître ses troupeaux vers Sodome, ait battu, avec trois cent dix-huit gardeurs de bœufs et de moutons, « un roi de Perse, un roi de Pont, le roi de Babylone, et le roi des nations » ; et qu’il les ait poursuivis jusqu’à Damas, qui est à plus de cent milles de Sodome.
            Cependant une telle victoire n’est point impossible ; on en voit des exemples dans ces temps héroïques ; le bras de Dieu n’était point raccourci. Voyez Gédéon, qui, avec trois cents hommes armés de trois cents cruches et de trois cents lampes, défait une armée entière. Voyez Samson, qui tue seul mille Philistins à coups de mâchoire d’âne.
            Les histoires profanes fournissent même de pareils exemples. Trois cents Spartiates arrêtèrent un moment l’armée de Xerxès au pas des Thermopyles, Il est vrai qu’à l’exception d’un seul, qui s’enfuit, ils y furent tous tués avec leur roi Léonidas, que Xerxès eut la lâcheté de faire pendre, au lieu de lui ériger une statue qu’il méritait. Il est vrai encore que ces trois cents Lacédémoniens, qui gardaient un passage escarpé où deux hommes pouvaient à peine gravir à la fois, étaient soutenus par une armée de dix mille Grecs distribués dans des postes avantageux, au milieu des rochers d’Ossa et de Pélion ; et il faut encore bien remarquer qu’il y en avait quatre mille aux Thermopyles mêmes.
            Ces quatre mille périrent après avoir longtemps combattu. On peut dire qu’étant dans un endroit moins inexpugnable que celui des trois cents Spartiates, ils y acquirent encore plus de gloire, en se défendant plus à découvert contre l’armée persane qui les tailla tous en pièces. Aussi dans le monument érigé depuis sur le champ de bataille, on fit mention de ces quatre mille victimes ; et l’on ne parle aujourd’hui que des trois cents.
            Une action plus mémorable encore, et bien moins célébrée, est celle de cinquante Suisses qui mirent en déroute [13] à Morgarten toute l’armée de l’archiduc Léopold d’Autriche, composée de vingt mille hommes. Ils renversèrent seuls la cavalerie à coups de pierres du haut d’un rocher, et donnèrent le temps à quatorze cents Helvétiens de trois petits cantons de venir achever la défaite de l’armée [14].
            Cette journée de Morgarten est plus belle que celle des Thermopyles, puisqu’il est plus beau de vaincre que d’être vaincu. Les Grecs étaient au nombre de dix mille bien armés, et il était impossible qu’ils eussent à faire à cent mille Perses dans un pays montagneux. Il est plus que probable qu’il n’y eut pas trente mille Perses qui combattirent ; mais ici quatorze cents Suisses défont une armée de vingt mille hommes, La proportion du petit nombre au grand augmente encore la proportion de la gloire... Où nous a conduits Abraham ?
            Ces digressions amusent celui qui les fait, et quelquefois celui qui les lit. Tout le monde d’ailleurs est charmé de voir que les gros bataillons soient battus par les petits.

            SECTION II [15].

            Abraham est un de ces noms célèbres dans l’Asie mineure et dans l’Arabie, comme Thaut chez les Égyptiens, le premier Zoroastre dans la Perse, Hercule en Grèce, Orphée dans la Trace, Odin chez les nations septentrionales, et tant d’autres plus connus par leur célébrité que par une histoire bien avérée. Je ne parle ici que de l’histoire profane, car pour celle des Juifs, nos maîtres et nos ennemis, que nous croyons et que nous détestons, comme l’histoire de ce peuple a été visiblement écrite par le Saint-Esprit, nous avons pour elle les sentiments que nous devons avoir. Nous ne nous adressons ici qu’aux Arabes ; ils se vantent de descendre d’Abraham par Ismaël ; ils croient que ce patriarche bâtit la Mecque, et qu’il mourut dans cette ville. Le fait est que la race d’Ismaël a été infiniment plus favorisée de Dieu que la race de Jacob. L’une et l’autre race a produit à la vérité des voleurs ; mais les voleurs arabes ont été prodigieusement supérieurs aux voleurs juifs. Les descendants de Jacob ne conquirent qu’un très petit pays, qu’ils ont perdu ; et les descendants d’Ismaël ont conquis une partie de l’Asie, de l’Europe, et de l’Afrique, ont établi un empire plus vaste que celui des Romains, et ont chassé les Juifs de leurs cavernes, qu’ils appelaient la terre de promission.
            À ne juger des choses que par les exemples de nos histoires modernes, il serait assez difficile qu’Abraham eût été le père de deux nations si différentes ; on nous dit qu’il était né en Chaldée, et qu’il était fils d’un pauvre potier, qui gagnait sa vie à faire de petites idoles de terre, il n’est guère vraisemblable que le fils de ce potier soit allé fonder la Mecque à quatre cents lieues de là, sous le tropique, en passant par des déserts impraticables. S’il fut un conquérant, il s’adressa sans doute au beau pays de l’Assyrie ; et s’il ne fut qu’un pauvre homme, comme on nous le dépeint, il n’a pas fondé des royaumes hors de chez lui.
            La Genèse rapporte qu’il avait soixante et quinze ans lorsqu’il sortit du pays de Haran après la mort de son père Tharé le potier ; mais la même Genèse dit aussi que Tharé ayant engendré Abraham à soixante et dix ans, ce Tharé vécut jusqu’à deux cent cinq ans, et ensuite qu’Abraham partit de Haran : ce qui semble dire que ce fut après la mort de son père.
            Ou l’auteur sait bien mal disposer une narration, ou il est clair par laGenèse même qu’Abraham était âgé de cent trente-cinq ans quand il quitta la Mésopotamie. Il alla d’un pays qu’on nomme idolâtre dans un autre pays idolâtre nommé Sichem en Palestine. Pourquoi y alla-t-il ? pourquoi quitta-t-il les bords fertiles de l’Euphrate pour une contrée aussi éloignée, aussi stérile, aussi pierreuse que celle de Sichem ? La langue chaldéenne devait être fort différente de celle de Sichem, ce n’était point un lieu de commerce : Sichem est éloigné de la Chaldée de plus de cent lieues ; il faut passer des déserts pour y arriver ; mais Dieu voulait qu’il fît ce voyage, il voulait lui montrer la terre que devaient occuper ses descendants plusieurs siècles après lui. L’esprit humain comprend avec peine les raisons d’un tel voyage.
            À peine est-il arrivé dans le petit pays montagneux de Sichem que la famine l’en fait sortir. Il va en Égypte avec sa femme chercher de quoi vivre. Il y a deux cents lieues de Sichem à Memphis ; est-il naturel qu’on aille demander du blé si loin, et dans un pays dont on n’entend point la langue ? Voilà d’étranges voyages entrepris à l’âge de près de cent quarante années.
            Il amène à Memphis sa femme Sara, qui était extrêmement jeune, et presque enfant en comparaison de lui, car elle n’avait que soixante-cinq ans. Comme elle était très belle, il résolut de tirer parti de sa beauté : « Feignez que vous êtes ma sœur, lui dit-il, afin qu’on me fasse du bien à cause de vous. » Il devait bien plutôt lui dire : Feignez que vous êtes ma fille. Le roi devint amoureux de la jeune Sara, et donna au prétendu frère beaucoup de brebis, de bœufs, d’ânes, d’ânesses, de chameaux, de serviteurs, de servantes : ce qui prouve que l’Égypte dès lors était un royaume très puissant et très policé, par conséquent très ancien, et qu’on récompensait magnifiquement les frères qui venaient offrir leurs sœurs aux rois de Memphis.
            La jeune Sara avait quatre-vingt-dix ans quand Dieu lui promit qu’Abraham, qui en avait alors cent soixante, lui ferait un enfant dans l’année.
            Abraham, qui aimait à voyager, alla dans le désert horrible de Cadès avec sa femme grosse, toujours jeune et toujours jolie. Un roi de ce désert ne manqua pas d’être amoureux de Sara comme le roi d’Égypte l’avait été. Le père des croyants fit le même mensonge qu’en Égypte : il donna sa femme pour sa sœur, et eut encore de cette affaire des brebis, des bœufs, des serviteurs, et des servantes. On peut dire que cet Abraham devint fort riche du chef de sa femme. Les commentateurs ont fait un nombre prodigieux de volumes pour justifier la conduite d’Abraham, et pour concilier la chronologie. Il faut donc renvoyer le lecteur à ces commentaires. Ils sont tous composés par des esprits fins et délicats, excellents métaphysiciens, gens sans préjugés, et point du tout pédants [16].
            Au reste ce nom Bram, Abram était fameux dans l’Inde et dans la Perse ; plusieurs doctes prétendent même que c’était le même législateur que les Grecs appelèrent Zoroastre. D’autres disent que c’était le Brama des Indiens : ce qui n’est pas démontré [17].
            Mais ce qui paraît fort raisonnable à beaucoup de savants, c’est que cet Abraham était Chaldéen ou Persan : les Juifs dans la suite des temps se vantèrent d’en être descendus, comme les Francs descendent d’Hector, et les Bretons de Tubal. Il est constant que la nation juive était une horde très moderne ; qu’elle ne s’établit vers la Phénicie que très tard ; qu’elle était entourée de peuples anciens ; qu’elle adopta leur langue ; qu’elle prit d’eux jusqu’au nom d’Israël, lequel est chaldéen, suivant le témoinage même du Juif Flavius Josèphe. On sait qu’elle prit jusqu’aux noms des anges chez les Babyloniens : qu’enfin elle n’appela Dieu du nom d’Éloï, ou Éloa, d’Adonaï, de Jéhova ou Hiao, que d’après les Phéniciens.
            Elle ne connut probablement le nom d’Abraham ou d’Ibrahim que par les Babyloniens : car l’ancienne religion de toutes les contrées, depuis l’Euphrate jusqu’à l’Oxus, était appelée Kish-Ibrahim, Milat-Ihrahim. C’est ce que toutes les recherches faites sur les lieux par le savant Hyde nous confirment.
            Les Juifs firent donc de l’histoire et de la fable ancienne ce que leurs fripiers font de leurs vieux habits : ils les retournent, et les vendent comme neufs le plus chèrement qu’ils peuvent.
            C’est un singulier exemple de la stupidité humaine que nous ayons si longtemps regardé les Juifs comme une nation qui avait tout enseigné aux autres, tandis que leur historien Josèphe avoue lui-même le contraire.
            Il est difficile de percer dans les ténèbres de l’antiquité ; mais il est évident que tous les royaumes de l’Asie étaient très florissants avant que la horde vagabonde des Arabes appelés Juifs possédât un petit coin de terre en propre, avant qu’elle eût une ville, des lois, et une religion fixe. Lors donc qu’on voit un ancien rite, une ancienne opinion établie en Égypte ou en Asie, et chez les Juifs, il est bien naturel de penser que le petit peuple nouveau, ignorant, grossier, toujours privé des arts, a copié, comme il a pu, la nation antique, florissante et industrieuse.
            C’est sur ce principe qu’il faut juger la Judée, la Biscaye, Cornouailles, Bergame le pays d’Arlequin, etc. : certainement la triomphante Rome n’imita rien de la Biscaye, de Cornouailles, ni de Bergame, et il faut être ou un grand ignorant ou un grand fripon pour dire que les Juifs enseignèrent les Grecs.(Article tiré de M. Fréret.)
            section iii [18].

            Il ne faut pas croire qu’Abraham ait été seulement connu des Juifs : il est révéré dans toute l’Asie, et jusqu’au fond des Indes. Ce nom, qui signifie père d’un peuple dans plus d’une langue orientale, fut donné à un habitant de la Chaldée, de qui plusieurs nations se sont vantées de descendre. Le soin que prirent les Arabes et les Juifs d’établir leur descendance de ce patriarche ne permet pas aux plus grands pyrrhoniens de douter qu’il y ait eu un Abraham.
            Les livres hébreux le font fils de Tharé, et les Arabes disent que ce Tharé était son aïeul, et qu’Azar était son père : en quoi ils ont été suivis par plusieurs chrétiens. Il y a parmi les interprètes quarante-deux opinions sur l’année dans laquelle Abraham vint au monde, et je n’en hasarderai pas une quarante-troisième : il paraît même par les dates qu’Abraham a vécu soixante ans plus que le texte ne lui en donne ; mais des mécomptes de chronologie ne ruinent point la vérité d’un fait, et quand le livre qui parle d’Abraham ne serait pas sacré comme l’était la loi, ce patriarche n’en existerait pas moins ; les Juifs distinguaient entre des livres écrits par des hommes, d’ailleurs inspirés, et des livres inspirés en particulier. Leur histoire, quoique liée à leur loi, n’était pas cette loi même. Quel moyen de croire en effet que Dieu eût dicté de fausses dates ?
            Philon le Juif et Suidas rapportent que Tharé, père ou grand-père d’Abraham, qui demeurait à Ur en Chaldée, était un pauvre homme qui gagnait sa vie à faire de petites idoles, et qui était lui-même idolâtre.
            S’il est ainsi, cette antique religion des Sabéens, qui n’avaient point d’idoles et qui vénéraient le ciel, n’était pas encore peut-être établie en Chaldée ; ou si elle régnait dans une partie de ce pays, l’idolâtrie pouvait fort bien en même temps dominer dans l’autre. Il semble que dans ce temps-là chaque petite peuplade avait sa religion. Toutes étaient permises, et toutes étaient paisiblement confondues, de la même manière que chaque famille avait dans l’intérieur ses usages particuliers. Laban, le beau-père de
             Jacob, avait des idoles. Chaque peuplade trouvait bon que la 
            
            peuplade voisine eût ses dieux, et se bornait à croire que le sien était le plus puissant,
            L’Écriture dit que le Dieu des Juifs, qui leur destinait le pays de Chanaan, ordonna à Abraham de quitter le pays fertile de la Chaldée pour aller vers la Palestine, et lui promit qu’en sa semence toutes les nations de la terre seraient bénites. C’est aux théologiens qu’il appartient d’expliquer, par l’allégorie et par le sens mystique, comment toutes les nations pouvaient être bénites dans une semence dont elles ne descendaient pas ; et ce sens mystique respectable n’est pas l’objet d’une recherche purement critique. Quelque temps après ces promesses, la famille d’Abraham fut affligée de la famine, et alla en Égypte pour avoir du blé : c’est une destinée singulière que les Hébreux n’aient jamais été en Égypte que pressés par la faim, car Jacob y envoya depuis ses enfants pour la même cause.
            Abraham, qui était fort vieux, fit donc ce voyage avec Sara sa femme, âgée de soixante et cinq ans ; elle était très belle, et Abraham craignait que les Égyptiens, frappés de ses charmes, ne le tuassent pour jouir de cette rare beauté : il lui proposa de passer seulement pour sa sœur, etc. Il faut qu’alors la nature humaine eût une vigueur que le temps et la mollesse ont affaiblie depuis ; c’est le sentiment de tous les anciens : on a prétendu même qu’Hélène avait soixante et dix ans quand elle fut enlevée par Pâris. Ce qu’Abraham avait prévu arriva : la jeunesse égyptienne trouva sa femme charmante malgré les soixante et cinq ans ; le roi lui-même en fut amoureux et la mit dans son sérail, quoiqu’il y eût probablement des filles plus jeunes ; mais le Seigneur frappa le roi et tout son sérail de très grandes plaies. Le texte ne dit pas comment le roi sut que cette beauté dangereuse était la femme d’Abraham ; mais enfin il le sut, et la lui rendit.
            Il fallait que la beauté de Sara fût inaltérable, car vingt-cinq ans après, étant grosse à quatre-vingt-dix ans, et voyageant avec son mari chez un roi de Phénicie nommé Abimélech, Abraham, qui ne s’était pas corrigé, la fit encore passer pour sa sœur. Le roi phénicien fut aussi sensible que le roi d’Égypte : Dieu apparut en songe à cet Abimélech, et le menaça de mort s’il touchait à sa nouvelle maîtresse. Il faut avouer que la conduite de Sara était aussi étrange que la durée de ses charmes.
            La singularité do ces aventures était probablement la raison qui empêchait les Juifs d’avoir la même espèce de foi à leurs histoires qu’à leur Lévitique. Il n’y avait pas un seul iota de leur loi qu’ils ne crussent ; mais l’historique n’exigeait pas le même respect. Ils étaient pour ces anciens livres dans le cas des Anglais, qui admettaient les lois de saint Édouard, et qui ne croyaient pas tous absolument que saint Édouard guérît des écrouelles ; ils étaient dans le cas des Romains, qui, en obéissant à leurs premières lois, n’étaient pas obligés de croire au miracle du crible rempli d’eau, du vaisseau tiré au rivage par la ceinture d’une vestale, de la pierre coupée par un rasoir, etc. Voilà pourquoi Josèphe l’historien, très attaché à son culte, laisse à ses lecteurs la liberté de croire ce qu’ils voudront des anciens prodiges qu’il rapporte ; voilà pourquoi il était très permis aux Saducéens de ne pas croire aux anges, quoiqu’il soit si souvent parlé des anges dans l’Ancien Testament ; mais il n’était pas permis à ces Saducéens de négliger les fêtes, les cérémonies et les abstinences prescrites.
            Cette partie de l’histoire d’Abraham, c’est-à-dire ses voyages chez les rois d’Égypte et de Phénicie, prouve qu’il y avait de grands royaumes déjà établis quand la nation juive existait dans une seule famille ; qu’il y avait déjà des lois, puisque sans elles un grand royaume ne peut subsister ; que par conséquent la loi de Moïse, qui est postérieure, ne peut être la première. Il n’est pas nécessaire qu’une loi soit la plus ancienne de toutes pour être divine, et Dieu est sans doute le maître des temps. Il est vrai qu’il paraîtrait plus conforme aux faibles lumières de notre raison que Dieu, ayant une loi à donner lui-même, l’eût donnée d’abord à tout le genre humain ; mais s’il est prouvé qu’il se soit conduit autrement, ce n’est pas à nous à l’interroger.
            Le reste de l’histoire d’Abraham est sujet à de grandes difficultés. Dieu, qui lui apparaît souvent, et qui fait avec lui plusieurs traités, lui envoya un jour trois anges dans la vallée de Mambré ; le patriarche leur donne à manger du pain, un veau, du beurre et du lait. Les trois esprits dînent, et après le dîner on fait venir Sara, qui avait cuit le pain. L’un de ces anges, que le texte appelle le Seigneur, l’Éternel, promet à Sara que dans un an elle aura un fils. Sara, qui avait alors quatre-vingt-quatorze ans, et dont le mari était âgé de près de cent années [19], se mit à rire de la promesse : preuve qu’elle avouait sa décrépitude, preuve que, selon l’Écriture même, la nature humaine n’était pas alors fort différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Cependant cette même décrépite, devenue grosse, charme l’année suivante le roi Abimélech, comme nous l’avons vu. Certes, si on regarde ces histoires comme naturelles, il faut avoir une espèce d’entendement tout contraire à celui que nous avons, ou bien il faut regarder presque chaque trait de la vie d’Abraham comme un miracle, ou il faut croire que tout cela n’est qu’une allégorie : quelque parti qu’on prenne, on sera encore très embarrassé. Par exemple, quel tour pourrons-nous donner à la promesse que Dieu fait à Abraham de l’investir, lui et sa postérité, de toute la terre de Chanaan, que jamais ce Chaldéen ne posséda ? C’est là une de ces difficultés qu’il est impossible de résoudre.
            Il paraît étonnant que Dieu ayant fait naître Isaac d’une femme de quatre-vingt-quinze ans et d’un père centenaire, il ait ensuite ordonné au père d’égorger ce même enfant qu’il lui avait donné contre toute attente. Cet ordre étrange de Dieu semble faire voir que, dans le temps où cette histoire fut écrite, les sacrifices de victimes humaines étaient en usage chez les Juifs, comme ils le devinrent chez d’autres nations, témoin le vœu de Jephté. Mais on peut dire que l’obéissance d’Abraham, prêt de sacrifier son fils au Dieu qui le lui avait donné, est une allégorie de la résignation que l’homme doit aux ordres de l’Être suprême.
            Il y a surtout une remarque bien importante à faire sur l’histoire de ce patriarche, regardé comme le père des Juifs et des Arabes. Ses principaux enfants sont Isaac, né de sa femme par une faveur miraculeuse de la Providence, et Ismaël, né de sa servante. C’est dans Isaac qu’est bénie la race du patriarche, et cependant Isaac n’est le père que d’une nation malheureuse et méprisable, longtemps esclave, et plus longtemps dispersée. Ismaël, au contraire, est le père des Arabes, qui ont enfin fondé l’empire des califes, un des plus puissants et des plus étendus de l’univers.
            Les musulmans ont une grande vénération pour Abraham, qu’ils appellent Ibrahim. Ceux qui le croient enterré à Hébron y vont en pèlerinage ; ceux qui pensent que son tombeau est à la Mecque l’y révèrent.
            Quelques anciens Persans ont cru qu’Abraham était le même que Zoroastre. Il lui est arrivé la même chose qu’à la plupart des fondateurs des nations orientales, auxquels on attribuait différents noms et différentes aventures ; mais, par le texte de l’Écriture, il paraît qu’il était un de ces Arabes vagabonds qui n’avaient pas de demeure fixe.
            On le voit naître à Ur en Chaldée, aller à Haran, puis en Palestine, en Égypte, en Phénicie, et enfin être obligé d’acheter un sépulcre à Hébron.
            Une des plus remarquables circonstances de sa vie, c’est qu’à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, n’ayant point encore engendré Isaac, il se fit circoncire, lui et son fils Ismaël, et tous ses serviteurs. Il avait apparemment pris cette idée chez les Égyptiens. Il est difficile de démêler l’origine d’une pareille opération. Ce qui paraît le plus probable, c’est qu’elle fut inventée pour prévenir les abus de la puberté. Mais pourquoi couper son prépuce à cent ans ?
            On prétend, d’un autre côté, que les prêtres seuls d’Égypte étaient anciennement distingués par cette coutume. C’était un usage très ancien en Afrique et dans une partie de l’Asie, que les plus saints personnages présentassent leur membre viril à baiser aux femmes qu’ils rencontraient. On portait en procession, en Égypte, le phallum, qui était un gros priape. Les organes de la génération étaient regardés comme quelque chose de noble et de sacré, comme un symbole de la puissance divine ; on jurait par eux, et lorsque l’on faisait un serment à quelqu’un, on mettait la main à ses testicules ; c’est peut-être même de cette ancienne coutume qu’ils tirèrent ensuite leur nom, qui signifie témoins, parce qu’autrefois ils servaient ainsi de témoignage et de gage. Quand Abraham envoya son serviteur demander Rebecca pour son fils Isaac, le serviteur mit la main aux parties génitales d’Abraham, ce qu’on a traduit par le mot cuisse [20].
            On voit par là combien les mœurs de cette haute antiquité différaient en tout des nôtres. 11 n’est pas plus étonnant aux yeux d’un philosophe qu’on ait juré autrefois par cette partie que par la tête, et il n’est pas étonnant que ceux qui voulaient se distinguer des autres hommes missent un signe à cette partie révérée.
            La Genèse [21] dit que la circoncision fut un pacte entre Dieu et Abraham, et elle ajoute expressément qu’on fera mourir quiconque ne sera pas circoncis dans la maison. Cependant on ne dit point qu’Isaac l’ait été, et il n’est plus parlé de circoncision jusqu’au temps de Moïse.
            On finira cet article par une autre observation, c’est qu’Abraham ayant eu de Sara et d’Agar deux fils qui furent chacun le père d’une grande nation, il eut six fils de Cethura, qui s’établirent dans l’Arabie ; mais leur postérité n’a point été célèbre.


            1. Aller Cette première section était la seule qui se trouvât dans les Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
            2. Aller Genèse, chapitre xi, v. 26. (Note de Voltaire.)
            3. Aller Ibid., chapitre xi, v. 32. (Id.)
            4. Aller Ibid., chapitre xii, v. 1. (Id.)
            5. Aller Actes des Apôtres, chapitre vii. (Id.)
            6. Aller Genèse, chapitre xii, v. i. (Id.)
            7. Aller GenèseXX, 12. (Note de Voltaire.)
            8. Aller Ibid., XII, 12-13. (Id.)
            9. Aller Genèsexii, 16. (Note de Voltaire.)
            10. Aller Genèse, chapitre xiii, v. 14 et 15. (Note de Voltaire.)
            11. Aller Ibid., chapitre xv, v. 18. (Id.)
            12. Aller Genèse, chapitre xiii, v. 16. (Note de Voltaire.)
            13. Aller En 1315.
            14. Aller Voyez Essai sur les Mœurs, chapitre XVII, tome XI, page 527.
            15. Aller Cette deuxième section ressemble beaucoup au chapitre XVI de l’Introduction à l’Essai sur les Mœurs, tome XI, page 46. Mais il y a une telle différence dans les termes, que ce n’est pas un double emploi. La majeure partie formait l’article Abraham dans la première édition du Dictionnaire philosophique. (B.)
            16. Aller Fin de l’article en 1764. (B.)
            17. Aller Fin de l’article en 1765. Ce qui suit fut ajouté en 176?. (B.)
            18. Aller Je n’ai trouvé cette troisième section dans aucune édition donnée du vivant de l’auteur, soit du Dictionnaire philosophique ou Raison par alphabet, soit desQuestions sur l’Encyclopédie. Il en est ainsi de tous les morceaux dont je ne donne pas la date. (B.)
            19. Aller Il devait même avoir alors cent quarante-trois ans, suivant quelques interprètes (voyez la première section). (K.)
            20. Aller Genèsexxiv, 2.
            21. Aller Ibid., xvii, 10-14.
            22. Éd. Garnier - Tome 17
              ◄  AbrahamAbusAbus des mots   ►

              ABUS [1].

              Vice attaché à tous les usages, à toutes les lois, à toutes les institutions des hommes ; le détail n’en pourrait être contenu dans aucune bibliothèque.
              Les abus gouvernent les États.
              . . . . . . Optimus ille est,
              Qui minimis urgetur. . . . .
              Hor., lib. I, sat. iii, v. 68-69.

              On peut dire aux Chinois, aux Japonais, aux Anglais : Votre gouvernement fourmille d’abus que vous ne corrigez point. Les Chinois répondront : Nous subsistons en corps de peuple depuis cinq mille ans, et nous sommes aujourd’hui peut-être la nation de la terre la moins infortunée, parce que nous sommes la plus tranquille. Le Japonais en dira à peu près autant. L’Anglais dira : Nous sommes puissants sur mer et assez à notre aise sur terre. Peut-être dans dix mille ans perfectionnerons-nous nos usages. Le grand secret est d’être encore mieux que les autres avec des abus énormes.
              Nous ne parlerons ici que de l’appel comme d’abus.
              C’est une erreur de penser que maître Pierre de Cugnières, chevalier ès lois, avocat du roi au parlement de Paris, ait appelé comme d’abus en 1330, sous Philippe de Valois. La formule d’appel comme d’abus ne fut introduite que sur la fin du règne de Louis XII. Pierre Cugnières fit ce qu’il put pour réformer l’abus des usurpations ecclésiastiques dont les parlements, tous les juges séculiers, et tous les seigneurs hauts-justiciers, se plaignaient ; mais il n’y réussit pas.
              Le clergé n’avait pas moins à se plaindre des seigneurs, qui n’étaient, après tout, que des tyrans ignorants qui avaient corrompu toute justice ; et ils regardaient les ecclésiastiques comme des tyrans qui savaient lire et écrire.
              Enfin le roi convoqua les deux parties dans son palais, et non pas dans sa cour du parlement comme le dit Pasquier ; le roi s’assit sur son trône, entouré des pairs, des hauts-barons et des grands-officiers qui composaient son conseil.
              Vingt évêques comparurent ; les seigneurs complaignants apportèrent leurs mémoires. L’archevêque de Sens et l’évêque d’Autun parlèrent pour le clergé. Il n’est point dit quel fut l’orateur du parlement et des seigneurs. Il paraît vraisemblable que le discours de l’avocat du roi fut un résumé des allégations des deux parties. Il se peut aussi qu’il eût parlé pour le parlement et pour les seigneurs, et que ce fût le chancelier qui résuma les raisons alléguées de part et d’autre. Quoi qu’il en soit, voici les plaintes des barons et du parlement, rédigées par Pierre Cugnières :
              I. Lorsqu’un laïque ajournait devant le juge royal ou seigneurial un clerc qui n’était pas même tonsuré, mais seulement gradué, l’official signifiait aux juges de ne point passer outre, sous peine d’excommunication et d’amende.
              II. La juridiction ecclésiastique forçait les laïques de comparaître devant elle dans toutes leurs contestations avec les clercs, pour succession, prêt d’argent, et en toute matière civile.
              III. Les évêques et les abbés établissaient des notaires dans les terres mêmes des laïques.
              IV. Ils excommuniaient ceux qui ne payaient pas leurs dettes aux clercs ; et si le juge laïque ne les contraignait pas de payer, ils excommuniaient le juge.
              V. Lorsque le juge séculier avait saisi un voleur, il fallait qu’il remît au juge ecclésiastique les effets volés, sinon il était excommunié.
              VI. Un excommunié ne pouvait obtenir son absolution sans payer une amende arbitraire.
              VII. Les officiaux dénonçaient à tout laboureur et manœuvre qu’il serait damné et privé de la sépulture s’il travaillait pour un excommunié.
              VIII. Les mêmes officiaux s’arrogeaient de faire les inventaires dans les domaines mêmes du roi, sous prétexte qu’ils savaient écrire.
              IX. Ils se faisaient payer pour accorder à un nouveau marié la liberté de coucher avec sa femme.
              X. Ils s’emparaient de tous les testaments.
              XI. Ils déclaraient damné tout mort qui n’avait point fait de testament, parce qu’en ce cas il n’avait rien laissé à l’Église ; et pour lui laisser du moins les honneurs de l’enterrement, ils faisaient en son nom un testament plein de legs pieux.
              Il y avait soixante-six griefs à peu près semblables.
              Pierre Roger, archevêque de Sens, prit savamment la parole ; c’était un homme qui passait pour un vaste génie, et qui fut depuis pape, sous le nom de Clément VI. Il protesta d’abord qu’il ne parlait point pour être jugé, mais pour juger ses adversaires, et pour instruire le roi de son devoir.
              Il dit que Jésus-Christ, étant Dieu et homme, avait eu le pouvoir temporel et spirituel ; et que par conséquent les ministres de l’Église, qui lui avaient succédé, étaient les juges-nés de tous les hommes sans exception. Voici comme il s’exprima :
              Sers Dieu dévotement,
              Baille-lui largement,
              Révère sa gent dûment,
              Rends-lui le sien entièrement.
              Ces rimes firent un très bel effet. (Voyez Libellus Bertrandi cardinalis, tome I des Libertés de l’Église gallicane.)
              Pierre Bertrandi, évêque d’Autun, entra dans de plus grands détails. Il assura que l’excommunication n’étant jamais lancée que pour un péché mortel, le coupable devait faire pénitence, et que la meilleure pénitence était de donner de l’argent à l’Église. Il représenta que les juges ecclésiastiques étaient plus capables que les juges royaux ou seigneuriaux de rendre justice, parce qu’ils avaient étudié les décrétales, que les autres ignoraient.
              Mais on pouvait lui répondre qu’il fallait obliger les baillis et les prévôts du royaume à lire les décrétales pour ne jamais les suivre.
              Cette grande assemblée ne servit à rien ; le roi croyait avoir besoin alors de ménager le pape, né dans son royaume, siégeant dans Avignon, et ennemi mortel de l’empereur Louis de Bavière. La politique, dans tous les temps, conserva les abus dont se plaignait la justice. Il resta seulement dans le parlement une mémoire ineffaçable du discours de Pierre Cugnières. Ce tribunal s’affermit dans l’usage où il était déjà de s’opposer aux prétentions cléricales ; on appela toujours des sentences des officiaux au parlement, et peu à peu cette procédure fut appelée appel comme d’abus.
              Enfin tous les parlements du royaume se sont accordés à laisser à l’Église sa discipline, et à juger tous les hommes indistinctement suivant les lois de l’État, en conservant les formalités prescrites par les ordonnances [2].
               
              

              1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
              2. Aller L’appel comme d’abus disparut naturellement à la Révolution. Mais Napoléon ayant restauré le culte catholique, il fallut de nouveau constater l’abus et régler l’appel. Ce fut l’objet de la loi du 18 germinal an X. On a vu de nos jours le gouvernement se servir de cette vieille arme gallicane contre l’évêque de Moulins. (G. A.)
              3. Éd. Garnier - Tome 17
                ◄  AbusAbus des motsAcadémie   ►

                ABUS DES MOTS [1].

                Les livres, comme les conversations, nous donnent rarement des idées précises. Rien n’est si commun que de lire et de converser inutilement.
                Il faut répéter ici ce que Locke a tant recommandé : Définissez les termes.
                Une dame a trop mangé et n’a point fait d’exercice, elle est malade ; son médecin lui apprend qu’il y a dans elle une humeur peccante, des impuretés, des obstructions, des vapeurs, et lui prescrit une drogue qui purifiera son sang. Quelle idée nette peuvent donner tous ces mots ? la malade et les parents qui écoutent ne les comprennent pas plus que le médecin. Autrefois on ordonnait une décoction de plantes chaudes ou froides au second, au troisième degré.
                Un jurisconsulte, dans son institut criminel, annonce que l’inobservation des fêtes et dimanches est un crime de lèse-majesté divine au second chef. Majesté divine donne d’abord l’idée du plus énorme des crimes et du châtiment le plus affreux ; de quoi s’agit-il ? d’avoir manqué vêpres, ce qui peut arriver au plus honnête homme du monde.
                Dans toutes les disputes sur la liberté, un argumentant entend presque toujours une chose, et son adversaire une autre. Un troisième survient qui n’entend ni le premier ni le second, et qui n’en est pas entendu.
                Dans les disputes sur la liberté, l’un a dans la tête la puissance d’agir, l’autre la puissance de vouloir, le dernier le désir d’exécuter ; ils courent tous trois, chacun dans son cercle, et ne se rencontrent jamais.
                Il en est de même dans les querelles sur la grâce. Qui peut comprendre sa nature, ses opérations, et la suffisante qui ne suffit pas, et l’efficace à laquelle on résiste ?
                On a prononcé deux mille ans les mots de forme substantielle sans en avoir la moindre notion. On y a substitué les natures plastiques [2] sans y rien gagner.
                Un voyageur est arrêté par un torrent ; il demande le gué à un villageois qu’il voit de loin vis-à-vis de lui : Prenez à droite lui crie le paysan. Il prend la droite, et se noie ; l’autre court à lui : Hé, malheureux ! je ne vous avais pas dit d’avancer à votre droite, mais à la mienne.
                Le monde est plein de ces malentendus. Comment un Norvégien en lisant cette formule : serviteur des serviteurs de Dieu, découvrira-t-il que c’est l’évêque des évêques et le roi des rois qui parle ?
                Dans le temps que les fragments de Pétrone faisaient grand bruit dans la littérature, Meibomius, grand savant de Lubeck, lit dans une lettre imprimée d’un autre savant de Bologne : « Nous avons ici un Pétrone entier ; je l’ai vu de mes yeux et avec admiration ; habemus hic Petronium integrum, quem vidi meis oculis, non sine admiratione. » Aussitôt il part pour l’Italie, court à Bologne, va trouver le bibliothécaire Capponi, lui demande s’il est vrai qu’on ait à Bologne le Pétrone entier. Capponi lui répond que c’est une chose dès longtemps publique. « Puis-je voir ce Pétrone ? ayez la bonté de me le montrer. — Rien n’est plus aisé », dit Capponi. Il le mène à l’église où repose le corps de saint Pétrone. Meibomius prend la poste et s’enfuit.
                Si le jésuite Daniel a pris un abbé guerrier, martialem abbatem pour l’abbé Martial, cent historiens sont tombés dans de plus grandes méprises. Le jésuite Dorléans, dans ses Révolutions d’Angleterre, mettait indifféremment Northampton et Southampton, ne se trompant que du nord au sud.
                Des termes métaphoriques, pris au sens propre, ont décidé quelquefois de l’opinion de vingt nations. On connaît la métaphore d’Isaïe (XIV, 12) : « Comment es-tu tombée du ciel, étoile de lumière qui te levais le matin ? » On s’imagina que ce discours s’adressait au diable. Et comme le mot hébreu qui répond à l’étoile de Vénus a été traduit par le mot Lucifer en latin, le diable depuis ce temps-là s’est toujours appelé Lucifer [3].
                On s’est fort moqué de la carte du Tendre de Mlle Scudéri. Les amants s’embarquent sur le fleuve de Tendre ; on dîne à Tendre sur Estime, on soupe à Tendre sur Inclination, on couche à Tendre sur Désir ; le lendemain on se trouve à Tendre sur Passion, et enfin à Tendre sur Tendre. Ces idées peuvent être ridicules, surtout quand ce sont des Clélies, des Horatius Codés, et des Romains austères et agrestes qui voyagent ; mais cette carte géographique montre au moins que l’amour a beaucoup de logements différents. Cette idée fait voir que le même mot ne signifie pas la même chose, que la différence est prodigieuse entre l’amour de Tarquin et celui de Céladon, entre l’amour de David pour Jonathas, qui était plus fort que celui des femmes, et l’amour de l’abbé Desfontaines pour de petits ramoneurs de cheminée [4].
                Le plus singulier exemple de cet abus des mots, de ces équivoques volontaires, de ces malentendus qui ont causé tant de querelles, est le King-Tien de la Chine. Des missionnaires d’Europe disputent entre eux violemment sur la signification de ce mot. La cour de Rome envoie un Français nommé Maigrot, qu’elle fait évêque imaginaire d’une province de la Chine, pour juger de ce différend. Ce Maigrot ne sait pas un mot de chinois ; l’empereur daigne lui faire dire ce qu’il entend par King-Tien ; Maigrot ne veut pas l’en croire, et fait condamner à Rome l’empereur de la Chine.
                On ne tarit point sur cet abus des mots. En histoire, en morale, en jurisprudence, en médecine, mais surtout en théologie, gardez-vous des équivoques.
                Boileau n’avait pas tort quand il fit la satire qui porte ce nom ; il eût pu la mieux faire ; mais il y a des vers dignes de lui que l’on cite tous les jours :
                Lorsque chez tes sujets l’un contre l’autre armés,
                Et sur un Dieu fait homme au combat animés,
                Tu fis dans une guerre et si vive et si longue
                Périr tant de chrétiens, martyrs d’une diphthongue.
                [5]

                ACADÉMIE [6].

                Les académies sont aux universités ce que l’âge mûr est à l’enfance, ce que l’art de bien parler est à la grammaire, ce que

                1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
                2. Aller Voyez le chapitre xxviii du Philosophe ignorant (Mélanges, année 1766), et ci-après l’article Âme, troisième section.
                3. Aller Voyez l’article Bekker.
                4. Aller Voyez, dans la Correspondance générale, la lettre à Thieriot, du 5 juin 1738.
                5. Aller Boileau avait en effet mis ces quatre vers dans sa douzième satire ; mais il les a remplacés depuis par ceux-ci :
                  Lorsque attaquant le Verbe et sa divinité,
                  D’une syllabe impie un saint mot augmenté
                  Remplit tous les esprits d’aigreurs si meurtrières,
                  Et fit de sang chrétien couler tant de rivières.
                  — La diphthongue est oi. (Voir l’Histoire de l’Arianisme.)
                6. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
                7. Éd. Garnier - Tome 17
                  ◄  Abus des motsAcadémieAdam   ►

                  ACADÉMIE [1].

                  Les académies sont aux universités ce que l’âge mûr est à l’enfance, ce que l’art de bien parler est à la grammaire, ce que la politesse est aux premières leçons de la civilité. Les académies n’étant point mercenaires doivent être absolument libres. Telles ont été les académies d’Italie, telle est l’Académie française, et surtout la Société royale de Londres.
                  L’Académie française, qui s’est formée elle-même, reçut à la vérité des lettres patentes de Louis XIII, mais sans aucun salaire, et par conséquent sans aucune sujétion. C’est ce qui engagea les premiers hommes du royaume, et jusqu’à des princes, à demander d’être admis dans cet illustre corps. La Société de Londres a eu le même avantage.
                  Le célèbre Colbert, étant membre de l’Académie française, employa quelques-uns de ses confrères à composer les inscriptions et les devises pour les bâtiments publics. Cette petite assemblée, dont furent ensuite Racine et Boileau, devint bientôt une académie à part. On peut dater même de l’année 1663 l’établissement de cette Académie des inscriptions, nommée aujourd’huides belles-lettres, et celle de l’Académie des sciences de 1666. Ce sont deux établissements qu’on doit au même ministre, qui contribua en tant de genres à la splendeur du siècle de Louis XIV.
                  Lorsque après la mort de Jean-Baptiste Colbert, et celle du marquis de Louvois, le comte de Pontchartrain, secrétaire d’État, eut le département de Paris, il chargea l’abbé Bignon, son neveu, de gouverner les nouvelles académies. On imagina des places d’honoraires, qui n’exigeaient nulle science, et qui étaient sans rétribution ; des places de pensionnaires, qui demandaient du travail, désagréablement distinguées de celles des honoraires ; des places d’associés sans pension, et des places d’élèves, titre encore plus désagréable, et supprimé depuis.
                  L’Académie des belles-lettres fut mise sur le même pied. Toutes deux se soumirent à la dépendance immédiate du secrétaire d’État, et à la distinction révoltante des honorés, des pensionnés, et des élèves.
                  L’abbé Bignon osa proposer le même règlement à l’Académie française, dont il était membre. Il fut reçu avec une indignation unanime. Les moins opulents de l’Académie furent les premiers à rejeter ses offres, et à préférer la liberté et l’honneur à des pensions.
                  L’abbé Bignon, qui, avec l’intention louable de faire du bien, n’avait pas assez ménagé la noblesse des sentiments de ses confrères, ne remit plus le pied à l’Académie française ; il régna dans les autres tant que le comte de Pontchartrain fut en place. Il résumait même les Mémoires lus aux séances publiques, quoiqu’il faille l’érudition la plus profonde et la plus étendue pourrendre compte sur-le-champ d’une dissertation sur des points épineux de physique et de mathématiques ; et il passa pour un Mécène. Cet usage de résumer les discours a cessé, mais la dépendance est demeurée.
                  Ce mot d’académie devint si célèbre que lorsque Lulli, qui était une espèce de favori, eut obtenu l’établissement de son Opéra en 1672, il eut le crédit de faire insérer dans les patentes que c’était une « Académie royale de musique, et que les gentilshommes et les demoiselles pourraient y chanter sans déroger ». Il ne fit pas le même honneur aux danseurs et aux danseuses ; cependant le public a toujours conservé l’habitude d’aller à l’Opéra, et jamais à l’Académie de musique.
                  On sait que ce mot académie, emprunté des Grecs, signifiait originairement une société, une école de philosophie d’Athènes, qui s’assemblait dans un jardin légué par Academus.
                  Les Italiens furent les premiers qui instituèrent de telles sociétés après la renaissance des lettres, L’Académie de la Crusca est du XVIe siècle. Il y en eut ensuite dans toutes les villes où les sciences étaient cultivées.
                  Ce titre a été tellement prodigué en France qu’on l’a donné pendant quelques années à des assemblées de joueurs qu’on appelait autrefois des tripots. On disait académies de jeu. On appela les jeunes gens qui apprenaient l’équitation et l’escrime dans des écoles destinées à ces arts, académistes, et non pas académiciens.
                  Le titre d’académicien n’a été attaché par l’usage qu’aux gens de lettres des trois Académies, la française, celle des sciences, celle des inscriptions.
                  L’Académie française a rendu de grands services à la langue.
                  Celle des sciences a été très utile, en ce qu’elle n’adopte aucun système, et qu’elle publie les découvertes et les tentatives nouvelles.
                  Celle des inscriptions s’est occupée des recherches sur les monuments de l’antiquité, et depuis quelques années il en est sorti des mémoires très instructifs.
                  C’est un devoir établi par l’honnêteté publique, que les membres de ces trois Académies se respectent les uns les autres dans les recueils que ces sociétés impriment. L’oubli de cette politesse nécessaire est très rare. Cette grossièreté n’a guère été reprochée de nos jours qu’à l’abbé Foucher [2] de l’Académie des inscriptions, qui, s’étant trompé dans un mémoire sur Zoroastre, voulut appuyer sa méprise par des expressions qui autrefois étaient trop en usage dans les écoles, et que le savoir-vivre a proscrites ; mais le corps n’est pas responsable des fautes des membres.
                  La Société de Londres n’a jamais pris le titre d’académie.
                  Les académies dans les provinces ont produit des avantages signalés. Elles ont fait naître l’émulation, forcé au travail, accoutumé les jeunes gens à de bonnes lectures, dissipé l’ignorance et les préjugés de quelques villes, inspiré la politesse, et chassé autant qu’on le peut le pédantisme [3].
                  On n’a guère écrit contre l’Académie française que des plaisanteries frivoles et insipides. La comédie des Académiciens, de Saint-Évremond, eut quelque réputation en son temps ; mais une preuve de son peu de mérite, c’est qu’on ne s’en souvient plus, au lieu que les bonnes satires de Boileau sont immortelles. Je ne sais pourquoi Pellisson dit que la comédie des Académicienstient de la farce. Il me semble que c’est un simple dialogue sans intrigue et sans sel, aussi fade que le sir Politick et que la comédie des Opéra, et que presque tous les ouvrages de Saint-Évremond, qui ne sont, à quatre ou cinq pièces près, que des futilités en style pincé et en antithèses.

                  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
                  2. Aller Voyez le Mercure de France, juin, page 151 ; juillet, deuxième volume, page 144 ; et août, page 122, année 1769. (Note de Voltaire.) — Les numéros du Mercure cités ici contiennent deux lettres de Bigex (ou écrites sous son nom) à Foucher, et la réponse de Foucher à la première. Voyez les deux lettres à Foucher dans lesMélanges, année 1769.
                  3. Aller C’est ici que finissait l’article en 1770. La fin de l’article est dans l’édition de 1775, encadrée. (B.)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire