Éd. Garnier - Tome 17
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AUTELS,
Temples, rites, sacrifices, etc. [1].
Il est universellement reconnu que les premiers chrétiens n’eurent ni temples, ni autels, ni cierges, ni encens, ni eau bénite, ni aucun des rites que la prudence des pasteurs institua depuis, selon les temps et les lieux, et surtout selon le besoin des fidèles.
Nous avons plus d’un témoignage d’Origène, d’Athénagore, de Théophile, de Justin, de Tertullien, que les premiers chrétiens avaient en abomination les temples et les autels. Ce n’est pas seulement parce qu’ils ne pouvaient obtenir du gouvernement, dans ces commencements, la permission de bâtir des temples ; mais c’est qu’ils avaient une aversion réelle pour tout ce qui semblait avoir le moindre rapport avec les autres religions. Cette horreur subsista chez eux pendant deux cent cinquante ans. Cela se démontre par Minucius Félix, qui vivait au iiie siècle. « Vous pensez, dit-il aux Romains, que nous cachons ce que nous adorons, parce que nous n’avons ni temples ni autels. Mais quel simulacre érigerons-nous à Dieu, puisque l’homme est lui-même le simulacre de Dieu ? quel temple lui bâtirons-nous, quand le monde, qui est son ouvrage, ne peut le contenir ? comment enfermerai-je la puissance d’une telle majesté dans une seule maison ? Ne vaut-il pas bien mieux lui consacrer un temple dans notre esprit et dans notre cœur. — Putatis autem nos occultare quod colimus, si delubra et aras non habemus ? Quod enim simulacrum Deo fingam, quum, si recte existimes, sit Dei homo ipse simulacrum ? templum quod ei exstruam, quum totus hic mundus, ejus opere fabricatus, eum capere non possit ? et quum homo latius maneam, intra unam ædiculam vim tantæ majestatis includam ? Nonne melius in nostra dedicandus est mente ; in nostro imo consecrandus est pectore ? » (Cap. xxxii.)
Les chrétiens n’eurent donc des temples que vers le commencement du règne de Dioclétien. L’Église était alors très-nombreuse. On avait besoin de décorations et de rites, qui auraient été jusque-là inutiles et même dangereux à un troupeau faible, longtemps méconnu, et pris seulement pour une petite secte de Juifs dissidents.
Il est manifeste que, dans le temps où ils étaient confondus avec les Juifs, ils ne pouvaient obtenir la permission d’avoir des temples. Les Juifs, qui payaient très-chèrement leurs synagogues, s’y seraient opposés ; ils étaient mortels ennemis des chrétiens, et ils étaient riches. Il ne faut pas dire, avec Toland, qu’alors les chrétiens ne faisaient semblant de mépriser les temples et les autels que comme le renard disait que les raisins étaient trop verts.
Cette comparaison semble aussi injuste qu’impie, puisque tous les premiers chrétiens de tant de pays différents s’accordèrent à soutenir qu’il ne faut point de temples et d’autels au vrai Dieu.
La Providence, en faisant agir les causes secondes, voulut qu’ils bâtissent un temple superbe dans Nicomédie, résidence de l’empereur Dioclétien, dès qu’ils eurent la protection de ce prince. Ils en construisirent dans d’autres villes ; mais ils avaient encore en horreur les cierges, l’encens, l’eau lustrale, les habits pontificaux : tout cet appareil imposant n’était alors à leurs yeux que marque distinctive du paganisme. Ils n’adoptèrent ces usages que peu à peu, sous Constantin et sous ses successeurs ; et ces usages ont souvent changé.
Aujourd’hui dans notre Occident, les bonnes femmes qui entendent le dimanche une messe basse en latin, servie par un petit garçon, s’imaginent que ce rite a été observé de tout temps, qu’il n’y en a jamais eu d’autre, et que la coutume de s’assembler dans d’autres pays pour prier Dieu en commun est diabolique et toute récente. Une messe basse est sans contredit quelque chose de très-respectable, puisqu’elle a été autorisée par l’Église. Elle n’est point du tout ancienne ; mais elle n’en exige pas moins notre vénération.
Il n’y a peut-être pas aujourd’hui une seule cérémonie qui ait été en usage du temps des apôtres. Le Saint-Esprit s’est toujours conformé au temps. Il inspirait les premiers disciples dans un méchant galetas ; il communique aujourd’hui ses inspirations dans Saint-Pierre de Rome, qui a coûté deux cents millions : également divin dans le galetas et dans le superbe édifice de Jules II, de Léon X, de Paul III, et de Sixte V[2].
Éd. Garnier - Tome 17
AUTEURS [1].
Auteur est un nom générique qui peut, comme le nom de toutes les autres professions, signifier du bon et du mauvais, du respectable ou du ridicule, de l’utile et de l’agréable ou du fatras de rebut.
Ce nom est tellement commun à des choses différentes qu’on dit également l’Auteur de la nature et l’auteur des chansons du Pont-Neuf, oul’auteur de l’Année littéraire.
Nous croyons que l’auteur d’un bon ouvrage doit se garder de trois choses : du titre, de l’épître dédicatoire, et de la préface. Les autres doivent se garder d’une quatrième, c’est d’écrire.
Quant au titre, s’il a la rage d’y mettre son nom, ce qui est souvent très-dangereux, il faut du moins que ce soit sous une forme modeste ; on n’aime point à voir un ouvrage pieux, qui doit renfermer des leçons d’humilité, parMessire ou Monseigneur un tel, conseiller du roi en ses conseils, évêque et comte d’une telle ville. Le lecteur, qui est toujours malin, et qui souvent s’ennuie, aime fort à tourner en ridicule un livre annoncé avec tant de faste. On se souvient alors que l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ n’y a pas mis son nom.
Mais les apôtres, dites-vous, mettaient leurs noms à leurs ouvrages. Cela n’est pas vrai ; ils étaient trop modestes. Jamais l’apôtre Matthieu n’intitula son livre Évangile de saint Matthieu : c’est un hommage qu’on lui rendit depuis. Saint Luc lui-même, qui recueillit ce qu’il avait entendu dire, et qui dédie son livre à Théophile, ne l’intitule point Évangile de Luc. Il n’y a que saint Jean qui se nomme dans l’Apocalypse, et c’est ce qui fit soupçonner que ce livre était de Cérinthe, qui prit le nom de Jean pour autoriser cette production.
Quoi qu’il en puisse être des siècles passés, il me paraît bien hardi dans ce siècle de mettre son nom et ses titres à la tête de ses œuvres. Les évêques n’y manquent pas, et dans les gros in-quarto qu’ils nous donnent sous le titre deMandements, on remarque d’abord leurs armoiries avec de beaux glands ornés de houpes ; ensuite il est dit un mot de l’humilité chrétienne, et ce mot est suivi quelquefois d’injures atroces contre ceux qui sont, ou d’une autre communion, ou d’un autre parti. Nous ne parlons ici que des pauvres auteurs profanes. Le duc de La Rochefoucauld n’intitula point ses Pensées, par Monseigneur le duc de La Rochefoucauld, pair de France, etc.
Plusieurs personnes trouvent mauvais qu’une compilation dans laquelle il y a de très-beaux morceaux soit annoncée par Monsieur, etc., ci-devant professeur de l’Université, docteur en théologie, recteur, précepteur des enfants de M. le duc de..., membre d’une académie, et même de deux. Tant de dignités ne rendent pas le livre meilleur. On souhaiterait qu’il fût plus court, plus philosophique, moins rempli de vieilles fables ; à l’égard des titres et qualités, personne ne s’en soucie.
L’épître dédicatoire n’a été souvent présentée que par la bassesse intéressée à la vanité dédaigneuse :
De là vient cet amas d’ouvrages mercenaires ;
Stances, odes, sonnets, épîtres liminaires,
Où toujours le héros passe pour sans pareil,
Et, fût-il louche et borgne, est réputé soleil.
Stances, odes, sonnets, épîtres liminaires,
Où toujours le héros passe pour sans pareil,
Et, fût-il louche et borgne, est réputé soleil.
Qui croirait que Rohault, soi-disant physicien, dans sa dédicace au duc de Guise, lui dit que « ses ancêtres ont maintenu aux dépens de leur sang les vérités politiques, les lois fondamentales de l’État, et les droits des souverains » ? Le Balafré et le duc de Mayenne seraient un peu surpris si on leur lisait cette épître. Et que dirait Henri IV ?
On ne sait pas que la plupart des dédicaces, en Angleterre, ont été faites pour de l’argent, comme les capucins chez nous viennent présenter des salades, à condition qu’on leur donnera pour boire.
Les gens de lettres, en France ignorent aujourd’hui ce honteux avilissement ; et jamais ils n’ont eu tant de noblesse dans l’esprit, excepté quelques malheureux qui se disent gens de lettres, dans le même sens que des barbouilleurs se vantent d’être de la profession de Raphael, et que le cocher de Vertamont était poëte.
Les préfaces sont un autre écueil. Le moi est haïssable, disait Pascal[2]. Parlez de vous le moins que vous pourrez, car vous devez savoir que l’amour-propre du lecteur est aussi grand que le vôtre. Il ne vous pardonnera jamais de vouloir le condamner à vous estimer. C’est à votre livre à parler pour lui, s’il parvient à être lu dans la foule.
« Les illustres suffrages dont ma pièce a été honorée devraient me dispenser de répondre à mes adversaires. Les applaudissements du public... » Rayez tout cela, croyez-moi ; vous n’avez point eu de suffrages illustres, votre pièce est oubliée pour jamais.
« Quelques censeurs ont prétendu qu’il y a un peu trop d’événements dans le troisième acte, et que la princesse découvre trop tard dans le quatrième les tendres sentiments de son cœur pour son amant ; à cela je réponds que... » Ne réponds point, mon ami, car personne n’a parlé ni ne parlera de ta princesse. Ta pièce est tombée parce qu’elle est ennuyeuse et écrite en vers plats et barbares ; ta préface est une prière pour les morts, mais elle ne les ressuscitera pas.
D’autres attestent l’Europe entière qu’on n’a pas entendu leur système sur les compossibles, sur les supralapsaires, sur la différence qu’on doit mettre entre les hérétiques macédoniens et les hérétiques valentiniens. Mais vraiment, je crois bien que personne ne t’entend, puisque personne ne te lit.
On est inondé de ces fratras et de ces continuelles répétitions, et des insipides romans qui copient de vieux romans, et de nouveaux systèmes fondés sur d’anciennes rêveries, et de petites historiettes prises dans des histoires générales.
Voulez-vous être auteur, voulez-vous faire un livre : songez qu’il doit être neuf et utile, ou du moins infiniment agréable.
Quoi ! du fond de votre province vous m’assassinerez de plus d’un in-quarto pour m’apprendre qu’un roi doit être juste, et que Trajan était plus vertueux que Caligula ! vous ferez imprimer vos sermons, qui ont endormi votre petite ville inconnue ! vous mettrez à contribution toutes nos histoires pour en extraire la vie d’un prince sur qui vous n’avez aucuns mémoires nouveaux !
Si vous avez écrit une histoire de votre temps, ne doutez pas qu’il ne se trouve quelque éplucheur de chronologie, quelque commentateur de gazette qui vous relèvera sur une date, sur un nom de baptême, sur un escadron mal placé par vous à trois cents pas de l’endroit où il fut en effet posté. Alors corrigez-vous vite.
Si un ignorant, un folliculaire se mêle de critiquer à tort et à travers, vous pouvez le confondre ; mais nommez-le rarement, de peur de souiller vos écrits.
Vous attaque-t-on sur le style, ne répondez jamais ; c’est à votre ouvrage seul de répondre.
Un homme dit que vous êtes malade, contentez-vous de vous bien porter, sans vouloir prouver au public que vous êtes en parfaite santé ; et surtout souvenez-vous que le public s’embarrasse fort peu si vous vous portez bien ou mal.
Cent auteurs compilent pour avoir du pain, et vingt folliculaires font l’extrait, la critique, l’apologie, la satire de ces compilations, dans l’idée d’avoir aussi du pain, parce qu’ils n’ont point de métier. Tous ces gens-là vont le vendredi demander au lieutenant de police de Paris la permission de vendre leurs drogues. Ils ont audience immédiatement après les filles de joie, qui ne les regardent pas parce qu’elles savent bien que ce sont de mauvaises pratiques[3].
Ils s’en retournent avec une permission tacite de faire vendre et débiter par tout le royaume leurs historiettes, leurs recueils de bons mots, la vie du bienheureux Régis, la traduction d’un poème allemand, les nouvelles découvertes sur les anguilles, un nouveau choix de vers, un système sur l’origine des cloches, les amours du crapaud. Un libraire achète leurs productions dix écus ; ils en donnent cinq au folliculaire du coin, à condition qu’il en dira du bien dans ses gazettes. Le folliculaire prend leur argent, et dit de leurs opuscules tout le mal qu’il peut. Les lésés viennent se plaindre au juif qui entretient la femme du folliculaire : on se bat à coups de poing chez l’apothicaire Lelièvre ; la scène finit par mener le folliculaire au Fort-l’Évêque ; et cela s’appelle des auteurs !
Ces pauvres gens se partagent en deux ou trois bandes, et vont à la quête comme des moines mendiant ; mais n’ayant point fait de vœux, leur société ne dure que peu de jours ; ils se trahissent comme des prêtres qui courent le même bénéfice, quoiqu’ils n’aient nul bénéfice à espérer ; et cela s’appelle des auteurs !
Le malheur de ces gens-là vient de ce que leurs pères ne leur ont pas fait apprendre une profession : c’est un grand défaut dans la police moderne. Tout homme du peuple qui peut élever son fils dans un art utile, et ne le fait pas, mérite punition. Le fils d’un metteur en œuvre se fait jésuite à dix-sept ans. Il est chassé de la société à vingt-quatre, parce que le désordre de ses mœurs a trop éclaté. Le voilà sans pain : il devient folliculaire ; il infecte la basse littérature, et devient le mépris et l’horreur de la canaille même ; et cela s’appelle des auteurs !
Les auteurs véritables sont ceux qui ont réussi dans un art véritable, soit dans l’épopée, soit dans la tragédie, soit dans la comédie, soit dans l’histoire, ou dans la philosophie ; qui ont enseigné ou enchanté les hommes. Les autres dont nous avons parlé sont parmi les gens de lettres ce que les frelons sont parmi les oiseaux.
On cite, on commente, on critique, on néglige, on oublie ; mais surtout on méprise communément un auteur qui n’est qu’auteur.
A propos de citer un auteur, il faut que je m’amuse à raconter une singulière bévue du révérend P. Viret, cordelier, professeur en théologie. Il lit dans la Philosophie de l’histoire [4] de ce bon abbé Bazin, que « jamais aucun auteur n’a cité un passage de Moïse avant Longin, qui vécut et mourut du temps de l’empereur Aurélien ». Aussitôt le zèle de saint François s’allume : Viret[5] crie que cela n’est pas vrai ; que plusieurs écrivains ont dit qu’il y avait eu un Moïse ; que Josèphe même en a parlé fort au long, et que l’abbé Bazin est un impie qui veut détruire les sept sacrements. Mais, cher Père Viret, vous deviez vous informer auparavant de ce que veut dire le mot citer. Il y a bien de la différence entre faire mention d’un auteur et citer un auteur. Parler, faire mention d’un auteur, c’est dire : Il a vécu, il a écrit en tel temps. Le citer, c’est rapporter un de ses passages : « Comme Moïse le dit dans son Exode, comme Moïse a écrit dans sa Genèse. » Or l’abbé Bazin affirme qu’aucun écrivain étranger, aucun même des prophètes juifs n’a jamais cité un seul passage de Moïse, quoiqu’il soit un auteur divin. Père Viret, en vérité, vous êtes un auteur bien malin ; mais on saura du moins par ce petit paragraphe que vous avez été un auteur.
Les auteurs les plus volumineux que l’on ait eus en France ont été les contrôleurs généraux des finances. On ferait dix gros volumes de leurs déclarations, depuis le règne de Louis XIV seulement. Les parlements ont fait quelquefois la critique de ces ouvrages : on y a trouvé des propositions erronées, des contradictions ; mais où sont les bons auteurs qui n’aient pas été censurés.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
- ↑ Pensées, première partie, IX, 23.
- ↑ En France, il existe ce qu’on appelle l’inspection de la librairie : le chancelier en est chargé en chef ; c’est lui seul qui décide si les Français doivent lire ou croire telle proposition. Les parlements ont aussi une juridiction sur les livres : ils font brûler par leurs bourreaux ceux qui leur déplaisent ; mais la mode de brûler les auteurs avec les livres commence à passer. Les cours souveraines brûlent aussi en cérémonie les livres qui ne parlent point d’elles avec assez de respect. Le clergé, de son côté, tâche, autant qu’il peut, de s’établir une petite juridiction sur les pensées. Comment la vérité s’échappera-t-elle des mains des censeurs, des exempts de police, des bourreaux, et des docteurs ? Elle ira chercher une terre étrangère ; et comme il est impossible que cette tyrannie exercée sur les esprits ne donne un peu d’humeur, elle parlera avec moins de circonspection et plus de violence.Dans le temps où M. de Voltaire a écrit, c’était le lieutenant de police de Paris qui avait, sous le chancelier, l’inspection des livres ; depuis, on lui a ôté une partie de ce département. Il n’a conservé que l’inspection des pièces de théâtre, et des ouvrages au-dessous d’une feuille d’impression. Le détail de cette partie est immense. Il n’est point permis à Paris d’imprimer qu’on a perdu son chien sans que la police se soit assurée qu’il n’y a, dans le signalement de cette pauvre bête, aucune proposition contraire aux bonnes mœurs et à la religion. (K.) — Ce régime est bien changé. (B.)
- ↑ Voyez tome XI, page 81.
- ↑ Le révérend P. Viret est auteur d’une Réponse à la Philosophie de l’histoire, 1767, in-12. Il a écrit un autre ouvrage contre Voltaire ; voyez dans les Mélanges, année 1767, ma note sur le Dîner du comte de Boulainvilliers. (B.)
- Éd. Garnier - Tome 17AUTORITÉ [1]Misérables humains, soit en robe verte, soit en turban, soit en robe noire ou en surplis, soit en manteau et en rabat, ne cherchez jamais à employer l’autorité là où il ne s’agit que de raison, ou consentez à être bafoués dans tous les siècles comme les plus impertinents de tous les hommes, et à subir la haine publique comme les plus injustes.On vous a parlé cent fois de l’insolente absurdité avec laquelle vous condamnâtes Galilée, et moi, je vous en parle pour la cent et unième, et je veux que vous en fassiez à jamais l’anniversaire ; je veux qu’on grave à la porte de votre Saint-Office :Ici sept cardinaux, assistés de frères mineurs, firent jeter en prison le maître à penser de l’Italie, âgé de soixante et dix ans ; le firent jeûner au pain et à l’eau, parce qu’il instruisait le genre humain, et qu’ils étaient des ignorants[2].Là on rendit un arrêt en faveur des catégories d’Aristote, et on statua savamment et équitablement la peine des galères contre quiconque serait assez osé pour être d’un autre avis que le Stagyrite, dont jadis deux conciles brûlèrent les livres.Plus loin une faculté, qui n’a pas de grandes facultés, fit un décret contre les idées innées, et fit ensuite un décret pour les idées innées, sans que ladite faculté fût seulement informée par ses bedeaux de ce que c’est qu’une idée.Dans des écoles voisines, on a procédé juridiquement contre la circulation du sang.On a intenté procès contre l’inoculation, et parties ont été assignées par exploit.On a saisi à la douane des pensées vingt et un volumes in-folio, dans lesquels il était dit méchamment et proditoirement que les triangles ont toujours trois angles ; qu’un père est plus âgé que son fils ; que Rhea Silvia perdit son pucelage avant d’accoucher, et que de la farine n’est pas une feuille de chêne.En une autre année, on jugea le procès: « Utrum chimera bombinans in vacuo possit comedere secundas intentiones, » et on décida pour l’affirmative.En conséquence, on se crut très-supérieur à Archimède, à Euclide, à Cicéron, à Pline, et on se pavana dans le quartier de l’Université.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
- ↑ On voit que Voltaire envisage l’affaire de Galilée en la dépouillant de tous les agréments dramatiques de la légende. Il ne ressent que l’outrage fait à la raison, à la science. On a condamné au pain et à l’eau pendant un jour ou quelques heures le maître à penser de l’Italie, cela suffit à l’indignation du philosophe. Il n’a que faire de la torture. (G. A.)
Éd. Garnier - Tome 17AVARICE [1].Avarities, amor habendi, désir d’avoir, avidité, convoitise.A proprement parler, l’avarice est le désir d’accumuler, soit en grains, soit en meubles, ou en fonds, ou en curiosités. Il y avait des avares avant qu’on eût inventé la monnaie.Nous n’appelons point avare un homme qui a vingt-quatre chevaux de carrosse, et qui n’en prêtera pas deux à son ami, ou bien qui, ayant deux mille bouteilles de vin de Bourgogne destinées pour sa table, ne vous en enverra pas une demi-douzaine quand il saura que vous en manquez. S’il vous montre pour cent mille écus de diamants, vous ne vous avisez pas d’exiger qu’il vous en présente un de cinquante louis ; vous le regardez comme un homme fort magnifique, et point du tout comme un avare.Celui qui, dans les finances, dans les fournitures des armées, dans les grandes entreprises, gagna deux millions chaque année, et qui, se trouvant enfin riche de quarante-trois millions, sans compter ses maisons de Paris et son mobilier, dépensa pour sa table cinquante mille écus par année, et prêta quelquefois à des seigneurs de l’argent à cinq pour cent, ne passa point dans l’esprit du peuple pour un avare. Il avait cependant brûlé toute sa vie de la soif d’avoir ; le démon de la convoitise l’avait perpétuellement tourmenté : il accumula jusqu’au dernier jour de sa vie. Cette passion toujours satisfaite ne s’appelle jamais avarice. Il ne dépensait pas la dixième partie de son revenu, et il avait la réputation d’un homme généreux qui avait trop de faste.Un père de famille qui, ayant vingt mille livres de rente, n’en dépensera que cinq ou six, et qui accumulera ses épargnes pour établir ses enfants, est réputé par ses voisins « avaricieux, pince-maille, ladre vert, vilain, fesse-matthieu, gagne-denier, grippe-sou, cancre » ; on lui donne tous les noms injurieux dont on peut s’aviser.Cependant ce bon bourgeois est beaucoup plus honorable que le Crésus dont je viens de parler ; il dépense trois fois plus à proportion. Mais voici la raison qui établit entre leurs réputations une si grande différence.Les hommes ne haïssent celui qu’ils appellent avare que parce qu’il n’y a rien à gagner avec lui. Le médecin, l’apothicaire, le marchand de vin, l’épicier, le sellier, et quelques demoiselles, gagnent beaucoup avec notre Crésus, qui est le véritable avare. Il n’y a rien à faire avec notre bourgeois économe et serré : ils l’accablent de malédictions.Les avares qui se privent du nécessaire sont abandonnés à Plaute et à Molière.Un gros avare mon voisin disait, il n’y a pas longtemps : « On en veut toujours à nous autres, pauvres riches. » À Molière, à Molière.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
Éd. Garnier - Tome 17AVIGNON [1].Avignon et son comtat sont des monuments de ce que peuvent à la fois l’abus de la religion, l’ambition, la fourberie et le fanatisme. Ce petit pays, après mille vicissitudes, avait passé au xiie siècle dans la maison des comtes de Toulouse, descendants de Charlemagne par les femmes.Raimond VI, comte de Toulouse, dont les aïeux avaient été les principaux héros des croisades, fut dépouillé de ses États par une croisade que les papes suscitèrent contre lui. La cause de la croisade était l’envie d’avoir ses dépouilles ; le prétexte était que, dans plusieurs de ses villes, les citoyens pensaient à peu près comme on pense depuis plus de deux cents ans en Angleterre, en Suède, en Danemark, dans les trois quarts de la Suisse, en Hollande, et dans la moitié de l’Allemagne.Ce n’était pas une raison pour donner, au nom de Dieu, les États du comte de Toulouse au premier occupant, et pour aller égorger et brûler ses sujets un crucifix à la main, et une croix blanche sur l’épaule. Tout ce qu’on nous raconte des peuples les plus sauvages n’approche pas des barbaries commises dans cette guerre, appelée sainte. L’atrocité ridicule de quelques cérémonies religieuses accompagna toujours les excès de ces horreurs. On sait que Raimond VI fut traîné à une église de Saint-Gilles devant un légat nommé Milon, nu jusqu’à la ceinture, sans bas et sans sandales, ayant une corde au cou, laquelle était tirée par un diacre, tandis qu’un second diacre le fouettait, qu’un troisième diacre chantait un miserere avec des moines, et que le légat était à dîner.Telle est la première origine du droit des papes sur Avignon.Le comte Raimond, qui s’était soumis à être fouetté pour conserver ses États, subit cette ignominie en pure perte. Il lui fallut défendre par les armes ce qu’il avait cru conserver par une poignée de verges : il vit ses villes en cendres, et mourut en 1213 dans les vicissitudes de la plus sanglante guerre.Son fils Raimond VII n’était pas soupçonné d’hérésie comme le père ; mais, étant fils d’un hérétique, il devait être dépouillé de tous ses biens en vertu des décrétales : c’était la loi. La croisade subsista donc contre lui. On l’excommuniait dans les églises, les dimanches et les jours de fête, au son des cloches, et à cierges éteints.Un légat qui était en France dans la minorité de saint Louis y levait des décimes pour soutenir cette guerre en Languedoc et en Provence. Raimond se défendait avec courage, mais les têtes de l’hydre du fanatisme renaissaient à tout moment pour le dévorer.Enfin le pape fit la paix, parce que tout son argent se dépensait à la guerre.Raimond VII vint signer le traité devant le portail de la cathédrale de Paris. Il fut forcé de payer dix mille marcs d’argent au légat, deux mille à l’abbaye de Cîteaux, cinq cents à l’abbaye de Clervaux, mille à celle de Grand-Selve, trois cents à celle de Belleperche, le tout pour le salut de son âme, comme il est spécifié dans le traité. C’était ainsi que l’Église négociait toujours.Il est très-remarquable que, dans l’instrument de cette paix, le comte de Toulouse met toujours le légat avant le roi. « Je jure et promets au légat et au roi d’observer de bonne foi toutes ces choses, et de les faire observer par mes vassaux et sujets, etc. »Ce n’était pas tout ; il céda au pape Grégoire IX le comtat Venaissin au delà du Rhône, et la suzeraineté de soixante et treize châteaux en deçà. Le pape s’adjugea cette amende par un acte particulier, ne voulant pas que, dans un instrument public, l’aveu d’avoir exterminé tant de chrétiens pour ravir le bien d’autrui parût avec trop d’éclat. Il exigeait d’ailleurs ce que Raimond ne pouvait lui donner sans le consentement de l’empereur Frédéric II. Les terres du comte, à la gauche du Rhône, étaient un fief impérial. Frédéric II ne ratifia jamais cette extorsion.Alfonse, frère de saint Louis, ayant épousé la fille de ce malheureux prince, et n’en ayant point eu d’enfants, tous les États de Raimond VII en Languedoc furent réunis à la couronne de France, ainsi qu’il avait été stipulé par le contrat de mariage.Le comtat Venaissin, qui est dans la Provence, avait été rendu avec magnanimité par l’empereur Frédéric II au comte de Toulouse. Sa fille Jeanne, avant de mourir, en avait disposé par son testament en faveur de Charles d’Anjou, comte de Provence et roi de Naples.Philippe le Hardi, fils de saint Louis, pressé par le pape Grégoire X, donna le Venaissin à l’Église romaine en 1274. Il faut avouer que Philippe le Hardi donnait ce qui ne lui appartenait point du tout ; que cette cession était absolument nulle, et que jamais acte ne fut plus contre toutes les lois.Il en est de même de la ville d’Avignon. Jeanne de France, reine de Naples, descendante du frère de saint Louis, accusée, avec trop de vraisemblance, d’avoir fait étrangler son mari, voulut avoir la protection du pape Clément VI, qui siégeait alors dans la ville d’Avignon, domaine de Jeanne. Elle était comtesse de Provence. Les Provençaux lui firent jurer en 1347, sur les Évangiles, qu’elle ne vendrait aucune de ses souverainetés. À peine eut-elle fait son serment qu’elle alla vendre Avignon au pape. L’acte authentique ne fut signé que le 14 juin 1348 ; on y stipula, pour prix de la vente, la somme de quatre-vingt milleflorins d’or. Le pape la déclara innocente du meurtre de son mari, mais il ne la paya point. On n’a jamais produit la quittance de Jeanne. Elle réclama quatre fois juridiquement contre cette vente illusoire.Ainsi donc Avignon et le comtat ne furent jamais réputés démembrés de la Provence que par une rapine d’autant plus manifeste qu’on avait voulu la couvrir du voile de la religion.Lorsque Louis XI acquit la Provence, il l’acquit avec tous ses droits, et voulut les faire valoir en 1464, comme on le voit par une lettre de Jean de Foix à ce monarque. Mais les intrigues de la cour de Rome eurent toujours tant de pouvoir que les rois de France condescendirent à la laisser jouir de cette petite province. Ils ne reconnurent jamais dans les papes une possession légitime, mais une simple jouissance.Dans le traité de Pise, fait par Louis XIV, en 1664, avec Alexandre VII, il est dit « qu’on lèvera tous les obstacles, afin que le pape puisse jouir d’Avignon comme auparavant ». Le pape n’eut donc cette province que comme des cardinaux ont des pensions du roi, et ces pensions sont amovibles.Avignon et le comtat furent toujours un embarras pour le gouvernement de France. Ce petit pays était le refuge de tous les banqueroutiers et de tous les contrebandiers. Par là, il causait de grandes pertes, et le pape n’en profitait guère.Louis XIV rentra deux fois dans ses droits, mais pour châtier le pape plus que pour réunir Avignon et le comtat à sa couronne.Enfin Louis XV a fait justice à sa dignité et à ses sujets. La conduite indécente et grossière du pape Rezzonico, Clément XIII, l’a forcé de faire revivre les droits de sa couronne en 1768. Ce pape avait agi comme s’il avait été duxive siècle : on lui a prouvé qu’on était au xviiie, avec l’applaudissement de l’Europe entière.Lorsque l’officier général chargé des ordres du roi entra dans Avignon, il alla droit à l’appartement du légat sans se faire annoncer, et lui dit : « Monsieur, le roi prend possession de sa ville. »Il y a loin de là à un comte de Toulouse fouetté par un diacre pendant le dîner d’un légat. Les choses, comme on voit, changent avec le temps[2].
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770 (B.)
- ↑ Clément XIII étant mort, son successeur Ganganelli répara ses fautes, promit de détruire les jésuites, et on lui rendit Avignon.De profonds politiques croient qu’il est bon de laisser Avignon au pape, pour se conserver un moyen de le punir s’il abuse de ses clefs ; mais qu’on laisse le peuple s’éclairer, et l’on n’aura plus besoin d’Avignon ni pour faire entendre raison au successeur de saint Pierre, ni pour n’en avoir rien à craindre. (K.)
Éd. Garnier - Tome 17AVOCATS [1].On sait que Cicéron ne fut consul, c’est-à-dire le premier homme de l’univers connu, que pour avoir été avocat. César fut avocat. Il n’en est pas ainsi de maître Le Dain[2] avocat en parlement à Paris, malgré son discours du côté du greffe, contre maître Huerne, qui avait défendu les comédiens par le secours d’une littérature agréable et intéressante. César plaida des causes à Rome dans un autre goût que maître Le Dain, avant qu’il daignât venir nous subjuguer, et faire pendre Arioviste.Comme nous valons infiniment mieux que les anciens Romains, ainsi qu’on l’a démontré dans un beau livre intitulé Parallèle des anciens Romains et des Français [3], il a fallu que, dans la partie des Gaules que nous habitons, nous partageassions en plusieurs petites portions les talents que les Romains unissaient. Le même homme était chez eux avocat, augure, sénateur et guerrier. Chez nous, un sénateur est un jeune bourgeois qui achète à la taxe un office de conseiller, soit aux enquêtes, soit en cour des aides, soit au grenier à sel, selon ses facultés : le voilà placé pour le reste de sa vie, se carrant dans son cercle dont il ne sort jamais, et croyant jouer un grand rôle sur le globe.Un avocat est un homme qui, n’ayant pas assez de fortune pour acheter un de ces brillants offices sur lesquels l’univers a les yeux, étudie pendant trois ans les lois de Théodose et de Justinien pour connaître la coutume de Paris, et qui enfin, étant immatriculé, a le droit de plaider pour de l’argent s’il a la voix forte.Sous notre grand Henri IV, un avocat ayant demandé quinze cents écus pour avoir plaidé une cause, la somme fut trouvée trop forte pour le temps, pour l’avocat, et pour la cause ; tous les avocats alors allèrent déposer leur bonnet au greffe, du côté duquel maître Le Dain a si bien parlé depuis, et cette aventure causa une consternation générale dans tous les plaideurs de Paris[4].Il faut avouer qu’alors l’honneur, la dignité du patronage, la grandeur attachée à défendre l’opprimé, n’étaient pas plus connus que l’éloquence. Presque tous les Français étaient Welches, excepté un de Thou, un Sully, un Malherbe, et ces braves capitaines qui secondèrent le grand Henri, et qui ne purent le garantir de la main d’un Welche endiablé du fanatisme des Welches.Mais lorsque avec le temps la raison a repris ses droits, l’honneur a repris les siens ; plusieurs avocats français sont devenus dignes d’être des sénateurs romains. Pourquoi sont-ils devenus désintéressés et patriotes en devenant éloquents ? c’est qu’en effet les beaux-arts élèvent l’âme ; la culture de l’esprit en tout genre ennoblit le cœur.L’aventure à jamais mémorable des Calas en est un grand exemple. Quatorze avocats de Paris s’assemblent plusieurs jours, sans aucun intérêt, pour examiner si un homme roué à deux cents lieues de là est mort innocent ou coupable. Deux d’entre eux[5] au nom de tous, protègent la mémoire du mort et les larmes de la famille. L’un des deux consume deux années entières à combattre pour elle, à la secourir, à la faire triompher.Généreux Beaumont ! les siècles à venir sauront que le fanatisme en robe ayant assassiné juridiquement un père de famille, la philosophie et l’éloquence ont vengé et honoré sa mémoire.
- ↑ Ce morceau a paru dans le tome III des Nouveaux Mélanges. en 1765. (B.)
- ↑ L’avocat que Voltaire nomme Le Dain est Étienne-Adrien Dains, bâtonnier de l’ordre des avocats en 1761. Voyez dans les Mélanges, année 1761, la Conversation de l’intendant des menus en exercice.
- ↑ L’abbé de Mably a fait un Parallèle des Romains et des Français. 1740, 2 volumes in-12.
- ↑ Pour plus de détails sur cette singulière affaire on peut consulter l’Histoire des avocats en parlement et du barreau de Paris, par M. Fournel, tome II, pages 387 et suivantes.
- ↑ Élie de Beaumont et Mallard (voyez dans la Correspondance générale, du 7 auguste 1762, la lettre de Voltaire au comte d’Argental).
- Éd. Garnier - Tome 17AXE [1].D’où vient que l’axe de la terre n’est pas perpendiculaire à l’équateur ? pourquoi se relève-t-il vers le nord, et s’abaisse-t-il vers le pôle austral dans une position qui ne paraît pas naturelle, et qui semble la suite de quelque dérangement, ou d’une période d’un nombre prodigieux d’années ?Est-il bien vrai que l’écliptique se relève continuellement par un mouvement insensible vers l’équateur, et que l’angle que forment ces deux lignes soit un peu diminué depuis deux mille années ?Est-il bien vrai que l’écliptique ait été autrefois perpendiculaire à l’équateur, que les Égyptiens l’aient dit, et qu’Hérodote l’ait rapporté ? Ce mouvement de l’écliptique formerait une période d’environ deux millions d’années : ce n’est point cela qui effraye, car l’axe de la terre a un mouvement imperceptible d’environ vingt-six mille ans, qui fait la précession des équinoxes, et il est aussi aisé à la nature de produire une rotation de vingt mille siècles qu’une rotation de deux cent soixante siècles.On s’est trompé quand on a dit que les Égyptiens avaient, selon Hérodote, une tradition que l’écliptique avait été autrefois perpendiculaire à l’équateur. La tradition dont parle Hérodote n’a point de rapport à la coïncidence de la ligne équinoxiale et de l’écliptique ; c’est tout autre chose.Les prétendus savants d’Égypte disaient que le soleil, dans l’espace de onze mille années, s’était couché deux fois à l’orient, et levé deux fois à l’occident. Quand l’équateur et l’écliptique auraient coïncidé ensemble, quand toute la terre aurait eu la sphère droite, et que partout les jours eussent été égaux aux nuits, le soleil ne changerait pas pour cela son coucher et son lever. La terre aurait toujours tourné sur son axe d’occident en orient, comme elle y tourne aujourd’hui. Cette idée de faire coucher le soleil à l’orient n’est qu’une chimère digne du cerveau des prêtres d’Égypte, et montre la profonde ignorance de ces jongleurs qui ont eu tant de réputation. Il faut ranger ce conte avec les satyres qui chantaient et dansaient à la suite d’Osiris ; avec les petits garçons auxquels on ne donnait à manger qu’après avoir couru huit lieues pour leur apprendre à conquérir le monde ; avec les deux enfants qui crièrent becpour demander du pain, et qui par là firent découvrir que la langue phrygienne était la première que les hommes eussent parlée ; avec le roi Psamméticus, qui donna sa fille à un voleur, pour le récompenser de lui avoir pris son argent très-adroitement, etc, etc.Ancienne histoire, ancienne astronomie, ancienne physique, ancienne médecine (à Hippocrate près), ancienne géographie, ancienne métaphysique : tout cela n’est qu’ancienne absurdité, qui doit faire sentir le bonheur d’être nés tard.Il y a sans doute plus de vérité dans deux pages de l’Encyclopédie, concernant la physique, que dans toute la bibliothèque d’Alexandrie, dont pourtant on regrette la perte.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, deuxième partie, 1770. (B.)
- Éd. Garnier - Tome 17B.BABEL.SECTION PREMIÈRE [1].Babel signifiait, chez les Orientaux, Dieu le père, la puissance de Dieu, la porte de Dieu, selon que l’on prononçait ce nom. C’est de là que Babylone fut la ville de Dieu, la ville sainte. Chaque capitale d’un État était la ville de Dieu, la ville sacrée. Les Grecs les appelèrent toutes Hierapolis, et il y en eut plus de trente de ce nom. La tour de Babel signifiait donc la tour du père Dieu.Josèphe, à la vérité, dit que Babel signifiait confusion. Calmet dit, après d’autres, que Bilba, en chaldéen, signifie confondue ; mais tous les Orientaux ont été d’un sentiment contraire. Le mot de confusion serait une étrange origine de la capitale d’un vaste empire. J’aime autant Rabelais, qui prétend que Paris fut autrefois appelé Lutèce, à cause des blanches cuisses des dames.Quoi qu’il en soit, les commentateurs se sont fort tourmentés pour savoir jusqu’à quelle hauteur les hommes avaient élevé cette fameuse tour de Babel. Saint Jérôme lui donne vingt mille pieds. L’ancien livre juif intitulé Jacult lui en donnait quatre-vingt-un mille. Paul Lucas en a vu les restes, et c’est bien voir à lui. Mais ces dimensions ne sont pas la seule difficulté qui ait exercé les doctes.On a voulu savoir comment les enfants de Noé[2], « ayant partagé entre eux les îles des nations, s’établissant en divers pays, dont chacun eut sa langue, ses familles, et son peuple particulier », tous les hommes se trouvèrent ensuite « dans la plaine de Sennaar pour y bâtir une tour, en disant[3] : Rendons notre nom célèbre avant que nous soyons dispersés dans toute la terre ».La Genèse parle des États que les fils de Noé fondèrent. On a recherché comment les peuples de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie, vinrent tous à Sennaar, n’ayant tous qu’un même langage et une même volonté.La Vulgate met le déluge en l’année du monde 1656, et on place la construction de la tour de Babel en 1771, c’est-à-dire cent quinze ans après la destruction du genre humain, et pendant la vie même de Noé.Les hommes purent donc multiplier avec une prodigieuse célérité ; tous les arts renaquirent en bien peu de temps. Si on réfléchit au grand nombre de métiers différents qu’il faut employer pour élever une tour si haute, on est effrayé d’un si prodigieux ouvrage.Il y a bien plus : Abraham était né, selon la Bible, environ quatre cents ans après le déluge ; et déjà on voyait une suite de rois puissants en Égypte et en Asie. Bochart[4] et les autres doctes ont beau charger leurs gros livres de systèmes et de mots phéniciens et chaldéens qu’ils n’entendent point ; ils ont beau prendre la Thrace pour la Cappadoce, la Grèce pour la Crète, et l’île de Chypre pour Tyr ; ils n’en nagent pas moins dans une mer d’ignorance qui n’a ni fond ni rive. Il eût été plus court d’avouer que Dieu nous a donné, après plusieurs siècles, les livres sacrés pour nous rendre plus gens de bien, et non pour faire de nous des géographes, et des chronologistes, et des étymologistes.Babel est Babylone ; elle fut fondée, selon les historiens persans[5], par un prince nommé Tâmurath. La seule connaissance qu’on ait de ses antiquités consiste dans les observations astronomiques de dix-neuf cent trois années, envoyées par Callisthène, par ordre d’Alexandre, à son précepteur Aristote. À cette certitude se joint une probabilité extrême qui lui est presque égale : c’est qu’une nation qui avait une suite d’observations célestes depuis près de deux mille ans était rassemblée en corps de peuple, et formait une puissance considérable plusieurs siècles avant la première observation.Il est triste qu’aucun des calculs des anciens auteurs profanes ne s’accorde avec nos auteurs sacrés, et que même aucun nom des princes qui régnèrent après les différentes époques assignées au déluge n’ait été connu ni des Égyptiens, ni des Syriens, ni des Babyloniens, ni des Grecs.Il n’est pas moins triste qu’il ne soit resté sur la terre, chez les auteurs profanes, aucun vestige de la tour de Babel : rien de cette histoire de la confusion des langues ne se trouve dans aucun livre : cette aventure si mémorable fut aussi inconnue de l’univers entier que les noms de Noé, de Mathusalem, de Caïn, d’Abel, d’Adam, et d’Ève.Cet embarras afflige notre curiosité. Hérodote, qui avait tant voyagé, ne parle ni de Noé, ni de Sem, ni de Réhu, ni de Salé, ni de Nembrod. Le nom de Nembrod est inconnu à toute l’antiquité profane : il n’y a que quelques Arabes et quelques Persans modernes qui aient fait mention de Nembrod, en falsifiant les livres des Juifs. Il ne nous reste, pour nous conduire dans ces ruines anciennes, que la foi à la Bible, ignorée de toutes les nations de l’univers pendant tant de siècles ; mais heureusement c’est un guide infaillible.Hérodote, qui a mêlé trop de fables avec quelques vérités, prétend que de son temps, qui était celui de la plus grande puissance des Perses, souverains de Babylone, toutes les citoyennes de cette ville immense étaient obligées d’aller une fois dans leur vie au temple de Mylitta, déesse qu’il croit la même qu’Aphrodite ou Vénus, pour se prostituer aux étrangers ; et que la loi leur ordonnait de recevoir de l’argent, comme un tribut sacré qu’on payait à la déesse.Ce conte des Mille et une Nuits ressemble à celui qu’Hérodote fait dans la page suivante, que Cyrus partagea le fleuve de l’Inde en trois cent soixante canaux, qui tous ont leur embouchure dans la mer Caspienne. Que diriez-vous de Mézerai, s’il nous avait raconté que Charlemagne partagea le Rhin en trois cent soixante canaux qui tombent dans la Méditerranée, et que toutes les dames de sa cour étaient obligées d’aller une fois en leur vie se présenter à l’église de Sainte-Geneviève, et de se prostituer à tous les passants pour de l’argent ?Il faut remarquer qu’une telle fable est encore plus absurde dans le siècle des Xerxès, où vivait Hérodote, qu’elle ne le serait dans celui de Charlemagne. Les Orientaux étaient mille fois plus jaloux que les Francs et les Gaulois. Les femmes de tous les grands seigneurs étaient soigneusement gardées par des eunuques. Cet usage subsistait de temps immémorial. On voit même dans l’histoire juive que, lorsque cette petite nation veut, comme les autres, avoir un roi[6], Samuel, pour les en détourner, et pour conserver son autorité, dit « qu’un roi les tyrannisera, qu’il prendra la dîme des vignes et des blés pour donner à ses eunuques ». Les rois accomplirent cette prédiction : car il est dit dans le troisième livre des Rois que le roi Achab avait des eunuques, et dans le quatrième, que Joram, Jéhu, Joachim et Sédékias, en avaient aussi.Il est parlé longtemps auparavant dans la Genèse des eunuques du pharaon[7], et il est dit que Putiphar, à qui Joseph fut vendu, était eunuque du roi. Il est donc clair qu’on avait à Babylone foule d’eunuques pour garder les femmes. On ne leur faisait donc pas un devoir d’aller coucher avec le premier venu pour de l’argent. Babylone, la ville de Dieu, n’était donc pas un vaste b..... comme on l’a prétendu.Ces contes d’Hérodote, ainsi que tous les autres contes dans ce goût, sont aujourd’hui si décriés par tous les honnêtes gens, la raison a fait de si grands progrès, que les vieilles et les enfants mêmes ne croient plus à ces sottises : « Non est vetula quæ credat[8] ; nec pueri credunt, nisi qui nondum ære lavantur[9]. »Il ne s’est trouvé de nos jours qu’un seul homme[10] qui, n’étant pas de son siècle, a voulu justifier la fable d’Hérodote. Cette infamie lui paraît toute simple. Il veut prouver que les princesses babyloniennes se prostituaient par piété au premier venu, parce qu’il est dit, dans la sainte Écriture, que les Ammonites faisaient passer leurs enfants par le feu, en les présentant à Moloch ; mais cet usage de quelques hordes barbares, cette superstition de faire passer ses enfants par les flammes, ou même de les brûler sur des bûchers en l’honneur de je ne sais quel Moloch, ces horreurs iroquoises d’un petit peuple infâme, ont-elles quelque rapport avec une prostitution si incroyable chez la nation la plus jalouse et la plus policée de tout l’Orient connu ? Ce qui se passe chez les Iroquois sera-t-il parmi nous une preuve des usages de la cour d’Espagne ou de celle de France ?Il apporte encore en preuve la fête des Lupercales chez les Romains, « pendant laquelle, dit-il, des jeunes gens de qualité et des magistrats respectables couraient nus par la ville, un fouet à la main, et frappaient de ce fouet des femmes de qualité qui se présentaient à eux sans rougir, dans l’espérance d’obtenir par là une plus heureuse délivrance ».Premièrement, il n’est point dit que les Romains de qualité courussent tout nus : Plutarque, au contraire, dit expressément, dans ses Demandes sur les Romains, qu’ils étaient couverts de la ceinture en bas.Secondement, il semble, à la manière dont s’exprime le défenseur descoutumes infâmes, que les dames romaines se troussaient pour recevoir des coups de fouet sur le ventre nu, ce qui est absolument faux.Troisièmement, cette fête des Lupercales n’a aucun rapport à la prétendue loi de Babylone, qui ordonne aux femmes et aux filles du roi, des satrapes et des mages, de se vendre et de se prostituer par dévotion aux passants.Quand on ne connaît ni l’esprit humain, ni les mœurs des nations ; quand on a le malheur de s’être borné à compiler des passages de vieux auteurs, qui presque tous se contredisent, il faut alors proposer son sentiment avec modestie ; il faut savoir douter, secouer la poussière du collège, et ne jamais s’exprimer avec une insolence outrageuse.Hérodote, ou Ctésias, ou Diodore de Sicile, rapportent un fait ; vous l’avez lu en grec : donc ce fait est vrai. Cette manière de raisonner n’est pas celle d’Euclide ; elle est assez surprenante dans le siècle où nous vivons ; mais tous les esprits ne se corrigeront pas sitôt ; et il y aura toujours plus de gens qui compilent que de gens qui pensent.Nous ne dirons rien ici de la confusion des langues arrivée tout d’un coup pendant la construction de la tour de Babel. C’est un miracle rapporté dans la sainte Écriture. Nous n’expliquons, nous n’examinons même aucun miracle : nous les croyons d’une foi vive et sincère, comme tous les auteurs du grand ouvrage de l’Encyclopédie les ont crus.Nous dirons seulement que la chute de l’empire romain a produit plus de confusion et plus de langues nouvelles que la chute de la tour de Babel. Depuis le règne d’Auguste jusque vers le temps des Attila, des Clodivic, des Gondebaud, pendant six siècles, terra erat unius labii [11], la terre connue de nous était d’une seule langue. On parlait latin de l’Euphrate au mont Atlas. Les lois sous lesquelles vivaient cent nations étaient écrites en latin, et le grec servait d’amusement ; le jargon barbare de chaque province n’était que pour la populace. On plaidait en latin dans les tribunaux de l’Afrique comme à Rome. Un habitant de Cornouailles partait pour l’Asie-Mineure, sûr d’être entendu partout sur la route. C’était du moins un bien que la rapacité des Romains avait fait aux hommes. On se trouvait citoyen de toutes les villes, sur le Danube comme sur le Guadalquivir. Aujourd’hui un Bergamasque qui voyage dans les petits cantons suisses, dont il n’est séparé que par une montagne, a besoin d’interprète comme s’il était à la Chine. C’est un des plus grands fléaux de la vie.SECTION II [12].La vanité a toujours élevé les grands monuments. Ce fut par vanité que les hommes bâtirent la belle tour de Babel : « Allons, élevons une tour dont le sommet touche au ciel, et rendons notre nom célèbre avant que nous soyons dispersés dans toute la terre. » L’entreprise fut faite du temps d’un nommé Phaleg, qui comptait le bonhomme Noé pour son cinquième aïeul. L’architecture et tous les arts qui l’accompagnent avaient fait, comme on voit, de grands progrès en cinq générations. Saint Jérôme, le même qui a vu des faunes et des satyres, n’avait pas vu plus que moi la tour de Babel ; mais il assure qu’elle avait vingt mille pieds de hauteur. C’est bien peu de chose. L’ancien livre Jacult, écrit par un des plus doctes Juifs, démontre que sa hauteur était de quatre-vingt et un mille pieds juifs ; et il n’y a personne qui ne sache que le pied juif était à peu près de la longueur du pied grec. Cette dimension est plus vraisemblable que celle de Jérôme. Cette tour subsiste encore ; mais elle n’est plus tout à fait si haute. Plusieurs voyageurs très-véridiques l’ont vue ; moi, qui ne l’ai point vue, je n’en parlerai pas plus que d’Adam mon grand-père, avec qui je n’ai point eu l’honneur de converser. Mais consultez le révérend P. dom Calmet : c’est un homme d’un esprit fin et d’une profonde philosophie ; il vous expliquera la chose. Je ne sais pas pourquoi il est dit dans la Genèse que Babel signifie confusion, car Ba signifie père dans les langues orientales, et Belsignifie Dieu ; Babel signifie la ville de Dieu, la ville sainte. Les anciens donnaient ce nom à toutes leurs capitales. Mais il est incontestable que Babel veut dire confusion, soit parce que les architectes furent confondus après avoir élevé leur ouvrage jusqu’à quatre-vingt et un mille pieds juifs, soit parce que les langues se confondirent ; et c’est évidemment depuis ce temps-là que les Allemands n’entendent plus les Chinois : car il est clair, selon le savant Bochart, que le chinois est originairement la même langue que le haut-allemand.
- ↑ Cette section composait tout l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Genèse, chapitre x, v. 5. (Note de Voltaire.)
- ↑ Chapitre xi, v. 2 et 4. (Id.)
- ↑ Samuel Bochart, né à Rouen en 1599, mort à Caen en 1653, était un savant orientaliste dont les ouvrages ont été recueillis en 1712, par un éditeur de Leyde, en trois volumes in-folio. Le principal est la Géographie sacrée. Elle eut tant de retentissement que Christine de Suède en désira voir l’auteur, et appela Samuel Bochart à Stockholm en 1652. (E. B.)
- ↑ Voyez la Bibliothèque orientale. (Note de Voltaire.)
- ↑ Livre I des Rois, chapitre viii, v. 15 ; livre III, chapitre xxii, v. 9 ; livre IV, chapitre viii, v. 6 ; chapitre ix, v. 32 ; chapitre xxiv, v. 12 ; et chapitre xxv, v. 19. (Note de Voltaire.)
- ↑ Genèse, chapitre xxxvii, v. 30. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez le texte de Cicéron dans une note sur le chapitre viii du Traité de la Tolérance(Mélanges, année 1763).
- ↑ Juvénal, II, 152.
- ↑ Larcher. Voyez dans les Mélanges, année 1767, le chapitre ii de la Défense de mon oncle.
- ↑ Genèse, chapitre xi, v. i.
- ↑ Cette section composait tout l’article dans l’édition de 1767 du Dictionnaire philosophique. (B.)
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Babel Bacchus Bacon (Roger) ► BACCHUS [1].De tous les personnages véritables ou fabuleux de l’antiquité profane, Bacchus est le plus important pour nous, je ne dis pas par la belle invention que tout l’univers, excepté les Juifs, lui attribua, mais par la prodigieuse ressemblance de son histoire fabuleuse avec les aventures véritables de Moïse.Les anciens poëtes font naître Bacchus en Égypte ; il est exposé sur le Nil, et c’est de là qu’il est nommé Myses par le premier Orphée, ce qui veut dire en ancien égyptien sauvé des eaux, à ce que prétendent ceux qui entendaient l’ancien égyptien, qu’on n’entend plus. Il est élevé vers une montagne d’Arabie nommée Nisa, qu’on a cru être le mont Sina. On feint qu’une déesse lui ordonna d’aller détruire une nation barbare ; qu’il passa la mer Rouge à pied avec une multitude d’hommes, de femmes et d’enfants. Une autre fois le fleuve Oronte suspendit ses eaux à droite et à gauche pour le laisser passer ; l’Hydaspe en fit autant. Il commanda au soleil de s’arrêter ; deux rayons lumineux lui sortaient de la tête. Il fit jaillir une fontaine de vin en frappant la terre de son thyrse ; il grava ses lois sur deux tables de marbre. Il ne lui manque que d’avoir affligé l’Égypte de dix plaies pour être la copie parfaite de Moïse.Vossius est, je pense, le premier qui ait étendu ce parallèle. L’évêque d’Avranche Huet l’a poussé tout aussi loin ; mais il ajoute, dans saDémonstration évangélique, que non-seulement Moïse est Bacchus, mais qu’il est encore Osiris et Typhon. Il ne s’arrête pas en si beau chemin : Moïse, selon lui, est Esculape, Amphion, Apollon, Adonis, Priape même. Il est assez plaisant que Huet, pour prouver que Moïse est Adonis, se fonde sur ce que l’un et l’autre ont gardé des moutons :Et formosus oves ad flumina pavit Adonis.(Virg., Eclog., x, v. 18.)Adonis et Moïse ont gardé les moutons.Sa preuve qu’il est Priape est qu’on peignait quelquefois Priape avec un âne, et que les Juifs passèrent chez les Gentils pour adorer un âne. Il en donne une autre preuve qui n’est pas canonique, c’est que la verge de Moïse pouvait être comparée au sceptre de Priape[2] : Sceptrum tribuitur Priapo, virga Mosi. Ces démonstrations ne sont pas celles d’Euclide.Nous ne parlerons point ici des Bacchus plus modernes, tel que celui qui précéda de deux cents ans la guerre de Troie, et que les Grecs célébrèrent comme un fils de Jupiter enfermé dans sa cuisse.Nous nous arrêtons à celui qui passa pour être né sur les confins de l’Égypte, et pour avoir fait tant de prodiges. Notre respect pour les livres sacrés juifs ne nous permet pas de douter que les Égyptiens, les Arabes, et ensuite les Grecs, n’aient voulu imiter l’histoire de Moïse : la difficulté consistera seulement à savoir comment ils auront pu être instruits de cette histoire incontestable.À l’égard des Égyptiens, il est très-vraisemblable qu’ils n’ont jamais écrit les miracles de Moïse, qui les auraient couverts de honte. S’ils en avaient dit un mot, l’historien Josèphe et Philon n’auraient pas manqué de se prévaloir de ce mot. Josèphe, dans sa réponse à Apion, se fait un devoir de citer tous les auteurs d’Égypte qui ont fait mention de Moïse, et il n’en trouve aucun qui rapporte un seul de ces miracles. Aucun Juif n’a jamais cité un auteur égyptien qui ait dit un mot des dix plaies d’Égypte, du passage miraculeux de la mer Rouge, etc. Ce ne peut donc être chez les Égyptiens qu’on ait trouvé de quoi faire ce parallèle scandaleux du divin Moïse avec le profane Bacchus.Il est de la plus grande évidence que si un seul auteur égyptien avait dit un mot des grands miracles de Moïse, toute la synagogue d’Alexandrie, toute l’Église disputante de cette fameuse ville, auraient cité ce mot, et en auraient triomphé, chacune à sa manière. Athénagore, Clément, Origène, qui disent tant de choses inutiles, auraient rapporté mille fois ce passage nécessaire : c’eût été le plus fort argument de tous les Pères. Ils ont tous gardé un profond silence ; donc ils n’avaient rien à dire. Mais aussi comment s’est-il pu faire qu’aucun Égyptien n’ait parlé des exploits d’un homme qui fit tuer tous les aînés des familles d’Égypte, qui ensanglanta le Nil, et qui noya dans la mer le roi et toute l’armée, etc., etc., etc. ?Tous nos historiens avouent qu’un Clodivic, un Sicambre, subjugua la Gaule avec une poignée de barbares ; les Anglais sont les premiers à dire que les Saxons, les Danois et les Normands, vinrent tour à tour exterminer une partie de leur nation. S’ils ne l’avaient pas avoué, l’Europe entière le crierait. L’univers devait crier de même aux prodiges épouvantables de Moïse, de Josué, de Gédéon, de Samson, et de tant de prophètes : l’univers s’est tu cependant. Ô profondeur ! D’un côté, il est palpable que tout cela est vrai, puisque tout cela se trouve dans la sainte Écriture approuvée par l’Église ; de l’autre, il est incontestable qu’aucun peuple n’en a jamais parlé. Adorons la Providence, et soumettons-nous.Les Arabes, qui ont toujours aimé le merveilleux, sont probablement les premiers auteurs des fables inventées sur Bacchus, adoptées bientôt et embellies par les Grecs. Mais comment les Arabes et les Grecs auraient-ils puisé chez les Juifs ? On sait que les Hébreux ne communiquèrent leurs livres à personne jusqu’au temps des Ptolémées ; ils regardaient cette communication comme un sacrilège, et Josèphe même, pour justifier cette obstination à cacher le Pentateuque au reste de la terre, dit, comme on l’a déjà remarqué[3], que Dieu avait puni tous les étrangers qui avaient osé parler des histoires juives. Si on l’en croit, l’historien Théopompe, ayant eu seulement dessein de faire mention d’eux dans son ouvrage, devint fou pendant trente jours ; et le poëte tragique Théodecte devint aveugle pour avoir fait prononcer le nom des Juifs dans une de ses tragédies. Voilà les excuses que Flavius Josèphe donne dans sa réponse à Apion de ce que l’histoire juive a été si longtemps inconnue.Ces livres étaient d’une si prodigieuse rareté qu’on n’en trouva qu’un seul exemplaire sous le roi Josias ; et cet exemplaire encore avait été longtemps oublié dans le fond d’un coffre, au rapport de Saphan, scribe du pontife Helcias, qui le porta au roi.Cette aventure arriva, selon le quatrième livre des Rois, six cent vingt-quatre ans avant notre ère vulgaire, quatre cents ans après Homère, et dans les temps les plus florissants de la Grèce. Les Grecs savaient alors à peine qu’il y eût des Hébreux au monde. La captivité des Juifs à Babylone augmenta encore leur ignorance de leurs propres livres. Il fallut qu’Esdras les restaurât au bout de soixante et dix ans, et il y avait déjà plus de cinq cents ans que la fable de Bacchus courait toute la Grèce.Si les Grecs avaient puisé leurs fables dans l’histoire juive, ils y auraient pris des faits plus intéressants pour le genre humain. Les aventures d’Abraham, celles de Noé, de Mathusalem, de Seth, d’Énoch, de Caïn, d’Ève, de son funeste serpent, de l’arbre de la science, tous ces noms leur ont été de tout temps inconnus ; et ils n’eurent une faible connaissance du peuple juif que longtemps après la révolution que fit Alexandre en Asie et en Europe. L’historien Josèphe l’avoue en termes formels. Voici comme il s’exprime dès le commencement de sa réponse à Apion, qui (par parenthèse) était mort quand il lui répondit, car Apion mourut sous l’empereur Claude, et Josèphe écrivit sous Vespasien :[4] « Comme le pays que nous habitons est éloigné de la mer, nous ne nous appliquons point au commerce, et n’avons point de communication avec les autres nations. Nous nous contentons de cultiver nos terres, qui sont très-fertiles, et travaillons principalement à bien élever nos enfants, parce que rien ne nous paraît si nécessaire que de les instruire dans la connaissance de nos saintes lois, et dans une véritable piété qui leur inspire le désir de les observer. Ces raisons, ajoutées à ce que j’ai dit, et à cette manière de vie qui nous est particulière, font voir que, dans les siècles passés, nous n’avons point eu de communication avec les Grecs, comme ont eu les Égyptiens et les Phéniciens... Y a-t-il donc sujet de s’étonner que notre nation n’étant point voisine de la mer, n’affectant point de rien écrire, et vivant en la manière que je l’ai dit, elle ait été peu connue ? »Après un aveu aussi authentique du Juif le plus entêté de l’honneur de sa nation qui ait jamais écrit, on voit assez qu’il est impossible que les anciens Grecs eussent pris la fable de Bacchus dans les livres sacrés des Hébreux, ni même aucune autre fable, comme le sacrifice d’Iphigénie, celui du fils d’Idoménée, les travaux d’Hercule, l’aventure d’Eurydice, etc. : la quantité d’anciens récits qui se ressemblent est prodigieuse. Comment les Grecs ont-ils mis en fables ce que les Hébreux ont mis en histoire ? serait-ce par le don de l’invention ? serait-ce par la facilité de l’imitation ? serait-ce parce que les beaux esprits se rencontrent ? Enfin, Dieu l’a permis ; cela doit suffire. Qu’importe que les Arabes et les Grecs aient dit les mêmes choses que les Juifs ? Ne lisons l’Ancien Testament que pour nous préparer au Nouveau, et ne cherchons dans l’un et dans l’autre que des leçons de bienfaisance, de modération, d’indulgence, et d’une véritable charité.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. Voyez aussi sur Bacchus, tome XI, page 79.
- ↑ Démonstration évangélique, pages 79, 87 et 110. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez tome XI, page 144 ; ci-dessus l’article Apocryphes, et dans les Mélanges, année 1769, le chapitre xiv de Dieu et les Hommes.
- ↑ Réponse de Josèphe. Traduction d’Arnaud d’Andilly, ch. v. (Note de Voltaire.)
Éd. Garnier - Tome 17◄ Bacchus Bacon (Roger) De François Bacon ► BACON (ROGER). [1]Vous croyez que Roger Bacon, ce fameux moine du xiiie siècle, était un très-grand homme, et qu’il avait la vraie science, parce qu’il fut persécuté et condamné dans Rome à la prison par des ignorants. C’est un grand préjugé en sa faveur, je l’avoue ; mais n’arrive-t-il pas tous les jours que des charlatans condamnent gravement d’autres charlatans, et que des fous font payer l’amende à d’autres fous ? Ce monde-ci a été longtemps semblable aux petites-maisons, dans lesquelles celui qui se croit le Père éternel anathématise celui qui se croit le Saint-Esprit ; et ces aventures ne sont pas même aujourd’hui extrêmement rares.Parmi les choses qui le rendirent recommandable, il faut premièrement compter sa prison, ensuite la noble hardiesse avec laquelle il dit que tous les livres d’Aristote n’étaient bons qu’à brûler ; et cela dans un temps où les scolastiques respectaient Aristote, beaucoup plus que les jansénistes ne respectent saint Augustin. Cependant Roger Bacon a-t-il fait quelque chose de mieux que la Poétique, la Rhétorique, et la Logique d’Aristote ? Ces trois ouvrages immortels prouvent assurément qu’Aristote était un très-grand et très-beau génie, pénétrant, profond, méthodique, et qu’il n’était mauvais physicien que parce qu’il était impossible de fouiller dans les carrières de la physique lorsqu’on manquait d’instruments.Roger Bacon, dans son meilleur ouvrage, où il traite de la lumière et de la vision, s’exprime-t-il beaucoup plus clairement qu’Aristote quand il dit : « La lumière fait par voie de multiplication son espèce lumineuse, et cette action est appelée univoque et conforme à l’agent ; il y a une autre multiplication équivoque, par laquelle la lumière engendre la chaleur, et la chaleur la putréfaction » ?Ce Roger d’ailleurs vous dit qu’on peut prolonger sa vie avec du sperma ceti, et de l’aloès, et de la chair de dragon, mais qu’on peut se rendre immortel avec la pierre philosophale. Vous pensez bien qu’avec ces beaux secrets il possédait encore tous ceux de l’astrologie judiciaire sans exception : aussi assure-t-il bien positivement, dans son Opus majus, que la tête de l’homme est soumise aux influences du bélier, son cou à celles du taureau, et ses bras au pouvoir des gémeaux, etc. Il prouve mêmes ces belles choses par l’expérience, et il loue beaucoup un grand astrologue de Paris, qui empêcha, dit-il, un médecin de mettre un emplâtre sur la jambe d’un malade parce que le soleil était alors dans le signe du verseau, et que le verseau est mortel pour les jambes sur lesquelles on applique des emplâtres.C’est une opinion assez généralement répandue que notre Roger fut l’inventeur de la poudre à canon[2]. Il est certain que de son temps on était sur la voie de cette horrible découverte : car je remarque toujours que l’esprit d’invention est de tous les temps, et que les docteurs, les gens qui gouvernent les esprits et les corps, ont beau être d’une ignorance profonde, ont beau faire régner les plus insensés préjugés, ont beau n’avoir pas le sens commun, il se trouve toujours des hommes obscurs, des artistes animés d’un instinct supérieur, qui inventent des choses admirables, sur lesquelles ensuite les savants raisonnent.Voici mot à mot ce fameux passage de Roger Bacon touchant la poudre à canon ; il se trouve dans son Opus majus, page 474, édition de Londres : « Le feu grégeois peut difficilement s’éteindre, car l’eau ne l’éteint pas. Et il y a de certains feux dont l’explosion fait tant de bruit que, si on les allumait subitement et de nuit, une ville et une armée ne pourraient le soutenir : les éclats de tonnerre ne pourraient leur être comparés. Il y en a qui effrayent tellement la vue que les éclairs des nues la troublent moins : on croit que c’est par de tels artifices que Gédéon jeta la terreur dans l’armée des Madianites. Et nous en avons une preuve dans ce jeu d’enfants qu’on fait par tout le monde. On enfonce du salpêtre avec force dans une petite balle de la grosseur d’un pouce ; on la fait crever avec un bruit si violent qu’il surpasse le rugissement du tonnerre, et il en sort une plus grande exhalaison de feu que celle de la foudre. » Il parait évidemment que Roger Bacon ne connaissait que cette expérience commune d’une petite boule pleine de salpêtre mise sur le feu. Il y a encore bien loin de là à la poudre à canon, dont Roger ne parle en aucun endroit, mais qui fut bientôt après inventée.Une chose me surprend davantage, c’est qu’il ne connut pas la direction de l’aiguille aimantée, qui de son temps commençait à être connue en Italie ; mais, en récompense, il savait très-bien le secret de la baguette de coudrier, et beaucoup d’autres choses semblables, dont il traite dans sa Dignité de l’art expérimental.Cependant, malgré ce nombre effroyable d’absurdités et de chimères, il faut avouer que ce Bacon était un homme admirable pour son siècle. Quel siècle ! me direz-vous : c’était celui du gouvernement féodal et des scolastiques. Figurez-vous les Samoyèdes et les Ostiaks, qui auraient lu Aristote et Avicenne : voilà ce que nous étions.Roger savait un peu de géométrie et d’optique, et c’est ce qui le fit passer à Rome et à Paris pour un sorcier. Il ne savait pourtant que ce qui est dans l’Arabe Alhazen : car dans ces temps-là on ne savait encore rien que par les Arabes. Ils étaient les médecins et les astrologues de tous les rois chrétiens. Le fou du roi était toujours de la nation ; mais le docteur était Arabe ou Juif.Transportez ce Bacon au temps où nous vivons, il serait sans doute un très-grand homme. C’était de l’or encroûté de toutes les ordures du temps où il vivait : cet or aujourd’hui serait épuré.Pauvres humains que nous sommes ! que de siècles il a fallu pour acquérir un peu de raison !
- ↑ Ce morceau parut en 1748 dans le tome VI de l’édition des Œuvres de Voltaire, publiée à Dresde chez Walther. (B.)
- ↑ Voyez une note, tome XII, page 19.
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ Bacon (Roger) De François Bacon Badaud ► DE FRANÇOIS BACON,et de l’attraction.SECTION PREMIÈRE [1].Le plus grand service peut-être que François Bacon ait rendu à la philosophie a été de deviner l’attraction.Il disait sur la fin du xvie siècle, dans son livre de la Nouvelle Méthode de savoir :« Il faut chercher s’il n’y aurait point une espèce de force magnétique qui opère entre la terre et les choses pesantes, entre la lune et l’océan, entre les planètes.... Il faut ou que les corps graves soient poussés vers le centre de la terre, ou qu’ils en soient mutuellement attirés ; et, en ce dernier cas, il est évident que plus les corps en tombant s’approchent de la terre, plus fortement ils s’attirent.... Il faut expérimenter si la même horloge à poids ira plus vite sur le haut d’une montagne ou au fond d’une mine. Si la force des poids diminue sur la montagne et augmente dans la mine, il y a apparence que la terre a une vraie attraction. »Environ cent ans après, cette attraction, cette gravitation, cette propriété universelle de la matière, cette cause qui retient les planètes dans leurs orbites, qui agit dans le soleil, et qui dirige un fétu vers le centre de la terre, a été trouvée, calculée et démontrée par le grand Newton ; mais quelle sagacité dans Bacon de Verulam, de l’avoir soupçonnée lorsque personne n’y pensait ?Ce n’est pas là de la matière subtile produite par des échancrures de petits dés qui tournèrent autrefois sur eux-mêmes, quoique tout fût plein ; ce n’est pas de la matière globuleuse formée de ces dés, ni de la matière cannelée. Ces grotesques furent reçus pendant quelque temps chez les curieux : c’était un très-mauvais roman ; non-seulement il réussit comme Cyrus et Pharamond, mais il fut embrassé comme une vérité par des gens qui cherchaient à penser. Si vous en exceptez Bacon, Galilée, Toricelli, et un très-petit nombre de sages, il n’y avait alors que des aveugles en physique.Ces aveugles quittèrent les chimères grecques pour les chimères des tourbillons et de la matière cannelée ; et lorsque enfin on eut découvert et démontré l’attraction, la gravitation et ses lois, on cria aux qualités occultes. Hélas ! tous les premiers ressorts de la nature ne sont-ils pas pour nous des qualités occultes ? Les causes du mouvement, du ressort, de la génération, de l’immutabilité des espèces, du sentiment, de la mémoire, de la pensée, ne sont-elles pas très-occultes ?Bacon soupçonna. Newton démontra l’existence d’un principe jusqu’alors inconnu. Il faut que les hommes s’en tiennent là, jusqu’à ce qu’ils deviennent des dieux. Newton fut assez sage, en démontrant les lois de l’attraction, pour dire qu’il en ignorait la cause. Il ajouta que c’était peut-être une impulsion, peut-être une substance légère prodigieusement élastique, répandue dans la nature. Il tâchait apparemment d’apprivoiser par ces peut-être les esprits effarouchés du mot d’attraction, et d’une propriété de la matière qui agit dans tout l’univers sans toucher à rien.Le premier qui osa dire (du moins en France) qu’il est impossible que l’impulsion soit la cause de ce grand et universel phénomène s’expliqua ainsi, lors même que les tourbillons et la matière subtile étaient encore fort à la mode[2] :« On voit l’or, le plomb, le papier, la plume, tomber également vite, et arriver au fond du récipient en même temps, dans la machine pneumatique.« Ceux qui tiennent encore pour le plein de Descartes, pour les prétendus effets de la matière subtile, ne peuvent rendre aucune bonne raison de ce fait : car les faits sont leurs écueils. Si tout était plein, quand on leur accorderait qu’il pût y avoir alors du mouvement (ce qui est absolument impossible), au moins cette prétendue matière subtile remplirait exactement le récipient, elle y serait en aussi grande quantité que de l’eau ou du mercure qu’on y aurait mis ; elle s’opposerait au moins à cette descente si rapide des corps ; elle résisterait à ce large morceau de papier selon la surface de ce papier, et laisserait tomber la balle d’or ou de plomb beaucoup plus vite ; mais ces chutes se font au même instant : donc il n’y a rien dans le récipient qui résiste ; donc cette prétendue matière subtile ne peut faire aucun effet sensible dans ce récipient ; donc il y a une autre force qui fait la pesanteur.« En vain dirait-on qu’il reste une matière subtile dans ce récipient, puisque la lumière le pénètre. Il y a bien de la différence : la lumière qui est dans ce vase de verre n’en occupe certainement pas la cent-millième partie ; mais, selon les cartésiens, il faut que leur matière imaginaire remplisse bien plus exactement le récipient que si je le supposais rempli d’or : car il y a beaucoup de vide dans l’or, et ils n’en admettent point dans leur matière subtile.« Or, par cette expérience, la pièce d’or, qui pèse cent mille fois plus que le morceau de papier, est descendue aussi vite que le papier : donc la force qui l’a fait descendre a agi cent mille fois plus sur elle que sur le papier ; de même qu’il faudra cent fois plus de force à mon bras pour remuer cent livres que pour remuer une livre ; donc cette puissance qui opère la gravitation agit en raison directe de la masse des corps : elle agit en effet tellement sur la masse des corps, non selon les surfaces, qu’un morceau d’or réduit en poudre descend dans la machine pneumatique aussi vite que la même quantité d’or étendue en feuille. La figure du corps ne change ici en rien sa gravité ; ce pouvoir de gravitation agit donc sur la nature interne des corps, et non en raison des superficies.« On n’a jamais pu répondre à ces vérités pressantes que par une supposition aussi chimérique que les tourbillons. On suppose que la matière subtile prétendue, qui remplit tout le récipient, ne pèse point. Étrange idée, qui devient absurde ici : car il ne s’agit pas dans le cas présent d’une matière qui ne pèse pas, mais d’une matière qui ne résiste pas. Toute matière résiste parsa force d’inertie : donc si le récipient était plein, la matière quelconque qui le remplirait résisterait infiniment ; cela paraît démontré en rigueur.« Ce pouvoir ne réside point dans la prétendue matière subtile. Cette matière serait un fluide ; tout fluide agit sur les solides en raison de leurs superficies : ainsi le vaisseau, présentant moins de surface par sa proue, fend la mer qui résisterait à ses flancs. Or, quand la superficie d’un corps est le carré de son diamètre, la solidité de ce corps est le cube de ce même diamètre ; le même pouvoir ne peut agir à la fois en raison du cube et du carré : donc la pesanteur, la gravitation n’est point l’effet de ce fluide. De plus, il est impossible que cette prétendue matière subtile ait, d’un côté, assez de force pour précipiter un corps de cinquante-quatre mille pieds de haut en une minute (car telle est la chute des corps), et que de l’autre elle soit assez impuissante pour ne pouvoir empêcher le pendule du bois le plus léger de remonter de vibration en vibration dans la machine pneumatique, dont cette matière imaginaire est supposée remplir exactement tout l’espace. Je ne craindrai donc point d’affirmer que si l’on découvrait jamais une impulsion qui fût la cause de la pesanteur d’un corps vers un centre, en un mot, la cause de la gravitation, de l’attraction universelle, cette impulsion serait d’une tout autre nature que celle qui nous est connue. »Cette philosophie fut d’abord très-mal reçue ; mais il y a des gens dont le premier aspect choque, et auxquels on s’accoutume.La contradiction est utile ; mais l’auteur du Spectacle de la nature [3] n’a-t-il pas un peu outré ce service rendu à l’esprit humain, lorsqu’à la fin de sonHistoire du ciel il a voulu donner des ridicules à Newton, et ramener les tourbillons sur les pas d’un écrivain nommé Privât de Molières ?[4] Il vaudrait mieux, dit-il, se tenir en repos que d’exercer laborieusement sa géométrie à calculer et à mesurer des actions imaginaires, et qui ne nous apprennent rien, etc. »Il est pourtant assez reconnu que Galilée, Kepler et Newton nous ont appris quelque chose. Ce discours de M. Pluche ne s’éloigne pas beaucoup de celui que M. Algarotti rapporte dans le Neutonianismo per le dame, d’un brave Italien qui disait : « Souffrirons-nous qu’un Anglais nous instruise ? »Pluche va plus loin[5], il raille ; il demande comment un homme, dans une encoignure de l’église de Notre-Dame, n’est pas attiré et collé à la muraille ?Huygens et Newton auront donc en vain démontré, par le calcul de l’action des forces centrifuges et centripètes, que la terre est un peu aplatie vers les pôles ? Vient un Pluche qui vous dit froidement[6] que les terres ne doivent être plus hautes vers l’équateur qu’afin que « les vapeurs s’élèvent plus dans l’air, et que les Nègres de l’Afrique ne soient pas brûlés de l’ardeur du soleil ».Voilà, je l’avoue, une plaisante raison. Il s’agissait alors de savoir si, par les lois mathématiques, le grand cercle de l’équateur terrestre surpasse le cercle du méridien d’un cent-soixante-et-dix-huitième ; et on veut nous persuader que si la chose est ainsi, ce n’est point en vertu de la théorie des forces centrales, mais uniquement pour que les Nègres aient environ cent soixante-dix-huit gouttes de vapeurs sur leurs têtes, tandis que les habitants du Spitzberg n’en auront que cent soixante-dix-sept.Le même Pluche, continuant ses railleries de collège, dit ces propres paroles : « Si l’attraction a pu élargir l’équateur,... qui empêchera de demander si ce n’est pas l’attraction qui a mis en saillie le devant du globe de l’œil et qui a élancé au milieu du visage de l’homme ce morceau de cartilage qu’on appelle le nez [7] ? »Ce qu’il y a de pis, c’est que l’Histoire du ciel et le Spectacle de la naturecontiennent de très-bonnes choses pour les commençants ; et que les erreurs ridicules, prodiguées à côté de vérités utiles, peuvent aisément égarer desesprits qui ne sont pas encore formés.SECTION II [8].
- ↑ Cette section composait tout l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
- ↑ Ce morceau est extrait des Éléments de la philosophie de Newton, troisième partie, chapitre i (voyez Mélanges, année 1738).
- ↑ L’abbé Pluche.
- ↑ Tome II, page 299. (Note de Voltaire.)
- ↑ Tome II, page 300. (Note de Voltaire.)
- ↑ Ibid., page 310. (Id.)
- ↑ En effet, Maupertuis, dans un petit livre intitulé la Vénus physique, avança cette étrange opinion.
- ↑ Cette deuxième section se composait de la douzième des Lettres philosophiques. Voyez Mélanges, année 1734.
- Éd. Garnier - Tome 17
◄ De François Bacon Badaud Baiser ► BADAUD [1].Quand on dira que badaud vient de l’italien badare, qui signifie regarder, s’arrêter, perdre son temps, on ne dirait rien que d’assez vraisemblable. Mais il serait ridicule de dire, avec le Dictionnaire de Trévoux, que badaud signifie sot, niais, ignorant, stolidus, stupidus, bardus, et qu’il vient du mot latin badaldus.Si on a donné ce nom au peuple de Paris plus volontiers qu’à un autre, c’est uniquement parce qu’il y a plus de monde à Paris qu’ailleurs, et par conséquent plus de gens inutiles qui s’attroupent pour voir le premier objet auquel ils ne sont pas accoutumés, pour contempler un charlatan, ou deux femmes du peuple qui se disent des injures, ou un charretier dont la charrette sera renversée, et qu’ils ne relèveront pas. Il y a des badauds partout, mais on a donné la préférence à ceux de Paris.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
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