mercredi 2 juillet 2014

Dictionnaire philosophique Voltaire

Éd. Garnier - Tome 17
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ADAM.

SECTION PREMIÈRE[1].

On a tant parlé, tant écrit d’Adam, de sa femme, des préadamites, etc. ; les rabbins ont débité sur Adam tant de rêveries, et il est si plat de répéter ce que les autres ont dit, qu’on hasarde ici sur Adam une idée assez neuve ; du moins elle ne se trouve dans aucun ancien auteur, dans aucun père de l’Église, ni dans aucun prédicateur ou théologien, ou critique, ou scoliaste de ma connaissance. C’est le profond secret qui a été gardé sur Adam dans toute la terre habitable, excepté en Palestine, jusqu’au temps où les livres juifs commencèrent à être connus dans Alexandrie, lorsqu’ils furent traduits en grec sous un des Ptolémées. Encore furent-ils très peu connus ; les gros livres étaient très rares et très chers ; et de plus, les Juifs de Jérusalem furent si en colère contre ceux d’Alexandrie, leur firent tant de reproches d’avoir traduit leurBible en langue profane, leur dirent tant d’injures, et crièrent si haut au Seigneur, que les Juifs alexandrins cachèrent leur traduction autant qu’ils le purent. Elle fut si secrète qu’aucun auteur grec ou romain n’en parle jusqu’au temps de l’empereur Aurélien.
Or l’historien Josèphe avoue, dans sa réponse à Apion (livre Ier, chap. IV), que les Juifs n’avaient eu longtemps aucun commerce avec les autres nations. « Nous habitons, dit-il, un pays éloigné de la mer ; nous ne nous appliquons point au commerce ; nous ne communiquons point avec les autres peuples... Y a-t-il sujet de s’étonner que notre nation, habitant si loin de la mer et affectant de ne rien écrire, ait été si peu connue [2] ? »
On demandera ici comment Josèphe pouvait dire que sa nation affectait de ne rien écrire, lorsqu’elle avait vingt-deux livres canoniques, sans compter leTargum d’Onkelos. Mais il faut considérer que vingt-deux volumes très petits étaient fort peu de chose en comparaison de la multitude des livres conservés dans la bibliothèque d’Alexandrie, dont la moitié fut brûlée dans la guerre de César.
Il est constant que les Juifs avaient très peu écrit, très peu lu ; qu’ils étaient profondément ignorants en astronomie, en géométrie, en géographie, en physique ; qu’ils ne savaient rien de l’histoire des autres peuples, et qu’ils ne commencèrent enfin à s’instruire que dans Alexandrie. Leur langue était un mélange barbare d’ancien phénicien et de chaldéen corrompu. Elle était si pauvre qu’il leur manquait plusieurs modes dans la conjugaison de leurs verbes.
De plus, ne communiquant à aucun étranger leurs livres ni leurs titres, personne sur la terre, excepté eux, n’avait jamais entendu parler ni d’Adam, ni d’Ève, ni d’Abel, ni de Caïn, ni de Noé. Le seul Abraham fut connu des peuples orientaux dans la suite des temps ; mais nul peuple ancien ne convenait que cet Abraham ou Ibrahim fût la tige du peuple juif.
Tels sont les secrets de la Providence, que le père et la mère du genre humain furent toujours ignorés du genre humain, au point que les noms d’Adam et d’Ève ne se trouvent dans aucun ancien auteur, ni de la Grèce, ni de Rome, ni de la Perse, ni de la Syrie, ni chez les Arabes même, jusque vers le temps de Mahomet, Dieu daigna permettre que les titres de la grande famille du monde ne fussent conservés que chez la plus petite et la plus malheureuse partie de la famille.
Comment se peut-il faire qu’Adam et Ève aient été inconnus à tous leurs enfants ? Comment ne se trouva-t-il ni en Égypte, ni à Babylone, aucune trace, aucune tradition de nos premiers pères ? Pourquoi ni Orphée, ni Linus, ni Thamyris, n’en parlèrent-ils point ? car s’ils en avaient dit un mot, ce mot aurait été relevé sans doute par Hésiode, et surtout par Homère, qui parlent de tout, excepté des auteurs de la race humaine.
Clément d’Alexandrie, qui rapporte tant de témoignages de l’antiquité, n’aurait pas manqué de citer un passage dans lequel il aurait été fait mention d’Adam et d’Ève.
Eusèbe, dans son Histoire universelle, a recherché jusqu’aux témoignages les plus suspects ; il aurait bien fait valoir le moindre trait, la moindre vraisemblance, en faveur de nos premiers parents.
Il est dont avéré qu’ils furent toujours entièrement ignorés des nations.
On trouve à la vérité chez les brachmanes, dans le livre intitulé l’Èzour-Veidam le nom d’Adimo et celui de Procriti, sa femme [3]. Si Adimo ressemble un peu à notre Adam, les Indiens répondent : « Nous sommes un grand peuple établi vers l’Indus et vers le Gange, plusieurs siècles avant que la horde hébraïque se fût portée vers le Jourdain. Les Égyptiens, les Persans, les Arabes, venaient chercher dans notre pays la sagesse et les épiceries, quand les Juifs étaient inconnus au reste des hommes. Nous ne pouvons avoir pris notre Adimo de leur Adam. Notre Procriti ne ressemble point du tout à Ève, et d’ailleurs leur histoire est entièrement différente.
« De plus le Veidam, dont l’Ézour-Veidam est le commentaire, passe chez nous pour être d’une antiquité plus reculée que celle des livres juifs ; et ceVeidam est encore une nouvelle loi donnée aux brachmanes quinze cents ans après leur première loi appelée Shasta ou Shasta-bad. »
Telles sont à peu près les réponses que les brames d’aujourd’hui ont souvent faites aux aumôniers des vaisseaux marchands qui venaient leur parler d’Adam et d’Ève, d’Abel et de Caïn, tandis que les négociants de l’Europe venaient à main armée acheter des épiceries chez eux, et désoler leur pays.
Le Phénicien Sanchoniathon, qui vivait certainement avant le temps où nous plaçons Moïse [4], et qui est cité par Eusèbe comme un auteur authentique, donne dix générations à la race humaine, comme fait Moïse, jusqu’au temps de Noé ; et il ne parle dans ces dix générations ni d’Adam, ni d’Ève, ni d’aucun de leurs descendants, ni de Noé même.
Voici les noms des premiers hommes, suivant la traduction grecque faite par Philon de Biblos : Æon, Cenos, Phox, Liban, Usou, Halieus, Chrisor, Tecnites, Agrove, Amine. Ce sont là les dix premières générations.
Vous ne voyez le nom de Noé ni d’Adam dans aucune des antiques dynasties d’Égypte ; ils ne se trouvent point chez les Chaldéens : en un mot, la terre entière a gardé sur eux le silence.
Il faut avouer qu’une telle réticence est sans exemple. Tous les peuples se sont attribué des origines imaginaires, et aucun n’a touché à la véritable. On ne peut comprendre comment le père de toutes les nations a été ignoré si longtemps : son nom devait avoir volé de bouche en bouche d’un bout du monde à l’autre, selon le cours naturel des choses humaines.
Humilions-nous sous les décrets de la Providence, qui a permis cet oubli si étonnant. Tout a été mystérieux et caché dans la nation conduite par Dieu même, qui a préparé la voie au christianisme, et qui a été l’olivier sauvage sur lequel est enté l’olivier franc. Les noms des auteurs du genre humain, ignorés du genre humain, sont au rang des plus grands mystères [5].
J’ose affirmer qu’il a fallu un miracle pour boucher ainsi les yeux et les oreilles de toutes les nations, pour détruire chez elles tout monument, tout ressouvenir de leur premier père. Qu’auraient pensé, qu’auraient dit César, Antoine, Crassus, Pompée, Cicéron, Marcellus, Métellus, si un pauvre Juif, en leur vendant du baume, leur avait dit : Nous descendons tous d’un même père nommé Adam ? Tout le sénat romain aurait crié : Montrez-nous notre arbre généalogique. Alors le Juif aurait déployé ses dix générations jusqu’à Noé, jusqu’au secret de l’inondation de tout le globe. Le sénat lui aurait demandé combien il y avait de personnes dans l’arche pour nourrir tous les animaux pendant dix mois entiers, et pendant l’année suivante qui ne put fournir aucune nourriture. Le rogneur d’espèces aurait dit : Nous étions huit, Noé et sa femme, leurs trois fils, Sem, Cham et Japhet, et leurs épouses. Toute cette famille descendait d’Adam en droite ligne.
Cicéron se serait informé sans doute des grands monuments, des témoignages incontestables que Noé et ses enfants auraient laissés de notre commun père ; toute la terre après le déluge aurait retenti à jamais des noms d’Adam et de Noé, l’un père, l’autre restaurateur de toutes les races. Leurs noms auraient été dans toutes les bouches dès qu’on aurait parlé, sur tous les parchemins dès qu’on aurait su écrire, sur la porte de chaque maison sitôt qu’on aurait bâti, sur tous les temples, sur toutes les statues. Quoi ! vous saviez un si grand secret, et vous nous l’avez caché ! C’est que nous sommes purs, et que vous êtes impurs, aurait répondu le Juif. Le sénat romain aurait ri, ou l’aurait fait fustiger : tant les hommes sont attachés à leurs préjugés !

SECTION II [6].

La pieuse Mme de Bourignon [7] était sûre qu’Adam avait été hermaphrodite, comme les premiers hommes du divin Platon. Dieu lui avait révélé ce grand secret ; mais comme je n’ai pas eu les mêmes révélations, je n’en parlerai point. Les rabbins juifs ont lu les livres d’Adam ; ils savent le nom de son précepteur et de sa seconde femme ; mais comme je n’ai point lu ces livres de notre premier père, je n’en dirai mot. Quelques esprits creux, très savants, sont tout étonnés, quand ils lisent le Veidam des anciens brachmanes, de trouver que le premier homme fut créé aux Indes, etc. ; qu’il s’appelait Adimo, qui signifie l’engendreur ; et que sa femme s’appelait Procriti, qui signifie la vie. Ils disent que la secte des brachmanes est incontestablement plus ancienne que celle des Juifs ; que les Juifs ne purent écrire que très tard dans la langue chananéenne, puisqu’ils ne s’établirent que très tard dans le petit pays de Chanaan ; ils disent que les Indiens furent toujours inventeurs, et les Juifs toujours imitateurs ; les Indiens toujours ingénieux, et les Juifs toujours grossiers ; ils disent qu’il est bien difficile qu’Adam, qui était roux et qui avait des cheveux, soit le père des Nègres, qui sont noirs comme de l’encre et qui ont de la laine noire sur la tête. Que ne disent-ils point ? Pour moi, je ne dis mot ; j’abandonne ces recherches au révérend père Berruyer, de la société de Jésus, c’est le plus grand innocent que j’aie jamais connu. On a brûlé son livre [8]comme celui d’un homme qui voulait tourner la Bible en ridicule ; mais je puis assurer qu’il n’y entendait pas finesse. (Tiré d’une lettre du chevalier de R***)

SECTION III [9].

Nous ne vivons plus dans un siècle où l’on examine sérieusement si Adam a eu la science infuse ou non ; ceux qui ont si longtemps agité cette question n’avaient la science ni infuse ni acquise.
Il est aussi difficile de savoir en quel temps fut écrit le livre de la Genèse où il est parlé d’Adam, que de savoir la date du Veidam, du Hanscrit, et des autres anciens livres asiatiques. Il est important de remarquer qu’il n’était pas permis aux Juifs de lire le premier chapitre de la Genèse avant l’âge de vingt-cinq ans. Beaucoup de rabbins ont regardé la formation d’Adam et d’Ève, et leur aventure, comme une allégorie. Toutes les anciennes nations célèbres en ont imaginé de pareilles ; et, par un concours singulier qui marque la faiblesse de notre nature, toutes ont voulu expliquer l’origine du mal moral et du mal physique par des idées à peu près semblables. Les Chaldéens, les Indiens, les Perses, les Égyptiens, ont également rendu compte de ce mélange de bien et de mal qui semble être l’apanage de notre globe. Les Juifs sortis d’Égypte y avaient entendu parler, tout grossiers qu’ils étaient, de la philosophie allégorique des Égyptiens. Ils mêlèrent depuis à ces faibles connaissances celles qu’ils puisèrent chez les Phéniciens et les Babyloniens dans un très long esclavage ; mais comme il est naturel et très ordinaire qu’un peuple grossier imite grossièrement les imaginations d’un peuple poli, il n’est pas surprenant que les Juifs aient imaginé une femme formée de la côte d’un homme ; l’esprit de vie soufflé de la bouche de Dieu au visage d’Adam ; le Tigre, l’Euphrate, le Nil et l’Oxus, ayant la même source dans un jardin ; et la défense de manger d’un fruit, défense qui a produit la mort aussi bien que le mal physique et moral. Pleins de l’idée répandue chez les anciens, que le serpent est un animal très subtil, ils n’ont pas fait difficulté de lui accorder l’intelligence et la parole.
Ce peuple, qui n’était alors répandu que dans un petit coin de la terre, et qui la croyait longue, étroite et plate, n’eut pas de peine à croire que tous les hommes venaient d’Adam, et ne pouvait pas savoir que les Nègres, dont la conformation est différente de la nôtre, habitaient de vastes contrées. Il était bien loin de deviner l’Amérique [10].
Au reste, il est assez étrange qu’il fût permis au peuple juif de lire l’Exode, où il y a tant de miracles qui épouvantent la raison, et qu’il ne fût pas permis de lire avant vingt-cinq ans le premier chapitre de la Genèse, où tout doit être nécessairement miracle, puisqu’il s’agit de la création. C’est peut-être à cause de la manière singulière dont l’auteur s’exprime dès le premier verset : (« au commencement les dieux [11] firent le ciel et la terre » ; on put craindre que les jeunes Juifs n’en prissent occasion d’adorer plusieurs dieux. C’est peut-être parce que Dieu, ayant créé l’homme et la femme au premier chapitre, les refait encore au deuxième, et qu’on ne voulut pas mettre cette apparence de contradiction sous les yeux de la jeunesse. C’est peut-être parce qu’il est dit que « les dieux firent l’homme à leur image », et que ces expressions présentaient aux Juifs un Dieu trop corporel. C’est peut-être parce qu’il est dit que Dieu ôta une côte à Adam pour en former la femme, et que les jeunes gens inconsidérés qui se seraient tâté les côtes, voyant qu’il ne leur en manquait point, auraient pu soupçonner l’auteur de quelque infidélité. C’est peut-être parce que Dieu, qui se promenait toujours à midi dans le jardin d’Éden, se moque d’Adam après sa chute, et que ce ton railleur aurait trop inspiré à la jeunesse le goût de la plaisanterie. Enfin chaque ligne de ce chapitre fournit des raisons très plausibles d’en interdire la lecture ; mais sur ce pied-là, on ne voit pas trop comment les autres chapitres étaient permis. C’est encore une chose surprenante, que les Juifs ne dussent lire ce chapitre qu’à vingt-cinq ans. Il semble qu’il devait être proposé d’abord à l’enfance, qui reçoit tout sans examen, plutôt qu’à la jeunesse, qui se pique déjà de juger et de rire. Il se peut faire aussi que les Juifs de vingt-cinq ans, étant déjà préparés et affermis, en recevaient mieux ce chapitre, dont la lecture aurait pu révolter des âmes toutes neuves.
On ne parlera pas ici de la seconde femme d’Adam, nommée Lillith, que les anciens rabbins lui ont donnée ; il faut convenir qu’on sait très peu d’anecdotes de sa famille.

  1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
  2. Aller Les Juifs étaient très connus des Perses, puisqu’ils furent dispersés dans leur empire ; ensuite des Égyptiens, puisqu’ils firent tout le commerce d’Alexandrie ; des Romains, puisqu’ils avaient des synagogues à Rome. Mais étant au milieu des nations, ils en furent toujours séparés par leurs institutions. Ils ne mangeaient point avec les étrangers, et ne communiquèrent leurs livres que très tard. (Note deVoltaire.)
  3. Aller Voyez tome XI, pages 17, 54, 192.
  4. Aller Ce qui fait penser à plusieurs savants que Sanchoniathon est antérieur au temps où l’on place Moïse, c’est qu’il n’en parle point. Il écrivait dans Bérithe. Cette ville était voisine du pays où les Juifs s’établiront. Si Sanchoniathon avait été postérieur ou contemporain, il n’aurait pas omis les prodiges épouvantables dont Moïse inonda l’Égypte ; il aurait sûrement fait mention du peuple juif, qui mettait sa patrie à feu et à sang. Eusèbe, Jules Africain, saint Éphrem, tous les pères grecs et syriaques, auraient cité un auteur profane qui rendait témoignage au législateur hébreu. Eusèbe surtout, qui reconnaît l’authenticité de Sanchoniathon, et qui en a traduit des fragments, aurait traduit tout ce qui eût regarde Moïse. (Note de Voltaire.)
  5. Aller Fin de l’article en 1770. (B.)
  6. Aller Dictionnaire philosophique, addition de l’édition de 1767. (B.)
  7. Aller Antoinette Bourignon, née le 13 janvier 1616, à Lille, était une visionnaire et une illuminée qui a composé vingt-deux volumes mystiques, entre autres un traité duNouveau Ciel et du Règne de l’Antéchrist, un traité de l’Aveuglement des hommes, et de la Lumière née en ténèbres. (E. B.)
  8. Aller L’Histoire du peuple de Dieu, 1728, sept volumes in-4°, ou douze volumes in-12. Cette première édition contient beaucoup de choses qui ont été retranchées à la réimpression. (B.)
  9. Aller Voyez ma note sur la section III de l’article Abraham. (B.)
  10. Aller Voyez Amérique.
  11. Aller Les dieux : c’est l’exacte traduction du mot Elohim. On cite souvent ce mot pour prouver que la langue hébraïque avait appartenu d’abord à un peuple polythéiste. (G. A.
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    ADORER [1].

    Culte de Latrie. Chanson attribuée à Jésus-Christ.
    Danse sacrée. Cérémonies.

    N’est-ce pas un grand défaut dans quelques langues modernes, qu’on se serve du même mot envers l’Être suprême et une fille ? On sort quelquefois d’un sermon où le prédicateur n’a parlé que d’adorer Dieu en esprit et en vérité. De là on court à l’Opéra, où il n’est question que « du charmant objet que j’adore, et des aimables traits dont ce héros adore les attraits ».
    Du moins les Grecs et les Romains ne tombèrent point dans cette profanation extravagante. Horace ne dit point qu’il adore Lalagé. Tibulle n’adore point Délie. Ce terme même d’adoration n’est pas dans Pétrone.
    Si quelque chose peut excuser notre indécence, c’est que dans nos opéras et dans nos chansons il est souvent parlé des dieux de la fable. Les poëtes ont dit que leurs Philis étaient plus adorables que ces fausses divinités, et personne ne pouvait les en blâmer. Peu à peu on s’est accoutumé à cette expression, au point qu’on a traité de même le Dieu de tout l’univers et une chanteuse de l’Opéra-Comique, sans qu’on s’aperçût de ce ridicule.
    Détournons-en les yeux, et ne les arrêtons que sur l’importance de notre sujet.
    Il n’y a point de nation civilisée qui ne rende un culte public d’adoration à Dieu. Il est vrai qu’on ne force personne, ni en Asie, ni en Afrique, d’aller à la mosquée ou au temple du lieu ; ou y va de son bon gré. Cette affluence aurait pu même servir à réunir les esprits des hommes, et à les rendre plus doux dans la société. Cependant on les a vus quelquefois s’acharner les uns contre les autres dans l’asile même consacré à la paix. Les zélés inondèrent de sang le temple de Jérusalem, dans lequel ils égorgèrent leurs frères. Nous avons quelquefois souillé nos églises de carnage [2].
    À l’article de la Chine, on verra que l’empereur est le premier pontife, et combien le culte est auguste et simple. Ailleurs il est simple sans avoir rien de majestueux : comme chez les réformés de notre Europe, et dans l’Amérique anglaise.
    Dans d’autres pays, il faut à midi allumer des flambeaux de cire, qu’on avait en abomination dans les premiers temps. Un couvent de religieuses, à qui on voudrait retrancher les cierges, crierait que la lumière de la foi est éteinte, et que le monde va finir.
    L’Église anglicane tient le milieu entre les pompeuses cérémonies romaines et la sécheresse des calvinistes.
    Les chants, la danse et les flambeaux, étaient des cérémonies essentielles aux fêtes sacrées de tout l’Orient. Quiconque a lu sait que les anciens Égyptiens faisaient le tour de leurs temples en chantant et en dansant. Point d’institution sacerdotale chez les Grecs sans des chants et des danses. Les Hébreux prirent cette coutume de leurs voisins ; David chantait et dansait devant l’arche.
    Saint Matthieu parle d’un cantique chanté par Jésus-Christ même et par les apôtres après leurs pâques [3]. Ce cantique, qui est parvenu jusqu’à nous, n’est point mis dans le canon des livres sacrés ; mais on en retrouve des fragments dans la 237e lettre de saint Augustin à l’évêque Cérétius... Saint Augustin ne dit pas que cette hymne ne fut point chantée ; il n’en réprouve pas les paroles : il ne condamne les priscillianistes qui admettaient cette hymne dans leur Évangile que sur l’interprétation erronée qu’ils en donnaient, et qu’il trouve impie. Voici le cantique tel qu’on le trouve par parcelles dans Augustin même[4] :

    Je veux délier, et je veux être délié.
    Je veux sauver, et je veux être sauvé.
    Je veux engendrer, et je veux être engendré.
    Je veux chanter, dansez tous de joie.
    Je veux pleurer, frappez-vous tous de douleur.
    Je veux orner, et je veux être orné.
    Je suis la lampe pour vous qui me voyez.
    Je suis la porte pour vous qui y frappez.
    Vous qui voyez ce que je fais, ne dites point ce que je fais.
    J’ai joué tout cela dans ce discours, et je n’ai point du tout été joué.

    Mais quelque dispute qui se soit élevée au sujet de ce cantique, il est certain que le chant était employé dans toutes les cérémonies religieuses. Mahomet avait trouvé ce culte établi chez les Arabes. Il l’est dans les Indes. Il ne paraît pas qu’il soit en usage chez les lettrés de la Chine. Les cérémonies ont partout quelque ressemblance et quelque différence ; mais on adore Dieu par toute la terre. Malheur sans doute à ceux qui ne l’adorent pas comme nous, et qui sont dans l’erreur, soit par le dogme, soit pour les rites : ils sont assis à l’ombre de la mort ; mais plus leur malheur est grand, plus il faut les plaindre et les supporter.
    C’est même une grande consolation pour nous que tous les Mahométans, les Indiens, les Chinois, les Tartares, adorent un Dieu unique ; en cela ils sont nos frères. Leur fatale ignorance de nos mystères sacrés ne peut que nous inspirer une tendre compassion pour nos frères qui s’égarent. Loin de nous tout esprit de persécution qui ne servirait qu’à les rendre irréconciliables.
    Un Dieu unique étant adoré sur toute la terre connue, faut-il que ceux qui le reconnaissent pour leur père lui donnent toujours le spectacle de ses enfants qui se détestent, qui s’anathématisent, qui se poursuivent, qui se massacrent pour des arguments ?
    Il n’est pas aisé d’expliquer au juste ce que les Grecs et les Romains entendaient par adorer ; si l’on adorait les faunes, les sylvains, les dryades, les naïades, comme on adorait les douze grands dieux. Il n’est pas vraisemblable qu’Antinoüs, le mignon d’Adrien, fût adoré par les nouveaux Égyptiens du même culte que Sérapis ; et il est assez prouvé que les anciens Égyptiens n’adoraient pas les ognons et les crocodiles de la même façon qu’Isis et Osiris. On trouve l’équivoque partout, elle confond tout. Il faut à chaque mot dire : Qu’entendez-vous ? Il faut toujours répéter : Définissez les termes [5].
    Est-il bien vrai que Simon, qu’on appelle le Magicien, fut adoré chez les Romains ? il estbien plus vrai qu’il y fut absolument ignoré.
    Saint Justin, dans son Apologie (Apolog., nos 26 et 56), aussi inconnue à Rome que ce Simon, dit que ce dieu avait une statue élevée sur le Tibre, ou plutôt près du Tibre, entre les deux ponts, avec cette inscription : Simoni deo sancto [6]. Saint Irénée, Tertullien, attestent la même chose ; mais à qui l’attestent-ils ? à des gens qui n’avaient jamais vu Rome ; à des Africains, à des Allobroges, à des Syriens, à quelques habitants de Sichem. Ils n’avaient certainement pas vu cette statue, dont l’inscription est : Semo sanco deo fidio, et non pas Simoni sancto deo.
    Ils devaient au moins consulter Denis d’Halicarnasse, qui, dans son quatrième livre, rapporte cette inscription. Semo sanco était un ancien mot sabin, qui signifie demi-homme et demi-dieu. Vous trouvez dans Tite-Live (liv. VIII, ch. xx) : « Bona Semoni sanco censuerunt consecranda. » Ce dieu était un des plus anciens qui fussent révérés à Rome ; il fut consacré par Tarquin le Superbe, et regardé comme le dieu des alliances et de la bonne foi. On lui sacrifiait un bœuf, et on écrivait sur la peau de ce bœuf le traité fait avec les peuples voisins. Il avait un temple auprès de celui de Quirinus. Tantôt on lui présentait des offrandes sous le nom du père Semo, tantôt sous le nom deSancus fidius. C’est pourquoi Ovide dit dans ses Fastes (liv. VI, v. 213) :

    Quærebam nonas Sanco, Fidiove referrem,
    An tibi, Semo pater.
    Voilà la divinité romaine qu’on a prise pendant tant de siècles pour Simon le Magicien. Saint Cyrille de Jérusalem n’en doutait pas, et saint Augustin, dans son premier livre des Hérésies, dit que Simon le Magicien lui-même se fit élever cette statue avec celle de son Hélène, par ordre de l’empereur et du sénat.
    Cette étrange fable, dont la fausseté était si aisée à reconnaître, fut continuellement liée avec cette autre fable, que saint Pierre et ce Simon avaient tous deux comparu devant Néron ; qu’ils s’étaient défiés à qui ressusciterait le plus promptement un mort proche parent de Néron même, et à qui s’élèverait le plus haut dans les airs ; que Simon se fit enlever par des diables dans un chariot de feu ; que saint Pierre et saint Paul le firent tomber des airs par leurs prières, qu’il se cassa les jambes, qu’il en mourut, et que Néron irrité fit mourir saint Paul et saint Pierre [7].
    Abdias, Marcel, Hégésippe, ont rapporté ce conte avec des détails un peu différents ; Arnobe, saint Cyrille de Jérusalem, Sévère-Sulpice, Philastre, saint Épiphane, Isidore de Damiette, Maxime de Turin, plusieurs autres auteurs, ont donné cours successivement à cette erreur. Elle a été généralement adoptée, jusqu’à ce qu’enfin on ait trouvé dans Rome une statue de Semo sancus deus fidius, et que le savant P. Mabillon ait déterré un de ces anciens monuments avec cette inscription : Semoni sanco deo fidio.
    Cependant il est certain qu’il y eut un Simon que les Juifs crurent magicien, comme il est certain qu’il y a eu un Apollonius de Tyane. 11 est vrai encore que ce Simon, né dans le petit pays de Samarie, ramassa quelques gueux auxquels il persuada qu’il était envoyé de Dieu, et la vertu de Dieu même. Il baptisait ainsi que les apôtres baptisaient, et il élevait autel contre autel.
    Les Juifs de Samarie, toujours ennemis des Juifs de Jérusalem, osèrent opposer ce Simon à Jésus-Christ reconnu par les apôtres, par les disciples, qui tous étaient de la tribu de Benjamin ou de celle de Juda. Il baptisait comme eux ; mais il ajoutait le feu au baptême d’eau, et se disait prédit par saint Jean-Baptiste selon ces paroles [8] : « Celui qui doit venir après moi est plus puissant que moi, il vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu. »
    Simon allumait par-dessus le bain baptismal une flamme légère avec du naphte du lac Asphaltide. Son parti fut assez grand ; mais il est fort douteux que ses disciples l’aient adoré : saint Justin est le seul qui le croie. 
    Ménandre [9] se disait, comme Simon, envoyé de Dieu et sauveur des hommes. Tous les faux messies, et surtout Barcochebas, prenaient le titre d’envoyés de Dieu ; mais Barcochehas lui-même n’exigea point d’adoration. On ne divinise guère les hommes de leur vivant, à moins que ces hommes ne soient des Alexandre ou des empereurs romains qui l’ordonnent expressément à des esclaves : encore n’est-ce pas une adoration proprement dite ; c’est une vénération extraordinaire, une apothéose anticipée, une flatterie aussi ridicule que celles qui sont prodiguées à Octave par Virgile et par Horace.

    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
    2. Aller Le capitaine Light, qui a publié on août 1818 la relation de son voyage en Égypte, en Nubie et dans la Terre-Sainte, raconte que récemment les diverses sectes de chrétiens se sont battues dans l’église même du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Voyez les Annales politiques, morales et littéraires, du 1er septembre 1815. (B.)
    3. Aller Hymno dicto. Saint Matthieu, chapitre xxvi, v. 39, (Note de Voltaire.)
    4. Aller Voltaire a cité ce passage plusieurs fois. Voyez dans les Mélanges, année 1767, le chapitre xiii de l’Examen important, etc. ; et année 1777, le chapitre VII de l’Histoire de l’établissement du christianisme.
    5. Aller Voyez l’article Alexandre. (Note de Voltaire.)
    6. Aller Voyez l’article Éclipse et l’article Noël.
    7. Aller Voyez l’article Pierre (saint).
    8. Aller Matthieu, chapitre III, v. 11. (Note de Voltaire.)
    9. Aller Ce n’est pas du poëte comique ni du rhéteur qu’il s’agit ici, mais d’un disciple de Simon le Magicien, devenu enthousiaste et charlatan comme son maître. (Note de Voltaire.)
    10. Éd. Garnier - Tome 17
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      ADULTÈRE [1].

      Nous ne devons point cette expression aux Grecs. Ils appelaient l’adultère μοιχεία, dont les Latins ont fait leur mœchus, que nous n’avons point francisé. Nous ne la devons ni à la langue syriaque ni à l’hébraïque, jargon du syriaque, qui nommait l’adultère nyuph. Adultère signifiait, en latin, « altération, adultération, une chose mise pour une autre, un crime de faux, fausses clefs, faux contrats, faux seing ; adulteratio ». De là, celui qui se met dans le lit d’un autre fut nommé adulter, comme une fausse clef qui fouille dans la serrure d’autrui.
      C’est ainsi qu’ils nommèrent par antiphrase coccyx, coucou, le pauvre mari chez qui un étranger venait pondre. Pline le Naturaliste dit [2] : « Coccix ova subdit in nidis alienis ; ita plerique aliénas uxores faciunt matres. — Le coucou dépose ses œufs dans le nid des autres oiseaux ; ainsi force Romains rendent mères les femmes de leurs amis. » La comparaison n’est pas trop juste. Coccyxsignifiant un coucou, nous en avons fait cocu. Que de choses on doit aux Romains ! mais comme on altère le sens de tous les mots ! Le cocu, suivant la bonne grammaire, devrait être le galant, et c’est le mari. Voyez la chanson de Scarron [3].
        
      
      Quelques doctes ont prétendu que c’est aux Grecs que nous sommes redevables de l’emblème des cornes, et qu’ils désignaient par le titre de bouc, αἳξ [4], l’époux d’une femme lascive comme une chèvre. En effet ils appelaientfils de chèvre les bâtards, que notre canaille appelle fils de putain. Mais ceux qui veulent s’instruire à fond doivent savoir que nos cornes viennent des cornettes des dames. Un mari qui se laissait tromper et gouverner par son insolente femme était réputé porteur de cornes, cornu, cornard, par les bons bourgeois. C’est par cette raison que cocu, cornard, et sot, étaient synonymes. Dans une de nos comédies on trouve ce vers :

      Elle ? elle n’en fera qu’un sot, je vous assure[5].

      Cela veut dire : elle n’en fera qu’un cocu. Et dans l’École des femmes (I, I) :

      Épouser une sotte est pour n’être point sot.

      Bautru, qui avait beaucoup d’esprit, disait : « Les Bautrus sont cocus, mais ils ne sont pas des sots. »
      La bonne compagnie ne se sert plus de tous ces vilains termes, et ne prononce même jamais le mot d’adultère. On ne dit point : Madame la duchesse est en adultère avec monsieur le chevalier ; madame la marquise a un mauvais commerce avec monsieur l’abbé. On dit : Monsieur l’abbé est cette semaine l’amant de madame la marquise. Quand les dames parlent à leurs amies de leurs adultères, elles disent : J’avoue que j’ai du goût pour lui. Elles avouaient autrefois qu’elles sentaient quelque estime ; mais depuis qu’une bourgeoise s’accusa à son confesseur d’avoir de l’estime pour un conseiller, et que le confesseur lui dit : « Madame, combien de fois vous a-t-il estimée ? » les dames de qualité n’ont plus estimé personne, et ne vont plus guère à confesse.
      Les femmes de Lacédémone ne connaissaient, dit-on, ni la confession ni l’adultère. Il est bien vrai que Ménélas avait éprouvé ce qu’Hélène savait faire. Mais Lycurgue y mit bon ordre en rendant les femmes communes, quand les maris voulaient bien les prêter, et que les femmes y consentaient. Chacun peut disposer de son bien. Un mari en ce cas n’avait point à craindre de nourrir dans sa maison un enfant étranger. Tous les enfants appartenaient à la république, et non à une maison particulière ; ainsi on ne faisait tort à personne. L’adultère n’est un mal qu’autant qu’il est un vol ; mais on ne vole point ce qu’on vous donne. Un mari priait souvent un jeune homme beau, bien fait et vigoureux, de vouloir bien faire un enfant à sa femme. Plutarque nous à conservé dans son vieux style la chanson que chantaient les Lacédémoniens quand Acrotatus allait se coucher avec la femme de son ami :

      Allez, gentil Acrotatus, besognez bien Kélidonide,
      Donnez de braves citoyens à Sparte [6].

      Les Lacédémoniens avaient donc raison de dire que l’adultère était impossible parmi eux.
      Il n’en est pas ainsi chez nos nations, dont toutes les lois sont fondées sur le tien et le mien.
      Un des plus grands désagréments de l’adultère chez nous, c’est que la dame se moque quelquefois de son mari avec son amant ; le mari s’en doute, et on n’aime point à être tourné en ridicule. Il est arrivé dans la bourgeoisie que souvent la femme a volé son mari pour donner à son amant; les querelles de ménage sont poussées à des excès cruels : elles sont heureusement peu connues dans la bonne compagnie.
      Le plus grand tort, le plus grand mal est de donner à un pauvre homme des enfants qui ne sont pas à lui, et de le charger d’un fardeau qu’il ne doit pas porter. On a vu par là des races de héros entièrement abâtardies. Les femmes des Astolphes et des Jocondes, par un goût dépravé, par la faiblesse du moment, ont fait des enfants avec un nain contrefait, avec un petit valet sans cœur et sans esprit. Les corps et les âmes s’en sont ressentis. De petits singes ont été les héritiers des plus grands noms dans quelques pays de l’Europe. Ils ont dans leur première salle les portraits de leurs prétendus aïeux, hauts de six pieds, beaux, bien faits, armés d’un estramaçon que la race d’aujourd’hui pourrait à peine soulever. Un emploi important est possédé par un homme qui n’y a nul droit, et dont le cœur, la tête et le bras, n’en peuvent soutenir le faix.
      Il y a quelques provinces en Europe où les filles font volontiers l’amour, et deviennent ensuite des épouses assez sages. C’est tout le contraire en France : on enferme les filles dans des couvents,
       où jusqu’à présent ou leur a donné une éducation ridicule. Leurs 
      
      mères, pour les consoler, leur font espérer qu’elles seront libres quand elles seront mariées. À peine ont-elles vécu un an avec leur époux qu’on s’empresse de savoir tout le secret de leurs appas. Une jeune femme ne vit, ne soupe, ne se promène, ne va au spectacle, qu’avec des femmes qui ont chacune leur affaire réglée ; si elle n’a point son amant comme les autres, elle est ce qu’on appelle dépareillée : elle en est honteuse ; elle n’ose se montrer.
      Les Orientaux s’y prennent au rebours de nous. On leur amène des filles qu’on leur garantit pucelles sur la foi d’un Circassien, On les épouse, et on les enferme par précaution, comme nous enfermons nos filles. Point de plaisanteries dans ces pays-là sur les dames et sur les maris ; point de chansons ; rien qui ressemble à nos froids quolibets de cornes et de cocuage. Nous plaignons les grandes dames de Turquie, de Perse, des Indes ; mais elles sont cent fois plus heureuses dans leurs sérails que nos filles dans leurs couvents.
      Il arrive quelquefois chez nous qu’un mari mécontent, ne voulant point faire un procès criminel à sa femme pour cause d’adultère (ce qui ferait crier à la barbarie), se contente de se faire séparer de corps et de biens.
      C’est ici le lieu d’insérer le précis d’un Mémoire composé par un honnête homme qui se trouve dans cette situation ; voici ses plaintes : sont-elles justes ?

      MÉMOIRE D’UN MAGISTRAT,
      écrit vers l’an 1764 [7].

      Un principal magistrat d’une ville de France a le malheur d’avoir une femme qui a été débauchée par un prêtre avant son mariage, et qui depuis s’est couverte d’opprobre par des scandales publics : il a eu la modération de se séparer d’elle sans éclat. Cet homme, âgé de quarante ans, vigoureux, et d’une figure agréable, a besoin d’une femme ; il est trop scrupuleux pour chercher àséduire l’épouse d’un autre, il craint même le commerce d’une fille, ou d’une veuve qui lui servirait de concubine. Dans cet état inquiétant et douloureux, voici le précis des plaintes qu’il adresse à son Église.
      Mon épouse est criminelle, et c’est moi qu’on punit. Une autre femme est nécessaire à la consolation de ma vie, à ma vertu même ; et la secte dont je suis me la refuse ; elle me défend de me marier avec une fille honnête. Les lois civiles d’aujourd’hui, malheureusement fondées sur le droit canon, me privent des droits de l’humanité. L’Église me réduit à chercher ou des plaisirs qu’elle réprouve, ou des dédommagements honteux qu’elle condamne ; elle veut me forcer d’être criminel.
      Je jette les yeux sur tous les peuples de la terre, il n’y en a pas un seul, excepté le peuple catholique romain, chez qui le divorce et un nouveau mariage ne soient de droit naturel.
      Quel renversement de l’ordre a donc fait chez les catholiques une vertu de souffrir l’adultère, et un devoir de manquer de femme quand on a été indignement outragé par la sienne ?
      Pourquoi un lien pourri est-il indissoluble, malgré la grande loi adoptée par le code : quidquid ligatur dissolubile est ? On me permet la séparation de corps et de biens, et on ne me permet pas le divorce. La loi peut m’ôter ma femme, et elle me laisse un nom qu’on appelle sacrement ! je ne jouis plus du mariage, et je suis marié. Quelle contradiction ! quel esclavage ! et sous quelles lois avons-nous reçu la naissance !
      Ce qui est bien plus étrange, c’est que cette loi de mon Église est directement contraire aux paroles que cette Église elle-même croit avoir été prononcées par Jésus-Christ [8] : « Quiconque a renvoyé sa femme (excepté pour adultère) pèche s’il en prend une autre. »
      Je n’examine point si les pontifes de Rome ont été en droit de violer à leur plaisir la loi de celui qu’ils regardent comme leur maître ; si, lorsqu’un État a besoin d’un héritier, il est permis de répudier celle qui ne peut en donner. Je ne recherche point si une femme turbulente, attaquée de démence, ou homicide, ou empoisonneuse, ne doit pas être répudiée aussi bien qu’une adultère ; je m’en tiens au triste état qui me concerne : Dieu me permet de me remarier, et l’évêque de Rome ne me le permet pas !
      Le divorce a été en usage chez les catholiques sous tous les empereurs ; il l’a été dans tous les États démembrés de l’empire romain. Les rois de France qu’on appelle de la première race ont presque tous répudié leurs femmes pour en prendre de nouvelles. Enfin il vint un Grégoire IX, ennemi des empereurs et des rois, qui, par un décret, fit du mariage un joug insecouable ; sa décrétale devint la loi de l’Europe. Quand les rois voulurent répudier une femme adultère selon la loi de Jésus-Christ, ils ne purent en venir à bout ; il fallut chercher des prétextes ridicules. Louis le Jeune fut obligé, pour faire son malheureux divorce avec Éléonore de Guienne, d’alléguer une parenté qui n’existait pas. Le roi Henri IV, pour répudier Marguerite de Valois, prétexta une cause encore plus fausse, un défaut de consentement. Il fallut mentir pour faire un divorce légitimement [9].
      Quoi, un souverain peut abdiquer sa couronne, et sans la permission du pape il ne pourra abdiquer sa femme ! Est-il possible que des hommes, d’ailleurs éclairés, aient croupi si longtemps dans cette absurde servitude !
      Que nos prêtres, que nos moines, renoncent aux femmes, j’y consens ; c’est un attentat contre la population, c’est un malheur pour eux ; mais ils méritent ce malheur qu’ils se sont fait eux-mêmes. Ils ont été les victimes des papes, qui ont voulu avoir en eux des esclaves, des soldats sans famille et sans patrie, vivant uniquement pour l’Église ; mais moi magistrat, qui sers l’État toute la journée, j’ai besoin le soir d’une femme ; et l’Église n’a pas le droit de me priver d’un bien que Dieu m’accorde. Les apôtres étaient mariés, Joseph était marié, et je veux l’être. Si moi Alsacien je dépends d’un prêtre qui demeure à Rome, si ce prêtre a la barbare puissance de me priver d’une femme, qu’il me fasse eunuque pour chanter des miserere dans sa chapelle [10].

      MÉMOIRE POUR LES FEMMES.

      L’équité demande qu’après avoir rapporté ce Mémoire en faveur des maris, nous mettions aussi sous les yeux du public le
       plaidoyer en faveur des mariées, présenté à la junte du Portugal par 
      
      une comtesse d’Arcira. En voici la substance :
      L’Évangile a défendu l’adultère à mon mari tout comme à moi ; il sera damné comme moi, rien n’est plus avéré. Lorsqu’il m’a fait vingt infidélités, qu’il a donné mon collier à une de mes rivales, et mes boucles d’oreilles à une autre, je n’ai point demandé aux juges qu’on le fît raser, qu’on l’enfermât chez des moines, et qu’on me donnât son bien. Et moi, pour l’avoir imité une seule fois, pour avoir fait avec le plus beau jeune homme de Lisbonne ce qu’il fait tous les jours impunément avec les plus sottes guenons de la cour et de la ville, il faut que je réponde sur la sellette devant des licenciés, dont chacun serait à mes pieds si nous étions tête à tête dans mon cabinet ; il faut que l’huissier me coupe à l’audience mes cheveux, qui sont les plus beaux du monde ; qu’on m’enferme chez des religieuses, qui n’ont pas le sens commun ; qu’on me prive de ma dot et de mes conventions matrimoniales, qu’on donne tout mon bien à mon fat de mari pour l’aider à séduire d’autres femmes et à commettre de nouveaux adultères.
      Je demande si la chose est juste, et s’il n’est pas évident que ce sont les cocus qui ont fait les lois.
      On répond à mes plaintes que je suis trop heureuse de n’être pas lapidée à la porte de la ville par les chanoines, les habitués de paroisse, et tout le peuple. C’est ainsi qu’on en usait chez la première nation de la terre, la nation choisie, la nation chérie, la seule qui eût raison quand toutes les autres avaient tort.
      Je réponds à ces barbares que lorsque la pauvre femme adultère fut présentée par ses accusateurs au maître de l’ancienne et de la nouvelle loi, il ne la fit point lapider ; qu’au contraire il leur reprocha leur injustice, qu’il se moqua d’eux en écrivant sur la terre avec le doigt, qu’il leur cita l’ancien proverbe hébraïque : « Que celui de vous qui est sans péché jette la première pierre [11] » ; qu’alors ils se retirèrent tous, les plus vieux fuyant les premiers, parce que plus ils avaient d’âge plus ils avaient commis d’adultères.
      Les docteurs en droit canon me répliquent que cette histoire de la femme adultère n’est racontée que dans l’Évangile de saint Jean, qu’elle n’y a été insérée qu’après coup. Leontius, Maldonat, assurent quelle ne se trouve que dans un seul ancien exemplaire grec ; qu’aucun des vingt-trois premiers commentateurs n’en a parlé. Origène, saint Jérôme, saint Jean Chrysostome, Théophilacte, Nonnus, ne la connaissent point. Elle ne se trouve point dans la Bible syriaque, elle n’est point dans la version d’Ulphilas.
      Voilà ce que disent les avocats de mon mari, qui voudraient non seulement me faire raser, mais me faire lapider.
      Mais les avocats qui ont plaidé pour moi disent qu’Ammonius, auteur du IIIesiècle, a reconnu cette histoire pour véritable, et que si saint Jérôme la rejette dans quelques endroits, il l’adopte dans d’autres ; qu’en un mot elle est authentique aujourd’hui. Je pars de là, et je dis à mon mari : Si vous êtes sans péché, rasez-moi, enfermez-moi, prenez mon bien ; mais si vous avez fait plus de péchés que moi, c’est à moi de vous raser, de vous faire enfermer, — et de m’emparer de votre fortune. En fait de justice, les choses doivent être égales.
      Mon mari réplique qu’il est mon supérieur et mon chef, qu’il est plus haut que moi de plus d’un pouce, qu’il est velu comme un ours ; que par conséquent je lui dois tout, et qu’il ne me doit rien.
      Mais je demande si la reine Anne d’Angleterre n’est pas le chef de son mari ? si son mari le prince de Danemark, qui est son grand-amiral, ne lui doit pas une obéissance entière ? et si elle ne le ferait pas condamner à la cour des pairs en cas d’infidélité de la part du petit homme ? Il est donc clair que si les femmes ne font pas punir les hommes, c’est quand elles ne sont pas les plus fortes.

      SUITE DU CHAPITRE SUR L’ADULTÈRE.

      Pour juger valablement un procès d’adultère, il faudrait que douze hommes et douze femmes fussent les juges, avec un hermaphrodite qui eût la voix prépondérante en cas de partage.
      Mais il est des cas singuliers sur lesquels la raillerie ne peut avoir de prise, et dont il ne nous appartient pas de juger. Telle est l’aventure que rapporte saint Augustin dans son sermon de la prédication de Jésus-Christ sur la montagne.
      Septimius Acyndinus, proconsul de Syrie, fait emprisonner dans Antioche un chrétien qui n’avait pu payer au fisc une livre d’or à laquelle il était taxé, et le menace de la mort s’il ne paye. Un homme riche promet les deux marcs à la femme de ce malheureux si elle veut consentir à ses désirs. La femme court en instruire son mari ; il la supplie de lui sauver la vie aux dépens des droits qu’il a sur elle, et qu’il lui abandonne. Elle obéit ; mais l’homme qui lui doit deux marcs d’or la trompe en lui donnant un sac plein de terre. Le mari, qui ne peut payer le fisc, va être conduit à la mort. Le proconsul apprend cette infamie ; il paye lui-même la livre d’or au fisc de ses propres deniers, et il donne aux deux époux chrétiens le domaine dont a été tirée la terre qui a rempli le sac de la femme.
      Il est certain que loin d’outrager son mari, elle a été docile à ses volontés ; non seulement elle a obéi, mais elle lui a sauvé la vie. Saint Augustin n’ose décider si elle est coupable ou vertueuse, il craint de la condamner.
      Ce qui est, à mon avis, assez singulier, c’est que Bayle prétend être plus sévère que saint Augustin [12]. Il condamne hardiment cette pauvre femme. Cela serait inconcevable si on ne savait à quel point presque tous les écrivains ont permis à leur plume de démentir leur cœur, avec quelle facilité on sacrifie son propre sentiment à la crainte d’effaroucher quelque pédant qui peut nuire, combien on est peu d’accord avec soi-même.
      Le matin rigoriste, et le soir libertin,
      L’écrivain qui d’Éphèse excusa la matrone
      Renchérit tantôt sur Pétrone,
      Et tantôt sur saint Augustin.

      RÉFLEXION D’UN PÈRE DE FAMILLE.

      N’ajoutons qu’un petit mot sur l’éducation contradictoire que nous donnons à nos filles. Nous les élevons dans le désir immodéré de plaire, nous leur en dictons des leçons : la nature y travaillait bien sans nous ; mais on y ajoute tous les raffinements de l’art. Quand elles sont parfaitement stylées, nous les punissons si elles mettent en pratique l’art que nous avons cru leur enseigner. Que diriez-vous d’un maître à danser qui aurait appris son métier à un écolier pendant dix ans, et qui voudrait lui casser les jambes parce qu’il l’a trouvé dansant avec un autre ?
      Ne pourrait-on pas ajouter cet article à celui des contradictions ?
       
      

      1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
      2. Aller Livre X, chapitre IX. (Note de Voltaire.)
      3. Aller
        Tous les jours une chaise
        Me coûte un écu,
        Pour porter à l’aise
        Votre chien de cu,
        À moi pauvre cocu. (Id.)
      4. Aller Voyez l’article Bouc. (Note de Voltaire.)
      5. Aller Tartuffe, II, II.
      6. Aller Voyez Plutarque, vie de Pyrrhus, chapitre xxxviii. (B.)
      7. Aller Ce morceau, imprimé en 1767, à la suite d’une édition du Fragment des instructions pour le prince royal de ***, faisait aussi, par double emploi, dans l’édition de Kehl in-8°, la section II de l’article Divorce. C’était en effet sous ce titre duDivorce qu’il était imprimé à la suite du Fragment des instructions, etc., et qu’il fut réimprimé en 1770 dans le tome IX des Nouveaux Mélanges. En même temps Voltaire le faisait aussi imprimer dans les Questions sur l’Encyclopédie. (B.)
      8. Aller Matthieu, chapitre xix, v. 9. (Note de Voltaire.)
      9. Aller Voyez l’Histoire du Parlement, chapitre XLI.
      10. Aller L’empereur Joseph II vient de donner à ses peuples une nouvelle législation sur les mariages. Par cette législation, le mariage devient ce qu’il doit être : un simple contrat civil. Il a également autorisé le divorce sans exiger d’autre motif que la volonté constante des deux époux. Sur ces deux objets, plus importants qu’on ne croit pour la morale et la prospérité des États, il a donné un grand exemple qui sera suivi par les autres nations de l’Europe, quand elles commenceront à sentir qu’il n’est pas plus raisonnable de consulter sur la législation les théologiens que les danseurs de corde. (K.)
      11. Aller Jean, VIII, 87.
      12. Aller Dictionnaire de Bayle, article Acyndinus.
      13. Éd. Garnier - Tome 17
        ◄  AdultèreAffirmation par sermentAgar   ►

        AFFIRMATION PAR SERMENT [1].

        Nous ne dirons rien ici sur l’affirmation avec laquelle les savants s’expriment si souvent. Il n’est permis d’affirmer, de décider, qu’en géométrie. Partout ailleurs imitons le docteur Métaphraste de Molière [2]. Il se pourrait — la chose est faisable — cela n’est pas impossible — il faut voir, — Adoptons lepeut-être de Rabelais, le que sais-je de Montaigne, le non liquet des Romains, le doute de l’Académie d’Athènes, dans les choses profanes s’entend : car pour le sacré, on sait bien qu’il n’est pas permis de douter.
        Il est dit à cet article, dans le Dictionnaire encyclopédique, que les primitifs, nommés quakers en Angleterre, font foi en justice sur leur seule affirmation, sans être obligés de prêter serment.
        Mais les pairs du royaume ont le même privilège ; les pairs séculiers affirment sur leur honneur, et les pairs ecclésiastiques en mettant la main sur leur cœur ; les quakers obtinrent la même prérogative sous le règne de Charles II : c’est la seule secte qui ait cet honneur en Europe.
        Le chancelier Cowper voulut obliger les quakers à jurer comme les autres citoyens ; celui qui était à leur tête lui dit gravement : « L’ami chancelier, tu dois savoir que notre Seigneur Jésus-Christ, notre sauveur, nous a défendu d’affirmer autrement que par yaya, no, no. Il a dit expressément : « Je vous défends de jurer ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu ; ni par la terre, parce que c’est l’escabeau de ses pieds ; ni par Jérusalem, parce que c’est la ville du grand roi ; ni par la tête, parce que tu n’en peux rendre un seul cheveu ni blanc ni noir. » Cela est positif, notre ami ; et nous n’irons pas désobéir à Dieu pour complaire à toi et à ton parlement. »
        — On ne peut mieux parler, répondit le chancelier ; mais il faut que vous sachiez qu’un jour Jupiter ordonna que toutes les bêtes de somme se fissent ferrer : les chevaux, les mulets, les chameaux même, obéirent incontinent ; les ânes seuls résistèrent : ils représentèrent tant de raisons, ils se mirent à braire si longtemps, que Jupiter, qui était bon, leur dit enfin : « Messieurs les ânes, je me rends à votre prière ; vous ne serez point ferrés ; mais le premier faux pas que vous ferez, vous aurez cent coups de bâton. »
        Il faut avouer que les quakers n’ont jamais jusqu’ici fait de faux pas.

        1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
        2. Aller Métaphraste est un personnage du Dépit amoureux. C’est Marphurius qui, dans leMariage forcé, scène viii, prononce les paroles rapportées par Voltaire, et que Voltaire lui-même cite ailleurs. Voyez l’article Apparence.
        3. Éd. Garnier - Tome 17
          ◄  Affirmation par sermentAgarÂge   ►

          AGAR [1].

          Quand on renvoie son amie, sa concubine, sa maîtresse, il faut lui faire un sort au moins tolérable, ou bien l’on passe parmi nous pour un malhonnête homme.
          On nous dit qu’Abraham était fort riche dans le désert de Gérare, quoiqu’il n’eût pas un pouce de terre en propre. Nous savons de science certaine qu’il défit les armées de quatre grands rois avec trois cent dix-huit gardeurs de moutons.
          Il devait donc au moins donner un petit troupeau à sa maîtresse Agar, quand il la renvoya dans le désert. Je parle ici seulement selon le monde, et je révère toujours les voies incompréhensibles qui ne sont pas nos voies.
          J’aurais donc donné quelques moutons, quelques chèvres, un beau bouc, à mon ancienne amie Agar, quelques paires d’habits pour elle et pour notre fils Ismaël, une bonne ânesse pour la mère, un joli ânon pour l’enfant, un chameau pour porter leurs bardes, et au moins deux domestiques pour les accompagner et pour les empêcher d’être mangés des loups.
          Mais le père des croyants ne donna qu’une cruche d’eau et un pain à sa pauvre maîtresse et à son enfant, quand il les exposa dans le désert.
          Quelques impies ont prétendu qu’Abraham n’était pas un père fort tendre, qu’il voulut faire mourir son bâtard de faim, et couper le cou à son fils légitime.
          Mais, encore un coup, ces voies ne sont pas nos voies ; il est dit que la pauvre Agar s’en alla dans le désert de Bersabée. Il n’y avait point de désert de Bersabée. Ce nom ne fut connu que longtemps après ; mais c’est une bagatelle, le fond de l’histoire n’en est pas moins authentique.
          Il est vrai que la postérité d’Ismaël, fils d’Agar, se vengea bien de la postérité d’Isaac, fils de Sara, en faveur duquel il fut chassé. Les Sarrasins, descendants en droite ligne d’Ismaël, se sont emparés de Jérusalem appartenante par droit de conquête à la postérité d’Isaac. J’aurais voulu qu’on eût fait descendre les Sarrasins de Sara, l’étymologie aurait été plus nette ; c’était une généalogie à mettre dans notre Moréri. On prétend que le mot Sarrasin vient de Sarac, voleur. Je ne crois pas qu’aucun peuple se soit jamais appelé voleur ; ils l’ont presque tous été, mais on prend cette qualité rarement. Sarrasin descendant de Sara me paraît plus doux à l’oreille.

          1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
          2. Éd. Garnier - Tome 17
            ◄  AgarÂgeAgriculture   ►

            ÂGE [1].

            Nous n’avons nulle envie de parler des âges du monde ; ils sont si connus et si uniformes ! Gardons-nous aussi de parler de l’âge des premiers rois ou dieux d’Égypte, c’est la même chose. Ils vivaient des douze cents années : cela ne nous regarde pas ; mais ce qui nous intéresse fort, c’est la durée ordinaire de la vie humaine. Cette théorie est parfaitement bien traitée dans leDictionnaire encyclopédique, à l’article Vie, d’après les Halley, les Kerseboom, et les Deparcieux.
            En 1741, M. de Kerseboom me communiqua ses calculs sur la ville d’Amsterdam ; en voici le résultat :
            Sur cent mille personnes, il y en avait de mariées 
             34,500
            D’hommes veufs, seulement 
             1,500
            De veuves 
             4,500
            Cela ne prouverait pas que les femmes vivent plus que les hommes dans la proportion de quarante-cinq à quinze, et qu’il y eût trois fois plus de femmes que d’hommes ; mais cela prouverait qu’il y avait trois fois plus de Hollandais qui étaient allés mourir à Batavia, ou à la pêche de la baleine, que de femmes, lesquelles restent d’ordinaire chez elles ; et ce calcul est encore prodigieux.
            Célibataires, jeunesse et enfance des deux sexes 
             45,000
            Domestiques 
             10,000
            Voyageurs 
             4,000
            ――――
            Somme totale 
             99,500
            ――――
            Par son calcul, il devait se trouver sur un million d’habitants des deux sexes, depuis seize ans jusqu’à cinquante, environ vingt mille hommes pour servir de soldats, sans déranger les autres professions. Mais voyez les calculs de MM. Deparcieux, de Saint-Maur, et de Buffon ; ils sont encore plus précis et plus instructifs à quelques égards.
            Cette arithmétique n’est pas favorable à la manie de lever de grandes armées. Tout prince qui lève trop de soldats peut ruiner ses voisins, mais il ruine sûrement son État.
            Ce calcul dément encore beaucoup le compte, ou plutôt le conte d’Hérodote qui fait arriver Xerxès en Europe suivi d’environ deux millions d’hommes. Car si un million d’habitants donne vingt mille soldats, il en résulte que Xerxès avait cent millions de sujets : ce qui n’est guère croyable. On le dit pourtant de la Chine, mais elle n’a pas un million de soldats : ainsi l’empereur de la Chine est du double plus sage que Xerxès.
            La Thèbes aux cent portes, qui laissait sortir dix mille soldats par chaque porte, aurait eu, suivant la supputation hollandaise, cinquante millions tant de citoyens que de citoyennes. Nous faisons un calcul plus modeste à l’articleDénombrement.
            L’âge du service de guerre étant depuis vingt ans jusqu’à cinquante, il faut mettre une prodigieuse différence entre porter les armes hors de son pays, et rester soldat dans sa patrie. Xerxès dut perdre les deux tiers de son armée dans son voyage en Grèce. César dit que les Suisses étant sortis de leur pays au nombre de trois cent quatre-vingt-huit mille individus, pour aller dans quelques provinces des Gaules tuer ou dépouiller les habitants, il les mena si bon train qu’il n’en resta que cent dix mille. Il a fallu dix siècles pour repeupler la Suisse : car on sait à présent que les enfants ne se font, ni à coups de pierre, comme du temps de Deucalion et de Pyrrha, ni à coups de plume, comme le jésuite Pétau, qui fait naître sept cents milliards d’hommes d’un seul des enfants du père Noé, en moins de trois cents ans.
            Charles XII leva le cinquième homme en Suède pour aller faire la guerre en pays étranger, et il a dépeuplé sa patrie.
            Continuons à parcourir les idées et les chiffres du calculateur hollandais, sans répondre de rien, parce qu’il est dangereux d’être comptable.

            CALCUL DE LA VIE.

            Selon lui, dans une grande ville, de vingt-six mariages il ne reste environ que huit enfants. Sur mille légitimes il compte soixante-cinq bâtards.
            De sept cents enfants, il en reste :
            Au bout d’un an, environ 
             560
            Au bout de dix ans 
             445
            Au bout de vingt ans 
             405
            À quarante ans 
             300
            À soixante ans 
             190
            Au bout de quatre-vingts ans 
             50
            À quatre-vingt-dix ans 
             5
            À cent ans, personne 
             0

            Par là on voit que de sept cents enfants nés dans la même année, il n’y a que cinq chances pour arriver à quatre-vingt-dix ans. Sur cent quarante, il n’y a qu’une seule chance ; et sur un moindre nombre il n’y en a point.
            Ce n’est donc que sur un très grand nombre d’existences qu’on peut espérer de pousser la sienne jusqu’à quatre-vingt-dix ans ; et sur un bien plus grand nombre encore que l’on peut espérer de vivre un siècle.
            Ce sont de gros lots à la loterie sur lesquels il ne faut pas compter, et même qui ne sont pas à désirer autant qu’on les désire : ce n’est qu’une longue mort.
            Combien trouve-t-on de ces vieillards qu’on appelle heureux, dont le bonheur consiste à ne pouvoir jouir d’aucun plaisir de la vie, à n’en faire qu’avec peine deux ou trois fonctions dégoûtantes, à ne distinguer ni les sons ni les couleurs, à ne connaître ni jouissance ni espérance, et dont toute la félicité est de savoir confusément qu’ils sont un fardeau de la terre, baptisés ou circoncis depuis cent années ?
            Il y en a un sur cent mille tout au plus dans nos climats.
            Voyez les listes des morts de chaque année à Paris et à Londres ; ces villes, à ce qu’on dit, ont environ sept cent mille habitants. Il est très rare d’y trouver à la fois sept centenaires, et souvent il n’y en a pas un seul.
            En général, l’âge commun auquel l’espèce humaine est rendue à la terre, dont elle sort, est de vingt-deux à vingt-trois ans tout au plus, selon les meilleurs observateurs.
            De mille enfants nés dans une même année, les uns meurent à six mois, les autres à quinze ; celui-ci à dix-huit ans, cet autre à trente-six, quelques-uns à soixante ; trois ou quatre octogénaires, sans dents et sans yeux, meurent après avoir souffert quatre-vingts ans. Prenez un nombre moyen, chacun a porté son fardeau vingt-deux ou vingt-trois années.
            Sur ce principe, qui n’est que trop vrai, il est avantageux à un État bien administré, et qui a des fonds en réserve, de constituer beaucoup de rentes viagères. Des princes économes qui veulent enrichir leur famille y gagnent considérablement ; chaque année, la somme qu’ils ont à payer diminue.
            Il n’en est pas de même dans un État obéré. Comme il paye un intérêt plus fort que l’intérêt ordinaire, il se trouve bientôt court : il est obligé de faire de nouveaux emprunts, c’est un cercle perpétuel de dettes et d’inquiétudes.
            Les tontines, invention d’un usurier nommé Tontino, sont bien plus ruineuses. Nul soulagement pendant quatre-vingts ans au moins. Vous payez toutes les rentes au dernier survivant,
            À la dernière tontine qu’on fit en France en 1759, une société de calculateurs prit une classe à elle seule ; elle choisit celle de quarante ans, parce qu’on donnait un denier plus fort pour cet âge que pour les âges depuis un an jusqu’à quarante, et qu’il y a presque autant de chances pour parvenir de quarante à quatre-vingts ans, que du berceau à quarante.
            On donnait dix pour cent aux pontes âgés de quarante années, et le dernier vivant héritait de tous les morts. C’est un des plus mauvais marchés que l’État puisse faire [2]
            On croit avoir remarqué que les rentiers viagers vivent un peu plus longtemps que les autres hommes ; de quoi les payeurs sont assez fâchés. La raison en est peut-être que ces rentiers sont, pour la plupart, des gens de bon sens, qui se sentent bien constitués, des bénéficiers, des célibataires uniquement occupés d’eux-mêmes, vivant en gens qui veulent vivre longtemps. Ils disent : Si je mange trop, si je fais un excès, le roi sera mon héritier : l’emprunteur qui me paye ma rente viagère, et qui se dit mon ami, rira en me voyant enterrer. Cela les arrête ; ils se mettent au régime ; ils végètent quelques minutes de plus que les autres hommes.
            Pour consoler les débiteurs, il faut leur dire qu’à quelque âge qu’on leur donne un capital pour des rentes viagères, fût-ce sur la tête d’un enfant qu’on baptise, ils font toujours un très bon marché. Il n’y a qu’une tontine qui soit onéreuse ; aussi les moines n’en ont jamais fait. Mais pour de l’argent en rentes viagères, ils en prenaient à toute main jusqu’au temps où ce jeu leur fut défendu. En effet, on est débarrassé du fardeau de payer au bout de trente ou quarante ans, et on paye une rente foncière pendant toute l’éternité. Il leur a été aussi défendu de prendre des capitaux en rentes perpétuelles ; et la raison, c’est qu’on n’a pas voulu les trop détourner de leurs occupations spirituelles.

            1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
            2. Aller Il y avait des tontines en France, l’abbé Terrai en supprima les accroissements ; la crainte qu’il n’ait des imitateurs empêchera sans doute à l’avenir de se fier à cette espèce d’emprunt ; et son injustice aura du moins délivré la France d’une opération de finance si onéreuse. Les emprunts en rentes viagères ont de grands inconvénients. 1° Ce sont des annuités dont le terme est incertain ; l’État joue contre des particuliers ; mais ils savent mieux conduire leur jeu, ils choisissent des enfants mâles dans un pays où la vie moyenne est longue, les font inoculer, les attachent à leur patrie et à des métiers sains et non périlleux par une petite pension, et distribuent leurs fonds sur un certain nombre de ces têtes, 2° Comme il y a du risque à courir, les joueurs veulent jouer avec avantage, et par conséquent si l’intérêt commun d’une rente perpétuelle est cinq pour cent, il faut que celui qui représente la rente viagère soit au-dessus de cinq pour cent. En calculant à la rigueur la plupart des emprunts de ce genre faits depuis vingt ans, ce qui n’a encore été exécuté par personne, on serait étonné de la différence entre le taux de ces emprunts et le taux commun de l’intérêt de l’argent, 3° On est toujours le maître de changer par des remboursements réglés un emprunt en rentes perpétuelles à annuités à terme fixe : et l’on ne peut, sans injustice, rien changer aux rentes viagères une fois établies. 4° Les contrats de rentes perpétuelles, et surtout des annuités à terme fixe, sont une propriété toujours disponible qui se convertit en argent avec plus ou moins de perte, suivant le crédit du créancier. Les rentes viagères, à cause de leur incertitude, ne peuvent se vendre qu’à un prix beaucoup plus bas. C’est un désavantage qu’il faut compenser par une augmentation d’intérêts. Nous ne parlons point ici des effets que ces emprunts peuvent produire sur les mœurs, ils sont trop bien connus ; mais nous observerons qu’ils ne peuvent, lorsqu’ils sont considérables, être remplis qu’en supposant que les capitalistes y placent des fonds que, sans cela, ils auraient placés dans un commerce utile. Ce sont donc autant de capitaux perdus pour l’industrie : nouveau mal que produit cette manière d’emprunter. (K.)
            3. Éd. Garnier - Tome 17
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              AGRICULTURE [1].

              Il n’est pas concevable comment les anciens, qui cultivaient la terre aussi bien que nous, pouvaient imaginer que tous les grains qu’ils semaient en terre devaient nécessairement mourir et pourrir avant de lever et produire. Il ne tenait qu’à eux de tirer un grain de la terre au bout de deux ou trois jours, ils l’auraient vu très sain, un peu enflé, la racine en bas, la tête en haut. Ils auraient distingué au bout de quelque temps le germe, les petits filets blancs des racines, la matière laiteuse dont se formera la farine, ses deux enveloppes, ses feuilles. Cependant c’était assez que quelque philosophe grec ou barbare eût enseigné que toute génération vient de corruption, pour que personne n’en doutât : et cette erreur, la plus grande et la plus sotte de toutes les erreurs, parce qu’elle est la plus contraire à la nature, se trouvait dans des livres écrits pour l’instruction du genre humain.
              Aussi les philosophes modernes, trop hardis parce qu’ils sont plus éclairés, ont abusé de leurs lumières mêmes pour reprocher durement à Jésus notre sauveur, et à saint Paul son persécuteur, qui devint son apôtre, d’avoir dit qu’il fallait que le grain pourrît en terre pour germer, qu’il mourût pour renaître ; ils ont dit que c’était le comble de l’absurdité de vouloir prouver le nouveau dogme de la résurrection par une comparaison si fausse et si ridicule. On a osé dire, dans l’Histoire critique de Jésus-Christ [2], que de si grands ignorants n’étaient pas faits pour enseigner les hommes, et que ces livres si longtemps inconnus n’étaient bons que pour la plus vile populace.
              Les auteurs de ces blasphèmes n’ont pas songé que Jésus-Christ et saint Paul daignaient parler le langage reçu ; que, pouvant enseigner les vérités de la physique, ils n’enseignaient que celles de la morale ; qu’ils suivaient l’exemple du respectable auteur de la Genèse [3]. En effet, dans la Genèse, l’Esprit saint se conforme dans chaque ligne aux idées les plus grossières du peuple le plus grossier ; la sagesse éternelle ne descendit point sur la terre pour instituer des académies des sciences. C’est ce que nous répondons toujours à ceux qui reprochent tant d’erreurs physiques à tous les prophètes et à tout ce qui fut écrit chez les Juifs. On sait bien que religion n’est pas philosophie.
              Au reste, les trois quarts de la terre se passent de notre froment, sans lequel nous prétendons qu’on ne peut vivre. Si les habitants voluptueux des villes savaient ce qu’il en coûte de travaux pour leur procurer du pain, ils en seraient effrayés.

              DES LIVRES PSEUDONYMES SUR L’ÉCONOMIE GÉNÉRALE.

              Il serait difficile d’ajouter à ce qui est dit d’utile, dâns l’Encyclopédie, aux articles Agriculture, Grain, Ferme [4], etc. Je remarquerai seulement qu’à l’article Grain, on suppose toujours que le maréchal de Vauban est l’auteur de la Dîme royale. C’est une erreur dans laquelle sont tombés presque tous ceux qui ont écrit sur l’économie [5]. Nous sommes donc forcés de remettre ici sous les yeux ce que nous avons déjà dit ailleurs [6].
              « Bois-Guillebert s’avisa d’abord d’imprimer la Dîme royale, sous le nom deTestament politique du maréchal de Vauban. Ce Bois-Guillebert, auteur duDétail de la France, en deux volumes, n’était pas sans mérite : il avait une grande connaissance des finances du royaume ; mais la passion de critiquer toutes les opérations du grand Colbert l’emporta trop loin ; on jugea que c’était un homme fort instruit qui s’égarait toujours, un faiseur de projets qui exagérait les maux du royaume, et qui proposait de mauvais remèdes. Le peu de succès de ce livre auprès du ministère lui fit prendre le parti de mettre sa Dîme royale à l’abri d’un nom respecté : il prit celui du maréchal de Vauban, et ne pouvait mieux choisir. Presque toute la France croit encore que le projet de la Dîme royale est de ce maréchal si zélé pour le bien public ; mais la tromperie est aisée à connaître.
              « Les louanges que Bois-Guillebert se donne à lui-même dans la préface le trahissent ; il y loue trop son livre du Détail de la France ; il n’était pas vraisemblable que le maréchal eût donné tant d’éloges à un livre rempli de tant d’erreurs ; on voit dans cette préface un père qui loue son fils pour faire recevoir un de ses bâtards. »
              Le nombre de ceux qui ont mis sous des noms respectés leurs idées de gouvernement, d’économie, de finance, de tactique, etc., n’est que trop considérable. L’abbé de Saint-Pierre, qui pouvait n’avoir pas besoin de cette supercherie, ne laissa pas d’attribuer la chimère de sa Paix perpétuelle au duc de Bourgogne.
              L’auteur du Financier citoyen [7] cite toujours le prétendu Testament politique de Colbert, ouvrage de tout point impertinent, fabriqué par Catien de Courtilz. Quelques ignorants [8] citent encore les Testaments politiques du roi d’Espagne Philippe II, du cardinal de Richelieu, de Colbert, de Louvois, du duc de Lorraine, du cardinal Albéroni, du maréchal de Belle-Isle. On a fabriqué jusqu’à celui de Mandrin.
               
              
              L’Encyclopédie, à l’article Grain, rapporte ces paroles d’un livre intituléAvantages et Désavantages de la Grande-Bretagne, ouvrage bien supérieur à tous ceux que nous venons de citer [9] :
              « Si l’on parcourt quelques-unes des provinces de la France, on trouve que non seulement plusieurs de ses terres restent en friche, qui pourraient produire des blés et nourrir des bestiaux, mais que les terres cultivées ne rendent pas, à beaucoup près, à proportion de leur bonté, parce que le laboureur manque de moyens pour les mettre en valeur...
              « Ce n’est pas sans une joie sensible que j’ai remarqué dans le gouvernement de France un vice dont les conséquences sont si étendues, et j’en ai félicité ma patrie ; mais je n’ai pu m’empêcher de sentir en même temps combien formidable serait devenue cette puissance si elle eût profité des avantages que ses possessions et ses hommes lui offraient, O sua si bona norint [10] ! »
              J’ignore si ce livre n’est pas d’un Français qui, en faisant parler un Anglais, a cru lui devoir faire bénir Dieu de ce que les Français lui paraissent pauvres, mais qui en même temps se trahit lui-même en souhaitant qu’ils soient riches, et en s’écriant avec Virgile : « Ô s’ils connaissaient leurs biens ! » Mais soit Français, soit Anglais, il est faux que les terres en France ne rendent pas à proportion de leur bonté. On s’accoutume trop à conclure du particulier au général. Si on en croyait beaucoup de nos livres nouveaux, la France ne serait pas plus fertile que la Sardaigne et les petits cantons suisses.

              DE L’EXPORTATION DES GRAINS.

              Le même article Grain [11] porte encore cette réflexion : « Les Anglais essuyaient souvent de grandes chertés dont nous profitions par la liberté du commerce de nos grains, sous le règne de Henri IV et de Louis XIII, et dans les premiers temps du règne de Louis XIV. »
              Mais malheureusement la sortie des grains fut défendue en 1598, sous Henri IV. La défense continua sous Louis XIII et pendant tout le temps du règne de Louis XIV. On ne put vendre son blé hors du royaume que sur une requête présentée au conseil, qui jugeait de l’utilité ou du danger de la vente, ou plutôt qui s’en rapportait à l’intendant de la province. Ce n’est qu’en 1764 que le conseil de Louis XV, plus éclairé, a rendu le commerce des blés libre, avec les restrictions convenables dans les mauvaises années.

              DE LA GRANDE ET PETITE CULTURE.

              À l’article Ferme, qui est un des meilleurs de ce grand ouvrage, on distingue la grande et la petite culture. La grande se fait par les chevaux, la petite par les bœufs ; et cette petite, qui s’étend sur la plus grande partie des terres de France, est regardée comme un travail presque stérile, et comme un vain effort de l’indigence.
              Cette idée en général ne me paraît pas vraie. La culture par les chevaux n’est guère meilleure que celle par les bœufs. Il y a des compensations entre ces deux méthodes, qui les rendent parfaitement égales. Il me semble que les anciens n’employèrent jamais les chevaux à labourer la terre ; du moins il n’est question que de bœufs dans Hésiode, dans Xénophon, dans Virgile, dans Columelle. La culture avec des bœufs n’est chétive et pauvre que lorsque des propriétaires malaisés fournissent de mauvais bœufs, mal nourris, à des métayers sans ressources qui cultivent mal. Ce métayer, ne risquant rien, puisqu’il n’a rien fourni, ne donne jamais à la terre ni les engrais ni les façons dont elle a besoin ; il ne s’enrichit point, et il appauvrit son maître : c’est malheureusement le cas où se trouvent plusieurs pères de famille [12].
              Le service des bœufs est aussi profitable que celui des chevaux, parce que, s’ils labourent moins vite, on les fait travailler plus de journées sans les excéder ; ils coûtent beaucoup moins à nourrir ; on ne les ferre point, leurs harnais sont moins dispendieux, on les revend, ou bien on les engraisse pour la boucherie : ainsi leur vie et leur mort procurent de l’avantage ; ce qu’on ne peut pas dire des chevaux.
              Enfin on ne peut employer les chevaux que dans les pays où l’avoine est à très-bon marché, et c’est pourquoi il y a toujours quatre à cinq fois moins de culture par les chevaux que par les bœufs.

              DES DÉFRICHEMENTS.

              À l’article Défrichement, on ne compte pour défrichement que les herbes inutiles et voraces que l’on arrache d’un champ pour le mettre en état d’être ensemencé.
              L’art de défricher ne se borne pas à cette méthode usitée et toujours nécessaire. Il consiste à rendre fertiles des terres ingrates qui n’ont jamais rien porté. Il y en a beaucoup de cette nature, comme des terrains marécageux ou de pure terre à brique, à foulon, sur laquelle il est aussi inutile de semer que sur des rochers. Pour les terres marécageuses, ce n’est que la paresse et l’extrême pauvreté qu’il faut accuser si on ne les fertilise pas.
              Les sols purement glaiseux ou de craie, ou simplement de sable, sont rebelles à toute culture. Il n’y a qu’un seul secret, c’est celui d’y porter de la bonne terre pendant des années entières. C’est une entreprise qui ne convient qu’à des hommes très riches ; le profit n’en peut égaler la dépense qu’après un très long temps, si même il peut jamais en approcher. Il faut, quand on y a porté de la terre meuble, la mêler avec la mauvaise, la fumer beaucoup, y reporter encore de la terre, et surtout y semer des graines qui, loin de dévorer le sol, lui communiquent une nouvelle vie.
              Quelques particuliers ont fait de tels essais ; mais il n’appartiendrait qu’à un souverain de changer ainsi la nature d’un vaste terrain en y faisant camper de la cavalerie, laquelle y consommerait les fourrages tirés des environs. Il y faudrait des régiments entiers. Cette dépense se faisant dans le royaume, il n’y aurait pas un denier de perdu, et on aurait à la longue un grand terrain de plus qu’on aurait conquis sur la nature. L’auteur de cet article a fait cet essai en petit, et a réussi.
              Il en est d’une telle entreprise comme de celle des canaux et des mines. Quand la dépense d’un canal ne serait pas compensée par les droits qu’il rapporterait, ce serait toujours pour l’État un prodigieux avantage.
              Que la dépense de l’exploitation d’une mine d’argent, de cuivre, de plomb ou d’étain, et même de charbon de terre, excède le produit, l’exploitation est toujours très utile : car l’argent dépensé fait vivre les ouvriers, circule dans le royaume, et le métal ou minéral qu’on en a tiré est une richesse nouvelle et permanente. Quoi qu’on fasse, il faudra toujours revenir à la fable du bon vieillard [13] qui fit accroire à ses enfants qu’il y avait un trésor dans leur champ ; ils remuèrent tout leur héritage pour le chercher, et ils s’aperçurent que le travail est un trésor.
              La pierre philosophale de l’agriculture serait de semer peu et de recueillir beaucoup. Le Grand Albert, le Petit Albert, la Maison rustique, enseignent douze secrets d’opérer la multiplication du blé, qu’il faut tous mettre avec la méthode de faire naître des abeilles du cuir d’un taureau, et avec les œufs de coq dont il vient des basilics. La chimère de l’agriculture est de croire obliger la nature à faire plus qu’elle ne peut. Autant vaudrait donner le secret de faire porter à une femme dix enfants, quand elle ne peut en donner que deux. Tout ce qu’on doit faire est d’avoir bien soin d’elle dans sa grossesse.
              La méthode la plus sûre pour recueillir un peu plus de grain qu’à l’ordinaire est de se servir du semoir. Cette manœuvre, par laquelle on sème à la fois, on herse, et on recouvre, prévient le ravage du vent, qui quelquefois dissipe le grain, et celui des oiseaux, qui le dévorent. C’est un avantage qui certainement n’est pas à négliger.
              De plus la semence est plus régulièrement versée et espacée dans la terre ; elle a plus de liberté de s’étendre ; elle peut produire des tiges plus fortes et un peu plus d’épis. Mais le semoir ne convient ni à toutes sortes de terrains ni à tous les laboureurs. Il faut que le sol soit uni et sans cailloux, et il faut que le laboureur soit aisé. Un semoir coûte ; et il en coûte encore pour le rhabillement, quand il est détraqué. Il exige deux hommes et un cheval ; plusieurs laboureurs n’ont que des bœufs. Cette machine utile doit être employée par les riches cultivateurs, et prêtée aux pauvres.

              DE LA GRANDE PROTECTION DUE À L’AGRICULTURE.

              Par quelle fatalité l’agriculture n’est-elle véritablement honorée qu’à la Chine ? Tout ministre d’État en Europe doit lire avec attention le Mémoire suivant, quoiqu’il soit d’un jésuite. Il n’a jamais été contredit par aucun autre missionnaire, malgré la jalousie de métier qui a toujours éclaté entre eux. Il est entièrement conforme à toutes les relations que nous avons de ce vaste empire.
              « Au commencement du printemps chinois, c’est-à-dire dans le mois de février, le tribunal des mathématiques ayant eu ordre d’examiner quel était le jour convenable à la cérémonie du labourage, détermina le 24 de la onzième lune, et ce fut par le tribunal des rites que ce jour fut annoncé à l’empereur dans un mémorial, où le même tribunal des rites marquait ce que Sa Majesté devait faire pour se préparer à cette fête.
              « Selon ce mémorial, 1° l’empereur doit nommer les douze personnes illustres qui doivent l’accompagner et labourer après lui, savoir trois princes, et neuf présidents des cours souveraines. Si quelques-uns des présidents étaient trop vieux ou infirmes, l’empereur nomme ses assesseurs pour tenir leur place.
              « 2° Cette cérémonie ne consiste pas seulement à labourer la terre, pour exciter l’émulation par son exemple ; mais elle renferme encore un sacrifice que l’empereur comme grand-pontife offre au Chang-ti, pour lui demander l’abondance en faveur de son peuple. Or, pour se préparer à ce sacrifice, il doit jeûner et garder la continence les trois jours précédents [14]. La même précaution doit être observée par tous ceux qui sont nommés pour accompagner Sa Majesté, soit princes, soit autres, soit mandarins de lettres, soit mandarins de guerre.
              « 3° La veille de cette cérémonie, Sa Majesté choisit quelques seigneurs de la première qualité, et les envoie à la salle de ses ancêtres se prosterner devant la tablette, et les avertir, comme ils feraient s’ils étaient encore en vie[15], que le jour suivant il offrira le grand sacrifice.
              « Voilà en peu de mots ce que le mémorial du tribunal des rites marquait pour la personne de l’empereur. Il déclarait aussi les préparatifs que les différents tribunaux étaient chargés de faire. L’un doit préparer ce qui sert aux sacrifices. Un autre doit composer les paroles que l’empereur récite en faisant le sacrifice. Un troisième doit faire porter et dresser les tentes sous lesquelles l’empereur dînera, s’il a ordonné d’y porter un repas. Un quatrième doit assembler quarante ou cinquante vénérables vieillards,

               laboureurs de profession, qui soient présents lorsque l’empereur 
              
              laboure la terre. On fait venir aussi une quarantaine de laboureurs plus jeunes pour disposer la charrue, atteler les bœufs, et préparer les grains qui doivent être semés. L’empereur sème cinq sortes de grains, qui sont censés les plus nécessaires à la Chine, et sous lesquels sont compris tous les autres : le froment, le riz, le millet, la fève, et une autre espèce de mil qu’on appellecacleang.
              « Ce furent là les préparatifs ; le vingt-quatrième jour de la lune, Sa Majesté se rendit avec toute la cour en habit de cérémonie au lieu destiné à offrir au Chang-ti le sacrifice du printemps, par lequel on le prie de faire croître et de conserver les biens de la terre. C’est pour cela qu’il l’offre avant que de mettre la main à la charrue... »
              « L’empereur sacrifia, et après le sacrifice il descendit avec les trois princes et les neuf présidents qui devaient labourer avec lui. Plusieurs grands seigneurs portaient eux-mêmes les coffres précieux qui renfermaient les grains qu’on devait semer. Toute la cour y assista en grand silence. L’empereur prit la charrue, et fit en labourant plusieurs allées et venues ; lorsqu’il quitta la charrue, un prince du sang la conduisit et laboura à son tour. Ainsi du reste.
              « Après avoir labouré en différents endroits, l’empereur sema les différents grains. On ne laboure pas alors tout le champ entier ; mais les jours suivants les laboureurs de profession achèvent de le labourer.
              « Il y avait cette année-là quarante-quatre anciens laboureurs, et quarante-deux plus jeunes, La cérémonie se termina par une récompense que l’empereur leur fit donner. »
              À cette relation d’une cérémonie qui est la plus belle de toutes, puisqu’elle est la plus utile, il faut joindre un édit du même empereur Yong-Tching. Il accorde des récompenses et des honneurs à quiconque défrichera des terrains incultes depuis quinze arpents jusqu’à quatre-vingts, vers la Tartarie, car il n’y en a point d’incultes dans la Chine proprement dite ; et celui qui en défriche quatre-vingts devient mandarin du huitième ordre.
              Que doivent faire nos souverains d’Europe en apprenant de tels exemples ? admirer et rougir, mais surtout imiter.
              P.-S. — J’ai lu depuis peu un petit livre sur les arts et métiers, dans lequel j’ai remarqué autant de choses utiles qu’agréables ; mais ce qu’il dit de l’agriculture ressemble assez à la manière dont en parlent plusieurs Parisiens qui n’ont jamais vu de charrue. L’auteur parle d’un heureux agriculteur qui, dans la contrée la plus délicieuse et la plus fertile de la terre, cultivait une campagne qui lui rendait cent pour cent.
              Il ne savait pas qu’un terrain qui ne rendrait que cent pour cent, non seulement ne payerait pas un seul des frais de la culture, mais ruinerait pour jamais le laboureur. Il faut, pour qu’un domaine puisse donner un léger profit, qu’il rapporte au moins cinq cents pour cent. Heureux Parisiens, jouissez de nos travaux, et jugez de l’opéra-comique [16] !

              1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)
              2. Aller L’Histoire critique de Jésus-Christ, ou Analyse raisonnée des Évangiles, in-8° (sans date, mais imprimée vers 1770), est attribuée au baron d’Holbach.
              3. Aller Voyez Genèse.
              4. Aller Ces articles sont de Quesnay.
              5. Aller C’est Voltaire, au contraire, qui est là dans l’erreur, aussi bien que lorsqu’il conteste à Richelieu le Testament politique qui porte le nom de ce cardinal-ministre.
              6. Aller Lettre imprimée à la suite des Doutes nouveaux. Voyez Mélanges, année 1764 ; voyez aussi tome XIV, page 141.
              7. Aller Il s’appelait Navau.
              8. Aller Voyez Ana, Anecdotes. (Note de Voltaire.)
              9. Aller Voici le titre de cet ouvrage : Remarques sur les avantages et désavantages de la France et de la Grande-Bretagne, par rapport au commerce et aux autres sources de la puissance de l’État ; traduction de l’anglais du chevalier John Nichols (par Dangeul) ; 1754, in-12.
              10. Aller Virgile,Géorg., II, 458.
              11. Aller Note e.
              12. Aller M. de Voltaire indique ici la véritable différence entre la grande et la petite culture. L’une et l’autre peuvent employer des bœufs ou des chevaux. Mais la grande culture est celle qui se fait par les propriétaires eux-mêmes ou par des fermiers ; la petite culture est celle qui se fait par un métayer à qui le propriétaire fournit les avances foncières de la culture, à condition de partager les fruits avec lui. (K.)
              13. Aller La Fontaine, livre V, fable ix.
              14. Aller Cela seul ne suffit-il pas pour détruire la folle calomnie établie dans notre Occident, que le gouvernement chinois est athée ? (Note de Voltaire.)
              15. Aller Le proverbe dit : « Comportez-vous à l’égard des morts comme s’ils étaient encore en vie. » (Id.)
              16. Aller Voyez Bled ou Blé. (Note de Voltaire.)

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