Éd. Garnier - Tome 18
CLIMAT [1].
Hic segetes, illic veniunt felicius uvæ :
Arborei fœtus alibi atque injussa virescunt
Gramina. Nonne vides, croceos ut Tmolus odores,
India mittit ebur, molles sua thura Sabæi ?
Arborei fœtus alibi atque injussa virescunt
Gramina. Nonne vides, croceos ut Tmolus odores,
India mittit ebur, molles sua thura Sabæi ?
At Chalybes nudi ferrum, virosaque Pontus
Castorea, Eliadum palmas Epirus equarum ?
Castorea, Eliadum palmas Epirus equarum ?
(Georg., I, 54 et seq.)
Il faut ici se servir de la traduction de M. l’abbé Delille, dont l’élégance en tant d’endroits est égale au mérite de la difficulté surmontée.
Ici sont des vergers qu’enrichit la culture,
Là règne un vert gazon qu’entretient la nature ;
Le Tmole est parfumé d’un safran précieux ;
Dans les champs de Saba l’encens croît pour les dieux ;
L’Euxin voit le castor se jouer dans ses ondes ;
Le Pont s’enorgueillit de ses mines profondes ;
L’Inde produit l’ivoire ; et dans ses champs guerriers
L’Épire pour l’Élide exerce ses coursiers.
Là règne un vert gazon qu’entretient la nature ;
Le Tmole est parfumé d’un safran précieux ;
Dans les champs de Saba l’encens croît pour les dieux ;
L’Euxin voit le castor se jouer dans ses ondes ;
Le Pont s’enorgueillit de ses mines profondes ;
L’Inde produit l’ivoire ; et dans ses champs guerriers
L’Épire pour l’Élide exerce ses coursiers.
Il est certain que le sol et l’atmosphère signalent leur empire sur toutes les productions de la nature, à commencer par l’homme, et à finir par les champignons.
Dans le grand siècle de Louis XIV, l’ingénieux Fontenelle a dit[2] :
« On pourrait croire que la zone torride et les deux glaciales ne sont pas fort propres pour les sciences. Jusqu’à présent elles n’ont point passé l’Égypte et la Mauritanie d’un côté, et de l’autre la Suède. Peut-être n’a-ce pas été par hasard qu’elles se sont tenues entre le mont Atlas et la mer Baltique. On ne sait si ce ne sont point là les bornes que la nature leur a posées, et si l’on peut espérer de voir jamais de grands auteurs lapons ou nègres. »
Chardin, l’un de ces voyageurs qui raisonnent et qui approfondissent, va encore plus loin que Fontenelle en parlant de la Perse[3]. « La température des climats chauds, dit-il, énerve l’esprit comme le corps, et dissipe ce feu nécessaire à l’imagination pour l’invention. On n’est pas capable dans ces climats-là de longues veilles, et de cette forte application qui enfante les ouvrages des arts libéraux et des arts mécaniques, etc. »
Chardin ne songeait pas que Sadi et Lokman étaient persans. Il ne faisait pas attention qu’Archimède était de Sicile, où la chaleur est plus grande que dans les trois quarts de la Perse. Il oubliait que Pythagore apprit autrefois la géométrie chez les brachmanes.
L’abbé Dubos soutint et développa autant qu’il le put ce sentiment de Chardin.
Cent cinquante ans avant eux, Bodin en avait fait la base de son système, dans sa République et dans sa Méthode de l’histoire ; il dit que l’influence du climat est le principe du gouvernement des peuples et de leur religion.
Diodore de Sicile fut de ce sentiment longtemps avant Bodin.
L’auteur de l’Esprit des lois [4], sans citer personne, poussa cette idée encore plus loin que Dubos, Chardin et Bodin. Une certaine partie de la nation l’en crut l’inventeur, et lui en fit un crime. C’est ainsi que cette partie de la nation est faite. Il y a partout des gens qui ont plus d’enthousiasme que d’esprit.
On pourrait demander à ceux qui soutiennent que l’atmosphère fait tout, pourquoi l’empereur Julien dit dans son Misopogon que ce qui lui plaisait dans les Parisiens, c’était la gravité de leurs caractères et la sévérité de leurs mœurs ; et pourquoi ces Parisiens, sans que le climat ait changé, sont aujourd’hui des enfants badins à qui le gouvernement donne le fouet en riant, et qui eux-mêmes rient le moment d’après, en chansonnant leurs précepteurs ?
Pourquoi les Égyptiens, qu’on nous peint encore plus graves que les Parisiens, sont aujourd’hui le peuple le plus mou, le plus frivole, et le plus lâche, après avoir, dit-on, conquis autrefois toute la terre pour leur plaisir, sous un roi nommé Sésostris ?
Pourquoi, dans Athènes, n’y a-t-il plus d’Anacréon, ni d’Aristote, ni de Zeuxis ?
D’où vient que Rome a pour ses Cicéron, ses Caton et ses Tite-Live, des citoyens qui n’osent parler, et une populace de gueux abrutis, dont le suprême bonheur est d’avoir quelquefois de l’huile à bon marché, et de voir défiler des processions ?
Cicéron plaisante beaucoup sur les Anglais dans ses lettres. Il prie Quintus, son frère, lieutenant de César, de lui mander s’il a trouvé de grands philosophes parmi eux dans l’expédition d’Angleterre. Il ne se doutait pas qu’un jour ce pays pût produire des mathématiciens qu’il n’aurait jamais pu entendre. Cependant le climat n’a point changé ; et le ciel de Londres est tout aussi nébuleux qu’il l’était alors.
Tout change dans les corps et dans les esprits avec le temps. Peut-être un jour les Américains viendront enseigner les arts aux peuples de l’Europe.
Le climat a quelque puissance, le gouvernement cent fois plus ; la religion jointe au gouvernement encore davantage.
INFLUENCE DU CLIMAT.
Le climat influe sur la religion en fait de cérémonies et d’usages. Un législateur n’aura pas eu de peine à faire baigner des Indiens dans le Gange à certains temps de la lune : c’est un grand plaisir pour eux. On l’aurait lapidé s’il eût proposé le même bain aux peuples qui habitent les bords de la Duina, vers Archangel. Défendez le porc à un Arabe, qui aurait la lèpre s’il mangeait de cette chair très-mauvaise et très-dégoûtante dans son pays, il vous obéira avec joie. Faites la même défense à un Vestphalien, il sera tenté de vous battre.
L’abstinence du vin est un bon précepte de religion dans l’Arabie, où les eaux d’orange, de citron, de limon, sont nécessaires à la santé. Mahomet n’aurait pas peut-être défendu le vin en Suisse, surtout avant d’aller au combat.
Il y a des usages de pure fantaisie. Pourquoi les prêtres d’Égypte imaginèrent-ils la circoncision ? ce n’est pas pour la santé. Cambyse, qui les traita comme ils le méritaient, eux et leur bœuf Apis, les courtisans de Cambyse, les soldats de Cambyse, n’avaient point fait rogner leurs prépuces, et se portaient fort bien. La raison du climat ne fait rien aux parties génitales d’un prêtre. On offrait son prépuce à Isis, probablement comme on présenta partout les prémices des fruits de la terre. C’était offrir les prémices du fruit de la vie.
Les religions ont toujours roulé sur deux pivots, observance et croyance : l’observance tient en grande partie au climat ; la croyance n’en dépend point. On fera tout aussi bien recevoir un dogme sous l’équateur et sous le cercle polaire. Il sera ensuite également rejeté à Batavia et aux Orcades, tandis qu’il sera soutenu unguibus et rostro à Salamanque. Cela ne dépend point du sol et de l’atmosphère, mais uniquement de l’opinion, cette reine inconstante du monde.
Certaines libations de vin seront de précepte dans un pays de vignoble ; et il ne tombera point dans l’esprit d’un législateur d’instituer en Norvége des mystères sacrés qui ne pourraient s’opérer sans vin.
Il sera expressément ordonné de brûler de l’encens dans le parvis d’un temple où l’on égorge des bêtes à l’honneur de la Divinité, et pour le souper des prêtres. Cette boucherie appelée temple serait un lieu d’infection abominable si on ne le purifiait pas continuellement : et sans le secours des aromates, la religion des anciens aurait apporté la peste. On ornait même l’intérieur des temples de festons de fleurs pour rendre l’air plus doux.
On ne sacrifiera point la vache dans le pays brûlant de la presqu’île des Indes, parce que cet animal, qui nous fournit un lait nécessaire, est très-rare dans une campagne aride, que sa chair y est sèche, coriace, très-peu nourrissante, et que les brachmanes feraient très-mauvaise chère. Au contraire, la vache deviendra sacrée, attendu sa rareté et son utilité.
On n’entrera que pieds nus dans le temple de Jupiter-Ammon, où la chaleur est excessive : il faudra être bien chaussé pour faire ses dévotions à Copenhague.
Il n’en est pas ainsi du dogme. On a cru au polythéisme dans tous les climats ; et il est aussi aisé à un Tartare de Crimée qu’à un habitant de la Mecque de reconnaître un Dieu unique, incommunicable, non engendré et non engendreur. C’est par le dogme encore plus que par les rites qu’une religion s’étend d’un climat à un autre. Le dogme de l’unité de Dieu passa bientôt de Médine au mont Caucase ; alors le climat cède à l’opinion.
Les Arabes dirent aux Turcs : « Nous nous faisions circoncire en Arabie sans savoir trop pourquoi ; c’était une ancienne mode des prêtres d’Égypte d’offrir à Oshireth ou Osiris une petite partie de ce qu’ils avaient de plus précieux. Nous avions adopté cette coutume trois mille ans avant d’être mahométans. Vous serez circoncis comme nous ; vous serez obligés comme nous de coucher avec une de vos femmes tous les vendredis, et de donner par an deux et demi pour cent de votre revenu aux pauvres. Nous ne buvons que de l’eau et du sorbet ; toute liqueur enivrante nous est défendue ; elles sont pernicieuses en Arabie. Vous embrasserez ce régime, quoique vous aimiez le vin passionnément, et que même il vous soit souvent nécessaire sur les bords du Phase et de l’Araxe. Enfin, si vous voulez aller au ciel, et y être bien placés, vous prendrez le chemin de la Mecque. »
Les habitants du nord du Caucase se soumettent à ces lois, et embrassent dans toute son étendue une religion qui n’était pas faite pour eux.
En Égypte, le culte emblématique des animaux succéda aux dogmes de Thaut. Les dieux des Romains partagèrent ensuite l’Égypte avec les chiens, les chats et les crocodiles. À la religion romaine succéda le christianisme ; il fut entièrement chassé par le mahométisme, qui cédera peut-être la place à une religion nouvelle.
Dans toutes ces vicissitudes le climat n’est entré pour rien : le gouvernement a tout fait. Nous ne considérons ici que les causes secondes, sans lever des yeux profanes vers la Providence qui les dirige. La religion chrétienne, née dans la Syrie, ayant reçu ses principaux accroissements dans Alexandrie, habite aujourd’hui les pays où Teutate, Inninsul, Frida, Odin, étaient adorés.
Il y a des peuples dont ni le climat ni le gouvernement n’ont fait la religion. Quelle cause a détaché le nord de l’Allemagne, le Danemark, les trois quarts de la Suisse, la Hollande, l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, de la communion romaine ?... la pauvreté. On vendait trop cher les indulgences et la délivrance du purgatoire à des âmes dont les corps avaient alors très-peu d’argent. Les prélats, les moines, engloutissaient tout le revenu d’une province. On prit une religion à meilleur marché. Enfin, après vingt guerres civiles, on a cru que la religion du pape était fort bonne pour les grands seigneurs, et la réformée pour les citoyens. Le temps fera voir qui doit l’emporter vers la mer Egée et le Pont-Euxin, de la religion grecque ou de la religion turque.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
- ↑ Digression sur les anciens et les modernes.
- ↑ Chardin, chapitre vii. (Note de Voltaire.)
- ↑ Livre XIV.
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CLOU [1].
Nous ne nous arrêterons pas à remarquer la barbarie agreste qui fit clou de clavus, et Cloud de Clodoaldus, et clou de girofle, quoique le girofle ressemble fort mal à un clou, et clou, maladie de l’œil, et clou, tumeur de la peau, etc. Ces expressions viennent de la négligence et de la stérilité de l’imagination : c’est la honte d’un langage.
Nous demandons seulement ici aux réviseurs de livres la permission de transcrire ce que le missionnaire Labat, dominicain, provéditeur du saint-office, a écrit sur les clous de la croix, à laquelle il est plus que probable que jamais aucun clou ne fut attaché.
« [2] Le religieux italien qui nous conduisait eut assez de crédit pour nous faire voir entre autres un des clous dont notre Seigneur fut attaché à la croix. Il me parut bien différent de celui que les bénédictins font voir à Saint-Denis. Peut-être que celui de Saint-Denis avait servi pour les pieds, et qu’il devait être plus grand que celui des mains. Il fallait pourtant que ceux des mains fussent assez grands et assez forts pour soutenir tout le poids du corps. Mais il faut que les Juifs aient employé plus de quatre clous, ou que quelques-uns de ceux qu’on expose à la vénération des fidèles ne soient pas bien authentiques : car l’histoire rapporte que sainte Hélène en jeta un dans la mer pour apaiser une tempête furieuse qui agitait son vaisseau. Constantin se servit d’un autre pour faire le mors de la bride de son cheval. On en montre un tout entier à Saint-Denis en France, et un autre aussi tout entier à Sainte-Croix de Jérusalem à Rome. Un auteur romain de notre siècle, très-célèbre, assure que la couronne de fer dont on couronne les empereurs en Italie est faite d’un de ces clous. On voit à Rome et à Carpentras deux mors de bride aussi faits de ces clous, et on en fait voir encore en d’autres endroits. Il est vrai qu’on a la discrétion de dire de quelques-uns, tantôt que c’est la pointe, et tantôt que c’est la tête. »
Le missionnaire parle sur le même ton de toutes les reliques. Il dit au même endroit que lorsqu’on apporta de Jérusalem à Rome le corps du premier diacre saint Étienne, et qu’on le mit dans le tombeau du diacre saint Laurent, en 557, « saint Laurent se retira de lui-même pour donner la droite à son hôte ; action qui lui acquit le surnom de civil Espagnol[3] ».
Ne faisons sur ces passages qu’une réflexion, c’est que si quelquephilosophe s’était expliqué dans l’Encyclopédie comme le missionnaire dominicain Labat, une foule de Patouillets et de Nonottes, de Chiniacs, de Chaumeix, et d’autres polissons, auraient crié au déiste, à l’athée, au géomètre.
Selon ce que l’on peut être
Les choses changent de nom.
Les choses changent de nom.
(Amphitryon, Prologue.)
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
- ↑ Voyages du jacobin Labat, tome VIII, pages 34 et 35. (Note de Voltaire.)
- ↑ Ce même missionnaire Labat, frère pêcheur, provéditeur du saint-office, qui ne manque pas une occasion de tomber rudement sur les reliques et sur les miracles des autres moines, ne parle qu’avec une noble assurance de tous les prodiges et de toutes les prééminences de l’ordre de saint Dominique. Nul écrivain monastique n’a jamais poussé si loin la vigueur de l’amour-propre conventuel. Il faut voir comme il traite les bénédictins et le P. Martène. « * Ingrats bénédictins !... Ah ! Père !... noire ingratitude que toute l’eau du déluge ne peut effacer !... vous enchérissez sur les Lettres provinciales, et vous retenez le bien des jacobins !... Tremblez, révérends bénédictins de la congrégation de Saint-Vannes... Si P. Martène n’est pas content, il n’a qu’à parler. »C’est bien pis quand il punit le très-judicieux et très-plaisant voyageur Misson de n’avoir pas excepté les jacobins de tous les moines auxquels il accorde beaucoup de ridicule. Labat traite Misson de bouffon ignorant qui ne peut être lu que de la canaille anglaise. Et ce qu’il y a de mieux, c’est que ce moine fait tous ses efforts pour être plus hardi et plus drôle que Misson. Au surplus, c’était un des plus effrontés convertisseurs que nous eussions ; mais en qualité de voyageur il ressemble à tous les autres, qui croient que tout l’univers a les yeux ouverts sur tous les cabarets où ils ont couché, et sur leurs querelles avec les commis de la douane. (Note de Voltaire.)* Voyages de Labat (en Espagne et en Italie), tome V, depuis la page 303 jusqu’à la page 313. — Cette citation est de Voltaire. (B.)
- Éd. Garnier - Tome 18
◄ Clou Cohérence, cohésion, adhésion Colimaçons,
commerce ►COHÉRENCE, COHÉSION, ADHÉSIONS [1].Force par laquelle les parties des corps tiennent ensemble. C’est le phénomène le plus commun et le plus inconnu. Newton se moque des atomes crochus par lesquels on a voulu expliquer la cohérence : car il resterait à savoir pourquoi ils sont crochus, et pourquoi ils cohèrent.Il ne traite pas mieux ceux qui ont expliqué la cohésion par le repos : « C’est, dit-il, une qualité occulte. »Il a recours à une attraction ; mais cette attraction, qui peut exister et qui n’est point du tout démontrée, n’est-elle pas une qualité occulte ? La grande attraction des globes célestes est démontrée et calculée. Celle des corps adhérents est incalculable : or, comment admettre une force immensurable qui serait de la même nature que celle qu’on mesure ?Néanmoins, il est démontré que la force d’attraction agit sur toutes les planètes et sur tous les corps graves, proportionnellement à leur solidité : donc elle agit sur toutes les particules de la matière ; donc il est très-vraisemblable qu’en résidant dans chaque partie par rapport au tout, elle réside aussi dans chaque partie par rapport à la continuité ; donc la cohérence peut être l’effet de l’attraction.Cette opinion paraît admissible jusqu’à ce qu’on trouve mieux ; et le mieux n’est pas facile à rencontrer.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
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◄ Cohérence, cohésion, adhésion Colimaçons, commerce Conciles ►
- ↑ L’article que les Questions sur l’Encyclopédie comprenaient sous ce titre avait deux sections : la première se composait de la première Lettre du R. P. Lescarbotier(voyez Mélanges, année 1768) ; la seconde, d’un fragment de la Dissertation d’un physicien de Saint-Flour, faisant partie de la troisième Lettre du R. P., et d’un fragment de la Réflexion de l’éditeur. (B.)
- ↑ Cet article, que les éditeurs de Kehl n’ont donné que dans leur errata, se composait de la dixième des Lettres philosophiques (Mélanges, année 1734). (B.)
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◄ Colimaçons, commerce Conciles Confession ► CONCILES [1].SECTION PREMIÈRE.Assemblée d’ecclésiastiques convoquée pour résoudre des doutes ou des questions sur des points de foi ou de discipline.L’usage des conciles n’était pas inconnu aux sectateurs de l’ancienne religion de Zerdusht que nous appelons Zoroastre[2]. Vers l’an 200 de notre ère vulgaire, le roi de Perse Ardeshir-Babecan assembla quarante mille prêtres pour les consulter sur des doutes qu’il avait touchant le paradis et l’enfer qu’ils nomment la géhenne, terme que les Juifs adoptèrent pendant leur captivité de Babylone, ainsi que les noms des anges et des mois. Le plus célèbre des mages, Erdaviraph, ayant bu trois verres d’un vin soporifique, eut une extase qui dura sept jours et sept nuits, pendant laquelle son âme fut transportée vers Dieu. Revenu de ce ravissement, il raffermit la foi du roi en racontant le grand nombre de merveilles qu’il avait vues dans l’autre monde, et en les faisant mettre par écrit.On sait que Jésus fut appelé Christ, mot grec qui signifie oint, et sa doctrinechristianisme, ou bien évangile, c’est-à-dire bonne nouvelle, parce qu’un jour[3]de sabbat, étant entré, selon sa coutume, dans la synagogue de Nazareth, où il avait été élevé, il se fit à lui-même l’application de ce passage d’Isaïe[4] qu’il venait de lire : « L’esprit du Seigneur est sur moi, c’est pourquoi il m’a rempli de son onction, et m’a envoyé prêcher l’Évangile aux pauvres. » Il est vrai que tous ceux de la synagogue le chassèrent hors de leur ville, et le conduisirent jusqu’à la pointe de la montagne sur laquelle elle était bâtie, pour le précipiter[5] et ses proches vinrent pour se saisir de lui : car ils disaient et on leur disait qu’il avait perdu l’esprit. Or il n’est pas moins certain queJésus déclara constamment[6] qu’il n’était pas venu détruire la loi ou les prophètes, mais les accomplir.Cependant comme il ne laissa rien par écrit[7], ses premiers disciples furent partagés sur la fameuse question s’il fallait circoncire les Gentils, et leur ordonner de garder la loi mosaïque[8]. Les apôtres et les prêtres s’assemblèrent donc à Jérusalem pour examiner cette affaire ; et après en avoir beaucoup conféré, ils écrivirent aux frères d’entre les Gentils qui étaient à Antioche, en Syrie et en Cilicie, une lettre dont voici le précis : « Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous de ne vous point imposer d’autre charge que celles-ci, qui sont nécessaires : savoir, de vous abstenir des viandes immolées aux idoles, et du sang, et de la chair étouffée, et de la fornication. »La décision de ce concile n’empêcha pas que[9] Pierre, étant à Antioche, ne discontinua de manger avec les Gentils que lorsque plusieurs circoncis, qui venaient d’auprès de Jacques, furent arrivés. Mais Paul, voyant qu’il ne marchait pas droit selon la vérité de l’Évangile, lui résista en face et lui dit devant tout le monde[10] : « Si vous, qui êtes Juif, vivez comme les Gentils, et non pas comme les Juifs, pourquoi contraignez-vous les Gentils à judaïser ? » Pierre en effet vivait comme les Gentils depuis que, dans un ravissement d’esprit[11] il avait vu le ciel ouvert, et comme une grande nappe qui descendait par les quatre coins du ciel en terre, dans laquelle il y avait de toutes sortes d’animaux terrestres à quatre pieds, de reptiles et d’oiseaux du ciel ; et qu’il avait ouï une voix qui lui avait dit : « Levez-vous, Pierre, tuez et mangez. »Paul, qui reprenait si hautement Pierre d’user de cette dissimulation pour faire croire qu’il observait encore la loi, se servit lui-même à Jérusalem d’une feinte semblable[12]. Se voyant accusé d’enseigner aux Juifs qui étaient parmi les Gentils à renoncer à Moïse, il s’alla purifier dans le temple pendant sept jours, afin que tous sussent que ce qu’ils avaient ouï dire de lui était faux, mais qu’il continuait à garder la loi ; et cela par le conseil de tous les prêtres assemblés chez Jacques, et ces prêtres étaient les mêmes qui avaient décidé avec le Saint-Esprit que ces observances légales n’étaient pas nécessaires.On distingua depuis les conciles en particuliers et en généraux. Les particuliers sont de trois sortes : les nationaux, convoqués par le prince, par le patriarche ou par le primat ; les provinciaux, assemblés par le métropolitain ou l’archevêque ; et les diocésains, ou synodes célébrés par chaque évêque. Le décret suivant est tiré d’un de ces conciles tenus à Mâcon. « Tout laïque qui rencontrera en chemin un prêtre ou un diacre lui présentera le cou pour s’appuyer ; si le laïque et le prêtre sont tous deux à cheval, le laïque s’arrêtera et saluera révéremment le prêtre ; enfin si le prêtre est à pied, et le laïque à cheval, le laïque descendra et ne remontera que lorsque l’ecclésiastique sera à une certaine distance. Le tout sous peine d’être interdit pendant aussi longtemps qu’il plaira au métropolitain ».La liste des conciles tient plus de seize pages in-folio dans le Dictionnaire de Moréri ; les auteurs ne convenant pas d’ailleurs du nombre des conciles généraux, bornons-nous ici au résultat des huit premiers qui furent assemblés par ordre des empereurs.Deux prêtres d’Alexandrie ayant voulu savoir si Jésus était Dieu ou créature, ce ne fut pas seulement les évêques et les prêtres qui disputèrent : les peuples entiers furent divisés ; le désordre vint à un tel point que les païens, sur leurs théâtres, tournaient en raillerie le christianisme. L’empereur Constantin commença par écrire en ces termes à l’évêque Alexander et au prêtre Arius, auteurs de la division : « Ces questions, qui ne sont point nécessaires et qui ne viennent que d’une oisiveté inutile, peuvent être faites pour exercer l’esprit ; mais elles ne doivent pas être portées aux oreilles du peuple. Étant divisés pour un si petit sujet, il n’est pas juste que vous gouverniez selon vos pensées une si grande multitude du peuple de Dieu. Cette conduite est basse et puérile, indigne de prêtres et d’hommes sensés. Je ne le dis pas pour vous contraindre à vous accorder entièrement sur cette question frivole, quelle qu’elle soit. Vous pouvez conserver l’unité avec un différent particulier, pourvu que ces diverses opinions et ces subtilités demeurent secrètes dans le fond de la pensée. »L’empereur, ayant appris le peu d’effet de sa lettre, résolut, par le conseil des évêques, de convoquer un concile œcuménique, c’est-à-dire de toute la terre habitable, et choisit, pour le lieu de l’assemblée, la ville de Nicée en Bithynie. Il s’y trouva deux mille quarante-huit évêques, qui tous, au rapport d’Eutychius[13], furent de sentiments et d’avis différents[14]. Ce prince, ayant eu la patience de les entendre disputer sur cette matière, fut très-surpris de trouver parmi eux si peu d’unanimité ; et l’auteur de la préface arabe de ce concile dit que les actes de ces disputes formaient quarante volumes.Ce nombre prodigieux d’évêques ne paraîtra pas incroyable, si l’on fait attention à ce que rapporte Usser, cité par Selden[15] que saint Patrice, qui vivait dans le ve siècle, fonda trois cent soixante-cinq églises, et ordonna un pareil nombre d’évêques, ce qui prouve qu’alors chaque église avait son évêque, c’est-à-dire son surveillant. Il est vrai que par le canon xiii du concile d’Ancyre on voit que les évêques des villes firent leur possible pour ôter les ordinations aux évêques de village, et les réduire à la condition de simples prêtres.On lut dans le concile de Nicée une lettre d’Eusèbe de Nicomédie, qui contenait l’hérésie manifestement, et découvrait la cabale du parti d’Arius. Il y disait, entre autres choses, que si l’on reconnaissait Jésus fils de Dieu incréé, il faudrait aussi le reconnaître consubstantiel au Père. Voilà pourquoi Athanase, diacre d’Alexandrie, persuada aux Pères de s’arrêter au mot de consubstantiel, qui avait été rejeté comme impropre par le concile d’Antioche, tenu contre Paul de Samosate ; mais c’est qu’il le prenait d’une manière grossière, et marquant de la division, comme on dit que plusieurs pièces de monnaie sont d’un même métal ; au lieu que les orthodoxes expliquèrent si bien le terme de consubstantiel que l’empereur lui-même comprit qu’il n’enfermait aucune idée corporelle, qu’il ne signifiait aucune division de la substance du Père, absolument immatérielle et spirituelle, et qu’il fallait l’entendre d’une manière divine et ineffable. Ils montrèrent encore l’injustice des ariens de rejeter ce mot sous prétexte qu’il n’est pas dans l’Écriture, eux qui employaient tant de mots qui n’y sont point, en disant que le fils de Dieu était tiré du néant, et n’avait pas toujours été.Alors Constantin écrivit en même temps deux lettres pour publier les ordonnances du concile, et les faire connaître à ceux qui n’y avaient pas assisté. La première, adressée aux Églises en général, dit en beaucoup de paroles que la question de la foi a été examinée, et si bien éclaircie qu’il n’y est resté aucune difficulté. Dans la seconde, il dit entre autres à l’Église d’Alexandrie en particulier : « Ce que trois cents évêques ont ordonné n’est autre chose que la sentence du Fils unique de Dieu ; le Saint-Esprit a déclaré la volonté de Dieu par ces grands hommes qu’il inspirait : donc que personne ne doute, que personne ne diffère ; mais revenez tous de bon cœur dans le chemin de la vérité. »Les écrivains ecclésiastiques ne sont pas d’accord sur le nombre des évêques qui souscrivirent à ce concile. Eusèbe n’en compte que deux cent cinquante[16] ; Eustathe d’Antioche, cité par Théodoret, deux cent soixante et dix ; saint Athanase, dans son Épître aux solitaires, trois cents, comme Constantin ; mais dans sa lettre aux Africains, il parle de trois cent dix-huit. Ces quatre auteurs sont cependant témoins oculaires, et très-dignes de foi.Ce nombre de trois cent dix-huit, que le pape[17] saint Léon appelle mystérieux, a été adopté par la plupart des Pères de l’Église. Saint Ambroise assure[18] que le nombre de trois cent dix-huit évêques fut une preuve de la présence du Seigneur Jésus dans son concile de Nicée, parce que la croix désigne trois cents, et le nom de Jésus dix-huit. Saint Hilaire, en défendant le mot de consubstantiel approuvé dans le concile de Nicée, quoique condamné cinquante-cinq ans auparavant dans le concile d’Antioche, raisonne ainsi[19] : « Quatre-vingts évêques ont rejeté le mot de consubstantiel, mais trois cent dix-huit l’ont reçu. Or ce dernier nombre est pour moi un nombre saint, parce que c’est celui des hommes qui accompagnèrent Abraham, lorsque, victorieux des rois impies, il fut béni par celui qui est la figure du sacerdoce éternel. » Enfin Selden[20] rapporte que Dorothée, métropolitain de Monembase, disait qu’il y avait eu précisément trois cent dix-huit Pères à ce concile, parce qu’il s’était écoulé trois cent dix-huit ans depuis l’incarnation. Tous les chronologistes placent ce concile à l’an 325 de l’ère vulgaire, mais Dorothée en retranche sept ans pour faire cadrer sa comparaison : ce n’est là qu’une bagatelle ; d’ailleurs on ne commença à compter les années depuis l’incarnation de Jésus qu’au concile de Lestines, l’an 743. Denis le Petit avait imaginé cette époque dans son cycle solaire de l’an 526, et Bède l’avait employée dans son Histoire ecclésiastique.Au reste on ne sera point étonné que Constantin ait adopté le sentiment de ces trois cents ou trois cent dix-huit évêques qui tenaient pour la divinité de Jésus si l’on fait attention qu’Eusèbe de Nicomédie, un des principaux chefs du parti arien, avait été complice de la cruauté de Lucinius dans les massacres des évêques et dans la persécution des chrétiens. C’est l’empereur lui-même qui l’en accuse dans la lettre particulière qu’il écrivit à l’Église de Nicomédie. « Il a, dit-il, envoyé contre moi des espions pendant les troubles, et il ne lui manquait que de prendre les armes pour le tyran. J’en ai des preuves par les prêtres et les diacres de sa suite que j’ai pris. Pendant le concile de Nicée, avec quel empressement et quelle impudence a-t-il soutenu, contre le témoignage de sa conscience, l’erreur convaincue de tous côtés, tantôt en implorant ma protection, de peur qu’étant convaincu d’un si grand crime il ne fût privé de sa dignité ! Il m’a circonvenu et surpris honteusement, et a fait passer toutes choses comme il a voulu. Encore depuis peu, voyez ce qu’il a fait avec Théognis. »Constantin veut parler de la fraude dont Eusèbe de Nicomédie et Théognis de Nicée usèrent en souscrivant. Dans le mot omousios ils insérèrent un iotaqui faisait omoiousios, c’est-à-dire semblable en substance, au lieu que le premier signifie de même substance. On voit par là que ces évêques cédèrent à la crainte d’être déposés et bannis : car l’empereur avait menacé d’exil ceux qui ne voudraient pas souscrire. Aussi l’autre Eusèbe, évêque de Césarée, approuva le mot de consubstantiel, après l’avoir combattu le jour précédent.Cependant Théonas de Marmarique et Second de Ptolémaïque demeurèrent opiniâtrement attachés à Arius : et le concile les ayant condamnés avec lui, Constantin les exila, et déclara, par un édit, qu’on punirait de mort quiconque serait convaincu d’avoir caché quelque écrit d’Arius au lieu de le brûler. Trois mois après, Eusèbe de Nicomédie et Théognis furent aussi envoyés en exil dans les Gaules. On dit qu’ayant gagné celui qui gardait les actes du concile par ordre de l’empereur, ils avaient effacé leurs souscriptions, et s’étaient mis à enseigner publiquement qu’il ne faut pas croire que le Fils soit consubstantiel au Père.Heureusement, pour remplacer leurs signatures et conserver le nombre mystérieux de trois cent dix-huit, on imagina de mettre le livre où étaient ces actes divisés par sessions, sur le tombeau de Chrysante et de Misonius, qui étaient morts pendant la tenue du concile ; on y passa la nuit en oraison, et le lendemain il se trouva que ces deux évêques avaient signé[21].Ce fut par un expédient à peu près semblable que les Pères du même concile firent la distinction des livres authentiques de l’Écriture d’avec les apocryphes[22] : les ayant placés tous pêle-mêle sur l’autel, les apocryphes tombèrent d’eux-mêmes par terre.Deux autres conciles, assemblés l’an 359 par l’empereur Constance, l’un de plus de quatre cents évêques à Rimini, et l’autre de plus de cent cinquante à Séleucie, rejetèrent après de longs débats le mot consubstantiel, déjà condamné par un concile d’Antioche, comme nous l’avons dit[23] ; mais ces conciles ne sont reconnus que par les sociniens.Les Pères de Nicée avaient été si occupés de la consubstantialité du Fils que, sans faire aucune mention de l’Église dans leur symbole, ils s’étaient contentés de dire : « Nous croyons aussi au Saint-Esprit. » Cet oubli fut réparé au second concile général convoqué à Constantinople, l’an 381, par Théodose. Le Saint-Esprit y fut déclaré Seigneur et vivifiant, qui procède du Père, qui est adoré et glorifié avec le Père et le Fils, qui a parlé par les prophètes. Dans la suite, l’Église latine voulut que le Saint-Esprit procédât encore du Fils, et lefilioque fut ajouté au symbole, d’abord en Espagne, l’an 447, puis en France au concile de Lyon, l’an 1274, et enfin à Rome, malgré les plaintes des Grecs contre cette innovation.La divinité de Jésus une fois établie, il était naturel de donner à sa mère le titre de mère de Dieu ; cependant le patriarche de Constantinople Nestorius soutint, dans ses sermons, que ce serait justifier la folie des païens, qui donnaient des mères à leurs dieux. Théodose le Jeune, pour décider cette grande question, fit assembler le troisième concile général à Éphèse, l’an 431, où Marie fut reconnue mère de Dieu.Une autre hérésie de Nestorius, également condamnée à Éphèse, était de reconnaître deux personnes en Jésus. Cela n’empêcha pas le patriarche Flavien de reconnaître dans la suite deux natures en Jésus. Un moine nommé Eutichès, qui avait déjà beaucoup crié contre Nestorius, assura, pour mieux les contredire l’un et l’autre, que Jésus n’avait aussi qu’une nature. Cette fois-ci le moine se trompa. Quoique son sentiment eût été soutenu l’an 449, à coups de bâton, dans un nombreux concile à Éphèse, Eutichès n’en fut pas moins anathématisé deux ans après par le quatrième concile général que l’empereur Marcien fit tenir à Chalcédoine, où deux natures furent assignées à Jésus.Restait à savoir combien, avec une personne et deux natures, Jésus devait avoir de volontés. Le cinquième concile général, qui, l’an 553, assoupit, par ordre de Justinien, les contestations touchant la doctrine de trois évêques, n’eut pas le loisir d’entamer cet important objet. Ce ne fut que l’an 680 que le sixième concile général, convoqué aussi à Constantinople par Constantin Pogonat, nous apprit que Jésus a précisément deux volontés ; et ce concile, en condamnant les monothélites qui n’en admettaient qu’une, n’excepta pas de l’anathème le pape Honorius Ier, qui, dans une lettre rapportée par Baronius[24], avait dit au patriarche de Constantinople : « Nous confessons une seule volonté dans Jésus-Christ. Nous ne voyons point que les conciles ni l’Écriture nous autorisent à penser autrement ; mais de savoir si, à cause des œuvres de divinité et d’humanité qui sont en lui, on doit entendre une ou deux opérations, c’est ce que je laisse aux grammairiens, et ce qui n’importe guère. » Ainsi Dieu permit que l’Église grecque et l’Église latine n’eussent rien à se reprocher à cet égard. Comme le patriarche Nestorius avait été condamné pour avoir reconnu deux personnes en Jésus, le pape Honorius le fut à son tour pour n’avoir confessé qu’une volonté dans Jésus.Le septième concile général, ou second de Nicée, fut assemblé, l’an 787, par Constantin[25], fils de Léon et d’Irène, pour rétablir l’adoration des images. Il faut savoir que deux conciles de Constantinople, le premier l’an 730, sous l’empereur Léon, et l’autre vingt-quatre ans après, sous Constantin Copronyme, s’étaient avisés de proscrire les images, conformément à la loi mosaïque et à l’usage des premiers siècles du christianisme. Aussi le décret de Nicée où il est dit que quiconque ne rendra pas aux images des saints le service, l’adoration, comme à la Trinité, sera jugé anathème, éprouva d’abord des contradictions : les évêques qui voulurent le faire recevoir l’an 789, dans un concile deConstantinople, en furent chassés par des soldats. Le même décret fut encore rejeté avec mépris, l’an 794, par le concile de Francfort et par les livres carolins que Charlemagne fit publier. Mais enfin le second concile de Nicée fut confirmé à Constantinople sous l’empereur Michel et Théodora sa mère, l’an 842, par un nombreux concile qui anathématisa les ennemis des saintes images. Il est remarquable que ce furent deux femmes, les impératrices Irène et Théodora, qui protégèrent les images.Passons au huitième concile général. Sous l’empereur Basile, Photius, ordonné à la place d’Ignace, patriarche de Constantinople, fit condamner l’Église latine, sur le filioque et autres pratiques, par un concile de l’an 866 ; mais Ignace ayant été rappelé l’année suivante (le 23 novembre), un autre concile déposa Photius ; et l’an 869 les Latins à leur tour condamnèrent l’Église grecque dans un concile appelé par eux huitième général, tandis que les Orientaux donnent ce nom à un autre concile, qui dix ans après annula ce qu’avait fait le précédent, et rétablit Photius.Ces quatre conciles se tinrent à Constantinople ; les autres, appelés généraux par les Latins, n’ayant été composés que des seuls évêques d’Occident, les papes, à la faveur des fausses décrétales, s’arrogèrent insensiblement le droit de les convoquer. Le dernier, assemblé à Trente depuis l’an 1545 jusqu’en 1563, n’a servi ni à ramener les ennemis de la papauté, ni à les subjuguer. Ses décrets sur la discipline n’ont été admis chez presque aucune nation catholique, et il n’a produit d’autre effet que de vérifier ces paroles de saint Grégoire de Nazianze[26] : « Je n’ai jamais vu de concile qui ait eu une bonne fin et qui n’ait augmenté les maux plutôt que de les guérir. L’amour de la dispute et l’ambition règnent au delà de ce qu’on peut dire dans toute assemblée d’évêques. »Cependant le concile de Constance, l’an 1415, ayant décidé qu’un concile général reçoit immédiatement de Jésus-Christ son autorité, à laquelle toute personne, de quelque état et dignité qu’elle soit, est obligée d’obéir dans ce qui concerne la foi ; le concile de Bâle ayant ensuite confirmé ce décret qu’il tient pour article de foi, et qu’on ne peut négliger sans renoncer au salut, on sent combien chacun est intéressé à se soumettre aux conciles.SECTION II [27].Notice des conciles généraux.Assemblée, conseil d’État, parlement, états généraux, c’était autrefois la même chose parmi nous. On n’écrivait ni en celte, ni en germain, ni en espagnol, dans nos premiers siècles. Le peu qu’on écrivait était conçu en langue latine par quelques clercs ; ils exprimaient toute assemblée de leudes, de herren, ou de ricos-hombres, ou de quelques prélats, par le mot deconcilium. De là vient qu’on trouve, dans les vie, viie et viie siècles, tant de conciles qui n’étaient précisément que des conseils d’État.Nous ne parlerons ici que des grands conciles appelés généraux soit par l’Église grecque, soit par l’Église latine ; on les nomma synodes à Rome comme en Orient dans les premiers siècles : car les Latins empruntèrent des Grecs les noms et les choses.En 325, grand concile dans la ville de Nicée, convoqué par Constantin. La formule de la décision est : « Nous croyons Jésus consubstantiel au Père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, engendré et non fait. Nous croyons aussi au Saint-Esprit[28]. »Il est dit dans le supplément, appelé appendix, que les Pères du concile, voulant distinguer les livres canoniques des apocryphes, les mirent tous sur l’autel, et que les apocryphes tombèrent par terre d’eux-mêmes.Nicéphore assure[29] que deux évêques, Chrysante et Misonius, morts pendant les premières sessions, ressuscitèrent pour signer la condamnation d’Arius, et remoururent incontinent après. Baronius soutient le fait[30] mais Fleury n’en parle pas. En 359, l’empereur Constance assemble le grand concile de Rimini et de Séleucie, au nombre de six cents évêques, et d’un nombre prodigieux de prêtres. Ces deux conciles, correspondant ensemble, défont tout ce que le concile de Nicée a fait, et proscrivent la consubstantialité. Aussi fut-il regardé depuis comme faux concile.En 381, par les ordres de l’empereur Théodose, grand concile à Constantinople, de cent cinquante évêques, qui anathématisent le concile de Rimini. Saint Grégoire de Nazianze[31] y préside ; l’évêque de Rome y envoie des députés. On ajoute au symbole de Nicée : « Jésus- Christ s’est incarné par le Saint-Esprit et de la vierge Marie. — Il a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate. — Il a été enseveli, et il est ressuscité le troisième jour, suivant les Écritures. — Il est assis à la droite du Père. — Nous croyons aussi au Saint-Esprit, seigneur vivifiant qui procède du Père. »En 431, grand concile d’Éphèse, convoqué par l’empereur Théodose II. Nestorius, évêque de Constantinople, ayant persécuté violemment tous ceux qui n’étaient pas de son opinion sur des points de théologie, essuya des persécutions à son tour pour avoir soutenu que la sainte vierge Marie, mère de Jésus-Christ, n’était point mère de Dieu, parce que, disait-il, Jésus-Christ étant le verbe fils de Dieu consubstantiel à son père, Marie ne pouvait pas être à la fois la mère de Dieu le père et de Dieu le fils. Saint Cyrille s’éleva hautement contre lui. Nestorius demanda un concile œcuménique ; il l’obtint. Nestorius fut condamné ; mais Cyrille fut déposé par un comité du concile. L’empereur cassa tout ce qui s’était fait dans ce concile, ensuite permit qu’on se rassemblât. Les députés de Rome arrivèrent fort tard. Les troubles augmentèrent, l’empereur fit arrêter Nestorius et Cyrille. Enfin il ordonna à tous les évêques de s’en retourner chacun dans son église, et il n’y eut point de conclusion. Tel fut le fameux concile d’Éphèse.En 449, grand concile encore à Éphèse, surnommé depuis le brigandage.Les évêques furent au nombre de cent trente. Dioscore, évêque d’Alexandrie, y présida. Il y eut deux députés de l’Église de Rome, et plusieurs abbés de moines. Il s’agissait de savoir si Jésus-Christ avait deux natures. Les évêques et tous les moines d’Égypte s’écrièrent qu’il fallait déchirer en deux tous ceux qui diviseraient en deux Jésus-Christ. Les deux natures furent anathématisées. On se battit en plein concile, ainsi qu’on s’était battu au petit concile de Cirthe, en 355, et au petit concile de Carthage.En 451, grand concile de Chalcédoine convoqué par Pulchérie, qui épousa Marcien, à condition qu’il ne serait que son premier sujet. Saint Léon, évêque de Rome, qui avait un très-grand crédit, profitant des troubles que la querelle des deux natures excitait dans l’empire, présida au concile par ses légats ; c’est le premier exemple que nous en ayons. Mais les Pères du concile, craignant que l’Église d’Occident ne prétendît par cet exemple la supériorité sur celle d’Orient, décidèrent par le vingt-huitième canon que le siége de Constantinople et celui de Rome auraient également les mêmes avantages et les mêmes priviléges. Ce fut l’origine de la longue inimitié qui régna et qui règne encore entre les deux Églises.Ce concile de Chalcédoine établit les deux natures et une seule personne.Nicéphore rapporte[32] qu’à ce même concile les évêques, après une longue dispute au sujet des images, mirent chacun leur opinion par écrit dans le tombeau de sainte Euphémie, et passèrent la nuit en prières. Le lendemain les billets orthodoxes furent trouvés en la main de la sainte, et les autres à ses pieds.En 553, grand concile à Constantinople, convoqué par Justinien, qui se mêlait de théologie. Il s’agissait de trois petits écrits différents qu’on ne connaît plus aujourd’hui. On les appela les trois chapitres. On disputait aussi sur quelques passages d’Origène.L’évêque de Rome Vigile voulut y aller en personne ; mais Justinien le fit mettre en prison. Le patriarche de Constantinople présida. Il n’y eut personne de l’Église latine, parce qu’alors le grec n’était plus entendu dans l’Occident, devenu tout à fait barbare.En 680, encore un concile général à Constantinople, convoqué par l’empereur Constantin le Barbu. C’est le premier concile appelé par les Latins in trullo, parce qu’il fut tenu dans un salon du palais impérial. L’empereur y présida lui-même. À sa droite étaient les patriarches de Constantinople et d’Antioche ; à sa gauche, les députés de Rome et de Jérusalem. On y décida que Jésus-Christ avait deux volontés. On y condamna le pape Honorius Iercomme monothélite, c’est-à-dire qui voulait que Jésus-Christ n’eût eu qu’une volonté.En 787, second concile de Nicée, convoqué par Irène sous le nom de l’empereur Constantin son fils, auquel elle fit crever les yeux. Son mari Léon avait aboli le culte des images, comme contraire à la simplicité des premiers siècles et favorisant l’idolâtrie : Irène le rétablit ; elle parla elle-même dans le concile. C’est le seul qui ait été tenu par une femme. Deux légats du pape Adrien IV y assistèrent, et ne parlèrent point parce qu’ils n’entendaient point le grec : ce fut le patriarche Tarèze qui fit tout.Sept ans après, les Francs, ayant entendu dire qu’un concile à Constantinople avait ordonné l’adoration des images, assemblèrent par l’ordre de Charles, fils de Pépin, nommé depuis Charlemagne, un concile assez nombreux à Francfort. On y traita le second concile de Nicée de « synode impertinent et arrogant, tenu en Grèce pour adorer des peintures ».En 842, grand concile à Constantinople, convoqué par l’impératrice Théodora. Culte des images solennellement établi. Les Grecs ont encore une fête en l’honneur de ce grand concile, qu’on appelle l’orthodoxie. Théodora n’y présida pas.En 861, grand concile à Constantinople, composé de trois cent dix-huit évéques, convoqué par l’empereur Michel. On y déposa saint Ignace, patriarche de Constantinople, et on élut Photius.En 866, autre grand concile à Constantinople, où le pape Nicolas Ier est déposé par contumace et excommunié.En 869, autre grand concile à Constantinople, où Photius est excommunié et déposé à son tour, et saint Ignace rétabli.En 879, autre grand concile à Constantinople, où Photius, déjà rétabli, est reconnu pour vrai patriarche par les légats du pape Jean VIII. On y traite de conciliabule le grand concile œcuménique où Photius avait été déposé.Le pape Jean VIII déclare Judas tous ceux qui disent que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils.En 1122 et 23, grand concile à Rome, tenu dans l’église de Saint-Jean de Latran par le pape Calixte II. C’est le premier concile général que les papes convoquèrent. Les empereurs d’Occident n’avaient presque plus d’autorité ; et les empereurs d’Orient, pressés par les mahométans et par les croisés, ne tenaient plus que de chétifs petits conciles.Au reste, on ne sait pas trop ce que c’est que Latran. Quelques petits conciles avaient été déjà convoqués dans Latran. Les uns disent que c’était une maison bâtie par un nommé Latranus, du temps de Néron ; les autres, que c’est l’église de Saint-Jean même, bâtie par l’évêque Silvestre.Les évêques, dans ce concile, se plaignirent fortement des moines : « Ils possèdent, disent-ils, les églises, les terres, les châteaux, les dîmes, les offrandes des vivants et des morts ; il ne leur reste plus qu’à nous ôter la crosse et l’anneau. » Les moines restèrent en possession.En 1139, autre grand concile de Latran, par le pape Innocent II ; il y avait, dit-on, mille évêques. C’est beaucoup. On y déclara les dîmes ecclésiastiques de droit divin, et on excommunia les laïques qui en possédaient.En 1179, autre grand concile de Latran, par le pape Alexandre III ; il y eut trois cent deux évêques latins et un abbé grec. Les décrets furent tous de discipline. La pluralité des bénéfices y fut défendue.En 1215, dernier concile général de Latran, par Innocent III ; quatre cent douze évêques, huit cents abbés. Dès ce temps, qui était celui des croisades, les papes avaient établi un patriarche latin à Jérusalem et un à Constantinople. Ces patriarches vinrent au concile. Ce grand concile dit que « Dieu, ayant donné aux hommes la doctrine salutaire par Moïse, fit naître enfin son fils d’une vierge pour montrer le chemin plus clairement ; que personne ne peut être sauvé hors de l’Église catholique ».Le mot transsubstantiation ne fut connu qu’après ce concile. Il y fut défendu d’établir de nouveaux ordres religieux ; mais depuis ce temps on en a formé quatre-vingts.Ce fut dans ce concile qu’on dépouilla Raimond, comte de Toulouse, de toutes ses terres.En 1245, grand concile à Lyon, ville impériale. Innocent IV y mène l’empereur de Constantinople, Jean Paléologue, qu’il fait asseoir à côté de lui. Il y dépose l’empereur Frédéric II, comme félon ; il donne un chapeau rouge aux cardinaux, signe de guerre contre Frédéric. Ce fut la source de trente ans de guerres civiles.En 1274, autre concile général à Lyon. Cinq cents évêques, soixante et dix gros abbés, et mille petits. L’empereur grec Michel Paléologue, pour avoir la protection du pape, envoie son patriarche grec Théophane et un évêque de Nicée pour se réunir en son nom à l’Église latine. Mais ces évêques sont désavoués par l’Église grecque.En 1311, le pape Clément V indique un concile général dans la petite ville de Vienne en Dauphiné. Il y abolit l’ordre des Templiers. On ordonne de brûler les bégares, béguins et béguines, espèce d’hérétiques auxquels on imputait tout ce qu’on avait imputé autrefois aux premiers chrétiens.En 1414, grand concile de Constance, convoqué enfin par un empereur qui rentre dans ses droits. C’est Sigismond. On y dépose le pape Jean XXIII, convaincu de plusieurs crimes. On y brûle Jean Hus et Jérôme de Prague, convaincus d’opiniâtreté.En 1431, grand concile de Bâle, où l’on dépose en vain le pape Eugène IV, qui fut plus habile que le concile.En 1438, grand concile à Ferrare, transféré à Florence, où le pape excommunié excommunie le concile, et le déclare criminel de lèse-majesté. On y fit une réunion feinte avec l’Église grecque, écrasée par les synodes turcs qui se tenaient le sabre à la main.Il ne tint pas au pape Jules II que son concile de Latran, en 1512, ne passât pour un concile œcuménique. Ce pape y excommunia solennellement le roi de France Louis XII, mit la France en interdit, cita tout le parlement de Provence à comparaître devant lui ; il excommunia tous les philosophes, parce que la plupart avaient pris le parti de Louis XII. Cependant ce concile n’a point le titre de brigandage comme celui d’Éphèse.En 1537, concile de Trente, convoqué d’abord par le pape Paul III, à Mantoue, et ensuite à Trente, en 1545, terminé en décembre 1563, sous Pie IV. Les princes catholiques le reçurent quant au dogme, et deux ou trois quant à la discipline.On croit qu’il n’y aura désormais pas plus de conciles généraux qu’ils n’y aura d’états généraux en France et en Espagne.Il y a dans le Vatican un beau tableau qui contient la liste des conciles généraux. On n’y a inscrit que ceux qui sont approuvés par la cour de Rome : chacun met ce qu’il veut dans ses archives.SECTION III [33].Tous les conciles sont infaillibles, sans doute : car ils sont composés d’hommes.Il est impossible que jamais les passions, les intrigues, l’esprit de dispute, la haine, la jalousie, le préjugé, l’ignorance, règnent dans ces assemblées.Mais pourquoi, dira-t-on, tant de conciles ont-ils été opposés les uns aux autres ? C’est pour exercer notre foi ; ils ont tous eu raison chacun dans leur temps.On ne croit aujourd’hui, chez les catholiques romains, qu’aux conciles approuvés dans le Vatican ; et on ne croit, chez les catholiques grecs, qu’à ceux approuvés dans Constantinople. Les protestants se moquent des uns et des autres ; ainsi tout le monde doit être content.Nous ne parlerons ici que des grands conciles ; les petits n’en valent pas la peine.Le premier est celui de Nicée. Il fut assemblé en 325 de l’ère vulgaire, après que Constantin eut écrit et envoyé par Ozius cette belle lettre au clergé un peu brouillon d’Alexandrie : « Vous vous querellez pour un sujet bien mince. Ces subtilités sont indignes de gens raisonnables. » Il s’agissait de savoir si Jésus était créé ou incréé. Cela ne touchait en rien la morale, qui est l’essentiel. Que Jésus ait été dans le temps, ou avant le temps, il n’en faut pas moins être homme de bien. Après beaucoup d’altercations, il fut enfin décidé que le Fils était aussi ancien que le Père, et consubstantiel au Père. Cette décision ne s’entend guère ; mais elle n’en est que plus sublime. Dix-sept évêques protestent contre l’arrêt, et une ancienne chronique d’Alexandrie, conservée à Oxford, dit que deux mille prêtres protestèrent aussi ; mais les prélats ne font pas grand cas des simples prêtres, qui sont d’ordinaire pauvres. Quoi qu’il en soit, il ne fut point du tout question de la Trinité dans ce premier concile. La formule porte : « Nous croyons Jésus consubstantiel au Père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, engendré et non fait ; nous croyons aussi au Saint-Esprit. » Le Saint-Esprit, il faut l’avouer, fut traité bien cavalièrement.Il est rapporté dans le supplément du concile de Nicée que les Pères étaient fort embarrassés pour savoir quels étaient les livres cryphes ou apocryphes de l’Ancien et du Nouveau Testament, les mirent tous pêle-mêle sur un autel ; et les livres à rejeter tombèrent par terre. C’est dommage que cette belle recette soit perdue de nos jours.Après le premier concile de Nicée, composé de trois cent dix-sept évêques infaillibles, il s’en tint un autre à Rimini ; et le nombre des infaillibles fut cette fois de quatre cents, sans compter un gros détachement à Séleucie d’environ deux cents. Ces six cents évêques, après quatre mois de querelles, ôtèrent unanimement à Jésus sa consubstantialité. Elle lui a été rendue depuis, excepté chez les sociniens : ainsi tout va bien.Un des grands conciles est celui d’Éphèse, en 431 ; l’évêque de Constantinople Nestorius, grand persécuteur d’hérétiques, fut condamné lui-même comme hérétique, pour avoir soutenu qu’à la vérité Jésus était bien Dieu, mais que sa mère n’était pas absolument mère de Dieu, mais mère de Jésus. Ce fut saint Cyrille qui fit condamner Nestorius ; mais aussi les partisans de Nestorius firent déposer saint Cyrille dans le même concile : ce qui embarrassa fort le Saint-Esprit.Remarquez ici, lecteur, bien soigneusement que l’Évangile n’a jamais dit un mot, ni de la consubstantialité du Verbe, ni de l’honneur qu’avait eu Marie d’être mère de Dieu, non plus que des autres disputes qui ont fait assembler des conciles infaillibles.Eutichès était un moine qui avait beaucoup crié contre Nestorius, dont l’hérésie n’allait pas moins qu’à supposer deux personnes en Jésus : ce qui est épouvantable. Le moine, pour mieux contredire son adversaire, assure que Jésus n’avait qu’une nature. Un Flavien, évêque de Constantinople, lui soutint qu’il fallait absolument qu’il y eût deux natures en Jésus. On assemble un concile nombreux à Éphèse, en 449 ; celui-là se tint à coups de bâton, comme le petit concile de Cirthe, en 355, et certaine conférence à Carthage. La nature de Flavien fut moulue de coups, et deux natures furent assignées à Jésus. Au concile de Chalcédoine, en 451, Jésus fut réduit à une nature.Je passe des conciles tenus pour des minuties, et je viens au sixième concile général de Constantinople, assemblé pour savoir au juste si Jésus, qui, après n’avoir eu qu’une nature pendant quelque temps, en avait deux alors, avait aussi deux volontés. On sent combien cela est important pour plaire à Dieu.Ce concile fut convoqué par Constantin le Barbu, comme tous les autres l’avaient été par les empereurs précédents : les légats de l’évêque de Rome eurent la gauche ; les patriarches de Constantinople et d’Antioche eurent la droite. Je ne sais si les caudataires à Rome prétendent que la gauche est la place d’honneur. Quoi qu’il en soit, Jésus, de cette affaire-là, obtint deux volontés.La loi mosaïque avait défendu les images. Les peintres et les sculpteurs n’avaient pas fait fortune chez les Juifs. On ne voit pas que Jésus ait jamais eu de tableaux, excepté peut-être celui de Marie, peinte par Luc. Mais enfin Jésus-Christ ne recommande nulle part qu’on adore les images. Les chrétiens les adorèrent pourtant vers la fin du ive siècle, quand ils se furent familiarisés avec les beaux-arts. L’abus fut porté si loin au viiie siècle que Constantin Copronyme assembla à Constantinople un concile de trois cent vingt évêques, qui anathématisa le culte des images, et qui le traita d’idolâtrie.L’impératrice Irène, la même qui depuis fit arracher les yeux à son fils, convoqua le second concile de Nicée en 787 : l’adoration des images y fut rétablie. On veut aujourd’hui justifier ce concile, en disant que cette adoration était un culte de dulie, et non de latrie.Mais, soit de latrie, soit de dulie, Charlemagne, en 794, fit tenir à Francfort un autre concile qui traita le second de Nicée d’idolâtrie. Le pape Adrien IV y envoya deux légats, et ne le convoqua pas.Le premier grand concile convoqué par un pape fut le premier de Latran, en 1139[34] ; il y eut environ mille évêques ; mais on n’y fit presque rien, sinon qu’on anathématisa ceux qui disaient que l’Église était trop riche.Autre concile de Latran, en 1179, tenu par le pape Alexandre III, où les cardinaux, pour la première fois, prirent le pas sur les évêques : il ne fut question que de discipline.Autre grand concile de Latran, en 1215. Le pape Innocent III y dépouilla le comte de Toulouse de tous ses biens, en vertu de l’excommunication. C’est le premier concile qui ait parlé de transsubstantiation.En 1245, concile général de Lyon, ville alors impériale, dans laquelle le pape Innocent IV excommunia l’empereur Frédéric II, et par conséquent le déposa, et lui interdit le feu et l’eau : c’est dans ce concile qu’on donna aux cardinaux un chapeau rouge, pour les faire souvenir qu’il faut se baigner dans le sang des partisans de l’empereur. Ce concile fut la cause de la destruction de la maison de Souabe, et de trente ans d’anarchie dans l’Italie et dans l’Allemagne.Concile général à Vienne, en Dauphiné, en 1311, où l’on abolit l’ordre des Templiers, dont les principaux membres avaient été condamnés aux plus horribles supplices, sur les accusations les moins prouvées.En 1414, le grand concile de Constance, où l’on se contenta de démettre le pape Jean XXIII, convaincu de mille crimes, et où l’on brûla Jean Hus et Jérôme de Prague, pour avoir été opiniâtres, attendu que l’opiniâtreté est un bien plus grand crime que le meurtre, le rapt, la simonie et la sodomie.En 1431, le grand concile de Bâle, non reconnu à Rome, parce qu’on y déposa le pape Eugène IV, qui ne se laissa point déposer.Les Romains comptent pour concile général le cinquième concile de Latran, en 1512, convoqué contre Louis XII, roi de France, par le pape Jules II ; mais ce pape guerrier étant mort, ce concile s’en alla en fumée.Enfin nous avons le grand concile de Trente, qui n’est pas reçu en France pour la discipline ; mais le dogme en est incontestable, puisque le Saint-Esprit arrivait de Rome à Trente, toutes les semaines, dans la malle du courrier, à ce que dit fra Paolo Sarpi ; mais fra Paolo Sarpi sentait un peu l’hérésie[35].
- ↑ Comme le fond de ces trois sections de l’article Conciles est absolument le même, nous croyons devoir répéter ici que les différentes sections qui composent chaque article, tirées presque toujours d’ouvrages publiés séparément, doivent renfermer quelques répétitions ; mais comme le ton de chaque article, les réflexions, ou la manière de les présenter, diffèrent presque toujours, nous avons conservé ces articles dans leur entier. (K.)
- ↑ Hyde, Religion des Persans, chapitre xxi. (Note de Voltaire.)
- ↑ Luc, chapitre iv, v. 16. (Id.)
- ↑ Isaïe, chapitre lxi, v. 1 ; Luc, chapitre iv, v. 18. (Id.)
- ↑ Marc, chapitre iii, v. 21. (Id.)
- ↑ Matthieu, chapitre v, v. 17. (Note de Voltaire.)
- ↑ Saint Jérôme, sur le chapitre xliv, v. 29 d’Ézéchiel. (Id.)
- ↑ Actes, chapitre xv, v. 5. (Id.)
- ↑ Galat., chapitre ii, v. 11-12. (Id.)
- ↑ Galat., chapitre ii, v. 14.
- ↑ Actes, chapitre x, v. 10-13. (Note de Voltaire.)
- ↑ Actes, chapitre xxi, v, 23. (Id.)
- ↑ Annales d’Alexandrie, page 440. (Note de Voltaire.)
- ↑ Selden, des Origines d’Alexandrie, page 76. (Id.)
- ↑ Page 86. (Id.)
- ↑ Le reste des deux mille quarante-huit n’eut point apparemment le temps de rester jusqu’à la fin du concile, ou peut-être ce nombre se doit-il entendre de ceux qui furent convoqués, et non de ceux qui purent se rendre à Nicée. (K.)
- ↑ Lettre cxxxii. (Note de Voltaire.)
- ↑ Livre I, chapitre ix, de la Foi. (Id.)
- ↑ Page 303 du Synode. (Id.)
- ↑ Page 80. (Id.)
- ↑ Nicéphore, livre VIII, chapitre xxiii. Baronius et Aurelius Peruginus sur l’année 325. (Note de Voltaire.)
- ↑ Conciles de Labbe, tome I, page 84. (Id.)
- ↑ Page 129, ligne 25.
- ↑ Sur l’année 636. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez ci-après, page 216.
- ↑ Lettre lv. (Note de Voltaire.)
- ↑ Cette section composait tout l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie,quatrième partie, 1771. (B.)
- ↑ Voyez l’article Arianisme. (Note de Voltaire.)
- ↑ Livre VIII, chapitre xxiii. (Id.)
- ↑ Tome IV, numéro 82. (Id.)
- ↑ Voyez la lettre de saint Grégoire de Nazianze à Procope ; il dit : « Je crains les conciles, je n’en ai jamais vu qui n’aient fait plus de mal que de bien, et qui aient eu une bonne fin : l’esprit de dispute, la vanité, l’ambition, y dominent ; celui qui veut y réformer les méchants s’expose à être accusé sans les corriger. »Ce saint savait que les Pères des conciles sont hommes. (Note de Voltaire.)
- ↑ Livre XV, chapitre v. (Note de Voltaire.)
- ↑ Ce fut dans l’édition de 1767 du Dictionnaire philosophique que parut un articleConciles, composé de ce qui forme aujourd’hui cette troisième section. (B.)
- ↑ Voltaire, page 217, n’en parle que comme d’un second concile ; il avait, même page, parlé du premier, tenu en 1123. (B.)
- ↑ Dans l’édition de 1767 du Dictionnaire philosophique, cet article était signé : Par M. Abausit le cadet. (B.)
- Cramer, 1769 (Tome 1, pp. 215-217).
CONFESSION.
C’est encor un problème si la confession, à ne la considérer qu’en politique, a fait plus de bien que de mal. On se confessait dans les mystères d’Isis, d’Orphée & de Cérès, devant l’Hiérophante & les initiés ; car puisque ces mystères étaient des expiations, il fallait bien avoüer qu’on avait des crimes à expier. Les Chrétiens adoptèrent la confession dans les premiers siècles de l’Église, ainsi qu’ils prirent à peu près les rites de l’antiquité, comme les temples, les autels, l’encens, les cierges, les processions, l’eau lustrale, les habits sacerdotaux, plusieurs formules des mystères ; le sursum corda, l’ite missa est, & tant d’autres. Le scandale de la confession publique d’une femme arrivé à Constantinople au quatrième siècle, fit abolir la confession.La confession secrète qu’un homme fait à un autre homme, ne fut admise dans notre Occident que vers le septième siècle. Les Abbés commencèrent par exiger que leurs moines vinssent deux fois par an leur avouer toutes leurs fautes. Ce furent ces Abbés qui inventèrent cette formule, je t’absous autant que je le peux & que tu en as besoin. Il semble qu’il eût été plus respectueux pour l’Être suprême, & plus juste, de dire, Puisse-t-il pardonner à tes fautes & aux miennes !Le bien que la confession a fait, est d’avoir quelquefois obtenu des restitutions des petits voleurs. Le mal est d’avoir quelquefois dans les troubles des États forcé les pénitens à être rebelles & sanguinaires en conscience. Les prêtres guelfes refusaient l’absolution aux gibelins, & les prêtres gibelins se gardaient bien d’absoudre les guelfes. Les assassins des Sforces, des Médicis, des Princes d’Orange, des Rois de France, se préparèrent aux parricides par le sacrement de la confession.Louis XI., la Brinvilliers se confessaient dès qu’ils avaient commis un grand crime, & se confessaient souvent comme les gourmands prennent médecine, pour avoir plus d’appétit.Si on pouvait être étonné de quelque chose, on le serait d’une bulle du pape Grégoire XV émanée de sa Sainteté le 30 août 1622, par laquelle il ordonne de révéler les confessions en certains cas.La réponse du jésuite Coton à Henri IV durera plus que l’ordre des jésuites. Révéleriez-vous la confession d’un homme résolu de m’assassiner ? Non, mais je me mettrais entre vous & lui. - Cramer, 1769 (Tome 1, pp. 217-219).
CONVULSIONS.
On dansa vers l’an 1724 sur le cimetière de Saint Médard ; il s’y fit beaucoup de miracles : en voici un rapporté dans une chanson de Mad. la duchesse du Maine :Un décrotteur à la royale
Du talon gauche estropié,
Obtint pour grace spéciale
D’être boiteux de l’autre pied.Les convulsions miraculeuses, comme on sait, continuèrent jusqu’à ce qu’on eût mis une garde au cimetière.De par le Roi, défense à Dieu
De plus fréquenter en ce lieu.Les jésuites, comme on le sait encor, ne pouvant plus faire de tels miracles depuis que leur Xavier avait épuisé les graces de la Compagnie à ressusciter neuf morts de compte fait, s’avisèrent, pour balancer le crédit des jansénistes, de faire graver une estampe de Jésus-Christ habillé en jésuite. Un plaisant du parti Janséniste, comme on le sait encor, mit au bas de l’estampe :Admirez l’artifice extrême
De ces moines ingénieux ;
Ils vous ont habillé comme eux,
Mon Dieu, de peur qu’on ne vous aime.Les Jansénistes pour mieux prouver que jamais Jésus-Christ n’avait pu prendre l’habit de jésuite, remplirent Paris de convulsions, & attirèrent le monde à leur préau. Le Conseiller au Parlement, Carré de Montgeron, alla présenter au roi un recueil in-4° de tous ces miracles, attestés par mille témoins ; il fut mis, comme de raison, dans un château, où l’on tâcha de rétablir son cerveau par le régime ; mais la vérité l’emporte toûjours sur les persécutions, les miracles se perpétuèrent trente ans de suite, sans discontinuer. On faisait venir chez soi sieur Rose, sœur Illuminée, sœur Promise, sœur Confite ; elles se faisaient fouëtter, sans qu’il y parût le lendemain ; on leur donnait des coups de bûches sur leur estomac bien cuirassé, bien rembourré, sans leur faire de mal ; on les couchait devant un grand feu, le visage frotté de pommade, sans qu’elles brulassent ; enfin, comme tous les arts se perfectionnent, on a fini par leur enfoncer des épées dans les chairs, & par les crucifier. Un fameux théologien même a eu aussi l’avantage d’être mis en croix : tout cela pour convaincre le monde qu’une certaine bulle était ridicule, ce qu’on aurait pu prouver sans tant de frais. Cependant, & Jésuites & Jansénistes, se réunirent tous contre l’Esprit des loix, & contre… & contre… & contre… & contre… Et nous osons après cela nous moquer des Lapons, des Samoyèdes & des Nègres ! - Cramer, 1769 (Tome 1, pp. 219-222).
CORPS.
De même que nous ne savons ce que c’est qu’un esprit, nous ignorons ce que c’est qu’un corps : nous voyons quelques propriétés, mais quel est ce sujet en qui ces propriétés résident ? il n’y a que des corps, disaient Démocrite & Épicure ; il n’y a point de corps, disaient les disciples de Zénon d’Élée.L’évêque de Cloine, Berklay, est le dernier, qui par cent sophismes captieux a prétendu prouver que les corps n’existent pas ; ils n’ont, dit-il, ni couleurs, ni odeurs, ni chaleur ; ces modalités sont dans vos sensations, & non dans les objets : il pouvait s’épargner la peine de prouver cette vérité, elle était assez connue ; mais de là il passe à l’étenduë, à la solidité qui sont des essences du corps, & il croit prouver qu’il n’y a pas l’étenduë dans une pièce de drap vert, parce que ce drap n’est pas verd en effet ; cette sensation du verd n’est qu’en vous, donc cette sensation de l’étenduë n’est aussi qu’en vous. Et après avoir ainsi détruit l’étenduë, il conclut que la solidité qui y est attachée tombe d’elle-même ; & qu’ainsi il n’y a rien au monde que nos idées. De sorte que, selon ce docteur, dix mille hommes tués par dix mille coups de canon, ne sont dans le fond que dix mille appréhensions de notre âme.Il ne tenait qu’à M. l’Évêque de Cloine de ne point tomber dans l’excès de ce ridicule ; il croit montrer qu’il n’y a point d’étenduë, parce qu’un corps lui a paru avec sa lunette quatre fois plus gros qu’il ne l’était à ses yeux, & quatre fois plus petit à l’aide d’un autre verre. De là il conclut qu’un corps ne pouvant à la fois avoir quatre pieds, seize pieds, & un seul pied d’étendue, cette étenduë n’existe pas ; donc il n’y a rien ; il n’avait qu’à prendre une mesure, & dire, De quelque étenduë qu’un corps me paraisse, il est étendu de tant de ces mesures.Il lui était bien aisé de voir qu’il n’en est pas de l’étenduë & de la solidité comme des sons, des couleurs, des saveurs, des odeurs, &c. Il est clair que ce sont en nous des sentimens excités par la configuration des parties ; mais l’étenduë n’est point un sentiment. Que ce bois allumé s’éteigne, je n’ai plus chaud ; que cet air ne soit plus frappé, je n’entends plus ; que cette rose se fane, je n’ai plus d’odorat pour elle ; mais ce bois, cet air, cette rose, sont étendus sans moi. Le paradoxe de Berklay ne vaut pas la peine d’être réfuté.Il est bon de savoir ce qui l’avait entraîné dans ce paradoxe. J’eus, il y a longtems, quelques conversations avec lui ; il me dit que l’origine de son opinion venait de ce qu’on ne peut concevoir ce que c’est que ce sujet qui reçoit l’étenduë. Et en effet, il triomphe dans son livre, quand il demande à Hilas ce que c’est que ce sujet, ce substratum, cette substance ; C’est le corps étendu, répond Hilas ; alors l’évêque, sous le nom de Philonoüs, se moque de lui ; & le pauvre Hilas voyant qu’il a dit que l’étenduë est le sujet de l’étenduë, & qu’il a dit une sottise, demeure tout confus & avoüe qu’il n’y comprend rien, qu’il n’y a point de corps, que le monde matériel n’existe pas, qu’il n’y a qu’un monde intellectuel.Philonoüs devait dire seulement à Hilas, Nous ne savons rien sur le fond de ce sujet, de cette substance étenduë, solide, divisible, mobile, figurée, &c. Je ne la connais pas plus que le sujet pensant, sentant & voulant ; mais ce sujet n’en existe pas moins, puisqu’il a des propriétés essentielles dont il ne peut être dépouillé.Nous sommes tous comme la plûpart des dames de Paris ; elles font grande chère sans savoir ce qui entre dans les ragoûts ; de même nous jouissons des corps, sans savoir ce qui les compose. De quoi est fait le corps ? de parties, & ces parties se résolvent en d’autres parties. Que sont ces dernières parties ? Toujours des corps ; vous divisez sans cesse, & vous n’avancez jamais.Enfin, un subtil philosophe remarquant qu’un tableau est fait d’ingrédiens, dont aucun n’est un tableau, & une maison de matériaux dont aucun n’est une maison, il imagina (d’une façon un peu différente) que les corps sont bâtis d’une infinité de petits êtres qui ne sont pas corps ; & cela s’appelle des monades. Ce systême ne laisse pas d’avoir son bon ; & s’il était révélé, je le croirais très possible ; tous ces petits êtres seraient des points mathématiques, des espèces d’âmes qui n’attendraient qu’un habit pour se mettre dedans. Ce serait une métempsicose continuelle ; une monade irait tantôt dans une baleine, tantôt dans un arbre, tantôt dans un joueur de gobelets. Ce systême en vaut bien un autre ; je l’aime bien autant que la déclinaison des atomes, les formes substantielles, la grâce versatile, & les vampires de dom Calmet. - Cramer, 1769 (Tome 1, pp. 222-226).
CRÉDO.
- Je récite mon Pater & mon Crédo tous les matins, je ne ressemble point à Broussin dont Réminiac disait :Broussin, dès l’âge le plus tendre,
Posséda la sauce-Robert,
Sans que son précepteur lui pût jamais apprendre
Ni son crédo ni son pater.Le Symbole ou la collation, vient du mot Symbolein, et l’Église Latine adopte ce mot comme elle a tout pris de l’Église Grecque. Les théologiens un peu instruits savent que ce symbole qu’on nomme des apôtres, n’est point du tout des apôtres.On appelait symbole chez les Grecs, les paroles, les signes auxquels les initiés aux mystères de Cérès, de Cibèle, de Mithra se reconnaissaient[1] ; les chrétiens avec le tems eurent leur symbole. S’il avait existé du tems des apôtres, il est à croire que Saint Luc en aurait parlé.On attribue à St. Augustin une histoire du symbole dans son sermon 115. on lui fait dire dans ce sermon que Pierre avait commencé le symbole en disant,Je crois en Dieu père tout-puissant ; Jean ajouta, créateur du ciel & de la terre ; Jaques ajouta, Je crois en Jésus-Christ son fils unique notre Seigneur ; & ainsi du reste. On a retranché cette fable dans la dernière édition d’Augustin. Je m’en rapporte aux révérends pères Bénédictins, pour savoir au juste s’il fallait retrancher ou non ce petit morceau qui est curieux.Le fait est que personne n’entendit parler de ce Crédo pendant plus de quatre cents années. Le peuple dit que Paris n’a pas été bâti en un jour, le peuple a souvent raison dans ses proverbes. Les apôtres eurent notre symbole dans le cœur, mais ils ne le mirent point par écrit. On en forma un du tems de St. Irénée, qui ne ressemble point à celui que nous récitons. Notre symbole tel qu’il est aujourd’hui est constamment du cinquième siècle. Il est postérieur à celui de Nicée. L’article qui dit que Jésus descendit aux enfers, celui qui parle de la communion des saints, ne se trouvent dans aucun des symboles qui précédèrent le nôtre. Et en effet, ni les Évangiles, ni les Actes des apôtres ne disent que Jésus descendit dans l’enfer. Mais c’était une opinion établie dès le troisième siècle que Jésus était descendu dans l’Hadès, dans le Tartare, mots que nous traduisons par celui d’enfer. L’enfer en ce sens n’est pas le mot hébreu Scheol, qui veut dire le souterrain, la fosse. Et c’est pourquoi St. Athanase nous apprit depuis comment notre Sauveur était descendu dans les enfers. Son humanité, dit-il, ne fut ni tout entière dans le sépulcre, ni tout entière dans l’enfer. Elle fut dans le sépulcre selon la chair, & dans l’enfer selon l’ame.St. Thomas assure que les saints qui ressuscitèrent à la mort de Jésus-Christ, moururent de nouveau pour ressusciter ensuite avec lui ; c’est le sentiment le plus suivi. Toutes ces opinions sont absolument étrangères à la morale ; il faut être homme de bien soit que les saints soient ressuscités deux fois, soit que Dieu ne les ait ressuscités qu’une. Notre symbole a été fait tard, je l’avoue, mais la vertu est de toute éternité.S’il est permis de citer des modernes dans une matière si grave, je rapporterai ici le Credo de l’abbé de Saint Pierre, tel qu’il est écrit de sa main dans son livre sur la pureté de la religion, lequel n’a point été imprimé, & que j’ai copié fidèlement.« Je crois en un seul Dieu & je l’aime. Je crois qu’il illumine toute ame venant au monde ainsi que le dit Saint Jean. J’entends par là toute ame qui le cherche de bonne foi.» Je crois en un seul Dieu, parce qu’il ne peut y avoir qu’une seule ame du grand tout ; un seul être vivifiant ; un formateur unique.» Je crois en Dieu le père puissant, parce qu’il est père commun de la nature, de tous les hommes qui sont également ses enfans. Je crois que celui qui les fait tous naître également, qui arrangea les ressorts de notre vie de la même manière, leur a donné les mêmes principes de morale, aperçue par eux dès qu’ils réfléchissent, n’a mis aucune différence entre ses enfans que celle du crime & de la vertu.» Je crois que le Chinois juste & bienfaisant est plus précieux devant lui qu’un docteur pointilleux & arrogant.» Je crois que Dieu étant notre père commun, nous sommes tenus de regarder tous les hommes comme nos frères.» Je crois que le persécuteur est abominable, & qu’il marche immédiatement après l’empoisonneur & le parricide.» Je crois que les disputes théologiques sont à la fois la farce la plus ridicule & le fléau le plus affreux de la terre, immédiatement après la guerre, la peste, la famine & la vérole.» Je crois que les ecclésiastiques doivent être payés, & bien payés, comme serviteurs du public, précepteurs de morale, teneurs des registres des enfans & des morts ; mais qu’on ne doit leur donner ni les richesses des fermiers généraux, ni le rang des princes, parce que l’un & l’autre corrompent l’ame, & que rien n’est plus révoltant que de voir des hommes si riches & si fiers, faire prêcher l’humilité, & l’amour de la pauvreté par des gens qui n’ont que cent écus de gages.» Je crois que tous les prêtres qui desservent une paroisse doivent être mariés, non seulement pour avoir une femme honnête qui prenne soin de leur ménage, mais pour être meilleurs citoyens, donner de bons sujets à l’État, & pour avoir beaucoup d’enfans bien élevés.« Je crois qu’il faut absolument extirper les moines, que c’est rendre un très grand service à la patrie & à eux-mêmes. Ce sont des hommes que Circé a changés en pourceaux, le sage Ulysse doit leur rendre la forme humaine. »-
-
- Paradis aux bienfaisants !
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- ↑ Sous ce titre, Voltaire avait reproduit, dans ses Questions sur l’Encyclopédie, son conte ou roman de Memnon.
- Éd. Garnier - Tome 18
◄ Confiance en soi-même Confiscation Conquête ► CONFISCATION [1].On a très bien remarqué dans le Dictionnaire Encyclopédique, à l’articleConfiscation, que le fisc, soit public, soit royal, soit seigneurial, soit impérial, soit déloyal, était un petit panier de jonc ou d’osier, dans lequel on mettait autrefois le peu d’argent qu’on avait pu recevoir ou extorquer. Nous nous servons aujourd’hui de sacs ; le fisc royal est le sac royal.C’est une maxime reçue dans plusieurs pays de l’Europe qui confisque le corps confisque les biens. Cet usage est surtout établi dans les pays où la coutume tient lieu de loi ; et une famille entière est punie dans tous les cas pour la faute d’un seul homme.Confisquer le corps n’est pas mettre le corps d’un homme dans le panier de son seigneur suzerain ; c’est, dans le langage barbare du barreau, se rendre maître du corps d’un citoyen, soit pour lui ôter la vie, soit pour le condamner à des peines aussi longues que la vie : on s’empare de ses biens si on le fait périr, ou s’il évite la mort par la fuite.Ainsi ce n’est pas assez de faire mourir un homme pour ses fautes, il faut encore faire mourir de faim ses enfants.La rigueur de la coutume confisque, dans plus d’un pays, les biens d’un homme qui s’est arraché volontairement aux misères de cette vie ; et ses enfants sont réduits à la mendicité parce que leur père est mort.Dans quelques provinces catholiques romaines, on condamne aux galères perpétuelles, par une sentence arbitraire, un père de famille[2] soit pour avoir donné retraite chez soi à un prédicant, soit pour avoir écouté son sermon dans quelque caverne ou dans quelque désert : alors la femme et les enfants sont réduits à mendier leur pain.Cette jurisprudence, qui consiste à ravir la nourriture aux orphelins et à donner à un homme le bien d’autrui, fut inconnue dans tout le temps de la république romaine. Sylla l’introduisit dans ses proscriptions. Il faut avouer qu’une rapine inventée par Sylla n’était pas un exemple à suivre. Aussi cette loi, qui semblait n’être dictée que par l’inhumanité et l’avarice, ne fut suivie ni par César, ni par le bon empereur Trajan, ni par les Antonins, dont toutes les nations prononcent encore le nom avec respect et avec amour. Enfin, sous Justinien, la confiscation n’eut lieu que pour le crime de lèse-majesté. Comme ceux qui en étaient accusés étaient pour la plupart de grands seigneurs, il semble que Justinien n’ordonna la confiscation que par avarice. Il semble aussi que dans les temps de l’anarchie féodale, les princes et les seigneurs des terres étant très-peu riches, cherchassent à augmenter leur trésor par les condamnations de leurs sujets, et qu’on voulût leur faire un revenu du crime. Les lois chez eux étant arbitraires, et la jurisprudence romaine ignorée, les coutumes ou bizarres ou cruelles prévalurent. Mais aujourd’hui que la puissance des souverains est fondée sur des richesses immenses et assurées, leur trésor n’a pas besoin de s’enfler des faibles débris d’une famille malheureuse. Ils sont abandonnés pour l’ordinaire au premier qui les demande. Mais est-ce à un citoyen à s’engraisser des restes du sang d’un autre citoyen ?La confiscation n’est point admise dans les pays où le droit romain est établi, excepté le ressort du parlement de Toulouse. Elle ne l’est point dans quelques pays coutumiers, comme le Bourbonnais, le Berry, le Maine, le Poitou, la Bretagne, où au moins elle respecte les immeubles. Elle était établie autrefois à Calais, et les Anglais l’abolirent lorsqu’ils en furent les maîtres. Il est assez étrange que les habitants de la capitale vivent sous une loi plus rigoureuse que ceux de ces petites villes : tant il est vrai que la jurisprudence a été souvent établie au hasard, sans régularité, sans uniformité, comme on bâtit des chaumières dans un village.Voici comment l’avocat général Omer Talon parla en plein parlement dans le plus beau siècle de la France, en 1673, au sujet des biens d’une demoiselle de Canillac, qui avaient été confisqués. Lecteur, faites attention à ce discours ; il n’est pas dans le style des Oraisons de Cicéron, mais il est curieux[3].CONQUÊTE.Réponse à un questionneur sur ce mot.Quand les Silésiens et les Saxons disent : « Nous sommes la conquête du roi de Prusse, » cela ne veut pas dire : Le roi de Prusse nous a plu ; mais seulement : il nous a subjugués.Mais quand une femme dit : « Je suis la conquête de M. l’abbé, de M. le chevalier, » cela veut dire aussi : il m’a subjuguée ; or on ne peut subjuguer madame sans lui plaire ; mais aussi madame ne peut être subjuguée sans avoir plu à monsieur ; ainsi, selon toutes les règles de la logique, et encore plus de la physique, quand madame est la conquête de quelqu’un, cette expression emporte évidemment que monsieur et madame se plaisent l’un à l’autre : j’ai fait la conquête de monsieur signifie : il m’aime ; et je suis sa conquête veut dire :nous nous aimons. M. Tascher s’est adressé, dans cette importante question, à un homme désintéressé qui n’est la conquête ni d’un roi ni d’une dame, et qui présente ses respects à celui qui a bien voulu le consulter.CONSCIENCE [4].SECTION PREMIÈRE.De la conscience du bien et du mal.Locke a démontré (s’il est permis de se servir de ce terme en morale et en métaphysique) que nous n’avons ni idées innées, ni principes innés ; et il a été obligé de le démontrer trop au long, parce qu’alors l’erreur contraire était universelle.De là il suit évidemment que nous avons le plus grand besoin qu’on nous mette de bonnes idées et de bons principes dans la tête, dès que nous pouvons faire usage de la faculté de l’entendement.Locke apporte l’exemple des sauvages, qui tuent et qui mangent leur prochain sans aucun remords de conscience, et des soldats chrétiens bien élevés, qui, dans une ville prise d’assaut, pillent,
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
- ↑ Voyez l’édit de 1724, 14 mai, publié à la sollicitation du cardinal de Fleury et revu par lui. (Note de Voltaire.)
- ↑ Voyez ce morceau dans le Commentaire sur le livre Des Délits et des Peines,depuis l’alinéa qui commence par ces mots : Au chapitre xiii du Deutéronome,jusqu’à la fin du paragraphe xxi (Mélanges, année 1766).
- ↑ Les quatre sections de cet article parurent en 1771, dans la quatrième partie desQuestions sur l’Encyclopédie. Une version de la quatrième section est de 1767. (B.)
- Éd. Garnier - Tome 18
◄ Confiscation Conquête Conscience ► CONQUÊTE.Réponse à un questionneur sur ce mot.Quand les Silésiens et les Saxons disent : « Nous sommes la conquête du roi de Prusse, » cela ne veut pas dire : Le roi de Prusse nous a plu ; mais seulement : il nous a subjugués.Mais quand une femme dit : « Je suis la conquête de M. l’abbé, de M. le chevalier, » cela veut dire aussi : il m’a subjuguée ; or on ne peut subjuguer madame sans lui plaire ; mais aussi madame ne peut être subjuguée sans avoir plu à monsieur ; ainsi, selon toutes les règles de la logique, et encore plus de la physique, quand madame est la conquête de quelqu’un, cette expression emporte évidemment que monsieur et madame se plaisent l’un à l’autre : j’ai fait la conquête de monsieur signifie : il m’aime ; et je suis sa conquête veut dire :nous nous aimons. M. Tascher s’est adressé, dans cette importante question, à un homme désintéressé qui n’est la conquête ni d’un roi ni d’une dame, et qui présente ses respects à celui qui a bien voulu le consulter. - Éd. Garnier - Tome 18
◄ Conquête Conscience Conseiller ou juge ► CONSCIENCE [1].SECTION PREMIÈRE.De la conscience du bien et du mal.Locke a démontré (s’il est permis de se servir de ce terme en morale et en métaphysique) que nous n’avons ni idées innées, ni principes innés ; et il a été obligé de le démontrer trop au long, parce qu’alors l’erreur contraire était universelle.De là il suit évidemment que nous avons le plus grand besoin qu’on nous mette de bonnes idées et de bons principes dans la tête, dès que nous pouvons faire usage de la faculté de l’entendement.Locke apporte l’exemple des sauvages, qui tuent et qui mangent leur prochain sans aucun remords de conscience, et des soldats chrétiens bien élevés, qui, dans une ville prise d’assaut, pillent, égorgent, violent, non-seulement sans remords, mais avec un plaisir charmant, avec honneur et gloire, avec les applaudissements de tous leurs camarades.Il est très-sûr que dans les massacres de la Saint-Barthélemy, et dans lesauto-da-fé, dans les saints actes de foi de l’Inquisition, nulle conscience de meurtrier ne se reprocha jamais d’avoir massacré hommes, femmes, enfants ; d’avoir fait crier, évanouir, mourir dans les tortures des malheureux qui n’avaient d’autres crimes que de faire la pâque différemment des inquisiteurs.Il résulte de tout cela que nous n’avons point d’autre conscience que celle qui nous est inspirée par le temps, par l’exemple, par notre tempérament, par nos réflexions.L’homme n’est né avec aucun principe, mais avec la faculté de les recevoir tous. Son tempérament le rendra plus enclin à la cruauté ou à la douceur ; son entendement lui fera comprendre un jour que le carré de douze est cent quarante-quatre, qu’il ne faut pas faire aux autres ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît ; mais il ne comprendra pas de lui-même ces vérités dans son enfance ; il n’entendra pas la première, et il ne sentira pas la seconde.Un petit sauvage qui aura faim, et à qui son père aura donné un morceau d’un autre sauvage à manger, en demandera autant le lendemain, sans imaginer qu’il ne faut pas traiter son prochain autrement qu’on ne voudrait être traité soi-même. Il fait machinalement, invinciblement, tout le contraire de ce que cette éternelle vérité enseigne.La nature a pourvu à cette horreur ; elle a donné à l’homme la disposition à la pitié, et le pouvoir de comprendre la vérité. Ces deux présents de Dieu sont le fondement de la société civile. C’est ce qui fait qu’il y a toujours eu peu d’anthropophages ; c’est ce qui rend la vie un peu tolérable chez les nations civilisées. Les pères et les mères donnent à leurs enfants une éducation qui les rend bientôt sociables ; et cette éducation leur donne une conscience.Une religion pure, une morale pure, inspirées de bonne heure, façonnent tellement la nature humaine que, depuis environ sept ans jusqu’à seize ou dix-sept, on ne fait pas une mauvaise action sans que la conscience en fasse un reproche. Ensuite viennent les violentes passions qui combattent la conscience, et qui l’étouffent quelquefois. Pendant le conflit, les hommes tourmentés par cet orage consultent en quelques occasions d’autres hommes, comme dans leurs maladies ils consultent ceux qui ont l’air de se bien porter.C’est ce qui a produit des casuistes, c’est-à-dire des gens qui décident des cas de conscience. Un des plus sages casuistes a été Cicéron dans son livredes Offices, c’est-à-dire des devoirs de l’homme. Il examine les points les plus délicats ; mais, longtemps avant lui, Zoroastre avait paru régler la conscience par le plus beau des préceptes : « Dans le doute si une action est bonne ou mauvaise, abstiens-toi. » (Porte XXX.) Nous en parlons ailleurs[2].SECTION II [3].Si un juge doit juger selon sa conscience ou selon les preuves.Thomas d’Aquin, vous êtes un grand saint, un grand théologien ; et il n’y a point de dominicain qui ait pour vous plus de vénération que moi. Mais vous avez décidé dans votre Somme qu’un juge doit donner sa voix selon les allégations et les prétendues preuves contre un accusé dont l’innocence lui est parfaitement connue. Vous prétendez que les dépositions des témoins qui ne peuvent être que fausses, les preuves résultantes du procès qui sont impertinentes, doivent l’emporter sur le témoignage de ses yeux mêmes. Il a vu commettre le crime par un autre ; et, selon vous, il doit en conscience condamner l’accusé quand sa conscience lui dit que cet accusé est innocent.Il faudrait donc, selon vous, que si le juge lui-même avait commis le crime dont il s’agit, sa conscience l’obligeât de condamner l’homme faussement accusé de ce même crime.En conscience, grand saint, je crois que vous vous êtes trompé de la manière la plus absurde et la plus horrible : c’est dommage qu’en possédant si bien le droit canon vous ayez si mal connu le droit naturel. Le premier devoir d’un magistrat est d’être juste avant d’être formaliste : si en vertu des preuves, qui ne sont jamais que des probabilités, je condamnais un homme dont l’innocence me serait démontrée, je me croirais un sot et un assassin.Heureusement, tous les tribunaux de l’univers pensent autrement que vous. Je ne sais pas si Farinacius et Grillandus sont de votre avis. Quoi qu’il en soit, si vous rencontrez jamais Cicéron, Ulpien, Tribonien, Dumoulin, le chancelier de L’Hospital, le chancelier d’Aguesseau, demandez-leur bien pardon de l’erreur où vous êtes tombé.SECTION III [4].De la conscience trompeuse.Ce qu’on a peut-être jamais dit de mieux sur cette question importante se trouve dans le livre comique de Tristram Shandy, écrit par un curé nommé Sterne, le second[5] Rabelais d’Angleterre ; il ressemble à ces petits satyres de l’antiquité qui renfermaient des essences précieuses.Deux vieux capitaines à demi-paye, assistés du docteur Slop, font les questions les plus ridicules. Dans ces questions, les théologiens de France ne sont pas épargnés. On insiste particulièrement sur un Mémoire présenté à la Sorbonne par un chirurgien, qui demande la permission de baptiser les enfants dans le ventre de leurs mères, au moyen d’une canule qu’il introduira proprement dans l’utérus, sans blesser la mère ni l’enfant.Enfin ils se font lire par un caporal un ancien sermon sur la conscience, composé par ce même curé Sterne.Parmi plusieurs peintures, supérieures à celles de Rembrandt et au crayon de Callot, il peint un honnête homme du monde passant ses jours dans les plaisirs de la table, du jeu et de la débauche, ne faisant rien que la bonne compagnie puisse lui reprocher, et par conséquent ne se reprochant rien. Sa conscience et son honneur l’accompagnent aux spectacles, au jeu, et surtout lorsqu’il paye libéralement la fille qu’il entretient. Il punit sévèrement, quand il est en charge, les petits larcins du commun peuple ; il vit gaiement, et meurt sans le moindre remords.Le docteur Slop interrompt le lecteur pour dire que cela est impossible dans l’Église anglicane, et ne peut arriver que chez des papistes.Enfin le curé Sterne cite l’exemple de David, qui a, dit-il, tantôt une conscience délicate et éclairée, tantôt une conscience très-dure et très-ténébreuse.Lorsqu’il peut tuer son roi dans une caverne, il se contente de lui couper un pan de sa robe : voilà une conscience délicate. Il passe une année entière sans avoir le moindre remords de son adultère avec Bethsabée et du meurtre d’Urie : voilà la même conscience endurcie et privée de lumière.Tels sont, dit-il, la plupart des hommes. Nous avouons à ce curé que les grands du monde sont très-souvent dans ce cas : le torrent des plaisirs et des affaires les entraîne ; ils n’ont pas le temps d’avoir de la conscience, cela est bon pour le peuple ; encore n’en a-t-il guère quand il s’agit de gagner de l’argent. Il est donc très bon de réveiller souvent la conscience des couturières et des rois par une morale qui puisse faire impression sur eux ; mais pour faire cette impression, il faut mieux parler qu’on ne parle aujourd’hui.SECTION IV [6].Liberté de conscience.(Traduit de l’allemand.)Nous n’adoptons pas tout ce paragraphe ; mais comme il y a quelques vérités, nous n’avons pas cru devoir l’omettre ; et nous ne nous chargeons pas de justifier ce qui peut s’y trouver de peu mesuré et de trop dur [7].L’aumônier du prince de ***, lequel prince est catholique romain, menaçait un anabaptiste de le chasser des petits États du prince ; il lui disait qu’il n’y a que trois sectes autorisées dans l’empire[8] ; que pour lui, anabaptiste, qui était d’une quatrième, il n’était pas digne de vivre dans les terres de monseigneur ; et enfin, la conversation s’échauffant, l’aumônier menaça l’anabaptiste de le faire pendre.« Tant pis[9] pour Son Altesse, répondit l’anabaptiste ; je suis un gros manufacturier ; j’emploie deux cents ouvriers ; je fais entrer deux cent mille écus par an dans ses États ; ma famille ira s’établir[10] ailleurs ; monseigneur y perdra.— Et si monseigneur fait pendre tes deux cents ouvriers et ta famille ? reprit l’aumônier ; et s’il donne ta manufacture à de bons catholiques ?— Je l’en défie, dit le vieillard ; on ne donne pas une manufacture comme une métairie, parce qu’on ne donne pas l’industrie. Cela serait beaucoup plus fou que s’il faisait tuer tous ses chevaux[11] parce que l’un d’eux t’aura jeté par terre, et que tu es un mauvais écuyer. L’intérêt de monseigneur n’est pas que je mange[12] du pain sans levain ou levé : il est que je procure à ses sujets de quoi manger, et que j’augmente ses revenus par mon travail. Je suis un honnête homme ; et quand j’aurais le malheur de n’être pas né tel, ma profession me forcerait à le devenir, car dans les entreprises de négoce, ce n’est pas comme dans celles de cour[13] et dans les tiennes : point de succès sans probité. Que t’importe que j’aie été baptisé dans l’âge qu’on appelle de raison, tandis que tu l’as été sans le savoir ? Que t’importe que j’adore Dieu[14]à la manière de mes pères ? Si tu suivais tes belles maximes, si tu avais la force en main, tu irais donc d’un bout de l’univers à l’autre, faisant pendre à ton plaisir le Grec qui ne croit pas que l’Esprit procède du Père et du Fils ; tous les Anglais, tous les Hollandais, Danois, Suédois, Islandais, Prussiens, Hanovriens, Saxons, Holstenois, Hessois, Vurtembergeois, Bernois, Hambourgeois, Cosaques, Valaques, Russes, qui ne croient pas le pape infaillible ; tous les musulmans qui croient un seul Dieu[15], et les Indiens, dont la religion est plus ancienne que la juive, et les lettrés chinois, qui depuis quatre mille[16] ans servent un Dieu unique sans superstition et sans fanatisme ? Voilà donc ce que tu ferais si tu étais le maître ?— Assurément, dit le moine[17] ; car je suis dévoré du zèle de la maison du Seigneur : Zelus domus suæ comedit me [18].— Çà, dis-moi un peu, cher aumônier, repartit l’anabaptiste, es-tu dominicain, ou jésuite, ou diable ?— Je suis jésuite, dit l’autre.— Eh ! mon ami, si tu n’es pas diable, pourquoi dis-tu des choses si diaboliques ?— C’est que le révérend père recteur m’a ordonné de les dire.— Et qui a ordonné cette abomination au révérend père recteur ?— C’est le provincial.— De qui le provincial a-t-il reçu cet ordre ?— De notre général, et le tout pour plaire[19] à un plus grand seigneur que lui. »Dieux de la terre, qui avec trois doigts avez trouvé le secret de vous rendre maîtres d’une grande partie du genre humain, si dans le fond du cœur vous avouez que vos richesses et votre puissance ne sont point essentielles à votre salut et au nôtre, jouissez-en avec modération. Nous ne voulons pas vous démitrer, vous détiarer ; mais ne nous écrasez pas. Jouissez, et laissez-nous paisibles ; démêlez vos intérêts avec les rois, et laissez-nous nos manufactures.
- ↑ Les quatre sections de cet article parurent en 1771, dans la quatrième partie desQuestions sur l’Encyclopédie. Une version de la quatrième section est de 1767. (B.)
- ↑ Voyez dans le présent dictionnaire les articles Beau, Juste, Religion, section II, etZoroastre ; et encore dans les Mélanges, année 1768, le dialogue A, B, C, dixième entretien.
- ↑ Voyez la note, page 234.
- ↑ Voyez la note, page 234.
- ↑ L’autre Rabelais anglais est Swift : voyez dans les Mélanges, année 1734, la vingt-deuxième des Lettres philosophiques ; Voltaire a aussi parlé de Swift dans la cinquième de ses Lettres à Son Altesse monseigneur le prince de *** (voyez lesMélanges, année 1767). Il parle de Tristram Shandy dans l’un des Articles fournis par lui au Journal de politique et de littérature (voyez les Mélanges, année 1777 ).
- ↑ Cette section, avec les variantes qui suivent, était reproduite plus loin sous le motLiberté de conscience. Elle était dans les Questions sur l’Encyclopédie, 4e partie, 1771, telle que je la laisse ici. — Ce morceau avait déjà paru avec le texte que je mets en variante, à la suite du Fragment des instructions pour le prince royal de *** (voyez lesMélanges, année 1767), et avait été reproduit dans les Nouveaux Mélanges, partieixe, 1770).
- ↑ Il est assez singulier que cette note ait été mise à celle des deux versions de l’article qui est la plus mesurée, ainsi qu’on peut en juger. (B.)
- ↑ Variante... dans l’empire : celle qui mange Jésus-Christ sur la foi seule, dans un morceau de pain en buvant un coup ; celle qui mange Jésus-Christ Dieu avec du pain ; et celle qui mange Jésus-Christ Dieu en corps et en âme, sans pain ni vin ; que pour lui, anabaptiste qui ne mange Dieu en aucune façon, il n’était pas digne, etc.
- ↑ Var. Ma foi tant pis, etc.
- ↑ Variante. Ma famille s’établira ailleurs ; monseigneur y perdra plus que moi.
- ↑ Var. Tous ses veaux qui ne communient pas plus que moi. L’intérêt, etc
- ↑ Var. Que je mange Dieu ; il est, etc.
- ↑ Var. Celles de cour : point de succès, etc.
- ↑ Var. Que t’importe que j’adore Dieu sans le manger, tandis que tu le fais, que tu le manges, et que tu le digères ? Si tu suivais, etc.
- ↑ Var. Un seul Dieu, et qui ne lui donnent ni père ni mère ; et les Indiens, etc.
- ↑ Var. Depuis cinq mille.
- ↑ Var. Dit le prêtre ; car, etc.
- ↑ Var. Zelus domus tuæ comedit me. (Psalm. lxviii, 10.)— Étrange secte ! ou plutôt infernale horreur ! s’écria le bon père de famille. Quelle religion que celle qui ne se soutiendrait que par des bourreaux, et qui ferait à Dieu l’outrage de lui dire : Tu n’es pas assez puissant pour soutenir par toi-même ce que nous appelons ton véritable culte, il faut que nous t’aidions ; tu ne peux rien sans nous, et nous ne pouvons rien sans tortures, sans échafauds, et sans bûchers !Çà, dis-moi un peu, sanguinaire aumônier, es-tu dominicain, etc.
- ↑ Variante. Pour plaire au pape. »Le pauvre anabaptiste s’écria : « Sacrés papes qui êtes à Rome sur le trône des Césars, archevêques, évêques, abbés devenus souverains, je vous respecte et je vous fuis. Mais si dans le fond du cœur vous avouez que vos richesses et votre puissance ne sont fondées que sur l’ignorance et la bêtise de nos pères, jouissez-en du moins avec modération. Nous ne voulons point vous détrôner, mais ne nous écrasez pas. Jouissez, et laissez-nous paisibles. Sinon craignez qu’à la fin la patience n’échappe aux peuples, et qu’on ne vous réduise, pour le bien de vos âmes, à la condition des apôtres, dont vous prétendez être les successeurs.— Ah, misérable ! tu voudrais que le pape et l’évêque de Vurtzbourg gagnassent le ciel par la pauvreté évangélique !— Ah, mon révérend père, tu voudrais me faire pendre ! »
- Éd. Garnier - Tome 18
◄ Conscience Conseiller ou juge Conséquence ► CONSEILLER ou JUGE [1].Bartolomé.Quoi ! il n’y a que deux ans que vous étiez au collége, et vousvoilà déjà conseiller de la cour de Naples ?Géronimo.Oui, c’est un arrangement de famille : il m’en a peu coûté.Bartolomé.Vous êtes donc devenu bien savant depuis que je ne vous ai vu ?Géronimo.Je me suis quelquefois fait inscrire dans l’école de droit, où l’on m’apprenait que le droit naturel est commun aux hommes et aux bêtes, et que le droit des gens n’est que pour les gens. On me parlait de l’édit du préteur, et il n’y a plus de préteur ; des fonctions des édiles, et il n’y a plus d’édiles ; du pouvoir des maîtres sur les esclaves, et il n’y a plus d’esclaves. Je ne sais presque rien des lois de Naples, et me voilà juge.Bartolomé.Ne tremblez-vous pas d’être chargé de décider du sort des familles, et ne rougissez-vous pas d’être si ignorant ?Géronimo.Si j’étais savant, je rougirais peut-être davantage. J’entends dire aux savants que presque toutes les lois se contredisent ; que ce qui est juste à Gaiette[2] est injuste à Otrante ; que dans la même juridiction on perd à la seconde chambre le même procès qu’on gagne à la troisième. J’ai toujours dans l’esprit ce beau discours d’un avocat vénitien : « Illustrissimi signori, l’anno passato avete giudicato così ; e questo anno nella medesima lite avete giudicato tutto il contrario : e sempre ben[3]. »Le peu que j’ai lu de nos lois m’a paru souvent très-embrouillé. Je crois que si je les étudiais pendant quarante ans, je serais embarrassé pendant quarante ans : cependant je les étudie ; mais je pense qu’avec du bon sens et de l’équité on peut être un très-bon magistrat, sans être profondément savant. Je ne connais point de meilleur juge que Sancho Pança : cependant il ne savait pas un mot du code de l’île de Barataria. Je ne chercherai point à accorder ensemble Cujas et Camille Descurtis[4] : ils ne sont point mes législateurs. Je ne connais de lois que celles qui ont la sanction du souverain. Quand elles seront claires, je les suivrai à la lettre ; quand elles seront obscures, je suivrai les lumières de ma raison, qui sont celles de ma conscience.Bartolomé.Vous me donnez envie d’être ignorant, tant vous raisonnez bien. Mais comment vous tirerez-vous des affaires d’État, de finance, de commerce ?Géronimo.Dieu merci ! nous ne nous en mêlons guère à Naples. Une fois, le marquis de Carpi, notre vice-roi, voulut nous consulter sur les monnaies : nous parlâmes de l’æs grave des Romains, et les banquiers se moquèrent de nous. On nous assembla dans un temps de disette pour régler le prix du blé : nous fûmes assemblés six semaines, et on mourait de faim. On consulta enfin deux forts laboureurs et deux bons marchands de blé, et il y eut dès le lendemain plus de pain au marché qu’on n’en voulait.Chacun doit se mêler de son métier ; le mien est de juger les contestations, et non pas d’en faire naître : mon fardeau est assez grand.
- ↑ Questions sur l’Encyclopédie, quatrième partie, 1771. (B.)
- ↑ Gaëte, en italien Gajetta.
- ↑ Ces mots ont déjà été cités et traduits dans un fragment d’une lettre de Voltaire, qui fait partie de l’Avertissement mis par les éditeurs de Kehl à la tragédie d’Adélaïde du Guesclin (tome II du Théâtre).
- ↑ Camille Descurtis ou de Curte, jurisconsulte vénitien.
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