jeudi 3 juillet 2014

dictionnaire philosophique voltaire

Éd. Garnier - Tome 20
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WALLER[1].


  1. Aller Voyez dans les Mélanges, année 1734, la vingt et unième des Lettres philosophiques.

Éd. Garnier - Tome 20
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XAVIER[1].

Saint Xavier, surnommé l’apôtre des Indes, fut un des premiers disciples de saint Ignace de Loyola.
Quelques écrivains modernes, trompés par l’équivoque du nom, se sont imaginé que les apôtres saint Barthélemy et saint Thomas avaient prêché aux Indes orientales. Mais Abdias[2] remarque très-bien que les anciens font mention de trois Indes : la première, située vers l’Éthiopie ; la seconde, proche des Mèdes, et la troisième, à l’extrémité du continent.
Les Indiens à qui saint Barthélemy prêcha sont les Arabes de l’Yémen, qui sont nommés par Philostorge[3] les Indiens intérieurs, et par Sophronius[4] les Indiens fortunés : ce sont les habitants de l’Arabie Heureuse.
L’Inde qui est proche des Mèdes est évidemment la Perse et les provinces voisines, qui furent d’abord soumises aux Parthes. Or c’est dans ce pays-là, dans l’empire des Parthes, que les historiens ecclésiastiques[5] témoignent que saint Thomas alla prêcher l’Évangile. Aussi le métropolitain de Perse se vante-t-il, depuis plusieurs siècles, d’être le successeur de saint Thomas. L’auteur des voyages de cet apôtre, et celui de l’histoire d’Abdias, s’accordent là-dessus avec nos autres écrivains.
Enfin la troisième Inde, à l’extrémité du continent, comprend les côtes de Coromandel et de Malabar, et c’est celle dont Xavier fut l’apôtre.
Il arriva à Goa l’an 1542, sous la protection de Jean III, roi de Portugal ; et, malgré les miracles qu’il y opéra, il prétendait, de l’aveu du missionnaire dominicain Navarrète[6], qu’on n’établirait jamais aucun christianisme de durée parmi les païens, à moins que les auditeurs ne fussent à la portée d’un mousquet. Le jésuite Tellez, dans son Histoire d’Éthiopie[7], fait le même aveu. Ç’a toujours été, dit-il, le sentiment que nos religieux ont formé concernant la religion catholique, qu’elle ne pourrait être d’aucune durée en Éthiopie, à moins qu’elle ne fût appuyée par les armes.
L’expérience, en effet, vient à l’appui de cette opinion. Ce fut par les armes que l’on convertit l’Amérique ; et Barthélemy de Las Casas, moine et évêque de Chiapa, écrivit en langue castillane l’Histoire admirable des horribles insolences, cruautés et tyrannies exercées par les Espagnols aux Indes occidentales. Ce témoin oculaire affirme[8] que, dans les îles et sur la terre ferme, ils firent mourir en quarante ans plus de douze millions d’âmes. Ils faisaient certains gibets longs et bas, de manière que les pieds touchaient quasi à la terre, chacun pour treize, à l’honneur et révérence de notre Rédempteur et de ses douze apôtres, comme ils disaient, et, y mettant le feu, brûlaient ainsi tout vifs ceux qui y étaient attachés. Ils prenaient les petites créatures par les pieds, les arrachant des mamelles de leurs mères, et leur froissaient la tête contre les rochers. Las Casas oublie de remarquer que le Psalmiste[9] appelle heureux celui qui pourra traiter ainsi les petits enfants.
Au reste, il faut redire ici comme à l’article Reliques : Jésus n’a condamné que l’hypocrisie des Juifs en disant[10] : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous courez la mer et la terre pour faire un prosélyte ; et quand il l’est devenu, vous le rendez digne de la géhenne deux fois plus que vous.


  1. Aller Voyez aussi François-Xavier, tome XIX, page 200.
  2. Aller Livre VIII, article i. (Note de Voltaire.)
  3. Aller Histoire ecclésiastique, livre II, chapitre vi. (Id.)
  4. Aller Saint Jérôme, dans le catalogue. (Id.)
  5. Aller Eusèbe, livre III, chapitre i ; et Récognitions, livre IX, article i. (Id.)
  6. Aller Traité VI, page 436, col. 6. (Id.)
  7. Aller Livre IV, chapitre iii. (Id.)
  8. Aller Pages 6 et 10 de la traduction française de Jacques de Migrode. (Note de Voltaire.)
  9. Aller Psaume cxxxvi, v. 9. (Id.)
  10. Aller Matthieu, chapitre xxiii, v. 15. (Id.)Voltaire
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    XÉNOPHANES[1].

    Bayle a pris le prétexte de l’article Xénophanes pour faire le panégyrique du diable, comme autrefois Simonide, à l’occasion d’un lutteur qui avait remporté le prix à coups de poing aux jeux olympiques, chanta dans une belle ode les louanges de Castor et de Pollux. Mais, au fond, que nous importent les rêveries de Xénophanes ? Que saurons-nous en apprenant qu’il regardait la nature comme un être infini, immobile, composé d’une infinité de petits corpuscules, de petites monades douées d’une force motrice, de petites molécules organiques ; qu’il pensait d’ailleurs à peu près comme pensa depuis Spinosa, ou que plutôt il cherchait à penser, et qu’il se contredit plusieurs fois, ce qui était le propre des anciens philosophes ?
    Si Anaximène enseigna que l’atmosphère était Dieu ; si Thalès attribua à l’eau la formation de toutes choses parce que l’Égypte était fécondée par ses inondations ; si Phérécide et Héraclite donnèrent au feu tout ce que Thalès donnait à l’eau, quel bien nous revient-il de toutes ces imaginations chimériques ?
    Je veux que Pythagore ait exprimé par des nombres des rapports très-mal connus, et qu’il ait cru que la nature avait bâti le monde par des règles d’arithmétique ; je consens qu’Ocellus Lucanus et Empédocle aient tout arrangé par des forces motrices antagonistes : quel fruit en recueillerai-je ? quelle notion claire sera entrée dans mon faible esprit ?
    Venez, divin Platon, avec vos idées archétypes, vos androgynes, et votre verbe ; établissez ces belles connaissances en prose poétique dans votre république nouvelle, où je ne prétends pas plus avoir une maison que dans la Salente du Télémaque ; mais au lieu d’être un de vos citoyens, je vous enverrai, pour bâtir votre ville, toute la matière subtile de Descartes, toute sa matière globuleuse et toute sa rameuse, que je vous ferai porter par Cyrano de Bergerac[2].
    Bayle a pourtant exercé toute la sagacité de sa dialectique sur vos antiques billevesées ; mais c’est qu’il en tirait toujours parti pour rire des sottises qui leur succédèrent.
    Ô philosophes ! les expériences de physique bien constatées, les arts et métiers, voilà la vraie philosophie. Mon sage est le conducteur de mon moulin, lequel pince bien le vent, ramasse mon sac de blé, le verse dans la trémie, le moud également, et fournit à moi et aux miens une nourriture aisée. Mon sage est celui qui, avec la navette, couvre mes murs de tableaux de laine ou de soie, brillants des plus riches couleurs ; ou bien celui qui met dans ma poche la mesure du temps en cuivre et en or. Mon sage est l’investigateur de l’histoire naturelle. On apprend plus dans les seules expériences de l’abbé Nollet que dans tous les livres de l’antiquité.


    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772, (B.) — Il a été question de Xénophanes à l’article Emblème, tome XVIII.
    2. Aller Plaisant assez mauvais et un peu fou. (Note de Voltaire.)
    Éd. Garnier - Tome 20
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    XÉNOPHON[1].
    ET LA RETRAITE DES DIX-MILLE.
    Quand Xénophon n’aurait eu d’autre mérite que d’être l’ami du martyr Socrate, il serait un homme recommandable ; mais il était guerrier, philosophe, poëte, historien, agriculteur, aimable dans la société ; et il y eut beaucoup de Grecs qui réunirent tous ces mérites.
    Mais pourquoi cet homme libre eut-il une compagnie grecque à la solde du jeune Cosrou, nommé Cyrus par les Grecs ? Ce Cyrus était frère puîné et sujet de l’empereur de Perse Artaxerxe Mnemon, dont on a dit qu’il n’avait jamais rien oublié que les injures. Cyrus avait déjà voulu assassiner son frère dans le temple même on l’on faisait la cérémonie de son sacre (car les rois de Perse furent les premiers qui furent sacrés) ; non-seulement Artaxerxe eut la clémence de pardonner à ce scélérat, mais il eut la faiblesse de lui laisser le gouvernement absolu d’une grande partie de l’Asie Mineure, qu’il tenait de leur père, et dont il méritait au moins d’être dépouillé.
    Pour prix d’une si étonnante clémence, dès qu’il put se soulever dans sa satrapie contre son frère, il ajouta ce second crime au premier. Il déclara par un manifeste « qu’il était plus digne du trône de Perse que son frère, parce qu’il était meilleur magicien et qu’il buvait plus de vin que lui ».
    Je ne crois pas que ce fussent ces raisons qui lui donnèrent pour alliés les Grecs. Il en prit à sa solde treize mille, parmi lesquels se trouva le jeune Xénophon, qui n’était alors qu’un aventurier. Chaque soldat eut d’abord une darique de paye par mois. La darique valait environ une guinée ou un louis d’or de notre temps, comme le dit très-bien M. le chevalier de Jaucourt, et non pas dix francs, comme le dit Rollin.
    Quand Cyrus leur proposa de se mettre en marche avec ses autres troupes pour aller combattre son frère vers l’Euphrate, ils demandèrent une darique et demie, et il fallut bien la leur accorder. C’était trente-six livres par mois, et par conséquent la plus forte paye qu’on ait jamais donnée. Les soldats de César et de Pompée n’eurent que vingt sous par jour dans la guerre civile. Outre cette solde exorbitante, dont ils se firent payer quatre mois d’avance, Cyrus leur fournissait quatre cents chariots chargés de farine et de vin.
    Les Grecs étaient donc précisément ce que sont aujourd’hui les Helvétiens, qui louent leur service et leur courage aux princes leurs voisins, mais pour une somme trois fois plus modique que n’était la solde des Grecs.
    Il est évident, quoi qu’on en dise, qu’ils ne s’informaient pas si la cause pour laquelle ils combattaient était juste ; il suffisait que Cyrus payât bien.
    Les Lacédémoniens composaient la plus grande partie de ces troupes. Ils violaient en cela leurs traités solennels avec le roi de Perse.
    Qu’était devenue l’ancienne aversion de Sparte pour l’or et pour l’argent ? Où était la bonne foi dans les traités ? Où était leur vertu altière et incorruptible ? C’était Cléarque, un Spartiate, qui commandait le corps principal de ces braves mercenaires.
    Je n’entends rien aux manœuvres de guerre d’Artaxerxès et de Cyrus ; je ne vois pas pourquoi cet Artaxerxès, qui venait à son ennemi avec douze cent mille combattants, commence par faire tirer des lignes de douze lieues d’étendue entre Cyrus et lui ; et je ne comprends rien à l’ordre de bataille. J’entends encore moins comment Cyrus, suivi de six cents chevaux seulement, attaque dans la mêlée les six mille gardes à cheval de l’empereur, suivi d’ailleurs d’une armée innombrable. Enfin il est tué de la main d’Artaxerxès, qui, apparemment, ayant bu moins de vin que le rebelle ingrat, se battit avec plus de sang-froid et d’adresse que cet ivrogne. Il est clair qu’il gagna complètement la bataille, malgré la valeur et la résistance de treize mille Grecs, puisque la vanité grecque est obligée d’avouer qu’Artaxerxès leur fit dire de mettre bas les armes. Ils répondent qu’ils n’en feront rien, mais que, si l’empereur veut les payer, ils se mettront à son service. Il leur était donc très-indifférent pour qui ils combattissent, pourvu qu’on les payât. Ils n’étaient donc que des meurtriers à louer.
    Il y a, outre la Suisse, des provinces d’Allemagne qui en usent ainsi. Il n’importe à ces bons chrétiens de tuer pour de l’argent des Anglais, ou des Français, ou des Hollandais, ou d’être tués par eux. Vous les voyez réciter leurs prières et aller au carnage comme des ouvriers vont à leur atelier. Pour moi, j’avoue que j’aime mieux ceux qui s’en vont en Pensylvanie cultiver la terre avec les simples et équitables quakers, et former des colonies dans le séjour de la paix et de l’industrie. Il n’y a pas un grand savoir-faire à tuer et à être tué pour six sous par jour ; mais il y en a beaucoup à faire fleurir la république des dunkards, ces thérapeutes nouveaux, sur la frontière du pays le plus sauvage.
    Artaxerxès ne regarda ces Grecs que comme des complices de la révolte de son frère, et franchement c’est tout ce qu’ils étaient. Il se croyait trahi par eux, et il les trahit, à ce que prétend Xénophon : car après qu’un de ses capitaines eut juré en son nom de leur laisser une retraite libre, et de leur fournir des vivres ; après que Cléarque et cinq autres commandants des Grecs se furent mis entre ses mains pour régler la marcbe, il leur fit trancher la tête, et on égorgea tous les Grecs qui les avaient accompagnés dans cette entrevue, s’il faut s’en rapporter à Xénophon.
    Cet acte royal nous fait voir que le machiavélisme n’est pas nouveau : mais aussi qu’Artaxerxès eût promis de ne pas faire un exemple des chefs mercenaires qui s’étaient vendus à son frère ? Ne lui était-il pas permis de punir ceux qu’il croyait si coupables ?
    C’est ici que commence la fameuse retraite des Dix Mille. Si je n’ai rien compris à la bataille, je ne comprends pas plus à la retraite.
    L’empereur, avant de faire couper la tête aux six généraux grecs et à leur suite, avait juré de laisser retourner en Grèce cette petite armée réduite à dix mille hommes. La bataille s’était donnée sur le chemin de l’Euphrate, il eût donc fallu faire retourner les Grecs par la Mésopotamie occidentale, par la Syrie, par l’Asie Mineure, par l’Ionie. Point du tout ; on les faisait passer à l’orient, on les obligeait de traverser le Tigre sur des barques qu’on leur fournissait ; ils remontaient ensuite par le chemin de l’Arménie, lorsque leurs commandants furent suppliciés. Si quelqu’un comprend cette marche, dans laquelle on tournait le dos à la Grèce, il me fera plaisir de me l’expliquer.
    De deux choses l’une : ou les Grecs avaient choisi eux-mêmes leur route, et en ce cas ils ne savaient ni où ils allaient ni ce qu’ils voulaient ; ou Artaxerxès les faisait marcher malgré eux (ce qui est bien plus probable), et en ce cas pourquoi ne les exterminait-il point ?
    On ne peut se tirer de ces difficultés qu’en supposant que l’empereur persan ne se vengea qu’à demi ; qu’il se contenta d’avoir puni les principaux chefs mercenaires qui avaient vendu les troupes grecques à Cyrus ; qu’ayant fait un traité avec ces troupes fugitives, il ne voulait pas descendre à la honte de le violer ; qu’étant sûr que de ces Grecs errants il en périrait un tiers dans la route, il abandonnait ces malheureux à leur mauvais sort. Je ne vois pas d’autre jour pour éclairer l’esprit du lecteur sur les obscurités de cette marche.
    On s’est étonné de la retraite des Dix-Mille ; mais on devait s’étonner bien davantage qu’Artaxerxès, vainqueur à la tête de douze cent mille combattants (du moins à ce qu’on dit), laissât voyager dans le nord de ses vastes États dix mille fugitifs qu’il pouvait écraser à chaque village, à chaque passage de rivière, à chaque défilé, ou qu’on pouvait faire périr de faim et de misère.
    Cependant on leur fournit, comme nous l’avons vu, vingt-sept grands bateaux vers la ville d’Itace pour leur faire passer le Tigre, comme si on voulait les conduire aux Indes. De là on les escorte en tirant vers le nord, pendant plusieurs jours, dans le désert où est aujourd’hui Bagdad. Ils passent encore la rivière de Zabate ; et c’est là que viennent les ordres de l’empereur de punir les chefs. Il est clair qu’on pouvait exterminer l’armée aussi facilement qu’on avait fait justice des commandants. Il est donc très-vraisemblable qu’on ne le voulut pas.
    On ne doit donc plus regarder les Grecs perdus dans ces pays sauvages que comme des voyageurs égarés, à qui la bonté de l’empereur laissait achever leur route comme ils pouvaient.
    Il y a une autre observation à faire, qui ne paraît pas honorable pour le gouvernement persan. Il était impossible que les Grecs n’eussent pas des querelles continuelles pour les vivres avec tous les peuples chez lesquels ils devaient passer. Les pillages, les désolations, les meurtres, étaient la suite inévitable de ces désordres ; et cela est si vrai que, dans une route de six cents lieues, pendant laquelle les Grecs marchèrent toujours au hasard, ces Grecs, n’étant ni escortés ni poursuivis par aucun grand corps de troupes persanes, perdirent quatre mille hommes, ou assommés par les paysans, ou morts de maladie. Comment donc Artaxerxès ne les fit-il pas escorter depuis leur passage de la rivière de Zabate, comme il l’avait fait depuis le champ de bataille jusqu’à cette rivière ?
    Comment un souverain si sage et si bon commit-il une faute si essentielle ? Peut-être ordonna-t-il l’escorte ; peut-être Xénophon, d’ailleurs un peu déclamateur, la passe-t-il sous silence pour ne pas diminuer le merveilleux de la retraite des Dix-Mille ; peut-être l’escorte fut toujours obligée de marcher très-loin de la troupe grecque par la difficulté des vivres. Quoi qu’il en soit, il paraît certain qu’Artaxerxès usa d’une extrême indulgence, et que les Grecs lui durent la vie, puisqu’ils ne furent pas exterminés.
    Il est dit dans le Dictionnaire encyclopédique, à l’article Retraite, que celle des Dix-Mille se fit sous le commandement de Xénophon. On se trompe ; il ne commanda jamais, il fut seulement sur la fin de la marche à la tête d’une division de quatorze cents hommes.
    Je vois que ces héros, à peine arrivés, après tant de fatigues, sur le rivage du Pont-Euxin, pillent indifféremment amis et ennemis pour se refaire. Xénophon embarque à Héraclée sa petite troupe, et va faire un nouveau marché avec un roi de Thrace qu’il ne connaissait pas. Cet Athénien, au lieu d’aller secourir sa patrie accablée alors par les Spartiates, se vend donc encore une fois à un petit despote étranger. Il fut mal payé, je l’avoue ; et c’est une raison de plus pour conclure qu’il eût mieux fait d’aller secourir sa patrie.
    Il résulte de tout ce que nous avons remarqué que l’Athénien Xénophon, n’étant qu’un jeune volontaire, s’enrôla sous un capitaine lacédémonien, l’un des tyrans d’Athènes, au service d’un rebelle et d’un assassin ; et qu’étant devenu chef de quatorze cents hommes, il se mit aux gages d’un barbare.
    Ce qu’il y a de pis, c’est que la nécessité ne le contraignait pas à cette servitude. Il dit lui-même qu’il avait laissé en dépôt, dans le temple de la fameuse Diane d’Éphèse, une grande partie de l’or gagné au service de Cyrus.
    Remarquons qu’en recevant la paye d’un roi, il s’exposait à être condamné au supplice si cet étranger n’était pas content de lui. Voyez ce qui est arrivé au major général Doxat, homme né libre. Il se vendit à l’empereur Charles VI, qui lui fit couper le cou pour avoir rendu aux Turcs une place qu’il ne pouvait défendre.
    Rollin, en parlant de la retraite des Dix-Mille, dit que « cet heureux succès remplit de mépris pour Artaxerxès les peuples de la Grèce, en leur faisant voir que l’or, l’argent, les délices, le luxe, un nombreux sérail, faisaient tout le mérite du grand roi, etc. ».
    Rollin pouvait considérer que les Grecs ne devaient pas mépriser un souverain qui avait gagné une bataille complète ; qui, ayant pardonné en frère, avait vaincu en héros ; qui, maître d’exterminer dix mille Grecs, les avait laissés vivre et retourner chez eux ; et qui, pouvant les avoir à sa solde, avait dédaigné de s’en servir. Ajoutez que ce prince vainquit depuis les Lacédémoniens et leurs alliés, et leur imposa des lois humiliantes ; ajoutez que dans une guerre contre des Scythes nommés Cadusiens, vers la mer Caspienne, il supporta, comme le moindre soldat, toutes les fatigues et tous les dangers. Il vécut et mourut plein de gloire ; il est vrai qu’il eut un sérail, mais son courage n’en fut que plus estimable. Gardons-nous des déclamations de collége.
    Si j’osais attaquer le préjugé, j’oserais préférer la retraite du maréchal de Belle-Isle[2] à celle des Dix-Mille. Il est bloqué dans Prague par soixante mille hommes, il n’en a pas treize mille. Il prend ses mesures avec tant d’habileté qu’il sort de Prague, dans le froid le plus rigoureux, avec son armée, ses vivres, son bagage, et trente pièces de canon, sans que les assiégeants s’en doutent. Il a déjà gagné deux marches avant qu’ils s’en soient aperçus. Une armée de trente mille combattants le poursuit sans relâche l’espace de trente lieues. Il fait face partout ; il n’est jamais entamé ; il brave, tout malade qu’il est, les saisons, la disette, et les ennemis. Il ne perd que les soldats qui ne peuvent résister à la rigueur extrême de la saison. Que lui a-t-il manqué ? Une plus longue course, et des éloges exagérés à la grecque.

    1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
    2. Aller En 1742, voyez, tome XV, le chapitre vii du Précis du Siècle de Louis XV.

    Éd. Garnier - Tome 20
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    YVETOT[1].

    C’est le nom d’un bourg de France, à six lieues de Rouen en Normandie, qu’on a qualifié de royaume pendant longtemps, d’après Robert Gaguin, historien du xvie siècle.
    Cet écrivain rapporte que Gautier ou Vautier, seigneur d’Yvetot, chambrier du roi Clotaire Ier, ayant perdu les bonnes grâces de son maître par des calomnies dont on n’est pas avare à la cour, s’en bannit de son propre mouvement, passa dans les climats étrangers où, pendant dix ans, il fit la guerre aux ennemis de la foi ; qu’au bout de ce terme, se flattant que la colère du roi serait apaisée, il reprit le chemin de la France ; qu’il passa par Rome, où il vit le pape Agapet, dont il obtint des lettres de recommandation pour le roi, qui était alors à Soissons, capitale de ses États. Le seigneur d’Yvetot s’y rendit un jour de vendredi saint, et prit le temps que Clotaire était à l’église pour se jeter à ses pieds, en le conjurant de lui faire grâce par le mérite de celui qui, en pareil jour, avait répandu son sang pour le salut des hommes ; mais Clotaire, prince farouche et cruel, l’ayant reconnu, lui passa son épée au travers du corps.
    Gaguin ajoute que le pape Agapet, ayant appris une action si indigne, menaça le roi des foudres de l’Église s’il ne réparait sa faute ; et que Clotaire, justement intimidé, et pour satisfaction du meurtre de son sujet, érigea la seigneurie d’Yvetot en royaume, en faveur des héritiers et des successeurs de Gautier ; qu’il en fit expédier des lettres signées de lui, et scellées de son sceau ; que c’est depuis ce temps-là que les seigneurs d’Yvetot portent le titre de rois : et je trouve, par une autorité constante et indubitable, continue Gaguin, qu’un événement aussi extraordinaire s’est passé en l’an de grâce 536.
    Rappelons, à propos de ce récit de Gaguin, l’observation que nous avons déjà faite[2] sur ce qu’il dit de l’établissement de l’université de Paris ; c’est qu’aucun des historiens contemporains ne fait mention de l’événement singulier qui, selon lui, fit ériger en royaume la seigneurie d’Yvetot[3] ; et, comme l’ont très-bien remarqué Claude Malingre et l’abbé de Vertot[4], Clotaire Ier, qu’on suppose souverain du bourg d’Yvetot, ne régnait point dans cette contrée ; les fiefs alors n’étaient point héréditaires ; l’on ne datait point les actes de l’an de grâce, comme le rapporte Robert Gaguin ; enfin le pape Agapet était déjà mort. Ajoutons que le droit d’ériger un fief en royaume appartenait exclusivement à l’empereur.
    Ce n’est pas à dire cependant que les foudres de l’Église ne fussent déjà usitées du temps d’Agapet. On sait que saint Paul[5] excommunia l’incestueux de Corinthe ; on trouve aussi, dans les lettres de saint Basile, quelques exemples de censures générales dès le ive siècle. Une de ces lettres est contre un ravisseur. Le saint prélat y ordonne de faire rendre la fille à ses parents, d’exclure le ravisseur des prières, et de le déclarer excommunié, avec ses complices et toute sa maison, pendant trois ans ; il ordonne aussi d’exclure des prières tout le peuple de la bourgade qui a reçu la personne ravie.
    Auxilius, jeune évêque, excommunia la famille entière de Clacitien ; et quoique saint Augustin ait désapprouvé cette conduite, et que le pape saint Léon ait établi les mêmes maximes que saint Augustin, dans une de ses lettres aux évêques de la province de Vienne, pour ne parler ici que de la France, Prétextat, évêque de Rouen, ayant été assassiné l’an 586, dans sa propre église, Leudovalde, évêque de Bayeux, ne laissa pas de mettre en interdit toutes les églises de Rouen, défendant d’y célébrer le service divin jusqu’à ce que l’on eût trouvé l’auteur du crime.
    L’an 1141, Louis le Jeune ayant refusé de consentir à l’élection de Pierre de La Châtre, que le pape avait fait nommer à la place d’Albéric, archevêque de Bourges, mort l’année précédente, Innocent II mit toute la France en interdit.
    L’an 1200, Pierre de Capoue, chargé d’obliger Philippe-Auguste à quitter Agnès et à reprendre Ingerburge, et n’y ayant pas réussi, publia le 15 janvier la sentence d’interdit sur tout le royaume, qui avait été prononcée par le pape Innocent III. Cet interdit fut observé avec une extrême rigueur. La chronique anglicane, citée par le bénédictin Martenne[6] dit que tout acte de christianisme, hormis le baptême des enfants, fut interdit en France, les églises fermées ; les chrétiens en étaient chassés comme des chiens ; plus d’office divin ni de sacrifice de la messe, plus de sépultures ecclésiastiques pour les défunts ; les cadavres, abandonnés au hasard, répandaient la plus affreuse infection, et pénétraient d’horreur ceux qui leur survivaient.
    La chronique de Tours fait la même description ; elle y ajoute seulement un trait remarquable confirmé par l’abbé Fleury et l’abbé de Vertot[7] : c’est que le saint viatique était excepté, comme le baptême des enfants, de cette privation des choses saintes. Le royaume fut pendant neuf mois dans cette situation : Innocent III permit seulement, au bout de quelque temps, les prédications et le sacrement de confirmation. Le roi fut si courroucé qu’il chassa les évêques et tous les autres ecclésiastiques de leurs demeures, et confisqua leurs biens.
    Mais, ce qui est singulier, les souverains eux-mêmes priaient quelquefois les évêques de prononcer un interdit sur les terres de leurs vassaux. Par des lettres du mois de février 1356, confirmatives de celles de Guy, comte de Nevers et de Mathilde sa femme, en faveur des bourgeois de Nevers, Charles V, régent du royaume, prie les archevêques de Lyon, de Bourges, et de Sens, et les évêques d’Autun, de Langres, d’Auxerre, et de Nevers, de prononcer une excommunication contre le comte de Nevers et un interdit sur ses terres, s’il n’exécute pas l’accord qu’il avait fait avec ses habitants. On trouve aussi, dans le recueil des ordonnances de la troisième race, plusieurs lettres semblables du roi Jean, qui autorisent les évêques à mettre en interdit les lieux dont le seigneur tenterait d’enfreindre les priviléges.
    Enfin, ce qui semble incroyable, le jésuite Daniel rapporte que, l’an 998, le roi Robert fut excommunié par Grégoire V, pour avoir épousé sa parente au quatrième degré. Tous les évêques qui avaient assisté à ce mariage furent interdits de la communion jusqu’à ce qu’ils fussent allés à Rome fairesatisfaction au saint-siége. Les peuples, les courtisans même, se séparèrent du roi ; il ne lui resta que deux domestiques qui purifiaient par le feu toutes les choses qu’il avait touchées. Le cardinal Damien et Rommalde ajoutent même qu’un matin Robert étant allé, selon sa coutume, dire ses prières à la porte de l’église de Saint-Barthélemy, car il n’osait pas y entrer, Abbon, abbé de Fleury, suivi de deux femmes du palais qui portaient un grand plat de vermeil couvert d’un linge, l’aborde, lui annonce que Berthe vient d’accoucher ; et découvrant le plat : « Voyez, lui dit-il, les effets de votre désobéissance aux décrets de l’Église, et le sceau de l’anathème sur ce fruit de vos amours. » Robert regarde, et voit un monstre qui avait le cou et la tête d’un canard. Berthe fut répudiée, et l’excommunication enfin levée.
    Urbain II, au contraire, excommunia, l’an 1092, Philippe Ier, petit-fils de Robert, pour avoir quitté sa parente. Ce pape prononça la sentence d’excommunication dans les propres États du roi, à Clermont en Auvergne, où Sa Sainteté venait chercher un asile ; dans ce même concile où fut prêchée la croisade, et où, pour la première fois, le nom de pape fut donné à l’évêque de Rome, à l’exclusion des autres évêques qui le prenaient auparavant.
    On voit que ces peines canoniques furent d’abord plutôt médicinales que mortelles ; mais Grégoire VII et quelques-uns de ses successeurs osèrent prétendre qu’un souverain excommunié était privé de ses États, et que ses sujets n’étaient plus obligés de lui obéir : supposé cependant qu’un roi puisse être excommunié en certains cas graves, l’excommunication, n’étant qu’une peine purement spirituelle, ne saurait dispenser ses sujets de l’obéissance qu’ils lui doivent comme tenant son autorité de Dieu même. C’est ce qu’ont reconnu constamment les parlements et même le clergé de France, dans les excommunications de Boniface VIII contre Philippe le Bel, de Jules II contre Louis XII, de Sixte V contre Henri III, de Grégoire XIII contre Henri IV ; et c’est aussi la doctrine de la fameuse assemblée du clergé de 1682.


    1. Aller Voyez tome XIX, page 255.
    2. Aller Voyez l’article Université, ci-dessus, page 545.
    3. Aller Voyez dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions, tome IV, page 728 et suiv., l’écrit de l’abbé de Vertot, intitulé Dissertation sur l’origine du royaume d’Yvetot.
    4. Aller Il y avait encore de nom un roi d’Yvetot à l’époque de la Révolution française. C’était le comte d’Albon, élève de Court de Gébelin, et qui était, comme son maître, un érudit distingué. Il mourut en 1790. (G. A.)
    5. Aller I. Corint., chapitre v, v. 5. (Note de Voltaire.)
    6. Aller Tome V, page 808. (Note de Voltaire.)
    7. Aller Livre I, page 148. (Id.)Voltaire
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      ZÈLE.

      Celui de la religion est un attachement pur et éclairé au maintien et au progrès du culte qu’on doit à la Divinité ; mais quand ce zèle est persécuteur, aveugle, et faux, il devient le plus grand fléau de l’humanité.
      Voici comme l’empereur Julien parle du zèle des chrétiens de son temps : « Les galiléens, dit-il[1], ont souffert sous mon prédécesseur l’exil et les prisons ; on a massacré réciproquement ceux qui s’appellent tour à tour hérétiques. J’ai rappelé leurs exilés, élargi leurs prisonniers : j’ai rendu leurs biens aux proscrits, je les ai forcés de vivre en paix ; mais telle est la fureur inquiète des galiléens, qu’ils se plaignent de ne pouvoir plus se dévorer les uns les autres. »
      Ce portrait ne paraîtra point outré, si l’on fait seulement attention aux calomnies atroces dont les chrétiens se noircissaient réciproquement. Par exemple, saint Augustin[2] accuse les manichéens de contraindre leurs élus à recevoir l’eucharistie après l’avoir arrosée de semence humaine. Avant lui, saint Cyrille de Jérusalem[3] les avait accusés de la même infamie en ces termes : « Je n’oserais dire en quoi ces sacriléges trempent leurs ischas qu’ils donnent à leurs malheureux sectateurs, qu’ils exposent au milieu de leur autel, et dont le manichéen souille sa bouche et sa langue. Que les hommes pensent à ce qui a coutume de leur arriver en songe, et les femmes dans le temps de leurs règles. » Le pape saint Léon, dans un de ses sermons[4], appelle aussi le sacrifice des manichéens la turpitude même. Enfin Suidas[5] et Cedrenus[6] ont encore enchéri sur cette calomnie, en avançant que les manichéens faisaient des assemblées nocturnes où, après avoir éteint les flambeaux, ils commettaient les plus énormes impudicités.
      Observons d’abord que les premiers chrétiens furent accusés des mêmes horreurs qu’ils imputèrent depuis aux manichéens, et que la justification des uns peut également s’appliquer aux autres. Afin d’avoir des prétextes de nous persécuter, disait Athénagore dans son apologie pour les chrétiens[7], on nous accuse de faire des festins détestables et de commettre des incestes dans nos assemblées. C’est un vieux artifice dont on a usé de tout temps pour faire périr la vertu. Ainsi Pythagore fut brûlé avec trois cents de ses disciples, Héraclite chassé par les Éphésiens, Démocrite par les Abdéritains, et Socrate condamné par les Athéniens.
      Athénagore fait voir ensuite que les principes et les mœurs des chrétiens suffisaient seuls pour détruire les calomnies qu’on répandait contre eux ; les mêmes raisons militent en faveur des manichéens. Pourquoi, d’ailleurs, saint Augustin, qui est si affirmatif dans son livre des Hérésies, est-il réduit dans celuides Mœurs des manichéens, en parlant de l’horrible cérémonie dont il s’agit, à dire simplement[8] : On les en soupçonne.... Le monde a cette opinion d’eux.... S’ils ne font pas ce qu’on leur impute.... La renommée publie beaucoup de mal d’eux ; mais ils soutiennent que ce sont des mensonges ?
      Pourquoi ne pas soutenir en face cette accusation dans sa dispute contre Fortunat, qui l’en sommait en public et en ces termes : Nous sommes accusés de faux crimes ; et comme Augustin a assisté à notre culte, je le prie de déclarer devant tout le peuple si ces crimes sont véritables ou non ? Saint Augustin répond : Il est vrai que j’ai assisté à votre culte ; mais autre est la question de la foi, autre celle des mœurs ; et c’est celle de la foi que j’ai proposée. Cependant, si les personnes qui sont présentes aiment mieux que nous agitions celle de vos mœurs, je ne m’y opposerai pas.
      Fortunat, s’adressant à l’assemblée : Je veux, dit-il, avant toutes choses, être justifié dans l’esprit des personnes qui nous croient coupables, et qu’Augustin témoigne à présent devant vous, et un jour devant le tribunal de Jésus-Christ, s’il a jamais vu, ou s’il sait, de quelque manière que ce soit, que les choses qu’on nous impute se commettent parmi nous. Saint Augustin répond encore : Vous sortez de la question ; celle que j’ai proposée roule sur la foi, et non sur les mœurs. Enfin, Fortunat continuant à presser saint Augustin de s’expliquer, il le fait en ces termes : Je reconnais que dans la prière où j’ai assisté, je ne vous ai vus commettre rien d’impur.
      Le même saint Augustin, dans son livre de l’Utilité de la foi[9], justifie encore les manichéens. « Dans ce temps-là, dit-il à son ami Honorat, lorsque j’étais engagé dans le manichéisme, j’étais encore plein du désir et de l’espérance d’épouser une belle femme, d’acquérir des richesses, de parvenir aux honneurs, et de jouir des autres voluptés pernicieuses de la vie. Car lorsque j’écoutais avec assiduité les docteurs manichéens, je n’avais pas encore renoncé au désir et à l’espérance de toutes ces choses. Je n’attribue pas cela à leur doctrine : car je dois leur rendre ce témoignage qu’ils exhortent soigneusement les hommes à se préserver de ces mêmes choses. C’est donc là ce qui m’empêchait de m’attacher tout à fait à la secte, et ce qui me retenait dans le rang de ceux qu’ils appellent auditeurs. Je ne voulais pas renoncer aux espérances et aux affaires du siècle. » Et dans le dernier chapitre de ce livre, où il représente les docteurs manichéens comme des hommes superbes, qui avaient l’esprit aussi grossier qu’ils avaient le corps maigre et décharné, il ne dit pas un mot de leurs prétendues infamies.
      Mais sur quelles preuves étaient donc fondées ces imputations ? La première qu’allègue saint Augustin, c’est que ces impudicités étaient une suite du système de Manichée sur les moyens dont Dieu se sert pour arracher aux princes des ténèbres les parties de sa substance. Nous en avons parlé à l’article Généalogie[10] ; ce sont des horreurs que l’on se dispense de répéter. Il suffit de dire ici que le passage du septième livre du Trésor de Manichée, que saint Augustin cite en plusieurs endroits, est évidemment falsifié. L’hérésiarque dit, si nous l’en croyons, que ces vertus célestes qui se transforment tantôt en beaux garçons, et tantôt en belles filles, sont Dieu le père lui-même. Cela est faux. Manès n’a jamais confondu les vertus célestes avec Dieu le père. Saint Augustin, n’ayant pas compris l’expression syriaque d’une vierge de lumièrepour dire une lumière vierge, suppose que Dieu fait voir aux princes des ténèbres une belle fille vierge pour exciter leur ardeur brutale ; il ne s’agit point du tout de cela dans les anciens auteurs, il est question de la cause des pluies.
      Le grand prince, dit Tirbon cité par saint Épiphane[11] fait sortir de lui-même dans sa colère des nuages noirs qui obscurcissent tout le monde ; il s’agite, se tourmente, se met tout en eau, et c’est là ce qui fait la pluie, qui n’est autre chose que la sueur du grand prince. Il faut que saint Augustin ait été trompé par une traduction ou plutôt par quelque extrait infidèle du Trésor de Manichée,dont il n’a cité que deux ou trois passages. Aussi le manichéen Secundinus lui reprochait-il de n’entendre rien aux mystères de Manichée, et de ne les combattre que par de purs paralogismes. Comment d’ailleurs, dit le savant M. de Beausobre, que nous abrégeons ici[12], saint Augustin aurait-il pu demeurertant d’années dans une secte où l’on enseignait publiquement de telles abominations ? Et comment aurait-il eu le front de la défendre contre les catholiques ?
      De cette preuve de raisonnement, passons aux preuves de fait et de témoignage alléguées par saint Augustin, et voyons si elles sont plus solides. » On dit, continue ce Père[13], que quelques-uns d’eux ont confessé ce fait dans des jugements publics, non-seulement dans la Paphlagonie, mais aussi dans les Gaules, comme je l’ai ouï dire à Rome par un certain catholique. »
      De pareils ouï-dire méritent si peu d’attention que saint Augustin n’osa en faire usage dans sa conférence avec Fortunat, quoiqu’il y eût sept à huit ans qu’il avait quitté Rome ; il semble même avoir oublié le nom du catholique de qui il les tient. Il est vrai que dans son livre des Hérésies, le même saint Augustin parle des confessions de deux filles, nommées l’une Marguerite et l’autre Eusébie, et de quelques manichéens qui, ayant été découverts à Carthage et menés à l’église, avouèrent, dit-on, l’horrible fait dont il s’agit.
      Il ajoute qu’un certain Viator déclara que ceux qui commettaient ces infamies s’appelaient catharistes ou purgateurs ; et qu’interrogés sur quelle écriture ils appuyaient cette affreuse pratique, ils produisaient le passage duTrésor de Manichée, dont on a démontré la falsification. Mais nos hérétiques, bien loin de s’en servir, l’auraient hautement désavoué comme l’ouvrage de quelque imposteur qui voulait les perdre. Cela seul rend suspects tous ces actes de Carthage que Quod-vult-Deus avait envoyés à saint Augustin ; et ces misérables, découverts et conduits à l’église, ont bien la mine d’être des gens apostés pour avouer tout ce qu’on voulait qu’ils avouassent.
      Au chapitre xlvii de la Nature du bien, saint Augustin avoue que, lorsqu’on reprochait à nos hérétiques les crimes en question, ils répondaient qu’un de leurs élus, déserteur de leur secte, et devenu leur ennemi, avait introduit cette énorme pratique. Sans examiner si cette secte que Viator nommait des catharistes était réelle, il suffit d’observer ici que les premiers chrétiens imputaient de même aux gnostiques les horribles mystères dont ils étaient accusés par les Juifs et par les païens ; et si cette apologie est bonne dans leur bouche, pourquoi ne le serait-elle pas dans celle des manichéens ?
      C’est cependant ces bruits populaires que M. de Tillemont, qui se pique d’exactitude et de fidélité, ose convertir en faits certains.
      Il assure[14] qu’on avait fait avouer ces infamies aux manichéens dans des jugements publics en Paphlagonie, dans les Gaules, et diverses fois à Carthage.
      Pesons aussi le témoignage de saint Cyrille de Jérusalem, dont le rapport est tout différent de celui de saint Augustin ; et considérons que le fait est si incroyable et si absurde qu’on aurait peine à le croire quand il serait attesté par cinq ou six témoins qui l’auraient vu, et qui l’affirmeraient avec serment. Saint Cyrille est seul, il ne l’a point vu, il l’avance dans une déclamation populaire où il se donne la licence[15] de faire tenir à Manichée, dans la conférence de Cascar, un discours dont il n’y a pas un mot dans les Actes d’Archélaüs, comme M. Zaccagni[16] est obligé d’en convenir ; et l’on ne saurait alléguer, pour la défense de saint Cyrille, qu’il n’a pris que le sens d’Archélaüs et non les termes : car ni les termes, ni le sens, rien ne s’y trouve. D’ailleurs, le tour que prend ce Père paraît être celui d’un historien qui cite les propres paroles de son auteur.
      Cependant, pour sauver l’honneur et la bonne foi de saint Cyrille, M. Zaccagni, et après lui M. de Tillemont, supposent, sans aucune preuve, que le traducteur ou le copiste ont omis l’endroit des Actes allégué par ce Père ; et les journalistes de Trévoux ont imaginé deux sortes d’Actes d’Archélaüs, les uns authentiques, que Cyrille a copiés, les autres supposés dans le ve siècle par quelque nestorien. Quand ils auront prouvé cette supposition, nous examinerons leurs raisons.
      Venons enfin au témoignage du pape Léon touchant les abominations manichéennes. Il dit dans ses sermons[17] que les troubles survenus en d’autres pays avaient jeté en Italie des manichéens dont les mystères étaient si abominables qu’il ne pouvait les exposer aux yeux du public sans blesser l’honnêteté ; que pour les connaître il avait fait venir des élus et des élues de cette secte dans une assemblée composée d’évêques, de prêtres et de quelques laïques, hommes nobles ; que ces hérétiques avaient découvert beaucoup de choses touchant leurs dogmes et les cérémonies de leur fête, et avaient avoué un crime qu’il ne pouvait leur dire, mais dont on ne pouvait douter après la confession des coupables : savoir, d’une jeune fille qui n’avait que dix ans, de deux femmes qui l’avaient préparé pour l’horrible cérémonie de la secte, du jeune homme qui en avait été complice, de l’évêque qui l’avait ordonnée et qui y avait présidé. Il renvoie ceux de ses auditeurs qui en voudront savoir davantage aux informations qui avaient été faites, et qu’il communiqua aux évêques d’Italie dans sa seconde lettre.
      Ce témoignage paraît plus précis et plus décisif que celui de saint Augustin ; mais il n’est rien moins que suffisant pour prouver un fait démenti par les protestations des accusés, et par les principes certains de leur morale. En effet, quelles preuves a-t-on que les personnes infâmes interrogées par Léon n’ont pas été gagnées pour déposer contre leur secte ?
      On répondra que la piété et la sincérité de ce pape ne permettront jamais de croire qu’il ait procuré une telle fraude. Mais si, comme nous l’avons dit à l’article Reliques, le même saint Léon a été capable de supposer que des linges, des rubans qu’on a mis dans une boîte, et que l’on a fait descendre dans le sépulcre de quelques saints, ont répandu du sang quand on les a coupés ; ce pape dut-il se faire aucun scrupule de gagner ou de faire gagner des femmes perdues et je ne sais quel évêque manichéen, lesquels, assurés de leur grâce, s’avoueraient coupables des crimes qui peuvent être vrais pour eux en particulier, mais non pour leur secte, de la séduction de laquelle saint Léon voulait garantir son peuple ? De tout temps les évêques se sont crus autorisés à user de ces fraudes pieuses, qui tendent au salut des âmes. Les écrits supposés et apocryphes en sont une preuve, et la facilité avec laquelle les Pères ajoutaient foi à ces mauvais ouvrages fait voir que, s’ils n’étaient pas complices de la fraude, ils n’étaient pas scrupuleux à en profiter.
      Enfin saint Léon prétend confirmer les crimes secrets des manichéens par un argument qui les détruit. Ces exécrables mystères, dit-il[18], qui plus ils sont impurs, plus on a soin de les cacher, sont communs aux manichéens et aux priscillianistes. C’est partout le même sacrilége, la même obscénité, la même turpitude. Ces crimes, ces infamies, sont les mêmes que l’on découvrit autrefois dans les priscillianistes, et dont toute la terre a été informée.
      Les priscillianistes ne furent jamais coupables de ceux pour lesquels on les fit périr. On trouve dans les Œuvres de saint Augustin[19] le Mémoire instructif qui fut remis à ce Père par Orose, et dans lequel ce prêtre espagnol proteste qu’il a ramassé toutes les plantes de perdition qui pullulent dans la secte des priscillianistes ; qu’il n’en a pas oublié la moindre branche, la moindre racine ; qu’il expose au médecin toutes les maladies de cette secte, afin qu’il travaille à sa guérison. Orose ne dit pas un mot des mystères abominables dont parle Léon : démonstration invincible qu’il ne doutait pas que ce ne fussent de pures calomnies. Saint Jérôme[20] dit aussi que Priscillien fut opprimé par la faction, par les machinations des évêques Ithace et Idace. Parle-t-on ainsi d’un homme coupable de profaner la religion par les plus infâmes cérémonies ? Cependant Orose et saint Jérôme n’ignoraient pas ces crimes, dont toute la terre a été informée.
      Saint Martin de Tours et saint Ambroise, qui étaient à Trêves quand Priscillien fut jugé, devaient en être également informés. Cependant ils sollicitèrent instamment sa grâce, et, n’ayant pu l’obtenir, ils refusèrent de communiquer avec ses accusateurs et leur faction. Sulpice Sévère rapporte l’histoire des malheurs de Priscillien. Latronien, Euphrosine, veuve du poëte Delphidius, sa fille, et quelques autres personnes, furent exécutés avec lui à Trêves, par les ordres du tyran Maxime et aux instances d’Ithace et d’Idace, deux évêques vicieux, et qui, pour prix de leur injustice, moururent dans l’excommunication, chargés de la haine de Dieu et des hommes.
      Les priscillianistes étaient accusés comme les manichéens de doctrines obscènes, de nudité, et d’impudicités religieuses. Comment en furent-ils convaincus ? Priscillien et ses complices les avouèrent, à ce qu’on dit, dans les tourments. Trois personnes viles, Tertulle, Potamius et Jean, les confessèrent sans attendre la question. Mais l’action intentée contre les priscillianistes devait être fondée sur d’autres témoignages qui avaient été rendus contre eux en Espagne. Cependant les dernières informations furent rejetées par un grand nombre d’évêques, d’ecclésiastiques estimés ; et le bon vieillard Higimis, évêque de Cordoue, qui avait été le dénonciateur des priscillianistes, les crut dans la suite si innocents des crimes qu’on leur imputait qu’il les reçut à sa communion, et se trouva par là enveloppé dans la persécution qu’ils essuyèrent.
      Ces horribles calomnies, dictées par un zèle aveugle, sembleraient justifier la réflexion qu’Ammien Marcellin[21] rapporte de l’empereur Julien : « Les bêtes féroces, dit-il, ne sont pas plus redoutables aux hommes que les chrétiens les sont les uns aux autres quand ils sont divisés de croyance et de sentiment. »
      Ce qu’il y a de plus déplorable en cela, c’est quand le zèle est hypocrite et faux ; les exemples n’en sont pas rares. L’on tient d’un docteur de Sorbonne qu’en sortant d’une séance de la Faculté, Tournely, avec lequel il était fort lié, lui dit tout bas : « Vous voyez que j’ai soutenu avec chaleur tel sentiment pendant deux heures ; eh bien ! je vous assure qu’il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce que j’ai dit. »
      On sait aussi la réponse d’un jésuite qui avait été employé vingt ans dans les missions du Canada, et qui, ne croyant pas en Dieu, comme il en convenait à l’oreille d’un ami, avait affronté vingt fois la mort pour la religion qu’il prêchait avec succès aux sauvages. Cet ami lui représentant l’inconséquence de son zèle : « Ah ! répondit le jésuite missionnaire, vous n’avez pas d’idée du plaisir que l’on goûte à se faire écouter de vingt mille hommes, et à leur persuader ce qu’on ne croit pas soi-même. »
      On est effrayé de voir que tant d’abus et de désordres soient nés de l’ignorance profonde où l’Europe a été plongée si longtemps ; et les souverains qui sentent enfin combien il importe d’être éclairé deviennent les bienfaiteurs de l’humanité en favorisant le progrès des connaissances, qui sont le soutien de la tranquillité et du bonheur des peuples, et le plus solide rempart contre les entreprises du fanatisme.


      1. Aller Lettre lii. (Note de Voltaire.)
      2. Aller Chapitre xlvides Hérésies. (Id.)
      3. Aller N. xiii de la sixième catéchèse. (Id.)
      4. Aller Sermon vesur le Jeûne du 10e mois. (Id.)
      5. Aller Sur Manès. (Note de Voltaire.)
      6. Aller Annales, page 200. (Id.)
      7. Aller Page 35. (Id.)
      8. Aller Chapitre xvi. (Note de Voltaire.)
      9. Aller Chapitre i. (Id.)
      10. Aller Voyez tome XIX, page 222.
      11. Aller Hér. lxvi, c. xxv. (Note de Voltaire.)
      12. Aller Hist. du Man., livre IX, chapitres viii et ix. (Id.)
      13. Aller Chapitre xlviide la Nature du bien. (Note de Voltaire.)
      14. Aller Manich., article xii, page 795. (Note de Voltaire.)
      15. Aller N. xv. (Id.)
      16. Aller Préface, n° xiii. (Id.)
      17. Aller Sermon ivsur la Nativité et sur l’Épiphanie. (Id.)
      18. Aller Lettre cxiii, chapitre xvi. (Note de Voltaire.)
      19. Aller Tome VIII, col. 430. (Id.)
      20. Aller Dans le catalogue. (Note de Voltaire.)
      21. Aller Livre XXII. (Id.)
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      ZOROASTRE[1].

      Si c’est Zoroastre qui le premier annonça aux hommes cette belle maxime : « Dans le doute si une action est bonne ou mauvaise, abstiens-toi, » Zoroastre était le premier des hommes après Confucius.
      Si cette belle leçon de morale ne se trouve que dans les cent Portes du Sadder[2], longtemps après Zoroastre, bénissons l’auteur du Sadder. On peut avoir des dogmes et des rites très-ridicules avec une morale excellente.
      Qui était ce Zoroastre ? Ce nom a quelque chose de grec, et on dit qu’il était Mède. Les Parsis d’aujourd’hui l’appellent Zerdust, ou Zerdast, ou Zaradast, ou Zarathrust. Il ne passe pas pour avoir été le premier du nom. On nous parle de deux autres Zoroastres, dont le premier a neuf mille ans d’antiquité ; c’est beaucoup pour nous, quoique ce soit très-peu pour le monde.
      Nous ne connaissons que le dernier Zoroastre.
      Les voyageurs français Chardin et Tavernier nous ont appris quelque chose de ce grand prophète, par le moyen des Guèbres ou Parsis, qui sont encore répandus dans l’Inde et dans la Perse, et qui sont excessivement ignorants. Le docteur Hyde, professeur en arabe dans Oxford, nous en a appris cent fois davantage sans sortir de chez lui. Il a fallu que dans l’ouest de l’Angleterre il ait deviné la langue que parlaient les Perses du temps de Cyrus, et qu’il l’ait confrontée avec la langue moderne des adorateurs du feu.
      C’est à lui surtout que nous devons ces cent Portes du Sadder, qui contiennent tous les principaux préceptes des pieux ignicoles.
      Pour moi, j’avoue que je n’ai rien trouvé sur leurs anciens rites de plus curieux que ces deux vers persans de Sadi, rapportés par Hyde :
      Qu’un Perse ait conservé le feu sacré cent ans,
      Le pauvre homme est brûlé quand il tombe dedans.
      Les savantes recherches de Hyde allumèrent, il y a peu d’années, dans le cœur d’un jeune Français[3], le désir de s’instruire par lui-même des dogmes des Guèbres.
      Il fit le voyage des Grandes-Indes pour apprendre dans Surate, chez les pauvres Parsis modernes, la langue des anciens Perses, et pour lire dans cette langue le livre de ce Zoroastre si fameux, supposé qu’en effet il ait écrit.
      Les Pythagore, les Platon, les Apollonius de Tyane, allèrent chercher autrefois en Orient la sagesse, qui n’était pas là. Mais nul n’a couru après cette divinité cachée, à travers plus de peines et de périls que le nouveau traducteur français des livres attribués à Zoroastre. Ni les maladies, ni la guerre, ni les obstacles renaissants à chaque pas, ni la pauvreté même, le premier et le plus grand des obstacles, rien n’a rebuté son courage.
      Il est glorieux pour Zoroastre qu’un Anglais ait écrit sa vie au bout de tant de siècles, et qu’ensuite un Français l’ait écrite d’une manière tout différente. Mais ce qui est encore plus beau, c’est que nous avons, parmi les biographes anciens du prophète, deux principaux auteurs arabes, qui précédemment écrivirent chacun son histoire ; et ces quatre histoires se contredisent merveilleusement toutes les quatre. Cela ne s’est pas fait de concert[4] ; et rien n’est plus capable de faire connaître la vérité.
      Le premier historien arabe, Abu-Mohammed Moustapha, avoue que le père de Zoroastre s’appelait Espintaman ; mais il dit aussi qu’Espintaman n’était pas son père, mais son trisaïeul. Pour sa mère, il n’y a pas deux opinions : elle s’appelait Dogdu, ou Dodo, ou Dodu : c’était une très-belle poule d’Inde ; elle est fort bien dessinée chez le docteur Hyde.
      Bundari, le second historien, conte que Zoroastre était Juif, et qu’il avait été valet de Jérémie ; qu’il mentit à son maître ; que Jérémie, pour le punir, lui donna la lèpre ; que le valet, pour se décrasser, alla prêcher une nouvelle religion en Perse, et fit adorer le soleil au lieu des étoiles.
      Voici ce que le troisième historien raconte, et ce que l’Anglais Hyde a rapporté assez au long :
      Le prophète Zoroastre étant venu du paradis prêcher sa religion chez le roi de Perse Gustaph, le roi dit au prophète : « Donnez-moi un signe. » Aussitôt le prophète fit croître devant la porte du palais un cèdre si gros, si haut, que nulle corde ne pouvait ni l’entourer, ni atteindre sa cime. Il mit au haut du cèdre un beau cabinet où nul homme ne pouvait monter. Frappé de ce miracle, Gustaph crut à Zoroastre.
      Quatre mages ou quatre sages (c’est la même chose), gens jaloux et méchants, empruntèrent du portier royal la clef de la chambre du prophète pendant son absence, et jetèrent parmi ses livres des os de chiens et de chats, des ongles et des cheveux de morts, toutes drogues, comme on sait, avec lesquelles les magiciens ont opéré de tout temps. Puis ils allèrent accuser le prophète d’être un sorcier et un empoisonneur. Le roi se fit ouvrir la chambre par son portier. On y trouva les maléfices, et voilà l’envoyé du ciel condamné à être pendu.
      Comme on allait pendre Zoroastre, le plus beau cheval du roi tombe malade ; ses quatre jambes rentrent dans son corps, tellement qu’on n’en voit plus. Zoroastre l’apprend ; il promet qu’il guérira le cheval, pourvu qu’on ne le pende pas. L’accord étant fait, il fait sortir une jambe du ventre, et il dit : « Sire, je ne vous rendrai pas la seconde jambe que vous n’ayez embrassé ma religion. — Soit, dit le monarque. » Le prophète, après avoir fait paraître la seconde jambe, voulut que les fils du roi se fissent zoroastriens ; et ils le furent. Les autres jambes firent des prosélytes de toute la cour. On pendit les quatre malins sages au lieu du prophète, et toute la Perse reçut la foi.
      Le voyageur français raconte à peu près les mêmes miracles, mais soutenus et embellis par plusieurs autres. Par exemple, l’enfance de Zoroastre ne pouvait pas manquer d’être miraculeuse ; Zoroastre se mit à rire dès qu’il fut né, du moins à ce que disent Pline et Solin. Il y avait alors, comme tout le monde le sait, un grand nombre de magiciens très-puissants ; et ils savaient bien qu’un jour Zoroastre en saurait plus qu’eux, et qu’il triompherait de leur magie. Le prince des magiciens se fit amener l’enfant, et voulut le couper en deux ; mais sa main se sécha sur-le-champ. On le jeta dans le feu, qui se convertit pour lui en bain d’eau de rose. On voulut le faire briser sous les pieds des taureaux sauvages : mais un taureau plus puissant prit sa défense. On le jeta parmi les loups ; ces loups allèrent incontinent chercher deux brebis qui lui donnèrent à téter toute la nuit. Enfin il fut rendu à sa mère Dogdo, ou Dodo, ou Dodu, femme excellente entre toutes les femmes, ou fille admirable entre toutes les filles.
      Telles ont été dans toute la terre toutes les histoires des anciens temps. C’est la preuve de ce que nous avons dit souvent[5], que la fable est la sœur aînée de l’histoire.
      Je voudrais que, pour notre plaisir et pour notre instruction, tous ces grands prophètes de l’antiquité, les Zoroastre, les Mercure Trismégiste, les Abaris, les Numa même, etc., etc., etc., revinssent aujourd’hui sur la terre, et qu’ils conversassent avec Locke, Newton, Bacon, Shaftesbury, Pascal, Arnauld, Bayle ; que dis-je ? avec les philosophes les moins savants de nos jours, qui ne sont pas les moins sensés. J’en demande pardon à l’antiquité, mais je crois qu’ils feraient une triste figure.
      Hélas ! les pauvres charlatans ! ils ne vendraient pas leurs drogues sur le Pont-Neuf, Cependant, encore une fois, leur morale est bonne. C’est que la morale n’est pas de la drogue. Comment se pourrait-il que Zoroastre eût joint tant d’énormes fadaises à ce beau précepte de s’abstenir dans le doute si on fera bien ou mal ? C’est que les hommes sont toujours pétris de contradictions.
      On ajoute que Zoroastre, ayant affermi sa religion, devint persécuteur. Hélas ! il n’y a pas de sacristain ni de balayeur d’église qui ne persécutât s’il le pouvait.
      On ne peut lire deux pages de l’abominable fatras attribué à ce Zoroastre sans avoir pitié de la nature humaine. Nostradamus et le médecin des urines sont des gens raisonnables en comparaison de cet énergumène ; et cependant on parle de lui, et on en parlera encore. Ce qui paraît singulier, c’est qu’il y avait, du temps de ce Zoroastre que nous connaissons, et probablement avant lui, des formules de prières publiques et particulières instituées. Nous avons au voyageur français l’obligation de nous les avoir traduites. Il y avait de telles formules dans l’Inde ; nous n’en connaissons point de pareilles dans lePentateuque.
      Ce qui est bien plus fort, c’est que les mages, ainsi que les brames, admirent un paradis, un enfer, une résurrection, un diable[6]. Il est démontré que la loi des Juifs ne connut rien de tout cela. Ils ont été tardifs en tout. C’est une vérité dont on est convaincu, pour peu qu’on avance dans les connaissances orientales.


      1. Aller Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. Voltaire avait consacré à Zoroastre le paragraphe xxxix du Philosophe ignorant (voyez les Mélanges, année 1766). (B.)
      2. Aller Voyez tome XI, pages 34 et 199.
      3. Aller Anquetil-Duperron, né le 7 décembre 1731, s’était engagé comme simple soldat pour aller dans l’Inde. Il partit de Paris le 7 novembre 1754. Son Recueil des livres sacrés des Parsis, qu’il publia en 1771, fut peu goûté à son apparition. Anquetil-Duperron mourut en 1805. Il était frère d’Anquetil, l’historien. (G. A.)
      4. Aller C’est le mot de Pascal : voyez dans les Mélanges, année 1768, les Instructions à Antoine-Jacques Rustan.
      5. Aller Voyez tome XIX, page 59.
      6. Aller Le diable, chez Zoroastre, est Hariman, ou, si vous voulez, Arimane ; il avait été créé. C’était tout comme chez nous originairement ; il n’était point principe ; il n’obtint cette dignité de mauvais principe qu’avec le temps. Ce diable, chez Zoroastre, est un serpent qui produisit quarante-cinq mille envies. Le nombre s’en est accru depuis ; et c’est depuis ce temps-là qu’à Rome, à Paris, chez les courtisans, dans les armées, et chez les moines, nous voyons tant d’envieux. (Note de Voltaire.)
      Éd. Garnier - Tome 20
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      DÉCLARATION[1].

      DES AMATEURS, QUESTIONNEURS ET DOUTEURS QUI SE SONT AMUSÉS À FAIRE AUX SAVANTS LES « QUESTIONS » CI-DESSUS EN NEUF VOLUMES.[2].

      Nous déclarons aux savants qu’étant comme eux prodigieusement ignorants sur les premiers principes de toutes les choses, et sur le sens naturel, typique, mystique, allégorique de plusieurs choses, nous nous en rapportons sur ces choses au jugement infaillible de la sainte Inquisition de Rome, de Milan, de Florence, de Madrid, de Lisbonne, et aux décrets de la Sorbonne de Paris, concile perpétuel des Gaules.
      Nos erreurs n’étant point provenues de malice, mais étant la suite naturelle de la faiblesse humaine, nous espérons qu’elles nous seront pardonnées en ce monde-ci et en l’autre.
      Nous supplions le petit nombre d’esprits célestes qui sont encore enfermés en France dans des corps mortels, et qui, de là, éclairent l’univers à trente sousla feuille, de nous communiquer leurs lumières pour le tome dixième, que nous comptons publier à la fin du carême de 1772, ou dans l’avent de 1773 ; et nous payerons leurs lumières quarante sous.
      Nous supplions le peu de grands hommes qui nous restent d’ailleurs, comme l’auteur de la Gazette ecclésiastique, et l’abbé Guyon, et l’abbé de Caveyrac, auteur de l’Apologie de la Saint-Barthélemy, et celui qui a pris le nom de Chiniac, et l’agréable Larcher, et le vertueux, le docte, le sage Langleviel, dit La Beaumelle, le profond et l’exact Nonotte, le modéré, le pitoyable et doux Patouillet, de nous aider dans notre entreprise. Nous profiterons de leurs critiques instructives, et nous nous ferons un vrai plaisir de rendre à tous ces messieurs la justice qui leur est due.
      Ce dixième tome contiendra des articles très-curieux, lesquels, si Dieu nous favorise, pourront donner une nouvelle pointe au sel que nous tâcherons de répandre dans les remerciements que nous ferons à tous ces messieurs.
      Fait au mont Krapack, le 30 du mois de Janus, l’an du monde,
      selon Scaliger 
       5722
      selon les Étrennes mignonnes 
       5776
      selon Riccioli 
       5956
      selon Eusèbe 
       6972
      selon les Tables alfonsines 
       8707
      selon les Égyptiens 
       370000
      selon les Chaldéens 
       465102
      selon les brames 
       780000
      selon les philosophes 
       


      1. Aller Cette Déclaration, qui est de 1772, ne se trouve ni dans l’édition de 1770, ni dans celle de 1771, ni dans l’in-4° (1774), ni dans l’édition encadrée (1775). (B.)
      2. Aller Les premières éditions des Questions sur l’Encyclopédie étaient en neuf volumes. Voyez l’Avertissement de Beuchot, tome XVII.
      Éd. Garnier - Tome 20
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      RÉTRACTATION NÉCESSAIRE[1]

      D’UN DES AUTEURS DES « QUESTIONS SUR L’ENCYCLOPÉDIE ».

      Ma première rétractation[2], est sur les ciseaux avec lesquels j’avais coupé plusieurs têtes de colimaçons. Toutes leurs têtes revinrent en 1772 ; mais celles que je coupai en 1773 ne sont jamais revenues. Des gens plus habiles que moi m’ont fait apercevoir que lorsque mes têtes étaient ressuscitées je n’avais coupé que la peau de leur visage, et que je n’avais pas entamé leur cervelle, qui est la source de leur vie tout comme chez nous. Lorsque j’ai coupé la tête entière avec plus d’adresse, cette tête ne s’est point reproduite ; mais c’est toujours beaucoup d’avoir fait renaître des visages. La nature est admirable partout ; et ce qu’on appelle la nature n’est autre chose qu’un art peu connu. Tout est art, tout est industrie depuis le zodiaque jusqu’à mes colimaçons. C’est une idée hardie de dire que la nature est art ; mais cette idée est très-vraie. Philosophes, voyez ce qui en résulte.
      Ma seconde rétractation[3] est pour l’article Justice. On a rapporté à ce mot, dans plusieurs éditions, une lettre qui contient une des plus abominables injustices que les hommes aient jamais faites. Mais on m’a fait connaître que, dans cette lettre même, il y avait une injustice qu’il est absolument nécessaire de réparer. On y accuse M. B......., magistrat très-estimé dans Abbeville, d’avoir été la première cause de la sentence aussi horrible qu’absurde prononcée dans Abbeville contre deux jeunes gens sortant de l’enfance, et plus imprudents que criminels. Non-seulement nous savons avec certitude que M. B....... n’a point été la cause de cet événement, mais il déclare par une lettre que nous avons entre les mains, signée de lui, qu’il a toujours détesté les manœuvres infernales par lesquelles on est parvenu à obtenir l’exécution appelée légale de ce carnage commis par le fanatisme.
      Je rends donc justice à M. B......., comme je la rends aux auteurs de cette boucherie de cannibales.
      FIN DU DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE.

      1. Aller Cette rétractation, omise par les éditeurs de Kehl et par tous leurs successeurs, parut, en 1775, à la fin du sixième et dernier volume des Questions sur l’Encyclopédie, après la table, mais avant l’errata. (B.)
      2. Aller Cette première rétractation portait sur l’article Colimaçons, qui se composait, comme il a été dit, tome XVIII, page 204, de deux morceaux d’un ouvrage que Voltaire avait publié en 1768.
      3. Aller Cette seconde rétractation porte sur ce que le nom de Belleval se trouvait dans laLettre qui faisait partie de l’article Justice (voyez tome XIX, page 550), et qui n’était autre chose que la réimpression de la Relation de la mort du chevalier de La Barre(voyez les Mélanges, année 1766). Malgré cette rétractation, il faut s’en tenir à la première version de Voltaire. Il n’est que trop vrai que Belleval fut la première cause du malheur de La Barre (voyez, dans la Correspondance, la lettre à Florian, du 26 février 1774). Outre les égards pour les enfants Belleval, une autre circonstance put déterminer Voltaire à faire cette rétractation, qui n’est pas sans ironie. Il pensait alors à faire annuler le jugement porté contre d’Étallonde, condamné par contumace en même temps que La Barre ; et dans l’intérêt de son protégé, Voltaire devait avoir bien des ménagements. (B.) — Voyez dans les Mélanges, année 1775, une note de Voltaire sur le Cri du sang innocent.