LISTE DES OEUVRES
Les Contes Philosophiques
Avertissement de Moland
Le Monde Comme Il Va, Vision De Babouc
Le Crocheteur Borgne
Cosi-Sancta, Un Petit Mal Pour Un Grand Bien Nouvelle Africaine.
Zadig Ou La Destinée
Memnon Ou La Sagesse Humaine
Bababec Et Les Fakirs
Micromégas
Les Deux Consolés
Histoire Des Voyages De Scarmentado
Songe De Platon
Candide Ou L’optimisme
Histoire D’un Bon Bramin
Le Blanc Et Le Noir
Jeannot Et Colin
L’Ingénu
L’homme Aux Quarante Ecus
La Princesse De Babylone
Les Lettres D’Amabed
Aventure De La Mémoire
Le Taureau Blanc
L’histoire de Jenni ou Le Sage et L’athée
Les Oreilles du comte de Chesterfield et le chapelain Goudman
Les Pièces de Théâtre
Oedipe
Fragments d’Artémire
Mariamne
L'indiscret
La Fête de Bélébat
Brutus
Les Originaux Ou Monsieur Du Cap-Vert.
Ériphyle
Zaïre
Samson
Tanis et Zélide ou Les Rois pasteurs
Adélaïde du Guesclin
Le Duc d’Alençon ou Les Frères ennemis
Amélie ou le Duc de Foix.
L'Echange
La mort de César
Alzire, ou les Américains
L’Enfant prodigue
L'Envieux.
Pandore
Zulime
Le fanatisme, ou Mahomet le prophète
Mérope
Le Temple De La Gloire.
Nanine.
Rome Sauvée, Ou Catilina.
L'Orphelin De La Chine.
L'Ecossaise.
Tancrède
Le Droit Du Seigneur
Olympie
Le Triumvirat
Les Scythes
Charlot ou la Comtesse de Givry.
Le Dépositaire
Les Guèbres, ou la Tolérance
Le Baron d'Otrante
Irène
Jules César
Le Comte de Boursoufle ou Mademoiselle de La Cochonnière
L’Héraclius Espagnol Ou La Comédie Fameuse.
Les Poèmes
Le Pour et le Contre
La Henriade
Le Mondain
Poème sur la loi naturelle
Poème sur le désastre de Lisbonne
La pucelle d’Orléans
Epîtres
Contes en vers
L'Oeuvre Philosophique
Lettres philosophiques
Traité de métaphysique
Vie de Molière
Réflexions pour les Sots
Traité sur la tolérance
Le Philosophe ignorant
Femmes, soyez soumises à vos maris.
La Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers de S. M. L. R. D. P
Dialogue du chapon et de la poularde
Histoire de l’établissement du christianisme
Dictionnaire philosophique
Dialogues philosophiques
Essai sur les moeurs et l’esprit des nations
Le siècle de Louis XIV
Précis du siècle de Louis XV
Pot-Pourri
De l’horrible danger de la lecture
Eloge historique de la raison
Petite Digression
Annexes
Biographie
Citations et proverbes de Voltaire
AVERTISSEMENT DE MOLAND
La supériorité de Voltaire dans le conte philosophique est une des
vérités littéraires les plus universellement reconnues et les moins
contestables. Nous pouvons recueillir à ce sujet divers jugements et
témoignages qui seront bien placés en tête de ce volume. Relevons
d’abord quelques lignes de La Harpe, qui ne sont pas à dédaigner.
« Un homme qui s’est ouvert des sentiers nouveaux dans toutes les
carrières où il est entré après d’autres, un écrivain qui a donné à ses
compositions en tout genre l’empreinte d’un esprit original, Voltaire a
voulu faire des romans, et il fallait bien que les siens ne
ressemblassent pas à ceux qu’on avait faits. Ce n’est pas que dans
Zadig il n’ait emprunté d’ouvrages connus le fond de plusieurs
chapitres: de l’Arioste, par exemple, celui de l’homme aux armes
vertes ; des Mille et un Jours celui de l’ermite, etc ; que dans
Micromégas il n’ait imité une idée de Gulliver ; que dans l’Ingénu la
principale situation ne soit prise de la Baronne de Luz, roman de
Duclos ; mais l’ensemble et la manière lui appartiennent, et il a mis
partout le cachet de son génie. Ce qui caractérise Zadig, Candide,
Memnon, Scarmentado, l’Ingénu, c’est un fond de philosophie semée
partout dans un style rapide, ingénieux et piquant, rendue plus
sensible par des contrastes saillants et des rapprochements
inattendus, qui frappent l’imagination et qui semblent à la fois le
secret et le jeu de son génie. Nul n’a mieux connu l’art de tourner la
raison en plaisanterie. Il converse avec ses lecteurs, et leur fait
accroire qu’ils ont tout l’esprit qu’il leur donne, tant les idées qu’il jette
en foule se présentent sous un jour clair et sous un aspect agréable Il
a quelquefois, dans les petites choses, le ton sérieusement ironique et
la sorte de persiflage que l’on aime dans Hamilton, auteur qui lui
ressemble dans son genre comme une conversation spirituelle
ressemble à un bon livre. »
Voyons ensuite comment s’exprime Auger, en son temps secrétaire
perpétuel de l’Académie française, et l’un des derniers classiques,
selon le sens qu’avait ce mot pendant la première moitié du XIXe
siècle.
« Il y a peu de lectures aussi attrayantes que celle des romans de
Voltaire. Moins étendus que les compositions qu’on nomme ainsi
ordinairement, on les appellerait volontiers des contes. Plusieurs, pour
le genre, ressemblent à ceux que l’Orient nous a transmis, et
quelques-uns sont, en partie, des emprunts faits à la littérature
anglaise. Presque tous ont un but philosophique. Ainsi Zadig a pour
objet de démontrer que la Providence nous conduit par des voies dont
le secret lui appartient, et dont souvent s’indigne notre raison bornée
et peu soumise. Candide, tableau épouvantablement gai des misères
de la vie humaine, est une réfutation du système de l’optimisme, déjà
combattu par l’auteur dans son poème du Désastre de Lisbonne ; et
Memnon tend à prouver que le projet d’être parfaitement raisonnable
est un projet parfaitement fou: espèce d’erreur où, à vrai dire, les
hommes tombent trop rarement pour qu’il soit bien nécessaire de les
en préserver. Les Voyages de Scarmentado, la Vision de Babouc,
Micromégas, etc., cachent également, sous des fictions de l’ordre
naturel ou merveilleux, quelque principe de philosophie spéculative ou
quelque vérité de morale pratique. L’Ingénu n’a pas cette unité de but
moral ou philosophique qui fait de tous les autres comme autant
d’apologues: c’est un tissu d’aventures vraisemblables, dont chacune,
ainsi que tout événement de la vie, porte avec soi son instruction. La
raison et l’esprit, le plaisant et le pathétique, y sont mêlés et fondus
avec cet art facile et heureux qui constitue proprement la manière de
Voltaire. Pour faire entrer dans un même cadre les moeurs contrastées
de plusieurs peuples divers, genre de peinture où il excellait, Voltaire
fait voyager au loin les héros de tous ses romans. Les objets vus par
un étranger, tels qu’ils sont dans la réalité et non tels que
l’accoutumance les fait paraître aux yeux des habitants du pays, sont
représentés naturellement sous leur aspect le plus philosophique et le
plus piquant: c’est l’artifice des Lettres persanes ; c’est aussi celui de
Candide, de Scarmentado, de la Princesse de Babylone, de l’Ingénu,
etc. »
Auger ne fait pas remarquer combien cette sorte de cosmopolitisme
Voyons ensuite comment s’exprime Auger, en son temps secrétaire
perpétuel de l’Académie française, et l’un des derniers classiques,
selon le sens qu’avait ce mot pendant la première moitié du XIXe
siècle.
« Il y a peu de lectures aussi attrayantes que celle des romans de
Voltaire. Moins étendus que les compositions qu’on nomme ainsi
ordinairement, on les appellerait volontiers des contes. Plusieurs, pour
le genre, ressemblent à ceux que l’Orient nous a transmis, et
quelques-uns sont, en partie, des emprunts faits à la littérature
anglaise. Presque tous ont un but philosophique. Ainsi Zadig a pour
objet de démontrer que la Providence nous conduit par des voies dont
le secret lui appartient, et dont souvent s’indigne notre raison bornée
et peu soumise. Candide, tableau épouvantablement gai des misères
de la vie humaine, est une réfutation du système de l’optimisme, déjà
combattu par l’auteur dans son poème du Désastre de Lisbonne ; et
Memnon tend à prouver que le projet d’être parfaitement raisonnable
est un projet parfaitement fou: espèce d’erreur où, à vrai dire, les
hommes tombent trop rarement pour qu’il soit bien nécessaire de les
en préserver. Les Voyages de Scarmentado, la Vision de Babouc,
Micromégas, etc., cachent également, sous des fictions de l’ordre
naturel ou merveilleux, quelque principe de philosophie spéculative ou
quelque vérité de morale pratique. L’Ingénu n’a pas cette unité de but
moral ou philosophique qui fait de tous les autres comme autant
d’apologues: c’est un tissu d’aventures vraisemblables, dont chacune,
ainsi que tout événement de la vie, porte avec soi son instruction. La
raison et l’esprit, le plaisant et le pathétique, y sont mêlés et fondus
avec cet art facile et heureux qui constitue proprement la manière de
Voltaire. Pour faire entrer dans un même cadre les moeurs contrastées
de plusieurs peuples divers, genre de peinture où il excellait, Voltaire
fait voyager au loin les héros de tous ses romans. Les objets vus par
un étranger, tels qu’ils sont dans la réalité et non tels que
l’accoutumance les fait paraître aux yeux des habitants du pays, sont
représentés naturellement sous leur aspect le plus philosophique et le
plus piquant: c’est l’artifice des Lettres persanes ; c’est aussi celui de
Candide, de Scarmentado, de la Princesse de Babylone, de l’Ingénu,
etc. »
Auger ne fait pas remarquer combien cette sorte de cosmopolitisme
Voyons ensuite comment s’exprime Auger, en son temps secrétaire
perpétuel de l’Académie française, et l’un des derniers classiques,
selon le sens qu’avait ce mot pendant la première moitié du XIXe
siècle.
« Il y a peu de lectures aussi attrayantes que celle des romans de
Voltaire. Moins étendus que les compositions qu’on nomme ainsi
ordinairement, on les appellerait volontiers des contes. Plusieurs, pour
le genre, ressemblent à ceux que l’Orient nous a transmis, et
quelques-uns sont, en partie, des emprunts faits à la littérature
anglaise. Presque tous ont un but philosophique. Ainsi Zadig a pour
objet de démontrer que la Providence nous conduit par des voies dont
le secret lui appartient, et dont souvent s’indigne notre raison bornée
et peu soumise. Candide, tableau épouvantablement gai des misères
de la vie humaine, est une réfutation du système de l’optimisme, déjà
combattu par l’auteur dans son poème du Désastre de Lisbonne ; et
Memnon tend à prouver que le projet d’être parfaitement raisonnable
est un projet parfaitement fou: espèce d’erreur où, à vrai dire, les
hommes tombent trop rarement pour qu’il soit bien nécessaire de les
en préserver. Les Voyages de Scarmentado, la Vision de Babouc,
Micromégas, etc., cachent également, sous des fictions de l’ordre
naturel ou merveilleux, quelque principe de philosophie spéculative ou
quelque vérité de morale pratique. L’Ingénu n’a pas cette unité de but
moral ou philosophique qui fait de tous les autres comme autant
d’apologues: c’est un tissu d’aventures vraisemblables, dont chacune,
ainsi que tout événement de la vie, porte avec soi son instruction. La
raison et l’esprit, le plaisant et le pathétique, y sont mêlés et fondus
avec cet art facile et heureux qui constitue proprement la manière de
Voltaire. Pour faire entrer dans un même cadre les moeurs contrastées
de plusieurs peuples divers, genre de peinture où il excellait, Voltaire
fait voyager au loin les héros de tous ses romans. Les objets vus par
un étranger, tels qu’ils sont dans la réalité et non tels que
l’accoutumance les fait paraître aux yeux des habitants du pays, sont
représentés naturellement sous leur aspect le plus philosophique et le
plus piquant: c’est l’artifice des Lettres persanes ; c’est aussi celui de
Candide, de Scarmentado, de la Princesse de Babylone, de l’Ingénu,
etc. »
Auger ne fait pas remarquer combien cette sorte de cosmopolitisme
de ses héros est une grande nouveauté que Voltaire introduit dans les
lettres. Jusqu’au XVIIIe siècle, la société latine issue du monde romain
compte presque seule. Bossuet lui-même, écrivant son Discours sur
l’histoire universelle, ne regarde pas au delà. Les travaux des
missionnaires jésuites sur la Chine étaient accueillis avec défiance et
connus d’ailleurs d’un très petit nombre de savants. Les fenêtres
étaient closes pour ainsi dire. Voltaire brise les vitres. Il habitue ses
contemporains à étendre leur vue au delà du cercle étroit où elle était
bornée, à l’étendre jusqu’aux extrémités du monde. Il réduit la société
latine à la place exacte qu’elle occupe sur la face du globe ; il donne
une notion commune plus large de l’humanité. Bien plus, il sort des
limites de notre planète et nous promène avec Micromégas dans les
espaces infinis du ciel. De telles conceptions indiquaient un
changement prodigieux dans les idées, et pour s’en bien rendre
compte il faudrait, non pas remonter de notre temps aux romans de
Voltaire, mais y arriver par la littérature antérieure. C’est alors qu’on
serait surpris de l’étendue nouvelle qu’a prise l’horizon.
de ses héros est une grande nouveauté que Voltaire introduit dans les
lettres. Jusqu’au XVIIIe siècle, la société latine issue du monde romain
compte presque seule. Bossuet lui-même, écrivant son Discours sur
l’histoire universelle, ne regarde pas au delà. Les travaux des
missionnaires jésuites sur la Chine étaient accueillis avec défiance et
connus d’ailleurs d’un très petit nombre de savants. Les fenêtres
étaient closes pour ainsi dire. Voltaire brise les vitres. Il habitue ses
contemporains à étendre leur vue au delà du cercle étroit où elle était
bornée, à l’étendre jusqu’aux extrémités du monde. Il réduit la société
latine à la place exacte qu’elle occupe sur la face du globe ; il donne
une notion commune plus large de l’humanité. Bien plus, il sort des
limites de notre planète et nous promène avec Micromégas dans les
espaces infinis du ciel. De telles conceptions indiquaient un
changement prodigieux dans les idées, et pour s’en bien rendre
compte il faudrait, non pas remonter de notre temps aux romans de
Voltaire, mais y arriver par la littérature antérieure. C’est alors qu’on
serait surpris de l’étendue nouvelle qu’a prise l’horizon.
L’appréciation de l’académicien Auger est singulièrement calme. La
critique depuis lors a haussé le ton ; elle a cherché et trouvé des
accents plus vifs. Quelques lignes d’un écrivain récent nous en
fourniront un exemple: « C’est dans ses contes, dit-il, qu’il faut surtout
chercher Voltaire: c’est là que son génie s’épanouit en toute liberté ;
c’est là qu’il nous surprend par sa gaieté profonde et sa raison
souveraine ; c’est là qu’avec son rire éclatant il nous jette la vérité à
pleines mains: c’est Rabelais, c’est Montaigne, c’est Voltaire
Il y a un
chef-d’oeuvre de Voltaire qui renferme tout Voltaire: c’est Candide, un
simple roman ; mais c’est tout l’esprit français. Oui, tout Voltaire:
l’imagination et la raillerie, la grandeur et la concision. Oui, tout
l’esprit français est là. Que dis-je ?Swift et Sterne ont-ils plus
d’humour ? L’Arioste est-il plus romanesque ? Cervantes se joue-t-il
mieux de la folie et de la raison ? Dans l’antiquité,qui donc eût
raconté ce poeme enjoué de la mésere humaine ?voltaire qui jusque
trouvé comme par marveille,une palette préparée par un des rois de
a couleur. Comme sa touche est spirituelle et lumineuse ! Quelles
oppositions ! Quels effets ! Quels miracles ! Tous ces tableaux sont
étincelants d’une immortelle lumière. C’est qu’il avait pris une torche
de l’enfer pour regarder l’humanité de face et de profil. Le vieux Dante
n’était pas descendu si loin. L’humanité s’était laissé surprendre, un
jour de colère, sur son lit de douleur... »
Prenons garde qu’en forçant le trait l’apologie ne se confonde avec
la censure. En résumé, la partie de l’oeuvre de Voltaire que contient ce
volume est de celles que le temps a laissées intactes ; le sentiment
des lettrés est ici à peu près unanime ; leur admiration n’a fait que
croître, malgré la succession des écoles et les changements accomplis
dans le goût public ; et cette admiration cherche naturellement à
renchérir dans ses expressions sur celles qu’ont employées les
précédents écrivains. Nous ajouterons seulement deux mots d’explication sur les
principaux changements apportés par nous au texte de l’édition de
Beuchot.
L’un deux consiste à avoir mis à leur place chronologique, c’est-à-
dire avant l’Ingénu, l’Aventure indienne et les Aveugles juges des
couleurs) que Beuchot avait rejetés à la fin du recueil comme n’ayant
pas de date. M. G. Avenel, sans pouvoir profiter de sa découverte pour
sa propre édition, a constaté, et nous avons constaté comme lui, que
ces deux morceaux avaient tous deux paru dans le même volume que
le Philosophe ignorant, en 1766 (voyez à cette date dans les
Mélanges) ; seulement les Aveugles juges des couleurs y ont le titre
de Petite Digression, et, dans la table, de Petite Digression sur les
Quinze-Vingts. Leur place désormais est donc celle qui leur est
assignée ici pour la première fois.
Un autre changement que nous nous sommes permis, c’est de
restituer, dans la Princesse de Babylone, les sommaires des chapitres
d’après l’édition de 1768. Cette édition, que Beuchot croit sortie des
presses de Cramer, a dû se faire certainement avec le concours de
l’auteur. Voltaire avait l’habitude de diviser ainsi ses contes par des
chapitres avec sommaires. La Princesse de Babylonne, par la grande
variété des incidents, n’est pas celui où ce secours était le moins
nécessaire. Il n’est pas probable que Voltaire ait cette fois laissé à une
main étrangère un soin qu’il prenait ordinairement. En tout cas, le
lecteur est averti: il peut se former lui-même une opinion sur la
question, et l’utilité de ces sommaires lui paraîtra sans doute assez
appréciable pour que l’innovation soit justifiée à ses yeux. (M. )
LE MONDE COMME IL VA, VISION
DE BABOUC
I.
Parmi les génies qui président aux empires du monde, Ituriel tient
un des premiers rangs, et il a le département de la haute Asie. Il
descendit un matin dans la demeure du Scythe Babouc, sur le rivage
de l’Oxus, et lui dit: « Babouc, les folies et les excès des Perses ont
attiré notre colère: il s’est tenu hier une assemblée des génies de la
haute Asie pour savoir si on châtierait Persépolis, ou si on la détruirait.
Va dans cette ville, examine tout ; tu reviendras m’en rendre un
compte fidèle, et je me déterminerai sur ton rapport à corriger la ville,
ou à l’exterminer.
— Mais, seigneur, dit humblement Babouc, je n’ai jamais été en
Perse ; je n’y connais personne.
— Tant mieux, dit l’ange, tu ne seras point partial ; tu as reçu du
ciel le discernement, et j’y ajoute le don d’inspirer la confiance ;
marche, regarde, écoute, observe, et ne crains rien ; tu seras partout
bien reçu. »
Babouc monta sur son chameau, et partit avec ses serviteurs. Au
bout de quelques journées, il rencontra vers les plaines de Sennaar
l’armée persane, qui allait combattre l’armée indienne. Il s’adressa
d’abord à un soldat qu’il trouva écarté. Il lui parla, et lui demanda quel
était le sujet de la guerre. « Par tous les dieux, dit le soldat, je n’en
sais rien ; ce n’est pas mon affaire ; mon métier est de tuer et d’être
tué pour gagner ma vie ; il n’importe qui je serve. Je pourrais bien
même dès demain passer dans le camp des Indiens ; car on dit qu’ils
donnent près d’une demi-drachme de cuivre par jour à leurs soldats de
plus que nous n’en n’avons dans ce maudit service de Perse. Si vous
voulez savoir pourquoi on se bat, parlez à mon capitaine. »
Babouc, ayant fait un petit présent au soldat, entra dans le camp. Il
fit bientôt connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de
la guerre. « Comment voulez-vous que je le sache ? Dit le capitaine, et
que m’importe ce beau sujet ? J’habite à deux cents lieues de
Persépolis ; j’entends dire que la guerre est déclarée ; j’abandonne
aussitôt ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la
fortune ou la mort, attendu que je n’ai rien à faire.
— Mais vos camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus
instruits que vous?
— Non, dit l’officier ; il n’y a guère que nos principaux satrapes qui
savent bien précisément pourquoi on s’égorge. »
Babouc étonné s’introduisit chez les généraux ; il entra dans leur
familiarité. L’un d’eux lui dit enfin: « La cause de cette guerre, qui
désole depuis vingt ans l’Asie, vient originairement d’une querelle
entre un eunuque d’une femme du grand roi de Perse, et un commis
du bureau du grand roi des Indes. Il s’agissait d’un droit qui revenait à
peu près à la trentième partie d’une darique. Le premier ministre des
Indes et le nôtre soutinrent dignement les droits de leurs maîtres. La
querelle s’échauffa. On mit de part et d’autre en campagne une armée
d’un million de soldats. Il faut recruter cette armée tous les ans de
plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres, les incendies, les
ruines, les dévastations se multiplient, l’univers souffre, et
l’acharnement continue. Notre premier ministre et celui des Indes
protestent souvent qu’ils n’agissent que pour le bonheur du genre
humain ; et à chaque protestation il y a toujours quelques villes
détruites et quelque province ravagée. »
Le lendemain, sur un bruit qui se répandit que la paix allait être
conclue, le général persan et le général indien s’empressèrent de
donner bataille ; elle fut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes et
toutes les abominations ; il fut témoin des manoeuvres des principaux
satrapes, qui firent ce qu’ils purent pour faire battre leur chef. Il vit des
officiers tués par leurs propres troupes ; il vit des soldats qui
achevaient d’égorger leurs camarades expirants, pour leur arracher
quelques lambeaux sanglants, déchirés et couverts de fange. Il entra
dans les hôpitaux où l’on transportait les blessés, dont la plupart
expiraient par la négligence inhumaine de ceux mêmes que le roi de
Perse payait chèrement pour les secourir. « Sont-ce là des hommes,
s’écria Babouc, ou des bêtes féroces ? Ah ! Je vois bien que Persépolis
sera détruite. »
Occupé de cette pensée, il passa dans le camp des Indiens ; il y fut
aussi bien reçu que dans celui des Perses, selon ce qui lui avait été
prédit, mais il y vit tous les mêmes excès qui l’avaient saisi d’horreur.
« Oh, oh ! Dit-il en lui-même, si l’ange Ituriel veut exterminer les
Persans, il faut donc que l’ange des Indes détruise aussi les Indiens. »
S’étant ensuite informé plus en détail de ce qui s’était passé dans l’une
et l’autre armée, il apprit des actions de générosité, de grandeur
d’âme, d’humanité, qui l’étonnèrent et le ravirent. « Inexplicables
humains, s’écria-t-il, comment pouvez-vous réunir tant de bassesse et
de grandeur, tant de vertus et de crimes? »
Cependant la paix fut déclarée. Les chefs des deux armées, dont
aucun n’avait remporté la victoire, mais qui, pour leur seul intérêt,
avaient fait verser le sang de tant d’hommes, leurs semblables,
allèrent briguer dans leurs cours des récompenses. On célébra la paix
dans des écrits publics, qui n’annonçaient que le retour de la vertu et
de la félicité sur la terre. Dieu soit loué ! Dit Babouc ; Persépolis sera
le séjour de l’innocence épurée ; elle ne sera point détruite, comme le
voulaient ces vilains génies: courons sans tarder dans cette capitale de
l’Asie. »
II.
Il arriva dans cette ville immense par l’ancienne entrée, qui était
toute barbare, et dont la rusticité dégoûtante offensait les yeux. Toute
cette partie de la ville se ressentait du temps où elle avait été bâtie ;
car, malgré l’opiniâtreté des hommes à louer l’antique aux dépens du
moderne, il faut avouer qu’en tout genre les premiers essais sont
toujours grossiers.
Babouc se mêla dans la foule d’un peuple composé de ce qu’il y
avait de plus sale et de plus laid dans les deux sexes. Cette foule se
précipitait d’un air hébété dans un enclos vaste et sombre. Au
bourdonnement continuel, au mouvement qu’il remarqua, à l’argent
que quelques personnes donnaient à d’autres pour avoir droit de
s’asseoir, il crut être dans un marché où l’on vendait des chaises de
paille ; mais bientôt, voyant que plusieurs femmes se mettaient à
genoux, en faisant semblant de regarder fixement devant elles, et en
regardant les hommes de côté, il s’aperçut qu’il était dans un temple.
Des voix aigres, rauques, sauvages, discordantes, faisaient retentir la
voûte de sons mal articulés, qui faisaient le même effet que les voix
des onagres quand elles répondent, dans les plaines des Pictaves, au
cornet à bouquin qui les appelle. Il se bouchait les oreilles ; mais il fut
près de se boucher encore les yeux et le nez, quand il vit entrer dans
ce temple des ouvriers avec des pinces et des pelles. Ils remuèrent
une large pierre, et jetèrent à droite et à gauche une terre dont
s’exhalait une odeur empestée ; ensuite on vint poser un mort dans
cette ouverture, et on remit la pierre pardessus. « Quoi ! S’écria
Babouc, ces peuples enterrent leurs morts dans les mêmes lieux où ils
adorent la Divinité ! Quoi ! Leurs temples sont pavés de cadavres ! Je
ne m’étonne plus de ces maladies pestilentielles qui désolent souvent
Persépolis. La pourriture des morts, et celle de tant de vivants
rassemblés et pressés dans le même lieu, est capable d’empoisonner
le globe terrestre. Ah ! La vilaine ville que Persépolis ! Apparemment
que les anges veulent la détruire pour en rebâtir une plus belle, et la
peupler d’habitants moins malpropres, et qui chantent mieux. La
Providence peut avoir ses raisons ; laissons-la faire. »
III.
Cependant le soleil approchait du haut de sa carrière. Babouc
devait aller dîner à l’autre bout de la ville, chez une dame pour
laquelle son mari, officier de l’armée, lui avait donné des lettres. Il fit
d’abord plusieurs tours dans Persépolis ; il vit d’autres temples mieux
bâtis et mieux ornés, remplis d’un peuple poli, et retentissant d’une
musique harmonieuse ; il remarqua des fontaines publiques,
lesquelles, quoique mal placées, frappaient les yeux par leur beauté ;
des places où semblaient respirer en bronze les meilleurs rois qui
avaient gouverné la Perse ; d’autres places où il entendait le peuple
s’écrier: « Quand verrons-nous ici le maître que nous chérissons? » Il
admira les ponts magnifiques élevés sur le fleuve, les quais superbes
et commodes, les palais bâtis à droite et à gauche, une maison
immense, où des milliers de vieux soldats, blessés et vainqueurs
rendaient chaque jour grâces au Dieu des armées. Il entra enfin chez
la dame, qui l’attendait à dîner avec une compagnie d’honnêtes gens.
La maison était propre et ornée, le repas délicieux, la dame jeune,
belle, spirituelle, engageante, la compagnie digne d’elle ; et Babouc
disait en lui-même à tout moment: « L’ange Ituriel se moque du
monde de vouloir détruire une ville si charmante. »
IV.
Cependant il s’aperçut que la dame, qui avait commencé par lui
demander tendrement des nouvelles de son mari, parlait plus
tendrement encore, sur la fin du repas, à un jeune mage. Il vit un
magistrat qui, en présence de sa femme, pressait avec vivacité une
veuve ; et cette veuve indulgente avait une main passée autour du
cou du magistrat, tandis qu’elle tendait l’autre à un jeune citoyen très
beau et très modeste. La femme du magistrat se leva de table la
première, pour aller entretenir dans un cabinet voisin son directeur qui
arrivait trop tard, et qu’on avait attendu à dîner ; et le directeur,
homme éloquent, lui parla dans ce cabinet avec tant de véhémence et
d’onction, que la dame avait quand elle revint les yeux humides, les
joues enflammées, la démarche mal assurée, la parole tremblante.
Alors Babouc commença à craindre que le génie Ituriel n’eût raison.
Le talent qu’il avait d’attirer la confiance le mit dès le jour même dans
les secrets de la dame: elle lui confia son goût pour le jeune mage,
l’assura que dans toutes les maisons de Persépolis il trouverait
l’équivalent de ce qu’il avait vu dans la sienne. Babouc conclut qu’une
telle société ne pouvait subsister ; que la jalousie, la discorde, la
vengeance, devaient désoler toutes les maisons ; que les larmes et le
sang devaient couler tous les jours ; que certainement les maris
tueraient les galants de leurs femmes, ou en seraient tués ; et qu’enfin
Ituriel ferait fort bien de détruire tout d’un coup une ville abandonnée
à de continuels désordres.
V.
Il était plongé dans ces idées funestes, quand il se présenta à la
porte un homme grave, en manteau noir, qui demanda humblement à
parler au jeune magistrat. Celui-ci, sans se lever, sans le regarder, lui
donna fièrement, et d’un air distrait, quelques papiers, et le congédia.
Babouc demanda quel était cet homme. La maîtresse de la maison lui
dit tout bas: « C’est un des meilleurs avocats de la ville ; il y a
cinquante ans qu’il étudie les lois. Monsieur, qui n’a que vingt-cinq ans,
et qui est satrape de la loi depuis deux jours, lui donne à faire l’extrait
d’un procès qu’il doit juger demain, et qu’il n’a pas encore examiné.
— Ce jeune étourdi fait sagement, dit Babouc, de demander conseil
à un vieillard ; mais pourquoi n’est-ce pas ce vieillard qui est juge?
— Vous vous moquez, lui dit-on ; jamais ceux qui ont vieilli dans les
emplois laborieux et subalternes ne parviennent aux dignités. Ce
jeune homme a une grande charge, parce que son père est riche, et
qu’ici le droit de rendre la justice s’achète comme une métairie.
— O moeurs ! Ô malheureuse ville ! S’écria Babouc ; voilà le comble
du désordre ; sans doute, ceux qui ont acheté le droit de juger
vendent leurs jugements: je ne vois ici que des abîmes d’iniquité. »
Comme il marquait ainsi sa douleur et sa surprise, un jeune
guerrier, qui était revenu ce jour même de l’armée, lui dit: « Pourquoi
ne voulez-vous pas qu’on achète les emplois de la robe ? J’ai bien
acheté, moi, le droit d’affronter la mort à la tête de deux mille
hommes que je commande ; il m’en a coûté quarante mille dariques
d’or cette année, pour coucher sur la terre trente nuits de suite en
habit rouge, et pour recevoir deux bons coups de flèche dont je me
sens encore. Si je me ruine pour servir l’empereur persan que je n’ai
jamais vu, M. Le satrape de robe peut bien payer quelque chose pour
avoir le plaisir de donner audience à des plaideurs. » Babouc indigné
ne put s’empêcher de condamner dans son coeur un pays où l’on
mettait à l’encan les dignités de la paix et de la guerre ; il conclut
précipitamment que l’on y devait ignorer absolument la guerre et les
lois, et que, quand même Ituriel n’exterminerait pas ces peuples, ils
périraient par leur détestable administration.
Sa mauvaise opinion augmenta encore à l’arrivée d’un gros homme,
qui, ayant salué très familièrement toute la compagnie, s’approcha du
jeune officier, et lui dit: « Je ne peux vous prêter que cinquante mille
dariques d’or ; car, en vérité, les douanes de l’Empire ne m’en ont
rapporté que trois cent mille cette année. » Babouc s’informa quel
était cet homme qui se plaignait de gagner si peu ; il apprit qu’il y
avait dans Persépolis quarante rois plébéiens qui tenaient à bail
l’Empire de Perse, et qui en rendaient quelque chose au monarque.
VI.
Après dîner, il alla dans un des plus superbes temples de la ville ; il
s’assit au milieu d’une troupe de femmes et d’hommes qui étaient
venus là pour passer le temps. Un mage parut dans une machine
élevée, qui parla longtemps du vice et de la vertu. Ce mage divisa en
plusieurs parties ce qui n’avait pas besoin d’être divisé ; il prouva
méthodiquement tout ce qui était clair ; il enseigna tout ce qu’on
savait. Il se passionna froidement, et sortit suant et hors d’haleine.
Toute l’assemblée alors se réveilla, et crut avoir assisté à une
instruction. Babouc dit: « Voilà un homme qui a fait de son mieux pour
ennuyer deux ou trois cents de ses concitoyens ; mais son intention
était bonne: il n’y a pas là de quoi détruire Persépolis. »
Au sortir de cette assemblée, on le mena voir une fête publique
qu’on donnait tous les jours de l’année ; c’était dans une espèce de
basilique, au fond de laquelle on voyait un palais. Les plus belles
citoyennes de Persépolis, les plus considérables satrapes rangés avec
ordre formaient un spectacle si beau, que Babouc crut d’abord que
c’était là toute la fête. Deux ou trois personnes, qui paraissaient des
rois et des reines, parurent bientôt dans le vestibule de ce palais ; leur
langage était très différent de celui du peuple ; il était mesuré,
harmonieux, et sublime. Personne ne dormait, on écoutait dans un
profond silence, qui n’était interrompu que par les témoignages de la
sensibilité et de l’admiration publique. Le devoir des rois, l’amour de la
vertu, les dangers des passions étaient exprimés par des traits si vifs
et si touchants que Babouc versa des larmes. Il ne douta pas que ces
héros et ces héroïnes, ces rois et ces reines qu’il venait d’entendre, ne
fussent les prédicateurs de l’Empire. Il se proposa même d’engager
Ituriel à les venir entendre, bien sûr qu’un tel spectacle le réconcilierait
pour jamais avec la ville.
Dès que cette fête fut finie, il voulut voir la principale reine qui
avait débité dans ce beau palais une morale si noble et si pure ; il se
fit introduire chez sa Majesté ; on le mena par un petit escalier, au
second étage, dans un appartement mal meublé, où il trouva une
femme mal vêtue, qui lui dit d’un air noble et pathétique: « Ce métier
ci ne me donne pas de quoi vivre ; un des princes que vous avez vus
m’a fait un enfant ; j’accoucherai bientôt ; je manque d’argent, et sans
argent on n’accouche point. » Babouc lui donna cent dariques d’or, en
disant: « S’il n’y avait que ce mal-là dans la ville, Ituriel aurait tort de
tant se fâcher. »
De là il alla passer sa soirée chez des marchands de magnificences
inutiles. Un homme intelligent, avec lequel il avait fait connaissance,
l’y mena ; il acheta ce qui lui plut, et on le lui vendit avec politesse
beaucoup plus qu’il ne valait. Son ami, de retour chez lui, lui fit voir
combien on le trompait. Babouc mit sur ses tablettes le nom du
marchand, pour le faire distinguer par Ituriel au jour de la punition de
la ville. Comme il écrivait, on frappa à sa porte ; c’était le marchand
lui-même qui venait lui rapporter sa bourse que Babouc avait laissée
par mégarde sur son comptoir. « Comment se fait-il, s’écria Babouc,
que vous soyez si fidèle et si généreux, après n’avoir pas eu honte de
me vendre des colifichets quatre fois au-dessus de leur valeur?
— Il n’y a aucun négociant un peu connu dans cette ville, lui
répondit le marchand, qui ne fût venu vous rapporter votre bourse ;
mais on vous a trompé quand on vous a dit que je vous avais vendu ce
que vous avez pris chez moi quatre fois plus qu’il ne vaut, je vous l’ai
vendu dix fois davantage et cela est si vrai, que si dans un mois vous
voulez le revendre, vous n’en aurez pas même ce dixième. Mais rien
n’est plus juste ; c’est la fantaisie passagère des hommes qui met le
prix à ces choses frivoles ; c’est cette fantaisie qui fait vivre cent
ouvriers que j’emploie ; c’est elle qui me donne une belle maison, un
char commode, des chevaux ; c’est elle qui excite l’industrie, qui
entretient le goût, la circulation, et l’abondance.
« Je vends aux nations voisines les mêmes bagatelles plus
chèrement qu’à vous, et par là je suis utile à l’Empire. » Babouc, après
avoir un peu rêvé, le raya de ses tablettes: « Car enfin, disait-il, les
arts du luxe ne sont en grand nombre dans un Empire que quand tous
les arts nécessaires sont exercés, et que la nation est nombreuse et
opulente. Ituriel me paraît un peu sévère. »
VII.
Babouc, fort incertain sur ce qu’il devait penser de Persépolis,
résolut de voir les mages et les lettrés ; car les uns étudient la
sagesse, et les autres la religion ; et il se flatta que ceux-là
obtiendraient grâce pour le reste du peuple. Dès le lendemain matin il
se transporta dans un collège de mages. L’archimandrite lui avoua qu’il
avait cent mille écus de rente pour avoir fait voeu de pauvreté, et qu’il
exerçait un empire assez étendu en vertu de son voeu d’humilité ;
après quoi il laissa Babouc entre les mains d’un petit frère qui lui fit les
honneurs.
Tandis que ce frère lui montrait les magnificences de cette maison
de pénitence, un bruit se répandit qu’il était venu pour réformer toutes
ces maisons. Aussitôt il reçut des mémoires de chacune d’elles ; et les
mémoires disaient tous en substance: « Conservez-nous, et détruisez
toutes les autres. » A entendre leurs apologies, ces sociétés étaient
toutes nécessaires ; à entendre leurs accusations réciproques, elles
méritaient toutes d’être anéanties. Il admirait comme il n’y avait
aucune d’elles qui, pour édifier l’univers, ne voulût en avoir l’empire.
Alors il se présenta un petit homme qui était un demi-mage, et qui lui
dit: « Je vois bien que l’oeuvre va s’accomplir ; car Zerdust est revenu
sur la terre ; les petites filles prophétisent, en se faisant donner des
coups de pincettes par devant et le fouet par derrière. Il est évident
que le monde va finir: ne pourriez-vous point, avant cette belle
époque, nous protéger contre le grand lama?
— Quel galimatias ! dit Babouc ; contre le grand lama ? Contre ce
pontife-roi qui réside au Tibet?
— Oui, dit le petit demi-mage avec un air opiniâtre,— contre lui meme
— Vous lui faites donc la guerre, vous avez donc des armées ? dit
Babouc.
— Non, dit l’autre, mais nous avons écrit contre lui trois ou quatre
mille gros livres qu’on ne lit point, et autant de brochures, que nous
faisons lire par des femmes: à peine a-t-il entendu parler de nous, il
nous a seulement fait condamner, comme un maître ordonne qu’on
échenille les arbres de ses jardins. » Babouc frémit de la folie de ces
hommes qui faisaient profession de sagesse, des intrigues de ceux qui
avaient renoncé au monde, de l’ambition et de la convoitise
orgueilleuse de ceux qui enseignaient l’humilité et le
désintéressement ; il conclut qu’Ituriel avait de bonnes raisons pour
détruire toute cette engeance.
VIII.
Retiré chez lui, il envoya chercher des livres nouveaux pour adoucir
son chagrin, et il pria quelques lettrés à dîner pour se réjouir. Il en vint
deux fois plus qu’il n’en avait demandé, comme les guêpes que le miel
attire. Ces parasites se pressaient de manger et de parler ; ils louaient
deux sortes de personnes, les morts et eux-mêmes, et jamais leurs
contemporains, excepté le maître de la maison. Si quelqu’un d’eux
disait un bon mot, les autres baissaient les yeux et se mordaient les
lèvres de douleur de ne l’avoir pas dit. Ils avaient moins de
dissimulation que les mages, parce qu’ils n’avaient pas de si grands
objets d’ambition. Chacun d’eux briguait une place de valet et une
réputation de grand homme ; ils se disaient en face des choses
insultantes, qu’ils croyaient des traits d’esprit. Ils avaient eu quelque
connaissance de la mission de Babouc. L’un d’eux le pria tout bas
d’exterminer un auteur qui ne l’avait pas assez loué il y avait cinq ans ;
un autre demanda la perte d’un citoyen qui n’avait jamais ri à ses
comédies ; un troisième demanda l’extinction de l’Académie, parce
qu’il n’avait jamais pu parvenir à y être admis. Le repas fini, chacun
d’eux s’en alla seul, car il n’y avait pas dans toute la troupe deux
hommes qui pussent se souffrir, ni même se parler ailleurs que chez
les riches qui les invitaient à leur table. Babouc jugea qu’il n’y aurait
pas grand mal quand cette vermine périrait dans la destruction
générale.
VIII.
Retiré chez lui, il envoya chercher des livres nouveaux pour adoucir
son chagrin, et il pria quelques lettrés à dîner pour se réjouir. Il en vint
deux fois plus qu’il n’en avait demandé, comme les guêpes que le miel
attire. Ces parasites se pressaient de manger et de parler ; ils louaient
deux sortes de personnes, les morts et eux-mêmes, et jamais leurs
contemporains, excepté le maître de la maison. Si quelqu’un d’eux
disait un bon mot, les autres baissaient les yeux et se mordaient les
lèvres de douleur de ne l’avoir pas dit. Ils avaient moins de
dissimulation que les mages, parce qu’ils n’avaient pas de si grands
objets d’ambition. Chacun d’eux briguait une place de valet et une
réputation de grand homme ; ils se disaient en face des choses
insultantes, qu’ils croyaient des traits d’esprit. Ils avaient eu quelque
connaissance de la mission de Babouc. L’un d’eux le pria tout bas
d’exterminer un auteur qui ne l’avait pas assez loué il y avait cinq ans ;
un autre demanda la perte d’un citoyen qui n’avait jamais ri à ses
comédies ; un troisième demanda l’extinction de l’Académie, parce
qu’il n’avait jamais pu parvenir à y être admis. Le repas fini, chacun
d’eux s’en alla seul, car il n’y avait pas dans toute la troupe deux
hommes qui pussent se souffrir, ni même se parler ailleurs que chez
les riches qui les invitaient à leur table. Babouc jugea qu’il n’y aurait
pas grand mal quand cette vermine périrait dans la destruction
générale.
IX.
Dès qu’il se fut défait d’eux, il se mit à lire quelques livres
nouveaux. Il y reconnut l’esprit de ses convives. Il vit surtout avec
indignation ces gazettes de la médisance, ces archives du mauvais
goût, que l’envie, la bassesse et la faim ont dictées ; ces lâches satires
où l’on ménage le vautour, et où l’on déchire la colombe ; ces romans
dénués d’imagination, où l’on voit tant de portraits de femmes que
l’auteur ne connaît pas.
Il jeta au feu tous ces détestables écrits, et sortit pour aller le soir à
la promenade. On le présenta à un vieux lettré qui n’était point venu
grossir le nombre de ses parasites. Ce lettré fuyait toujours la foule,
connaissait les hommes, en faisait usage, et se communiquait avec
discrétion. Babouc lui parla avec douleur de ce qu’il avait lu et de ce
qu’il avait vu.
« Vous avez lu des choses bien méprisables, lui dit le sage lettré ;
mais dans tous les temps, dans tous les pays et dans tous les genres,
le mauvais fourmille, et le bon est rare. Vous avez reçu chez vous le
rebut de la pédanterie, parce que, dans toutes les professions, ce qu’il
y a de plus indigne de paraître est toujours ce qui se présente avec le
plus d’impudence. Les véritables sages vivent entre eux retirés et
tranquilles ; il y a encore parmi nous des hommes et des livres dignes
de votre attention. » Dans le temps qu’il parlait ainsi, un autre lettré
les joignit ; leurs discours furent si agréables et si instructifs, si élevés
au-dessus des préjugés et si conformes à la vertu, que Babouc avoua
n’avoir jamais rien entendu de pareil. « Voilà des hommes, disait-il
tout bas, à qui l’ange Ituriel n’osera toucher, ou il sera bien
impitoyable. »
pitoyable. »
Raccommodé avec les lettrés, il était toujours en colère contre le
reste de la nation. « Vous êtes étranger, lui dit l’homme judicieux qui
lui parlait ; les abus se présentent à vos yeux en foule, et le bien qui
pitoyable. »
est caché, et qui résulte quelquefois de ces abus mêmes, vous
echappe, il apprit que parmi les lettres il y en avait quelque
uns qui n’étaient pas envieux, et que parmi les mages même il y en
avait de vertueux. Il conçut à la fin que ces grands corps, qui
semblaient en se choquant préparer leurs communes ruines, étaient
au fond des institutions salutaires ; que chaque société de mages était
un frein à ses rivales ; que si ces émules différaient dans quelques
opinions, ils enseignaient tous la même morale,qu’ils instruisaient le
peuple, et qu’ils vivaient soumis aux lois ; semblables aux précepteurs
qui veillent sur le fils de la maison, tandis que le maitre veille sur eux memes
Il en pratiqua plusieurs, et vit des âmes célestes. Il apprit
même que parmi les fous qui prétendaient faire la guerre au grand
ama, il y avait eu de très grands hommes. Il soupçonna enfin qu’il
pourrait bien en être des moeurs de Persépolis comme des édifices,
dont les uns lui avaient paru dignes de pitié, et les autres l’avaient ravi
en admiration.
X.
il dit à son lettré: « Je conçois très bien que ces mages, que j’avais
crus si dangereux, sont en effet très utiles, surtout quand un
gouvernement sage les empêche de se rendre trop nécessaires ; mais
vous m’avouerez au moins que vos jeunes magistrats, qui achètent
une charge de juge dès qu’ils ont appris à monter à cheval, doivent
étaler dans les tribunaux tout ce que l’impertinence a de plus ridicule,
et tout ce que l’iniquité a de plus pervers ; il vaudrait mieux sans
doute donner ces places gratuitement à ces vieux jurisconsultes qui
ont passé toute leur vie à peser le pour et le contre. »
Le lettré lui répliqua: « Vous avez vu notre armée avant d’arriver à
Persépolis ; vous savez que nos jeunes officiers se battent très bien,
quoiqu’ils aient acheté leurs charges: peut-être verrez-vous que nos
jeunes magistrats ne jugent pas mal, quoiqu’ils aient payé pour
juger. »
Il le mena le lendemain au grand tribunal, où l’on devait rendre un
arrêt important. La cause était connue de tout le monde. Tous ces
vieux avocats qui en parlaient étaient flottants dans leurs opinions ; ils
alléguaient cent lois, dont aucune n’était applicable au fond de la
question ; ils regardaient l’affaire par cent côtés, dont aucun n’était
dans son vrai jour: les juges décidèrent plus vite que les avocats ne
doutèrent. Leur jugement fut presque unanime ; ils jugèrent bien,
parce qu’ils suivaient les lumières de la raison ; et les autres avaient
opiné mal, parce qu’ils n’avaient consulté que leurs livres.
Babouc conclut qu’il y avait souvent de très bonnes choses dans les
abus. Il vit dès le jour même que les richesses des financiers, qui
l’avaient tant révolté, pouvaient produire un effet excellent, car
l’empereur ayant eu besoin d’argent, il trouva en une heure, par leur
moyen, ce qu’il n’aurait pas eu en six mois par les voies ordinaires ; il
vit que ces gros nuages, enflés de la rosée de la terre, lui rendaient en
pluie ce qu’ils en recevaient. D’ailleurs les enfants de ces hommes
nouveaux, souvent mieux élevés que ceux des familles plus anciennes,
valaient quelquefois beaucoup mieux ; car rien n’empêche qu’on ne
soit un bon juge, un brave guerrier, un homme d’État habile, quand on
a eu un père bon calculateur
XI.
Insensiblement Babouc faisait grâce à l’avidité du financier, qui
n’est pas au fond plus avide que les autres hommes, et qui est
nécessaire. Il excusait la folie de se ruiner pour juger et pour se
battre, folie qui produit de grands magistrats et des héros. Il
pardonnait à l’envie des lettrés, parmi lesquels il se trouvait des
hommes qui éclairaient le monde ; il se réconciliait avec les mages
ambitieux et intrigants, chez lesquels il y avait plus de grandes vertus
que de petits vices ; mais il lui restait bien des griefs, et surtout les
galanteries des dames ; et les désolations qui en devaient être la suite
le remplissaient d’inquiétude et d’effroi.
Comme il voulait pénétrer dans toutes les conditions humaines, il
se fit mener chez un ministre ; mais il tremblait toujours en chemin
que quelque femme ne fût assassinée en sa présence par son mari.
Arrivé chez l’homme d’État, il resta deux heures dans l’antichambre
sans être annoncé, et deux heures encore après l’avoir été. Il se
promettait bien dans cet intervalle de recommander à l’ange Ituriel et
le ministre et ses insolents huissiers. L’antichambre était remplie de
dames de tout étage, de mages de toutes couleurs, de juges, de
marchands, d’officiers, de pédants ; tous se plaignaient du ministre.
L’avare et l’usurier disaient: « Sans doute, cet homme-là pille les
provinces; » le capricieux lui reprochait d’être bizarre ; le voluptueux
disait: « Il ne songe qu’à ses plaisirs; » l’intrigant se flattait de le voir
bientôt perdu par une cabale ; les femmes espéraient qu’on leur
donnerait bientôt un ministre plus jeune.
Babouc entendait leurs discours ; il ne put s’empêcher de dire:
« Voilà un homme bien heureux, il a tous ses ennemis dans son
antichambre ; il écrase de son pouvoir ceux qui l’envient ; il voit à ses
pieds ceux qui le détestent. » Il entra enfin ; il vit un petit vieillard
courbé sous le poids des années et des affaires, mais encore vif et
plein d’esprit.
Babouc lui plut, et il parut à Babouc un homme estimable. La
conversation devint intéressante. Le ministre lui avoua qu’il était un
homme très malheureux, qu’il passait pour riche, et qu’il était pauvre ;
qu’on le croyait tout-puissant, et qu’il était toujours contredit ; qu’il
n’avait guère obligé que des ingrats, et que dans un travail continuel
de quarante années il avait eu à peine un moment de consolation.
Babouc en fut touché, et pensa que, si cet homme avait fait des
fautes, et si l’ange Ituriel voulait le punir, il ne fallait pas l’exterminer,
mais seulement lui laisser sa place.
XII.
Tandis qu’il parlait au ministre, entre brusquement la belle dame
chez qui Babouc avait dîné ; on voyait dans ses yeux et sur son front
les symptômes de la douleur et de la colère. Elle éclata en reproches
contre l’homme d’État, elle versa des larmes ; elle se plaignit avec
amertume de ce qu’on avait refusé à son mari une place où sa
naissance lui permettait d’aspirer, et que ses services et ses blessures
méritaient ; elle s’exprima avec tant de force, elle mit tant de grâce
dans ses plaintes, elle détruisit les objections avec tant d’adresse, elle
fit valoir les raisons avec tant d’éloquence, qu’elle ne sortit point de la
chambre sans avoir fait la fortune de son mari.
Babouc lui donna la main: « Est-il possible, madame, lui dit-il, que
vous vous soyez donné toute cette peine pour un homme que vous
n’aimez point, et dont vous avez tout à craindre?
— Un homme que je n’aime point ! S’écria-t-elle: sachez que mon
mari est le meilleur ami que j’aie au monde, qu’il n’y a rien que je ne
lui sacrifie, hors mon amant ; et qu’il ferait tout pour moi, hors de
quitter sa maîtresse. Je veux vous la faire connaître ; c’est une femme
charmante, pleine d’esprit, et du meilleur caractère du monde ; nous
soupons ensemble ce soir avec mon mari et mon petit mage ; venez
partager notre joie. »
La dame mena Babouc chez elle. Le mari, qui était enfin arrivé
plongé dans la douleur, revit sa femme avec des transports
d’allégresse et de reconnaissance: il embrassait tour à tour sa femme,
sa maîtresse, le petit mage et Babouc. L’union, la gaieté, l’esprit et les
grâces, furent l’âme de ce repas. « Apprenez, lui dit la belle dame chez
laquelle il soupait, que celles qu’on appelle quelquefois malhonnêtes
femmes ont presque toujours le mérite d’un très honnête homme, et
pour vous en convaincre, venez demain dîner avec moi chez la belle
Téone. Il y a quelques vieilles vestales qui la déchirent ; mais elle fait
plus de bien qu’elles toutes ensemble. Elle ne commettrait pas une
légère injustice pour le plus grand intérêt ; elle ne donne à son amant
que des conseils généreux, elle n’est occupée que de sa gloire: il
rougirait devant elle, s’il avait laissé échapper une occasion de faire du
bien ; car rien n’encourage plus aux actions vertueuses que d’avoir
pour témoin et pour juge de sa conduite une maîtresse dont on veut
mériter l’estime. »
Babouc ne manqua pas au rendez-vous. Il vit une maison où
régnaient tous les plaisirs. Téone régnait sur eux ; elle savait parler à
chacun son langage. Son esprit naturel mettait à son aise celui des
autres ; elle plaisait sans presque le vouloir ; elle était aussi aimable
que bienfaisante ; et, ce qui augmentait le prix de toutes ses bonnes
qualités, elle était belle.
Babouc, tout Scythe et tout envoyé qu’il était d’un génie, s’aperçut
que, s’il restait encore à Persépolis, il oublierait Ituriel pour Téone. Il
s’affectionnait à la ville, dont le peuple était poli, doux et bienfaisant,
léger, médisant, et plein de vanité. Il craignait que Persépolis ne fût
condamnée ; il craignait même le compte qu’il allait rendre.
Voici comme il s’y prit pour rendre ce compte. Il fit faire par le
meilleur fondeur de la ville une petite statue composée de tous les
métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles ;
il la porta à Ituriel: « Casserez-vous, dit-il, cette jolie statue, parce que
tout n’y est pas or et diamants? » Ituriel entendit à demi-mot ; il
résolut de ne pas même songer à corriger Persépolis, et de laisser
aller le monde comme il va ; car, dit-il, si tout n’est pas bien, tout est
passable. On laissa donc subsister Persépolis, et Babouc fut bien loin
de se plaindre, comme Jonas, qui se fâcha de ce qu’on ne détruisait
pas Ninive. Mais quand on a été trois jours dans le corps d’une baleine,
on n’est pas de si bonne humeur que quand on a été à l’opéra, à la
comédie, et qu’on a soupé en bonne compagnie
LE CROCHETEUR BORGNE
Nos deux yeux ne rendent pas notre condition meilleure ; l’un nous
sert à voir les biens, et l’autre, les maux de la vie ; bien des gens ont
la mauvaise habitude de fermer le premier, et bien peu ferment le
second: voilà pourquoi il y a tant de gens qui aimeraient mieux être
aveugles que de voir tout ce qu’ils voient. Heureux les borgnes qui ne
sont privés que de ce mauvais oeil qui gâte tout ce qu’on regarde !
Mesrour en est un exemple.
Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir que Mesrour était
borgne. Il l’était de naissance ; mais c’était un borgne si content de
son état, qu’il ne s’était jamais avisé de désirer un autre oeil ; ce
n’étaient point les dons de la fortune qui le consolaient des torts de la
nature, car il était simple crocheteur, et n’avait d’autre trésor que ses
épaules ; mais il était heureux, et il montrait qu’un oeil de plus et de
la peine de moins contribuent bien peu au bonheur: l’argent et
l’appétit lui venaient toujours en proportion de l’exercice qu’il faisait ; il
travaillait le matin, mangeait et buvait le soir, dormait la nuit, et
regardait tous ses jours comme autant de vies séparées ; en sorte que
le soin de l’avenir ne le troublait jamais dans la jouissance du présent.
Il était, comme vous le voyez, tout à la fois borgne, crocheteur et
philosophe.
Il vit par hasard passer sur un char brillant une grande princesse qui
avait un oeil de plus que lui, ce qui ne l’empêcha pas de la trouver fort
belle ; et, comme les borgnes ne diffèrent des autres hommes qu’en
ce qu’ils ont un oeil de moins, il en devint éperdument amoureux. On
dira peut-être que, quand on est crocheteur et borgne, il ne faut point
être amoureux, surtout d’une grande princesse, et, qui plus est, d’une
princesse qui a deux yeux. Je conviens qu’on a bien à craindre de ne
pas plaire ; cependant comme il n’y a point d’amour sans espérance,
et que notre crocheteur aimait, il espéra. Comme il avait plus de
jambes que d’yeux, et qu’elles étaient bonnes, il suivit l’espace de
quatre lieues le char de sa déesse, que six grands chevaux blancs
tramaient avec une grande rapidité. La mode dans ce temps-là, parmi
les dames, était de voyager sans laquais et sans cocher, et de se
mener elles-mêmes ; les maris voulaient qu’elles fussent toujours
toutes seules afin d’être plus sûrs de leur vertu, ce qui est directement
opposé au sentiment des moralistes, qui disent qu’il n’y a point de
vertu dans la solitude. Mesrour courait toujours à côté des roues du
char, tournant son bon oeil du côté de la dame, qui était étonnée de
voir un borgne de cette agilité. Pendant qu’il prouvait ainsi qu’on est
infatigable pour ce qu’on aime, une bête fauve, poursuivie par des
chasseurs, traversa le grand chemin et effraya les chevaux, qui, ayant
pris le mors aux dents, entraînaient la belle dans un précipice ; son
nouvel amant, plus effrayé encore qu’elle, quoiqu’elle le fût beaucoup,
coupa les traits avec une adresse merveilleuse ; les six chevaux blancs
firent seuls le saut périlleux, et la dame, qui n’était pas moins blanche
qu’eux, en fut quitte pour la peur. « Qui que vous soyez, lui dit-elle, je
n’oublierai jamais que je vous dois la vie ; demandez-moi tout ce que
vous voudrez ; tout ce que j’ai est à vous.
— Ah ! Je puis avec bien plus de raison, répondit Mesrour, vous en
offrir autant ; mais, en vous l’offrant, je vous en offrirai toujours
moins ; car je n’ai qu’un oeil, et vous en avez deux ; mais un oeil qui
vous regarde vaut mieux que deux yeux qui ne voient point les
vôtres. » La dame sourit, car les galanteries d’un borgne sont toujours
des galanteries, et les galanteries font toujours sourire. « Je voudrais
bien pouvoir vous donner un autre oeil, lui dit-elle, mais votre mère
pouvait seul vous faire ce présent-là suivez-moi toujours. A ces mots
elle descend de son char et continue sa route à pied ; son petit chien
descendit aussi et marchait à pied à côté d’elle, aboyant après
l’étrange figure de son écuyer. J’ai eu tort de lui donner le titre
d’écuyer, car il eut beau offrir son bras, la dame ne voulut jamais
l’accepter, sous prétexte qu’il était trop sale ; et vous allez voir qu’elle
fut la dupe de sa propreté: elle avait de fort petits pieds, et des
souliers encore plus petits que ses pieds, en sorte qu’elle n’était ni
faite ni chaussée de manière à soutenir une longue marche. De jolis
pieds consolent d’avoir de mauvaises jambes, lorsqu’on passe sa vie
sur sa chaise longue au milieu d’une foule de petits-maîtres ; mais à
quoi servent des souliers brodés en paillettes dans un chemin pierreux,
où ils ne peuvent être vus que par un crocheteur, et encore par un
crocheteur qui n’a qu’un oeil ? Mélinade (c’est le nom de la dame, que
j’ai eu mes raisons pour ne pas dire jusqu’ici, parce qu’il n’était pas
encore fait) avançait comme elle pouvait, maudissant son cordonnier,
déchirant ses souliers, écorchant ses pieds, et se donnant des entorses
à chaque pas. Il y avait environ une heure et demie qu’elle marchait
du train des grandes dames, c’est-à-dire qu’elle avait fait près d’un
quart de lieue, lorsqu’elle tomba de fatigue sur la route. Le Mesrour,
dont elle avait refusé les secours pendant qu’elle était debout,
balançait à les lui offrir, dans la crainte de la salir en la touchant ; car
il savait bien qu’il n’était pas propre, la dame le lui avait assez
clairement fait entendre, et la comparaison qu’il avait faite en chemin
entre lui et sa maîtresse le lui avait fait voir encore plus clairement.
Elle avait une robe d’une légère étoffe d’argent, semée de guirlandes
de fleurs, qui laissait briller la beauté de sa taille ; et lui avait un
sarrau brun, taché en mille endroits, troué, et rapiécé en sorte que les
pièces étaient à côté des trous, et point dessus, où elles auraient
pourtant été plus à leur place ; il avait comparé ses mains nerveuses
et couvertes de durillons avec deux petites mains plus blanches et plus
délicates que les lis ; enfin il avait vu les beaux cheveux blonds de
Mélinade, qui paraissaient à travers un léger voile de gaze, relevés les
uns en tresse et les autres en boucles, et il n’avait à mettre à côté de
cela que des crins noirs hérissés,
Cependant Mélinade essaye de se relever, mais elle retombe
bientôt et si malheureusement, que ce qu’elle laissa voir à Mesrour lui
ôta le peu de raison que la vue du visage de la princesse avait pu lui
laisser. Il oublia qu’il était crocheteur, qu’il était borgne, et il ne
songea plus à la distance que la fortune avait mise entre Mélinade et
lui ; à peine se souvînt-il qu’il était amant, car il manqua à la
délicatesse qu’on dit inséparable d’un véritable amour, et qui en fait
quelquefois le charme, et, plus souvent, l’ennui ; il se servit des droits
que son état de crocheteur lui donnait à la brutalité, il fut brutal et
heureux. La princesse alors était sans doute évanouie, ou bien elle
gémissait sur son sort ; mais, comme elle était juste, elle bénissait
sûrement le destin de ce que toute infortune porte avec elle sa
consolation.
La nuit avait étendu ses voiles sur l’horizon, et elle cachait de son
ombre le véritable bonheur de Mesrour, et les prétendus malheurs de
Mélinade ; Mesrour goûtait les plaisirs des parfaits amants, et il les
goûtait en crocheteur, c’est-à-dire (à la honte de l’humanité) de la
manière la plus parfaite ; les faiblesses de Mélinade lui reprenaient à
chaque instant, et à chaque instant son amant reprenait des forces.
« Puissant Mahomet ! Dit-il une fois en homme transporté, mais en
mauvais catholique, il ne manque à ma félicité que d’être sentie par
celle qui la cause ; pendant que je suis dans ton paradis, divin
prophète, accorde-moi encore une faveur, c’est d’être aux yeux de
Mélinade ce qu’elle serait à mon oeil, s’il faisait jour... » Il finit de
prier, et continua de jouir. L’aurore, toujours trop diligente pour les
amants, surprit Mesrour et Mélinade dans l’attitude où elle aurait pu
être surprise elle-même un moment auparavant avec Tithon: mais
quel fut l’étonnement de Mélinade, quand, ouvrant les yeux aux
premiers rayons du jour, elle se vit dans un lieu enchanté avec un
jeune homme d’une taille noble, dont le visage ressemblait à l’astre
dont la terre attendait le retour ! Il avait des joues de rose, des lèvres
de corail ; ses grands yeux tendres et vifs tout à la fois exprimaient et
inspiraient la volupté ; son carquois d’or, orné de pierreries, était
suspendu à ses épaules, et le plaisir faisait sonner ses flèches ; sa
longue chevelure, retenue par une attache de diamants, flottait
librement sur ses reins, et une étoffe transparente, brodée de perles,
lui servait d’habillement, et ne cachait rien de la beauté de son corps.
« Où suis-je, et qui êtes-vous ? S’écria Mélinade dans l’excès de sa
surprise.
— Vous êtes, répondit-il, avec le misérable qui a eu le bonheur de
vous sauver la vie, et qui s’est si bien payé de ses peines. » Mélinade,
aussi aise qu’étonnée, regretta que la métamorphose de Mesrour n’eût
pas commencé plus tôt. Elle s’approche d’un palais brillant qui frappait
sa vue, et lit cette inscription sur la porte: « Éloignez-vous, profanes ;
ces portes ne s’ouvriront que pour le maître de l’anneau. » Mesrour
s’approche à son tour pour lire la même inscription ; mais il vit d’autres
caractères, et lut ces mots: « Frappe sans crainte. » Il frappa, et
aussitôt les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes avec un grand bruit. Les
deux amants entrèrent, au son de mille voix et de mille instruments,
dans un vestibule de marbre de Paros ; de là ils passèrent dans une
salle superbe, où un festin délicieux les attendait depuis douze cent
cinquante ans, sans qu’aucun des plats fût encore refroidi: ils se mirent
à table, et furent servis chacun par mille esclaves de la plus grande
beauté ; le repas fut entremêlé de concerts et de danses ; et, quand il
fut fini, tous les génies vinrent dans le plus grand ordre, partagés en
différentes troupes, avec des habits aussi magnifiques que singuliers,
« Puissant Mahomet ! Dit-il une fois en homme transporté, mais en
mauvais catholique, il ne manque à ma félicité que d’être sentie par
celle qui la cause ; pendant que je suis dans ton paradis, divin
prophète, accorde-moi encore une faveur, c’est d’être aux yeux de
Mélinade ce qu’elle serait à mon oeil, s’il faisait jour... » Il finit de
prier, et continua de jouir. L’aurore, toujours trop diligente pour les
amants, surprit Mesrour et Mélinade dans l’attitude où elle aurait pu
être surprise elle-même un moment auparavant avec Tithon: mais
quel fut l’étonnement de Mélinade, quand, ouvrant les yeux aux
premiers rayons du jour, elle se vit dans un lieu enchanté avec un
jeune homme d’une taille noble, dont le visage ressemblait à l’astre
dont la terre attendait le retour ! Il avait des joues de rose, des lèvres
de corail ; ses grands yeux tendres et vifs tout à la fois exprimaient et
inspiraient la volupté ; son carquois d’or, orné de pierreries, était
suspendu à ses épaules, et le plaisir faisait sonner ses flèches ; sa
longue chevelure, retenue par une attache de diamants, flottait
librement sur ses reins, et une étoffe transparente, brodée de perles,
lui servait d’habillement, et ne cachait rien de la beauté de son corps.
« Où suis-je, et qui êtes-vous ? S’écria Mélinade dans l’excès de sa
surprise.
— Vous êtes, répondit-il, avec le misérable qui a eu le bonheur de
vous sauver la vie, et qui s’est si bien payé de ses peines. » Mélinade,
aussi aise qu’étonnée, regretta que la métamorphose de Mesrour n’eût
pas commencé plus tôt. Elle s’approche d’un palais brillant qui frappait
sa vue, et lit cette inscription sur la porte: « Éloignez-vous, profanes ;
ces portes ne s’ouvriront que pour le maître de l’anneau. » Mesrour
s’approche à son tour pour lire la même inscription ; mais il vit d’autres
caractères, et lut ces mots: « Frappe sans crainte. » Il frappa, et
aussitôt les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes avec un grand bruit. Les
deux amants entrèrent, au son de mille voix et de mille instruments,
dans un vestibule de marbre de Paros ; de là ils passèrent dans une
salle superbe, où un festin délicieux les attendait depuis douze cent
cinquante ans, sans qu’aucun des plats fût encore refroidi: ils se mirent
à table, et furent servis chacun par mille esclaves de la plus grande
beauté ; le repas fut entremêlé de concerts et de danses ; et, quand il
fut fini, tous les génies vinrent dans le plus grand ordre, partagés en
différentes troupes, avec des habits aussi magnifiques que singuliers,
« Puissant Mahomet ! Dit-il une fois en homme transporté, mais en
mauvais catholique, il ne manque à ma félicité que d’être sentie par
celle qui la cause ; pendant que je suis dans ton paradis, divin
prophète, accorde-moi encore une faveur, c’est d’être aux yeux de
Mélinade ce qu’elle serait à mon oeil, s’il faisait jour... » Il finit de
prier, et continua de jouir. L’aurore, toujours trop diligente pour les
amants, surprit Mesrour et Mélinade dans l’attitude où elle aurait pu
être surprise elle-même un moment auparavant avec Tithon: mais
quel fut l’étonnement de Mélinade, quand, ouvrant les yeux aux
premiers rayons du jour, elle se vit dans un lieu enchanté avec un
jeune homme d’une taille noble, dont le visage ressemblait à l’astre
dont la terre attendait le retour ! Il avait des joues de rose, des lèvres
de corail ; ses grands yeux tendres et vifs tout à la fois exprimaient et
inspiraient la volupté ; son carquois d’or, orné de pierreries, était
suspendu à ses épaules, et le plaisir faisait sonner ses flèches ; sa
longue chevelure, retenue par une attache de diamants, flottait
librement sur ses reins, et une étoffe transparente, brodée de perles,
lui servait d’habillement, et ne cachait rien de la beauté de son corps.
« Où suis-je, et qui êtes-vous ? S’écria Mélinade dans l’excès de sa
surprise.
— Vous êtes, répondit-il, avec le misérable qui a eu le bonheur de
vous sauver la vie, et qui s’est si bien payé de ses peines. » Mélinade,
aussi aise qu’étonnée, regretta que la métamorphose de Mesrour n’eût
pas commencé plus tôt. Elle s’approche d’un palais brillant qui frappait
sa vue, et lit cette inscription sur la porte: « Éloignez-vous, profanes ;
ces portes ne s’ouvriront que pour le maître de l’anneau. » Mesrour
s’approche à son tour pour lire la même inscription ; mais il vit d’autres
caractères, et lut ces mots: « Frappe sans crainte. » Il frappa, et
aussitôt les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes avec un grand bruit. Les
deux amants entrèrent, au son de mille voix et de mille instruments,
dans un vestibule de marbre de Paros ; de là ils passèrent dans une
salle superbe, où un festin délicieux les attendait depuis douze cent
cinquante ans, sans qu’aucun des plats fût encore refroidi: ils se mirent
à table, et furent servis chacun par mille esclaves de la plus grande
beauté ; le repas fut entremêlé de concerts et de danses ; et, quand il
fut fini, tous les génies vinrent dans le plus grand ordre, partagés en
différentes troupes, avec des habits aussi magnifiques que singuliers,
« Puissant Mahomet ! Dit-il une fois en homme transporté, mais en
mauvais catholique, il ne manque à ma félicité que d’être sentie par
celle qui la cause ; pendant que je suis dans ton paradis, divin
prophète, accorde-moi encore une faveur, c’est d’être aux yeux de
Mélinade ce qu’elle serait à mon oeil, s’il faisait jour... » Il finit de
prier, et continua de jouir. L’aurore, toujours trop diligente pour les
amants, surprit Mesrour et Mélinade dans l’attitude où elle aurait pu
être surprise elle-même un moment auparavant avec Tithon: mais
quel fut l’étonnement de Mélinade, quand, ouvrant les yeux aux
premiers rayons du jour, elle se vit dans un lieu enchanté avec un
jeune homme d’une taille noble, dont le visage ressemblait à l’astre
dont la terre attendait le retour ! Il avait des joues de rose, des lèvres
de corail ; ses grands yeux tendres et vifs tout à la fois exprimaient et
inspiraient la volupté ; son carquois d’or, orné de pierreries, était
suspendu à ses épaules, et le plaisir faisait sonner ses flèches ; sa
longue chevelure, retenue par une attache de diamants, flottait
librement sur ses reins, et une étoffe transparente, brodée de perles,
lui servait d’habillement, et ne cachait rien de la beauté de son corps.
« Où suis-je, et qui êtes-vous ? S’écria Mélinade dans l’excès de sa
surprise.
— Vous êtes, répondit-il, avec le misérable qui a eu le bonheur de
vous sauver la vie, et qui s’est si bien payé de ses peines. » Mélinade,
aussi aise qu’étonnée, regretta que la métamorphose de Mesrour n’eût
pas commencé plus tôt. Elle s’approche d’un palais brillant qui frappait
sa vue, et lit cette inscription sur la porte: « Éloignez-vous, profanes ;
ces portes ne s’ouvriront que pour le maître de l’anneau. » Mesrour
s’approche à son tour pour lire la même inscription ; mais il vit d’autres
caractères, et lut ces mots: « Frappe sans crainte. » Il frappa, et
aussitôt les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes avec un grand bruit. Les
deux amants entrèrent, au son de mille voix et de mille instruments,
dans un vestibule de marbre de Paros ; de là ils passèrent dans une
salle superbe, où un festin délicieux les attendait depuis douze cent
cinquante ans, sans qu’aucun des plats fût encore refroidi: ils se mirent
à table, et furent servis chacun par mille esclaves de la plus grande
beauté ; le repas fut entremêlé de concerts et de danses ; et, quand il
fut fini, tous les génies vinrent dans le plus grand ordre, partagés en
différentes troupes, avec des habits aussi magnifiques que singuliers,
prêter serment de fidélité au maître de l’anneau, et baiser le doigt
sacré auquel il le portait.
Cependant il y avait à Bagdad un musulman fort dévot qui, ne
pouvant aller se laver dans la mosquée, faisait venir l’eau de la
mosquée chez lui, moyennant une légère rétribution qu’il payait au
prêtre. Il venait de faire la cinquième ablution, pour se disposer à la
cinquième prière ; et sa servante, jeune étourdie très peu dévote, se
débarrassa de l’eau sacrée en la jetant par la fenêtre. Elle tomba sur
un malheureux endormi profondément au coin d’une borne qui lui
servait de chevet. Il fut inondé, et s’éveilla. C’était le pauvre Mesrour,
qui, revenant de son séjour enchanté, avait perdu dans son voyage
l’anneau de Salomon. Il avait quitté ses superbes vêtements, et repris
prêter serment de fidélité au maître de l’anneau, et baiser le doigt
sacré auquel il le portait.
qui, revenant de son séjour enchanté, avait perdu dans son voyage
l’anneau de Salomon. Il avait quitté ses superbes vêtements, et repris
prêter serment de fidélité au maître de l’anneau, et baiser le doigt
sacré auquel il le portait.
son sarrau ; son beau carquois d’or était changé en crochets de bois,
et il avait, pour comble de malheur, laissé un de ses yeux en chemin.
Il se ressouvint alors qu’il avait bu la veille une grande quantité d’eau
de-vie qui avait assoupi ses sens et échauffé son imagination. Il avait
jusque-là aimé cette liqueur par goût: il commença à l’aimer par
reconnaissance, et il retourna avec gaieté à son travail, bien résolu
d’en employer le salaire à acheter les moyens de retrouver sa chère
Mélinade. Un autre se serait désolé d’être un vilain borgne, après avoir
eu deux beaux yeux ; d’éprouver les refus des balayeuses du palais,
après avoir joui des faveurs d’une princesse plus belle que les
maîtresses du calife, et d’être au service de tous les bourgeois de
Bagdad, après avoir régné sur tous les génies ; mais Mesrour n’avait
point l’oeil qui voit le mauvais côté des choses.
COSI-SANCTA, UN PETIT MAL
POUR UN GRAND BIEN
NOUVELLE AFRICAINE
C’est une maxime faussement établie qu’il n’est pas permis de faire
un petit mal dont un plus grand bien pourrait résulter. Saint Augustin a
été entièrement de cet avis, comme il est aisé de le voir dans le récit
de cette petite aventure arrivée dans son diocèse, sous le proconsulat
de Septimus Acindynus, et rapportée dans le livre de la Cité de Dieu.
Il y avait à Hippone un vieux curé, grand inventeur de confréries,
confesseur de toutes les jeunes filles du quartier, et qui passait pour
un homme inspiré de Dieu, parce qu’il se mêlait de dire la bonne
aventure, métier dont il se tirait assez passablement.
On lui amena un jour une jeune fille nommée Cosi-Sancta: c’était la
plus belle personne de la province. Elle avait un père et une mère
jansénistes qui l’avaient élevée dans les principes de la vertu la plus
rigide et de tous les amants qu’elle avait eus, aucun n’avait pu
seulement lui causer, dans ses oraisons, un moment de distraction.
Elle était accordée depuis quelques jours à un petit vieillard ratatiné,
nommé Capito, conseiller au présidial d’Hippone. C’était un petit
homme bourru et chagrin, qui ne manquait pas d’esprit, mais qui était
pincé dans la conversation, ricaneur, et assez mauvais plaisant ; jaloux
d’ailleurs comme un Vénitien, et qui pour rien au monde ne se serait
accommodé d’être l’ami des galants de sa femme. La jeune créature
faisait tout ce qu’elle pouvait pour l’aimer, parce qu’il devait être son
mari ; elle y allait de la meilleure foi du monde, et cependant n’y
réussissait guère.
Elle alla consulter son curé, pour savoir si son mariage serait
heureux. Le bonhomme lui dit d’un ton de prophète: « Ma fille, ta
vertu causera bien des malheurs, mais tu seras un jour canonisée pour
avoir fait trois infidélités à ton mari. »
Cet oracle étonna et embarrassa cruellement l’innocence de cette
belle fille. Elle pleura: elle en demanda l’explication, croyant que ces
paroles cachaient quelque sens mystique ; mais toute l’explication
qu’on lui donna fut que les trois fois ne devaient point s’entendre de
trois rendez-vous avec le même amant, mais de trois aventures
différentes.
Alors Cosi-Sancta jeta les hauts cris ; elle dit même quelques
injures au curé, et jura qu’elle ne serait jamais canonisée. Elle le fut
pourtant comme vous l’allez voir.
Elle se maria bientôt après: la noce fut très galante ; elle soutint
assez bien tous les mauvais discours qu’elle eut à essuyer, toutes les
équivoques fades, toutes les grossièretés assez mal enveloppées dont
on embarrasse ordinairement la pudeur des jeunes mariées. Elle
dansa de fort bonne grâce avec quelques jeunes gens fort bien faits et
très jolis, à qui son mari trouvait le plus mauvais air du monde.
Elle se mit au lit auprès du petit Capito avec un peu de répugnance.
Elle passa une fort bonne partie de la nuit à dormir, et se réveilla
toute rêveuse. Son mari était pourtant moins le sujet de sa rêverie
qu’un jeune homme nommé Ribaldos, qui lui avait donné dans la tète
sans qu’elle en sût rien. Ce jeune homme semblait formé par les mains
de l’Amour ; il en avait les grâces, la hardiesse et la friponnerie ; il
était un peu indiscret, mais il ne l’était qu’avec celles qui le voulaient
bien: c’était la coqueluche d’Hippone. Il avait brouillé toutes les
femmes de la ville les unes contre les autres, et il l’était avec tous les
maris et toutes les mères. Il aimait d’ordinaire par étourderie, un peu
par vanité ; mais il aima Cosi-Sancta par goût, et l’aima d’autant plus
éperdument que la conquête en était plus difficile.
Il s’attacha d’abord, en homme d’esprit, à plaire au mari. Il lui
faisait mille avances, le louait sur sa bonne mine et sur son esprit aisé
et galant. Il perdait contre lui de l’argent au jeu, et avait tous les jours
quelque confidence de rien à lui faire. Cosi-Sancta le trouvait le plus
aimable du monde ; elle l’aimait déjà plus qu’elle ne croyait ; elle ne
s’en doutait point, mais son mari s’en douta pour elle. Quoiqu’il eût
tout l’amour-propre qu’un petit homme peut avoir, il ne laissa pas de
se douter que les visites de Ribaldos n’étaient pas pour lui seul. Il
rompit avec lui sur quelque mauvais prétexte, et lui défendit sa
maison.
Cosi-Sancta en fut très fâchée, et n’osa le dire ; et Ribaldos, devenu
plus amoureux par les difficultés, passa tout son temps à épier les
moments de la voir. Il se déguisa en moine, en revendeuse à la
toilette, en joueur de marionnettes ; mais il n’en fit point assez pour
triompher de sa maîtresse, et il en fit trop pour n’être pas reconnu par
le mari. Si Cosi-Sancta avait été d’accord avec son amant ils auraient
si bien pris leurs mesures que le mari n’aurait rien pu soupçonner ;
mais, comme elle combattait son goût, et qu’elle n’avait rien à se
pourtant comme vous l’allez voir.
Elle se maria bientôt après: la noce fut très galante ; elle soutint
assez bien tous les mauvais discours qu’elle eut à essuyer, toutes les
équivoques fades, toutes les grossièretés assez mal enveloppées dont
on embarrasse ordinairement la pudeur des jeunes mariées. Elle
dansa de fort bonne grâce avec quelques jeunes gens fort bien faits et
très jolis, à qui son mari trouvait le plus mauvais air du monde.
Elle se mit au lit auprès du petit Capito avec un peu de répugnance.
Elle passa une fort bonne partie de la nuit à dormir, et se réveilla
toute rêveuse. Son mari était pourtant moins le sujet de sa rêverie
qu’un jeune homme nommé Ribaldos, qui lui avait donné dans la tète
sans qu’elle en sût rien. Ce jeune homme semblait formé par les mains
de l’Amour ; il en avait les grâces, la hardiesse et la friponnerie ; il
était un peu indiscret, mais il ne l’était qu’avec celles qui le voulaient
bien: c’était la coqueluche d’Hippone. Il avait brouillé toutes les
femmes de la ville les unes contre les autres, et il l’était avec tous les
maris et toutes les mères. Il aimait d’ordinaire par étourderie, un peu
par vanité ; mais il aima Cosi-Sancta par goût, et l’aima d’autant plus
éperdument que la conquête en était plus difficile.
Il s’attacha d’abord, en homme d’esprit, à plaire au mari. Il lui
faisait mille avances, le louait sur sa bonne mine et sur son esprit aisé
et galant. Il perdait contre lui de l’argent au jeu, et avait tous les jours
quelque confidence de rien à lui faire. Cosi-Sancta le trouvait le plus
aimable du monde ; elle l’aimait déjà plus qu’elle ne croyait ; elle ne
s’en doutait point, mais son mari s’en douta pour elle. Quoiqu’il eût
tout l’amour-propre qu’un petit homme peut avoir, il ne laissa pas de
se douter que les visites de Ribaldos n’étaient pas pour lui seul. Il
rompit avec lui sur quelque mauvais prétexte, et lui défendit sa
maison.
Cosi-Sancta en fut très fâchée, et n’osa le dire ; et Ribaldos, devenu
plus amoureux par les difficultés, passa tout son temps à épier les
moments de la voir. Il se déguisa en moine, en revendeuse à la
toilette, en joueur de marionnettes ; mais il n’en fit point assez pour
triompher de sa maîtresse, et il en fit trop pour n’être pas reconnu par
le mari. Si Cosi-Sancta avait été d’accord avec son amant ils auraient
si bien pris leurs mesures que le mari n’aurait rien pu soupçonner ;
mais, comme elle combattait son goût, et qu’elle n’avait rien à se
pourtant comme vous l’allez voir.
Elle se maria bientôt après: la noce fut très galante ; elle soutint
assez bien tous les mauvais discours qu’elle eut à essuyer, toutes les
équivoques fades, toutes les grossièretés assez mal enveloppées dont
on embarrasse ordinairement la pudeur des jeunes mariées. Elle
dansa de fort bonne grâce avec quelques jeunes gens fort bien faits et
très jolis, à qui son mari trouvait le plus mauvais air du monde.
Elle se mit au lit auprès du petit Capito avec un peu de répugnance.
Elle passa une fort bonne partie de la nuit à dormir, et se réveilla
toute rêveuse. Son mari était pourtant moins le sujet de sa rêverie
qu’un jeune homme nommé Ribaldos, qui lui avait donné dans la tète
sans qu’elle en sût rien. Ce jeune homme semblait formé par les mains
de l’Amour ; il en avait les grâces, la hardiesse et la friponnerie ; il
était un peu indiscret, mais il ne l’était qu’avec celles qui le voulaient
bien: c’était la coqueluche d’Hippone. Il avait brouillé toutes les
femmes de la ville les unes contre les autres, et il l’était avec tous les
maris et toutes les mères. Il aimait d’ordinaire par étourderie, un peu
par vanité ; mais il aima Cosi-Sancta par goût, et l’aima d’autant plus
éperdument que la conquête en était plus difficile.
Il s’attacha d’abord, en homme d’esprit, à plaire au mari. Il lui
faisait mille avances, le louait sur sa bonne mine et sur son esprit aisé
et galant. Il perdait contre lui de l’argent au jeu, et avait tous les jours
quelque confidence de rien à lui faire. Cosi-Sancta le trouvait le plus
aimable du monde ; elle l’aimait déjà plus qu’elle ne croyait ; elle ne
s’en doutait point, mais son mari s’en douta pour elle. Quoiqu’il eût
tout l’amour-propre qu’un petit homme peut avoir, il ne laissa pas de
se douter que les visites de Ribaldos n’étaient pas pour lui seul. Il
rompit avec lui sur quelque mauvais prétexte, et lui défendit sa
maison.
Cosi-Sancta en fut très fâchée, et n’osa le dire ; et Ribaldos, devenu
plus amoureux par les difficultés, passa tout son temps à épier les
moments de la voir. Il se déguisa en moine, en revendeuse à la
toilette, en joueur de marionnettes ; mais il n’en fit point assez pour
triompher de sa maîtresse, et il en fit trop pour n’être pas reconnu par
le mari. Si Cosi-Sancta avait été d’accord avec son amant ils auraient
si bien pris leurs mesures que le mari n’aurait rien pu soupçonner ;
mais, comme elle combattait son goût, et qu’elle n’avait rien à se
reprocher, elle sauvait tout, hors les apparences ; et son mari la
croyait très coupable.
Le petit bonhomme, qui était très colère, et qui s’imaginait que son
honneur dépendait de la fidélité de sa femme, l’outragea cruellement,
et la punit de ce qu’on la trouvait belle. Elle se trouva dans la plus
horrible situation où une femme puisse être: accusée injustement, et
maltraitée par un mari à qui elle était fidèle, et déchirée par une
passion violente qu’elle cherchait à surmonter.
Elle crut que, si son amant cessait ses poursuites, son mari pourrait
cesser ses injustices, et qu’elle serait assez heureuse pour se guérir
d’un amour que rien ne nourrirait plus. Dans cette vue, elle se hasarda
d’écrire cette lettre à Ribaldos:
« Si vous avez de la vertu, cessez de me rendre malheureuse: vous
m’aimez, et votre amour m’expose aux soupçons et aux violences d’un
maître que je me suis donné pour le reste de ma vie. Plût au ciel que
ce fût encore le seul risque que j’eusse à courir ! Par pitié pour moi,
cessez vos poursuites ; je vous en conjure par cet amour même qui
fait votre malheur et le mien, et qui ne peut jamais vous rendre
heureux. »
La pauvre Cosi-Sancta n’avait pas prévu qu’une lettre si tendre,
quoique si vertueuse, ferait un effet tout contraire à celui qu’elle
espérait. Elle enflamma plus que jamais le coeur de son amant, qui
résolut d’exposer sa vie pour voir sa maîtresse.
Capito, qui était assez sot pour vouloir être averti de tout, et qui
avait de bons espions, fut averti que Ribaldos s’était déguisé en frère
carme quêteur pour demander la charité à sa femme. Il se crut perdu:
il imagina que l’habit d’un carme était bien plus dangereux qu’un autre
pour l’honneur d’un mari. Il aposta des gens pour étriller frère
Ribaldos: il ne fut que trop bien servi. Le jeune homme, en entrant
dans la maison, est reçu par ces messieurs ; il a beau crier qu’il est un
très honnête carme, et qu’on ne traite point ainsi de pauvres religieux,
il fut assommé, et mourut, à quinze jours de là, d’un coup qu’il avait
reçu sur la têteToutes les femmes de la ville le pleurèrent. Cos
Sancta en fut inconsolable ; Capito même en fut fâché, mais par une
autre raison, car il se trouvait une très méchante affaire sur les bras.
Ribaldos était parent du proconsul Acindynus. Ce Romain voulut
faire une punition exemplaire de cet assassinat ; et, comme il avait eu
quelques querelles autrefois avec le présidial d’Hippone, il ne fut pas
fâché d’avoir de quoi faire pendre un conseiller ; et il fut fort aise que
le sort tombât sur Capito, qui était bien le plus vain et le plus
insupportable petit robin du pays.
Cosi-Sancta avait donc vu assassiner son amant, et était prés de
voir pendre son mari ; et tout cela pour avoir été vertueuse ; car,
comme je l’ai déjà dit, si elle avaitCosi-Sancta avait donc vu assassiner son amant, et était prés de
voir pendre son mari ; et tout cela pour avoir été vertueuse ; car,
comme je l’ai déjà dit, si elle avait donné ses faveurs à Ribaldos, le
mari en eût été bien mieux trompé.
Voilà comme la moitié de la prédiction du curé fut accomplie.*cosi_sancta
se ressouvint alors de l’oracle, elle craignit fort d’en accomplir
le reste ; mais, ayant bien fait réflexion qu’on ne peut vaincre sa
destinée, elle s’abandonna à la Providence, qui la mena au but par les
chemins du monde les plus honnêtes.
Le proconsul Acindynus était un homme plus débauché que
voluptueux, s’amusant très peu aux préliminaires, brutal, familier, vrai
héros de garnison, très craint dans la province, et avec qui toutes les
femmes d’Hippone avaient eu affaire uniquement pour ne se pas
brouiller avec lui.
Il fit venir chez lui madame Cosi-Sancta: elle arriva en pleurs mais
elle n’en avait que plus de charmes. « Votre mari, madame, lui dit-il,
va être pendu, et il ne tient qu’à vous de le sauver.
— Je donnerais ma vie pour la sienne, lui dit la dame.
— Ce n’est pas cela qu’on vous demande, répliqua le proconsul.
— Et que faut-il donc faire ? Dit-elle.
— Je ne veux qu’une de vos nuits, reprit le proconsul.
— Elles ne m’appartiennent pas, dit Cosi-Sancta: c’est un bien qui
est à mon mari. Je donnerai mon sang pour le sauver, mais je ne puis
donner mon honneur.
— Mais si votre mari y consent ? Dit le proconsul.
— Il est le maître, répondit la dame: chacun fait de son bien ce qu’il
veut. Mais je connais mon mari, il n’en fera rien ; c’est un petit homme
tout propre à se laisser pendre plutôt que de permettre qu’on me
touche du bout du doigt.
— Nous allons voir cela, » dit le juge en colère.
Sur-le-champ il fait venir devant lui le criminel ; il lui propose ou
d’être pendu, ou d’être cocu: il n’y avait point à balancer. Le petit
bonhomme se fit pourtant tirer l’oreille. Il fit enfin ce que tout autre
aurait fait à sa place. Sa femme, par charité, lui sauva la vie ; et ce fut
la première des trois fois.
Le même jour son fils tomba malade d’une maladie fort
extraordinaire, inconnue à tous les médecins d’Hippone. Il n’y en avait
qu’un qui eût des secrets pour cette maladie ; encore demeurait-il à
Aquila, à quelques lieues d’Hippone. Il était défendu alors à un
médecin établi dans une ville d’en sortir pour aller exercer sa
profession dans une autre. Cosi-Sancta fut obligée elle-même d’aller à
sa porte à Aquila, avec un frère qu’elle avait, et qu’elle aimait
tendrement. Dans les chemins elle fut arrêtée par des brigands. Le
chef de ces messieurs la trouva très jolie et, comme on était près de
tuer son frère, il s’approcha d’elle, et lui dit que, si elle voulait avoir un
peu de complaisance, on ne tuerait point son frère, et qu’il ne lui en
coûterait rien. La chose était pressante: elle venait de sauver la vie à
son mari qu’elle n’aimait guère ; elle allait perdre un frère qu’elle
aimait beaucoup ; d’ailleurs le danger de son fils l’alarmait ; il n’y avait
pas de moment à perdre. Elle se recommanda à Dieu, fit tout ce qu’on
voulut ; et ce fut la seconde des trois fois.
Elle arriva le même jour à Aquila, et descendit chez le médecin.
C’était un de ces médecins à la mode que les femmes envoient
chercher quand elles ont des vapeurs, ou quand elles n’ont rien du
tout. Il était le confident des unes, l’amant des autres ; homme poli,
complaisant, un peu brouillé d’ailleurs avec la Faculté, dont il avait fait
de fort bonnes plaisanteries dans l’occasion.
Cosi-Sancta lui exposa la maladie de son fils et lui offrit un gros
sesterce. (Vous remarquerez qu’un gros sesterce fait, en monnaie de
France, mille écus et plus.) « Ce n’est pas de cette monnaie, madame,
que je prétends être payé, lui dit le galant médecin. Je vous offrirais
moi-même tout mon bien, si vous étiez dans le goût de vous faire
payer des cures que vous pouvez faire: guérissez-moi seulement du
mal que vous me faites, et je rendrai la santé à votre fils. »
La proposition parut extravagante à la dame ; mais le destin l’avait
accoutumée aux choses bizarres. Le médecin était un opiniâtre qui ne
voulait point d’autre prix de son remède. Cosi-Sancta n’avait point de
mari à consulter ; et le moyen de laisser mourir un fils qu’elle adorait,
faute du plus petit secours du monde qu’elle pouvait lui donner ! Elle
était aussi bonne mère que bonne soeur. Elle acheta le remède au prix
qu’on voulut ; et ce fut la dernière des trois fois.
Elle revint à Hippone avec son frère, qui ne cessait de la remercier,
durant le chemin, du courage avec lequel elle lui avait sauvé la vie.
Ainsi Cosi-Sancta, pour avoir été trop sage, fit périr son amant et
condamner à mort son mari, et, pour avoir été complaisante, conserva
les jours de son frère, de son fils et de son mari. On trouva qu’une
pareille femme était fort nécessaire dans une famille ; on la canonisa
après sa mort, pour avoir fait tant de bien à ses parents en se
mortifiant, et l’on grava sur son tombeau:
UN PETIT MAL POUR UN GRAND BIENZADIG OU LA DESTINÉE
Table des matières.
Épître Dédicatoire de Zadig à la Sultane Sheraa, par Sadi.
CHAP. I. Le borgne.
CHAP. II. Le nez
CHAP. III. Le chien et le cheval
CHAP. IV. L’Envieux.
CHAP. V. Les généreux.
CHAP. VI. Le ministre.
CHAP. VII. Les dis
CHAP. VIII. La jalousie.
CHAP. IX. La femme battue.
CHAP. X. L’esclavage.
CHAP. XI. Le bûcher.
CHAP. XII. Le souper.
CHAP. XIII. Le rendez-vous.
CHAP. XIV. La danse.
CHAP. XV. Les yeux bleus.
CHAP. XVI. Le brigand.
CHAP. XVII. Le pécheur.
CHAP. XVIII. Le basilic.
CHAP. XIX. Les combats.
CHAP. XX. L’ermite
CHAP. XXI. Les énigmes.
PPROBATION.
[1] — Je soussigné, qui me suis fait passer pour
savant, et même pour homme d’esprit, ai lu ce manuscrit, que j’ai
trouvé, malgré moi, curieux, amusant, moral, philosophique, digne de
plaire à ceux même qui haïssent les romans. Ainsi je l’ai décrié, et j’ai
assuré, monsieur Le Cadi-Lesquier, que c’est un ouvrage détestable.
Épître dédicatoire de Zadig à la
Sultane Sheraa, par Sadi.
Le 10 du mois de Schewal, l’an 837 de l’hégire.
Charme des prunelles, tourment des coeurs, lumière de l’esprit, je
ne baise point la poussière de vos pieds, parce que vous ne marchez
guère, ou que vous marchez sur des tapis d’Iran ou sur des roses. Je
vous offre la traduction d’un livre d’un ancien sage qui, ayant le
bonheur de n’avoir rien à faire, eut celui de s’amuser à écrire l’histoire
de Zadig, ouvrage qui dit plus qu’il ne semble dire. Je vous prie de le
lire et d’en juger ; car, quoique vous soyez dans le printemps de votre
vie, quoique tous les plaisirs vous cherchent, quoique vous soyez belle,
et que vos talents ajoutent à votre beauté ; quoiqu’on vous loue du
soir au matin, et que, par toutes ces raisons, vous soyez en droit de
n’avoir pas le sens commun, cependant vous avez l’esprit très sage et
le goût très fin, et je vous ai entendue raisonner mieux que de vieux
derviches à longue barbe et à bonnet pointu. Vous êtes discrète et
vous n’êtes point défiante ; vous êtes douce sans être faible ; vous
êtes bienfaisante avec discernement ; vous aimez vos amis, et vous ne
vous faites point d’ennemis. Votre esprit n’emprunte jamais ses
agréments des traits de la médisance ; vous ne dites de mal ni n’en
faites, malgré la prodigieuse facilité que vous y auriez. Enfin votre âme
m’a toujours paru pure comme votre beauté. Vous avez même un petit
fonds de philosophie qui m’a fait croire que vous prendriez plus de
goût qu’une autre à cet ouvrage d’un sage.
Il fut écrit d’abord en ancien chaldéen, que ni vous ni moi
n’entendons. On le traduisit en arabe, pour amuser le célèbre sultan
Ouloug-beb. C’était du temps où les Arabes et les Persans
commençaient à écrire des Mille et une nuits, des Mille et un jours,
etc. Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig ; mais les sultanes
aimaient mieux les Mille et un. « Comment pouvez-vous préférer, leur
disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans raison, et qui ne
signifient rien ? C’est précisément pour cela que nous les aimons, »
répondaient les sultanes.
Je me flatte que vous ne leur ressemblerez pas, et que vous serez
un vrai Ouloug. J’espère même que, quand vous serez lasse des
conversations générales, qui ressemblent assez aux Mille et un, à cela
près qu’elles sont moins amusantes, je pourrai trouver une minute
pour avoir l’honneur de vous parler raison. Si vous aviez été Thalestris
du temps de Scander, fils de Philippe ; si vous aviez été la reine de
Sabée du temps de Soleiman, c’eussent été ces rois qui auraient fait le
voyage.
Je prie les vertus célestes que vos plaisirs soient sans mélange,
votre beauté durable, et votre bonheur sans fin.
CHAP. I. - Le borgne.
Du temps du roi Moabdar, il y avait à Babylone un jeune homme
nommé Zadig, né avec un beau naturel fortifié par l’éducation.
Quoique riche et jeune, il savait modérer ses passions ; il n’affectait
rien ; il ne voulait point toujours avoir raison, et savait respecter la
faiblesse des hommes. On était étonné de voir qu’avec beaucoup
d’esprit il n’insultât jamais par des railleries à ces propos si vagues, si
rompus, si tumultueux, à ces médisances téméraires, à ces décisions
ignorantes, à ces turlupinades grossières, à ce vain bruit de paroles
qu’on appelait conversation dans Babylone. Il avait appris dans le
premier livre de Zoroastre, que l’amour-propre est un ballon gonflé de
vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une piqûre. Zadig
surtout ne se vantait pas de mépriser les femmes et de les subjuguer.
Il était généreux ; il ne craignait point d’obliger des ingrats, suivant ce
grand précepte de Zoroastre: Quand tu manges, donne à manger aux
chiens, dussent-ils te mordre. Il était aussi sage qu’on peut l’être ; car
il cherchait à vivre avec des sages. Instruit dans les sciences des
anciens Chaldéens, il n’ignorait pas les principes physiques de la
nature, tels qu’on les connaissait alors, et savait de la métaphysique
ce qu’on en a su dans tous les âges, c’est-à-dire fort peu de chose. Il
était fermement persuadé que l’année était de trois cent soixante et
cinq jours et un quart, malgré la nouvelle philosophie de son temps, et
que le soleil était au centre du monde ; et quand les principaux mages
lui disaient, avec une hauteur insultante, qu’il avait de mauvais
sentiments, et que c’était être ennemi de l’État que de croire que le
soleil tournait sur lui-même, et que l’année avait douze mois, il se
taisait sans colère et sans dédain.
Zadig, avec de grandes richesses, et par conséquent avec des amis,
ayant de la santé, une figure aimable, un esprit juste et modéré, un
coeur sincère et noble, crut qu’il pouvait être heureux. Il devait se
marier à Sémire, que sa beauté, sa naissance et sa fortune rendaient
le premier parti de Babylone. Il avait pour elle un attachement solide
et vertueux, et Sémire l’aimait avec passion. Ils touchaient au moment
fortuné qui allait les unir, lorsque, se promenant ensemble vers une
porte de Babylone, sous les palmiers qui ornaient le rivage de
l’Euphrate, ils virent venir à eux des hommes armés de sabres et de
flèches. C’étaient les satellites du jeune Orcan, neveu d’un ministre, à
qui les courtisans de son oncle avaient fait accroire que tout lui était
permis. Il n’avait aucune des grâces ni des vertus le Zadig ; mais,
croyant valoir beaucoup mieux, il était désespéré de n’être pas
préféré. Cette jalousie, qui ne venait que de sa vanité, lui fit penser
qu’il aimait éperdument Sémire. Il voulait l’enlever. Les ravisseurs la
saisirent, et dans les emportements de leur violence ils la blessèrent,
et firent couler le sang d’une personne dont la vue aurait attendri les
tigres du mont Imaüs. Elle perçait le ciel de ses plaintes. Elle s’écriait:
« Mon cher époux ! On m’arrache à ce que j’adore. » Elle n’était point
occupée de son danger ; elle ne pensait qu’à son cher Zadig. Celui-ci,
dans le même temps, la défendait avec toute la force que donnent la
valeur et l’amour. Aidé seulement de deux esclaves, il mit les
ravisseurs en fuite, et ramena chez elle Sémire évanouie et sanglante,
qui en ouvrant les yeux vit son libérateur. Elle lui dit.: « O Zadig ! Je
vous aimais comme mon époux, je vous aime comme celui à qui je
dois l’honneur et la vie. » Jamais il n’y eut un coeur plus pénétré que
celui de Sémire ; jamais bouche plus ravissante n’exprima des
sentiments plus touchants par ces paroles de feu qu’inspirent le
sentiment du plus grand des bienfaits et le transport le plus tendre de
l’amour le plus légitime. Sa blessure était légère ; elle guérit bientôt.
Zadig était blessé plus dangereusement ; un coup de flèche reçu près
de l’oeil lui avait fait une plaie profonde. Sémire ne demandait aux
dieux que la guérison de son amant. Ses yeux étaient nuit et jour
baignés de larmes: elle attendait le moment où ceux de Zadig
pourraient jouir de ses regards ; mais un abcès survenu à l’oeil blessé
fit tout craindre. On envoya jusqu’à Memphis chercher le grand
médecin Hermès, qui vint avec un nombreux cortège. Il visita le
malade et déclara qu’il perdrait l’oeil ; il prédit même le jour et l’heure
où ce funeste accident devait arriver. « Si c’eût été l’oeil droit, dit-il, je
l’aurais guéri ; mais les plaies de l’oeil gauche sont incurables. » Tout
Babylone, en plaignant la destinée de Zadig, admira la profondeur de
la science d’Hermès. Deux jours après l’abcès perça de lui-même ;
Zadig fut guéri parfaitement. Hermès écrivit un livre où il lui prouva
qu’il n’avait pas dû guérir. Zadig ne le lut point ; mais, dès qu’il put
sortir, il se prépara à rendre visite à celle qui faisait l’espérance du
bonheur de sa vie, et pour qui seule il voulait avoir des yeux. Sémire
était à la campagne depuis trois jours. Il apprit en chemin que cette
belle dame, ayant déclaré hautement qu’elle avait une aversion
insurmontable pour les borgnes, venait de se marier à Orcan la nuit
même. A cette nouvelle il tomba sans connaissance ; sa douleur le mit
au bord du tombeau ; il fut longtemps malade, mais enfin la raison
l’emporta sur son affliction ; et l’atrocité de ce qu’il éprouvait servit
même à le consoler.
« Puisque j’ai essuyé, dit-il, un si cruel caprice d’une fille élevée à la
cour, il faut que j’épouse une citoyenne. Il choisit Azora, la plus sage
et la mieux née de la ville ; il l’épousa et vécut un mois avec elle dans
les douceurs de l’union la plus tendre. Seulement il remarquait en elle
un peu de légèreté, et beaucoup de penchant à trouver toujours que
les jeunes gens les mieux faits étaient ceux qui avaient le plus d’esprit
et de vertu
CHAP. II. - Le nez
[2]
Un jour Azora revint d’une promenade, tout en colère, et faisant de
grandes exclamations. « Qu’avez-vous, lui dit-il, ma chère épouse ?
Qui vous peut mettre ainsi hors de vous-même?
— Hélas ! Dit-elle, vous seriez indigné comme moi, si vous aviez vu
le spectacle dont je viens d’être témoin. J’ai été consoler la jeune
veuve Cosrou, qui vient d’élever, depuis deux jours, un tombeau à son
jeune époux auprès du ruisseau qui borde cette prairie. Elle a promis
aux dieux, dans sa douleur, de demeurer auprès de ce tombeau tant
que l’eau de ce ruisseau coulerait auprès.
— Eh bien ! Dit Zadig, voilà une femme estimable qui aimait
véritablement son mari!
— Ah ! Reprit Azora, si vous saviez à quoi elle s’occupait quand je
lui ai rendu visite!
— A quoi donc, belle Azora?
— Elle faisait détourner le ruisseau. » Azora se répandit en des
invectives si longues, éclata en reproches si violents contre la jeune
veuve, que ce faste de vertu ne plut pas à Zadig.
Il avait un ami, nommé Cador, qui était un de ces jeunes gens à qui
sa femme trouvait plus de probité et de mérite qu’aux autres: il le mit
dans sa confidence, et s’assura, autant qu’il le pouvait, de sa fidélité
par un présent considérable. Azora, ayant passé deux jours chez une
de ses amies à la campagne, revint le troisième jour à la maison. Des
domestiques en pleurs lui annoncèrent que son mari était mort
subitement, la nuit même, qu’on n’avait pas osé lui porter cette
funeste nouvelle, et qu’on venait d’ensevelir Zadig dans le tombeau de
ses pères, au bout du jardin. Elle pleura, s’arracha les cheveux, et jura
de mourir. Le soir, Cador lui demanda la permission de lui parler, et ils
pleurèrent tous deux. Le lendemain ils pleurèrent moins, et dînèrent
ensemble. Cador lui confia que son ami lui avait laissé la plus grande
partie de son bien, et lui fit entendre qu’il mettrait son bonheur à
partager sa fortune avec elle. La dame pleura, se fâcha, s’adoucit ; le
souper fut plus long que le dîner ; on se parla avec plus de confiance.
Azora fit l’éloge du défunt ; mais elle avoua qu’il avait des défauts
dont Cador était exempt.
Au milieu du souper, Cador se plaignit d’un mal de rate violent ; la
dame, inquiète et empressée, fit apporter toutes les essences dont
elle se parfumait, pour essayer s’il n’y en avait pas quelqu’une qui fût
bonne pour le mal de rate ; elle regretta beaucoup que le grand
Hermès ne fût pas encore à Babylone ; elle daigna même toucher le
côté où Cador sentait de si vives douleurs. « Êtes-vous sujet à cette
cruelle maladie ? Lui dit-elle avec compassion.
— Elle me met quelquefois au bord du tombeau, lui répondit Cador,
et il n’y a qu’un seul remède qui puisse me soulager: c’est de
m’appliquer sur le côté le nez d’un homme qui soit mort la veille.
— Voilà un étrange remède, dit Azora.
— Pas plus étrange, répondit-il, que les sachets du sieur Arnoult
[3]
contre l’apoplexie. » Cette raison, jointe à l’extrême mérite du jeune
homme, détermina enfin la dame. « Après tout, dit-elle, quand mon
mari passera du monde d’hier dans le monde du lendemain sur le pont
Tchinavar, l’ange Asrael lui accordera-t-il moins le passage parce que
son nez sera un peu moins long dans la seconde vie que dans la
première? » Elle prit donc un rasoir ; elle alla au tombeau de son
époux, l’arrosa de ses larmes, et s’approcha pour couper le nez à
Zadig, qu’elle trouva tout étendu dans la tombe. Zadig se relève en
tenant son nez d’une main, et arrêtant le rasoir de l’autre. « Madame,
lui dit-il, ne criez plus tant contre la jeune Cosrou ; le projet de me
couper le nez vaut bien celui de détourner un ruisseau. »
CHAP. III. - Le chien et le cheval
Zadig éprouva que le premier mois du mariage, comme il est écrit
dans le livre du Zend, est la lune du miel, et que le second est la lune
de l’absinthe. Il fut quelque temps après obligé de répudier Azora, qui
était devenue trop difficile à vivre, et il chercha son bonheur dans
l’étude de la nature. « Rien n’est plus heureux, disait-il, qu’un
philosophe qui lit dans ce grand livre que Dieu a mis sous nos yeux.
Les vérités qu’il découvre sont à lui: il nourrit et il élève son âme, il vit
tranquille ; il ne craint rien des hommes, et sa tendre épouse ne vient
point lui couper le nez. »
Plein de ces idées, il se retira dans une maison de campagne sur les
bords de l’Euphrate. Là, il ne s’occupait pas à calculer combien de
pouces d’eau coulaient en une seconde sous les arches d’un pont, ou
s’il tombait une ligne cube de pluie dans le mois de la souris plus que
dans le mois du mouton. Il n’imaginait point de faire de la soie avec
des toiles d’araignée, ni de la porcelaine avec des bouteilles cassées ;
mais il étudia surtout les propriétés des animaux et des plantes, et il
acquit bientôt une sagacité qui lui découvrait mille différences où les
autres hommes ne voient rien que d’uniforme.
[4]Un jour, se promenant auprès d’un petit bois, il vit accourir à lui
un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient
dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà et là comme des
hommes égarés qui cherchent ce qu’ils ont perdu de plus précieux.
« Jeune homme, lui dit le premier eunuque, n’avez-vous point vu le
chien de la reine? » Zadig répondit modestement: « C’est une chienne,
et non pas un chien. » Vous avez raison, reprit le premier eunuque.
— C’est une épagneule très petite, ajouta Zadig ; elle a fait depuis
peu des chiens ; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les
oreilles très longues.
— Vous l’avez donc vue ? Dit le premier eunuque tout essoufflé.
Non, répondit Zadig, je ne l’ai jamais vue, et je n’ai jamais su si la
reine avait une chienne.
Précisément dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de la
fortune, le plus beau cheval de l’écurie du roi s’était échappé des
mains d’un palefrenier dans les plaines de Babylone. Le grand veneur
et tous les autres officiers couraient après lui avec autant d’inquiétude
que le premier eunuque après la chienne. Le grand veneur s’adressa à
Zadig, et lui demanda s’il n’avait point vu passer le cheval du roi.
« C’est, répondit Zadig, le cheval qui galope le mieux ; il a cinq pieds
de haut, le sabot fort petit ; il porte une queue de trois pieds et demi
de long ; les bossettes de son mors sont d’or à vingt-trois carats ; ses
fers sont d’argent à onze deniers.
— Quel chemin a-t-il pris ? Où est-il ? Demanda le grand veneur.
— Je ne l’ai point vu, répondit Zadig, et je n’en ai jamais entendu
parler. »
Le grand veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig
n’eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine ; ils le firent
conduire devant l’assemblée du grand Desterham, qui le condamna au
knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie. A peine le jugement
fût-il rendu qu’on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent
dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt ; mais ils
condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d’or, pour avoir dit
qu’il n’avait point vu ce qu’il avait vu. Il fallut d’abord payer cette
amende ; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au
conseil du grand Desterham ; il parla en ces termes:
« Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité qui avez la
pesanteur du plomb, la dureté du fer, l’éclat du diamant, et beaucoup
d’affinité avec l’or, puisqu’il m’est permis de parler devant cette
auguste assemblée, je vous jure par Orosmade, que je n ai jamais vu
la chienne respectable de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois.
Voici ce qui m’est arrivé: Je me promenais vers le petit bois où j’ai
rencontré depuis le vénérable eunuque et le très illustre grand veneur.
J’ai vu sur le sable les traces d’un animal, et j’ai jugé aisément que
c’étaient celles d’un petit chien. Des sillons légers et longs imprimés
sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes m’ont
fait connaître que c’était une chienne dont les mamelles étaient
pendantes et qu’ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours
D’autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir
rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m’ont appris
qu’elle avait les oreilles ; très longues ; et comme j’ai remarqué que le
sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois
autres, j ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu
boiteuse, si je l’ose dire. »
« A l’égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me
promenant dans les routes de ce bois, j’ai aperçu les marques des fers
d’un cheval ; elles étaient toutes à égale distance. « Voilà, ai-je dit, un
cheval qui a un galop parfait. » La poussière des arbres, dans une
route étroite qui n’a que sept pieds de large, était un peu enlevée à
droite et à gauche, à trois pieds et demi du milieu de la route. « Ce
cheval, ai je dit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses
mouvements de droite et de gauche, a balayé cette poussière. » J’ai
vu sous les arbres qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les
feuilles des branches nouvellement tombées ; et j’ai connu que ce
cheval y avait touché, et qu’ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à
son mors, il doit être d’or à vingt-trois carats ; car il en a frotté les
bossettes contre une pierre de touche, et dont j’ai fait l’essai. J’ai jugé
enfin par les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux d’une
autre espèce, qu’il était ferré d’argent à onze deniers de fin. »
Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de
Zadig ; la nouvelle en vint jusqu’au roi et à la reine. On ne parlait que
de Zadig dans les antichambres, dans la chambre et dans le cabinet ;
et quoique plusieurs mages opinassent qu’on devait le brûler comme
sorcier, le roi ordonna qu’on lui rendit l’amende des quatre cents once
d’or à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les
procureurs vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre
cents onces ; ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit
pour les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.
Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d’être trop savant
et se promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu’il
avait vu.
Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d’État s’échappa ; il
passa sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig, il ne
répondit rien ; mais on lui prouva qu’il avait regardé par la fenêtre. Il
fut condamné pour ce crime à cinq cents onces d’or, et il remercia ses
juges de leur indulgence, selon la coutume de Babylone.
« Grand Dieu ! Dit-il en lui-même, qu’on est à plaindre quand on se
promène dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du roi ont
passé ! Qu’il est dangereux de se mettre à la fenêtre ! Et qu’il est
difficile d’être heureux dans cette vie!
CHAP. IV. - L’Envieux.
Zadig voulut se consoler par la philosophie et par l’amitié des maux
que lui avait faits la fortune. Il avait dans un faubourg de Babylone
une maison ornée avec goût, où il rassemblait tous les arts et tous les
plaisirs dignes d’un honnête homme. Le matin sa bibliothèque était
ouverte à tous les savants ; le soir, sa table l’était à la bonne
compagnie ; mais il connut bientôt combien les savants sont
dangereux ; il s’éleva une grande dispute sur une loi de Zoroastre, qui
défendait de manger du griffon. « Comment défendre le griffon,
disaient les uns, si cet animal n’existe pas?
— Il faut bien qu’il existe disaient les autres, puisque Zoroastre ne
veut pas qu’on en mange. » Zadig voulut les accorder en leur disant:
« S’il y a des griffons, n’en mangeons point ; il n’y en a point, nous en
mangerons encore moins ; et par là nous obéirons tous à Zoroastre. »
Un savant qui avait composé treize volumes sur les propriétés du
griffon, et qui de plus était grand théurgite, se hâta d’aller accuser
Zadig devant un archimage nommé Yébor
[5]
, le plus sot des
Chaldéens et partant le plus fanatique. Cet homme aurait fait empaler
Zadig pour la plus grande gloire du soleil, et en aurait récité le
bréviaire de Zoroastre d’un ton plus satisfait. L’ami Cador (un ami vaut
mieux que cent prêtres) alla trouver le vieux Yébor, et lui dit:
« Vivent le soleil et les griffons ! Gardez-vous bien de punir Zadig:
c’est un saint ; il a des griffons dans sa basse-cour, et il n’en mange
point ; et son accusateur est un hérétique qui ose soutenir que les
lapins ont le pied fendu, et ne sont point immondes.
— Eh bien ! Dit Yébor en branlant sa tête chauve, il faut empaler
Zadig pour avoir mal pensé des griffons, et l’autre pour avoir mal parlé
des lapins. » Cador apaisa l’affaire par le moyen d’une fille d’honneur à
laquelle il avait fait un enfant, et qui avait beaucoup de crédit dans le
collège des mages. Personne ne fut empalé ; de quoi plusieurs
docteurs murmurèrent et en présagèrent la décadence de Babylone.
Zadig s’écria: « A quoi tient le bonheur ! Tout me persécute dans ce
monde, jusqu’aux êtres qui n’existent pas. » Il maudit les savants et
ne voulut plus vivre qu’en bonne compagnie.
CHAP. IV. - L’Envieux.
Zadig voulut se consoler par la philosophie et par l’amitié des maux
que lui avait faits la fortune. Il avait dans un faubourg de Babylone
une maison ornée avec goût, où il rassemblait tous les arts et tous les
plaisirs dignes d’un honnête homme. Le matin sa bibliothèque était
ouverte à tous les savants ; le soir, sa table l’était à la bonne
compagnie ; mais il connut bientôt combien les savants sont
dangereux ; il s’éleva une grande dispute sur une loi de Zoroastre, qui
défendait de manger du griffon. « Comment défendre le griffon,
disaient les uns, si cet animal n’existe pas?
— Il faut bien qu’il existe disaient les autres, puisque Zoroastre ne
veut pas qu’on en mange. » Zadig voulut les accorder en leur disant:
« S’il y a des griffons, n’en mangeons point ; il n’y en a point, nous en
mangerons encore moins ; et par là nous obéirons tous à Zoroastre. »
Un savant qui avait composé treize volumes sur les propriétés du
griffon, et qui de plus était grand théurgite, se hâta d’aller accuser
Zadig devant un archimage nommé Yébor
[5]
, le plus sot des
Chaldéens et partant le plus fanatique. Cet homme aurait fait empaler
Zadig pour la plus grande gloire du soleil, et en aurait récité le
bréviaire de Zoroastre d’un ton plus satisfait. L’ami Cador (un ami vaut
mieux que cent prêtres) alla trouver le vieux Yébor, et lui dit:
« Vivent le soleil et les griffons ! Gardez-vous bien de punir Zadig:
c’est un saint ; il a des griffons dans sa basse-cour, et il n’en mange
point ; et son accusateur est un hérétique qui ose soutenir que les
lapins ont le pied fendu, et ne sont point immondes.
— Eh bien ! Dit Yébor en branlant sa tête chauve, il faut empaler
Zadig pour avoir mal pensé des griffons, et l’autre pour avoir mal parlé
des lapins. » Cador apaisa l’affaire par le moyen d’une fille d’honneur à
laquelle il avait fait un enfant, et qui avait beaucoup de crédit dans le
collège des mages. Personne ne fut empalé ; de quoi plusieurs
docteurs murmurèrent et en présagèrent la décadence de Babylone.
Zadig s’écria: « A quoi tient le bonheur ! Tout me persécute dans ce
monde, jusqu’aux êtres qui n’existent pas. » Il maudit les savants et
ne voulut plus vivre qu’en bonne compagnie.
Il rassemblait chez lui les plus honnêtes gens de Babylone, et les
dames les plus aimables ; il donnait des soupers délicats, souvent
précédés de concerts, et animés par des conversations charmantes
dont il avait su bannir l’empressement de montrer de l’esprit, qui est la
plus sûre manière de n’en point avoir et de gâter la société la plus
brillante. Ni le choix de ses amis, ni celui des mets, n’étaient faits par
la vanité ; car en tout il préférait l’être au paraître, et par là il s’attirait
la considération véritable à laquelle il ne prétendait pas.
Vis-à-vis sa maison demeurait Arimaze, personnage dont la
méchante âme était peinte sur sa grossière physionomie. Il était rongé
de fiel et bouffi d’orgueil, et pour comble, c’était un bel esprit
ennuyeux. N’ayant jamais pu réussir dans le monde, il se vengeait par
en médire. Tout riche qu’il était, il avait de la peine à rassembler chez
lui des flatteurs. Le bruit des chars qui entraient le soir chez Zadig
l’importunait, le bruit de ses louanges l’irritait davantage. Il allait
quelquefois chez Zadig, et se mettait à table sans être prié: il y
corrompait toute la joie de la société, comme on dit que les Harpies
infectent les viandes qu’elles touchent. Il lui arriva un jour de vouloir
donner une fête à une dame qui, au lieu de la recevoir, alla souper
chez Zadig. Un autre jour, causant avec lui dans le palais, ils
abordèrent un ministre qui pria Zadig à souper, et ne pria point
Arimaze. Les plus implacables haines n’ont pas souvent les
fondements plus importants. Cet homme, qu’on appelait l’Envieux dans
Babylone, voulut perdre Zadig, parce qu’on l’appelait l’Heureux.
L’occasion de faire du mal se trouve cent fois par jour, et celle de faire
du bien, une fois dans l’année, comme dit Zoroastre Il rassemblait chez lui les plus honnêtes gens de Babylone, et les
dames les plus aimables ; il donnait des soupers délicats, souvent
précédés de concerts, et animés par des conversations charmantes
dont il avait su bannir l’empressement de montrer de l’esprit, qui est la
plus sûre manière de n’en point avoir et de gâter la société la plus
brillante. Ni le choix de ses amis, ni celui des mets, n’étaient faits par
la vanité ; car en tout il préférait l’être au paraître, et par là il s’attirait
la considération véritable à laquelle il ne prétendait pas.
Vis-à-vis sa maison demeurait Arimaze, personnage dont la
méchante âme était peinte sur sa grossière physionomie. Il était rongé
de fiel et bouffi d’orgueil, et pour comble, c’était un bel esprit
ennuyeux. N’ayant jamais pu réussir dans le monde, il se vengeait par
en médire. Tout riche qu’il était, il avait de la peine à rassembler chez
lui des flatteurs. Le bruit des chars qui entraient le soir chez Zadig
l’importunait, le bruit de ses louanges l’irritait davantage. Il allait
quelquefois chez Zadig, et se mettait à table sans être prié: il y
corrompait toute la joie de la société, comme on dit que les Harpies
infectent les viandes qu’elles touchent. Il lui arriva un jour de vouloir
donner une fête à une dame qui, au lieu de la recevoir, alla souper
chez Zadig. Un autre jour, causant avec lui dans le palais, ils
abordèrent un ministre qui pria Zadig à souper, et ne pria point
Arimaze. Les plus implacables haines n’ont pas souvent les
fondements plus importants. Cet homme, qu’on appelait l’Envieux dans
Babylone, voulut perdre Zadig, parce qu’on l’appelait l’Heureux.
L’occasion de faire du mal se trouve cent fois par jour, et celle de faire
du bien, une fois dans l’année, comme dit Zoroastre
L’Envieux alla chez Zadig, qui se promenait dans ses jardins avec
deux amis et une dame à laquelle il disait souvent des choses
galantes, sans autre intention que celle de les dire. La conversation
roulait sur une guerre que le roi venait de terminer heureusement
contre le prince d’Hyrcanie, son vassal. Zadig, qui avait signalé son
courage dans cette courte guerre , louait beaucoup le roi, et encore
plus la dame. Il prit ses tablettes et écrivit quatre vers, qu’il fit sur-le
champ, et qu’il donna à lire à cette belle personne. Ses amis le
prièrent de leur en faire part: la modestie, ou plutôt un amour-propre
bien entendu, l’en empêcha. Il savait que des vers impromptus ne sont
jamais bons que pour celle en l’honneur de qui ils sont faits: il brisa en
deux la feuille de tablettes sur laquelle il venait d’écrire, et jeta les
deux moitiés dans un buisson de roses, où on les chercha inutilement.
Une petite pluie survint ; on regagna la maison. L’Envieux, qui resta
dans le jardin, chercha tant, qu’il trouva un morceau de la feuille elle
avait été tellement rompue, que chaque moitié de vers qui remplissait
la ligne faisait un sens, et même un vers d’une plus petite mesure ;
mais, par un hasard encore plus étrange, ces petits vers se trouvaient
former un sens qui contenait les injures les plus horribles contre le roi
on y lisait:
Par les plus grands forfaits
Sur le trône affermi,
Dans la publique paix
C’est le seul ennemi.
L’Envieux fut heureux pour la première fois de sa vie. Il avait entre
les mains de quoi perdre un homme vertueux et aimable. Plein de
cette cruelle joie, il fit parvenir jusqu’au roi cette satire écrite de la
main de Zadig: on le fit mettre en prison, lui, ses deux amis et la
dame. Son procès lui fut bientôt fait, sans qu’on daignât l’entendre.
Lorsqu’il vint recevoir sa sentence, l’Envieux se trouva sur son
passage, et lui dit tout haut que ses vers ne valaient rien. Zadig ne se
piquait pas d’être bon poète ; mais il était au désespoir d’être
condamné comme criminel de lèse-majesté, et de voir qu’on retînt en
prison une belle dame et deux amis pour un crime qu’il n’avait pas fait.
On ne lui permit pas de parler, parce que ses tablettes parlaient. Telle
était la loi de Babylone. On le fit donc aller au supplice à travers une
foule de curieux dont aucun n’osait le plaindre, et qui se précipitaient
pour examiner son visage, et pour voir s’il mourrait avec bonne grâce.
Ses parents seulement étaient affligés ; car ils n’héritaient pas. Les
trois quarts de son bien étaient confisqués au profit du roi, et l’autre
quart au profit de l’Envieux.
Dans le temps qu’il se préparait à la mort, le perroquet du roi
s’envola de son balcon, et s’abattit, dans le jardin de Zadig, sur un
buisson de roses. Une pêche y avait été portée d’un arbre voisin par le
vent ; elle était tombée sur un morceau de tablette à écrire, auquel
elle s’était collée. L’oiseau enleva la pêche et la tablette, et les porta
sur les genoux du monarque. Le prince curieux y lut des mots qui ne
formaient aucun sens, et qui paraissaient des fins de vers. Il aimait la
poésie (et il y a toujours de la ressource avec les princes qui aiment
les vers): l’aventure de son perroquet le fit rêver. La reine, qui se
souvenait de ce qui avait été écrit sur une pièce de la tablette de
Zadig, se la fit apporter.
On confronta les deux morceaux, qui s’ajustaient ensemble
parfaitement ; on lut alors les vers tels que Zadig les avait faits:
Par les plus grands forfaits j’ai vu troubler la terre
Sur le trône affermi le roi sait tout dompter.
Dans la publique paix l’amour seul fait la guerre
C’est le seul ennemi qui soit à redouter.
Le roi ordonna aussitôt qu’on fit venir Zadig devant lui, et qu’on fit
sortir de prison ses deux amis et la belle dame. Zadig se jeta le visage
contre terre, aux pieds du roi et de la reine ; il leur demanda très
humblement pardon d’avoir fait de mauvais vers ; il parla avec tant de
grâce, d’esprit et de raison, que le roi et la reine voulurent le revoir.
Il revint, et plut encore davantage. On lui donna tous les biens de
l’Envieux, qui l’avait injustement accusé ; mais Zadig les rendit tous, et
l’Envieux ne fut touché que du plaisir de ne pas perdre son bien.
L’estime du roi s’accrut de jour en jour pour Zadig. Il le mettait à tous
ses plaisirs, et le consultait dans toutes ses affaires. La reine le
regarda dès lors avec une complaisance qui pouvait devenir
dangereuse pour elle, pour le roi son auguste époux, pour Zadig et
pour le royaume. Zadig commençait à croire qu’il n’est pas si difficile
d’être heureux
CHAP. V. - Les généreux.
Le temps arriva où l’on célébrait une grande fête qui revenait tous
les cinq ans. C’était la coutume, à Babylone, de déclarer
solennellement, au bout de cinq années, celui des citoyens qui avait
fait l’action la plus généreuse. Les grands et les mages étaient les
juges. Le premier satrape, chargé du soin de la ville, exposait les plus
belles actions qui s’étaient passées sous son gouvernement. On allait
aux voix: le roi prononçait le jugement. On venait à cette solennité
des extrémités de la terre. Le vainqueur recevait des mains du
monarque une coupe d’or garnie de pierreries, et le roi lui disait ces
paroles: « Recevez ce prix de la générosité. Et puissent les dieux me
donner beaucoup de sujets qui vous ressemblent! »
Ce jour mémorable venu, le roi parut sur son trône, environné des
grands, des mages et des députés de toutes les nations, qui venaient
à ces jeux où la gloire s’acquérait non par la légèreté des chevaux,
non par la force du corps, mais par la vertu. Le premier satrape
rapporta à haute voix les actions qui pouvaient mériter à leurs auteurs
ce prix inestimable. Il ne parla point de la grandeur d’âme avec
laquelle Zadig avait rendu à l’Envieux toute sa fortune: ce n’était pas
une action qui méritât de disputer le prix.
Il présenta d’abord un juge qui. Ayant fait perdre un procès
considérable à un citoyen, par une méprise dont il n’était pas même
responsable, lui avait donné tout son bien, qui était la valeur de ce
que l’autre avait perdu
[6]
.
Il produisit ensuite un jeune homme qui, étant éperdument épris
d’une fille qu’il allait épouser, l’avait cédée à un ami près d’expirer
d’amour pour elle, et qui avait encore payé la dot en cédant la fille.
Ensuite il fit paraître un soldat qui, dans la guerre d’Hyrcanie, avait
donné encore un plus grand exemple de générosité. Des soldats
ennemis lui enlevaient sa maîtresse, et il la défendait contre eux ; on
vint lui dire que d’autres Hyrcaniens enlevaient sa mère à quelques
pas de là: il quitta en pleurant sa maîtresse, et courut délivrer sa
mère ; il retourna ensuite vers celle qu’il aimait, et la trouva expirante.
Il voulut se tuer ; sa mère lui remontra qu’elle n’avait que lui pour tout
secours, et il eut le courage de souffrir la vie.
Les juges penchaient pour ce soldat. Le roi prit la parole, et dit:
« Son action et celle des autres sont belles, mais elles ne m’étonnent
point: hier Zadig en a fait une qui m’a étonné. J’avais disgracié, depuis
quelques jours, mon ministre et mon favori Coreb. Je me plaignais de
lui avec violence, et tous mes courtisans m’assuraient que j’étais trop
doux ; c’était à qui me dirait le plus de mal de Coreb. Je demande à
Zadig ce qu’il en pensait, et il osa en dire du bien. J’avoue que j’ai vu,
dans nos histoires, des exemples qu’on a payé de son bien une erreur,
qu’on a cédé sa maîtresse, qu’on a préféré une mère à l’objet de son
amour, mais je n’ai jamais vu qu’un courtisan ait parlé
avantageusement d’un ministre disgracié contre qui son souverain
était en colère. Je donne vingt mille pièces d’or à chacun de ceux dont
on vient de réciter les actions généreuses, mais je donne la coupe à
Zadig.
— Sire, lui dit-il, c’est Votre Majesté seule qui mérite la coupe: elle
qui a fait l’action la plus inouïe, puisque, étant roi, vous ne vous êtes
point fâché contre votre esclave, lorsqu’il contredisait votre passion. »
On admira le roi et Zadig. Le juge qui avait donné son bien, l’amant
qui avait marié sa maîtresse à son ami, le soldat qui avait préféré le
salut de sa mère à celui de sa maîtresse, reçurent les présents du
monarque: ils virent leurs noms écrits dans le livre des généreux ;
Zadig eut la coupe. Le roi acquit la réputation d’un bon prince, qu’il ne
garda pas longtemps. Ce jour fut consacré par des fêtes plus longue
que la loi ne le portait. La mémoire s’en conserve encore dans l’Asie.
Zadig disait: « Je suis donc enfin heureux! » Mais il se trompait.
CHAP. VI. - Le ministre.
Le roi avait perdu son premier ministre. Il choisit Zadig pour remplir
cette place. Toutes les belles dames de Babylone applaudirent ce
choix ; car, depuis la fondation de l’Empire, il n’y avait jamais eu de
ministre si jeune. Tous les courtisans furent fâchés ; l’Envieux en eut
un crachement de sang, et le nez lui enfla prodigieusement. Zadig
ayant remercié le roi et la reine, alla remercier aussi le perroquet:
« Bel oiseau, lui dit-il, c’est vous qui m’avez sauvé la vie, et qui m’avez
fait premier ministre: la chienne et le cheval de Leurs Majestés
m’avaient fait beaucoup de mal ; mais vous m’avez fait du bien. »
Voilà donc de quoi dépendent les destinées des hommes ! « Mais,
ajouta-t-il, un bonheur si étrange sera peut-être bientôt évanoui. » Le
perroquet répondit: « Oui. » Ce mot frappe Zadig: cependant, comme
il était bon physicien, et qu’il ne croyait pas que les perroquets fussent
prophètes, il se rassura bientôt. Il se mit à exercer son ministère de
son mieux.
Il fit sentir à tout le monde le pouvoir sacré des lois, et ne fit sentir
à personne le poids de sa dignité. Il ne gêna point les voix du divan, et
chaque vizir pouvait avoir un avis sans lui déplaire. Quand il jugeait
une affaire, ce n’était pas lui qui jugeait, c’était la loi ; mais, quand
elle était trop sévère, il la tempérait ; et, quand on manquait de lois,
son équité en faisait qu’on aurait prises pour celles de Zoroastre.
C’est de lui que les nations tiennent ce grand principe: Qu’il vaut
mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent.
Il croyait que les lois étaient faites pour secourir les citoyens autant
que pour les intimider. Son principal talent était de démêler la vérité,
que tous les hommes cherchent à obscurcir. Dès les premiers jours de
son administration, il mit ce grand talent en usage. Un fameux
négociant de Babylone était mort aux Indes ; il avait fait ses héritiers
ses deux fils, par portions égales, après avoir marié leur soeur, et il
laissait un présent de trente mille pièces d’or à celui de ses deux fils
qui serait jugé l’aimer davantage. L’aîné lui bâtit un tombeau, le
second augmenta d’une partie de son héritage la dot de sa soeur.
Chacun disait: « C’est l’aîné qui aime le mieux son père ; le cadet aime
mieux sa soeur ; c’est à l’aîné qu’appartiennent les trente mille
pièces. »
Zadig les fit venir tous deux l’un après l’autre. Il dit à l’aîné: « Votre
père n’est point mort ; il est guéri de sa dernière maladie, il revient à
Babylone.
— Dieu soit loué ; répondit le jeune homme, mais voilà un tombeau
qui m’a coûté bien cher! » Zadig dit ensuite la même chose au cadet.
« Dieu soit loué ! Répondit-il ; je vais rendre à mon père tout ce que
j’ai ; mais je voudrais qu’il laissât à ma soeur ce que je lui ai donné.
— Vous ne rendrez rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille
pièces: c’est vous qui aimez le mieux votre père. »
Une fille fort riche avait fait une promesse de mariage à deux
mages, et, après avoir reçu quelques mois des instructions de l’un et
de l’autre, elle se trouva grosse. Ils voulaient tous deux l’épouser. « Je
prendrai pour mon mari, dit-elle, celui des deux qui m’a mise en état
de donner un citoyen à l’Empire.
—C’est moi qui ai fait cette bonne oeuvre, dit l’un.
— C’est moi qui ai eu cet avantage, dit l’autre.
— Eh bien ! Répondit-elle, je reconnais pour père de l’enfant celui
des deux qui lui pourra donner la meilleure éducation. » Elle accoucha
d’un fils. Chacun des mages veut l’élever. La cause est portée devant
Zadig. Il fait venir les deux mages. « Qu’enseigneras-tu à ton pupille ?
Dit-il au premier.
— Je lui apprendrai, dit le docteur, les huit parties d’oraison, la
dialectique, l’astrologie, la démonomanie, ce que c’est que la
substance et l’accident, l’abstrait et le concret, les monades et
l’harmonie préétablie.
— Moi, dit le second, je tâcherai de le rendre juste et digne d’avoir
des amis. » Zadig prononça: « Que tu sois son père ou non, tu
épouseras sa mère. »
[7]
Il venait tous les jours des plaintes à la cour contre l’itimadoulet
de Médie, nommé Irax. C’était un grand seigneur dont le fond n’était
pas mauvais, mais qui était corrompu par la vanité et par la volupté. Il
souffrait rarement qu’on lui parlât, et jamais qu’on l’osât contredire.
Les paons ne sont pas plus vains, les colombes ne sont pas plus
voluptueuses, les tortues ont moins de paresse: il ne respirait que la
fausse gloire et les faux plaisirs. Zadig entreprit de le corriger.
Il lui envoya, de la part du roi, un maître de musique avec douze
voix et vingt-quatre violons, un maître d’hôtel avec six cuisiniers et
quatre chambellans, qui ne devaient pas le quitter. L’ordre du roi
portait que l’étiquette suivante serait inviolablement observée, et voici
comment les choses se passèrent:
Le premier jour, dès que le voluptueux Irax fut éveillé, le maître de
musique entra, suivi des voix et des violons: on chanta une cantate qui
dura deux heures, et, de trois minutes en trois minutes, le refrain
était:
Que son mérite est extrême!
Que de grâces ! Que de grandeur!
Ah ! Combien monseigneur
Doit être content de lui-même!
Après l’exécution de la cantate, un chambellan lui fit une harangue
de trois quarts d’heure, dans laquelle on le louait expressément de
toutes les bonnes qualités qui lui manquaient. La harangue finie, on le
conduisit à table au son des instruments. Le dîner dura trois heures.
Dès qu’il ouvrit la bouche pour parler, le premier chambellan dit: « Il
aura raison. » A peine eut-il prononcé quatre paroles, que le second
chambellan s’écria: « Il a raison! » Les deux autres chambellans firent
de grands éclats de rire des bons mots qu’Irax avait dits ou qu’il avait
dû dire. Après dîner, on lui répéta la cantate.
Cette première journée lui parut délicieuse, il crut que le roi de rois
l’honorait selon ses mérites ; la seconde lui parut moins agréable, la
troisième fut gênante, la quatrième fut insupportable, la cinquième fut
un supplice ; enfin, outré d’entendre toujours chanter:
Ah ! Combien monseigneur
Doit être content de lui-même!
D’entendre toujours dire qu’il avait raison, et d’être harangué
chaque jour à la même heure, il écrivit en cour pour supplier le roi qu’il
daignât rappeler ses chambellans, ses musiciens, son maître d’hôtel ;
il promit d’être désormais moins vain et plus appliqué ; il se fit moins
encenser, eut moins de fêtes, et fut plus heureux ; car, comme dit le
Sadder, toujours du plaisir n’est pas du plaisir.
CHAP. VII. - Les disputes et les
audiences.
C’est ainsi que Zadig montrait tous les jours la subtilité de son
génie et la bonté de son âme. On l’admirait ; et cependant on l’aimait.
Il passait pour le plus fortuné de tous les hommes ; tout l’Empire était
rempli de son nom, toutes les femmes le lorgnaient, tous les citoyens
célébraient sa justice ; les savants le regardaient comme leur oracle,
les prêtres même avouaient qu’il en savait plus que le vieux archimage
Yébor. On était bien loin alors de lui faire des procès sur les griffons ;
on ne croyait que ce qui lui semblait croyable.
Il y avait une grande querelle dans Babylone, qui durait depuis
quinze cents années, et qui partageait l’Empire en deux sectes
opiniâtres: l’une prétendait qu’il ne fallait jamais entrer dans le temple
de Mithra que du pied gauche ; l’autre avait cette coutume en
abomination, et n’entrait jamais que du pied droit. On attendait le jour
de la fête solennelle du feu sacré pour savoir quelle secte serait
favorisée par Zadig. L’univers avait les yeux sur ses deux pieds, et
toute la ville était en agitation et en suspens. Zadig entra dans le
temple en sautant à pieds joints, et il prouva ensuite, par un discours
éloquent que le Dieu du ciel et de la terre, qui n’a acception de
personne, ne fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe
droite. L’Envieux et sa femme prétendirent que, dans son discours, il
n’y avait pas assez de figures, qu’il n’avait pas fait assez danser les
montagnes et les collines. « Il est sec et sans génie, disaient-ils ; on
ne voit chez lui ni la mer s’enfuir, ni les étoiles tomber, ni le soleil se
fondre comme de la cire ; il n’a point le bon style oriental. » Zadig se
contentait d’avoir le style de la raison. Tout le monde fut pour lui, non
pas parce qu’il était dans le bon chemin, non pas parce qu’il était
raisonnable, non pas parce qu’il était aimable, mais parce qu’il était
premier vizir.
Il termina aussi heureusement le grand procès entre les mages
blancs et les mages noirs. Les blancs soutenaient que c’est une
impiété de se tourner, en priant Dieu, vers l’Orient d’hiver ; les noirs
assuraient que Dieu avait en horreur les prières des hommes qui se
tournaient vers le couchant d’été. Zadig ordonna qu’on se tournât
comme on voudrait.
Il trouva ainsi le secret d’expédier le matin les affaires particulières
et les générales: le reste du jour il s’occupait des embellissements de
Babylone: il faisait représenter des tragédies où l’on pleurait, et des
comédies où l’on riait ; ce qui était passé de mode depuis longtemps,
et ce qu’il fit renaître parce qu’il avait du goût. Il ne prétendait pas en
savoir plus que les artistes ; il les récompensait par des bienfaits et
des distinctions, et n’était point jaloux en secret de leurs talents. Le
soir il amusait beaucoup le roi, et surtout la reine. Le roi disait: « Le
grand ministre! » la reine disait: « L’aimable ministre! » et tous deux
ajoutaient: « C’eût été grand dommage qu’il eût été pendu. »
Jamais homme en place ne fut obligé de donner tant d’audiences
aux dames. La plupart venaient lui parler des affaires qu’elles
n’avaient point, pour en avoir une avec lui. La femme de l’Envieux s’y
présenta des premières ; elle lui jura par Mithra, par le Zenda-Vesta,
et par le feu sacré, qu’elle avait détesté la conduite de son mari ; elle
lui confia ensuite que ce mari était un jaloux, un brutal ; elle lui fit
entendre que les dieux le punissaient en lui refusant les précieux
effets de ce feu sacré par lequel seul l’homme est semblable aux
immortels: elle finit par laisser tomber sa jarretière ; Zadig la ramassa
avec sa politesse ordinaire ; mais il ne la rattacha point au genou de la
dame ; et cette petite faute, si c’en est une, fut la cause des plus
horribles infortunes. Zadig n’y pensa pas, et la femme de l’Envieux y
pensa beaucoup.
D’autres dames se présentaient tous les jours. Les annales secrètes
de Babylone prétendent qu’il succomba une fois, mais qu’il fut tout
étonné de jouir sans volupté, et d’embrasser son amante avec
distraction. Celle à qui il donna, sans presque s’en apercevoir, des
marques de sa protection, était une femme de chambre de la reine
Astarté. Cette tendre Babylonienne se disait à elle-même pour se
consoler: « Il faut que cet homme-là ait prodigieusement d’affaires
dans la tête, puisqu’il y songe encore même en faisant l’amour. » Il
échappa à Zadig, dans les instants où plusieurs personnes ne disent
mot et où d’autres ne prononcent que des paroles sacrées, de s’écrier
tout d’un coup: « La reine! » La Babylonienne crut qu’enfin il était
revenu à lui dans un bon moment, et qu’il lui disait: « Ma reine. » Mais
Zadig, toujours très distrait, prononça le nom d’Astarté. La dame, qui
dans ces heureuses circonstances interprétait tout à son avantage,
s’imagina que cela voulait dire: « Vous êtes plus belle que la reine
Astarté. » Elle sortit du sérail de Zadig avec de très beaux présents.
Elle alla conter son aventure à l’Envieuse, qui était son amie intime ;
celle-ci fut cruellement piquée de la préférence.
Il n’a pas daigné seulement, dit-elle, me rattacher cette jarretière
que voici, et dont je ne veux plus me servir.
— Oh, oh ! Dit la fortunée à l’Envieuse, vous portez les mêmes
jarretières que la reine ! Vous les prenez donc chez la même
faiseuse? » L’Envieuse rêva profondément, ne répondit rien, et alla
consulter son mari l’Envieux.
Cependant Zadig s’apercevait qu’il avait toujours des distractions
quand il donnait des audiences, et quand il jugeait il ne savait à quoi
les attribuer ; c’était là sa seule peine.
Il eut un songe: il lui semblait qu’il était couché d’abord sur des
herbes sèches, parmi lesquelles il y en avait quelques-unes de
piquantes qui l’incommodaient et qu’ensuite il reposait mollement sur
un lit de roses, dont il sortait un serpent qui le blessait au coeur de sa
langue acérée et envenimée. « Hélas ! Disait-il, j’ai été longtemps
couché sur ces herbes sèches et piquantes, je suis maintenant sur le lit
de roses ; mais quel sera le serpent? »
CHAP. VIII. - La jalousie.
Le malheur de Zadig vint de son bonheur même, et surtout de son
mérite. Il avait tous les jours des entretiens avec le roi et avec Astarté
son auguste épouse. Les charmes de sa conversation redoublaient
encore par cette envie de plaire qui est à l’esprit ce que la parure est à
la beauté ; sa jeunesse et ses grâces firent insensiblement sur Astarté
une impression dont elle ne s’aperçut pas d’abord. Sa passion croissait
dans le sein de l’innocence ; Astarté se livrait sans scrupule et sans
crainte au plaisir de voir et d’entendre un homme cher à son époux et
à l’État ; elle ne cessait de le vanter au roi ; elle en parlait à ses
femmes, qui enchérissaient encore sur ses louanges ; tout servait à
enfoncer dans son coeur le trait qu’elle ne sentait pas. Elle faisait des
présents à Zadig, dans lesquels il entrait plus de galanterie qu’elle ne
pensait ; elle croyait ne lui parler qu’en reine contente de ses services,
et quelquefois ses expressions étaient d’une femme sensible.
Astarté était beaucoup plus belle que cette Sémire qui haïssait tant
les borgnes, et que cette autre femme qui avait voulu couper le nez à
son époux. La familiarité d’Astarté, ses discours tendres, dont elle
commençait à rougir, ses regards, qu’elle voulait détourner, et qui se
fixaient sur les siens, allumèrent dans le coeur de Zadig un feu dont il
s’étonna. Il combattit ; il appela à son secours la philosophie qui l’avait
toujours secouru ; il n’en tira que des lumières, et n’en reçut aucun
soulagement Le devoir, la reconnaissance, la majesté souveraine
violée, se présentaient à ses yeux comme des dieux vengeurs ; il
combattait, il triomphait ; mais cette victoire, qu’il fallait remporter à
tout moment lui coûtait des gémissements et des larmes. Il n’osait
plus parler à la reine avec cette douce liberté qui avait eu tant de
charmes pour tous deux: ses yeux se couvraient d’un nuage ; ses
discours étaient contraints et sans suite: il baissait la vue et quand,
malgré lui, ses regards se tournaient vers Astarté, ils rencontraient
ceux de la reine mouillés de pleurs dont il partait des traits de
flamme ; ils semblaient se dire l’un et l’autre: « Nous nous adorons, et
nous craignons de nous aimer ; nous brûlons tous deux d’un feu que
nous condamnons. »
Zadig sortait d’auprès d’elle égaré, éperdu, le coeur surchargé d’un
fardeau qu’il ne pouvait plus porter: dans la violence des ses
agitations, il laissa pénétrer son secret à son ami Cador, comme un
homme qui, ayant soutenu longtemps les atteintes d’une vive douleur,
fait enfin connaître son mal par un cri qu’un redoublement aigu lui
arrache, et par la sueur froide qui coule sur son front.
Cador lui dit: « J’ai déjà démêlé les sentiments que vous vouliez
vous cacher à vous-même ; les passions ont des signes auxquels on ne
peut se méprendre. Jugez, mon cher Zadig, puisque j’ai lu dans votre
coeur si le roi n’y découvrira pas un sentiment qui l’offense. Il n’a
d’autre défaut que celui d’être le plus jaloux des hommes. Vous
résistez à votre passion avec plus de force que la reine ne combat la
sienne, parce que vous êtes philosophe, et parce que vous êtes Zadig.
Astarté est femme ; elle laisse parler ses regards avec d’autant plus
d’imprudence qu’elle ne se croit pas encore coupable.
Malheureusement rassurée sur son innocence, elle néglige des dehors
nécessaires. Je tremblerai pour elle, tant qu’elle n’aura rien à se
reprocher. Si vous étiez d’accord l’un et l’autre, vous sauriez tromper
tous les yeux: une passion naissante et combattue éclate ; un amour
satisfait sait se cacher. » Zadig frémit à la proposition de trahir le roi,
son bienfaiteur ; et jamais il ne fut plus fidèle à son prince que quand
il fut coupable envers lui d’un crime involontaire. Cependant la reine
prononçait si souvent le nom de Zadig, son front se couvrait de tant de
rougeur en le prononçant, elle était tantôt si animée, tantôt si
interdite quand elle lui parlait en présence du roi ; une rêverie si
profonde s’emparait d’elle quand il était sorti, que le roi fut troublé. Il
crut tout ce qu’il voyait, et imagina tout ce qu’il ne voyait point. Il
remarqua surtout que les babouches de sa femme étaient bleues, et
que les babouches de Zadig étaient bleues, que les rubans de sa
femme étaient jaunes, et que le bonnet de Zadig était jaune ;
c’étaient là de terribles indices pour un prince délicat. Les soupçons se
tournèrent en certitude dans son esprit aigri.
Tous les esclaves des rois et des reines sont autant d’espions de
leurs coeurs. On pénétra bientôt qu’Astarté était tendre, et que
Moabdar était jaloux. L’Envieux engagea l’Envieuse à envoyer au roi sa
jarretière, qui ressemblait à celle de la reine. Pour surcroît de malheur
cette jarretière était bleue. Le monarque ne songea plus qu’à la
manière de se venger. Il résolut une nuit d’empoisonner la reine, et de
faire mourir Zadig par le cordeau au point du jour. L’ordre en fut donné
à un impitoyable eunuque, exécuteur de ses vengeances. Il y avait
alors dans la chambre du roi un petit nain qui était muet, mais qui
n’était pas sourd. On le souffrait toujours: il était témoin de ce qui se
passait de plus secret, comme un animal domestique. Ce petit muet
était très attaché à la reine et à Zadig. Il entendit, avec autant de
surprise que d’horreur, donner l’ordre de leur mort. Mais comment faire
pour prévenir cet ordre effroyable, qui allait s’exécuter dans peu
d’heures ? Il ne savait pas écrire ; mais il avait appris à peindre, et
savait surtout faire ressembler. Il passa une partie de la nuit à
crayonner ce qu’il voulait faire entendre à la reine. Son dessin
représentait le roi agité de fureur, dans un coin du tableau, donnant
des ordres à son eunuque ; un cordeau bleu et un vase sur une table,
avec des jarretières bleues et des rubans jaunes ; la reine, dans le
milieu du tableau, expirante entre les bras de ses femmes, et Zadig
étranglé à ses pieds. L’horizon représentait un soleil levant, pour
marquer que cette horrible exécution devait se faire aux premiers
rayons de l’aurore. Dès qu’il eut fini cet ouvrage, il courut chez une
femme d’Astarté, la réveilla, et lui fit entendre qu’il fallait dans
l’instant même porter ce tableau à la reine.
Cependant, au milieu de la nuit, on vient frapper à la porte de
Zadig ; on le réveille ; on lui donne un billet de la reine ; il doute si
c’est un songe ; il ouvre la lettre d’une main tremblante. Quelle fut sa
surprise, et qui pourrait exprimer la consternation et le désespoir dont
il fut accablé quand il lut ces paroles: « Fuyez dans l’instant même, ou
l’on va vous arracher à la vie ! Fuyez, Zadig ; je vous l’ordonne au nom
de notre amour et de mes rubans jaunes. Je n’étais point coupable ;
mais je sens que je vais mourir criminelle. »
Zadig eut à peine la force de parler. Il ordonna qu’on fit venir Cador
et, sans lui rien dire, il lui donna ce billet. Cador le força d’obéir, et de
prendre sur-le-champ la route de Memphis. « Si vous osez aller trouver
la reine, lui dit-il, vous hâtez sa mort ; si vous parlez au roi, vous la
perdez encore. Je me charge de sa destinée ; suivez la vôtre. Je
répandrai le bruit que vous avez pris la route des Indes. Je viendrai
bientôt vous trouver, et je vous apprendrai ce qui se sera passé à
Babylone. »
Cador, dans le moment même, fit placer deux dromadaires des plus
légers à la course vers une porte secrète du palais: il y fit monter
Zadig, qu’il fallut porter, et qui était près de rendre l’âme. Un seul
domestique l’accompagna ; et bientôt Cador, plongé dans
l’étonnement et dans la douleur, perdit son ami de vue.
Cet illustre fugitif, arrivé sur le bord d’une colline dont on voyait
Babylone, tourna la vue sur le palais de la reine, et s’évanouit ; il ne
reprit ses sens que pour verser des larmes, et pour souhaiter la mort.
Enfin, après s’être occupé de la destinée déplorable de la plus aimable
des femmes et de la première reine du monde, il fit un moment de
retour sur lui-même, et s’écria: « Qu’est-donc que la vie humaine ? O
vertu ; à quoi m’avez-vous servi ? Deux femmes m’ont indignement
trompé ; la troisième, qui n’est point coupable et qui est plus belle que
les autres, va mourir ! Tout ce que j’ai fait de bien a toujours été pour
moi une source de malédictions, et je n’ai été élevé au comble de la
grandeur que pour tomber dans le plus horrible précipice de
l’infortune. Si j’eusse été méchant comme tant d’autres, je serais
heureux comme eux. » Accablé de ces réflexions funestes, les yeux
chargés du voile de la douleur, la pâleur de la mort sur le visage, et
l’âme abîmée dans l’excès d’un sombre désespoir, il continuait son
voyage vers l’Égypte.
CHAP. IX. - La femme battue.
Zadig dirigeait sa route sur les étoiles. La constellation d’Orion et le
brillant astre de Sirius le guidaient vers le port
[8]
de Canope. Il
admirait ces vastes globes de lumière qui ne paraissent que de faibles
étincelles à nos yeux, tandis que la terre, qui n’est en effet qu’un point
imperceptible dans la nature, paraît à notre cupidité quelque chose de
si grand et de si noble. Il se figurait alors les hommes tels qu’ils sont
en effet, des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome
de boue. Cette image vraie semblait anéantir ses malheurs, en lui
retraçant le néant de son être et celui de Babylone. Son âme s’élançait
jusque dans l’infini, et contemplait, détachée de ses sens, l’ordre
immuable de l’univers. Mais lorsque ensuite, rendu à lui-même et
rentrant dans son coeur, il pensait qu’Astarté était peut-être morte
pour lui, l’univers disparaissait à ses yeux, et il ne voyait dans la
nature entière qu’Astarté mourante et Zadig infortuné. Comme il se
livrait à ce flux et à ce reflux de philosophie sublime et de douleur
accablante, il avançait vers les frontières de l’Égypte ; et déjà son
domestique fidèle était dans la première bourgade, où il lui cherchait
un logement. Zadig cependant se promenait vers les jardins qui
bordaient ce village. Il vit, non loin du grand chemin, une femme
éplorée qui appelait le ciel et la terre à son secours, et un homme
furieux qui la suivait. Elle était déjà atteinte par lui, elle embrassait
ses genoux. Cet homme l’accablait de coups et de reproches. Il jugea,
à la violence de l’Égyptien et aux pardons réitérés que lui demandait la
dame, que l’un était un jaloux, et l’autre une infidèle ; mais quand il
eut considéré cette femme, qui était d’une beauté touchante, et qui
même ressemblait un peu à la malheureuse Astarté, il se sentit
pénétré de compassion pour elle, et d’horreur pour l’Égyptien.
« Secourez-moi, s’écria-t-elle à Zadig avec des sanglots ; tirez-moi des
mains du plus barbare des hommes, sauvez-moi la vie! » A ces cris,
Zadig courut se jeter entre elle et ce barbare. Il avait quelque
connaissance de la langue égyptienne. Il lui dit en cette langue: « Si
vous avez quelque humanité, je vous conjure de respecter la beauté et
la faiblesse. Pouvez-vous outrager ainsi un chef-d’oeuvre de la nature,
qui est à vos pieds, et qui n’a pour sa défense que des larmes?
— Ah ! Ah ! Lui dit cet emporté, tu l’aimes donc aussi ! Et c’est de
toi qu’il faut que je me venge. En disant ces paroles, il laisse la dame,
qu’il tenait d’une main par les cheveux, et, prenant sa lance, il veut en
percer l’étranger. Celui-ci, qui était de sang-froid, évita aisément le
coup d’un furieux. Il se saisit de la lance près du fer dont elle est
armée. L’un veut la retirer, l’autre l’arracher. Elle se brise entre leurs
mains. L’Égyptien tire son épée ; Zadig s’arme de la sienne. Ils
s’attaquent l’un et l’autre. Celui-là porte cent coups précipités ; celui-ci
les pare avec adresse. La dame, assise sur un gazon, rajuste sa
coiffure, et les regarde. L’Égyptien était plus robuste que son
adversaire, Zadig était plus adroit. Celui-ci se battait en homme dont
la tête conduisait le bras et celui-là comme un emporté dont une
colère aveugle guidait les mouvements au hasard. Zadig passe à lui,
et le désarme ; et tandis que l’Égyptien, devenu plus furieux, veut se
jeter sur lui, il le saisit, le presse, le fait tomber en lui tenant l’épée sur
la poitrine ; il lui offre de lui donner la vie. L’Égyptien hors de lui tire
son poignard ; il en blesse Zadig dans le temps même que le
vainqueur lui pardonnait. Zadig indigné lui plonge son épée dans le
sein. L’Égyptien jette un cri horrible et meurt en se débattant. Zadig
alors s’avança vers la dame, et lui dit d’une voix soumise: « Il m’a
forcé de le tuer: je vous ai vengée ; vous êtes délivrée de l’homme le
plus violent que j’aie jamais vu. Que voulez-vous maintenant de moi,
madame?
— Que tu meures, scélérat, lui répondit-elle ; que tu meures ! Tu as
tué mon amant je voudrais pouvoir déchirer ton coeur.
— En vérité, madame, vous aviez là un étrange homme pour
amant, lui répondit Zadig ; il vous battait de toutes ses forces, et il
voulait m’arracher la vie parce que vous m’avez conjuré de vous
secourir.
— Je voudrais qu’il me battît encore, reprit la dame poussant des
cris. Je le méritais bien, je lui avais donné de la jalousie. Plût au ciel
qu’il me battît, et que tu fusses à sa place! » Zadig, plus surpris et plus
en colère qu’il ne l’avait été de sa vie, lui dit: « Madame, toute belle
que vous êtes, vous mériteriez que je vous battisse à mon tour, tant
vous êtes extravagante, mais je n’en prendrai pas la peine. » Là-
dessus il remonta sur son chameau, et avança vers le bourg. A peine
avait-il fait quelques pas qu’il se retourne au bruit que faisaient quatre
courriers de Babylone. Ils venaient à toute bride. L’un d’eux, en voyant
cette femme s’écria: « C’est elle-même ! Elle ressemble au portrait
qu’on nous en a fait. » Ils ne s’embarrassèrent pas du mort, et se
saisirent incontinent de la dame. Elle ne cessait de crier à Zadig:
« Secourez-moi encore une fois, étranger généreux ; je vous demande
pardon de m’être plainte de vous: secourez-moi, et je suis à vous
jusqu’au tombeau. » L’envie avait passé à Zadig de se battre
désormais pour elle. « A d’autres, répond-il ; vous ne m’y attraperez
plus. » D’ailleurs il était blessé, son sang coulait, il avait besoin de
secours ; et la vue des quatre Babyloniens, probablement envoyés par
le roi Moabdar, le remplissait d’inquiétude. Il s’avança en hâte vers le
village, n’imaginant pas pourquoi quatre courriers de Babylone
venaient prendre cette Égyptienne, mais encore plus étonné du
caractère de cette dame.
CHAP. X. - L’esclavage.
Comme il entrait dans la bourgade égyptienne, il se vit entouré par
le peuple. Chacun criait: « Voilà celui qui a enlevé la belle Missouf, et
qui vient d’assassiner Clétofis!
— Messieurs, dit-il, Dieu me préserve d’enlever jamais votre belle
Missouf ! Elle est trop capricieuse ; et, à l’égard de Clétofis, je ne l’ai
point assassiné ; je me suis défendu seulement contre lui. Il voulait
me tuer, parce que je lui avais demandé très humblement grâce pour
la belle Missouf, qu’il battait impitoyablement. Je suis un étranger qui
vient chercher un asile dans l’Égypte ; et il n’y a pas d’apparence qu’en
venant demander votre protection, j’aie commencé par enlever une
femme, et par assassiner un homme. »
Les Égyptiens étaient alors justes et humains. Le peuple conduisit
Zadig à la maison de ville. On commença par le faire panser de sa
blessure, et ensuite on l’interrogea, lui et son domestique séparément,
pour savoir la vérité. On reconnut que Zadig n’était point un assassin ;
mais il était coupable du sang d’un homme: la loi le condamnait à être
esclave. On vendit au profit de la bourgade ses deux chameaux ; on
distribua aux habitants tout l’or qu’il avait apporté ; sa personne fut
exposée en vente dans la place publique, ainsi que celle de son
compagnon de voyage. Un marchand arabe nommé Sétoc, y mit
l’enchère ; mais le valet, plus propre à la fatigue, fut vendu bien plus
chèrement que le maître. On ne faisait pas de comparaison entre ces
deux hommes. Zadig fut donc esclave subordonné à son valet: on les
attacha ensemble avec une chaîne qu’on leur passa aux pieds, et en
cet état ils suivirent le marchand arabe dans sa maison. Zadig, en
chemin, consolait son domestique, et l’exhortait à la patience ; mais,
selon sa coutume, il faisait des réflexions sur la vie humaine. « Je vois,
lui disait-il, que les malheurs de ma destinée se répandent sur la
tienne. Tout m’a tourné jusqu’ici d’une façon bien étrange. J’ai été
condamné à l’amende pour avoir vu passer une chienne ; j’ai pensé
être empalé pour un griffon ; j’ai été envoyé au supplice parce que
j’avais fait des vers à la louange du roi ; j’ai été sur le point d’être
étranglé parce que la reine avait des rubans jaunes, et me voici
esclave avec toi parce qu’un brutal a battu sa maîtresse. Allons, ne
perdons point courage ; tout ceci finira peut-être ; il faut bien que les
marchands arabes aient des esclaves ; et pourquoi ne le serais-je pas
comme un autre, puisque je suis homme comme un autre ? Ce
marchand ne sera pas impitoyable ; il faut qu’il traite bien ses
esclaves, s’il en veut tirer des services. » Il parlait ainsi, et dans le
fond de son coeur il était occupé du sort de la reine de Babylone.
Sétoc, le marchand, partit deux jours après pour l’Arabie déserte
avec ses esclaves et ses chameaux. Sa tribu habitait vers le désert
d’Horeb. Le chemin fut long et pénible. Sétoc, dans la route, faisait
bien plus de cas du valet que du maître, parce que le premier
chargeait bien mieux les chameaux ; et toutes les petites distinctions
furent pour lui.
Un chameau mourut à deux journées d’Horeb: on répartit sa charge
sur le des de chacun des serviteurs ; Zadig en eut sa part. Sétoc se mit
à rire en voyant tous ses esclaves marcher courbés. Zadig prit la
liberté de lui en expliquer la raison, et lui apprit les lois de l’équilibre.
Le marchand étonné commença à le regarder d’un autre oeil. Zadig,
voyant qu’il avait excité sa curiosité, la redoubla en lui apprenant
beaucoup de choses qui n’étaient point étrangères à son commerce ;
les pesanteurs spécifiques des métaux et des denrées sous un volume
égal ; les propriétés de plusieurs animaux utiles ; le moyen de rendre
tels ceux qui ne l’étaient pas ; enfin il lui parut un sage. Sétoc lui
donna la préférence sur son camarade qu’il avait tant estimé. Il le
traita bien et n’eut pas sujet de s’en repentir.
Arrivé dans sa tribu, Sétoc commença par redemander cinq cents
onces d’argent à un Hébreu auquel il les avait prêtées en présence de
deux témoins ; mais ces deux témoins étaient morts, et l’Hébreu, ne
pouvant être convaincu, s’appropriait l’argent du marchand, en
remerciant Dieu de ce qu’il lui avait donné le moyen de tromper un
Arabe. Sétoc confia sa peine à Zadig, qui était devenu son conseil.
« En quel endroit, demanda Zadig, prêtâtes-vous vos cinq cents onces
à cet infidèle?
— Sur une large pierre, répondit le marchand, qui est auprès du
mont Horeb.
— Quel est le caractère de votre débiteur ? Dit Zadig.
— Celui d’un fripon, reprit Sétoc .
— Mais je vous demande si c’est un homme vif ou flegmatique,
avisé ou imprudent.
— C’est de tous les mauvais payeurs, dit Sétoc, le plus vif que je
connaisse.
— Eh bien ! Insista Zadig, permettez que je plaide votre cause
devant le juge. » En effet il cita l’Hébreu au tribunal, et il parla ainsi au
juge: « Oreiller du trône d’équité, je viens redemander à cet homme,
au nom de mon maître, cinq cents onces d’argent qu’il ne veut pas
rendre.
— Avez-vous des témoins ? Dit le juge.
— Non, ils sont morts ; mais il reste une large pierre sur laquelle
l’argent fut compté ; et s’il plaît à votre grandeur d’ordonner qu’on aille
chercher la pierre, j’espère qu’elle portera témoignage ; nous
resterons ici, l’Hébreu et moi, en attendant que la pierre vienne ; je
l’enverrai chercher aux dépens de Sétoc mon maître.
— Très volontiers, » répondit le juge ; et il se mit à expédier
d’autres affaires.
A la fin de l’audience: « Eh bien ! Dit-il à Zadig, votre pierre n’est
pas encore venue? » L’Hébreu, en riant, répondit: « Votre Grandeur
resterait ici jusqu’à demain que la pierre ne serait pas encore arrivée ;
elle est à plus de six milles d’ici, et il faudrait quinze hommes pour la
remuer.
— Eh bien, s’écria Zadig, je vous avais bien dit que la pierre
porterait témoignage ; puisque cet homme sait où elle est, il avoue
donc que c’est sur elle que l’argent fut compté. » L’Hébreu,
déconcerté, fut bientôt contraint de tout avouer. Le juge ordonna qu’il
serait lié à la pierre, sans boire ni manger, jusqu’à ce qu’il eût rendu
les cinq cents onces, qui furent bientôt payées.
L’esclave Zadig et la pierre furent en grande recommandation dans
l’Arabie.
— Mais je vous demande si c’est un homme vif ou flegmatique,
avisé ou imprudent.
— C’est de tous les mauvais payeurs, dit Sétoc, le plus vif que je
connaisse.
— Eh bien ! Insista Zadig, permettez que je plaide votre cause
devant le juge. » En effet il cita l’Hébreu au tribunal, et il parla ainsi au
juge: « Oreiller du trône d’équité, je viens redemander à cet homme,
au nom de mon maître, cinq cents onces d’argent qu’il ne veut pas
rendre.
— Avez-vous des témoins ? Dit le juge.
— Non, ils sont morts ; mais il reste une large pierre sur laquelle
l’argent fut compté ; et s’il plaît à votre grandeur d’ordonner qu’on aille
chercher la pierre, j’espère qu’elle portera témoignage ; nous
resterons ici, l’Hébreu et moi, en attendant que la pierre vienne ; je
l’enverrai chercher aux dépens de Sétoc mon maître.
— Très volontiers, » répondit le juge ; et il se mit à expédier
d’autres affaires.
A la fin de l’audience: « Eh bien ! Dit-il à Zadig, votre pierre n’est
pas encore venue? » L’Hébreu, en riant, répondit: « Votre Grandeur
resterait ici jusqu’à demain que la pierre ne serait pas encore arrivée ;
elle est à plus de six milles d’ici, et il faudrait quinze hommes pour la
remuer.
— Eh bien, s’écria Zadig, je vous avais bien dit que la pierre
porterait témoignage ; puisque cet homme sait où elle est, il avoue
donc que c’est sur elle que l’argent fut compté. » L’Hébreu,
déconcerté, fut bientôt contraint de tout avouer. Le juge ordonna qu’il
serait lié à la pierre, sans boire ni manger, jusqu’à ce qu’il eût rendu
les cinq cents onces, qui furent bientôt payées.
L’esclave Zadig et la pierre furent en grande recommandation dans
l’Arabie.
— Mais je vous demande si c’est un homme vif ou flegmatique,
avisé ou imprudent.
— C’est de tous les mauvais payeurs, dit Sétoc, le plus vif que je
connaisse.
— Eh bien ! Insista Zadig, permettez que je plaide votre cause
devant le juge. » En effet il cita l’Hébreu au tribunal, et il parla ainsi au
juge: « Oreiller du trône d’équité, je viens redemander à cet homme,
au nom de mon maître, cinq cents onces d’argent qu’il ne veut pas
rendre.
— Avez-vous des témoins ? Dit le juge.
— Non, ils sont morts ; mais il reste une large pierre sur laquelle
l’argent fut compté ; et s’il plaît à votre grandeur d’ordonner qu’on aille
chercher la pierre, j’espère qu’elle portera témoignage ; nous
resterons ici, l’Hébreu et moi, en attendant que la pierre vienne ; je
l’enverrai chercher aux dépens de Sétoc mon maître.
— Très volontiers, » répondit le juge ; et il se mit à expédier
d’autres affaires.
A la fin de l’audience: « Eh bien ! Dit-il à Zadig, votre pierre n’est
pas encore venue? » L’Hébreu, en riant, répondit: « Votre Grandeur
resterait ici jusqu’à demain que la pierre ne serait pas encore arrivée ;
elle est à plus de six milles d’ici, et il faudrait quinze hommes pour la
remuer.
— Eh bien, s’écria Zadig, je vous avais bien dit que la pierre
porterait témoignage ; puisque cet homme sait où elle est, il avoue
donc que c’est sur elle que l’argent fut compté. » L’Hébreu,
déconcerté, fut bientôt contraint de tout avouer. Le juge ordonna qu’il
serait lié à la pierre, sans boire ni manger, jusqu’à ce qu’il eût rendu
les cinq cents onces, qui furent bientôt payées.
L’esclave Zadig et la pierre furent en grande recommandation dans
l’Arabie.
— Mais je vous demande si c’est un homme vif ou flegmatique,
avisé ou imprudent.
— C’est de tous les mauvais payeurs, dit Sétoc, le plus vif que je
connaisse.
— Eh bien ! Insista Zadig, permettez que je plaide votre cause
devant le juge. » En effet il cita l’Hébreu au tribunal, et il parla ainsi au
juge: « Oreiller du trône d’équité, je viens redemander à cet homme,
au nom de mon maître, cinq cents onces d’argent qu’il ne veut pas
rendre.
— Avez-vous des témoins ? Dit le juge.
— Non, ils sont morts ; mais il reste une large pierre sur laquelle
l’argent fut compté ; et s’il plaît à votre grandeur d’ordonner qu’on aille
chercher la pierre, j’espère qu’elle portera témoignage ; nous
resterons ici, l’Hébreu et moi, en attendant que la pierre vienne ; je
l’enverrai chercher aux dépens de Sétoc mon maître.
— Très volontiers, » répondit le juge ; et il se mit à expédier
d’autres affaires.
A la fin de l’audience: « Eh bien ! Dit-il à Zadig, votre pierre n’est
pas encore venue? » L’Hébreu, en riant, répondit: « Votre Grandeur
resterait ici jusqu’à demain que la pierre ne serait pas encore arrivée ;
elle est à plus de six milles d’ici, et il faudrait quinze hommes pour la
remuer.
— Eh bien, s’écria Zadig, je vous avais bien dit que la pierre
porterait témoignage ; puisque cet homme sait où elle est, il avoue
donc que c’est sur elle que l’argent fut compté. » L’Hébreu,
déconcerté, fut bientôt contraint de tout avouer. Le juge ordonna qu’il
serait lié à la pierre, sans boire ni manger, jusqu’à ce qu’il eût rendu
les cinq cents onces, qui furent bientôt payées.
L’esclave Zadig et la pierre furent en grande recommandation dans
l’Arabie.
CHAP. XI. - Le bûcher.
Sétoc enchanté fit de son esclave son ami intime. Il ne pouvait pas
plus se passer de lui qu’avait fait le roi de Babylone ; et Zadig fut
heureux que Sétoc n’eût point de femme. Il découvrait dans son
maître un naturel porté au bien, beaucoup de droiture et de bon sens.
Il fut fâché de voir qu’il adorait l’armée céleste, c’est-à-dire le soleil, la
lune et les étoiles, selon l’ancien usage d’Arabie. Il lui en parlait
quelquefois avec beaucoup de discrétion. Enfin il lui dit que c’étaient
des corps comme les autres, qui ne méritaient pas plus son hommage
qu’un arbre ou un rocher. « Mais, disait Sétoc, ce sont des êtres
éternels dont nous tirons tous nos avantages ; ils animent la nature ;
ils règlent les saisons ; ils sont d’ailleurs si loin de nous qu’on ne peut
pas s’empêcher de les révérer.
Vous recevez plus d’avantages, répondit Zadig, des eaux de la
mer Rouge, qui porte vos marchandises aux Indes pourqoi ne serait
elle pas aussi ancienne que les étoiles ? Et si vous adorez ce qui est
éloigné de vous, vous devez adorer la terre des Gangarides, qui est
aux extrémités du monde.
— Non, disait Sétoc, les étoiles sont trop brillantes pour que je ne
les adore pas. » Le soir venu, Zadig alluma un grand nombre de
flambeaux dans la tente où il devait souper avec Sétoc ; et dès que
son patron parut, il se jeta à genoux devant ces cires allumées, et leur
dit: « Éternelles et brillantes clartés, soyez-moi toujours propices! »
Ayant proféré ces paroles, il se mit à table sans regarder Sétoc . « Que
faites-vous donc ? lui dit Sétoc étonné.
— Je fais comme vous, répondit Zadig ; j’adore ces chandelles et je
néglige leur maître et le mien. » Sétoc comprit le sens profond de cet
apologue. La sagesse de son esclave entra dans son âme ; il ne
prodigua plus son encens aux créatures et adora l’Être éternel qui les a
faites.
Il y avait alors dans l’Arabie une coutume affreuse, venue
originairement de Scythie, et qui, s’étant établie dans les Indes par le
crédit des brachmanes, menaçait d’envahir tout l’Orient. Lorsqu’un
homme marié était mort, et que sa femme bien-aimée voulait être
sainte, elle se brûlait en public sur le corps de son mari. C’était une
fête solennelle qui s’appelait le bûcher du veuvage. La tribu dans
laquelle il y avait eu le plus de femmes brûlées était la plus
considérée. Un Arabe de la tribu de Sétoc étant mort, sa veuve,
nommée Almona, qui était fort dévote, fit savoir le jour et l’heure où
elle se jetterait dans le feu au son des tambours et des trompettes.
Zadig remontra à Sétoc combien cette horrible coutume était contraire
au bien du genre humain ; qu’on laissait brûler tous les jours de jeunes
veuves qui pouvaient donner des enfants à l’État, ou du moins élever
les leurs ; et il le fit convenir qu’il fallait, si l’on pouvait, abolir un
usage si barbare. Sétoc répondit: « Il y a plus de mille ans que les
femmes sont en possession de se brûler. Qui de nous osera changer
une loi que le temps a consacrée ? Y a-t-il rien de plus respectable
qu’un ancien abus?
— La raison est plus ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des
tribus, et je vais trouver la jeune veuve. »
Il se fit présenter à elle ; et après s’être insinué dans son esprit par
des louanges sur sa beauté, après lui avoir dit combien c’était
dommage de mettre au feu tant de charmes, il la loua encore sur sa
constance et son courage. « Vous aimiez donc prodigieusement votre
mari ? Lui dit-il.
— Moi ? Point du tout, répondit la dame arabe. C’était un brutal, un
jaloux, un homme insupportable ; mais je suis fermement résolue de
me jeter sur son bûcher.
— il faut, dit Zadig, qu’il y ait apparemment un plaisir bien délicieux
à être brûlée vive.
— Ah ! Cela fait frémir la nature, dit la dame ; mais il faut en passer
par là. Je suis dévote ; je serais perdue de réputation, et tout le
monde se moquerait de moi si je ne me brûlais pas. » Zadig, l’ayant
fait convenir qu’elle se brûlait pour les autres et par vanité, lui parla
longtemps d’une manière à lui faire aimer un peu la vie, et parvint
même à lui inspirer quelque bienveillance pour celui qui lui parlait.
« Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si la vanité de vous brûler ne vous
tenait pas?
— Hélas ! Dit la dame, je crois que je vous prierais de m’épouser. »
Zadig était trop rempli de l’idée d’Astarté pour ne pas éluder cette
déclaration ; mais il alla dans l’instant trouver les chefs des tribus, leur
dit ce qui s’était passé, et leur conseilla de faire une loi par laquelle il
ne serait permis à une veuve de se brûler qu’après avoir entretenu un
jeune homme tête à tête pendant une heure entière. De puis ce
temps, aucune dame ne se brûla en Arabie. On eut au seul Zadig
l’obligation d’avoir détruit en un jour une coutume si cruelle, qui durait
depuis tant de siècles. Il était donc le bienfaiteur de l’Arabie.
CHAP. XII. - Le souper.
Sétoc, qui ne pouvait se séparer de cet homme en qui habitait la
sagesse, le mena à la grande foire de Bassora, où devaient se rendre
les plus grands négociants de la terre habitable. Ce fut pour Zadig une
consolation sensible de voir tant d’hommes de diverses contrées réunis
dans la même place. Il lui paraissait que l’univers était une grande
famille qui se rassemblait à Bassora. Il se trouva à table dès le second
jour avec un Égyptien, un Indien Gangaride, un habitant de Cathay, un
Grec, un Celte, et plusieurs autres étrangers qui, dans leurs fréquents
voyages vers le golfe Arabique, avaient appris assez d’arabe pour se
faire entendre. L’Égyptien paraissait fort en colère. « Quel abominable
pays que Bassora ; disait-il ; on m’y refuse mille onces d’or sur le
meilleur effet du monde.
— Comment donc ! Dit Sétoc ; sur quel effet vous a-t-on refusé
cette somme?
— Sur le corps de ma tante, répondit l’Égyptien ; c’était la plus
brave femme d’Égypte. Elle m’accompagnait toujours ; elle est morte
en chemin ; j’en ai fait une des plus belles momies que nous ayons ; et
je trouverais dans mon pays tout ce que je voudrais en la mettant en
gage. Il est bien étrange qu’on ne veuille pas seulement me donner ici
mille onces d’or sur un effet si solide. » Tout en se courrouçant, il était
près de manger d’une excellente poule bouillie, quand l’Indien, le
prenant par la main, s’écria avec douleur: « Ah ! Qu’allez-vous faire?
— Manger de cette poule, dit l’homme à la momie.
— Gardez-vous-en bien, dit le Gangaride ; il se pourrait faire que
l’âme de la défunte fût passée dans le corps de cette poule, et vous ne
voudriez pas vous exposer à manger votre tante ? Faire cuire des
poules, c’est outrager manifestement la nature.
— Que voulez-vous dire avec votre nature et vos poules ? Reprit le
colérique Égyptien ; nous adorons un boeuf, et nous en mangeons
bien.
— Vous adorez un boeuf ! Est-il possible ? Dit l’homme du Gange.
— Il n’y a rien de si possible, repartit l’autre ; il y a cent trente-cinq
mille ans que nous en usons ainsi, et personne parmi nous n’y trouve à
edire.
— Ah ! Cent trente-cinq mille ans ! Dit l’Indien, ce compte est un
peu exagéré ; il n’y en a que quatre-vingt mille que l’Inde est peuplée,
et assurément nous sommes vos anciens ; et Brama nous avait
défendu de manger des boeufs avant que vous vous fussiez avisés de
les mettre sur les autels et à la broche.
— Voilà un plaisant animal que votre Brama, pour le comparer à
Apis ! Dit l’Égyptien ; qu’a donc fait votre Brama de si beau? » Le
bramin répondit: « C’est lui qui a appris aux hommes à lire et à écrire,
et à qui toute la terre doit le jeu des échecs.
— Vous vous trompez, dit un Chaldéen qui était auprès de lui ; c’est
le poisson Oannès à qui on doit de si grands bienfaits, et il est juste de
ne rendre qu’à lui ses hommages. Tout le monde vous dira que c’était
un être divin, qu’il avait la queue dorée, avec une belle tête d’homme,
et qu’il sortait de l’eau pour venir prêcher à terre trois heures par jour.
Il eut plusieurs enfants qui furent tous rois, comme chacun sait. J’ai
son portrait chez moi que je révère comme je le dois. On peut manger
du boeuf tant qu’on veut ; mais c’est assurément une très grande
impiété de faire cuire du poisson ; d’ailleurs vous êtes tous deux d’une
origine trop peu noble et trop récente pour me rien disputer. La nation
égyptienne ne compte que cent trente-cinq mille ans, et les Indiens ne
se vantent que de quatre-vingt mille, tandis que nous avons des
almanachs de quatre mille siècles. Croyez-moi, renoncez à vos folies,
et je vous donnerai à chacun un beau portrait d’Oannès. »
L’homme de Cambalu, prenant la parole, dit: « Je respecte fort les
Égyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le boeuf Apis,
le beau poisson Oannès ; mais peut-être que le Li ou le Tien, comme
on voudra l’appeler, vaut bien les boeufs et les poissons. Je ne dirai
rien de mon pays ; il est aussi grand que la terre d’Égypte, la Chaldée,
et les Indes ensemble. Je ne dispute pas d’antiquité, parce qu’il suffit
d’être heureux, et que c’est fort peu de chose d’être ancien ; mais, s’il
fallait parler d’almanachs, je dirais que toute l’Asie prend les nôtres, et
que nous en avions de fort bons avant qu’on sût l’arithmétique en
Chaldée.
— Vous êtes de grands ignorants tous tant que vous êtes ! S’écria
le Grec: est-ce que vous ne savez pas que le Chaos est le père de tout,
et que la forme et la matière ont mis le monde dans l’état où il est? »
edire.
— Ah ! Cent trente-cinq mille ans ! Dit l’Indien, ce compte est un
peu exagéré ; il n’y en a que quatre-vingt mille que l’Inde est peuplée,
et assurément nous sommes vos anciens ; et Brama nous avait
défendu de manger des boeufs avant que vous vous fussiez avisés de
les mettre sur les autels et à la broche.
— Voilà un plaisant animal que votre Brama, pour le comparer à
Apis ! Dit l’Égyptien ; qu’a donc fait votre Brama de si beau? » Le
bramin répondit: « C’est lui qui a appris aux hommes à lire et à écrire,
et à qui toute la terre doit le jeu des échecs.
— Vous vous trompez, dit un Chaldéen qui était auprès de lui ; c’est
le poisson Oannès à qui on doit de si grands bienfaits, et il est juste de
ne rendre qu’à lui ses hommages. Tout le monde vous dira que c’était
un être divin, qu’il avait la queue dorée, avec une belle tête d’homme,
et qu’il sortait de l’eau pour venir prêcher à terre trois heures par jour.
Il eut plusieurs enfants qui furent tous rois, comme chacun sait. J’ai
son portrait chez moi que je révère comme je le dois. On peut manger
du boeuf tant qu’on veut ; mais c’est assurément une très grande
impiété de faire cuire du poisson ; d’ailleurs vous êtes tous deux d’une
origine trop peu noble et trop récente pour me rien disputer. La nation
égyptienne ne compte que cent trente-cinq mille ans, et les Indiens ne
se vantent que de quatre-vingt mille, tandis que nous avons des
almanachs de quatre mille siècles. Croyez-moi, renoncez à vos folies,
et je vous donnerai à chacun un beau portrait d’Oannès. »
L’homme de Cambalu, prenant la parole, dit: « Je respecte fort les
Égyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le boeuf Apis,
le beau poisson Oannès ; mais peut-être que le Li ou le Tien, comme
on voudra l’appeler, vaut bien les boeufs et les poissons. Je ne dirai
rien de mon pays ; il est aussi grand que la terre d’Égypte, la Chaldée,
et les Indes ensemble. Je ne dispute pas d’antiquité, parce qu’il suffit
d’être heureux, et que c’est fort peu de chose d’être ancien ; mais, s’il
fallait parler d’almanachs, je dirais que toute l’Asie prend les nôtres, et
que nous en avions de fort bons avant qu’on sût l’arithmétique en
Chaldée.
— Vous êtes de grands ignorants tous tant que vous êtes ! S’écria
le Grec: est-ce que vous ne savez pas que le Chaos est le père de tout,
et que la forme et la matière ont mis le monde dans l’état où il est? »
edire.
— Ah ! Cent trente-cinq mille ans ! Dit l’Indien, ce compte est un
peu exagéré ; il n’y en a que quatre-vingt mille que l’Inde est peuplée,
et assurément nous sommes vos anciens ; et Brama nous avait
défendu de manger des boeufs avant que vous vous fussiez avisés de
les mettre sur les autels et à la broche.
— Voilà un plaisant animal que votre Brama, pour le comparer à
Apis ! Dit l’Égyptien ; qu’a donc fait votre Brama de si beau? » Le
bramin répondit: « C’est lui qui a appris aux hommes à lire et à écrire,
et à qui toute la terre doit le jeu des échecs.
— Vous vous trompez, dit un Chaldéen qui était auprès de lui ; c’est
le poisson Oannès à qui on doit de si grands bienfaits, et il est juste de
ne rendre qu’à lui ses hommages. Tout le monde vous dira que c’était
un être divin, qu’il avait la queue dorée, avec une belle tête d’homme,
et qu’il sortait de l’eau pour venir prêcher à terre trois heures par jour.
Il eut plusieurs enfants qui furent tous rois, comme chacun sait. J’ai
son portrait chez moi que je révère comme je le dois. On peut manger
du boeuf tant qu’on veut ; mais c’est assurément une très grande
impiété de faire cuire du poisson ; d’ailleurs vous êtes tous deux d’une
origine trop peu noble et trop récente pour me rien disputer. La nation
égyptienne ne compte que cent trente-cinq mille ans, et les Indiens ne
se vantent que de quatre-vingt mille, tandis que nous avons des
almanachs de quatre mille siècles. Croyez-moi, renoncez à vos folies,
et je vous donnerai à chacun un beau portrait d’Oannès. »
L’homme de Cambalu, prenant la parole, dit: « Je respecte fort les
Égyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le boeuf Apis,
le beau poisson Oannès ; mais peut-être que le Li ou le Tien, comme
on voudra l’appeler, vaut bien les boeufs et les poissons. Je ne dirai
rien de mon pays ; il est aussi grand que la terre d’Égypte, la Chaldée,
et les Indes ensemble. Je ne dispute pas d’antiquité, parce qu’il suffit
d’être heureux, et que c’est fort peu de chose d’être ancien ; mais, s’il
fallait parler d’almanachs, je dirais que toute l’Asie prend les nôtres, et
que nous en avions de fort bons avant qu’on sût l’arithmétique en
Chaldée.
— Vous êtes de grands ignorants tous tant que vous êtes ! S’écria
le Grec: est-ce que vous ne savez pas que le Chaos est le père de tout,
et que la forme et la matière ont mis le monde dans l’état où il est? »
Ce Grec parla longtemps ; mais il fut enfin interrompu par le Celte, qui,
ayant beaucoup bu pendant qu’on disputait, se crut alors plus savant
que tous les autres, et dit en jurant qu’il n’y avait que Teutath et le gui
de chêne qui valussent la peine qu’on en parlât ; que, pour lui, il avait
toujours du gui dans sa poche ; que les scythes, ses ancêtres, étaient
les seuls gens de bien qui eussent jamais été au monde ; qu’ils
avaient, à la vérité, quelquefois mangé les hommes, mais que cela
n’empêchait pas qu’on ne dût avoir beaucoup de respect pour sa
nation ;et qu’enfin, si quelqu’un parlait mal de Teutath, il lui
apprendrait à vivre. La querelle s’échauffa pour lors, et Sétoc vit le
moment où la table allait être ensanglantée. Zadig, qui avait gardé le
silence pendant toute la dispute, se leva enfin:il s’adressa d’abord au
Celte, comme au plus furieux ; il lui dit qu’il avait raison, et lui
demanda du gui ; il loua le Grec sur son éloquence, et adoucit tous les
esprits échauffés. Il ne dit que très peu de chose à l’homme du
Cathay, parce qu’il avait été le plus raisonnable de tous. Ensuite il leur
dit: « Mes amis, vous alliez vous quereller pour rien, car vous êtes tous
du même avis. » A ce mot, ils se récrièrent tous N’est-il pas vrai, dit
il au Celte, que vous n’adorez pas ce gui, mais celui qui a fait le gui et
le chêne?
Assurément, répondit le Celte.
— Et vous, monsieur l’Égyptien, vous révérez apparemment dans un
certain boeuf celui qui vous a donné les boeufs?
— Oui, dit l’Égyptien.
— Le poisson Oannés, continua-t-il, doit céder à celui qui a fait la
mer et les poissons.
— D’accord, dit le Chaldéen.
— L’Indien, ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous
un premier principe ; je n’ai pas trop bien compris les choses
admirables que le Grec a dites, mais je suis sûr qu’il admet aussi un
Être supérieur, de qui la forme et la matière dépendent. » Le Grec
qu’on admirait, dit que Zadig avait très bien pris sa pensée. « Vous
êtes donc tous du même avis, répliqua Zadig, et il n’y pas là de quoi se
quereller. » Tout le monde l’embrassa. Sétoc, après avoir vendu fort
cher ses denrées, reconduisit son ami Zadig dans sa tribu. Zadig apprit
en arrivant qu’on lui avait fait son procès en son absence, et qu’il allait
être brûlé à petit feu
CHAP. XIII. - Le rendez-vous.
Pendant son voyage à Bassora, les prêtres des étoiles avaient
résolu de le punir. Les pierreries et les ornements des jeunes veuves
qu’ils envoyaient au bûcher leur appartenaient de droit ; c’était bien le
moins qu’ils fissent brûler Zadig pour le mauvais tour qu’il leur avait
joué. Ils accusèrent donc Zadig d’avoir des sentiments erronés sur
l’armée céleste ; ils déposèrent contre lui, et jurèrent qu’ils lui avaient
entendu dire que les étoiles ne se couchaient pas dans la mer. Ce
blasphème effroyable fit frémir les juges ; ils furent prêts de déchirer
leurs vêtements, quand ils ouïrent ces paroles impies, et ils l’auraient
fait, sans doute, si Zadig avait eu de quoi les payer ; mais dans l’excès
de leur douleur, ils se contentèrent de le condamner à être brûlé à
petit feu. Sétoc, désespéré, employa en vain son crédit pour sauver
son ami ; il fut bientôt obligé de se taire. La jeune veuve Almona, qui
avait pris beaucoup de goût à la vie, et qui en avait obligation à Zadig,
résolut de le tirer du bûcher, dont il lui avait fait connaître l’abus. Elle
roula son dessein dans sa tête, sans en parler à personne. Zadig
devait être exécuté le lendemain ; elle n’avait que la nuit pour le
sauver. Voici comme elle s’y prit, en femme charitable et prudente.
Elle se parfuma ; elle releva sa beauté par l’ajustement le plus riche
et le plus galant, et alla demander une audience secrète au chef des
prêtres des étoiles. Quand elle fut devant ce vieillard vénérable, elle
lui parla en ces termes: « Fils aîné de la grande Ourse, frère du
Taureau, cousin du grand Chien (c’étaient les titres de ce pontife), je
viens vous confier mes scrupules. J’ai bien peur d’avoir commis un
péché énorme, en ne me brûlant pas dans le bûcher de mon cher mari,
En effet, qu’avais-je à conserver ? Une chair périssable, et qui est déjà
toute flétrie. » En disant ces paroles elle tira de ses longues manches
de soie ses bras nus, d’une forme admirable et d’une blancheur
éblouissante. « Vous voyez, dit-elle, le peu que cela vaut. » Le pontife
trouva dans son coeur que cela valait beaucoup. Ses yeux le dirent, et
sa bouche le confirma ; il jura qu’il n’avait vu de sa vie de si beaux
bras. « Hélas ! Lui dit la veuve, les bras peuvent être un peu moins
mal que le reste ; mais vous m’avouerez que la gorge n’était pas digne
de mes attentions. » Elle laissa voir le sein le plus charmant que la
nature eût jamais formé. Un bouton de rose sur une pomme d’ivoire
n’eût paru auprès que de la garance sur du buis, et les agneaux
sortant du lavoir auraient semblé d’un jaune brun. Cette gorge, ses
grands yeux noirs qui languissaient en brillant doucement d’un feu
tendre, ses joues animées de la plus belle pourpre mêlée au blanc de
lait le plus pur ; son nez, qui n’était pas comme la tour du mont Liban ;
ses lèvres, qui étaient comme deux bordures de corail renfermant les
plus belles perles de la mer d’Arabie, tout cela ensemble fit croire au
vieillard qu’il avait vingt ans. Il fit en bégayant une déclaration tendre.
Almona, le voyant enflammé, lui demanda la grâce de Zadig. « Hélas !
Dit-il, ma belle dame, quand je vous accorderais sa grâce, mon
indulgence ne servirait de rien ; il faut qu’elle soit signée de trois
autres de mes confrères.
— Signez toujours, dit Almona.
— Volontiers, dit le prêtre, à condition que vos faveurs seront le
prix de ma facilité.
— Vous me faites trop d’honneur, dit Almona ; ayez seulement pour
agréable de venir dans ma chambre après que le soleil sera couché, et
dès que la brillante étoile Sheat sera sur l’horizon, vous me trouverez
sur un sofa couleur de rose, et vous en userez comme vous pourrez
avec votre servante. » Elle sortit alors, emportant avec elle la
signature, et laissa le vieillard plein d’amour et de défiance de ses
forces. Il employa le reste du jour à se baigner ; il but une liqueur
composée de la cannelle de Ceylan, et des précieuses épices de Tidor
et de Ternate, et attendit avec impatience que l’étoile Sheat vint à
paraître.
Cependant la belle Almona alla trouver le second pontife. Celui-ci
l’assura que le soleil, la lune. Et tous les feux du firmament, n’étaient
que des feux follets en comparaison de ses charmes Elle lui demanda
la même grâce, et on lui proposa d’en donner le prix. Elle se laissa
vaincre, et donna rendez-vous au second pontife au lever de l’étoile
Algénib. De là elle passa chez le troisième et chez le quatrième prêtre,
prenant toujours une signature, et donnant un rendez-vous d’étoile en
étoile. Alors elle fit avertir les juges de venir chez elle pour une affaire
importante. Ils s’y rendirent elle leur montra les quatre noms, et leur
dit à quel prix les prêtres avaient vendu la grâce de Zadig. Chacun
d’eux arriva à l’heure prescrite ; chacun fut bien étonné d’y trouver ses
confrères, et plus encore d’y trouver les juges, devant qui leur honte
fut manifestée. Zadig fut sauvé. Sétoc fut si charmé de l’habileté
d’Almona, qu’il en fit sa femme.
[9]
CHAP. XIV. - La danse.
Sétoc devait aller, pour les affaires de son commerce, dans l’île de
Serendib ; mais le premier mois de son mariage, qui est, comme on
sait, la lune de miel, ne lui permettait ni de quitter sa femme, ni de
croire qu’il pût jamais la quitter: il pria son ami Zadig de faire pour lui
le voyage. « Hélas ! Disait Zadig, faut-il que je mette encore un plus
vaste espace entre la belle Astarté et moi ? Mais il faut servir mes
bienfaiteurs. » Il dit, il pleura, et il partit.
Il ne fut pas longtemps dans l’île de Serendib, sans y être regardé
comme un homme extraordinaire. Il devint l’arbitre de tous les
différends entre les négociants, l’ami des sages, le conseil du petit
nombre de gens qui prennent conseil. Le roi voulut le voir et
l’entendre. Il connut bientôt tout ce que valait Zadig ; il eut confiance
en sa sagesse, et en fit son ami. La familiarité et l’estime du roi fit
trembler Zadig. Il était nuit et jour pénétré du malheur que lui avaient
attiré les bontés de Moabdar. « Je plais au roi, disait-il, ne serai-je pas
perdu? » Cependant il ne pouvait se dérober aux caresses de sa
Majesté ; car il faut avouer que Nabussan, roi de Serendib, fils de
Nussanab, fils de Nabassun, fils de Sanbusna, était un des meilleurs
princes de l’Asie ; et quand on lui parlait, il était difficile de ne le pas
aimer.
Ce bon prince était toujours loué, trompé et volé: c’était à qui
pillerait ses trésors. Le receveur général de l’île de Serendib donnait
toujours cet exemple, fidèlement suivi par les autres. Le roi le savait ;
il avait changé de trésorier plusieurs fois ; mais il n’avait pu changer la
mode établie de partager les revenus du roi en deux moitiés inégales,
dont la plus petite revenait toujours à sa Majesté, et la plus grosse
aux administrateurs.
Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig. « Vous qui savez
tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous pas le moyen de me
faire trouver un trésorier qui ne me vole point?
— Assurément, répondit Zadig, je sais une façon infaillible de vous
donner un homme qui ait les mains nettes. » Le roi, charmé, lui
demanda, en l’embrassant, comment il fallait s y prendre. « Il n’y a, dit
Zadig, qu’à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité
de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera
infailliblement le plus honnête homme.
— Vous vous moquez, dit le roi ; voilà une plaisante façon de choisir
un receveur de mes finances ! Quoi ; vous prétendez que celui qui fera
le mieux un entrechat sera le financier le plus intègre et le plus habile;
— Je ne vous réponds pas qu’il sera le plus habile, repartit Zadig ;
mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnête
homme. » Zadig parlait avec tant de confiance, que le roi crut qu’il
avait quelque secret surnaturel pour connaître les financiers. « Je
n’aime pas le surnaturel, dit Zadig ; les gens et les livres à prodiges
m’ont toujours déplu: si Votre Majesté veut me laisser faire l’épreuve
que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon secret est la
chose la plus simple et la plus aisée. » Nabussan, roi de Serendib, fut
bien plus étonné d’entendre que ce secret était simple, que si on le lui
avait donné pour un miracle: « Or bien, dit-il, faites comme vous
l’entendrez.
— Laissez-moi faire, dit Zadig ; vous gagnerez à cette épreuve plus
que vous ne pensez. » Le jour même il fit publier, au nom du roi, que
tous ceux qui prétendaient à l’emploi de haut receveur des deniers de
sa gracieuse Majesté Nabussan, fils de Nussanab, eussent à se rendre,
en habits de soie légère, le premier de la lune du Crocodile, dans
l’antichambre du roi. Ils s’y rendirent au nombre de soixante et quatre.
On avait fait venir des violons dans un salon voisin ; tout était préparé
pour le bal ; mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait, pour y
entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un huissier vint
chercher et introduire chaque candidat, l’un après l’autre, par ce
passage, dans lequel on le laissait seul quelques minutes. Le roi, qui
avait le mot, avait étalé tous ses trésors dans cette galerie. Lorsque
tous les prétendants furent arrivés dans le salon, sa Majesté ordonna
qu’on les fît danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec
moins de grâce ; ils avaient tous la tête baissée, les reins courbés, les
mains collées à leurs côtés ? « Quels fripons; » disait tout bas Zadig.
Un seul d’entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le
regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme. « Ah !
L’honnête homme ! Le brave homme; » disait Zadig. Le roi embrassa
ce bon danseur, le déclara trésorier, et tous les autres furent punis et
taxés avec la plus grande justice du monde ; car chacun, dans le
temps qu’il avait été dans la galerie, avait rempli ses poches, et
pouvait à peine marcher. Le roi fut fâché pour la nature humaine que
de ces soixante et quatre danseurs il y eût soixante et trois filous. La
galerie obscure fut appelée le corridor de la Tentation. On aurait en
Perse empalé ces soixante et trois seigneurs ; en d’autres pays on eût
fait une chambre de justice qui eût consommé en frais le triple de
l’argent volé, et qui n’eût rien remis dans les coffres du souverain ;
dans un autre royaume, ils se seraient pleinement justifiés, et auraient
fait disgracier ce danseur si léger: à Serendib, ils ne furent condamnés
qu’à augmenter le trésor public, car Nabussan était fort indulgent.
Il était aussi fort reconnaissant ; il donna à Zadig une somme
d’argent plus considérable qu’aucun trésorier n’en avait jamais volé au
roi son maître. Zadig s’en servit pour envoyer des exprès à Babylone,
qui devaient l’informer de la destinée d’Astarté. Sa voix trembla en
donnant cet ordre, son sang reflua vers son coeur, ses yeux se
couvrirent de ténèbres, son âme fut prête à l’abandonner. Le courrier
partit, Zadig le vit embarquer ; il rentra chez le roi, ne voyant
personne, croyant être dans sa chambre, et prononçant le nom
d’amour. « Ah ! L’amour, dit le roi, c’est précisément ce dont il s’agit ;
vous avez deviné ce qui fait ma peine. Que vous êtes un grand
homme ! J’espère que vous m’apprendrez à connaître une femme à
toute épreuve, comme vous m’avez fait trouver un trésorier
désintéressé. » Zadig, ayant repris ses sens, lui promit de le servir en
amour comme en finance, quoique la chose parût plus difficile encore.
taxés avec la plus grande justice du monde ; car chacun, dans le
temps qu’il avait été dans la galerie, avait rempli ses poches, et
pouvait à peine marcher. Le roi fut fâché pour la nature humaine que
de ces soixante et quatre danseurs il y eût soixante et trois filous. La
galerie obscure fut appelée le corridor de la Tentation. On aurait en
Perse empalé ces soixante et trois seigneurs ; en d’autres pays on eût
fait une chambre de justice qui eût consommé en frais le triple de
l’argent volé, et qui n’eût rien remis dans les coffres du souverain ;
dans un autre royaume, ils se seraient pleinement justifiés, et auraient
fait disgracier ce danseur si léger: à Serendib, ils ne furent condamnés
qu’à augmenter le trésor public, car Nabussan était fort indulgent.
Il était aussi fort reconnaissant ; il donna à Zadig une somme
d’argent plus considérable qu’aucun trésorier n’en avait jamais volé au
roi son maître. Zadig s’en servit pour envoyer des exprès à Babylone,
qui devaient l’informer de la destinée d’Astarté. Sa voix trembla en
donnant cet ordre, son sang reflua vers son coeur, ses yeux se
couvrirent de ténèbres, son âme fut prête à l’abandonner. Le courrier
partit, Zadig le vit embarquer ; il rentra chez le roi, ne voyant
personne, croyant être dans sa chambre, et prononçant le nom
d’amour. « Ah ! L’amour, dit le roi, c’est précisément ce dont il s’agit ;
vous avez deviné ce qui fait ma peine. Que vous êtes un grand
homme ! J’espère que vous m’apprendrez à connaître une femme à
toute épreuve, comme vous m’avez fait trouver un trésorier
désintéressé. » Zadig, ayant repris ses sens, lui promit de le servir en
amour comme en finance, quoique la chose parût plus difficile encore.
CHAP. XV. - Les yeux bleus.
« Le corps et le coeur, » dit le roi à Zadig.
A ces mots, le Babylonien ne put s’empêcher d’interrompre sa
Majesté. « Que je vous sais bon gré, dit-il, de n’avoir point dit l’esprit
et le coeur ! car on n’entend que ces mots dans les conversations de
Babylone: on ne voit que des livres où il est question du coeur et de
l’esprit
[10]
, composés par des gens qui n’ont ni de l’un ni de l’autre ;
mais de grâce, sire, poursuivez. » Nabussan continua ainsi: « Le corps
et le coeur sont chez moi destinés à aimer ; la première de ces deux
puissances a tout lieu d’être satisfaite: j’ai ici cent femmes à mon
service, toutes belles, complaisantes, prévenantes, voluptueuses
même, ou feignant de l’être avec moi. Mon coeur n’est pas à beaucoup
près si heureux. Je n’ai que trop éprouvé qu’on caresse beaucoup le roi
de Serendib, et qu’on se soucie fort peu de Nabussan. Ce n’est pas que
je crois mes femmes infidèles ; mais je voudrais trouver une âme qui
fût à moi ; je donnerais pour un pareil trésor les cent beautés dont je
possède les charmes: voyez si, sur ces cent sultanes, vous pouvez
m’en trouver une dont je sois sûr d’être aimé. »
Zadig lui répondit comme il avait fait sur l’article des financiers:
« Sire, laissez-moi faire ; mais permettez d’abord que je dispose de ce
que vous aviez étalé dans la galerie de la Tentation ; je vous en
rendrai bon compte, et vous n’y perdrez rien. Le roi le laissa le maître
absolu. I choisit dans Serendib trente-trois petits bossus des plus
vilains qu’il put trouve trente-trois pages des plus beaux, et trente
trois bonzes des plus éloquents et des plus robustes. Il leur laissa à
tous la liberté d’entrer dans les cellules des sultanes. Chaque petit
bossu eut quatre mille pièces d’or à donner, et, dès le premier jour,
tous les bossus furent heureux. Les pages, qui n’avaient rien à donner
qu’eux-mêmes, ne triomphèrent qu’au bout de deux ou trois jours. Les
bonzes eurent un peu plus de peine ; mais enfin trente-trois dévotes
se rendirent à eux Le roi, par des jalousies qui avaient vue sur toutes
les cellules, vit toutes ces épreuves, et fut émerveillé. De ses cent
femmes, quatre vingt-dix-neuf succombèrent à ses yeux. Il en restait
une toute jeune, toute neuve, de qui sa Majesté n’avait jamais
approché. On lui détacha un, deux, trois bossus, qui lui offrirent
jusqu’à vingt mille pièces ; elle fut incorruptible, et ne put s’empêcher
de rire de l’idée qu’avaient ces bossus de croire que de l’argent les
rendrait mieux faits. On lui présenta les deux plus beaux pages ; elle
dit qu’elle trouvait le roi encore plus beau. On lui lâcha le plus
éloquent des bonzes, et ensuite le plus intrépide ; elle trouva le
premier un bavard, et ne daigna pas même soupçonner le mérite du
second. « Le coeur fait tout, disait-elle ; je ne céderai jamais ni à l’or
d’un bossu, ni aux grâces d’un jeune homme ni aux séductions d’un
bonze: j’aimerai uniquement Nabussan, fils de Nussanab, et j’attendrai
qu’il daigne m’aimer. » Le roi fut transporté de joie, d’étonnement et
de tendresse. Il reprit tout l’argent qui avait fait réussir les bossus, et
en fit présent à la belle Falide (c’était le nom de cette jeune
personne). Il lui donna son coeur: elle le méritait bien. Jamais la fleur
de la jeunesse ne fut si brillante, jamais les charmes de la beauté ne
furent si enchanteurs. La vérité de l’histoire ne permet pas de taire
qu’elle faisait mal la révérence, mais elle dansait comme les fées,
chantait comme les sirènes, et parlait comme les Grâces: elle était
pleine de talents et de vertus.
Nabussan, aimé, l’adora. Mais elle avait les yeux bleus, et ce fut la
source des plus grands malheurs. Il y avait une ancienne loi qui
défendait aux rois d’aimer une de ces femmes que les Grecs ont
appelées depuis boopies. Le chef des bonzes avait établi cette loi il y
avait plus de cinq mille ans: c’était pour s’approprier la maîtresse du
premier roi de l’île de Serendib que ce premier bonze avait fait passer
l’anathème des yeux bleus en constitution fondamentale d’État. Tous
les ordres de l’Empire vinrent faire à Nabussan des remontrances. On
disait publiquement que les derniers jours du royaume étaient arrivés,
que l’abomination était à son comble, que toute la nature était
menacée d’un événement sinistre ; qu’en un mot Nabussan, fils de
Nussanab, aimait deux grands yeux bleus. Les bossus, les financiers,
les bonzes et les brunes remplirent le royaume de leurs plaintes.
Les peuples sauvages qui habitent le nord de Serendib profitèrent
de ce mécontentement général. Ils firent une irruption dans les États
du bon Nabussan. Il demanda des subsides à ses sujets ; les bonzes,
qui possédaient la moitié des revenus de l’État, se contentèrent de
lever les mains au ciel, et refusèrent de les mettre dans leurs coffres
approché. On lui détacha un, deux, trois bossus, qui lui offrirent
jusqu’à vingt mille pièces ; elle fut incorruptible, et ne put s’empêcher
de rire de l’idée qu’avaient ces bossus de croire que de l’argent les
rendrait mieux faits. On lui présenta les deux plus beaux pages ; elle
dit qu’elle trouvait le roi encore plus beau. On lui lâcha le plus
éloquent des bonzes, et ensuite le plus intrépide ; elle trouva le
premier un bavard, et ne daigna pas même soupçonner le mérite du
second. « Le coeur fait tout, disait-elle ; je ne céderai jamais ni à l’or
d’un bossu, ni aux grâces d’un jeune homme ni aux séductions d’un
bonze: j’aimerai uniquement Nabussan, fils de Nussanab, et j’attendrai
qu’il daigne m’aimer. » Le roi fut transporté de joie, d’étonnement et
de tendresse. Il reprit tout l’argent qui avait fait réussir les bossus, et
en fit présent à la belle Falide (c’était le nom de cette jeune
personne). Il lui donna son coeur: elle le méritait bien. Jamais la fleur
de la jeunesse ne fut si brillante, jamais les charmes de la beauté ne
furent si enchanteurs. La vérité de l’histoire ne permet pas de taire
qu’elle faisait mal la révérence, mais elle dansait comme les fées,
chantait comme les sirènes, et parlait comme les Grâces: elle était
pleine de talents et de vertus.
Nabussan, aimé, l’adora. Mais elle avait les yeux bleus, et ce fut la
source des plus grands malheurs. Il y avait une ancienne loi qui
défendait aux rois d’aimer une de ces femmes que les Grecs ont
appelées depuis boopies. Le chef des bonzes avait établi cette loi il y
avait plus de cinq mille ans: c’était pour s’approprier la maîtresse du
premier roi de l’île de Serendib que ce premier bonze avait fait passer
l’anathème des yeux bleus en constitution fondamentale d’État. Tous
les ordres de l’Empire vinrent faire à Nabussan des remontrances. On
disait publiquement que les derniers jours du royaume étaient arrivés,
que l’abomination était à son comble, que toute la nature était
menacée d’un événement sinistre ; qu’en un mot Nabussan, fils de
Nussanab, aimait deux grands yeux bleus. Les bossus, les financiers,
les bonzes et les brunes remplirent le royaume de leurs plaintes.
Les peuples sauvages qui habitent le nord de Serendib profitèrent
de ce mécontentement général. Ils firent une irruption dans les États
du bon Nabussan. Il demanda des subsides à ses sujets ; les bonzes,
qui possédaient la moitié des revenus de l’État, se contentèrent de
lever les mains au ciel, et refusèrent de les mettre dans leurs coffres
our aider le roi. Ils firent de belles prières en musique, et laissèrent
l’État en proie aux barbares.
« O mon cher Zadig ! Me tireras-tu encore de cet horrible
embarras ? S’écria douloureusement Nabussan.
— Très volontiers, répondit Zadig. Vous aurez de l’argent des
bonzes tant que vous en voudrez. Laissez à l’abandon les terres où
sont situés leurs châteaux, et défendez seulement les
vôtres. »Nabussan n’y manqua pas. Les bonzes vinrent se jeter aux
pieds du roi et implorer son assistance. Le roi leur répondit par une
belle musique dont les paroles étaient des prières au ciel pour la
conservation de leurs terres. Les bonzes, enfin, donnèrent de l’argent,
et le roi finit heureusement la guerre. Ainsi Zadig, par ses conseils
sages et heureux, et par les plus grands services, s’était attiré
l’irréconciliable inimitié des hommes les plus puissants de l’État ; les
bonzes et les brunes jurèrent sa perte ; les financiers et les bossus ne
l’épargnèrent pas ; on le rendit suspect au bon Nabussan. (Les
services rendus restent souvent dans l’antichambre, et les soupçons
entrent dans le cabinet, selon la sentence de Zoroastre.) C’était tous
les jours de nouvelles accusations: la première est repoussée, la
seconde effleure, la troisième blesse, la quatrième tue.
our aider le roi. Ils firent de belles prières en musique, et laissèrent
l’État en proie aux barbares.
« O mon cher Zadig ! Me tireras-tu encore de cet horrible
embarras ? S’écria douloureusement Nabussan.
— Très volontiers, répondit Zadig. Vous aurez de l’argent des
bonzes tant que vous en voudrez. Laissez à l’abandon les terres où
sont situés leurs châteaux, et défendez seulement les
vôtres. »Nabussan n’y manqua pas. Les bonzes vinrent se jeter aux
pieds du roi et implorer son assistance. Le roi leur répondit par une
belle musique dont les paroles étaient des prières au ciel pour la
conservation de leurs terres. Les bonzes, enfin, donnèrent de l’argent,
et le roi finit heureusement la guerre. Ainsi Zadig, par ses conseils
sages et heureux, et par les plus grands services, s’était attiré
l’irréconciliable inimitié des hommes les plus puissants de l’État ; les
bonzes et les brunes jurèrent sa perte ; les financiers et les bossus ne
l’épargnèrent pas ; on le rendit suspect au bon Nabussan. (Les
services rendus restent souvent dans l’antichambre, et les soupçons
entrent dans le cabinet, selon la sentence de Zoroastre.) C’était tous
les jours de nouvelles accusations: la première est repoussée, la
seconde effleure, la troisième blesse, la quatrième tue.
Zadig, intimidé, qui avait bien fait les affaires de son ami Sétoc, et
qui lui avait fait tenir son argent ne songea plus qu’à partir de l’île, et
résolut d’aller lui-même chercher des nouvelles d’Astarté: car disait
il, si je reste dans Serendib, les bonzes me feront empaler... Mais où
aller ? Je serai esclave, en Égypte ; brûlé, selon toutes les apparences,
en Arabie ; étranglé, à Babylone. Cependant il faut savoir ce
qu’Astarté est devenue... Partons, et voyons à quoi me réserve ma
triste destinée.
CHAP. XVI. - Le brigand.
En arrivant aux frontières qui séparent l’Arabie Pétrée de la Syrie,
comme il passait près d’un château assez fort, des Arabes armés en
sortirent. Il se vit entouré ; on lui criait: « Tout ce que vous avez nous
appartient, et votre personne appartient à notre maître. » Zadig, pour
réponse, tira son épée ; son valet, qui avait du courage, en fit autant.
Ils renversèrent morts les premiers Arabes qui mirent la main sur eux ;
le nombre redoubla ; ils ne s’étonnèrent point, et résolurent de périr
en combattant. On voyait deux hommes se défendre contre une
multitude. Un tel combat ne pouvait durer longtemps. Le maître du
château, nommé Arbogad, ayant vu d’une fenêtre les prodiges de
valeur que faisait Zadig, conçut de l’estime pour lui. Il descendit en
hâte, et vint lui-même écarter ses gens et délivrer les deux voyageurs.
« Tout ce qui passe sur mes terres est à moi, dit-il, aussi bien que ce
que je trouve sur les terres des autres ; mais vous me paraissez un si
brave homme, que je vous exempte de la loi commune. » Il le fit
entrer dans son château, ordonnant à ses gens de le bien traiter, et, le
soir, Arbogad voulut souper avec Zadig.
Le seigneur du château était un de ces Arabes qu’on appelle
voleurs ; mais Il faisait quelquefois de bonnes actions parmi une foule
de mauvaises: il volait avec une rapacité furieuse, et donnait
libéralement ; intrépide dans l’action, assez doux dans le commerce,
débauché à table, gai dans la débauche, et surtout plein de franchise.
Zadig lui plut beaucoup ; sa conversation, qui s’anima, fit durer le
repas. Enfin Arbogad lui dit: « Je vous conseille de vous enrôler sous
moi: vous ne sauriez mieux faire ; ce métier-ci n’est pas mauvais ;
vous pourrez un jour devenir ce que je suis.
— Puis-je vous demander, dit Zadig, depuis quel temps vous
exercez cette noble profession?
— Dès ma plus tendre jeunesse, reprit le seigneur: j’étais valet d’un
Arabe assez habile ; ma situation m’était insupportable ; j’étais au
désespoir de voir que, dans toute la terre, qui appartient également
aux hommes, la destinée ne m’eût pas réservé ma portion. Je confiai
mes peines à un vieil Arabe, qui me dit. « Mon fils, ne désespérez pas:
il y avait autrefois un grain de sable qui se lamentait d’être un atome
ignoré dans les déserts ; au bout de quelques années, il devint
diamant, et il est à présent le plus bel ornement de la couronne du roi
des Indes. » Ce discours me fit impression: j’étais le grain de sable, je
résolus de devenir diamant: je commençai par voler deux chevaux ; je
m’associai des camarades ; je me mis en état de voler de petites
caravanes: ainsi je fis cesser peu à peu la disproportion qui était
d’abord entre les hommes et moi ; j’eus ma part aux biens de ce
monde, et je fus même dédommagé avec usure: on me considéra
beaucoup ; je devins seigneur brigand ; j’acquis ce château par voie de
fait. Le satrape de Syrie voulut m’en déposséder ; mais j’étais déjà
trop riche pour avoir rien à craindre ; je donnai de l’argent au satrape,
moyennant quoi je conservai ce château, et j’agrandis mes domaines.
Il me nomma même trésorier des tributs que l’Arabie Pétrée payait au
roi des rois. Je fis ma charge de receveur, et point du tout celle de
payeur.
« Le grand desterham de Babylone envoya ici, au nom du roi
Moabdar, un petit satrape, pour me faire étrangler. Cet homme arriva
avec son ordre ; j’étais instruit de tout ; je fis étrangler en sa présence
les quatre personnes qu’il avait amenées avec lui pour serrer le lacet,
après quoi je lui demandai ce que pouvait lui valoir la commission de
m’étrangler. Il me répondit que ses honoraires pouvaient aller à trois
cents pièces d’or. Je lui fis voir clair qu’il y aurait plus à gagner avec
moi. Je le fis sous-brigand ; il est aujourd’hui un de mes meilleurs
officiers, et des plus riches. Si vous m’en croyez vous réussirez comme
lui. Jamais la saison de voler n’a été meilleure, depuis que Moabdar
est tué et que tout est en confusion dans Babylone.
— Moabdar est tué ! Dit Zadig ; et qu’est devenue la reine Astarté?
— Je n’en sais rien, reprit Arbogad ; tout ce que je sais, c’est que
Moabdar est devenu fou, qu’il a été tué, que Babylone est un grand
coupe-gorge, que tout l’Empire est désolé, qu’il y a de beaux coups à
faire encore, et que, pour ma part, j’en ai fait d’admirables.
— Mais la reine ? Dit Zadig ; de grâce, ne savez-vous rien de la
destinée de la reine?
— On m’a parlé d’un prince d’Hyrcanie, reprit-il ; elle est
probablement parmi ses concubines, si elle n’a pas été tuée dans le
tumulte ; mais je suis plus curieux de butin que de nouvelles. J’ai pris
il y avait autrefois un grain de sable qui se lamentait d’être un atome
ignoré dans les déserts ; au bout de quelques années, il devint
diamant, et il est à présent le plus bel ornement de la couronne du roi
des Indes. » Ce discours me fit impression: j’étais le grain de sable, je
résolus de devenir diamant: je commençai par voler deux chevaux ; je
m’associai des camarades ; je me mis en état de voler de petites
caravanes: ainsi je fis cesser peu à peu la disproportion qui était
d’abord entre les hommes et moi ; j’eus ma part aux biens de ce
monde, et je fus même dédommagé avec usure: on me considéra
beaucoup ; je devins seigneur brigand ; j’acquis ce château par voie de
fait. Le satrape de Syrie voulut m’en déposséder ; mais j’étais déjà
trop riche pour avoir rien à craindre ; je donnai de l’argent au satrape,
moyennant quoi je conservai ce château, et j’agrandis mes domaines.
Il me nomma même trésorier des tributs que l’Arabie Pétrée payait au
roi des rois. Je fis ma charge de receveur, et point du tout celle de
payeur.
« Le grand desterham de Babylone envoya ici, au nom du roi
Moabdar, un petit satrape, pour me faire étrangler. Cet homme arriva
avec son ordre ; j’étais instruit de tout ; je fis étrangler en sa présence
les quatre personnes qu’il avait amenées avec lui pour serrer le lacet,
après quoi je lui demandai ce que pouvait lui valoir la commission de
m’étrangler. Il me répondit que ses honoraires pouvaient aller à trois
cents pièces d’or. Je lui fis voir clair qu’il y aurait plus à gagner avec
moi. Je le fis sous-brigand ; il est aujourd’hui un de mes meilleurs
officiers, et des plus riches. Si vous m’en croyez vous réussirez comme
lui. Jamais la saison de voler n’a été meilleure, depuis que Moabdar
est tué et que tout est en confusion dans Babylone.
— Moabdar est tué ! Dit Zadig ; et qu’est devenue la reine Astarté?
— Je n’en sais rien, reprit Arbogad ; tout ce que je sais, c’est que
Moabdar est devenu fou, qu’il a été tué, que Babylone est un grand
coupe-gorge, que tout l’Empire est désolé, qu’il y a de beaux coups à
faire encore, et que, pour ma part, j’en ai fait d’admirables.
— Mais la reine ? Dit Zadig ; de grâce, ne savez-vous rien de la
destinée de la reine?
— On m’a parlé d’un prince d’Hyrcanie, reprit-il ; elle est
probablement parmi ses concubines, si elle n’a pas été tuée dans le
tumulte ; mais je suis plus curieux de butin que de nouvelles. J’ai pris
il y avait autrefois un grain de sable qui se lamentait d’être un atome
ignoré dans les déserts ; au bout de quelques années, il devint
diamant, et il est à présent le plus bel ornement de la couronne du roi
des Indes. » Ce discours me fit impression: j’étais le grain de sable, je
résolus de devenir diamant: je commençai par voler deux chevaux ; je
m’associai des camarades ; je me mis en état de voler de petites
caravanes: ainsi je fis cesser peu à peu la disproportion qui était
d’abord entre les hommes et moi ; j’eus ma part aux biens de ce
monde, et je fus même dédommagé avec usure: on me considéra
beaucoup ; je devins seigneur brigand ; j’acquis ce château par voie de
fait. Le satrape de Syrie voulut m’en déposséder ; mais j’étais déjà
trop riche pour avoir rien à craindre ; je donnai de l’argent au satrape,
moyennant quoi je conservai ce château, et j’agrandis mes domaines.
Il me nomma même trésorier des tributs que l’Arabie Pétrée payait au
roi des rois. Je fis ma charge de receveur, et point du tout celle de
payeur.
« Le grand desterham de Babylone envoya ici, au nom du roi
Moabdar, un petit satrape, pour me faire étrangler. Cet homme arriva
avec son ordre ; j’étais instruit de tout ; je fis étrangler en sa présence
les quatre personnes qu’il avait amenées avec lui pour serrer le lacet,
après quoi je lui demandai ce que pouvait lui valoir la commission de
m’étrangler. Il me répondit que ses honoraires pouvaient aller à trois
cents pièces d’or. Je lui fis voir clair qu’il y aurait plus à gagner avec
moi. Je le fis sous-brigand ; il est aujourd’hui un de mes meilleurs
officiers, et des plus riches. Si vous m’en croyez vous réussirez comme
lui. Jamais la saison de voler n’a été meilleure, depuis que Moabdar
est tué et que tout est en confusion dans Babylone.
— Moabdar est tué ! Dit Zadig ; et qu’est devenue la reine Astarté?
— Je n’en sais rien, reprit Arbogad ; tout ce que je sais, c’est que
Moabdar est devenu fou, qu’il a été tué, que Babylone est un grand
coupe-gorge, que tout l’Empire est désolé, qu’il y a de beaux coups à
faire encore, et que, pour ma part, j’en ai fait d’admirables.
— Mais la reine ? Dit Zadig ; de grâce, ne savez-vous rien de la
destinée de la reine?
— On m’a parlé d’un prince d’Hyrcanie, reprit-il ; elle est
probablement parmi ses concubines, si elle n’a pas été tuée dans le
tumulte ; mais je suis plus curieux de butin que de nouvelles. J’ai pris
plusieurs femmes dans mes courses ; je n’en garde aucune ; je les
vends cher quand elles sont belles, sans m’informer de ce qu’elles
sont: on n’achète point le rang ; une reine qui serait laide ne
trouverait pas marchand: peut-être ai-je vendu la reine Astarté, peut-
être est-elle morte ; mais peu m’importe. Et je pense que vous ne
devez pas vous en soucier plus que moi. » En parlant ainsi, il buvait
avec tant de courage, il confondait tellement toutes les idées, que
Zadig n’en put tirer aucun éclaircissement.
Il restait interdit, accablé, immobile. Arbogad buvait toujours,
faisait des contes, répétait sans cesse qu’il était le plus heureux de
tous les hommes, exhortant Zadig à se rendre aussi heureux que lui
Enfin, doucement assoupi par les fumées du vin, il alla dormir d’un
sommeil tranquille Zadig passa la nuit dans l’agitation la plus violente.
Quoi ! Disait-il, le roi est devenu fou ! Il est tué!... Je ne puis
m’empêcher de le plaindre.L’Empire est déchiré, et ce brigand est
heureux!... O fortune ! Ô destinée!.Un voleur est heureux, et ce que
la nature a fait de plus aimable a péri peut-être d’une manière
affreuse ou vit dans un état pire que la mort O Astarté qu" etes
vous devenue? »
Dès le point du jour, il interrogea toux ceux qu’il rencontrait dans le
château ; mais tout le monde était occupé, personne ne lui répondit:
on avait fait pendant la nuit de nouvelles conquêtes, on partageait les
dépouilles. Tout ce qu’il put obtenir, dans cette confusion tumultueuse,
ce fut la permission de partir il en profita sans tarder, plus abîmé que
jamais dans ses réflexions douloureuses.
Zadig marchait inquiet, agité, l’esprit tout occupé de la
malheureuse Astarté, du roi de Babylone, de son fidèle Cador, de
l’heureux brigand Arbogad, de cette femme si capricieuse que les
Babyloniens avaient enlevée sur les confins de l’Égypte, enfin de tous
les contretemps et de toutes les infortunes qu’il avait éprouvées.
CHAP. XVII. - Le pécheur.
A quelques lieues du château d’Arbogad, il se trouva sur le bord
d’une petite rivière, toujours déplorant sa destinée, et se regardant
comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché sur la rive,
tenant à peine d’une main languissante son filet, qu’il semblait
abandonner, et levant les yeux vers le ciel.
« Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes,
disait le pêcheur. J’ai été, de l’aveu de tout le monde, le plus célèbre
marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j’ai été ruiné.
J’avais la plus jolie femme qu’homme pût posséder, et j’en ai été trahi.
Il me restait une chétive maison, je l’ai vue pillée et détruite. Réfugié
dans une cabane, je n’ai de ressource que ma pêche, et je ne prends
pas un poisson. O mon filet ! Je ne te jetterai plus dans l’eau, c’est à
moi de m’y jeter. » En disant ces mots il se lève, et s’avance dans
l’attitude d’un homme qui allait se précipiter et finir sa vie.
« Eh quoi ! Se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi
malheureux que moi! » L’ardeur de sauver la vie au pêcheur fut aussi
prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l’arrête, il l’interroge d’un
air attendri et consolant. On prétend qu’on en est moins malheureux
quand on ne l’est pas seul: mais, selon Zoroastre, ce n’est pas par
malignité, c’est par besoin. On se sent alors entraîné vers un infortuné
comme vers son semblable. La joie d’un homme heureux serait une
insulte ; mais deux malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles
qui, s’appuyant l’un sur l’autre, se fortifient contre l’orage.
« Pourquoi succombez-vous à vos malheurs ? Dit Zadig au pêcheur.
— C’est, répondit-il, parce que je n’y vois pas de ressource. J’ai été
le plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone, et je
faisais, avec l’aide de ma femme, les meilleurs fromages à la crème de
l’Empire. La reine Astarté et le fameux ministre Zadig les aimaient
passionnément. J’avais fourni à leurs maisons six cents fromages.
J’allai un jour à la ville pour être payé ; j’appris en arrivant dans
Babylone que la reine et Zadig avaient disparu. Je courus chez le
seigneur Zadig, que je n’avais jamais vu ; je trouvai les archers du
grand desterham, qui, munis d’un papier royal, pillaient sa maison
CHAP. XVII. - Le pécheur.
A quelques lieues du château d’Arbogad, il se trouva sur le bord
d’une petite rivière, toujours déplorant sa destinée, et se regardant
comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché sur la rive,
tenant à peine d’une main languissante son filet, qu’il semblait
abandonner, et levant les yeux vers le ciel.
« Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes,
disait le pêcheur. J’ai été, de l’aveu de tout le monde, le plus célèbre
marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j’ai été ruiné.
J’avais la plus jolie femme qu’homme pût posséder, et j’en ai été trahi.
Il me restait une chétive maison, je l’ai vue pillée et détruite. Réfugié
dans une cabane, je n’ai de ressource que ma pêche, et je ne prends
pas un poisson. O mon filet ! Je ne te jetterai plus dans l’eau, c’est à
moi de m’y jeter. » En disant ces mots il se lève, et s’avance dans
l’attitude d’un homme qui allait se précipiter et finir sa vie.
« Eh quoi ! Se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi
malheureux que moi! » L’ardeur de sauver la vie au pêcheur fut aussi
prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l’arrête, il l’interroge d’un
air attendri et consolant. On prétend qu’on en est moins malheureux
quand on ne l’est pas seul: mais, selon Zoroastre, ce n’est pas par
malignité, c’est par besoin. On se sent alors entraîné vers un infortuné
comme vers son semblable. La joie d’un homme heureux serait une
insulte ; mais deux malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles
qui, s’appuyant l’un sur l’autre, se fortifient contre l’orage.
« Pourquoi succombez-vous à vos malheurs ? Dit Zadig au pêcheur.
— C’est, répondit-il, parce que je n’y vois pas de ressource. J’ai été
le plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone, et je
faisais, avec l’aide de ma femme, les meilleurs fromages à la crème de
l’Empire. La reine Astarté et le fameux ministre Zadig les aimaient
passionnément. J’avais fourni à leurs maisons six cents fromages.
J’allai un jour à la ville pour être payé ; j’appris en arrivant dans
Babylone que la reine et Zadig avaient disparu. Je courus chez le
seigneur Zadig, que je n’avais jamais vu ; je trouvai les archers du
grand desterham, qui, munis d’un papier royal, pillaient sa maison
CHAP. XVII. - Le pécheur.
A quelques lieues du château d’Arbogad, il se trouva sur le bord
d’une petite rivière, toujours déplorant sa destinée, et se regardant
comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché sur la rive,
tenant à peine d’une main languissante son filet, qu’il semblait
abandonner, et levant les yeux vers le ciel.
« Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes,
disait le pêcheur. J’ai été, de l’aveu de tout le monde, le plus célèbre
marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j’ai été ruiné.
J’avais la plus jolie femme qu’homme pût posséder, et j’en ai été trahi.
Il me restait une chétive maison, je l’ai vue pillée et détruite. Réfugié
dans une cabane, je n’ai de ressource que ma pêche, et je ne prends
pas un poisson. O mon filet ! Je ne te jetterai plus dans l’eau, c’est à
moi de m’y jeter. » En disant ces mots il se lève, et s’avance dans
l’attitude d’un homme qui allait se précipiter et finir sa vie.
« Eh quoi ! Se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi
malheureux que moi! » L’ardeur de sauver la vie au pêcheur fut aussi
prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l’arrête, il l’interroge d’un
air attendri et consolant. On prétend qu’on en est moins malheureux
quand on ne l’est pas seul: mais, selon Zoroastre, ce n’est pas par
malignité, c’est par besoin. On se sent alors entraîné vers un infortuné
comme vers son semblable. La joie d’un homme heureux serait une
insulte ; mais deux malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles
qui, s’appuyant l’un sur l’autre, se fortifient contre l’orage.
« Pourquoi succombez-vous à vos malheurs ? Dit Zadig au pêcheur.
— C’est, répondit-il, parce que je n’y vois pas de ressource. J’ai été
le plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone, et je
faisais, avec l’aide de ma femme, les meilleurs fromages à la crème de
l’Empire. La reine Astarté et le fameux ministre Zadig les aimaient
passionnément. J’avais fourni à leurs maisons six cents fromages.
J’allai un jour à la ville pour être payé ; j’appris en arrivant dans
Babylone que la reine et Zadig avaient disparu. Je courus chez le
seigneur Zadig, que je n’avais jamais vu ; je trouvai les archers du
grand desterham, qui, munis d’un papier royal, pillaient sa maison
CHAP. XVII. - Le pécheur.
A quelques lieues du château d’Arbogad, il se trouva sur le bord
d’une petite rivière, toujours déplorant sa destinée, et se regardant
comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché sur la rive,
tenant à peine d’une main languissante son filet, qu’il semblait
abandonner, et levant les yeux vers le ciel.
« Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes,
disait le pêcheur. J’ai été, de l’aveu de tout le monde, le plus célèbre
marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j’ai été ruiné.
J’avais la plus jolie femme qu’homme pût posséder, et j’en ai été trahi.
Il me restait une chétive maison, je l’ai vue pillée et détruite. Réfugié
dans une cabane, je n’ai de ressource que ma pêche, et je ne prends
pas un poisson. O mon filet ! Je ne te jetterai plus dans l’eau, c’est à
moi de m’y jeter. » En disant ces mots il se lève, et s’avance dans
l’attitude d’un homme qui allait se précipiter et finir sa vie.
« Eh quoi ! Se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi
malheureux que moi! » L’ardeur de sauver la vie au pêcheur fut aussi
prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l’arrête, il l’interroge d’un
air attendri et consolant. On prétend qu’on en est moins malheureux
quand on ne l’est pas seul: mais, selon Zoroastre, ce n’est pas par
malignité, c’est par besoin. On se sent alors entraîné vers un infortuné
comme vers son semblable. La joie d’un homme heureux serait une
insulte ; mais deux malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles
qui, s’appuyant l’un sur l’autre, se fortifient contre l’orage.
« Pourquoi succombez-vous à vos malheurs ? Dit Zadig au pêcheur.
— C’est, répondit-il, parce que je n’y vois pas de ressource. J’ai été
le plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone, et je
faisais, avec l’aide de ma femme, les meilleurs fromages à la crème de
l’Empire. La reine Astarté et le fameux ministre Zadig les aimaient
passionnément. J’avais fourni à leurs maisons six cents fromages.
J’allai un jour à la ville pour être payé ; j’appris en arrivant dans
Babylone que la reine et Zadig avaient disparu. Je courus chez le
seigneur Zadig, que je n’avais jamais vu ; je trouvai les archers du
grand desterham, qui, munis d’un papier royal, pillaient sa maison
CHAP. XVII. - Le pécheur.
A quelques lieues du château d’Arbogad, il se trouva sur le bord
d’une petite rivière, toujours déplorant sa destinée, et se regardant
comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché sur la rive,
tenant à peine d’une main languissante son filet, qu’il semblait
abandonner, et levant les yeux vers le ciel.
« Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes,
disait le pêcheur. J’ai été, de l’aveu de tout le monde, le plus célèbre
marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j’ai été ruiné.
J’avais la plus jolie femme qu’homme pût posséder, et j’en ai été trahi.
Il me restait une chétive maison, je l’ai vue pillée et détruite. Réfugié
dans une cabane, je n’ai de ressource que ma pêche, et je ne prends
pas un poisson. O mon filet ! Je ne te jetterai plus dans l’eau, c’est à
moi de m’y jeter. » En disant ces mots il se lève, et s’avance dans
l’attitude d’un homme qui allait se précipiter et finir sa vie.
« Eh quoi ! Se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi
malheureux que moi! » L’ardeur de sauver la vie au pêcheur fut aussi
prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l’arrête, il l’interroge d’un
air attendri et consolant. On prétend qu’on en est moins malheureux
quand on ne l’est pas seul: mais, selon Zoroastre, ce n’est pas par
malignité, c’est par besoin. On se sent alors entraîné vers un infortuné
comme vers son semblable. La joie d’un homme heureux serait une
insulte ; mais deux malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles
qui, s’appuyant l’un sur l’autre, se fortifient contre l’orage.
« Pourquoi succombez-vous à vos malheurs ? Dit Zadig au pêcheur.
— C’est, répondit-il, parce que je n’y vois pas de ressource. J’ai été
le plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone, et je
faisais, avec l’aide de ma femme, les meilleurs fromages à la crème de
l’Empire. La reine Astarté et le fameux ministre Zadig les aimaient
passionnément. J’avais fourni à leurs maisons six cents fromages.
J’allai un jour à la ville pour être payé ; j’appris en arrivant dans
Babylone que la reine et Zadig avaient disparu. Je courus chez le
seigneur Zadig, que je n’avais jamais vu ; je trouvai les archers du
grand desterham, qui, munis d’un papier royal, pillaient sa maison
CHAP. XVII. - Le pécheur.
A quelques lieues du château d’Arbogad, il se trouva sur le bord
d’une petite rivière, toujours déplorant sa destinée, et se regardant
comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché sur la rive,
tenant à peine d’une main languissante son filet, qu’il semblait
abandonner, et levant les yeux vers le ciel.
« Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes,
disait le pêcheur. J’ai été, de l’aveu de tout le monde, le plus célèbre
marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j’ai été ruiné.
J’avais la plus jolie femme qu’homme pût posséder, et j’en ai été trahi.
Il me restait une chétive maison, je l’ai vue pillée et détruite. Réfugié
dans une cabane, je n’ai de ressource que ma pêche, et je ne prends
pas un poisson. O mon filet ! Je ne te jetterai plus dans l’eau, c’est à
moi de m’y jeter. » En disant ces mots il se lève, et s’avance dans
l’attitude d’un homme qui allait se précipiter et finir sa vie.
« Eh quoi ! Se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi
malheureux que moi! » L’ardeur de sauver la vie au pêcheur fut aussi
prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l’arrête, il l’interroge d’un
air attendri et consolant. On prétend qu’on en est moins malheureux
quand on ne l’est pas seul: mais, selon Zoroastre, ce n’est pas par
malignité, c’est par besoin. On se sent alors entraîné vers un infortuné
comme vers son semblable. La joie d’un homme heureux serait une
insulte ; mais deux malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles
qui, s’appuyant l’un sur l’autre, se fortifient contre l’orage.
« Pourquoi succombez-vous à vos malheurs ? Dit Zadig au pêcheur.
— C’est, répondit-il, parce que je n’y vois pas de ressource. J’ai été
le plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone, et je
faisais, avec l’aide de ma femme, les meilleurs fromages à la crème de
l’Empire. La reine Astarté et le fameux ministre Zadig les aimaient
passionnément. J’avais fourni à leurs maisons six cents fromages.
J’allai un jour à la ville pour être payé ; j’appris en arrivant dans
Babylone que la reine et Zadig avaient disparu. Je courus chez le
seigneur Zadig, que je n’avais jamais vu ; je trouvai les archers du
grand desterham, qui, munis d’un papier royal, pillaient sa maison
loyalement et avec ordre Je volai aux cuisines de la reine ; quelques
uns des seigneurs de la bouche me dirent qu’elle était morte ; d’autres
dirent qu’elle était en prison ; d’autres prétendirent qu’elle avait pris la
fuite ; mais tous m’assurèrent qu’on ne me payerait point mes
fromages. J’allai avec ma femme chez le seigneur Orcan, qui était une
de mes pratiques: nous lui demandâmes sa protection dans notre
disgrâce. Il l’accorda à ma femme, et me la refusa. Elle était plus
blanche que ces fromages à la crème qui commencèrent mon
malheur ; et l’éclat de la pourpre de Tyr n’était pas plus brillant que
l’incarnat qui animait cette blancheur. C’est ce qui fit qu’Orcan la
retint, et me chassa de sa maison. J’écrivis à ma chère femme la lettre
d’un désespéré. Elle dit au porteur: « Ah ! Ah ; oui ! Je sais quel est
l’homme qui m’écrit, j’en ai entendu parler: on dit qu’il fait des
fromages à la crème excellents ; qu’on m’en apporte, et qu’on les lui
paye
« Dans mon malheur, je voulus m’adresser à la justice. Il me restait
six onces d’or: il fallut en donner deux onces à l’homme de loi que je
consultai, deux au procureur qui entreprit mon affaire, deux au
secrétaire du premier juge. Quand tout cela fut fait, mon procès n’était
pas encore commencé, et j’avais déjà dépensé plus d’argent que mes
fromages et ma femme ne valaient. Je retournai à mon village dans
l’intention de vendre ma maison pour avoir ma femme.
« Ma maison valait bien soixante onces d’or ; mais on me voyait
pauvre et pressé de vendre. Le premier à qui je m’adressai m’en offrit
trente onces ; le second vingt, et le troisième, dix. J’étais prêt enfin de
conclure, tant j’étais aveuglé, lorsqu’un prince d’Hyrcanie vint à
Babylone, et ravagea tout sur son passage. Ma maison fut d’abord
saccagée, et ensuite brûlée.
« Ayant ainsi perdu mon argent, ma femme, et ma maison, je me
suis retiré dans ce pays où vous me voyez ; j’ai tâché de subsister du
métier de pêcheur. Les poissons se moquent de moi comme les
hommes ; je ne prends rien, je meurs de faim ; et sans vous, auguste
consolateur, j’allais mourir dans la rivière. »
Le pêcheur ne fit point ce récit tout de suite ; car à tout moment
Zadig ému et transporté lui disait: « Quoi ! Vous ne savez rien de la
destinée de la reine?
— Non seigneur, répondait le pêcheur ; mais je sais que la reine et
« Dans mon malheur, je voulus m’adresser à la justice. Il me restait
six onces d’or: il fallut en donner deux onces à l’homme de loi que je
consultai, deux au procureur qui entreprit mon affaire, deux au
secrétaire du premier juge. Quand tout cela fut fait, mon procès n’était
pas encore commencé, et j’avais déjà dépensé plus d’argent que mes
fromages et ma femme ne valaient. Je retournai à mon village dans
l’intention de vendre ma maison pour avoir ma femme.
« Ma maison valait bien soixante onces d’or ; mais on me voyait
pauvre et pressé de vendre. Le premier à qui je m’adressai m’en offrit
trente onces ; le second vingt, et le troisième, dix. J’étais prêt enfin de
conclure, tant j’étais aveuglé, lorsqu’un prince d’Hyrcanie vint à
Babylone, et ravagea tout sur son passage. Ma maison fut d’abord
saccagée, et ensuite brûlée.
« Ayant ainsi perdu mon argent, ma femme, et ma maison, je me
suis retiré dans ce pays où vous me voyez ; j’ai tâché de subsister du
métier de pêcheur. Les poissons se moquent de moi comme les
hommes ; je ne prends rien, je meurs de faim ; et sans vous, auguste
consolateur, j’allais mourir dans la rivière. »
Le pêcheur ne fit point ce récit tout de suite ; car à tout moment
Zadig ému et transporté lui disait: « Quoi ! Vous ne savez rien de la
destinée de la reine?
— Non seigneur, répondait le pêcheur ; mais je sais que la reine et
« Dans mon malheur, je voulus m’adresser à la justice. Il me restait
six onces d’or: il fallut en donner deux onces à l’homme de loi que je
consultai, deux au procureur qui entreprit mon affaire, deux au
secrétaire du premier juge. Quand tout cela fut fait, mon procès n’était
pas encore commencé, et j’avais déjà dépensé plus d’argent que mes
fromages et ma femme ne valaient. Je retournai à mon village dans
l’intention de vendre ma maison pour avoir ma femme.
« Ma maison valait bien soixante onces d’or ; mais on me voyait
pauvre et pressé de vendre. Le premier à qui je m’adressai m’en offrit
trente onces ; le second vingt, et le troisième, dix. J’étais prêt enfin de
conclure, tant j’étais aveuglé, lorsqu’un prince d’Hyrcanie vint à
Babylone, et ravagea tout sur son passage. Ma maison fut d’abord
saccagée, et ensuite brûlée.
« Ayant ainsi perdu mon argent, ma femme, et ma maison, je me
suis retiré dans ce pays où vous me voyez ; j’ai tâché de subsister du
métier de pêcheur. Les poissons se moquent de moi comme les
hommes ; je ne prends rien, je meurs de faim ; et sans vous, auguste
consolateur, j’allais mourir dans la rivière. »
Le pêcheur ne fit point ce récit tout de suite ; car à tout moment
Zadig ému et transporté lui disait: « Quoi ! Vous ne savez rien de la
destinée de la reine?
— Non seigneur, répondait le pêcheur ; mais je sais que la reine et
Zadig ne m’ont point payé mes fromages à la crème, qu’on a pris ma
femme, et que je suis au désespoir.
— Je me flatte, dit Zadig, que vous ne perdrez pas tout votre
argent. J’ai entendu parler de ce Zadig ; il est honnête homme ; et s’il
retourne à Babylone, comme il l’espère, ilil vous donnera plus qu’il ne
vous doit ; mais pour votre femme qui n’est pas si honnête, je vous
conseille de ne pas chercher à la reprendre. Croyez-moi, allez à
Babylone ; j’y serai avant vous, parce que je suis à cheval, et que vous
êtes à pied. Adressez-vous à l’illustre Cador ; dites-lui que vous avez
rencontré son ami ; attendez-moi chez lui ; allez ; peut-être ne serez
vous pas toujours malheureux
« O puissant Orosmade, continua-t-il, vous vous servez de moi pour
consoler cet homme ; de qui vous servirez-vous pour me consoler? »
En parlant ainsi il donnait au pêcheur la moitié de tout l’argent qu’il
avait apporté d’Arabie, et le pêcheur, confondu et ravi, baisait les
pieds de l’ami de Cador, et disait: « Vous êtes un ange sauveur. »
Cependant Zadig demandait toujours des nouvelles, et versait des
larmes. « Quoi ! Seigneur, s’écria le pêcheur, vous seriez donc aussi
malheureux, vous qui faites du bien?
— Plus malheureux que toi cent fois, répondait Zadig.
— Mais comment se peut-il faire, disait le bonhomme, que celui qui
donne soit plus à plaindre que celui qui reçoit?
— C’est que ton plus grand malheur, reprit Zadig, était le besoin, et
que je suis infortuné par le coeur.
— Orcan vous aurait-il pris votre femme? » dit le pêcheur. Ce mot
rappela dans l’esprit de Zadig toutes ses aventures ; il répétait la liste
de ses infortunes, à commencer depuis la chienne de la reine jusqu’à
son arrivée chez le brigand Arbogad. « Ah ! Dit-il au pêcheur, Orcan
mérite d’être puni. Mais d’ordinaire ce sont ces gens-là qui sont les
favoris de la destinée. Quoi qu’il en soit, va chez le seigneur Cador, et
attends-moi. Ils se séparèrent: le pêcheur marcha en remerciant son
destin, et Zadig courut en accusant toujours le sien
« O puissant Orosmade, continua-t-il, vous vous servez de moi pour
consoler cet homme ; de qui vous servirez-vous pour me consoler? »
En parlant ainsi il donnait au pêcheur la moitié de tout l’argent qu’il
avait apporté d’Arabie, et le pêcheur, confondu et ravi, baisait les
pieds de l’ami de Cador, et disait: « Vous êtes un ange sauveur. »
Cependant Zadig demandait toujours des nouvelles, et versait des
larmes. « Quoi ! Seigneur, s’écria le pêcheur, vous seriez donc aussi
malheureux, vous qui faites du bien?
— Plus malheureux que toi cent fois, répondait Zadig.
— Mais comment se peut-il faire, disait le bonhomme, que celui qui
donne soit plus à plaindre que celui qui reçoit?
— C’est que ton plus grand malheur, reprit Zadig, était le besoin, et
que je suis infortuné par le coeur.
— Orcan vous aurait-il pris votre femme? » dit le pêcheur. Ce mot
rappela dans l’esprit de Zadig toutes ses aventures ; il répétait la liste
de ses infortunes, à commencer depuis la chienne de la reine jusqu’à
son arrivée chez le brigand Arbogad. « Ah ! Dit-il au pêcheur, Orcan
mérite d’être puni. Mais d’ordinaire ce sont ces gens-là qui sont les
favoris de la destinée. Quoi qu’il en soit, va chez le seigneur Cador, et
attends-moi. Ils se séparèrent: le pêcheur marcha en remerciant son
destin, et Zadig courut en accusant toujours le sien
CHAP. XVIII. - Le basilic.
Arrivé dans une belle prairie, il y vit plusieurs femmes qui
cherchaient quelque chose avec beaucoup d’application. Il prit la
liberté de s’approcher de l’une d’elles, et de lui demander s’il pouvait
avoir l’honneur de les aider dans leurs recherches. « Gardez-vous-en
bien, répondit la Syrienne ; ce que nous cherchons ne peut être touché
que par des femmes.
— Voilà qui est bien étrange, dit Zadig ; oserai-je vous prier de
m’apprendre ce que c’est qu’il n’est permis qu’aux femmes de toucher?
— C’est un basilic, dit-elle.
— Un basilic, madame ! Et pour quelle raison, s’il vous plaît,
cherchez-vous un basilic?
— C’est pour notre seigneur et maître Ogul, dont vous voyez le
château sur le bord de cette rivière, au bout de la prairie. Nous
sommes ses très humbles esclaves ; le seigneur Ogul est malade ; son
médecin lui a ordonné de manger un basilic cuit dans l’eau rose ; et
comme c’est un animal fort rare, et qui ne se laisse jamais prendre
que par des femmes le seigneur Ogul a promis de choisir pour sa
femme bien-aimée celle de nous qui lui apporterait un basilic laissez
moi chercher, s’il vous plaît: car vous voyez ce qu’il m’en coûterait si
j’étais prévenue par mes compagnes. »
Zadig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic, et
continua de marcher dans la prairie. Quand il fut au bord d’un petit
ruisseau, il y trouva une autre dame couchée sur le gazon, et qui ne
cherchait rien. Sa taille paraissait majestueuse, mais son visage était
couvert d’un voile. Elle était penchée vers le ruisseau ; de profonds
soupirs sortaient de sa bouche. Elle tenait en main une petite
baguette, avec laquelle elle traçait des caractères sur un sable fin qui
se trouvait entre le gazon et le ruisseau. Zadig lut la curiosité de voir
ce que cette femme écrivait ; il s’approcha, il vit la lettre Z, puis un A ;
il fut étonné ; puis parut un D ; il tressaillit. Jamais surprise ne fut
égale à la sienne, quand il vit les deux dernières lettres de son nom. Il
demeura quelque temps immobile ; enfin rompant le silence d’une voix
entrecoupée: « O généreuse dame ! Pardonnez à un étranger, à un
moi chercher, s’il vous plaît: car vous voyez ce qu’il m’en coûterait si
j’étais prévenue par mes compagnes. »
Zadig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic, et
continua de marcher dans la prairie. Quand il fut au bord d’un petit
ruisseau, il y trouva une autre dame couchée sur le gazon, et qui ne
cherchait rien. Sa taille paraissait majestueuse, mais son visage était
couvert d’un voile. Elle était penchée vers le ruisseau ; de profonds
soupirs sortaient de sa bouche. Elle tenait en main une petite
baguette, avec laquelle elle traçait des caractères sur un sable fin qui
se trouvait entre le gazon et le ruisseau. Zadig lut la curiosité de voir
ce que cette femme écrivait ; il s’approcha, il vit la lettre Z, puis un A ;
il fut étonné ; puis parut un D ; il tressaillit. Jamais surprise ne fut
égale à la sienne, quand il vit les deux dernières lettres de son nom. Il
demeura quelque temps immobile ; enfin rompant le silence d’une voix
entrecoupée: « O généreuse dame ! Pardonnez à un étranger, à un
nfortuné, d’oser vous demander par quelle aventure étonnante je
trouve ici le nom de ZADIG tracé de votre main divine. » A cette voix,
à ces paroles la dame releva son voile d’une main tremblante,
regarda Zadig, jeta un cri d’attendrissement,de surprise, et de joie, et
succombant sous tous les mouvements divers qui assaillaient à la fois
son âme, elle tomba évanouie entre ses bras c'etait astrate elle même, c’était la reine de Babylone, c’était celle que Zadig adorait, et
qu’il se reprochait d’adorer ; c’était celle dont il avait tant pleuré et
tant craint la destinée. Il fut un moment privé de l’usage de ses sens ;
et quand il eut attaché ses regards sur les yeux d’Astarté, qui se
rouvraient avec une langueur mêlée de confusion et de tendresse: « O
puissances immortelles ! S’écria-t-il, qui présidez aux destins des
faibles humains, me rendez-vous Astarté ? En quel temps, en quels
lieux, en quel état la revois-je? » Il se jeta à genoux devant Astarté, et
il attacha son front à la poussière de ses pieds. La reine de Babylone
le relève, et le fait asseoir auprès d’elle sur le bord de ce ruisseau ;
elle essuyait à plusieurs reprises ses yeux dont les larmes
recommençaient toujours à couler. Elle reprenait vingt fois des
discours que ses gémissements interrompaient ; elle l’interrogeait sur
le hasard qui les rassemblait, et prévenait soudain ses réponses par
d’autres questions. Elle entamait le récit de ses malheurs, et voulait
savoir ceux de Zadig. Enfin tous deux ayant un peu apaisé le tumulte
de leurs âmes, Zadig lui conta en peu de mots par quelle aventure il
se trouvait dans cette prairie. « Mais, ô malheureuse et respectable
reine ; comment vous retrouvé-je en ce lieu écarté, vêtue en esclave,
et accompagnée d’autres femmes esclaves qui cherchent un basilic
pour le faire cuire dans de l’eau rose par ordonnance du médecin?
Pendant qu’elles cherchent leur basilic, dit la belle Astarté, je vais
vous apprendre tout ce que j’ai souffert, et tout ce que je pardonne au
ciel depuis que je vous revois. Vous savez que le roi mon mari trouva
mauvais que vous fussiez le plus aimable de tous les hommes ; et ce
fut pour cette raison qu’il prit une nuit la résolution de vous faire
étrangler et de m’empoisonner. Vous savez comme le ciel permit que
mon petit muet m’avertît de l’ordre de sa Sublime Majesté. A peine le
fidèle Cador vous eut-il forcé de m’obéir et de partir, qu’il osa entrer
chez moi au milieu de la nuit par une issue secrète. Il m’enleva, et me
conduisit dans le temple d’Orosmade, où le mage, son frère,
trouve ici le nom de ZADIG tracé de votre main divine. » A cette voix,
à ces paroles la dame releva son voile d’une main tremblante,
regarda Zadig, jeta un cri d’attendrissement,de surprise, et de joie, et
succombant sous tous les mouvements divers qui assaillaient à la fois
son âme, elle tomba évanouie entre ses bras c'etait astrate elle même, c’était la reine de Babylone, c’était celle que Zadig adorait, et
qu’il se reprochait d’adorer ; c’était celle dont il avait tant pleuré et
tant craint la destinée. Il fut un moment privé de l’usage de ses sens ;
et quand il eut attaché ses regards sur les yeux d’Astarté, qui se
rouvraient avec une langueur mêlée de confusion et de tendresse: « O
puissances immortelles ! S’écria-t-il, qui présidez aux destins des
faibles humains, me rendez-vous Astarté ? En quel temps, en quels
lieux, en quel état la revois-je? » Il se jeta à genoux devant Astarté, et
il attacha son front à la poussière de ses pieds. La reine de Babylone
le relève, et le fait asseoir auprès d’elle sur le bord de ce ruisseau ;
elle essuyait à plusieurs reprises ses yeux dont les larmes
recommençaient toujours à couler. Elle reprenait vingt fois des
discours que ses gémissements interrompaient ; elle l’interrogeait sur
le hasard qui les rassemblait, et prévenait soudain ses réponses par
d’autres questions. Elle entamait le récit de ses malheurs, et voulait
savoir ceux de Zadig. Enfin tous deux ayant un peu apaisé le tumulte
de leurs âmes, Zadig lui conta en peu de mots par quelle aventure il
se trouvait dans cette prairie. « Mais, ô malheureuse et respectable
reine ; comment vous retrouvé-je en ce lieu écarté, vêtue en esclave,
et accompagnée d’autres femmes esclaves qui cherchent un basilic
pour le faire cuire dans de l’eau rose par ordonnance du médecin?
Pendant qu’elles cherchent leur basilic, dit la belle Astarté, je vais
vous apprendre tout ce que j’ai souffert, et tout ce que je pardonne au
ciel depuis que je vous revois. Vous savez que le roi mon mari trouva
mauvais que vous fussiez le plus aimable de tous les hommes ; et ce
fut pour cette raison qu’il prit une nuit la résolution de vous faire
étrangler et de m’empoisonner. Vous savez comme le ciel permit que
mon petit muet m’avertît de l’ordre de sa Sublime Majesté. A peine le
fidèle Cador vous eut-il forcé de m’obéir et de partir, qu’il osa entrer
chez moi au milieu de la nuit par une issue secrète. Il m’enleva, et me
conduisit dans le temple d’Orosmade, où le mage, son frère,
m’enferma dans une statue colossale dont la base touche aux
fondements du temple, et dont la tête atteint la voûte. Je fus là
comme ensevelie, mais servie par le mage, et ne manquant d’aucune
chose nécessaire. Cependant au point du jour l’apothicaire de sa
Majesté entra dans ma chambre avec une potion mêlée de jusquiame,
d’opium, de ciguë, d’ellébore noir, et d’aconit ; et un autre officier alla
chez vous avec un lacet de soie bleue. On ne trouva personne. Cador,
pour mieux tromper le roi, feignit de venir nous accuser tous deux. Il
dit que vous aviez pris la route des Indes, et moi celle de Memphis on
envoya des satellites après vous et après moi.
« Les courriers qui me cherchaient ne me connaissaient pas. Je
n’avais presque jamais montré mon visage qu’à vous seul, en présence
et par ordre de mon époux. Ils coururent à ma poursuite, sur le
portrait qu’on leur faisait de ma personne une femme de la même
taille que moi, et qui peut-être avait plus de charmes, s’offrit à leurs
regards sur les frontières de l’Égypte. Elle était éplorée, errante ; ils ne
doutèrent pas que cette femme ne fût la reine de Babylone ; ils la
menèrent à Moabdar. Leur méprise fit entrer d’abord le roi dans une
violente colère ; mais bientôt ayant considéré de plus près cette
femme, il la trouva très belle, et fut consolé. On l’appelait Missouf. On
m’a dit depuis que ce nom signifie en langue égyptienne la belle
capricieuse. Elle l’était en effet ; mais elle avait autant d’art que de
caprice. Elle plut à Moabdar. Elle le subjugua au point de se faire
déclarer sa femme. Alors son caractère se développa tout entier: elle
se livra sans crainte à toutes les folies de son imagination. Elle voulut
obliger le chef des mages, qui était vieux et goutteux, de danser
devant elle ; et sur le refus du mage, elle le persécuta violemment.
Elle ordonna à son grand écuyer de lui faire une tourte de confitures.
Le grand écuyer eut beau lui représenter qu’il n’était point pâtissier, il
fallut qu’il fît la tourte ; et on le chassa, parce qu’elle était trop brûlée.
Elle donna la charge de grand écuyer à son nain, et la place de
chancelier à un page. C’est ainsi qu’elle gouverna Babylone. Tout le
monde me regrettait. Le roi, qui avait été assez honnête homme
jusqu’au moment où il avait voulu m’empoisonner et vous faire
étrangler, semblait avoir noyé ses vertus dans l’amour prodigieux qu’il
avait pour la belle capricieuse. Il vint au temple le grand jour du feu
sacré. Je le vis implorer les dieux pour Missouf aux pieds de la statue
où j’étais renfermée. J’élevai la voix ; je lui criai: « Les dieux refusent
les voeux d’un roi devenu tyran, qui a voulu faire mourir une femme
raisonnable pour épouser une extravagante. » Moabdar fut confondu
de ces paroles au point que sa tête se troubla. L’oracle que j’avais
rendu, et la tyrannie de Missouf, suffisaient pour lui faire perdre le
jugement. Il devint fou en peu de jours.
Sa folie, qui parut un châtiment du ciel, fut le signal de la révolte.
On se souleva on courut aux armes. Babylone, si longtemps plongée
dans une mollesse oisive, devint le théâtre d’une guerre civile
affreuse. On me tira du creux de ma statue et on me mit à la tête d’un
parti. Cador courut à Memphis, pour vous ramener à Babylone. Le
prince d’Hyrcanie, apprenant ces funestes nouvelles, revint avec son
armée faire un troisième parti dans la Chaldée. Il attaqua le roi, qui
courut au-devant de lui avec son extravagante égyptienne. Moabdar
mourut percé de coups. Missouf tomba aux mains du vainqueur. Mon
malheur voulut que je fusse prise moi-même par un parti hyrcanien, et
qu’on me menât devant le prince précisément dans le temps qu’on lui
amenait Missouf. Vous serez flatté, sans doute, en apprenant que le
prince me trouva plus belle que l’Égyptienne ; mais vous serez fâché
d’apprendre qu’il me destina à son sérail. Il me dit fort résolument
que, dès qu’il aurait fini une expédition militaire qu’il allait exécuter, il
viendrait à moi. Jugez de ma douleur. Mes liens avec Moabdar étaient
rompus, je pouvais être à Zadig ; et je tombais dans les chaînes de ce
barbare ! Je lui répondis avec toute la fierté que me donnaient mon
rang et mes sentiments. J’avais toujours entendu dire que le ciel
attachait aux personnes de ma sorte un caractère de grandeur qui d’un
mot et d’un coup d’oeil faisait rentrer dans l’abaissement du plus
profond respect les téméraires qui osaient s’en écarter. Je parlai en
reine, mais je fus traitée en demoiselle suivante. L’Hyrcanien, sans
daigner seulement m’adresser la parole, dit à son eunuque noir que
j’étais une impertinente, mais qu’il me trouvait jolie. Il lui ordonna
d’avoir soin de moi et de me mettre au régime des favorites, afin de
me rafraîchir le teint et de me rendre plus digne de ses faveurs, pour
le jour où il aurait la commodité de m’en honorer. Je lui dis que je me
tuerais: il répliqua, en riant, qu’on ne se tuait point, qu’il était fait à
tes façons-là, et me quitta comme un homme qui vient de mettre un
perroquet dans sa ménagerie. Quel état pour la première reine de
l’univers, et je dirai plus, pour un coeur qui était à Zadig! »
A ces paroles il se jeta à ses genoux, et les baigna de larmes.
Astarté le releva tendrement, et elle continua ainsi: « Je me voyais au
pouvoir d’un barbare, et rivale d’une folle avec qui j’étais renfermée.
Elle me raconta son aventure d’Égypte. Je jugeai par les traits dont
elle vous peignait, par le temps, par le dromadaire sur lequel vous
étiez monté, par toutes les circonstances, que c’était Zadig qui avait
combattu pour elle. Je ne doutai pas que vous ne fussiez à Memphis ;
je pris la résolution de m’y retirer. « Belle Missouf, lui dis-je, vous êtes
beaucoup plus plaisante que moi, vous divertirez bien mieux que moi
le prince d’Hyrcanie. Facilitez-moi les moyens de me sauver ; vous
régnerez seule ; vous me rendrez heureuse, en vous débarrassant
d’une rivale. » Missouf concerta avec moi les moyens de ma fuite. Je
partis donc secrètement avec une esclave égyptienne.
« J’étais déjà près de l’Arabie, lorsqu’un fameux voleur, nommé
Arbogad, m’enleva, et me vendit à des marchands qui m’ont amenée
dans ce château, où demeure le seigneur Ogul. Il m’a achetée sans
savoir qui j’étais. C’est un homme voluptueux qui ne cherche qu’à faire
grande chère, et qui croit que Dieu l’a mis au monde pour tenir table.
Il est d’un embonpoint excessif, qui est toujours prêt à le suffoquer.
Son médecin, qui n’a que peu de crédit auprès de lui quand il digère
bien, le gouverne despotiquement quand il a trop mangé. Il lui a
persuadé qu’il le guérirait avec un basilic cuit dans de l’eau rose. Le
soigneur Ogul a promis sa main à celle de ses esclaves qui lui
apporterait un basilic. Vous voyez que je les laisse s’empresser à
mériter cet honneur, et je n’ai jamais eu moins d’envie de trouver ce
basilic que depuis que le ciel a permis que je vous revisse. »
Alors Astarté et Zadig se dirent tout ce que des sentiments
longtemps retenus, tout ce que leurs malheurs et leurs amours
pouvaient inspirer aux coeurs les plus nobles et les plus passionnés ;
et les génies qui président à l’amour portèrent leurs paroles jusqu’à la
sphère de Vénus.
Les femmes rentrèrent chez Ogul sans avoir rien trouvé. Zadig se fit
présenter à lui, et lui parla on ces termes: « Que la santé immortelle
descende du ciel pour avoir soin de tous vos jours ; Je suis médecin,
j’ai accouru vers vous sur le bruit de votre maladie, et je vous ai
apporté un basilic cuit dans de l’eau rose. Ce n’est pas que je prétende
vous épouser je ne vous demande que la liberté d’une jeune esclave
de Babylone que vous avez depuis quelques jours ; et je consens à
rester en esclavage à sa place, si je n’ai pas le bonheur de guérir le
magnifique seigneur Ogul. »
La proposition fut acceptée. Astarté partit pour Babylone avec le
domestique de Zadig, on lui promettant de lui envoyer incessamment
un courrier, pour l’instruire de tout ce qui se serait passé. Leurs adieux
furent aussi tendres que l’avait été leur reconnaissance. Le moment où
l’on se retrouve, et celui où l’on se sépare, sont les deux plus grandes
époques de la vie, comme dit le grand livre du Zend. Zadig aimait la
reine autant qu’il 1e jurait, et la reine aimait Zadig plus qu’elle ne le
lui disait.
« Cependant Zadig parla ainsi à Ogul: Seigneur, on ne mange point
mon basilic, toute sa vertu doit entrer chez vous par les pores. Je l’ai
mis dans une petite outre bien enflée et couverte d’une peau fine il
faut que vous poussiez cette outre de toute votre force, et que je vous
la renvoie à plusieurs reprises ; et en peu de jours de régime vous
verrez ce que peut mon art. » Ogul dès le premier jour fut tout
essoufflé, et crut qu’il mourrait de fatigue. Le second il fut moins
fatigué, et dormit mieux. En huit jours il recouvra toute la force, la
santé, la légèreté, et la gaieté de ses plus brillantes années. « Vous
avez joué au ballon, et vous avez été sobre, lui dit Zadig: apprenez
qu’il n’y a point de basilic dans la nature, qu’on se porte toujours bien
avec de la sobriété et de l’exercice, et que l’art de faire subsister
ensemble l’intempérance et la santé est un art aussi chimérique que la
pierre philosophale, l’astrologie judiciaire, et la théologie des mages. »
Le premier médecin d’Ogul, sentant combien cet homme était
dangereux pour la médecine, s’unit avec l’apothicaire du corps pour
envoyer Zadig chercher des basilics dans l’autre monde. Ainsi, après
avoir été toujours puni pour avoir bien fait, il était près de périr pour
avoir guéri un seigneur gourmand. On l’invita à un excellent dîner. Il
devait être empoisonné au second service ; mais il reçut un courrier de
la belle Astarté au premier. Il quitta la table, et partit. Quand on est
aimé d’une belle femme, dit le grand Zoroastre, on se tire toujours
d’affaire dans ce monde.
CHAP. XIX. - Les combats.
La reine avait été reçue à Babylone avec les transports qu’on a
toujours pour une belle princesse qui a été malheureuse. Babylone
alors paraissait être plus tranquille. Le prince d’Hyrcanie avait été tué
dans un combat. Les Babyloniens vainqueurs déclarèrent qu’Astarté
épouserait celui qu’on choisirait pour souverain. On ne voulut point
que la première place du monde, qui serait celle de mari d’Astarté et
de roi de Babylone, dépendît des intrigues et des cabales. On jura de
reconnaître pour roi le plus vaillant et le plus sage. Une grande lice,
bordée d’amphithéâtres magnifiquement ornés, fut formée à quelques
lieues de la ville. Les combattants devaient s’y rendre armés de toutes
pièces. Chacun d’eux avait derrière les amphithéâtres un appartement
séparé, où il ne devait être vu ni connu de personne. Il fallait courir
quatre lances. Ceux qui seraient assez heureux pour vaincre quatre
chevaliers devaient combattre ensuite les uns contre les autres ; de
façon que celui qui resterait le dernier maître du camp serait proclamé
le vainqueur des jeux. Il devait revenir quatre jours après avec les
mêmes armes, et expliquer les énigmes proposées par les mages. S’il
n’expliquait point les énigmes, il n’était point roi, et il fallait
recommencer à courir des lances, jusqu’à ce qu’on trouvât un homme
qui fût vainqueur dans ces deux combats ; car on voulait absolument
pour roi le plus vaillant et le plus sage. La reine, pondant tout ce
temps, devait être étroitement gardée: on lui permettait seulement
d’assister aux jeux, couverte d’un voile ; mais on ne souffrait pas
qu’elle parlât à aucun des prétendants, afin qu’il n’y eût ni faveur ni
injustice.
Voilà ce qu’Astarté faisait savoir à son amant, espérant qu’il
montrerait pour elle plus de valeur et d’esprit que personne. Il partit,
et pria Vénus de fortifier son courage et d’éclairer son esprit. Il arriva
sur le rivage de l’Euphrate, la veille de ce grand jour. Il fit inscrire sa
devise parmi celles des combattants, en cachant son visage et son
nom, comme la loi l’ordonnait, il alla se reposer dans l’appartement
qui lui échut par le sort. Son ami Cador, qui était revenu à Babylone,
après l’avoir inutilement cherché on Égypte, fit porter dans sa loge une
armure complète que la reine lui envoyait. Il lui fit amener aussi de sa
part le plus beau cheval de Perse. Zadig reconnut Astarté à ces
présents: son courage et son amour en prirent de nouvelles forces et
de nouvelles espérances.
Le lendemain, la reine étant venue se placer sous un dais de
pierreries, et les amphithéâtres étant remplis de toutes les dames et
de tous les ordres de Babylone, les combattants parurent dans le
cirque. Chacun d’eux vint mettre sa devise aux pieds du grand mage.
On tira au sort les devises ; celle de Zadig fut la dernière. Le premier
qui s’avança était un seigneur très riche, nommé Itobad, fort vain, peu
courageux, très maladroit et sans esprit. Ses domestiques l’avaient
persuadé qu’un homme comme lui devait être roi ; il leur avait
répondu: « Un homme comme moi doit régner ; ainsi on l’avait armé
de pied en cap. Il portait une armure d’or émaillée de vert, un panache
vert, une lance ornée de rubans verts. On s’aperçut d’abord, à la
manière dont Itobad gouvernait son cheval, que ce n’était pas un
homme comme lui à qui le ciel réservait le sceptre de Babylone. Le
premier chevalier qui courut contre lui le désarçonna ; le second le
renversa sur la croupe de son cheval, les deux jambes en l’air et les
bras étendus. Itobad se remit, mais de si mauvaise grâce que tout
l’amphithéâtre se mit à rire. Un troisième ne daigna pas se servir de sa
lance ; mais en lui faisant une passe, il le prit par la jambe droite, et
lui faisant faire un demi-tour, il le fit tomber sur le sable: les écuyers
des jeux accoururent à lui en riant, et le remirent en selle. Le
quatrième combattant le prend par la jambe gauche, et le fait tomber
de l’autre côté. On le conduisit avec des huées à sa loge, où il devait
passer la nuit selon la loi ; et il disait en marchant à peine: « Quelle
aventure pour un homme comme moi! »
Les autres chevaliers s’acquittèrent mieux de leur devoir. Il y en eut
qui vainquirent deux combattants de suite ; quelques-uns allèrent
jusqu’à trois. Il n’y eut que le prince Otame qui en vainquit quatre.
Enfin Zadig combattit à son tour: il désarçonna quatre cavaliers de
suite avec toute la grâce possible. Il fallut donc voir qui serait
vainqueur d’Otame ou de Zadig. Le premier portait des armes bleues
et or, avec un panache de même, celles de Zadig étaient blanches.
Tous les voeux se partageaient entre le chevalier bleu et le chevalier
blanc. La reine, à qui le coeur palpitait, faisait des prières au ciel pour
la couleur blanche.
Les deux champions firent des passes et des voltes avec tant
d’agilité, ils se donnèrent de si beaux coups de lance, ils étaient si
fermes sur leurs arçons, que tout le monde, hors la reine, souhaitait
qu’il y eût deux rois dans Babylone. Enfin, leurs chevaux étant lassés
et leurs lances rompues, Zadig usa de cette adresse: il passe derrière
le prince bleu, s’élance sur la croupe de son cheval, le prend par le
milieu du corps, le jette à terre, se met en selle à sa place et caracole
autour d’Otame étendu sur la place. Tout l’amphithéâtre crie:
« Victoire au chevalier blanc ! Otame indigné se relève, tire son épée ;
Zadig saute de cheval, le sabre à la main. Les voilà tous deux sur
l’arène, livrant un nouveau combat, où la force et l’agilité triomphent
tour à tour. Les plumes de leur casque, les clous de leurs brassards,
les mailles de leur armure sautent au loin sous mille coups précipités.
Ils frappent de pointe et de taille, à droite, à gauche, sur la tête, sur la
poitrine ; ils reculent, ils avancent, ils se mesurent, ils se rejoignent, ils
se saisissent, ils se replient comme des serpents, ils s’attaquent
comme des lions ; le feu jaillit à tout moment des coups qu’ils se
portent. Enfin Zadig ayant un moment repris ses esprits arrête, fait
une feinte, passe sur Otame, le fait tomber, le désarme, et Otame
s’écrie: « O chevalier blanc ! C’est vous qui devez régner sur
Babylone. » La reine était au comble de la joie. On reconduisit le
chevalier bleu et le chevalier blanc chacun à leur loge, ainsi que tous
les autres, selon ce qui était porté par la loi. Des muets vinrent les
servir et leur apporter à manger. On peut juger si le petit muet de la
reine ne fut pas celui qui servit Zadig. Ensuite on les laissa dormir
seuls jusqu’au lendemain matin, temps où le vainqueur devait
apporter sa devise au grand mage, pour la confronter et se faire
reconnaître.
Zadig dormit, quoique amoureux, tant il était fatigué. Itobad, qui
était couché auprès de lui, ne dormit point. Il se leva pendant la nuit,
entra dans sa loge, prit les armes blanches de Zadig avec sa devise, et
mit son armure verte à la place. Le point du jour étant venu, il alla
fièrement au grand mage déclarer qu’un homme comme lui était
vainqueur. On ne s’y attendait pas ; mais il fut proclamé pendant que
Zadig dormait encore. Astarté surprise, et le désespoir dans le coeur,
s’en retourna dans Babylone. Tout l’amphithéâtre était déjà presque
vide, lorsque Zadig s’éveilla ; il chercha ses armes, et ne trouva que
cette armure verte. Il était obligé de s’en couvrir, n’ayant rien autre
chose auprès de lui. Étonné et indigné, il les endosse avec fureur, il
avance dans cet équipage.
Tout ce qui était encore sur l’amphithéâtre et dans le cirque le reçut
avec des huées. On l’entourait ; on lui insultait en face. Jamais homme
n’essuya des mortifications si humiliantes. La patience lui échappa ; il
écarta à coups de sabre la populace qui osait l’outrager ; mais il ne
savait quel parti prendre. Il ne pouvait voir la reine ; il ne pouvait
réclamer l’armure blanche qu’elle lui avait envoyée ; c’eût été la
compromettre ainsi, tandis qu’elle était plongée dans la douleur, il
était pénétré de fureur et d’inquiétude. Il se promenait sur les bords
de l’Euphrate, persuadé que son étoile le destinait à être malheureux
sans ressource, repassant dans son esprit toutes ses disgrâces, depuis
l’aventure de la femme qui haïssait les borgnes, jusqu’à celle de son
armure. « Voilà ce que c’est, disait-il, de m’être éveillé trop tard ; si
j’avais moins dormi, je serais roi de Babylone, je posséderais Astarté.
Les sciences, les moeurs, le courage, n’ont donc jamais servi qu’à mon
infortune. » Il lui échappa enfin de murmurer contre la Providence, et il
fut tenté de croire que tout était gouverné par une destinée cruelle qui
opprimait les bons et qui faisait prospérer les chevaliers verts. Un de
ses chagrins était de porter cette armure verte qui lui avait attiré tant
de huées. Un marchand passa, il la lui vendit à vil prix, et prit du
marchand une robe et un bonnet long. Dans cet équipage, il côtoyait
l’Euphrate, rempli de désespoir, et accusant en secret la Providence
qui le persécutait toujours.
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