vendredi 27 juin 2014

Les Âmes mortes Tome II partie 1



Table des matières



Chant XI
Départ pour de nouvelles expéditions

Épreuves et surprises inséparables de tout départ précipité. – Départ de Tchitchikof. – Rencontre d’un convoi funèbre au détour d’une rue. – Notre héros y voit un présage favorable. – Grandes méditations au bercement de la britchka. – Images diverses du pays. – Réflexions personnelles qui donnent au poète l’occasion d’exposer tout le passé de son héros presque endormi : Naissance. – Première enfance. – Premiers traits de caractère. – Éducation à l’école ; éducation à la maison. – Admission au service de la couronne. – Comment, dans la plus humble position, il se concilie la bienveillance d’un supérieur peu enclin à ce sentiment. – Par quels moyens les justiciables et administrés doivent prévenir les temps d’arrêt si fréquents dans les affaires. – Autrefois et aujourd’hui. – Tchitchikof monte un joli petit ménage de célibataire. – Ses délicatesses. – Il passe au service des douanes ; il s’y distingue, comme simple douanier, par son zèle et sa probité. – Plus tard, promu en grade, il se distingue autrement, mais toujours avec zèle ; aussi devient-il riche, et les juifs de la frontière, qu’il avait appauvris, ne se plaignent plus que par habitude. – Fâcheuse querelle avec un camarade de service. – Scandale. – Confiscation de tout ce qu’il possédait, sauf le peu qu’il avait mis à l’ombre. – Tchitchikof intendant d’un beau domaine hypothéqué et ruiné à fond. – Idée lumineuse qu’il doit à un employé bel esprit d’un bureau d’enregistrement. – Il quitte sa place d’intendant et se décide à aller acheter des âmes mortes de préférence dans les lieux où l’épidémie a exercé le plus de ravages. – Discussion de l’auteur avec lui-même sur son sujet, ses personnages et le genre de ses tableaux. – Tchitchikof, qui s’était endormi dans sa britchka, se réveille, et aussitôt il gronde Séliphane de ne pas lancer son troïge à toute vitesse. – Tout Russe aime la vitesse, et la Russie elle-même tout entière se précipite volontiers à fond de train dans l’espace, chaque fois qu’elle se réveille et se sent en bon équipage de course.
Tout devait être prêt dès l’aube, et à six heures du matin Tchitchikof devait avoir franchi la barrière. Mais rien ne se fit comme il l’avait supposé et ordonné. D’abord lui-même il s’éveilla plus tard qu’il ne l’avait résolu, et ce fut pour lui une première contrariété. À peine levé, il envoya savoir si la britchka était attelée et si tout était prêt. On lui rapporta que la voiture n’était point attelée et qu’il ne fallait pas se presser de descendre les bagages. Ce fut une deuxième contrariété ; et pour la troisième, il eut le désagrément de se sentir fort irrité, fort disposé à administrer une rigoureuse correction à l’ami Séliphane ; il n’attendait, pour y procéder, que les mauvaises raisons qu’allait sans doute lui donner le délinquant pour sa justification. Celui-ci se montra bientôt de profil à la porte, et le maître eut le plaisir d’entendre mot pour mot tout ce qu’on entend chaque fois qu’on est très pressé de partir.
« Pàvel Ivanovitch, il faut ferrer les chevaux.
– Butor ! stupide animal ! pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? Est-ce que le temps t’a manqué ?
– Oh ! non, mais… c’est que… une jante, puis la virole et les lanières d’attache d’une roue doivent être réparées ou remplacées ; les chemins sont effondrés et vous serez bien cahoté… et d’ailleurs l’avant de la britchka est en si mauvais état, que nous n’aurons pas fait deux relais…
– Ah ! vaurien ! s’écria Tchitchikof, en gesticulant tout près de Séliphane avec tant de vivacité, que celui-ci rangea de côté avec précaution sa figure, dans la crainte d’un éclat terrible prêt à s’abattre sur sa tête ; veux-tu donc me tuer, hein ? m’égorger, hein ? gredin, marsouin, vil pourceau, hein ? Attendre pour parler, juste le dernier moment, quand je ne devrais avoir qu’à monter et partir… Tu ne savais pas, hein ? Qu’as-tu fait de ces trois semaines et plus que nous sommes ici sans bouger ? Mais j’en suis sûr, tu savais que tout cela était à faire, scélérat ! tu le savais ! tu le savais ! n’est-ce pas, dis, tu le savais ?
– Je le savais, répondit Séliphane la tête basse.
– Eh bien ! pourquoi n’as-tu pas parlé plus tôt ? » Séliphane ne répondit rien et resta immobile ; il se disait à lui-même : « Voyez un peu comme tout cela a mal tourné ; c’est pourtant vrai que je savais et que je n’ai rien dit. »
« À présent, imbécile, que fais-tu là ? amène-moi ici un charron, un forgeron ; qu’il regarde, et que dans deux heures tout soit en état ! Tu m’entends ? Dans deux heures ; et si ce n’est pas fait dans deux heures, je te plie en deux et je fais un seul nœud de tes bras et de tes jambes ! Marche ! »
Notre héros ne badinait que tout juste assez pour tromper sa colère, Séliphane fit un mouvement pour aller exécuter l’ordre du maître, mais il s’arrêta et dit :
« Pardon, Pàvel Ivanovitch ; mais il faut que je vous dise encore… qu’il faudrait bien… vendre notre tigré, parce que, voyez-vous, c’est une canaille, un bon à rien, Pàvel Ivanovitch ; une bête comme ça ne peut donner que de l’embarras en route.
– À la bonne heure ! Je vais aller au marché, n’est-ce pas, chercher un acheteur ?
– Je vous jure, Pàvel Ivanovitch, qu’il n’a pour lui que son apparence ; mais c’est un rusé, un méchant drôle, et avec une canaille pareille, nous…
– Quand il me plaira de m’en défaire, je m’en déferai, brigand ; à présent trêve de paroles inutiles, et prends-y garde : si dans deux heures le charron n’a pas fait tout ce qu’il y a à faire, je te promets une raclée à te disloquer la carcasse. File au plus vite, et pas un mot de plus ! »
Tchitchikof était tout hors de lui ; il décrocha du mur et jeta sur le plancher un sabre qu’il tenait toujours couché derrière lui dans ses excursions, pour s’en servir au besoin comme porte-respect. Il fut ensuite plus d’un quart d’heure avec les forgerons, avant de céder à leurs exigences ; ces coquins, lorsqu’on est pressé, ne manquent jamais de demander six ou huit fois le vrai prix de leur travail ; bien entendu il eut beau se gendarmer, leur parler le meilleur russe, les appeler fripons, voleurs, brigands, dévaliseurs, juifs et renégats, et les menacer même du jugement dernier, ils soutinrent imperturbablement leur caractère à tel point que non seulement ils ne voulurent rien rabattre du prix demandé, mais qu’ils mirent sans vergogne près de six heures à un travail qui en exigeait tout au plus deux.
Notre héros eut donc tout loisir de savourer une à une ces interminables minutes d’attente si familières aux voyageurs qui sont là sur les dents, avec leurs malles prêtes, dans une chambre toute tapissée de bouts de corde, de déchirures de papier, de foin, de flocons de ouate et autres résidus. Ennuyé de n’être ni en place ni en chemin, il siffle, il chantonne, il regarde de sa fenêtre passer et s’arrêter des gens qui, tout en causant de leurs affaires, lèvent vers lui un regard curieux, chuchotent et s’éloignent, circonstance dont le malheureux voyageur oisif par nécessité se fait pour diversion un nouveau sujet d’humeur. Tout ce qu’il aperçoit, l’échoppe d’en face, une tête de vieille femme à une lucarne, un chien qui lape on ne sait quoi, le dégoûte et l’irrite, il s’éloigne de la fenêtre, se tient debout au milieu de la chambre, rêve, souffle d’impatience, puis il frappe du pied et se rapproche de nouveau de la fenêtre pour en fermer la moitié ; là il se donne la satisfaction de traquer et d’écraser une mouche, dont le bourdonnement l’agaçait et le poussait à l’exaspération.
Mais, comme tout a une fin, le moment attendu arriva ; l’avant de la britchka se trouva raffermi ; les roues avaient de nouveaux cercles de fer, et les attaches des brancards étaient consolidées dans les parties affaiblies. Les chevaux ferrés à neuf revinrent de l’abreuvoir, et les coquins de forgerons sortirent de la cour, en comptant leur salaire et en souhaitant un bon et heureux voyage à Tchitchikof, qu’ils venaient de rançonner. Dans la britchka que Séliphane achevait d’atteler, Pétrouchka déposa deux kalatches encore tout chauds[1]. Séliphane engouffra lestement tout son bagage dans la caisse de son siège, et notre héros fit sa sortie, escorté très poliment par le garçon en surtout de cotonnade grise, qui, la casquette à la main, souriant et saluant sans cesse, tranchait sur un groupe assez nombreux de cochers, d’enfants, de cuisiniers et de vieilles femmes accourus pour assister au spectacle que leur promettait le départ d’un monsieur.
Le monsieur, objet de cette attention générale, assisté du garçon d’auberge, monta en voiture, et cette britchka qui a séjourné si longtemps dans la ville de N…, au grand ennui peut-être de nos lecteurs, sortit au pas de la grande porte de l’hôtellerie.
« Ah ! enfin, Dieu merci ! » pensa Tchitchikof, tandis que Séliphane se donnait l’innocent plaisir de faire claquer son fouet. Pétrouchka, après s’être un moment tenu comme en équilibre sur le marchepied de l’avant, se décida à grimper et occupa sur le siège le tiers d’espace qui était sa partie congrue. Notre héros, assez pittoresquement posé sur un tapis de Géorgie, s’inclina pour s’y adosser sur un coussin de maroquin vert, et la voiture se mit à rouler en sautant et bondissant sur un pavé qui semblait avoir été inventé tout exprès pour éprouver la solidité de tout véhicule roulant.
Ce fut avec une certaine émotion vague que Tchitchikof regardait les maisons, les murailles, les palissades, les rues qui, elles aussi, dansaient, sautaient et fuyaient en sens inverse, et que peut-être il apercevait pour la dernière fois. Au moment de doubler l’angle d’une rue, la britchka dut s’arrêter ; il défilait dans celle où il fallait entrer un convoi funèbre qui s’étendait à perte de vue. Tchitchikof se pencha en avant et ordonna à Pétrouchka de questionner quelqu’un ; il apprit que c’étaient les funérailles du procureur. Frappé de cette nouvelle, il abaissa la capote, boutonna les rideaux de cuir et se rencogna dans sa voiture. Pendant qu’ils stationnaient ainsi malgré eux, Séliphane et Pétrouchka, ayant pieusement mis chapeau bas, regardaient passer le convoi et s’amusaient à compter combien il y avait de personnes à pied et combien en voiture. Leur maître, s’étant de nouveau mis sur son séant pour leur recommander de ne reconnaître et de ne saluer aucun des laquais et cochers de leur connaissance, se mit aussi à regarder aux œils de vitre logés dans le cuir des rideaux.
Immédiatement derrière le corbillard cheminait pédestrement et chapeau bas tout un peuple d’employés. Il pensa que beaucoup d’entre eux reconnaissaient sans doute, l’un sa britchka, l’autre ses domestiques ; mais tous étaient si pensifs qu’ils s’abstenaient par extraordinaire de ce caquetage habituel aux gens désœuvrés qui charment, en causant, l’ennui que leur impose l’obligation de suivre officiellement un convoi funèbre. Toutes leurs idées étaient réfléchies sur eux-mêmes. « Quel homme trouverons-nous, pensaient-ils, dans ce nouveau général qui va nous arriver ? Comment se prendra-t-il aux affaires ? Quel accueil nous fera-t-il ? » À la suite des employés à pied venaient des voitures pleines de dames en bonnets de deuil. Au mouvement de leurs lèvres et à leurs gestes, il était facile de voir qu’elles tenaient conversation, et même une conversation des plus animées. Elles aussi, peut-être, parlaient du nouveau général, supposant qu’il donnerait certainement quelques bals en vue desquels il convenait de songer aux festons, aux blondes, aux broderies, aux coupes nouvelles. À la queue des voitures défilèrent une douzaine de drochkis vides de leurs propriétaires ; puis, le passage se trouvant libre, notre héros sentit de nouveau le rude bercement de sa britchka.
Aussitôt il replia ses rideaux, reprit sa position, soupira et se dit à lui-même par manière d’amusement : « Ce brave procureur, procouror, procouror, il a vécu, certes, il a vécu, et puis voilà qu’il est mort ! Bon, ils vont bien vite lui faire dire par les gazettes qu’il est mort victime de l’excès de son zèle, à l’inconsolable douleur de ses subordonnés et de l’humanité entière. Citoyen honorable, sage père de famille, modèle des époux, et vingt autres belles choses. Ils sont très capables d’ajouter qu’il fut accompagné à sa dernière demeure par les pleurs déchirants des veuves et des orphelins… Si l’on prenait le soin de soulever ce voile de convention et de regarder, tout ce qu’on verrait, c’est que le défunt avait les sourcils, l’un surtout, d’une épaisseur peu commune. » Là-dessus il se félicita mentalement d’avoir rencontré un mort et d’avoir croisé le cortège funèbre non en tête, mais en queue et sans surprise, circonstance qu’on assura être un bon présage pour les voyageurs.
La britchka atteignit des rues plus désertes et les longues enfilades de palissades délabrées qui annoncent en Russie l’extrémité d’une ville ; tout à coup le pavé cessa, la barrière fut franchie, la poussière s’éleva épaisse d’abord, un peu moins après. Notre héros était en route, il traversait un espace tout plat et nu. Ce qu’on voit en ces occasions, c’est qu’on ne voit plus rien ; ensuite on prend sans y penser l’habitude de regarder les poteaux qui indiquent les kilomètres parcourus et à parcourir d’un relais au suivant, et la mine des inspecteurs de station, et les puits de village, et les convois de charrettes qui constituent notre roulage national, et les villages, masses grisâtres ornées çà et là de samovars[2], de bonnes femmes et de barbons. En voilà un qui se détache du groupe et accourt de l’auberge vous offrir son avoine ; voici des piétons en marche ; ils sont chaussés d’écorce de bouleau ou de tilleul, et cependant il en est tel qui, avec cette sorte de chaussure, fera des trajets de six à huit cents kilomètres.
Puis passent sous vos yeux les petites villes bâties à coups de hache en rondins rarement recouverts de planches, avec leurs petites boutiques dignes du nom d’échoppes, entourées à la devanture de tonneaux de farine, de pois, de fèves, de noisettes et de laptis ou souliers d’écorces et de kalatches ou pains jaunets et pansus avec une anse ; une barrière bigarrée de blanc et de noir, avec cordon rouge entre deux, est à l’entrée, une autre semblable à la sortie ; puis ce sont des ponts recarrelés comme les bottes du pauvre, et des espaces sans fin à droite et à gauche ; de temps en temps passe un grand vieux carrosse de propriétaire noble, ou bien un soldat à cheval traînant un caisson de mitraille portant en suscription : 51e batterie d’artillerie ; viennent ensuite des pièces de terre vert de pré, jaune d’or, noir d’ébène et fraîchement sillonnées en guérets en plein désert ; là-bas c’est la chanson qu’on entend dans un lointain incroyable, et des volées de cloches ; plus loin, bien plus loin encore, apparaissent des tourbillons de moucherons, des nuées de sauterelles, des trombes de corbeaux, des faîtes de sapins, des océans de brouillard, faisant ombre sur vingt points d’un horizon qui semble n’avoir pas d’autres bornes…
Russie ! Russie ! des lieux étrangers où je suis, de cette grande distance traversée par plusieurs hautes chaînes de montagnes[3], je te vois, je te vois distinctement, ô mon pays ! Ta nature est pauvre ; là rien pour réjouir ni pour effrayer les regards ; point de ces hardies merveilles couronnées par les témérités de l’art ; point de ces villes signalées par de hauts palais à mille fenêtres, qui ont pour base des masses de rocs géants ; point de ces arbres dont chacun fait tableau, de ces vastes et amples draperies de lierre enserrant les maisons dans leurs plis grandissant dans le bruit et l’éternelle pluie diamantée qui sort des bénignes vapeurs des torrents et des cascatelles ! Chez toi, on n’a pas à renverser la tête en arrière pour regarder là-haut dans les airs de monstrueuses roches appendues, ici en bizarres corniches, ici en immenses voûtes formant des salles de génies ou de Titans éclairées de loin en loin sous les nuages, par des ouvertures où joue le lézard à travers les pampres, les capillaires, les lierres, les mousses enchevêtrées à cet orifice aérien. Point de ces perspectives infinies de cimes éclatantes de lumières diverses sous des ciels d’or, d’argent, d’azur et de pourpre, d’une incomparable transparence ! Non, Russie, en toi, il est vrai, rien de si splendide, de si pittoresque ; en toi tout est plat et découvert, les villes sont plates, sans relief, et ne se détachent sur l’uniformité du désert que comme des points, des marques, de poudreuses oasis ; rien en toi, sous cet aspect monotone, ne charme, ne séduit, n’amuse au moins le regard.
Quelle est donc cette force mystérieuse, cet attrait inexplicable, mais irrésistible, qui m’attire vers lui ? D’où vient, ô Russie, que toujours et partout mon oreille croit saisir la mélodie plaintive, traînante, angoisseuse et peu variée de la chanson que tu fais entendre de l’une à l’autre de tes mers et tout le long de tes fleuves géants ? Cette chanson, que rappelle-t-elle donc à mon cœur, qu’à son souvenir je presse des deux mains ma poitrine pour ne pas éclater en sanglot ? Qu’est-ce que ces sons, ces accents qui, en venant caresser mon âme, produisent dans mon sein de si douloureuses étreintes ? Parle, ô Russie ! que veux-tu de moi, dis ? Quel lien sacré, indéfinissable, mais réel et sensible, y a-t-il entre nous deux ? Pourquoi me regardes-tu ainsi, et pourquoi tout ce que tu contiens attache-t-il sur moi ce long regard fixe ? Que pourrais-tu attendre d’un être si chétif ?… Et jusqu’à cette heure, moi, plein d’anxiété, je me tiens là debout, immobile. Mais déjà se forme un gros nuage sombre et menaçant, tandis que ma pensée s’arrête muette devant les espaces infinis, et sans abri pour y chercher un refuge. Eh bien, cette étendue infinie elle-même, que fait-elle augurer ? Puisque tu es sans limites, ne serais-tu pas la mère patrie, mère et nourrice de la pensée infinie ? Tu dois être le pays des géants si universellement rêvés à toutes les époques, toi qui es la seule contrée où les géants aient du champ pour leurs pieds, de l’air pour leurs poitrines. Et l’idée dominante de l’étendue incommensurable m’absorbe irrésistiblement, se réfléchissant dans le fond de mon âme avec une force redoutable, et mes pensées s’illuminent d’une puissance miraculeuse. Oh ! quel lointain éblouissant, plein de mirages et de merveilles inconnues au monde entier !… Russie…
« Arrête, arrête, imbécile !… » cria Tchitchikof à Séliphane, et, dans le même temps, un feltiègre à moustaches démesurées, haut placé sur le coussin de cuir d’un chariot de poste, tiré par un troïge lancé au grand galop, croisa la britchka, vomit contre les voyageurs un effroyable torrent d’injures et de menaces, et, après cet orage improvisé, disparut comme une vision, ne laissant d’autre trace de son passage tempétueux qu’un long tourbillon d’épaisse poussière. Petit et fugitif incident de route, rien de plus.
Mais que de choses étranges, attractives, entraînantes et vraiment merveilleuses dans ce seul mot russe, dorôga (la route, le voyage) ! Que de puissance dans le mot, et que de charme dans la chose !… Jour clair, feuillage d’automne, vent froid ; serré dans les plis de notre manteau de voyage, et le chapeau enfoncé sur les yeux, nous nous casons bien commodément, bien étroitement dans un angle de la voiture ; le frisson, qui tout à l’heure parcourait nos membres, a bientôt fait place à une douce chaleur ; les chevaux dévorent l’espace ; nous nous sentons envahis par une somnolence voluptueuse ; nos yeux se ferment, le sommeil nous rend d’abord sourds, non seulement à la neige inconsistante qui tombe, mais au trot des chevaux et au bruit des roues, et à celui infime de notre respiration accompagnée de la dilatation naturelle du corps commune à nous et à notre voisin, d’où il résulte que nous nous réveillons simultanément l’un l’autre.
Nous ouvrons les yeux, nous regardons au dehors : cinq relais ont été franchis, la scène est éclairée différemment ; sous la douce clarté de la lune, c’est une ville quelconque, des églises en bois, dominées par des coupoles, des minarets et des flèches noircis par le temps, des maisons de rondins noirâtres, çà et là quelques maisons en pierre qui tranchent par leur teinte blanche. Les lueurs de la lune se détachent sur les murs et sur les pavés et tout le long des rues, comme si on eût étendu ici de larges pièces de toile, là des draps de lit, des nappes, des serviettes et des mouchoirs pour qu’ils sèchent au grand air, et l’ombre se dessine en zones noires dans tous les intervalles ; les toits brillent comme de grandes plaques de métal poli, quoique de simple bois la plupart. Pas une âme aux fenêtres, ni au dehors : tout est livré au sommeil, tout, sauf peut-être quelque pauvre diable, quelque petit bourgeois de la ville qui calfate de son mieux ses bottes crevassées, ou le boulanger pressé d’allumer son four. Oh ! la nuit, la nuit ! combien on doit bénir ces voiles que le ciel lui prête, et ce bon air frais qui souffle alors en murmurant son indolente chanson ! Nous nous rendormons, nous nous sentons sans résistance retomber dans cet oubli de nous-mêmes et des antres, et une seconde fois nous réveillons le pauvre voisin, fort dépité de nous sentir peser sans conscience de tout notre poids sur son flanc. Adieu le sommeil cette fois ! nous sourions ; nous voyons s’étendre devant nous des prés, des steppes, l’immensité ; encore un poteau, un autre est dépassé, un troisième. La scène du matin se prépare ; l’aube tire sur l’horizon sa raie blanche, qui, un instant après, est un ruban d’or pâle, puis elle envahit un dixième de l’horizon. L’air en ce moment est plus saisissant, le vent plus intense. Enveloppons-nous bien de notre manteau, il fait froid, on grelotte, on secoue ainsi l’engourdissement du dernier somme. Au moindre cahot du véhicule, nous voilà bien décidément réveillés.
Cependant le soleil s’est élevé majestueux au-dessus de l’horizon en dissipant sous lui les dernière teintes de l’aurore, emportant les dernières ombres de la nuit. Nous nous sentons légers, notre ouïe distingue un murmure de voix ; la télègue dévale de la colline tout en bas de laquelle miroite éblouissante la surface d’un réservoir et de quelques limpides étangs. Des villages, des chaumières et des cabanes isolées, animent tout le versant jusqu’aux rives des eaux ; à part, sur un joli plateau, reluit la croix dorée de l’église locale ; non loin de là se sont formés quelques groupes de paysans, d’autres de paysannes babillardes ; et nous nous sentons un appétit impatient et avide de satisfaction. Voici le relais, vivat ! Oh ! que tu es doux, que tu es salubre et parfois salutaire, voyage, voyage lointain ! Que de fois, pour notre compte, nous avons en recours à toi comme à une planche de salut ! et chaque fois tu m’as porté au rivage, tu m’as sauvé la vie. C’est, qui le niera ? sur les routes, dans les chemins, en voyage que naissent les fécondes pensées, les rêveries poétiques, les impressions et les expressions grandioses !…
Notre ami Tchitchikof, se trouvant déjà en rase campagne, comme nous l’avons dit, éprouva lui aussi, en ce moment, un commencement de bien-être qui n’avait rien de trop prosaïque, quoiqu’il fût encore tout imprégné de cette prose de la ville de N… Il regarda d’abord en arrière pour bien s’assurer qu’il en était sorti ; quand il fut bien certain que la ville était totalement hors de vue, et qu’on n’apercevait même plus les cabanes, les forges des maréchaux-ferrants et les moulins environnants, ainsi que les minarets blancs des églises bâties en pierre, il ne fit plus attention qu’à la route qu’il suivait, et sa distraction fut telle que cette ville de N… qui avait été son cauchemar de la veille et qui l’oppressait encore le matin, devint pour lui un souvenir vague et confus, comme s’il ne l’eût en effet connue que pour l’avoir traversée au temps de son enfance.
La route elle-même cessa bientôt d’occuper Tchitchikof ; ses paupières alourdies peu à peu s’abaissèrent, et sa tête s’étant mollement abattue sur l’oreiller, il ferma tout à fait les yeux.
Nous avouons être très satisfaits de ce sommeil que goûte notre héros, mollement bercé sur d’excellents coussins, dans le fond de sa britchka. Ce temps de repos nous offre une occasion naturelle de parler à loisir à nos lecteurs de la personne même et de quelques détails de la vie de Tchitchikof. Jusqu’ici force nous a été de parler plus que nous n’aurions voulu de Nozdref, du maître de police, et de bals, et de dames, et de caquetages, et de ces milliers de détails qui paraissent assez misérables dans un livre, à plus forte raison dans un poème, mais qui ont dans le monde une importance positive. Mettons tout cela de côté, du moins pour un temps, et abordons sans plus d’amusement un récit épisodique indispensable.
Il est au moins douteux que jusqu’ici la personne de notre héros ait été vue d’un bon œil par la généralité des lecteurs. Qu’il déplaise aux dames, ceci va de soi : les dames exigent qu’un héros soit parfait ; et, si l’auteur laisse voir dans celui qu’il leur présente la moindre faiblesse d’âme, le moindre défaut corporel, c’en est fait de lui. Le poète aura beau analyser à fond son âme et en buriner l’image de manière à le faire voir comme dans la glace la plus pure, il n’y sera attaché aucun prix. L’âge et l’embonpoint de Tchitchikof ne peuvent certes que lui nuire. Un homme d’un certain âge, fi ! et de l’embonpoint par-dessus le marché, c’est ce que le beau sexe ne nous passera jamais, et quelques-unes s’emporteront jusqu’à dire : « Mais il est dégoûtant, son héros ! » Hélas ! nous savons tout cela, mais le poète a ses raisons pour repousser jusqu’à l’idée d’admettre comme le héros de son œuvre un jeune et beau gentilhomme ou un prince qui se montre plein de grandeur, d’honneur et de vertu.
Peut-être, dans nos récits tels que nous les avons conçus, le lecteur sentira-t-il vibrer quelques cordes vierges, jusqu’à ce jour inconnues, inaperçues ; peut-être y verra-t-on se dessiner la richesse infinie de l’esprit national ; peut-être y verra-t-on passer quelque homme doué de qualités presque divines, quelque ravissante jeune personne bien russe, et telle qu’il ne s’en trouverait pas une sur tout le reste du globe, ornée d’une âme angélique toute d’élan, de honte, de dévouement et de sublime charité ; peut-être, près de ces personnages, tous les gens vertueux des autres sociétés humaines feront-ils l’effet d’être morts, comme un livre est chose morte, comparé à la parole vivante. Un jour viendra que les Russes se lèveront, de grands mouvements se manifesteront… et l’on verra combien profondément il était tombé dans la nature slave de cette semence de vertu qui n’a fait pour ainsi dire que glisser à la surface de la nature de vingt autres races. Mais à quoi bon parler de ce qui est le secret de l’avenir ? Il convient peu à un auteur qui, depuis longtemps homme fait, a été mûri par une vie intérieure austère, par la salutaire sobriété de la solitude, de s’emporter, de s’oublier comme un jeune homme. Toute chose vient à son tour, en son temps, en son lieu.
Ainsi donc je n’ai ni voulu ni dû confectionner un héros homme de grande vertu, et voici en partie ma raison. Il est temps d’accorder le repos et les honneurs du prytanée à l’homme vertueux ; le mot lui-même d’homme vertueux décidément sonne creux dans toutes les bouches ; la médiocrité a fait de l’homme vertueux un dada qu’elle enfourche péniblement dans toutes les littératures, et s’efforce en vain de faire avancer d’un pas en s’aidant du fouet, de l’éperon et de la voix ; ils sont parvenus à tuer sur place l’homme vertueux auquel, à défaut de chair, de peau et d’une dernière ombre de vertu, il reste à peine aujourd’hui le triste squelette de sa charpente osseuse. C’est pure hypocrisie que d’évoquer de nos jours l’homme vertueux, passé à l’état de fossile, et de fétiche d’un autre âge ; je ne sache pas qu’un homme de bon sens ait aujourd’hui un respect sincère pour des êtres de raison ; bref, ayant jugé opportun d’enharnacher le caractère d’un individu retors, qui est très vivant et même très fringant, je ne me fais aucun scrupule littéraire de le seller, brider, monter et atteler, de manière à montrer l’intrigant sous toutes ses allures.
L’extraction de notre héros est tout à fait obscure ; ses parents étaient nobles ; nobles d’ancienne date ou de fraîche date, Dieu sait. Il n’avait dans la figure aucun de leurs traits. Une parente, une façon de naine difforme, un vanneau, comme on les appelle, se trouvant présente dans la famille le jour de sa naissance, s’écria en le regardant avec attention : « Bah ! il ne répond pas du tout à l’idée que j’avais ! » Elle aurait désiré que l’enfant eût les traits de la mère, ce qui aurait été heureux en effet ; il ne ressemblait, comme dit le proverbe, ni au père, ni à la mère, mais au premier beau cavalier qui avait galopé par là. La vie ne jeta d’abord sur lui qu’un regard oblique et peu accueillant, un regard trouble et froid comme la vitre saisie par les gelées. Il n’eut dans toute son enfance aucun camarade ; il habita une toute petite chambrette qui n’avait qu’un jour de souffrance, fermé été comme hiver. Son père, homme sec et malingre, affublé d’un long surtout de merlut[4], les pieds chaussés de chaussons de tricot et les jambes nues, geignait, murmurait sans cesse en allant et venant par la chambre, et crachait dans un vieux sablier de bois, tandis que lui, dès l’âge de six ans, stationnait des heures entières, assis sur un méchant tabouret, la plume en main, les lèvres et les doigts souillés d’encre, et sous les yeux un exemple de calligraphie qui disait : « Ne mens pas ; écoute les vieillards, et porte la vertu dans ton cœur. » Quand le petit malheureux, fatigué de son silence et de son immobilité, et de l’uniformité de son devoir, et de l’éternel traînement de chaussons et du périodique crachotement de monsieur son père, s’avisait d’enjoliver à l’excès une majuscule ou de développer un peu trop par le haut ou par le bas un t, un p, un s, ou un d : « Ah ! tu polissonnes encore ! » disait le père, et de longs doigts difformes, armés d’ongles cornifiés, lui tiraillaient les oreilles jusqu’à ce qu’il eut poussé un cri de douleur… Ainsi se passa sa première enfance, et l’on conçoit qu’il n’en conserva dans sa mémoire que des images bien confuses.
Un jour, par un beau premier soleil de printemps, le père monta et fit monter son fils dans une télègue attelée de l’un de ces petits chevaux mouchetés très vulgaires que nos maquignons, à raison de ce mouchetage de leur robe, rangent au nombre des pègues ou pies. Sur une sorte de caisse placée à gauche de l’avant, prit place à son tour un petit bossu qui était le chef de la seule et unique famille de serfs appartenant au père de Tchitchikof, et à qui incombaient tous les soins du ménage. La pègue et le bossu étaient plus sobres que le chameau, plus fermes que le mulet ; ils roulèrent trente-six heures durant avant de prendre, sur le banc hospitalier d’une chaumière, une collation froide de pâté aux choux et de mouton rôti, après quoi le père et le fils se promenèrent une heure sur le bord d’un gué qu’ils venaient de traverser, pendant que le quadrupède et le bossu se repaissaient l’un d’une mesure d’avoine, l’autre de quelques reliefs de repas des maîtres ; puis on se remit en route, et nos gens arrivèrent enfin le troisième jour sans encombre à leur destination. C’était ce que nous appelons une ville ; l’enfant resta bouche béante à la vue de ce luxe de maisons et de rues qui lui était encore inconnu. Le chariot n’eut pas roulé dix minutes dans la rue principale qu’il entra dans une ruelle longue, tortueuse, inégale, pleine de flaques profondes où la pègue pataugeait et s’embourbait, et où elle serait, pensons-nous, demeurée avec tout l’équipage, si le serviteur et le maître lui-même, au moyen des rênes, du fouet et de la voix, ne l’eussent tenue dans un salutaire état de surexcitation.
Après bien des efforts communs, les voyageurs parvinrent à sortir d’une dernière flaque noirâtre et à pénétrer, en escaladant une pente, dans une petite cour ornée de deux pommiers en fleurs. Ils se trouvaient devant une vieille maisonnette en rondins qui masquait un jardinet planté de légumes communs ; celui-ci, ombragé par des sureaux et des sorbiers, était terminé par une baraque des plus délabrées, à toiture en planchettes pourries ; le jour ne lui venait que par une ouverture d’un pied carré où s’enchâssait une vitre d’un verre grossier, que les filigranes irisés du temps avaient fini par rendre mat à sa manière. Là habitait une de leurs pareilles, malingre, petite, vieille, toute ridée jusqu’aux salières du cou, qui pourtant, toute chétive qu’elle était, allait encore, tous les matins, à travers la boue de la ruelle, faire son tour de marché, puis revenait sécher ses bas sur la bouilloire à thé, qu’elle allumait en rentrant de sa course. La pauvre femme caressa l’enfant et se réjouit de l’incarnat de ses joues fraîches, pleines et veloutées. Ce fut d’elle qu’il apprit qu’à partir de ce moment il habiterait sous le même toit et que, dès le lendemain, il commencerait à fréquenter l’école de la ville.
Le père de Tchitchikof ne passa qu’une nuit chez sa parente, où il n’y avait décidément pas de place pour trois ; aussi, le lendemain, huit heures n’étaient pas sonnées qu’il s’était remis en route. Au moment de la séparation, ses yeux paternels ne versèrent point de larmes, mais il donna à son fils unique une vingtaine de sous pour ses dépenses indispensables et quelques friandises, et, ce qui est plus grave, il lui fit les plus sages recommandations dont il fût capable :
« Prends garde, Pavloucha, étudie bien, ne sois ni polisson ni têtu ; tâche, avant tout, de plaire à tes maîtres et aux supérieurs de l’école. Si tu plais à monsieur le principal, quand même, faute de capacité, tu ne ferais de progrès dans aucune des sciences du programme, tu seras favorisé et avancé mieux que personne. Ne te lie avec aucun écolier ; ils ne t’apprendront jamais rien de bon. Et si tu ne peux faire autrement que de t’attacher à deux ou trois camarades, lie-toi avec les plus riches ; ceux-là du moins peut-être un jour te garderont bon souvenir, tu feras usage plus tard de leur nom, ils ne le trouveront pas mauvais, et, s’ils ne te font pas de bien, ils auront conscience de te nuire. Ne régale personne et fais-toi régaler ; garde chaque sou et chaque centime comme la prunelle de tes yeux, l’argent est tout dans ce monde ; un camarade, un bon ami te trompera, te trahira impudemment ; un camarade ne vaut pas une kopeïka que tu retrouveras en tout temps prête à te rendre service ; on fait tout, on rend tout faisable et facile par la kopeïka[5]. »
Le petit bossu appuyé contre le brancard du chariot mit la ponctuation à cette harangue par des mouvements approbatifs du menton ; le père, content de lui-même, se sépara de son fils ; il monta en télègue, le petit bossu se hissa sur sa planche, la télègue tirée par le cheval pie dévala de la cour, remua toutes les fanges de la ruelle, gagna la grande rue et disparut. C’était la dernière fois que le fils voyait son père ; mais les instructions, les dernières paroles paternelles que l’enfant venait d’entendre, germèrent et poussèrent de profondes racines dans l’âme de Tchitchikof.
Pavloucha, dès le lendemain, fréquenta les classes de l’école. Jusqu’aux vacances on eut là tout le temps de le connaître ; il ne montra pas plus d’aptitude pour une science que pour une autre, mais il se distingua par un air de grande attention et par sa propreté, et de plus, il montra une vive intelligence de toutes les choses pratiques. Par exemple, il sut parfaitement s’arranger avec ses camarades de manière à se faire assez souvent régaler sans s’attirer le moindre reproche ; et non seulement il ne rendait jamais friandises pour friandises, ou morceau pour morceau, mais, cachant sa pitance pour deux ou trois heures, il parvenait à leur vendre justement ce qu’ils lui avaient donné. L’enfant était gourmand et friand ; lui, il avait la force de refuser à son estomac toute satisfaction en ce genre, Des vingt sous que son père lui avait donnés, il sut n’en pas dépenser un seul, et avant la fin de l’année il avait doublé sa somme ; non sans déployer, pour arriver à ce résultat, une habileté peu commune à cet âge. Pendant son loisir des fêtes de Noël, il modela en cire, au moyen des bouts de cierges de sa tante, un bouvreuil qu’il coloria, je ne sais comment, et qui fut vendu et bien vendu, à la porte de l’école, le jour même de la rentrée.
Avec ces petits talents, l’école était pour lui une place de commerce ; comme le marché était à peu près sur son chemin, il y allait acheter quelque petite victuaille, puis, son panier sous le banc, il se mettait, aux heures de récréation, entre deux enfants de parents riches, et, dès qu’il remarquait que ses voisins et ses vis-à-vis avaient le regard un peu trouble et la lèvre sèche, symptômes des appels de l’estomac, il soulevait machinalement tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, le couvercle de son panier, leur laissant apercevoir une miche, un pain d’épice, un gâteau. « Donne, donne, cède-moi ta miche, cède-moi ton gâteau ! » lui chuchotaient-ils à l’oreille tour à tour ; et ils ajoutaient : « En veux-tu deux sous ? en veux-tu trois sous ! » Il se faisait prier, puis il prenait l’argent. Il mettait une grande diversité dans son industrie ; il employa deux mois entiers à faire l’éducation d’une jolie souris blanche qu’il tenait prisonnière dans une petite cage de bois d’osier ; il parvint à lui apprendre à marcher sur ses pattes de derrière, à se coucher, à faire la morte et à se relever gaillardement, le tout à de petits signaux qui ne manquaient jamais leur effet sur l’animal. Les enfants gâtés la lui demandèrent à l’envi, et il s’en défit très avantageusement. Quand il eut cinq roubles dans une bourse et autant dans une autre, il les cousit solidement, les enveloppa de feuilles mortes et les enterra au pied d’un sorbier, puis il se mit à la besogne pour en former une troisième.
Dans ces rapports avec toutes les autorités de l’école on peut bien dire qu’il montra une sagacité et un talent encore plus raffinés. D’abord nul écolier n’était aussi parfaitement tranquille sur son banc : car le professeur le plus influent ne pouvait souffrir les petits garçons fins, mobiles, éveillés, et se montrait en toute occasion et sans occasion le panégyriste juré de l’immobilité et de l’air sérieux, qu’il ornait des noms de tranquillité, d’application et de bonne conduite. Il lui semblait toujours que l’écolier qui remuait, et dont le regard animé laissait briller l’étincelle d’une idée, se mourait d’envie de se moquer de lui ; là-dessus il entrait dans une grande colère, sans que l’assistance, sauf notre héros, y pût rien comprendre, et l’accusé se voyait impitoyablement chassé ou puni. « Je te secouerai, moi, ton petit orgueil, tes airs malins et ta désobéissance ? lui criait-il ; va, frère, je te connais mieux que tu ne te connais toi-même. À genoux, à genoux, au coin tout de suite, je te prendrai par la gourmandise ; tu es au pain et à l’eau pour la semaine ! » Et le pauvre enfant, avec toute sa parfaite innocence, en était à se frotter les genoux pour se désengourdir, et il lui fallait après cela jeûner plusieurs jours de suite, si c’était un interne. « Capacités, esprit, talent, tout cela ici, c’est marchandise de pacotille ; la seule chose que je prise dans un enfant, c’est la conduite ! Je maintiens, moi, qu’il faut donner la meilleure attestation pour toutes les sciences à l’enfant qui, même sans savoir ni A ni B, se conduit bien et reste tranquille à sa place ; tenez-vous pour dit que celui en qui je remarque un esprit railleur n’aura de moi que des zéros, eût-il reçu du ciel plus d’esprit que Solon ou que Socrate ; souvenez-vous de cela ! » Il avait en exécration notre bon fabuliste Krylof, pour avoir dit, à propos des musicants ou chanteurs serfs d’un propriétaire :
Bois si le cœur t’en dit, mais fais bien ton métier.
Il se plaisait à raconter que, dans l’école primaire où lui-même il avait commencé son éducation, la tranquillité était si grande, le silence si complet, qu’on aurait entendu dans les classes le vol d’une mouche ; il ajoutait que pas un élève, dans tout le cours de l’année, ne bâillait, ne se mouchait, ni ne crachait, et que, jusqu’au coup de cloche, il eût été impossible à un aveugle passant sous les fenêtres ouvertes d’affirmer qu’il y eut quelqu’un dans la classe.
Tchitchikof, qui avait, dès les premiers jours, mesuré l’esprit de ce Pythagore moderne, n’aurait pas fait un mouvement de la prunelle, du sourcil, du coin de la lèvre, ni du petit doigt, et on l’eût pincé, piqué ou chatouillé par derrière, que son visage n’en eût rien laissé paraître. Lorsque la cloche sonnait, il s’élançait sans affectation de son banc et devançait tout concurrent pour présenter au professeur son bonnet et sa canne ; puis il tâchait de se trouver à deux ou trois reprises sur son passage, et autant de fois il lui faisait un modeste salut. Cet habile manège eut un plein succès ; tout le temps qu’il fut à l’école, il passa pour un élève très distingué, et, à sa sortie, il reçut l’attestât le plus flatteur pour ses progrès dans toutes les sciences, et, de plus, un livre sur la reliure duquel était inscrit en lettres d’or ; « À Pàvel Tchitchikof, pour son application exemplaire et une conduite sage qui font espérer en lui un excellent sujet. » Ses études ainsi terminées, il n’était plus ni un enfant, ni un adolescent, mais un assez agréable jeune homme dont le menton correct, lisse, mais plus que velouté, appelait déjà le travail du rasoir. Il aurait volontiers employé une dizaine de jours à se montrer un peu dans la ville, au grand orgueil de sa tante ; mais le lendemain même de son triomphe, il apprit que son père venait de rendre à Dieu son âme, et il partit.
L’orphelin trouva pour héritage, au manoir paternel, quatre camisoles usées au point de ne supporter aucune réparation, deux vieilles douillettes de merlut, et une somme insignifiante de numéraire. Il faut croire que le défunt, si fort pour recommander la théorie d’amasser constamment sou sur sou en vue de l’avenir, était, quant à lui, très faible dans la pratique. Tchitchikof, après avoir mis une pierre sur la fosse de son père, vendit sans désemparer la maisonnette, la terre, meubles, camisoles et douillettes en sus, pour la somme ronde de mille roubles comptant, et se transporta, avec la famille de serfs qui lui appartenait, à la ville, où il avait résolu de se fixer, d’entrer au service civil, et enfin de se faire une petite position convenable. Avant de partir de cette même ville, il avait dit à sa pauvre tante désolée : « Je reviendrai bientôt, bientôt ; » elle n’en crut rien et se laissa mourir la veille de son retour, pour n’avoir pas eu un peu plus de foi en son neveu et quarante-huit heures de patience. Il courut retirer de son ancienne cachette onze bourses de cinq roubles chacune qu’il y avait déposées ; quant aux deux cents qu’il trouva dans le fond d’un tiroir d’armoire dont faute de clef, il fallut forcer la serrure, il en employa la moitié aux funérailles de la défunte ; puis il prit un logement fort modeste, vers le centre de la grande rue.
Il y eut, la semaine suivante, un petit événement dont il fut contrarié : on renvoya de l’école, soit à cause de son ineptie, soit pour quelque autre cause, le précepteur affolé de tranquillité et de bonne conduite. Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que, de désespoir, le précepteur se mit à boire et n’eut bientôt ni de quoi boire ni de quoi manger. Malade, sans pain, sans linge, sans aucunes ressources, il se réfugia dans une espèce de galetas sans poêle, sans vitres aux fenêtres. Ses anciens élèves, les espiègles, les mutins, les mauvais, ceux qu’il avait réellement persécutés sans la moindre ombre de raison, ayant su dans quelle déplorable punition se trouvait ce malheureux, se cotisèrent spontanément ; quelques-uns, s’imposant même pour lui des privations sensibles, formèrent une somme assez ronde. Pàvel Tchitchikof seul, alléguant son peu de fortune et les énormes dépenses qu’il venait de faire en funérailles, grâce encore à un emprunt bien onéreux pour lui, offrit pour sa part de cotisation une microscopique pièce de cinq sous fruste, qu’on lui jeta à la figure en le traitant de ladre. Le pauvre instituteur, en apprenant cette conduite généreuse de ses anciens élèves, se cacha la figure d’émotion et de honte ; il sanglota et versa des larmes plus abondantes qu’il ne leur en avait fait verser par ses procédés aveugles d’autrefois. « Et c’est presque à l’heure de la mort qu’il plaît à Dieu de m’ouvrir enfin les yeux sur mon injustice envers ces bons jeunes gens que je tyrannisais ! » s’écria-t-il. Puis, ayant appris, on ne sait par quelle voie, la triste conduite de Tchitchikof, il soupira avec amertume et dit : « Lui qui avait l’air si doux, si bon, qui était toujours si serviable ! Oh ! quel changement dans l’homme ! ou plutôt, comme celui-ci s’est joué de ma déplorable faiblesse ! »
Qu’on ne se hâte pourtant pas de croire que le naturel de notre héros ait été dur et incapable de tout généreux mouvement, de tout sentiment de pitié : nullement ; en cette conjoncture, par exemple, il était même tout porté de cœur à secourir son vieux précepteur, mais il lui déplaisait d’être ainsi pris à l’improviste ; il eut mieux aimé donner lui-même et peu, très peu à la fois ; il n’avait pas en ce moment de menue monnaie, la grosse s’additionnait en somme ronde, c’était sa pelote ; le matin encore il avait formé le ferme propos de n’y point faire brèche. En un mot, l’instruction de son père : « Mets sou sur sou, amasse et garde », avait été semée sur un excellent terrain. On aurait tort de trancher en disant : « Il était épris de son cher argent, il l’aimait, l’adorait pour lui-même. Eh non, il n’était, à proprement parler, ni lésineur, ni avare ; il ne se laissait dominer par aucune passion abjecte, mais avant tout il avait l’esprit et le cœur remplis d’agréables visions d’une vie pleine de douceurs et de plaisirs, au sein d’une certaine abondance ; il entrevoyait dans un gracieux lointain des équipages à lui, une maison bien fournie, une bonne table : voilà ce qui se jouait perpétuellement dans son imagination. C’est uniquement afin de pouvoir se flatter de jouir de tout cela dans la suite qu’il amassait les centimes, se refusant tout dans le présent, à lui et aux autres. Quand il voyait s’élever devant lui un riche se carrant sur d’élégants drojkis attelés de coureurs superbement enharnachés, il restait là, lui, comme fiché en terre, et ensuite, relevant la paupière comme après un long sommeil, il disait : « Eh bien, celui-là était garçon de comptoir, et il avait les cheveux taillés en rond sur la nuque ! » Tout ce qui sentait la grande aisance et la richesse produisait sur lui une impression dont il ne s’expliquait pas à lui-même toute la puissance. Échappé de l’école depuis hier, il était impatient de tout repos, tant il avait hâte et presse de prendre du service et d’avancer sa grande affaire.
Malgré son bel attestat, il eut bien de la peine à se faire admettre au nombre des employés du tribunal du l’endroit. Il n’est pas, dans la ville de Russie la plus obscure, de si minime emploi à obtenir pour lequel il ne faille de la protection. On lui donna une place vraiment misérable, une place de trente à quarante roubles par an ; il n’en résolut pas moins d’être tout feu, tout flamme pour son service, de s’y dévouer, de s’y distinguer, de s’y faire apercevoir. En effet, il montra une patience, une résignation, une abnégation inouïe. Du matin au soir, sans que son corps, ni son esprit parussent y user leurs forces, il tournait, retournait, étudiait les dossiers, faisait des extraits, prenait des notes, puis, plus souvent qu’à son tour, au lieu de rentrer chez lui, il prenait son sommeil dans le greffe même, sur une table ; il lui arrivait même de dîner avec les invalides attachés au service de garde et de balayage du tribunal, et avec tout cela il était d’une propreté minutieuse dans ses habits et ses habitudes, et joignait même à ces élégances la grâce du sourire calme et une certaine noblesse de geste et de maintien.
Disons en passant de ses collègues, que les autres employés du greffe se distinguaient par des habitudes et des qualités diamétralement opposées. Il se trouvait là des figures qui faisaient l’effet d’un pain de seigle que le four en mauvais état n’est pas parvenu à cuire : l’un avait une joue prodigieusement enflée ; un autre le menton tout de travers ; un autre, une vessie crevée en guise de lèvres, et tous, des nez impossibles… remarquable assortiment de laideurs diverses ! Tous, pour parler, émettaient de ces sons de voix durs, grondeurs, colères, comme s’ils se fussent préparés à battre quelqu’un ou à lui faire le plus mauvais parti. C’est que tous sacrifiaient à Bacchus, triste et trop réel témoignage que, dans la nature slave, il reste encore à étouffer beaucoup de vieux restes d’aspirations païennes. Ils arrivaient bien des fois imbus visiblement d’un esprit trop évaporé pour ne pas laisser planer dans la salle d’audience et dans les bureaux une atmosphère peu conforme aux exigences de l’hygiène. Tchitchikof, à la longue, devait immanquablement être remarqué parmi de tels employés, lui dont le corps était sain, le teint rosé et transparent, la voix constamment fraîche et pleine de douceur. Et pourtant il était presque impossible qu’il fît son chemin ; il était sous les ordres d’un greffier routinier, dur, insensible comme une vieille image en pierre de l’impassibilité absolue. Ce personnage était en tout temps le même, en tout temps sourd, froid, glacial, jamais on ne l’avait vu sourire même à demi ; jamais, à une question sur sa santé, il n’avait eu la bonne grâce de répondre : Bien, encore moins la politesse d’ajouter : Et vous ? Nul ne l’avait vu, même un instant, différent de ce qu’il était ; qu’on le rencontrât dans la rue ou chez lui, au greffe ou dans la salle des audiences, n’importe ; nul ne lui avait vu montrer le moindre intérêt à personne ; il pouvait se griser, s’enivrer, mais rire ou sourire, jamais ; un brigand même, dans l’état d’ivresse, s’abandonne à une joie sauvage ; lui ne cédait à aucune joie, à aucune émotion quelconque. On ne pouvait découvrir en lui rien de bon, rien de mauvais, et cette absence de toute passion avait quelque chose d’effrayant. C’était une figure de marbre brut, mais sans la moindre irrégularité caractéristique qui lui permit de rassembler à quelqu’un ou à quelque chose ; tous les traits de son visage reflétaient son naturel rigide ; toutes les parties de son galbe avaient une concordance native : seulement, aux nombreuses marques plus ou moins profondes de petite vérole qui l’accentuaient, ce visage était de ceux sur lesquels le diable, dit-on, est venu s’amuser à broyer ses pois. Quant à vouloir amadouer et apprivoiser un être pareil, il semblait qu’il n’y eût pas sur la terre un homme capable de s’en aviser. Tchitchikof l’entreprit.
D’abord notre héros essaya les petits moyens, ceux qui ne frappent pas la galerie : il examina attentivement les plumes dont son chef faisait usage, et il lui en taillait un certain nombre selon sa coupe favorite, puis il les plaçait à portée de sa main ; il époussetait le drap de son bureau du sable et du tabac qui s’y étaient répandus, il mettait des essuie-plumes frais sur son écritoire, il allait prendre son chapeau, un bien affreux chapeau, et le plaçait près de lui une minute avant la fin de la séance ; il lui donnait un petit coup de brosse s’il s’était blanchi contre les murs : mais tous ses soins étaient prodigués en pure perte ; celui qui en profitait ne daignait pas s’en apercevoir.
À la fin, il s’enquit, à propos de l’homme, de la composition de sa famille et de son genre de vie intérieure et intime ; il sut que sa seule affection était pour sa fille, personne mûre, procréée à son image et ressemblance, et le visage non moins outrageusement grêlé que celui du père. C’est devant ce point faible qu’il résolut de dresser ses batteries. Chaque dimanche et chaque fête, habillé avec goût et recherche, col empesé, cravate bien mise, il allait d’abord, comme par hasard, se poster juste sur le passage de la demoiselle lorsqu’elle se rendait à son église ; ce hasard se renouvelait à la sortie de la messe ; on en fut frappé, on joua de la prunelle, des paroles furent échangées, et la partie admirablement liée. Le terrible greffier s’humanisa jusqu’à dire bonjour à son subordonné, et le soir, se penchant à son oreille, il l’invita à venir prendre chez lui une tasse de thé en famille. Nul, dans le greffe, ne s’était encore aperçu de rien que déjà Tchitchikof était devenu commensal, ami intime et factotum dans cette maison où l’on ne pouvait plus se passer de lui un seul jour et où il avait sa chambre ; c’est lui qui achetait le sucre, les pâtés, la farine et le gibier ; ses manières avec la demoiselle étaient celles d’un prétendu : il appelait le père du nom de papa, et parfois, dans ses enfantillages affectés, il lui baisait la main. Dans la ville et au palais ce fut bientôt la nouvelle du jour ; tous se mirent en tête que le mariage aurait certainement lieu avant le grand carême[6].
Le farouche greffier, très sobre de présentations, avait par cela même une grande influence qu’il exerça en faveur de son jeune ami, et Tchitchikof, peu de temps après une instante recommandation de ses talents et de son zèle, obtint d’emblée une place de greffier qui était venue à vaquer fort à propos. Le but, l’unique but de la liaison que nous venons de décrire, devint alors évident pour tous les yeux. Le lendemain matin du jour où il prêta le serment d’usage, ayant fait venir son domestique serf de très bonne heure, il fit enlever, sans le moindre bruit, de chez son ami, le coffre d’effets de tout genre qu’il y avait apporté, et le jour suivant, il était installé dans un nouveau logement. Dès lors devenu greffier lui-même, il n’appela plus l’autre papa, et, bien entendu, il ne lui baisa plus la main, et quant à la noce, il en fut moins question que jamais : car, après tout, le mot mariage, en aucune occasion, n’était sorti de la bouche de Tchitchikof. Pourtant, chaque fois qu’il rencontrait son bonhomme de collègue, il lui serrait chaleureusement la main et ne manquait pas de l’inviter à venir chez lui le soir sans façon prendre le thé, de sorte que le vieux greffier, avec toute sa roideur et son impassibilité proverbiales, ne manquait pas non plus, de son côté, de branler la tête significativement et de marmotter entre ses dents des monosyllabes qui revenaient à peu près à ceci :
« Ah ! fils du diable, comme tu m’as joué ! »
Tchitchikof venait de franchir le pas le plus difficile ; de ce moment tous les obstacles s’aplanirent devant lui ; il devint au palais un homme d’une véritable importance. Il avait ce qu’on désire le plus de trouver chez tous ceux dont on a besoin : accès facile, paroles douces, manières bienséantes dans les relations, rondeur et activité en affaires. Avec ces procédés et son énergique résolution de mettre le temps à profit, il ne pouvait manquer de faire de sa place ce qu’on appelle une excellente vache à lait, et il ne faillit pas à son programme. C’était l’époque où commençait l’ère des poursuites les plus sévères contre la concussion et la vénalité. Il ne s’en effraya nullement, et tout au contraire il sut les faire tourner à son profit, fournissant ainsi une preuve de plus de la puissance d’imagination russe, qui ne s’éveille et ne se déploie que dans les temps d’oppression. Voici à peu près sa manœuvre habituelle. Quand un plaideur venait tourner autour de son bureau en fouillant à la poche du cœur pour en tirer des lettres de recommandation signées P. Khovansky[7] :
« Non, non, disait-il posément, en souriant et en retenant la main généreuse ; avez-vous pu penser que je… Non, monsieur, je connais mon devoir ; si je puis vous obliger, je le ferai et gratuitement ; ne vous mettez pas en peine, tout sera prêt demain ; veuillez écrire ici votre adresse, vous n’aurez pas même à vous déranger ; il vous sera fait communication chez vous de ce qui vous intéresse. »
Le plaideur enchanté retournait chez lui et se disait avec enthousiasme :
« Eh bien, à la fin, voici un homme comme il nous en faudrait bien quelques milliers ; mais c’est tout bonnement une perle fine que cet homme-là ! »
Mais il attend un jour, un second, puis un troisième jour ; le matin du quatrième, ne voyant encore rien venir, il retourne au greffe, il s’informe… on n’avait pas même secoué la poussière de son dossier. Il accoste avec précaution la perle fine.
« Pardonnez-moi, je vous en prie, dit Tchitchikof en prenant gracieusement les deux mains de son homme ; nous sommes littéralement débordés par les affaires, mais pour demain ce sera fait, comme je vous ai dit ; oui, demain, demain, car j’ai vraiment conscience. »
Et toutes ces bonnes paroles étaient accompagnées d’un ton affectueux et de poses charmantes. Mais ni le lendemain, ni le surlendemain, ni les jours suivants, rien n’était apporté du greffe. Le plaideur, après avoir passé loin des siens une quinzaine ou tout un mois à la ville, réfléchissait, s’informait plus adroitement, et apprenait que c’étaient les simples commis qu’il fallait intéresser.
« Bon, qu’à cela ne tienne ; je vais donner un rouble à chacun de ces trois-là.
– Non, ne donnez qu’à un seul, mais un assignat blanc[8].
– Comment, un assignat blanc à un petit commis ? vous plaisantez !
– Ne vous fâchez pas, ce sera justement comme vous dites : sur votre billet blanc il y aura bien un rouble ou deux pour les petits commis, le reste ira à leur supérieur. »
Après une explication pareille, le plaideur se frappait le front et fulminait, dans son for intérieur, contre les nouveaux us des antres de la chicane, où l’on est rançonné en douceur, détroussé avec bienséance et ruiné noblement par des raffinés. Auparavant, du moins, on savait tout de suite ce qu’on avait à faire : on présentait à l’employé entre les mains de qui l’affaire pouvait s’arrêter, un rouge, un simple assignat de dix, et la machine se mouvait. Il faut un blanc à présent, et l’on perd des semaines à deviner à qui le remettre. Le diable soit de leurs manières délicates, de leurs belles paroles et de leurs raffinements ! Le plaideur a toujours raison de se plaindre, je ne dis pas non ; mais voyons, n’y a-t-il pas quelque chose de gagné ? Vous voyez bien que les chefs sont aujourd’hui les gens les plus purs et les plus nobles du monde, les commis seulement et les menus scribes sont peut-être beaucoup plus avides que ne l’étaient jadis leurs chefs de l’ancien modèle.
Un champ plus vaste et d’un meilleur rapport s’ouvrit bientôt pour Tchitchikof. On avait formé une commission pour la construction d’un édifice considérable, d’un grand bâtiment de la couronne : il se faufila dans cette commission et en devint bientôt un des membres les plus actifs. Cette commission se mit à l’œuvre sans retard et nomma un comité dont on le pria de faire partie, et qu’il domina en ayant l’air de se soumettre à tous, vu qu’il était de tous le moins âgé. La commission se remua sur place six bonnes années sans que la bâtisse pût s’élever d’un demi-pied au-dessus des fondations, soit que le climat fît obstacle, soit que les matériaux de la localité, ne valant rien pour de grands bâtiments, nécessitassent, non sans bien des frais et des embarras, l’essai de matériaux d’une autre provenance. Et, comme on avait payé de confiance les trois quarts des matériaux mis au rebut, chaque membre de la commission dut bien prendre sur lui de désencombrer le terrain, sauf à se faire bâtir, s’il leur plaisait, chacun pour soi, une jolie maison, d’après le système de façade adopté par la ville ; et il faut rendre à ces messieurs de la commission la justice de dire que tous se prêtèrent à la chose de fort bonne grâce. Heureusement pour eux le terrain où ils bâtirent, quoique varié, se trouva être de bien meilleure qualité que l’emplacement destiné au grand bâtiment public.
Seul de tous les membres de la commission, Tchitchikof parut ne rien bâtir ; il n’avait pas de famille, et il ignorait complètement, tant il avait d’affaires, où et comment le bossu et les siens, qui formaient sa seule propriété sous le soleil, parvenaient à se nourrir et à se blottir pour la nuit. Cependant un observateur aurait certainement remarqué qu’il se départait peu à peu des règles de continence absolue et générale qu’il s’était religieusement imposées d’abord ; en effet, il mit un terme à ce trop long carême dont on s’étonnait ; il prouva qu’après avoir fait des épreuves sur sa volonté et sur ses sens, précisément dans l’âge où l’on peut si rarement répondre de soi, il n’était pas pour cela devenu indiffèrent à toute jouissance. Outre le nécessaire on vit paraître chez lui le superflu : il se donna un assez bon cuisinier ; il fit apporter de Moscou une douzaine de fines chemises de toile de Hollande et un drap moelleux et pleine main, comme on n’en avait pas encore vu dans toute la province. Ce fut l’époque où il adopta pour ses habits de ville les couleurs cannelle et roux à pluie d’or ou à reflet jaune brillant, auxquelles il demeura fidèle toute sa vie ; il se donna deux jolis chevaux qu’il se plut à mener lui-même, en vue surtout d’achever l’éducation de celui que le petit bossu lui attelait en bricole, pensant avec raison que le cou du cheval de volée doit avoir toute la souplesse d’un cou de cygne ; il prit l’habitude de l’eau de Cologne, des éponges fines et du savon superfin pour sa toilette de chaque jour ; il en était même un peu prodigue, et les cosmétiques lui coûtaient bon ; mais, quoiqu’il eût passé pour lésineur, il ne regardait pas à la dépense, surtout quand il s’agissait d’entretenir le velouté de ses joues, la souplesse et la fraîcheur de sa peau.
Nous n’avons pas parlé jusqu’ici du chef de ce tribunal près duquel notre héros avait si glorieusement su se créer une bonne position ; c’est que ce prétendu magistrat n’était guère qu’un couvre-pied rembourré de duvet d’oies grasses. Ce couvre-pied usé laissait déjà voltiger la plume de tous côtés, que c’en était incommode pour ceux qui étaient au-dessous. Tout à coup il fut jeté de côté, et on envoya comme magistrat, comme fonctionnaire sérieux, un militaire, un ci-devant guerrier, et de plus, hélas ! un ennemi déclaré de la vénalité, de la concussion et de tout ce qui ressemble de près ou de loin à de l’injustice. Dès le lendemain de son arrivée il terrifia son monde ; il exigea des comptes, se montra extrêmement minutieux ; il vit des erreurs, il trouva du déficit dans les caisses ; sept ou huit maisons bourgeoises toutes neuves et gracieusement exposées, le plus joli ornement de la ville, le choquèrent et rendirent son esprit vraiment inquisitorial. Ce fut bientôt un hourvari, un désarroi presque général ; vingt employés furent impitoyablement renvoyés du service ; les jolies maisons, leurs amours, furent séquestrées par le fisc et passèrent soit à des établissements de charité, soit à des écoles de cantonistes enfants de troupe. C’était tout cela le duvet de l’ancien lit de plumes ; l’homme du jour souffla là-dessus comme un soufflet de forge, et Tchitchikof souffrit plus que personne de toutes ses algarades. Son air doux, délicat et distrait n’y fit rien, et de prime abord le vieux brave le prit d’instinct dans une belle aversion.
Cet ex-guerrier sabrait à merveille ; mais dans sa nouvelle carrière il ne pouvait pas sabrer bien longtemps de la sorte ; assez versé dans les stratagèmes, il ne connaissait absolument rien aux ruses de paix de l’administration de la justice, de sorte qu’au bout d’un mois ou deux, au moyen d’un air d’innocence, de soumission, de complaisance, de conformité d’opinion ou de sentiment, quelques employés parvinrent à se faire supporter d’abord et bien venir ensuite, et le sabreur se trouva, sans rien y comprendre, positivement à la discrétion d’une poignée de coquins qu’il trouva commode de prendre pour gens probes et justes. Il eut pendant trois jours des visites à qui il raconta son grand exploit, et on l’entendit se féliciter d’avoir su discerner à travers tout ce monde plusieurs hommes sûrs et capables. Les employés qui n’avaient point souffert de la rafale pénétrèrent à fond son esprit et son caractère ; il n’en est pas un qui ne s’affichât à ses yeux en toute occasion favorable, comme grand pourchasseur d’iniquités. Les favorisés, dans toutes les affaires, poursuivaient l’injustice avec la même ardeur que les pêcheurs du Volga poursuivent l’esturgeon pour sa graisse, ses œufs et ses cartilages ; ils firent si bonne pêche de mauvaise chicane et de coquineries, que chacun d’eux eut en fort peu de temps un bon petit capital de plusieurs milliers de roubles mignons.
Alors quelques-uns des congédiés, étant tout à fait rentrés apparemment dans les voies de la vérité et de la justice, furent réintégrés au service : mais Tchitchikof ne pouvait y parvenir d’aucune manière ; il eut beau faire jouer les grands ressorts, et ne pas épargner les bonnes lettres Khovansky avec monsieur le premier secrétaire, qui avait, sans qu’il y parût trop, la haute direction du nez de Son Excellence, rien n’y fit. L’honorable général était ainsi fait que, bien qu’on le menât sur la généralité, à son insu, par le bout du nez, quand il avait en tête une idée à part, une idée tenace, elle y était clouée et rivée ; et celle-là, rien ne pouvait la lui arracher du cerveau. Tout ce que put obtenir pour notre héros l’habile et complaisant secrétaire, ce fut le retrait de la mention déshonorante qui entachait ses états de service, et à cet égard même il n’amena à ses fins le général qu’en faisant appel à sa pitié, en lui peignant sous les couleurs les plus vives la situation désespérée de la famille du pauvre Tchitchikof, qui était orphelin, célibataire et très peu à plaindre.
« Allons, patience ! j’ai jeté l’hameçon, il s’est accroché à des racines et le crin s’est rompu ; adieu la pêche pour aujourd’hui, et je replie ma ligne ; quand je pleurerais, en serais-je mieux loti ; c’est à recommencer, voilà tout ! » Là-dessus, il adopta diverses résolutions héroïques et dignes de lui, entre autres de reprendre du commencement sa carrière avec tout l’excessif labeur et toutes les privations qu’il s’était si sagement et si fortement imposés à vingt ans, afin de remonter du bas même de l’échelle sans avoir entamé la masse assez ronde d’économies formées avec tant de soins et tant d’amour.
Tchitchikof dut passer dans une autre ville ; là, comme il était entièrement inconnu, il trouva les premiers mois bien durs ; puis il changea presque coup sur coup deux ou trois fois de place, parce que celles qu’il acceptait pour ne pas rester oisif comportaient de la malpropreté et de la bassesse. Tchitchikof, l’homme le plus enclin à l’élégance, obligé de stationner de longues heures au milieu de gens crottés et sans linge, restait seul propre, sans doute au fond de l’âme bien plus que sur lui, mais il avait la passion des tables de bois verni, du fauteuil couvert de maroquin et des essuie-plumes. Jamais, certes, il ne se serait permis, dans l’abandon de la causerie, un mot malséant ; combien ne devait-il donc pas gémir de voir les autres, dans leurs discours méprisables, s’abstenir de toute décence et, ce qui est encore une grave dissonance, de toute cette considération qu’on doit sans doute au titre et au rang ! Nous sommes bien sûrs, nous, que le lecteur apprendra avec plaisir que Pàvel Ivanovitch changeait de linge tous les deux jours et même tous les jours pendant les grandes chaleurs, en juillet. La moindre mauvaise odeur le blessait très sensiblement, à ce point que quand le petit bossu venait lui tirer ses habits ou ses bottes, il tenait sous ses narines une fleur ou un flacon d’essence, quoique cet homme ne sentît pas le rance comme plus tard Pétrouchka ; il avait des nerfs de jeune demoiselle, et conséquemment il avait cruellement à souffrir dans un cercle d’hommes qui exhalaient les alcools, l’ail et le tabac, et n’avaient point le sentiment de ce qui est bien ou malséant dans le langage et les manières. De frais qu’il avait été et gras dans une juste proportion, il devint en peu de mois très maigre et d’un pâle tirant sur le vert ; alors, s’il se regardait au miroir, ce n’était plus que pour se raser, et chaque fois il se disait : « Mon Dieu, que je suis devenu laid ! » Après quoi il retournait sa glace pour ne plus se voir ; mais il supporta toutes ces mortifications avec un courage indomptable, une résignation invincible, dont il fut à bon droit récompensé par l’accueil favorable qu’on fit à sa demande de passer dans le service des douanes.
Le service des douanes était depuis un certain temps l’objet de ses visées et de ses aspirations. Il avait eu occasion de voir quelques douaniers tous abondamment fournis d’élégants colifichets et bimbelots venus de l’étranger ; il avait admiré ces figurines de porcelaine, ces fins mouchoirs de batiste qu’ils envoyaient à leurs commères, à leurs tantes et à leurs sœurs. Vingt fois il s’était dit en soupirant : « Voilà, voilà un service ! il faut viser là ; près de la frontière, on trouve des gens plus polis, plus civilisés, et il y est facile, je crois de s’approvisionner de chemises en toile de Hollande ! » Ajoutons qu’il rêvait en outre beaucoup d’un certain savon français qui donnait, disait l’étiquette, sous toute garantie, une grande blancheur à la peau, et aux joues une fraîcheur merveilleuse. Ce savon, il en avait oublié le nom, mais il s’en présentait certainement de temps en temps à la frontière. À l’époque où il avait commencé à rêver ainsi service de douane, il était retenu par les divers profits courants de la commission des bâtiments de la couronne, et alors la douane en perspective lointaine était pour lui comme la grue planant sous les nuages ; la commission n’était qu’une mésange, un simple moineau, mais un moineau qu’il tenait dans la main. Depuis qu’il ne tenait plus le moineau, il s’était repris à l’idée de la grue, et il fit tant et tant qu’à la fin on l’admit au service de la douane.
Tchitchikof se rendit promptement au poste de la frontière qui lui avait été indiqué, et dès les premiers jours il déploya dans ses fonctions une animation extraordinaire. Il semblait que la nature l’eût créé douanier, tant il montrait d’habileté et pour ainsi dire de flair ; il ne lui fallut pas un mois pour être au courant de tout et pour se faire la main aux objets ; sans peser, sans mesurer, il savait au seul vu collectif de la facture et de l’article à peine mis à découvert par un coin, combien il y avait d’aunes dans la pièce, de bouteilles dans la caisse, de bobines dans le carton ; il lui suffisait de pousser du genou une balle pour dire à l’instant combien elle pesait de livres. Quant à la visite proprement dite, c’est là surtout qu’il brillait ; aussi ses camarades disaient-ils, le louant sincèrement à leur manière, que c’était un chien, un vrai chien. Quiconque était de la partie ne pouvait, en effet, qu’admirer la patience avec laquelle il tâtait chaque bouton et le moindre repli de la doublure des habits, et cela toujours avec un imperturbable sang-froid et une politesse désespérante.
Dans l’accomplissement de ces fonctions, quand les visités furieux se contenaient à peine et se mouraient d’envie de souffleter ce doucereux monsieur, lui, sans changer de visage, sans rien diminuer de son exquise mansuétude : « Vous plairait-il, monsieur, de rester un moment, un seul moment en repos, là… et de vous lever, je vous en prie ? bien ! » Ou il disait ; « Veuillez, de grâce, madame, passer dans cette pièce, vous trouverez la femme de l’un de nos employés, laquelle s’expliquera avec vous, c’est une formalité de deux ou trois minutes. » Ou bien encore ; « Vous me permettrez, monsieur, d’ouvrir un peu ici la doublure de votre manteau ; je ne gâterai point le drap. » Et, tout en parlant ainsi, il tirait de cette doublure des châles, des blondes, des mouchoirs, et cela avec le même sang-froid qu’il eut tiré un essuie-main de sa commode. Un des inspecteurs émerveillé dit tout haut à un des chefs d’administration en tournée que ce nouvel employé était un diable, et non pas un homme ; qu’il visitait, un petit maillet à la main, les roues, les timons, les patins, qu’il tordait les oreilles des chevaux, qu’il leur fourrait… je ne sais comment vous dire cela ; il faut vraiment être archi-douanier pour aller chercher là de la contrebande. Le pauvre voyageur, après avoir franchi la frontière sur ce point, avait besoin de plusieurs minutes pour se remettre ; il essuyait la sueur qui perlait sur son visage et dans sa poitrine, et conjurait sa colère au moyen du saint signe de la croix. C’est que vraiment sa situation était analogue à celle de l’écolier qui sort du cabinet particulier où le directeur, l’ayant fait venir comme pour lui adresser quelque conseil, lui aurait tout à coup vertement administré le fouet, sans manifester le moindre signe de colère.
Les mouvements du douanier Tchitchikof étaient si prompts et si imprévus, de jour, de nuit, sur toute une ligne de plus de soixante kilomètres, qu’avec lui toute contrebande dans cette région était devenue matériellement impossible ; fléau de cette branche d’industrie, il mit sur les dents un nombre considérable des juifs de Pologne. Son incorruptibilité était plus qu’inattaquable ; elle semblait surnaturelle. Il s’abstint même de former pour lui un petit capital du prix de certains objets de valeur minime, qui sont de si peu de considération pour le trésor qu’ils ne vaudraient pas le papier et le temps qu’on emploierait à les inscrire. Un service signalé par tant de désintéressement associé à tant de zèle ne pouvait qu’exciter l’admiration générale et devait enfin parvenir à la connaissance du ministère des finances. On lui accorda double promotion de rang civil et d’emploi. N’étant pas homme à s’arrêter en si beau chemin, il saisit presque aussitôt l’administration d’un projet plein de réticences, mais où il promettait, si on lui confiait, à lui, les moyens nécessaires pour le mettre à exécution, de prendre à de certains pièges infaillibles tous les contrebandiers. On mit sans retard sous son commandement absolu une troupe de soldats, et il fut investi du droit de perquisition le plus illimité. C’était justement où il en voulait venir.
Il s’était formé précisément à cette époque une puissante association de contrebandiers qui avaient si habilement, si secrètement réglé les choses, et sur une si grande échelle, qu’ils pouvaient bien, sans illusion excessive, se promettre des millions de bénéfice annuel. Il avait depuis longtemps connaissance de leur entreprise, et même, des agents secrets de la société étant venus pour le pressentir, il avait répondu laconiquement à ces gens : « Trop tôt. » Ayant désormais tout ce qu’il fallait entièrement à sa dévotion, il fit savoir à la compagnie qu’il était prêt à les entendre ; il leur fit tenir un rouleau d’écorce où il était écrit au charbon en grossiers caractères : « À présent, bon. » L’affaire était pour lui excellente et sûre ; et il devait gagner en un an ce qu’il n’aurait pas eu en vingt années de chipotage ordinaire, selon son rang et sa place. Avant de s’être fait déférer une mission spéciale sur un projet tout à lui, il n’avait voulu entrer avec eux dans aucune relation suivie, parce qu’il n’était encore qu’un simple pion, et qu’en cette qualité il n’aurait reçu d’eux que peu de chose ; mais officier, quelle différence ! il posait carrément ses conditions. Pour faciliter le libre jeu des rouages de la machine, il embaucha un employé, dont il était devenu, pour l’ordinaire du service, le confrère et camarade ; celui-ci avait plus de soixante ans, mais, malgré ses cheveux gris et son air grave, il fut sans force devant l’idée d’une fortune rapide.
Dès que l’on se fut bien entendu sur les conditions, les opérations de la société commencèrent, et le début ne laissa rien à désirer. Le lecteur a probablement entendu conter une bonne histoire de troupeaux de moutons qui passaient la frontière avec une toison de surplus très artistement sanglée sur de minces couches de dentelles de Flandre qui valaient des millions. Cet exploit de contrebande arriva précisément quand Tchitchikof, préposé de la douane, avait la mission particulière de prendre et de livrer tous les contrebandiers. S’il n’eût été lui-même en part dans cette grosse affaire, aucun juif au monde n’aurait mené à bonne fin les opérations. Après trois ou quatre entrées en Russie de petits troupeaux de moutons de la même valeur, les deux préposés se trouvèrent à la tête d’un capital, chacun, de quatre cent mille roubles ; on dit même que Tchitchikof avait non quatre cents, mais bien cinq cents et quelques milliers de roubles, car il était partout, et avait la main à une foule de choses dont son confrère moins favorisé, moins actif et sans mission particulière, ne s’apercevait même pas ; et Dieu sait à quels énormes chiffres eussent monté ces sommes, si quelque malin diable ne fût venu se jeter en travers de toutes ces prospérités, et brouiller le cerveau des deux amis, qui, pour parler plus simplement, se fâchèrent entre eux, se querellèrent jusqu’à la plus folle exaspération sur des choses tout à fait misérables.
Le luxe, dans le monde, est-il une chose utile et bonne, ou inutile et funeste ? telle est la question sur laquelle ils discutèrent avec feu ; cette discussion dégénéra en fâcheuse dispute, et malheureusement Tchitchikof, qui peut-être avait bu pour conserver l’éclat de sa voix, s’oublia jusqu’à appeler son camarade fils de prêtre ; fils de prêtre, eh bien oui, il l’était en effet et ne le savait que trop bien, mais on ne veut pas être appelé fils de prêtre, et il fut exaspéré par cette dénomination ; aussi lui répondit-il fort bien : « Tu mens ; je suis conseiller d’État, et non pas un fils de prêtre, c’est toi qui es un… un fils de prêtre… » Et, une minute après, il répéta avec l’intention de le piquer ou plus vif : « Oui, voilà ce que c’est, tu es un fils de prêtre, et rien que cela, entends-tu ! » Le conseiller d’État aurait bien pu, après avoir ainsi renvoyé à Tchitchikof et pour ainsi dire cloué sur lui une qualification si outrageante, se tenir pour pleinement satisfait : mais non ; tandis que notre héros, toujours préoccupé du devoir, allait inspecter le poste et donner plusieurs ordres utiles, son lâche confrère eut l’infamie de rédiger contre lui et d’expédier à l’autorité supérieure un rapport secret.
Cette démarche insensée ne provenait pas de cette seule algarade ; ils avaient déjà été aux prises au sujet d’une commère fraîche et ferme comme un navet de Kief, selon l’expression des pions de douane et du sergent de la troupe, qui racontaient à la veillée que deux mauvais drôles avaient reçu de l’argent pour donner, en un certain endroit, une bonne rincée à notre héros, et ils ajoutaient tout bas avec malice que c’étaient deux imbéciles dont la gaillarde faisait des gorges chaudes avec un certain capitaine Chamcha. Mais ce sont là des propos de subalternes, qui sentent leur bivouac et dont le lecteur fera lui-même bonne justice. Le mal, c’est que les mystérieuses relations de la douane et de la contrebande devinrent publiques et firent scandale dans l’administration. Le conseiller d’État tomba, et cela à un âge où on ne se relève pas ; mais dans sa chute il entraîna notre héros. Celui-ci, bon logicien toujours, allégua pour sa défense que, pour prendre tous les contrebandiers, comme il s’y était engagé, il avait eu besoin de les allécher, de les attirer tous du côté de son fort ; mais il y avait eu, comme nous avons dit, trop de scandale dans la contrée pour qu’on l’admît à justification ; il fut mis en jugement ; tout ce qu’il possédait fut confisqué, ainsi que l’avoir du conseiller d’État, condamné sommairement à l’exil. Tchitchikof tint tête à cet effroyable ouragan, mais il n’en fut pas moins dépouillé de toute une fortune.
Cependant, quelle que fut la finesse de flair du contrôleur qui verbalisa et mit les scellés dans l’appartement et les communs, notre héros n’en parvint pas moins à dérober à l’inquisition de ce furet peu traitable une petite partie de son trésor ; puis, pendant qu’on délibérait pour savoir ce qu’on déciderait du sort d’un homme à qui personne ne niait des moyens, il mit en œuvre tous les ressorts d’un esprit très fécond, très expert, très versé dans la connaissance de l’homme ; ici il s’aida des charmes de ses manières, là il fit du pathétique, ailleurs il brûla quelques bonnes pastilles d’encens, ce qui ne gâte jamais rien quand on manœuvre bien l’encensoir ; ailleurs il se servit de la clef d’or ; bref, il sut amener ses premiers juges à ménager l’honneur d’un camarade ; l’esprit de corps joua son jeu et, en résultat, il échappa à la justice criminelle qui avait frappé comme la foudre son vieux compagnon, le faux frère, le dénonciateur.
En somme, il perdit tout son gros capital, il perdit un beau mobilier et des centaines d’élégants brimborions ; il se trouva pour tout cela tant d’amateurs ! Mais il sut conserver une somme ronde de dix mille roubles qu’il avait, d’instinct, mise à l’ombre pour le jour noir, sans parler d’une bourse de cuir contenant de la menue monnaie d’or de tous les pays, encore pour un millier de roubles, puis deux douzaines de chemises de belle toile d’Amsterdam, une des petites briskas légères et commodes dans lesquelles voyagent les célibataires, et deux serfs, successeurs du petit bossu défunt, l’un son laquais Pétrouchka, l’autre son cocher Séliphane. Les employés de la douane, touchés d’un bon et louable sentiment devant ce grand désarroi d’une jolie fortune perdue pour un mot hasardé, glissèrent dans la poche de la briska cinq ou six morceaux du savon étranger qu’il employait pour entretenir la fraîcheur de ses joues. Voilà exactement tout ce qui resta de chevance à notre héros, dont quelques individus gardèrent un assez bon souvenir comme d’un homme qui, sans une infâme délation dont il fut tenu trop de compte, aurait peut-être à jamais détruit la contrebande. Cette opinion de quelques-uns donna la clef de sa constante assertion, que dans le service public il avait pâti pour la vérité et pour la justice.
Il était naturel de conclure qu’après un si violent orage, instruit par l’expérience du malheur, Pàvel Ivanovitch allait sans doute, au moyen de ses chers et suprêmes dix ou douze mille roubles, se retirer dans quelque petite ville de district, bien loin de tout bruit et de toute intrigue, et qu’enveloppé d’une modeste robe de chambre d’indienne, le dimanche, accoudé sur sa fenêtre ouverte à l’air pur et au soleil, il prendrait plaisir à calmer avec de bonnes paroles les querelles des paysans échauffés par le vin ; qu’il irait lui-même choisir dans sa cour la volaille destinée au potage, et qu’il passerait enfin de la sorte, sans éclat, mais non pas tout à fait sans utilité, comme exemple, les quinze, les trente, les quarante années peut-être qu’il avait encore à vivre sur la terre. Mais il n’en fut pas ainsi, et l’on sera forcé de rendre justice à l’invincible puissance de son caractère.
Il suffisait à l’humeur d’un homme tel que Tchitchikof de n’avoir pas été condamné au criminel et mis à mort, pour que la passion dominante qui, on le sait, le possédait depuis sa tendre enfance, surgit en lui indomptée et vivace. Sans doute, limité par un sujet immense de regrets et de douleur, il murmurait contre le monde entier, il s’irritait de l’injustice du sort, accusait la malice et les lâchetés des hommes ; et pourtant il ne pouvait se résoudre à renoncer au besoin de faire de nouvelles expériences. On a déjà vu, on verra surtout dans la suite, qu’il sut déployer une constance près de laquelle pâlit la constance de l’Allemand. Mais ce peuple ne doit une telle qualité qu’au cours lent et paresseux de son sang : le sang de Tchitchikof, tout au contraire de celui des Allemands, coulait avec force, courait à flots, et il fallait une énergie de raison peu commune pour contenir une ardeur qui aurait voulu jaillir, déborder et se donner libre carrière au dehors.
Sans cesse protestant contre sa mésaventure, il raisonnait, et ses raisonnements avaient un grand air de justesse et d’équité. « Pourquoi suis-je là, moi ? Pourquoi le malheur a-t-il ainsi fondu sur ma tête ? Qui est-ce qui baye aux corneilles dans sa place au temps où nous vivons ? Tous notoirement s’en font litière. Je n’ai pas fait un seul malheureux, je n’ai pas offensé la veuve, je n’ai dépouillé aucun orphelin ; j’ai tiré à moi, quoi ? du superflu ; j’ai pris tout ce que tout autre aurait pris, et j’ai profité de ce qui eût fait le profit d’un autre. Pourquoi Pierre réussit-il, et non moi, Paul ? Pourquoi Pierre a-t-il, sans reproche, quatre bons manteaux de rechange, et pourquoi resterais-je nu ? Que dois-je faire à présent, et à quoi me jugera-t-on encore propre ? De quels yeux regarderai-je désormais tout bon père de famille ? Que puis-je moi-même répondre à ma conscience, qui me reprochera mon temps perdu ! Que diront dans la suite mes enfants ? Ils diront… c’est clair… ils diront : « Notre père était un animal qui n’a pas su nous laisser un peu de fortune ! »
On sait que Tchitchikof s’occupait beaucoup de sa future descendance. Les enfants, nos enfants : il est si touchant de voir un homme s’inquiéter pour ses enfants ! Peut-être, sans ces questions qu’on se fait pour ses enfants, n’entreprendrions-nous rien avec âme et constance. Il est si naturel de se dire : « Que penseront de moi mes enfants ? » Notre futur chef de race est comme un matou prudent qui regarde du coin de l’œil si le maître est assez loin, accroche à la hâte ce qui se trouve à sa portée, soit chandelle de suif, soit tranche de lard, soit jeune poulet, soit canari, et va enrichir, en lieu sûr, le magasin qui sera le garde-manger des siens et de lui-même.
Oui, si notre héros gémissait et se plaignait en lui-même, son esprit était loin d’admettre l’idée de rester à l’avenir dans l’inaction ; il n’attendait, pour reconstruire, que l’occasion d’avoir un plan. Il se refit hérisson ; il reprit sans balancer son ancienne vie de privations, il réduisit dans ses habitudes tout ce qu’il ne put rejeter entièrement ; il ne garda tout au plus de son élégance chérie que quelques soins de propreté, et encore se tenait-il prêt à se replonger dans les fanges de l’existence la plus humiliante. En attendant mieux, il fut réduit à se faire domestique ; il accepta une place d’intendant factotum, condition qui, en Russie, n’a pas encore acquis le modeste droit de bourgeoisie ; on y est encore ballotté de tous les côtés, très peu estimé même des moindres suppôts de chicane, malvenu de ceux que l’on sert, assujetti à faire le pied de grue dans l’antichambre, exposé à l’impertinence et aux rebuffades des… Mais, dans le besoin, l’homme se soumet à tout.
Entre plusieurs missions spéciales qui lui furent données, il dut aller engager, dans une des succursales du Lombard[9], quelques centaines de paysans.
Il régnait le plus déplorable désarroi dans le patrimoine du maître, où de fréquentes épizooties, des intendants fripons, la disette, enfin des maladies qui s’étaient abattues sur les meilleurs travailleurs, avaient fait périr un nombre considérable de ces pauvres gens. Le mal ne pouvait se réparer de longtemps, à cause de l’insouciance coupable du noble propriétaire ; celui-ci continuait de sacrifier ce qu’il avait encore de numéraire pour vivre à Moscou, toujours habillé à la dernière mode, sans avoir souvent à la maison de quoi dîner. Il dut à la fin se résoudre à engager ce qui lui restait de son bien. Emprunter au Lombard, c’est emprunter au trésor impérial, ou, comme on dit, à la couronne. Or, en ce temps-là, une hypothèque donnée sur son domaine à la couronne était un pas qu’on ne se décidait pas à faire si lestement qu’aujourd’hui.
Tchitchikof, en sa qualité d’homme d’affaires du gentilhomme, ayant fait, auprès des employés, les dispositions convenables (on sait que la plus simple requête ne peut être présentée sans quelques préliminaires, tels que, par exemple, de verser au moins autant de bouteilles de madère qu’il y a de gosiers dans la section où l’affaire doit passer), fut amené de lui-même à venir déclarer, entre autres circonstances, que la moitié des paysans du domaine étant morts par suite de telle ou telle cause ; il craignait qu’il n’en résultât quelques chicanes ultérieures sur la différence que cette perte pouvait faire dans la valeur actuelle du bien offert en garantie. « Ces morts sont inscrits sur les listes du dernier recensement, n’est-ce pas ? dit le secrétaire. – Oui, sans doute, répondit Tchitchikof. – De quoi donc alors vous alarmez-vous ? repartit le secrétaire. Eh ! l’un meurt, l’autre naît, et le compte se retrouve. »
Cette dernière explication du secrétaire fut comme un vif trait de lumière pour l’esprit du notre héros, qui conçut aussitôt la pensée la plus féconde, à son avis, qui soit jamais tombée dans une tête humaine. « Bah ! se dit-il, en voilà de la chance ! Tous ces jours-ci je rêvais, je cherchais quelque chose comme une idée qui voulait entrer et qui n’entrait pas ; vrai, j’étais comme Iakim, qui cherche ses mitaines depuis des heures, tandis qu’elles lui battent les flancs, pendues à sa ceinture ! C’est résolu, j’achète tous les morts avant qu’on songe même au nouveau recensement ; j’en achète, dis-je, supposons, mille ; ces morts, aux yeux de la loi, ce sont mille paysans ; je me présente au Lombard qui me prête, au vu de mes contrats d’acquisition, deux cents roubles par âme, certes pas moins ; et me voilà d’emblée à la tête d’un capital de deux cent mille roubles. Allons, dépêchons-nous, le moment est favorable ; il y a eu récemment une épidémie, et il est mort grâce à Dieu, assez de monde ! Les propriétaires ont fait d’énormes pertes aux cartes, ils ont fait la vie, ils sont épuisés, éreintés, criblés de dettes. Tous vont à Pétersbourg prendre du service, comme ils disent ; leurs biens sont laissés à l’abandon, de sorte que d’année en année les impôts sont plus difficiles à payer ; chacun me cédera avec plaisir tous ses morts, ne fût-ce que pour l’avantage de ne plus avoir à payer la capitation pour eux. Dieu sait si quelques-uns ne me donneront pas, outre cela, quelque chose. Je ne me fais pas illusion ; je sais bien que c’est difficile et que je ne mènerai peut-être pas à bonne fin tous les préliminaires du grand coup de filet sans que quelque maille s’accroche par-ci par-là… Mais pourquoi l’esprit aurait-il été donné à l’homme ? Ce qu’il y a d’excellent en ma faveur, c’est que mon but, fût-il soupçonné par quelque fine mouche, leur paraîtra à eux-mêmes invraisemblables ; les autres, si on leur en parle, crieront tout de suite à l’absurde, et en définitive, personne ne croira à mon projet.
« Il est vrai que, d’après la loi, on ne peut ni acheter ni hypothéquer les hommes qu’avec la terre où ils sont inscrits ; mais que me fait cela, à moi ? J’achète l’homme pour créer la terre, pour coloniser, pour peupler le désert ; c’est ça que j’ai grand soin de déclarer en achetant des âmes. Cela constitue une exception, qui est loi aussi. Il y a maintenant, dans les gouvernements de Tauris et de Cherson, de la terre à la pleine disposition des amateurs de colonisation et de défrichement, et justement moi je suis amateur fou de ces utiles créations ; il n’y a rien là qu’on ne doive louer et même encourager. Oui, messieurs, c’est mon secret ; mais si vous tenez absolument à le savoir, un mot vous suffit : le ciel et les solitudes de Cherson ou de Tauris me plaisent beaucoup ; on y peut, si on a de la tête, aller peupler des vallées… Suffit, on croit comprendre l’affaire, on me laisse tranquille, on me regarde même avec considération. Mais les magistrats quelquefois… Bien, je vous attendais : là un magistrat curieux ou tracassier veut savoir si les paysans sont réels. Réels ? comment ne seraient-ils pas réels ? on paye pour eux la capitation : mais il suffit d’une ample affirmation sans phrases, et voulez-vous encore la signature du capitaine de police du lieu de l’achat ? C’est facile, allez. Le magistrat convaincu baissera pavillon, et moi, tout affectueusement et sans nulle rancune, je le consulterai encore sur le nom à donner à l’ensemble de mes plantations ; sera-ce slabode Tchitchikof ou bien colonie Pavlovski, de mon nom de baptême… Hein ? Non, plutôt colonie Tchitchikof… qu’en dites-vous ? »
Et c’est par cette suite de raisonnements qu’il conçut son bizarre projet d’expédition dans nos provinces, et que d’heure en heure il s’y affermit davantage, en formant toutes sortes de conjectures. Je ne sais trop si les lecteurs en sauront autant de gré que l’auteur de ces récits au bon Tchitchikof ; c’est, j’en conviens, assez peu supposable : car il est bien certain que, si cette grande conception n’avait pas germé dans l’esprit de Pàvel Ivanovitch, ce poème n’existerait pas, et, à notre avis, ce serait bien dommage.
Pàvel Ivanovitch se signa pieusement, à la russe, et procéda aux voies d’exécution de son plan. Il feignit d’être occupé de la recherche et du choix d’un lieu où il désirait fixer son domicile ; et alléguant divers prétextes, il voulut examiner les vraies campagnes, les plaines et les vallons situés à l’écart des routes fréquentées, et, de préférence, les localités qui avaient le plus souffert de la disette, des épizooties et des épidémies, bref, où l’on put acheter au moindre risque et au meilleur compte possible la sorte de gens dont il avait besoin. Il ne s’adressa pas à l’aventure au premier propriétaire venu ; il lui fallait des personnes qu’il y eut plaisir et convenance à fréquenter, de ces personnes avec qui on put en douceur traiter utilement son genre d’affaires. De son côté, il tâchait d’abord de faire connaissance avec son homme, de le disposer en sa faveur, de manière à pouvoir, autant que possible, acheter son monde, en faisant avec le vendeur un commerce d’amitié plutôt qu’une affaire d’intérêt. Et notez que si, en thèse générale, l’honneur…
Ah ! cher lecteur, qu’avons-nous fait, vous en me prêtant une si complaisante attention, moi surtout en vous racontant si haut l’histoire de mon héros, tandis qu’il dormait d’un si heureux somme dans sa britchka ! Voilà que je l’ai réveillé en répétant à chaque minute et si indiscrètement son nom. Vous savez combien il a un caractère délicat et susceptible. Comme il promène ses regards encore à demi voilés par le sommeil ! S’il allait être fâché ! sans doute pour vous, lecteur, peu importe que Tchitchikof soit fâché ou non ; mais l’auteur, le poète, c’est bien différent : il doit avoir bien garde de se brouiller avec son héros, surtout lorsqu’il reste encore bien du chemin à faire avec lui, et c’est justement ici le cas.
« Hé, toi ! à quoi penses-tu ? que fais-tu ? dit Tchitchikof à Séliphane.
– Qu’est-ce qu’il y a, maître ? répondit Séliphane d’une voix lente et nasillarde.
– Comment, quoi ? vois donc, brute, comme tu mènes ! Plus vite, plus vite ! »
Il est de fait que, depuis plus d’une bonne heure, Séliphane menait les yeux fermés, secouant les rênes, de temps en temps, par pur instinct, sur les flancs des chevaux qui dormaient aussi, mais en mettant un pied devant l’autre ; Pétrouchka, qui depuis longtemps, à son insu, n’avait plus de casquette, dormait côte à côte avec Séliphane ; celui-ci était penché en avant, Pétrouchka était tout renversé en arrière ; son corps et sa tête se balançaient avec une souplesse parfois si risquée que sa nuque heurta aux genoux le bon Tchitchikof, qui, sans colère, lui donna sur le nez une bonne chiquenaude. Séliphane reprit tout à fait son gouvernement, il appliqua plusieurs coups de fouet sensibles sur le dos du tigré, que cette circonstance détermina à prendre son meilleur trot, et il n’y eut plus qu’à promener l’instrument sur les autres. Ce ne fut plus le trot, ce fut alors un galop rapide et harmonieux. Tchitchikof sourit et se plongea délicieusement entre ses coussins de maroquin. Séliphane criait : « Ehk ! ehk ! ehk ! » en faisant de petits bonds sur son siège, et le troïge, tantôt gravissait, tantôt redescendait une des montées dont la route se composait en cet endroit ; l’équipage en ce moment suivait l’inclinaison d’une longue, très longue descente ; Tchitchikof était triomphant ; il adorait la vitesse. Au fait, quel Russe n’aime pas la vitesse en voyage ? lui qui se plaît à tourbillonner, à franchir d’un bond l’espace, à toucher sans délai le bout et le fond des choses, lui qui, pour un désir même extravagant, est prompt à envoyer tout au diable, le moyen qu’il n’aime pas la vitesse, la vitesse qui, pour lui, a quelque chose de magique, d’enchanté, de fascinateur et de triomphant !
La vitesse en voyage, c’est comme une force secrète, une puissance occulte qui vous a pris et vous transporte sur ses ailes ; vous traversez les airs, vous fuyez, tout fuit avec vous ; les poteaux indicateurs fuient, les convois de marchandises fuient, d’un et d’autre côté ; des forêts aux sombres rangées de pins et de sapins fuient, volent en rendant un bruit de haches destructives ou de croassements voraces ; la route tout entière fuit, se perd dans un lointain où l’on ne distingue plus rien, rien qui ait une forme accusée, si ce n’est peut-être un pan du ciel, et la lune sans cesse déchiquetée par l’interposition du nuage mobile. Ô troïka, troïka, oiseau-troïka ! Il ne faut pas demander qui t’a inventée ; tu ne peux avoir été conçue, tu ne pouvais naître et paraître qu’au sein d’un peuple vif et agile, sur un territoire géant qui s’étend sur la moitié du globe, et où, en route, nul sous peine de vertige ne s’amuse à compter les poteaux.
Dans ta configuration, tu n’as pas une bien belle apparence, ô télègue, britchka rustique, kibitque, équipage de route, d’hiver ou d’été, tu n’es pas un objet d’art fait pour arrêter les regards : du bois sec, une hache, une doloire, un bras agile, et te voilà sur pied ; il n’y a pas un paysan d’Iaroslaf qui ne soit propre à cette construction. La troïka est attelée ; et l’homme ? quel homme ? l’homme pour conduire ? Eh tenez, c’est, si vous voulez, ce même paysan. « Bon ! qu’il chausse donc ses bottes fortes ! » Plaisantez-vous ? il n’est pas postillon allemand, il n’a pas de bottes fortes et se passe même de toute chaussure. Il a ce qu’il faut, des mitaines aux mains et de la barbe au menton ! Voyez-le, Dieu sait sur quoi il se tient en équilibre ; il a entonné sa chanson, il est parti, c’est le tourbillon, les jantes des roues sont confondues et semblent une surface plane du centre à la circonférence ; la route frémit à l’approche de l’impétueux attelage, le piéton se range, en jetant une malédiction qui n’est qu’un cri d’épouvante, puis il regarde bouche béante, mais la trombe a passé, elle fuit, fuit, fuit… mais là-bas, tout là-bas, un nuage de poussière s’élève en spirale, puis fond, se partage et se dissout en vaste draperie qui s’abaisse obliquement sur les bas côtés du chemin. Tout a disparu.
N’es-tu pas ainsi faite, ô Russie, ô mon bien-aimé pays ? ne te sens-tu pas emportée vers l’inconnu comme l’impétueuse troïka, que rien ne saurait atteindre ? sous toi la route fume, les ponts gémissent, tonnent ; tout est dépassé, distancé, débordé. L’observateur s’arrête, frappé de cette divine merveille. N’est-ce pas l’éclair ? N’est-ce pas la foudre lancée du ciel ? Que signifie ce mouvement, sujet d’universelle terreur ? Quelle force mystérieuse, inappréciable, recèlent donc ces coursiers inconnus au monde ? Ah, coursiers, coursiers russes ; quels coursiers, en effet, êtes-vous ! vos crinières sont-elles l’asile favori du tourbillon ? Y a-t-il donc une oreille attentive qui frémisse à chacune de vos fibres ?… Mais ils ont entendu d’en haut un chant connu ; les trois poitrails de bronze se sont tendus, douze pieds nerveux sont partis à la fois d’un même élan, sans presque toucher la terre de leur rapide sabot ; trois coursiers se sont à nos yeux métamorphosés en trois légères parallèles qui fuient confondues en un trait à travers l’atmosphère émue. Elle fuit, la troïka, elle vole toute fulgurante de l’esprit de Dieu… Ô Russie, Russie ! où cours-tu ? dis, réponds-moi ! Elle ne répond pas. La clochette tinte d’un son surnaturel ; l’air scindé, brisé, gronde, tournoie, s’échappe en amples courants ; tout ce qui est sur la terre est traversé au vol… et l’on voit se retirer de biais, se ranger à l’écart et te livrer passage, peuples, royaumes et empires.

Notes

  1. Aller Kalatche, espèce de pain levé et peu cuit, jaunet, en fleur de froment, d’une forme particulière. On en fait partout en Russie, mais nulle part d’aussi bons qu’à Moscou.
  2. Aller Bouilloires souvent décrites à foyer central, avec cheminée au-dessus et robinet vers le pied, objet utile et premier ornement de toute chaumière après les saintes images du coin d’honneur. Mais la prière et l’eau bouillante sont les deux éléments essentiels de la vie champêtre en Russie : l’une, pour ramener les aspirations de l’esprit ; l’autre, la transpiration matérielle du corps.
  3. Aller Gogol voyageait en Suisse et en Italie à l’époque où il écrivait ce onzième chant de son poème.
  4. Aller Merlut ou merluche, mot qui n’appartient guère encore, comme touloupe, samavar, verate, archine, etc., etc., qu’au français de la Grande Russie, désigne des peaux d’agneau mort-né, de tout jeune mouton ou même parfois de bouc, préparées par un procédé particulier, et dont on fait de chaudes et durables doublures de robes de chambre chez les riches; en vieillissant et devenant fort laides, elles passent aux laquais, qui les cèdent aux employés pauvres et peu difficiles sur l’élégance du costume dans leur intérieur.
  5. Aller C’est-à-dire par l’argent : une kopeïka, dont on fait improprement un kopeck en français, est lecentime (la centième partie du rouble)
  6. Aller En Russie, aucun mariage n’est célébré pendant le carême.
  7. Aller C’est-à-dire des assignats de la Banque. Feu le prince Khovansky signa de sa main tout le papier-monnaie de l’empire pendant près d’un demi-siècle; aussi la célébrité dont jouissait ce nom dans le pays égalait celle du nom de Garat, qui a figuré si longtemps sur nos billets de banque.
  8. Aller De vingt-cinq roubles.
  9. Aller Le Lombard est un des plus considérables établissements de crédit en Russie.


Chant XII
Téntëtnikof ou chagrins d’amour

Tchitchikof entre dans un pays admirable ; il avance vers le point où se découvre un très gros village dominé par la coupole dorée de l’église et par les toits à belvédère et les attiques de l’habitation seigneuriale. – Portrait de propriétaire d’après les divers témoignages de ses voisins. – C’est un être humain, qui fume afin de bouder sans remords. – Son entourage immédiat. – Son nom : André Téntëtnikof. – Exposé, à propos de M. André, de toutes les idées de l’auteur sur le meilleur système d’éducation, puis son opinion sur le service public, et sur les salons de la grandesse russe, et sur ce que doit avoir en vue un gentilhomme qui, dégoûté du monde, se retire dans son domaine. – Scènes de l’installation d’un seigneur dans ses terres. M. André amoureux. – La vie est comme suspendue dans tout le domaine par suite de l’état où le jette une brouillerie avec le père de son amie. – Tchitchikof veut reconnaître la noble hospitalité qu’il reçoit de l’excellent M. André en allant, presque malgré son hôte, faire diplomatiquement quelques visites au général Bétrichef et, partant, à la belle Julienne, sa fille. – M. Téntëtnikof met une voiture à la disposition de notre héros pour qu’il suive sa fantaisie, à la condition que ce qu’il dira et fera n’ait point l’air d’une soumission à un homme qui, du seul droit de sa graine d’épinard, se permet, à ses heures, de tutoyer sans façon les voisins et gens de connaissance.
Pourquoi donc représenter toujours la pauvreté, et les misères, et les imperfections de notre vie, et les hommes du fond de nos provinces, les habitants des recoins obscurs de notre pays ?
Que faire pourtant, si telle est la vocation de l’auteur ; si lui-même, bien convaincu et souffrant de sa propre infirmité, n’a plus le pouvoir de penser qu’aux infirmités d’autrui, de peindre autre chose que les imperfections et les misères de notre vie, et si, laissant aux grandes villes leurs grâces et leurs vertus, il ne sait représenter que les gens des cantons éloignés de l’empire ? Pas moyen de s’en défendre ! Et voici que de nouveau nous allons retomber dans les solitudes et les recoins de nos provinces.
Mais aussi quelles solitudes et quels recoins ! Ce qui s’offre à nous en ce moment, c’est une interminable chaîne de monticules comparables aux remparts gigantesques de quelque immense forteresse à bastions percés de meurtrières allant sinueusement projeter leur ombre coupée en zigzags sur un espace de plusieurs centaines de kilomètres, Ces monts s’élèvent magnifiquement à travers des plaines sans limites, tantôt perpendiculaires à pic comme des murailles de calcaire argileux, bigarrées, rayées, fouillées par des jets vifs d’eau pure, par des fissures, des cavées ; tantôt arrondis en mamelons gazonneux, couverts, comme d’une toison d’agneau, par le jet vif et serré de la racine des arbres abattus ; tantôt enfin fuyant en sombres fourrés échappés comme par miracle aux dévastations de la hache. La rivière, ici fidèle à ses rives, se creuse ailleurs des coudes et des circuits, là fait un écart, scinde les prairies, et, après avoir gagné par cent petits courants capricieux, un espace libre, s’épanche, en vaste miroir pour y réfléchir à la fois et le vif éclat du soleil et l’ombre épaisse d’un bois de bouleaux, d’aunes, de frênes et d’érables ; plus loin, elle s’échappe triomphalement à travers les ponts, les moulins et les digues, qui semblent eux-mêmes en course avec elle ou lancés à sa poursuite, mais forcés par leur impuissance de s’arrêter à chaque brusque détour que fait la coquette.
Il est un point où le rapide versant s’enfonce fort avant dans les bois et disparaît sous cette ample et luxuriante chevelure, et c’est là comme un lieu de rendez-vous des forces végétales du Nord et du Sud. Le chêne, le sapin, le poirier sauvage, l’érable, le merisier, le hêtre, le tremble, le sorbier, le lierre et le houblon enchevêtrés, tantôt se soutiennent l’un l’autre et s’excitent à grimper, suivis de l’impuissant liseron, tantôt s’étreignent et se crochètent l’un l’autre, forcés alors de se jeter ensemble horizontalement de manière à couvrir toute cette partie de la montagne d’un filet d’une étendue et d’une complication capables de rappeler, même à des sauvages, le fouillis des forêts vierges. Mais tout au haut de cette mer de verdure, à travers les clairs que forment, sur ce fond, les cimes mi-parties de jaune, de rose et d’azur céleste, percent les toits rouges d’une habitation seigneuriale, les frontons à dentelles des chaumières voisines, le faîte dominant de la maison du maître ornée d’un balcon et d’une grande fenêtre cintrée ; et, plus haut que toute cette masse énorme de bois et de toitures, une vieille église élève ses cinq coupoles d’or reluisant, et au-dessus des cinq coupoles, cinq croix grecques taillées à jour y sont affermies par de belles chaînes dorées, de telle manière que, de loin, on croyait voir briller dans l’air, sans aucun support apparent, des jets vifs d’or de ducat resplendissant en lueurs miraculeuses. Et tout cet ensemble renversé (coupoles, toitures et croix) allait se refléter en bas, au loin, dans les anses de la rivière. Là, les pins aux douces senteurs résineuses, les uns debout sur le bord, les autres aux trois quarts plongés dans l’eau, inclinent vers elle leurs branches, y trempent leur feuillage emmêlé de bodiague[1] ambiante qui flotte à la surface comme pour les unir aux nénufars ; et, dans cette attitude méditative, ils semblent tout occupés à contempler cette réfraction oscillante des cimes du vieux temple.
Vu d’en bas, tout cela était fort beau ; mais la vue dont on jouissait du perron, du balcon et des fenêtres de l’habitation seigneuriale, l’emportait et de beaucoup. Pas un des amis du propriétaire de ce panorama ne pouvait demeurer de sang-froid à ce spectacle… chacun en le voyant respirait à pleine poitrine et s’écriait : « Mon Dieu, le beau tableau ! » C’est qu’en effet on avait de ce point élevé des espaces immenses, sans bornes : derrière des prairies émaillées de bocages et semées de moulins à eau, verdoyaient au loin plusieurs zones de forêts ; à travers l’atmosphère qui commençait à devenir plus gazée, jaunissaient les sables ; puis venaient des bois encore, mais bleuissants, comme une mer ou comme un brouillard détrempant les lointains ; puis de nouveau des sables, mais bien plus pâles que les premiers, et pourtant d’un ton encore jaunâtre ou paillet. Tout à l’extrémité de l’horizon se dressaient, comme une palissade inégale et tortueuse, de jolies montagnes qui brillaient d’une éclatante blancheur, même en temps de pluie et d’ouragan, comme si elles avaient le privilège d’être invariablement baignées de lumière. À la faveur de cette blancheur éblouissante, on apercevait, au pied de leurs versants, des taches confuses et qui semblaient se moutonner en fumée ; c’étaient des villages, mais la distance aurait été beaucoup trop grande pour que l’œil humain, même aidé d’une longue-vue, pût les reconnaître distinctement pour des groupes d’habitations, si l’on n’eût vu, en certains moments du jour, une ou deux étincelles jaillir et demeurer fixes sous les rayons du soleil sur un point de la coupole dorée d’une église, annonçant que là se trouve en effet le centre d’une agrégation d’hommes.
Tout cela était enveloppé d’un calme absolu que n’interrompaient pas même les accents des chantres de l’air, accents confondus avec les souffles de la brise, avec le murmure de la caverne, avec le léger clapotement des eaux et le frôlement des feuillages, accents perdus dans l’harmonie générale de ce magnifique ensemble. Bref, en se tenant sur le balcon de l’habitation domaniale, on ne pouvait, même après deux ou trois heures de contemplation, articuler d’autres paroles que celles-ci : « Mon Dieu, que c’est grand, que c’est beau, l’œuvre de tes mains ! »
Quel pouvait être le possesseur, le propriétaire et seigneur de ce village culminant, où, comme à une forteresse inexpugnable, on ne pouvait arriver d’en bas, et qu’il fallait nécessairement prendre du côté opposé. Là des chênes éparpillés accueillaient gracieusement le visiteur, en étendant leurs branches comme pour lui donner l’accolade de bienvenue, et le conduisaient jusque sous la saillie du toit de cette même maison, dont nous avons vu le faîte par derrière. La maison se dressait maintenant de toute la hauteur de sa façade, ayant, d’un côté, une longue ligne de chaumières à pignon, balcon et volets dentelés ; de l’autre, l’église grimpante qui brillait de ses dorures ciselées offertes, tout là-haut, en hommage de la créature au Créateur. À quel privilégié entre ses semblables appartenait ce paradis, petit éden du district de Frémalakchaneki.
À André Ivanovitch Téntëtnikof, jeune gentilhomme de trente-trois ans, célibataire, Mais encore, quel est-il, qui est-il, qu’est-il ?… ses habitudes, ses manières, son caractère, quel homme est-ce enfin ? Là, là, là… mes chères lectrices ! Il n’y a, je crois, rien de mieux à faire que de questionner ses voisins. D’abord son voisin Brandérof, qui a appartenu à la famille aujourd’hui éteinte des anciens beaux et gaillards officiers en retraite ; celui-ci appliquait à André Ivanovitch cette expression un peu dure : « C’est un franc animal. »
Un brave général, dont le bien et la maison sont situés à dix verstes de ceux d’André Ivanovitch, disait : « André Ivanovitch n’est pas un sot, tant s’en faut, mais il s’est fourré beaucoup de chimères dans la tête. Je pourrais lui être utile… car, enfin, j’ai d’assez grandes relations dans Pétersbourg et même en haut lieu… » Le général n’achevait jamais cette phrase. Le chef de police du district, interrogé, donnait à sa réponse ce tour particulier : « André Ivanovitch est gentilhomme, bon ! mais son sang civil n’est rien qui vaille, et voilà que demain j’irai lui porter une cédule qui ne lui fera pas plaisir. » Le paysan interrogé sur son maître garde le silence… Il y a peut-être lieu de conclure de tout cela que l’opinion lui est plutôt contraire que favorable dans le district.
À parler sans partialité, André Ivanovitch n’est pas un vilain homme, c’est tout bonnement un enfumeur du ciel[2]. Eh, mon Dieu, il y a beaucoup de gens qui ne font autre chose pendant de longues années que d’enfumer la voûte céleste… et pourquoi Téntëtnikof ne pousserait-il pas aussi à loisir là-haut un peu de fumée ?
Au reste, pour preuve de ma bonne volonté en cette occasion, voici le détail d’un jour de sa vie, et comme, chez lui, tous les jours se suivent et se ressemblent, mon lecteur pourra de lui-même se faire une idée du caractère de l’homme et juger jusqu’à quel point sa vie répondait aux beautés dont il était entouré.
Le matin, il se réveillait fort tard, et, sans quitter son lit, il se tenait longtemps sur son séant en se frottant les yeux ; et comme ses yeux malheureusement étaient petits, il les frottait une demi-heure durant sans parvenir à les rendre grands. Pendant tout ce temps, il y avait debout contre la porte de sa chambre son domestique, Mikhaïlo, armé d’une aiguière posée dans un grand bassin de cuivre et surmontée d’un ample essuie-main. Une heure s’écoulait ainsi ; le maître baillait, s’étirait, rêvait ; le pauvre Mikhaïlo, fatigué de sa position, déposait sa charge, allait faire un tour à la cuisine, puis revenait voir si le maître, toujours assis sur le lit, avait réussi à s’éveiller tout à fait. À la fin André Ivanovitch se lavait à grande eau et à grand bruit, passait sa robe de chambre et se rendait à pas comptés au petit salon pour prendre le thé, le café, le cacao et même une jatte de lait chaud, le tout lentement et cuillerée à cuillerée, avec un grand dégât de pain émietté par terre parmi les cendres de sa pipe ; il consacrait à cela deux heures d’arrache-pied, puis il se munissait d’une tasse de thé versé pour être pris froid, et se transportait, cette tasse à la main, à une fenêtre donnant sur la cour. Sous cette fenêtre, à cette heure-là, se passait chaque jour la scène suivante : d’abord c’était Grigori qui beuglait, Grigori le buffletier, s’adressant à Perfilievna la femme de charge ; il lui criait :
« Ah ! vieille damnée, infernale sorcière, est-ce qu’une coquine de ta sorte ne devrait pas au moins se taire ?
– Çà, ne veux-tu pas finir, tiens, cela, toi ? glapissait la vieille en montrant le poing et en grimaçant (car elle était fort aigre en tout, quoiqu’elle aimât beaucoup le raisin sec, les conserves et toutes les douceurs confiées à sa garde).
– Est-ce qu’on ne sait pas ta connivence avec l’intendant ? L’intendant est… est un pillard, justement de ta trempe. Et tu t’imagines que monsieur ne vous connaît pas l’un et l’autre : et il est ici, il sait tout, il entend tout, j’en suis bien aise.
– Où est le bârine ?
– Eh, à sa fenêtre, il voit et entend tout, je te dis. »
Et, en effet, le bârine était là qui regardait ; mais qu’aurait-il pu entendre ? Un petit garçon, qui venait d’être fessé par sa mère, criait comme un beau diable ; un chien de basse-cour hurlait affreusement pour avoir été échaudé par un scélérat de marmiton qui se pâmait de rire sur le seuil de la cuisine, à voir l’animal se rouler convulsivement dans l’herbe. Bref, tout, dans cette avant-cour, était vie, mouvement, action et animation, et il y avait pour le bârine de quoi entendre et voir, ne fût-ce que comme contraste avec lui-même. Mais ce n’est que dans les cas où le vacarme devenait insupportable, au point de troubler ce doux état de ne rien faire et de n’y penser pas qui lui était habituel, qu’il se sentait réveillé de sa langueur végétative et de son engourdissement moral, et que, d’autorité, il rappelait alors ses gens à plus de réserve.
Deux heures avant le dîner, il passait dans son cabinet pour s’occuper sérieusement d’un ouvrage qui devait embrasser la Russie considérée sous tous ses rapports, civil, politique, religieux, philosophique, trancher les problèmes embarrassants, les questions que le temps lui a posées, et définir clairement un grand avenir : bref, tout… tout, et cela sous les amples formes qu’affecte le publiciste de notre temps. Mais jusqu’à cette heure la colossale entreprise est encore à l’état de simple idée ; il est vrai qu’en de rares moments, à de longs intervalles, la plume a crié et il a paru sur le papier des embryons de projet : mais tout cela est glissé, enfoui sous le papier buvard, et le futur grand publiciste s’arme d’un livre quelconque, qui ne sort plus de ses mains jusqu’au dîner. Ce livre s’ouvre, se ferme, se prend et se quitte cent fois pendant le ragoût, pendant le rôti, pendant la pâtisserie, de sorte que certains plats se refroidissent, d’autres sont remportés intacts. Ensuite vient la pipe, puis le café, puis le bârine fait une partie d’échecs avec et contre lui-même. Ce qu’il faisait entre la partie d’échecs et le souper, c’est ce qu’il est beaucoup plus difficile de dire ; cependant je ne crois pas faire de tort au bârine en insinuant l’hypothèse qu’il ne faisait rien du tout.
C’est ainsi que passait son temps dans la solitude un homme de trente-deux ans, que l’on peut se représenter assis des trois ou quatre heures durant, tout le jour, avec des intermittences déambulatoires de dix à douze minutes, toujours en robe de chambre et sans cravate. Il ne faisait point de promenade, d’exercice au dehors ni à pied ni à cheval, n’ouvrait pas même sa fenêtre pour aérer l’appartement, et l’admirable paysage que ne pouvait contempler de sang-froid aucun des rares hôtes qu’il recevait, n’existait réellement pas pour le maître de ces champs et de ces villages. À tous ces traits, le lecteur peut voir qu’André Ivanovitch Téntëtnikof appartenait à la famille de ces hommes de Russie qui échappent à toute traduction quelconque, qui étaient jadis nommés, selon la nuance, ouvalnilégéboki ou baïbaki (fainéants, casaniers, solitaires, etc.), et que je ne sais plus comment désigner aujourd’hui, faute d’un sobriquet plus moderne.
Ces caractères-là naissent-ils spontanément ou se forment-ils par agrégation successive d’empreintes et de traits résultant des circonstances ? Au lieu de chercher à répondre en trois mots comme ce serait mon droit, je vais libéralement raconter l’histoire de son éducation. Tout, à l’époque de son enfance et de son adolescence, semblait conspirer à faire de lui quelque chose de bon. Petit garçon de douze ans, intelligent, spirituel, un peu rêveur, un peu chétif, il eut le bonheur de tomber dans une école publique dirigée en ce temps-là par un homme trop peu ordinaire : ce directeur était l’idole de la jeunesse ; Alexandre Pétrovitch, c’était son nom, avait un sens particulier pour distinguer dans l’enfant même la nature de l’homme. Et comme il connaissait le cœur et le caractère proprement russes ! Comme il savait par cœur et à fond chacun des élèves de son établissement ! Comme il s’entendait à les stimuler ! Il n’y avait pas d’espiègle, qui, après une étourderie, ne vint lui-même lui faire un aveu complet de sa faute. Il y a plus, le pénitent se retirait après cela, non pas l’oreille basse, mais portant la tête haute, parce qu’il avait le ferme propos de réparer ses torts. C’est qu’il y avait jusque dans les remontrances d’Alexandre Pétrovitch quelque chose d’encourageant, un je ne sais quoi qui disait : « Que ta chute te serve à t’élever plus haut. »
En véritable philosophe qu’il était, il définissait l’amour-propre une force qui donne l’impulsion aux facultés de l’homme ; aussi avait-il un soin particulier à manier les cordes puissantes de ce merveilleux engin. Il aimait à dire : « Je demande qu’on ait de l’esprit, et c’est tout ce que je veux ; celui qui aspire à développer son esprit n’a pas le temps de folâtrer. La folie de l’enfance se guérira d’elle-même. » Et en effet, sous sa direction, l’espièglerie passait réellement pour bêtise. L’élève qui ne cherchait pas à montrer de l’esprit, c’est-à-dire à devenir bon, était bientôt en butte aux plaisanteries et aux dédains de ses camarades. Les ânes, les grands imbéciles étaient affublés des sobriquets les plus injurieux, et cela de la bouche des plus petits écoliers, sur qui, pour rien au monde, ils n’auraient osé porter la main. « Ah ! c’est par trop fort ! lui disaient quelques personnes étonnées de ce système ; vos petits hommes d’esprit deviendront tous de grands insolents ! – Non, c’est ma mesure à moi ; j’ai pour principe de ne pas garder longtemps les incapacités ; pour les lâches et les faibles, c’est bien assez d’un cours ; pour les garçons d’esprit qui ne boudent point, j’en ai un autre. »
Le moindre mouvement de leur intelligence lui était connu. Il avait l’air de ne rien regarder, de ne rien voir ; mais comme s’il eût été rendu invisible, et qu’il eût, par un don particulier, tout vu, tout entendu, avec le pouvoir de distinguer nettement, du centre de son atmosphère d’impassibilité, les facultés et les penchants de ses pupilles, il laissait un peu faire aux espiègles, trouvant avantage, pour s’éclairer, à voir dans leurs boutades un premier développement significatif des qualités de leur âme, et il disait aux gens graves qui le questionnaient de bonne foi sur ce procédé de relâchement apparent, que des effluves moraux des enfants lui étaient aussi indispensables que les éruptions à la peau le sont au médecin impatient de savoir, par ces symptômes, la qualité véritable des humeurs et des affections de toute l’économie animale de ses malades.
Alexandre Pétrovitch était adoré de ses élèves. Il y en avait qui avaient bien moins d’attachement pour leurs propres parents ; j’irai plus loin, et j’affirme que dans plusieurs, qui étaient parvenus à l’âge des entraînements insensés, leur passion la plus effervescente le cédait en puissance à l’amour qu’ils avaient pour lui. Jusqu’à son jour suprême, jusqu’à son dernier soupir, l’élève reconnaissant, quand venait le jour anniversaire de la naissance de son cher maître, faisait au moins, d’un bras appesanti par la fièvre, le geste de boire au salut du sage ami qui était depuis longtemps dans la tombe, puis il fermait les yeux et lui faisait le pieux hommage de ses larmes.
Il y avait beaucoup de notions scientifiques en faveur dans notre monde russe, qu’il jugeait superflues et même nuisibles au développement désirable de chacun de ses disciples, beaucoup de cette vaine et sotte gymnastique de l’esprit introduite chez nous par messieurs les Français, comme des récréations du bel air[3] ; il y substitua divers métiers qui s’exerçaient sous des hangars, dans tous les coins et recoins du préau et des jardins.
Il gardait fort peu de temps les enfants mal doués ; le cours d’études de ces tristes sujets-là était à dessein très borné. En revanche, les adolescents bien doués avaient devant eux la perspective d’un cours presque double de celui qu’on se proposait partout ailleurs, et ils l’abordaient avec orgueil. Il y avait, en outre, une classe supérieure réservée aux seuls écoliers d’élite, classe qui n’avait aucune espèce d’analogie avec le système arriéré des autres établissements. Ici il demandait à de jeunes hommes fortement disciplinés et à sa main ce que d’autres demandent, exigent follement de pauvres enfants qui n’ont pas eu le temps encore de se sentir vivre : cette raison supérieure d’après laquelle ils savent s’abstenir de rire et de railler, entendent parfaitement raillerie chez les autres, laissent libre un étourdi, un sot, ne se fâchent point, ne s’emportent ni ne se vengent jamais, et demeurent enfin constamment dans un calme de cœur et d’esprit dignement imperturbable, ce qui est, à coup sûr, la santé même du jugement. Tout ce qui est propre à faire du disciple un homme de conscience, de courage et de principes, était mis en œuvre, et le maître en faisait lui-même, sur ses jeunes amis, les plus fréquentes et les plus ingénieuses épreuves, Oh ! que cet homme était profondément versé dans la science de la vie !
Il venait chez lui un bien petit nombre de maîtres du dehors ; il enseignait presque tout lui-même. Il s’abstenait de tous les grands mots si chers aux pédants, de toutes les subtilités quintessenciées si familières aux cerveaux creux nourris d’abstraction, et on ne voyait découler de ses lèvres que ce qui est l’âme même de la science, de sorte que l’enfant même en pouvait percevoir nettement le but, l’utilité. De toutes les sciences, il ne s’attachait qu’à celles qui produisent l’utile citoyen, le digne enfant de la patrie. Beaucoup de séances étaient consacrées à expliquer aux jeunes gens ce qui attend le jeune homme à son entrée dans le monde et dans le cours de sa vie ; et il dévoilait à l’adolescent tout l’horizon de l’homme fait, avec des couleurs et sous des traits si vifs, si naturels, que l’écolier assis sur les bancs se voyait déjà voué au service de son pays et vivait de sa vie future. Tous les chagrins, toutes les tentations, tous les scandales qui se dressent séduisants devant lui, il les rapportait, les présentait dans toute leur nudité, sans rien gazer de leurs traits, et pour qu’ils n’apprissent pas de lui comment la laideur se déguise. C’est qu’aussi tout lui était si bien connu, qu’on eût dit qu’il avait lui-même passé par toutes les conditions et dans tous les emplois.
Est-ce parce que l’ambition naturelle était déjà vivement excitée, et que dans le regard de ce maître sympathique, on croyait lire le mot : « En avant ! » mot éminemment russe, qui trouve tant d’échos chez le Russe, et produit des merveilles sur sa nature intime ? est-ce par quelque autre cause encore qui nous échappe ? ce qu’il y a de certain, c’est que, dans cette institution, l’enfant, à peine arrivé à l’adolescence, avait soif et faim de difficultés, de travaux, d’activité, et l’élève sortant aspirait aux emplois où il y a le plus de grands obstacles à vaincre, où l’âme doit forcément déployer le plus d’énergie. Peu étaient admis au cours supérieur ; mais ceux qui avaient passé par là étaient des hommes forts, des hommes qui, dans le service public, faisaient, au bout de quelques mois, l’effet de gens cuirassés de bronze contre tout ce qui veut arriver au cœur pour l’amollir et le corrompre. Ils se maintenaient fermes et purs, dans les places les plus exposées, tandis que beaucoup d’hommes infiniment plus déliés qu’eux, se sentant défaillir devant les plus minimes désagréments personnels, abandonnaient la position, ou bien se laissant dominer et succombant à l’indolence, se sentaient dans les mains des concussionnaires et des fripons. Les anciens disciples d’Alexandre Pétrovitch tenaient bon ; ils avaient une idée exacte de la vie et des vices de l’homme, et comme, grâce à leur trésor de sagesse, ils ressemblaient à des incarnations de l’austère et courageuse probité, ils ne tardaient pas beaucoup à exercer un ascendant inévitable, irrésistible, même sur les plus corrompus.
La personnalité de cet excellent maître fit une impression des plus profondes sur André Ivanovitch Téntëtnikof, lorsque ce dernier était encore bien jeune.
Le cœur impétueux de l’ambitieux enfant battit longtemps avec force sous la pensée qu’il arriverait au cours supérieur ; Téntëtnikof, à l’âge de seize ans, y était parvenu, et lui-même avait peine à y croire, et il en était très fier… Mais ce fut justement l’époque où il arriva un malheur.
L’instituteur sans pareil, dont un mot d’encouragement jetait dans son cœur un doux frémissement, tomba malade, et bientôt après, mourut prématurément. Quel coup terrible ce fut pour notre jeune homme ! quelle effroyable perte il faisait dans ce maître chéri !
Un mois s’était à peine écoulé après cet événement, que tout se trouva changé dans l’école : à la place d’Alexandre Pétrovitch parut un certain Fédor Ivanovitch, homme très zélé mais sans portée, qui se mit à demander, comme ils font tous, à exiger des enfants ce qu’on ne peut raisonnablement attendre que des adultes. Dans les jeux et les ébats de ses élèves, il voulut voir je ne sais quoi de désordonné et de licencieux, Il édicta des châtiments qui atteignaient les moindres espiègleries, ce qui donna lieu tout d’abord à des contraventions secrètes. Tout fut comme tiré au cordeau pendant le jour, et alors nul trace de désordre ; mais la nuit venait, et l’on égalait la nuit d’autant ; le régime n’y avait pas gagné, mais certainement perdu.
Quant à l’enseignement des sciences, l’innovation fut aussi étrange : on appela des personnes du dehors, de nouveaux maîtres accoururent avec de nouvelles lignes, de nouveaux angles, de nouveaux points de vue ; les jeunes auditeurs durent accoutumer leurs mémoires et leurs oreilles à des nuées de nouveaux termes et de mots inconnus. Chacun de ces messieurs développa sa faconde, sa logique, son système à part, sans se soucier des raisonnements ni du système de son confrère ; chacun se montra avide de nouveautés, porté aux découvertes, impatient de toute objection, fébrilement jaloux de ses inspirations personnelles. L’unité avait disparu ; la vie de la science des écoles avait fait place à des passions d’individualités plus ou moins érudites, plus ou moins sûres d’elles-mêmes, mais toutes également absolues. Quand la jeunesse ne sait plus à qui entendre, elle retire sa confiance à tous les orateurs, et l’enseignement a beau s’agiter, il sent le mort, il ne donne plus la vie. Au bout de deux ans du nouveau régime on ne pouvait plus reconnaître l’institution. Téntëtnikof était d’humeur douce et honnête ; il dut bien prendre quelque part aux orgies nocturnes de ses camarades, assister à des profanations, entendre des paroles sacrilèges ; mais son âme, jusque dans le sommeil, se rappelait sa céleste origine ; il ne se laissa nullement séduire à ces fausses et coupables joies, et il ferma les yeux pour laisser passer ces courants vertigineux et fantastiques. Il y avait en lui une ambition déjà fort éveillée, mais il n’avait ni activité ni carrière. Il eût mieux valu pour lui qu’il n’eût pas eu de hautes visées… Le mal était fait. Il écoutait MM. les professeurs qui s’agitaient, s’échauffaient à froid dans leur chaire, et il se rappelait le défunt qui, sans jamais élever la voix, savait donner clarté et gravité à sa moindre phrase en restant toujours maître de sa parole.
Que de cours et quels cours ne suivit-il pas sous ses nouveaux maîtres ! médecine, chimie, philosophie, histoire universelle… et dans quelles énormes proportions ! Le professeur de chacun de ces objets parvenait à peine au bout de trois ans à sortir de son introduction. Il dut prendre une connaissance détaillée de l’origine et des développements du régime de la commune et du droit communal de Dieu sait quelles villes allemandes ; mais tout cela restait dans sa tête à l’état de matériaux ébauchés. Grâce à son esprit naturel, il comprit que tout cet enseignement était indigeste, et il n’entrevoyait pas comment il aurait dû être réglé. Tout le ramenait à regretter Alexandre Pétrovitch ; il avait tant de chagrin de sa perte, qu’il eût donné les deux tiers de sa fortune pour qu’il lui fût rendu. Mais la jeunesse est heureuse en ce qu’elle a de l’avenir : à mesure que le temps s’écoulait vers l’époque de sa sortie des bancs, il sentait son cœur bondir d’espérance, et il disait : « Ce n’est pas encore la vie, c’est un temps d’initiation ; la vraie vie est dans le service public : c’est là qu’il faut tendre. »
Et, sans accorder un souvenir aux beaux sites qui frappaient si vivement tout voyageur, sans même être allé prendre congé des mânes de ses parents, il se rendit, selon l’usage de tous les ambitieux, à Pétersbourg où, comme on sait, vient se jeter, de tous les coins de l’empire, notre pétulante jeunesse, pour servir, servir à outrance, ou tout bonnement pour embrasser la superficie de notre fausse, froide, fade et incolore civilisation de salon. Les aspirations ambitieuses d’André Ivanovitch furent, très peu de temps après son arrivée, servies à souhait par son oncle le conseiller d’État actuel Onoufri Ivanovitch ; il fut, grâce à cette protection très active, très inquiète, attaché à je ne sais quel département d’affaires.
Où ne trouve-t-on pas de jouissances à cet âge ! Notre jeune employé est à Pétersbourg, il est content, malgré sa physionomie un peu effarouchée. Il y a dans l’air un froid craquant de quelque trente degrés Réaumur. Le terrible enfant du Nord, le chasse-neige tourbillonne en furie, dérobant aux yeux les trottoirs sous une houle inégale et bizarre, aveuglant à plaisir le passant, poudrant en lourds bourrelets les collets de fourrures, les moustaches des hommes, les naseaux des bêtes ; mais, à travers le glacial et redoutable feu croisé que se font en l’air les frimas, il est quelque part, à un quatrième ou cinquième étage, une petite fenêtre qui projette une joyeuse lumière, et dans la chambrette qu’elle révèle, au jour de deux modestes stéarines, au bouillonnement de la bouilloire à thé, bat un cœur chaud qui s’entretient solitairement avec une âme pure ; là se lit une belle page d’un poème russe plein d’inspiration (tel que Dieu daigne parfois en gratifier sa Russie), et qui embrase, qui élève l’imagination d’un chaste jeune homme comme il n’arrive pas, comme il ne peut arriver dans d’autres pays situés sous un ciel plus splendide.
Bientôt Téntëtnikof fut accoutumé à son service, bientôt même le service public cessa d’être, comme il l’avait supposé d’abord, la première affaire, le premier but de son existence, et il fut relégué par lui au second plan. Il contribua, par la répartition des heures de bureau, à lui faire mieux apprécier les minutes de liberté et les jours de loisir. Son oncle, le conseiller d’État actuel, s’était mis en tête d’exploiter tant soit peu son cher neveu, mais le neveu n’avait pas tardé à deviner l’Excellence, à pénétrer les vues de son vénérable oncle.
Parmi les amis d’André Ivanovitch, qui en comptait un assez bon nombre, il s’en trouva deux qui étaient ce qu’on appelle des mécontents. Ils avaient de ces caractères étrangement moroses, qui ne peuvent supporter sans agitation non seulement l’injustice, mais même rien de ce qui, à leurs yeux seuls, semble être une injustice ou un passe-droit. Honnêtes en fait de principes, mais infidèles eux-mêmes à ces principes dans leurs actes, exigeant une grande tolérance pour leurs personnes, et en même temps remplis d’intolérance pour autrui, ils eurent sur lui une grande influence, et par la chaleur de leur langage coloré et par une sorte de noble indignation contre la société. Après avoir agacé ses nerfs, remué sa bile et jeté en lui des germes d’irritation, ils lui firent prendre l’habitude de remarquer une foule de manigances dont jusqu’alors il ne s’était pas aperçu.
L’un de ces deux amis, Fédor Fédorovitch Lénitsyne, chef de l’une des sections qui avaient leurs bureaux répartis dans une suite de salons, commença à lui déplaire ; il lui trouva des défauts sans nombre ; il lui sembla que Lénitsyne était tout sucre devant les supérieurs, et tout vinaigre dès qu’un inférieur avait à l’approcher ; qu’à l’exemple de tous les faux grands remplis de petitesse, il prenait en grippe ceux qui, aux fêtes solennelles, ne se présentaient pas à sa porte pour le féliciter ; il tenait acte des noms qui manquaient sur la feuille déposée ces jours-là dans le vestibule sous l’œil du suisse, et où les subalternes étaient engagés à s’inscrire ; et André Ivanovitch en vint à éprouver, rien qu’à le voir passer ou à entendre sa voix, un frémissement nerveux ; et on ne sait quel mauvais génie le poussait à désobliger, à braver une bonne fois son supérieur. Il en guettait l’occasion ; elle s’offrit, il la saisit avec ardeur et empressement ; il parla à Fédor Fédorovitch en des termes d’une si dure digestion pour l’oreille, que l’autorité prescrivit au délinquant ou de faire des excuses devant les bureaux à son supérieur, ou de demander sa démission. L’oncle Excellence, tout effrayé, accourut à son logement pour lâcher d’amener son neveu à résipiscence :
« Au nom de Dieu ! André Ivanovitch, lui dit-il, songes-tu bien à ce que tu fais ? Quitter d’une manière si fâcheuse une carrière assez bien commencée, et cela pourquoi ? pour un chef dont le ton et les airs ne sont pas de ton goût ! Eh ! mon cher ami, si l’on avait la folie de regarder à ces choses-là, on ne resterait jamais un an au service nulle part. Allons, un peu de bon sens et moins d’orgueil, je te prie ; j’espère bien que tu vas aller chez lui, lui exprimer ta soumission.
– Ce n’est pas là l’affaire, mon oncle, dit André Ivanovitch ; rien ne me serait plus facile que d’aller lui faire mes excuses, même en présence des bureaux. J’ai complètement tort ; il est mon supérieur, et je ne devais pas lui parler comme je l’ai fait. Mais voici de quoi il s’agit ; j’ai un autre devoir qui me réclame ; j’ai charge d’âmes, de trois cents âmes ; mon bien est détestablement administré, mon régisseur est un imbécile. L’État perd bien peu, si, au lieu de moi, un autre occupe ma chaise dans ces bureaux où l’on me tiendrait encore longtemps à faire de la grosse et de la minute ; mais l’État fera une perte réelle si trois cents individus sont hors d’état de payer leur capitation. Ne pensez-vous pas avec moi qu’un seigneur de propriétés rurales qui n’est pas tout à fait un simple hobereau de campagne, est un membre utile de la société de son pays, et qu’il rend service à l’État. Oui, je vous le demande, si je me retire chez moi, résolu à prendre soin de conserver et de faire prospérer les centaines de familles chrétiennes qui sont sous mon obéissance, et que je puisse présenter à l’État, qu’il vous semble que je déserte, trois cents sujets pères de famille, aisés, sobres, laborieux et façonnés à la soumission, en quoi mon service sera-t-il moins utile, moins louable que celui de… d’un chef de section, d’un Lénitsyne, par exemple ? »
L’Excellence resta la bouche très grande ouverte d’ébahissement ; il avait été loin de s’attendre à un tel flux de paroles. Après un moment de réflexion, il dit : « Fort bien, mais… tu n’iras pourtant pas te confiner dans les bois ? Tu ne prétends pas, j’espère, te faire à ton usage une petite société de moujiks ? Ici on a la chance de rencontrer dans les rues un général, un prince ; on passe du moins près de quelqu’un, n’est-ce pas ? mais là… Et songe donc… l’éclairage au gaz, le commerce de l’Europe, l’industrie… Là-bas, tu ne trouverais en ton chemin que… un rustre… une paysanne… Quelle idée de se condamner soi-même à l’ignorance… à l’obscurité… au néant !… qui va de gaieté de cœur étrangler sa vie ?… Voyons, tu n’y penses pas, hein ? » Ainsi s’exprima le bon oncle. Notons qu’il n’avait, lui, toute sa vie, longé d’autre rue de Pétersbourg que celle qui le conduisait plus directement à sa chancellerie ; que, dans cette rue, il n’y avait ni palais, ni grands hôtels, ni monuments publics ; qu’il n’avait jamais regardé les passants, fussent-ils généraux ou princes ; qu’il n’avait jamais eu même l’idée de se permettre le moindre de ces petits extras contraires à la tempérance et qu’on reproche aux gens de la capitale ; et que jamais, au grand jamais, il n’avait hasardé son pied dans le vestibule d’aucun théâtre. Tout ce qu’il disait là à son neveu, c’était uniquement dans l’intention de surexciter l’amour-propre du jeune homme et de le prendre par l’imagination. Malgré cette éloquence, il n’eut aucun succès, et Téntëtnikof tint bon. Sa terre, dès ce moment, s’offrit à son esprit sous l’aspect d’un charmant asile tout rempli de bonnes pensées et de douces rêveries, et en même temps comme l’unique théâtre de la plus utile activité. Il avait avancé cela tout à l’heure un peu à l’aventure, mais il l’avait bien dit, et ce que nous avons réussi à bien dire devient assez souvent chez nous une idée fixe.
C’en était fait, un nouvel horizon s’ouvrait devant lui : dès le soir même, il eut les ouvrages d’agronomie les plus modernes, et, quinze jours plus tard, il était déjà dans les environs des lieux où il avait passé son enfance ; il était à peu de distance, dis-je, de ces beaux sites que ne peut voir indifféremment aucun de ceux à qui il est donné de pouvoir les contempler un peu à loisir. En lui commencèrent aussitôt à renaître des impressions qui semblaient devoir être effacées depuis longtemps. Il y avait une foule de localités qu’il avait en effet tout à fait oubliées, et il regarda, avec toute la curiosité d’un nouveau venu, des points de vue d’une beauté merveilleuse. Et voilà que tout à coup, on ne sait pourquoi, son cœur se mit à battre, quand, la route se creusant en ravin dans le fourré d’une partie de la forêt, fort enchevêtrée et composée d’arbres gigantesques aux formes tourmentées, il regarda en haut et en bas, au-dessus et au-dessous de lui, des chênes séculaires que pourraient à peine embrasser trois hommes, qu’il vit une clairière bordée de mélèzes, d’ormes et de platanes, que dominaient les cimes de beaux peupliers. Il demanda quel était le propriétaire de ce bois, et on lui répondit en le nommant lui-même.
Sorti des fourrés, il vit la route s’engager dans les prairies, égayées çà et là par de jolis bocages de frênes, de jeunes et de vieux ifs, en vue d’une longue suite de hauteurs dont l’approche faisait de minute en minute changer les aspects, d’autant plus que le chemin sinueux déviait tantôt à droite tantôt à gauche ; et quand il demandait à quelque paysan à qui étaient ces prairies et tous ces monticules, on lui répondait toujours : « À Téntëtnikof…. » La route s’élevait ensuite sur des versants et coupait des plateaux ; André Ivanovitch longeait d’un côté des seigles, des froments et des orges, de l’autre, l’ensemble, réduit en miniature, des lieux qu’il venait de parcourir. Bientôt s’obscurcissant peu à peu, sa route entra et se plongea sous l’ombre d’arbres vigoureux, échevelés, également espacés, à la lisière d’immenses tapis verts, étendus jusqu’à des hameaux ; leurs chaumières filaient comme des ombres, aux regards distraits par l’apparition des toits rouges de l’habitation domaniale, au-dessus desquels se mirent à resplendir cinq ou six coupoles dorées. Soudain le cœur du jeune homme s’inonda de chaleur et battit à tout rompre dans sa poitrine : c’est que, sans qu’il lui fût nécessaire de demander où il était, ses sensations et ses pensées, se pressant en foule, éclatèrent enfin sous la forme de ces mots qu’il vociféra sans en avoir même la conscience : « Eh bien, n’ai-je pas été jusqu’à ce jour un grand fou ? le sort m’avait fait libre dispensateur d’un véritable Éden, et je suis allé m’acoquiner parmi de misérables gratte-papiers et cela après avoir beaucoup appris, après avoir fait très ample provision de lumières, de raison et de sagesse, après m’être bien pourvu de tout ce qu’il faut pour jeter en abondance les semences du bien parmi mes semblables, pour améliorer tout un grand domaine, pour remplir les nombreux devoirs d’un bon maître, digne de figurer comme juge, comme instituteur et conservateur de l’ordre et du bien-être… et j’ai pu confier de si graves fonctions à un rustre, à un demi-sauvage, sous le nom de régisseur ! » Et André Ivanovitch Téntëtnikof termina en se prodiguant de nouveau la qualification de triple imbécile.
Cependant un autre spectacle l’attendait dans le village. Les paysans et les paysannes, instruits de l’arrivée de leur seigneur, s’étaient assemblés dans sa cour. Les soroques, les kitchques, les pavoïniks, les sapounes[4], les barbes de toutes les formes, de soc, de bêche, de coin ; de toutes les couleurs : rousses, blondes, cendrées et blanches comme des fils d’argent, étaient accourus en foule. Les hommes, prenant leur creux, hurlaient : « Kormiletz[5], nous te voyons à la fin ! » Les femmes criaient avec la cantilène qui leur est particulière : « Ah ! toi, notre petit cœur, notre or, notre cher trésor ! » Ceux et celles qui se tenaient plus loin se bousculaient pour le plaisir de se bousculer.
Une vieille femme, ridée comme une poire séchée au four, se glissa ainsi qu’une anguille entre les jambes de la multitude, surgit comme sortant de terre tout près d’André Ivanovitch, battit d’une main dans l’autre à la hauteur de son oreille gauche, et s’écria : « Oh ! que tu es chétif ! est-ce que l’allemandaille t’a ficelé là-bas à te faire tomber le ventre ? – Va-t’en, sempiternelle, hé, va-t’en, crièrent aussitôt avec une touchante unanimité les barbes en bêche, en coin et en soc. Voyez un peu l’effronterie de cette vieille écorce vermoulue ! » Une voix lâcha là-dessus un bon mot dont le paysan russe seul au monde est capable de ne pas rire. Le jeune seigneur ne put y tenir et il rit en vérité de grand cœur, ce qui n’empêchait pas qu’il ne fût très ému au fond de l’âme. « Que d’amour ! et pourquoi, et pour qui ? pour un homme qui ne les a jamais vus et ne s’est jamais occupé d’eux, » pensa-t-il ; et il prit en lui-même l’engagement de partager leurs travaux et leurs peines, de tout faire pour leur venir en aide, pour les rendre ce qu’ils doivent être. C’est le soin que mérite, de la part d’un bon et honnête seigneur, l’excellente nature que recèlent ces cœurs simples ; il doit les affectionner, afin que leur amour envers lui ne soit pas prodigué sans réciprocité, et que lui-même soit en effet leur père et leur kormiletz.
Téntëtnikof prit réellement au sérieux ses devoirs de propriétaire et de seigneur. Il eut dès le premier jour cent preuves que son régisseur n’était qu’un niais, un misérable très exact à tenir le compte des poules et de leurs œufs, et celui des pièces de toile et des écheveaux de fil apportés par les femmes, mais parfaitement ignorant sur tout ce qui tenait aux moissons et aux semailles ; ajoutons qu’il avait une idée fixe : il soupçonnait les paysans de conspirer sa mort. Il congédia ce triste bailli et mit à sa place un homme actif et déluré. Pouvant se reposer sur lui du soin des choses secondaires, il se réserva les choses essentielles ; il diminua le nombre des jours de corvée, pour que le paysan pût s’occuper beaucoup plus qu’auparavant de lui-même, et aspirer à une certaine aisance. Il se fit mettre au courant de tout ce qui les intéressait ; il se mit de sa personne à fréquenter le champ, le bois et la prairie ; il visita les granges, les hangars, les étables, les moulins ; il alla au port voir aborder et dériver, charger et décharger les barques et les grands bateaux à fond plat ; il présida à la formation des radeaux de bois à bâtir. « Oh ! celui-là, disaient les paysans, il a bon pied et bon œil ! » Et ceux même qui avaient pris des habitudes d’extrême paresse se grattèrent la nuque et durent bien retrouver des jambes, des bras et des forces.
Mais il y avait trop d’agitation dans cette activité pour qu’elle pût être de durée. Le paysan n’est jamais si obtus qu’il en a l’air ; les serfs d’André Ivanovitch eurent bien vite deviné que ce zèle était tant soit peu factice et fébrile ; ils se dirent qu’il voulait embrasser trop de choses à la fois sans paraître soupçonner comment il fallait s’y prendre pour en mener au moins quelques-unes à bonne fin ; ils notèrent qu’il ne parlait pas la langue qui va droit à l’intelligence du travailleur, celle dont chaque mot entre dans l’esprit comme la hache dans le bois blanc et y creuse sa mortaise. Il en résulta, non pas précisément que le seigneur et le serf ne se comprirent plus, mais que, tout en se rapprochant pour qu’il y eût harmonie, ils entonnèrent constamment chaque air en deux modes différents.
Téntëtnikof dut bien s’apercevoir que, sur les terres qu’il s’était réservées comme étant de qualité supérieure, il n’y avait jamais un rendement relatif comparable à celui des terres médiocres assignées aux paysans. On y faisait les semailles plus tôt, l’herbe pointait plus tard, et il semblait que les travaux avaient été faits avec zèle. Lui-même y avait assisté bien souvent, et avait fait distribuer devant lui aux travailleurs un setier d’eau-de-vie en reconnaissance de tant d’ardeur montrée à la besogne. Depuis longtemps déjà, sur le terrain des paysans, le seigle épiait, l’avoine s’égrenait et le millet se nouait, et dans ses vastes champs, à peine le blé faisait tige, à peine la base de l’épi était nouée. Bref, le seigneur s’aperçut que ses vassaux le trompaient, malgré toutes les immunités qu’il leur avait accordées. Il essaya des représentations et des reproches ; on lui répondit : « Comment oserions-nous, maître, négliger les terres de notre bon seigneur ? Votre Grâce a été elle-même présente quand nous avons labouré, quand nous avons semé, à telle enseigne qu’elle nous a témoigné son contentement et nous a gratifiés chacun d’un setier d’eau-de-vie. » Qu’y avait-il à répondre à des faits ? « Mais à quoi attribuer de si pauvres récoltes ? demandait le seigneur. – Dieu sait ; peut-être le charançon, peut-être des vers ont piqué-la racine en dessous ; puis, tu vois, maître, quel endroit, et il n’y a pas eu de pluies du tout. »
Mais le seigneur désappointé voyait bien que, chez le paysan, le ver n’avait pas piqué en dessous, et les pluies qui étaient tombées par averses, capricieuses, il est vrai, avaient singulièrement favorisé le paysan, sans daigner accorder au moins un petit rafraîchissement aux emblavures seigneuriales.
Il lui était plus difficile encore de s’entendre avec les femmes qu’avec les hommes ; elles ne cessaient de solliciter des exemptions de corvée, alléguant des infirmités et une faiblesse de santé capable d’apitoyer les cœurs les plus endurcis. Et, chose lamentable ! le seigneur abolit toutes les redevances en toile, en pommes, en champignons, en noix et noisettes, et diminua de moitié les autres travaux jadis non moins rigoureusement exigés. Il pensait que les femmes sous son obéissance, plus heureuses que partout ailleurs, allaient mettre leur loisir à profit pour leur ménage ; que les maris et les enfants seraient mieux couverts, mieux nourris ; que l’usage des petits potagers allait se répandre de clos en clos… Il ne fut rien de tout cela : l’oisiveté, les caquets, les querelles et les batteries entre les personnes du beau sexe en vinrent à ce point, que les maris, après des mois entiers de chagrins, de vaines paroles et de vaines colères, accoururent chez lui, et dirent à l’envi l’un de l’autre : « Bârine, délivre-moi de ma femme ; elle est devenue pour moi pire qu’un diable d’enfer ; et il n’y a plus moyen de vivre avec elle. » Il voulut, prenant Dieu à témoin de sa bonne intention, recourir aux mesures coercitives, mais le moyen, s’il vous plaît, d’agir de la sorte ? Chaque délinquante devint une si piteuse femme, elle poussait des cris si déchirants, elle était si débile, elle s’était entortillée d’une si énorme quantité d’horribles guenilles souillées et fétides ! « Dieu sait ce que c’est que cette femme… Va-t’en, et que je ne te revoie pas… C’est bon ! c’est bon ! va-t’en, adieu… » s’écriait le pauvre Téntëtnikof, qui ensuite, suivant des yeux cette infortunée malade, la voyait, à peine sortie de la porte cochère, attaquer de haute lutte une de ses voisines au sujet d’une pomme ou d’une rave, et lui asséner dans les côtes de si vigoureuses bourrades, qu’aucun moujik en pleine santé n’aurait pu faire plus énergiquement le coup de poing sur un gars de sa taille et de sa force.
Il voulut essayer de fonder dans son village une école, pour faire du moins de la nouvelle génération de tout autres hommes ; mais cet établissement fut tout d’abord l’occasion de tant de propos et de cris, qu’il inclina la tête et se reprocha d’en avoir eu l’idée en donnant trop à son imagination.
Dans les enquêtes, dans les affaires judiciaires et les arbitrages, de même, hélas ! il trouva nulles et de nul usage les théories juridiques sur la voie desquelles l’avaient mis ses professeurs de philosophie. Une science lui manquait sous les pieds, puis une autre, puis une troisième : au diable donc toutes les sciences spéculatives ! Il avait reconnu que dans l’application il y avait quelque chose de bien autrement utile que toutes les subtilités de jurisprudence et que tous les ouvrages de philosophie, et que c’était la connaissance de l’homme. Il vit qu’il lui manquait quelque chose… Mais quoi ? C’est ce qu’il ne pouvait démêler ; et il lui était arrivé ce qui arrive si fréquemment : ni le paysan n’avait compris son seigneur, ni le seigneur son paysan ; le malentendu alla croissant chaque jour et devint définitif entre le maître du domaine et ses cultivateurs, si bien qu’à la fin le zèle du propriétaire agriculteur se sentit glacé.
D’abord il se mit à venir visiter les travaux, sans intention de rien regarder, et il lui importait peu que les faux fissent en mesure et régulièrement leur office ; que les tas se formassent pour la nuit, fussent éparpillés sous un beau soleil le matin, séchés, et enfin élevés ; en grandes et belles meules. Les travaux champêtres avaient-ils lieu à proximité, ses regards se portaient bien plus loin ; était-ce loin de lui que se trouvaient les travailleurs, ses yeux cherchaient des objets plus rapprochés, ou même regardaient de côté, vers quelque coude de la rivière ; sur le bord cheminait un martin à pieds rouges : il observait comment cet oiseau, ayant attrapé dans l’eau un poisson qu’il tenait en travers dans son bec, délibérait sur la question de savoir s’il le mangerait en bloc ou en détail, et cependant il regardait attentivement, au loin sur la rive, un autre martin-pêcheur qui, n’ayant rien pris encore, tenait, fixé sous son œil rond, son frère, déjà crânement pourvu d’une proie frétillante ; ou bien, laissant se mesurer entre eux les deux martins, il fermait tout à fait les yeux, et rejetait sa tête en arrière vers les plaines de l’air pendant que son odorat se délectait des senteurs de la fenaison, et que son ouïe se pâmait à recueillir les harmonies qu’exhale le peuple volatile lorsque, du creux des guérets, de l’asile des feuillages, et on ne sait de quelles parties du ciel, il s’unit, par la voix, en un chœur de concertants à milliards de myriades, sans qu’il échappe à aucun un seul son discordant.
La caille craquette dans les seigles ; le râle gémit dans les hautes herbes ; les linottes et les picaverets gazouillent en se croisant dans l’air ; les trilles de l’alouette montent, par des degrés insensibles, jusqu’à des hauteurs éthérées, et en sons de clairons retentit la basse des grues assemblant sous les nuages leurs phalanges triangulaires ; et toute la campagne environnante se remplit et s’anime de ces mille cris, de ces gazouillements, de ces chants, de ce concert géant des oiseaux. Ô Dieu créateur ! que ton monde est beau à la campagne, jusque dans les lieux les plus écartés, entre les petits villages perdus là-bas, loin de toutes les grandes routes, loin de toutes les villes ! Mais ce spectacle même et ces grands concerts ennuient notre rêveur et commencent à l’excéder. Bientôt il cessa d’aller aux champs, il prit ses quartiers dans ses chambres ; il refusa de recevoir même le régisseur, lorsqu’il venait lui présenter ses rapports et ses comptes.
On avait vu assez souvent paraître chez lui un ex-lieutenant de hussards, fumeur juré, qui devait avoir le corps tout imprégné de fumée de tabac, comme ces prétendues écumes de mer dont on fait des pipes, ou bien un ex-étudiant, candidat manqué de l’université de Moscou, se portant, au fond de la province, pour un représentant des opinions radicales, et qui puisait la haute sagesse et l’autorité de ses doctrines dans les gazettes et dans certaines brochures que lui seul savait se procurer. Mais le commerce des deux hommes ne tarda pas non plus à le fatiguer ; leurs discours commencèrent à lui paraître superficiels, et il se choqua de leurs manières ouvertes à l’européenne, de leurs incroyables familiarités. Il résolut de rompre ces liens et de s’abstenir de toute connaissance intime quelconque, pour ne manquer à personne. Il rompit même d’une manière assez peu admissible pour qu’il n’y eût pas à s’y méprendre. Un jour que celui qui se montrait le plus agréable de tous dans ces entretiens superficiels sur toutes choses (entretiens hors de mode à peu près aujourd’hui), le colonel Brandorof, et avec lui notre éclaireur du nouveau système d’opinions, Barbare Nicolaiéwitch Vichnépokrovof, venaient le voir et lui faire entendre de merveilleuses nouvelles, comme toujours, en politique, en philosophie, en littérature, en morale, et même sur l’état tout actuel des finances en Angleterre, il leur fit dire qu’il était sorti, et en même temps il eut l’imprudence de s’approcher de sa fenêtre. Le regard du maître de maison rencontra celui du colonel, l’un des deux visiteurs refusés : il va sans dire que Brandorof et son compagnon furent très irrités ; on croit savoir que, dans la colère, l’un lâcha le mot d’animal, et que l’autre s’oublia jusqu’à dire assez distinctement : le c… !
Quoi qu’il en soit, c’est par là que finirent tous les rapports de Téntëtnikof et de ses voisins. Il se trouva tout heureux de ne plus voir s’ouvrir sa porte cochère, et c’est alors qu’il rêva le projet d’une première esquisse, et médita l’invention d’un futur grand ouvrage sur la Russie. Le lecteur sait déjà comment il s’y prenait pour arriver à projeter les premières bases de cet immense travail. On ne peut pas dire pourtant qu’il n’y ait pas eu des moments dans lesquels il sortait réellement de cet état de somnolence presque léthargique. Quand la poste lui apportait les gazettes et les journaux, et qu’il lui tombait sous les yeux le nom connu d’un ancien camarade parvenu à s’élever dans la carrière du service public, ou à payer quelque beau tribut aux sciences ou à la haute littérature, une mystérieuse anxiété venait lui remuer le cœur, et une silencieuse et sourde plainte sur son oisiveté se faisait jour sur ses lèvres par un profond soupir involontaire : alors sa vie de campagnard oisif lui causait douleur et honte, et c’était avec une vivacité extraordinaire que lui revenait en mémoire le temps de l’école, qu’il se représentait comme vivant, debout, calme devant lui, le bon Alexandre Pétrovitch… et ses yeux aussitôt fondaient en larmes.
Que signifiaient ces pleurs ?
Était-ce son âme lui révélant par cette voix l’affligeant secret de sa maladie, lui rappelant que l’homme intérieur, l’homme fort qui avait commencé à s’élever en lui, s’était noué et n’avait pu parvenir à maturité ? que, faute d’avoir subi des revers et des échecs dès la première jeunesse, il n’avait pu arriver à ce bonheur si désirable de grandir et de se fortifier dans les luttes qu’exige la nature ? qu’échauffé comme le métal dans la fournaise, le riche trésor des plus nobles sentiments de sa jeunesse n’avait pas reçu son degré suffisant d’incandescence ? que son incomparable instituteur, son mentor, son Socrate, avait fatalement, trop tôt pour lui, quitté ce bas monde ? qu’il n’y avait plus sur la terre aucun homme qui pût relever et retremper, ni ses forces ébranlées par de longs et funestes balancements, ni sa faculté de vouloir désormais privée de toute initiative, personne pour jeter à son âme, comme cri de réveil, ce mot électrique : En avant ! dont le Russe est avide, et dont il a besoin à tous les degrés de l’échelle sociale, qu’il soit soldat, paysan, commis, matelot, prêtre, commerçant, homme d’État ou industriel, serf ou seigneur, bourgeois ou prince ?
Une circonstance sembla devoir le réveiller de sa torpeur et produire un notable changement dans son caractère. Il se passa en lui quelque chose d’assez semblable à de l’amour. Mais cette affaire-là, comme les autres, n’aboutit à rien. Dans son voisinage, à dix kilomètres de son village, habitait un général en retraite qui, nous l’avons vu plus haut, parlait de lui d’une manière médiocrement flatteuse. Ce général vivait comme vivent tous les généraux retraités quand ils ont des terres ; il faisait de l’agronomie un peu à la hussarde, et il aimait à voir ses voisins venir lui présenter leurs hommages, mais il ne rendait pas les visites. Il parlait du haut de la tête, recevait les livres nouveaux et les lisait, et avait une fille telle qu’on n’en avait pas encore vu, mais comme il arrive à l’homme d’en entrevoir dans la confusion d’un rêve qui ensuite revient mille fois à l’esprit sans que la vision en soit moins confuse.
Julienne, en russe Oulinnka, avait reçu près de son père une éducation un peu étrange, confiée à la direction d’une gouvernante anglaise qui ne savait pas un mot de russe. Julienne avait perdu sa mère lorsqu’elle était encore en bas âge. Le père n’avait pas eu le temps de s’occuper de sa fille, et au reste, aimant cette enfant jusqu’à l’adoration, il n’aurait guère su que la gâter. C’était un petit être vif comme la vie même : il eût été bien impossible de dire quel ciel ou quelle contrée avait mis sur elle son empreinte ; elle avait un galbe et un profil tels qu’on n’eût trouvé nulle part au monde rien d’analogue, si ce n’est peut-être sur quelques camées antiques. S’étant développée en pleine liberté, elle était devenue, on le conçoit, un petit être assez fantasque. À voir combien une soudaine explosion de vivacité ou même de colère assemblait tout à coup de plis sur son beau front, et avec quel feu elle bataillait de haute lutte avec son père, on pouvait, sans trop de témérité, la prendre pour une ravissante créature toute pétrie de caprices.
Mais l’équité nous oblige de dire que sa colère ne faisait ainsi explosion qu’au récit de quelque injustice ou de quelque ignoble trait commis au détriment d’une personne quelconque. Jamais elle n’élevait la moindre dispute là où il s’agissait d’elle ; trop fière pour chercher à se justifier en paroles, et trouvant plus digne de réparer ses fautes si elle en avait commises. Sa colère même tombait tout à coup, si elle voyait ou savait dans le malheur la personne contre laquelle s’était soulevée son indignation. À la première demande d’un secours, elle jetait au malheureux tout ce qu’elle avait, avant d’avoir réfléchi qu’il est mal de lancer à quelqu’un en pleine poitrine une bourse contenant du métal, par exemple : de même, sans réserve ni délibération, elle aurait déchiré sur elle ses robes et son linge, pour appliquer des appareils aux membres souffrants d’un blessé. Il y avait en elle quelque chose d’impétueux. Quand elle parlait, il semblait que toute son âme suivit sa pensée : l’expression de ses traits, l’accentuation de sa parole, son geste, et jusqu’aux plis de sa robe, tout prenait la même direction, et il semblait qu’elle-même s’envolait à la suite de ses paroles. Elle était étrangère à toute arrière-pensée ; il n’y avait personne au monde devant qui elle eût craint de laisser voir sa pensée, et aucune force n’eût pu l’obliger à se taire lorsqu’elle voulait parler.
Sa démarche, originale à la fois et charmante, était une allure si ferme et si dégagée, qu’il n’est personne qui ne se fût rangé pour lui laisser le passage libre. Devant elle, le malhonnête se troublait, le gesticulateur demeurait immobile, le parleur cherchait ses mots et restait court, tandis que l’honnête homme timide et ombrageux s’étonnait de l’aisance confiante avec laquelle il pouvait à tous coups s’exprimer en sa présence. Il lui semblait, dès les premiers instants de la conversation, l’avoir connue en un lieu, en un temps quelconque ; c’était comme si ces mêmes traits de jeune fille avaient déjà passé sous son regard, comme si cela avait eu lieu dans les temps aux souvenirs confus de l’enfance, dans la maison d’un parent, d’une parente aimée, en s’amusant, un soir, au milieu des jeux folâtres d’une foule d’enfants, bien longtemps, bien longtemps avant que l’âge de raison fût venu, escorté de ses instruments de torture, de ses initiations à la science et à la haute sagesse du monde.
C’est ce qui arriva à Téntëtnikof ; il lui sembla en effet, le jour où il se trouva pour la première fois devant Julienne, qu’il la connaissait de temps immémorial. Un sentiment nouveau, indéfinissable, pénétra rapidement dans son être et envahit toute son âme ; sa vie chargée d’ennui s’allégea comme par enchantement ; la robe de chambre cessa d’être son inséparable ; il passa moins de temps à pétrir ses oreillers ; Mikhaïlo ne resta plus des heures debout à sa porte, armé de l’aiguière et du bassin. Les fenêtres s’ouvrirent pour aérer quelques chambres, et souvent le maître du pittoresque domaine fit de longues et rêveuses promenades dans son jardin, qui lui avait été si longtemps comme étranger, et on le vit s’arrêter des heures entières à contempler les splendides lointains qu’offraient les bois, la vallée, les prairies et les montagnes.
Le général recevait Téntëtnikof civilement et avec une franche cordialité ; mais il ne pouvait s’établir entre ces deux hommes un commerce bien intime. Leurs entretiens tournaient fatalement en disputes, et les disputes en aigreurs et en sourds ressentiments ; le général n’aimait pas la contradiction et faisait plus de cas de la soumission que de la sincérité ; et, de son côté, Téntëtnikof supportait fort impatiemment les airs de supériorité. Il va sans dire que, par égard pour la fille, ce dernier pardonnait beaucoup de choses au père, et les deux voisins auraient pu longtemps encore ne point rompre, sans l’arrivée, chez le général, de deux parentes, l’une la comtesse Bortchiref, l’autre la princesse Utchékine, ex-demoiselle d’honneur de l’ancienne cour, qui, toutes deux, conservaient encore quelques relations avec Pétersbourg, ce qui leur valait de la part de l’honorable général un accueil qui n’était pas sans adulation.
Dès le moment même de l’arrivée de ces dames, Téntëtnikof crut remarquer dans le général quelque froideur ; en effet, Bétrichef ne faisait plus attention à lui, ou bien il lui parlait sommairement et comme à un comparse de comédie ; au bout d’une heure, il lui adressait d’un air distrait des : « Écoute, mon cher », des : « Eh bien, l’ami, à quoi pensons-nous ?… » et une fois enfin il lui lâcha en plein visage le mot toi. Ce n’était plus soutenable. Téntëtnikof se leva, boutonna lentement son habit, serra les dents, et prit sur lui de dire au général avec calme, et du ton de la plus excessive politesse, bien que des taches d’animation parussent sur son visage et qu’il eût le cœur gros d’orages : « Je vous remercie, général, de cette bonne disposition que vous montrez à mon égard ; en me tutoyant vous me provoquez naturellement à vous tutoyer, et c’est d’un mot m’appeler sur le terrain de la plus grande intimité ; mais il est entre nous deux une différence d’âge qui me semble s’opposer invinciblement à une si touchante familiarité. » Le général se troubla, puis se recueillit, essaya de composer une réponse sortable, et finit par dire, non sans un léger bégayement, qu’il avait employé le mot toi, comme cela, sans conséquence ; qu’on voyait assez généralement un vieillard tutoyer par mégarde un jeune homme. Empressons-nous de dire que M. Bétrichef eut la délicatesse de ne pas faire la moindre allusion à ses graines d’épinards.
On conçoit que de ce moment les deux voisins eurent cessé de se connaître, et un lac d’amour fut rompu par le fait de cette maussade brouillerie. La lumière qui s’était faite autour de Téntëtnikof s’éteignit, et les ténèbres qui succédèrent en furent d’autant plus épaisses. Tout tourna au train de vie que le lecteur se rappelle peut-être avoir vu décrit au commencement de ce chapitre, bref à dormir, s’éveiller, s’étirer, se laver et ne rien faire.
La malpropreté et le désordre s’établirent peu à peu dans la maison ; le balai de crin resta des jours entiers tout au beau milieu de la chambre avec les balayures ; des culottes firent de longues stations au salon, et sur l’élégante table placée devant le canapé reposaient des sous-pieds et des bretelles émérites confusément réfléchies par un grand miroir poudreux et sans emploi. La vie de Téntëtnikof devint tellement engourdie et insignifiante, que ses domestiques cessèrent de lui témoigner le moindre respect, et, si par hasard il descendait dans la cour, il n’est pas jusqu’aux poules qui venaient lui picoter les talons. Quand, sans penser, il prenait la plume, il traçait pendant des heures entières des palissades de parc, des maisonnettes, des chaumières, des chariots, un attelage de trois chevaux, ou bien il écrivait : Milostiwyi Ghoçoudar !(Monsieur !) sans oublier le point d’interjection, qui fait en russe une exclamation de la plus calme des apostrophes ; et une fois l’esprit saisi de ce mot, il l’écrivait en bâtarde, en coulée, en anglaise, en grosse et en minute, mais le plus souvent il oubliait tout ; son crayon, sa plume et son encre, sans qu’il en eut conscience, traçaient le contour d’une petite tête à traits fins, au regard vif et pénétrant, aux cheveux blond cendré relevés en tresses élégantes ; et le dessinateur voyait tout à coup avec stupéfaction l’image de celle dont aucun peintre de portrait n’aurait pu mieux saisir la ressemblance ; et il redevenait encore plus triste, plus silencieux, plus sombre, plus persuadé que le bonheur ici-bas n’est qu’une décevante et sotte chimère.
Tel était l’état de l’âme d’André Ivanovitch Téntëtnikof.
Un jour, au moment où, comme il en avait pris l’habitude, il allait à sa fenêtre, tenant sa pipe dans une main, une tasse de thé dans l’autre, et qu’à son grand étonnement il n’entendait ni Grégori ni la Perfilievna, il remarqua dans sa cour des allées et des venues au lieu de groupes ordinaires. Un marmiton et la laveuse de planchers couraient ouvrir la porte cochère. Aussitôt parurent des chevaux disposés comme ceux qu’on voit prêts à s’envoler de dessus les arcs de triomphe ; un museau à droite, un museau à gauche, un museau au milieu. Au-dessus s’élevaient sur le siège le cocher, et un laquais vêtu d’un ample surtout assujetti à la ceinture par un mouchoir de poche. Derrière eux était assis un monsieur en tonton et en manteau à manches flottantes et à grand collet, le cou entortillé d’une écharpe bariolée. Quand l’équipage fut venu s’arrêter devant le perron, il se trouva que ce n’était qu’une petite britchka sur ressorts. Le monsieur, qui était de fort bonne mine, s’élança sous l’avancée avec l’agilité et la désinvolture de la plupart des militaires russes.
En entrant dans la chambre, le visiteur salua avec cette même aisance charmante, en observant de tenir la tête un peu penchée de côté. Il exposa en termes succincts, mais clairs et corrects, qu’il voyageait depuis longtemps en Russie autant par suite de son désir de s’instruire que du besoin d’arranger ses affaires ; que l’empire abonde en objets remarquables, sans parler d’un grand nombre d’industries, de la grande variété de ciels et de terroirs ; qu’ici il avait été frappé de l’exquise beauté des sites ; qu’il n’aurait pas osé l’importuner de sa visite peut-être désagréable, si, par suite des pluies de la saison et de l’effondrement des routes, il ne fût arrivé à son équipage un accident qui exigeait le secours du forgeron et du charron ; mais qu’obligé de rester oisif jusqu’à ce que sa britchka fût réparée, il n’avait pas eu la force de résister plus longtemps à son désir de venir au moins lui faire ses salutations en personne.
En achevant cette phrase pâteuse et filandreuse pour toute autre bouche, phrase stéréotypée dans sa tête, je suppose, et rendue facile et coulante à sa langue par un long et fréquent usage, notre homme, avec une grâce indéfinissable, avança un pied chaussé d’une bottine laquée, boutonnée de boutons de nacre, et, malgré sa corpulence, il se retira d’un bond de deux pas en arrière, avec l’élasticité du caoutchouc. André Ivanovitch, tranquillisé, eut l’idée que ce devait être quelque savant industriel ou un simple amateur en quête de certaines plantes, de certaines terres, de certains minéraux ; et aussitôt, abondant en ce sens, il s’empressa de lui promettre toutes les facilités possibles, nommément le concours de ses charrons, de ses forgerons, et d’un nombre suffisant de bras ; il le pria de se considérer dans la maison comme chez lui ; puis il l’établit dans un grand et beau fauteuil à la Voltaire, et se disposa à recueillir de sa bouche une foule de notions d’histoire naturelle des plus intéressantes.
Le naturaliste supposé ne parla toutefois à son hôte que des phénomènes du monde intérieur et des jeux du sort ; il compara sa propre vie à la marche d’un vaisseau désemparé, que les vents perfides ont cent fois repoussé de tous les havres où il avait l’espoir de réparer ses avaries et de goûter un repos indispensable ; il fit comprendre qu’il avait dû sans cesse quitter un genre de service pour un autre, scindant ainsi malgré lui, fatalement, toute sa carrière ; que maintes fois sa vie même avait été mise en danger par des ennemis, sans qu’il eût jamais rien fait qui lui dût rien attirer de semblable : à quoi il ajoutait une foule de particularités auxquelles son auditeur pût s’apercevoir qu’il avait devant lui un homme éminemment pratique. En terminant, l’intéressant inconnu se moucha dans un mouchoir frais de belle batiste blanche à bordure imprimée en fleur de rouille ; cette opération fut extraordinairement bruyante, et André Ivanovitch n’avait de sa vie entendu rien de comparable. Il arrive que dans un orchestre il se trouve une trompette si jalouse de sa partie, si pressée de mordre ferme à sa note, qu’elle y met de l’indiscrétion, et l’auditeur surpris fait une étrange figure, doutant en quelque sorte si la chose s’est passée dans la masse des concertants qui poursuivent leur œuvre devant lui, ou si c’est quelque accident alarmant du creux de ses oreilles. Tel à peu près fut le son strident qui retentit dans les salons si somnolents de ce palais du sommeil, et, aussitôt après cette fanfare, il se répandit dans l’air une douce odeur d’eau de Cologne, partant invisible du mouchoir de batiste gracieusement agité et lestement remis en poche.
Le lecteur a sûrement dès longtemps reconnu dans ce personnage notre bonne vieille et honorable connaissance, Pàvel Ivanovitch Tchitchikof. Il avait un peu vieilli depuis que nous l’avons perdu de vue ; il paraît qu’il n’avait point passé tout ce temps sans alertes et sans orages ; il semble que son habit frac, à le regarder de bien près le long des coutures, montrait quelque peu la trame ; la britchka, le cocher, le domestique, les chevaux et le harnais d’iceux, étaient comme usés, râpés, fatigués ; il était possible que les finances même du maître de ces biens ne fussent pas exemptes de quelque déficit ; mais l’expression de la figure, la politesse, les manières, le ton, étaient restés les mêmes. Je dirai plus, la personne de Tchitchikof était devenue plus agréable ; il se tenait mieux, écoutait mieux, balançait plus finement la tête et manœuvrait mieux les agacements du pied droit en s’installant dans un fauteuil. Un fait non moins remarquable, c’est qu’il était devenu passé maître dans le doux parler, que rien n’était comparable à la modération, à la mesure, à la prudence de sa conversation ; c’était la quintessence du tact, la plus fine fleur de la retenue. Quant à sa toilette, il portait un linge blanc comme neige, et, même en voyage, il n’aurait pas souffert la moindre trace de poussière sur son habit ; bref il semblait toujours être venu prendre part à un dîner de fête ; ses joues et son menton, toujours rasés de frais, étaient si lisses et si nets, qu’il aurait fallu être aveugle pour ne pas en admirer le lustre délicat.
Tout dans la maison subit en une demi-heure une galante métamorphose. Les appartements qui jusqu’alors étaient demeurés sombres, et les volets hermétiquement fermés, tout à coup s’éclairèrent et semblèrent éclore sous l’influence de la lumière régénératrice. Il y eut là bien des allées et des venues ; le plumeau, le torchon et le balai de crin jouèrent leur jeu, et les objets reprirent une certaine fraîcheur relative. La chambre indiquée pour la circonstance comme chambre à coucher vit arriver les effets et ustensiles indispensables à la toilette de nuit ; les chambres désignées pour cabinet et… Mais il faut que j’explique d’abord que l’une de celles-ci avait deux fenêtres et qu’il s’y trouvait trois tables, nommément une table-bureau près du divan ; une deuxième était une table à jouer, colloquée entre les fenêtres, sous une grande glace ; la troisième était une table carrée placée dans un coin entre deux portes, l’une menant à la chambre à coucher improvisée, l’autre donnant entrée dans une grande salle inhabitée, qui servait en ce temps-là d’antichambre ou à l’avenant, et en tout cas était garnie d’un mobilier des plus invalides. Sur cette troisième table, la table du coin, furent déposés les effets d’habillement tirés de la valise, et c’est le moment ou jamais de les énumérer : un pantalon du même drap et de la même date que le frac que nous avons vu sur son propriétaire, un pantalon neuf, un pantalon feuille morte, deux gilets de velours, deux autres en satin, un surtout et deux habits.
Tous ces vêtements se superposèrent pyramidalement et furent recouverts d’un foulard ; dans un autre angle entre la porte et la fenêtre furent mises en rang d’oignon les bottes, dont quelques-unes n’étaient pas précisément ce qu’on appelle des bottes neuves, puis des bottines de cuir verni, et enfin des bottes du matin. Toute cette chaussure se voila aussi pudiquement d’un foulard qui la dissimula parfaitement ; sur la table à écrire, furent alors rangés avec un ordre remarquable, un nécessaire de voyage, un grand portefeuille à buvard, un flacon d’eau de Cologne, quatre bâtons de cire à cacheter, une brosse à dents, le calendrier de l’année et deux romans, tomes deux l’un et l’autre. Les gilets de piqué et les pantalons d’été furent joints au linge blanc et mis dans une commode qu’on venait d’apporter dans la chambre à coucher ; et, quant au linge qui devait passer par le blanchissage, il fut mis en boule dans une espèce de petite nappe de toile commune, et fourré sous le lit en compagnie de la malle de cuir ou valise qu’on venait de soulager de son lest. Un sabre que Tchitchikof prenait toujours avec lui dans ses tournées, pour inspirer quelque effroi aux aventuriers des grands chemins, fut suspendu à un clou non loin du lit, dans la chambre à coucher. Ces dispositions eurent lieu avec tant de précaution, qu’elles ne dérangèrent rien à la propreté et au bon ordre extraordinaires que les gens de la maison venaient de rétablir en moins d’une heure de temps. Dès que tout fut prêt, on ne vit plus nulle part ni un lambeau de papier, ni un brin de paille ou de foin, ni apparence de poussière. L’air même qu’on respirait dans ces chambres si longtemps fermées se trouva bientôt comme purifié et ennobli : il se répandit une agréable senteur d’homme frais et sain, qui ne se fait pas faute de linge blanc, qui va au bain, et qui tous les dimanches se frotte le corps des pieds à la tête, avec une éponge imbibée de vinaigre coupé d’eau-de-vie. Dans la salle qui faisait antichambre, le bon Pétrouchka, son domestique, essaya bien de s’établir jusqu’à nouvel ordre ; mais cet ordre ne se fit pas attendre, et Pétrouchka fut tout de suite installé dans un compartiment de la cuisine : le drôle n’y perdit pas.
Les premiers jours, Téntëtnikof ne fut pas sans avoir de l’ombrage ; il craignait pour son indépendance : l’étranger pouvait prendre sur lui quelque ascendant, lui imposer quelques changements dans son genre de vie, intervertir sur plusieurs points l’ordre qu’il avait si heureusement établi. Vaines appréhensions ! Paul Ivanovitch fit preuve d’une admirable disposition à s’accommoder de tout. Il loua la sage lenteur de son hôte, disant qu’elle était le gage assuré de cent ans de vie ; il trouva la plus habile définition des effets de la vie sédentaire et retirée, affirmant que la solitude est la meilleure nourrice des grandes pensées de l’homme. Après avoir visité la bibliothèque et jeté un coup d’œil sur les titres des livres, il loua les livres en général, comme préservant du mal de l’oisiveté par un grand éveil des facultés morales. Il employait, au reste, moins de paroles que nous ne venons de le faire, mais il accentuait fortement le peu qu’il en prononçait ; et, de plus, il ne parlait qu’à propos, et ne manquait jamais de se retirer à propos. Il se gardait bien d’adresser la moindre question à Téntëtnikof aux heures où celui-ci était d’humeur taciturne. C’était avec plaisir qu’il faisait sa partie d’échecs, avec plaisir qu’en face de lui il gardait le silence.
Dans les moments où l’un entr’ouvrait ses lèvres allongées, lançait au plancher la fumée de sa pipe en spirales ascendantes et en capricieux anneaux, l’autre, qui ne fumait pas, se créait toutefois une occupation analogue : par exemple, il tirait de sa poche sa tabatière d’argent de Toula, et, l’assujettissant délicatement entre le pouce et le grand doigt de sa main gauche, il la faisait tourner rapidement de l’index de sa main droite, imitation lointaine du mouvement diurne de la terre sur son axe ; ou bien il tambourinait de deux doigts sur le couvercle, en sifflotant un air qui n’en était pas un ; bref, il ne gênait en rien son hôte, il faisait de la sympathie. « Je vois pour la première fois un homme avec qui l’on peut vivre, pensait Téntëtnikof ; en général, c’est un art fort rare en Russie. Il y a parmi nous assez d’hommes spirituels, instruits et honnêtes ; mais pour des personnes douées d’une parfaite égalité d’humeur, et avec qui on vivrait un siècle sans se quereller, je ne sache pas qu’il y en ait beaucoup à rencontrer dans notre pays. Voici le premier exemplaire qu’il m’ait été donné de voir. »
C’est ainsi que Téntëtnikof pensait et parlait de son hôte. Tchitchikof, de son côté, était enchanté de se voir installé pour quelque temps chez un homme si doux et si facile à vivre. La vie de bohême lui pesait ; et même, pour certaine indisposition physique dont il se croyait menacé, il lui était utile de se reposer, ne fût-ce qu’un mois, dans ce beau village, en face de la verdure des champs, au commencement du printemps. Il lui eût été difficile de trouver un endroit plus propice, plus favorable au repos. Le printemps, longtemps retenu par les frimas, parut tout à coup dans toute sa beauté, et la vie éclata de toutes parts. Sur la fraîche émeraude de la verdure naissante, jaunissait la dent de lion, et, encore teinte en rose pensée, l’anémone penchait sa tête délicate ; des essaims de petits moucherons s’élevaient au-dessus des marais, et l’araignée aquatique s’arrangeait à leur faire bonne chasse. Sur les lacs et sur les rivières débordées venaient s’abattre les canards et tous les autres oiseaux pêcheurs qu’ils devancent de peu dès avant le dégel, et que leurs phalanges annoncent au campagnard attentif. La terre vient de secouer son lourd sommeil ; les bois ont entendu et les rochers répété son cri de réveil. Quel éclat sur cette verdure ! quelle fraîcheur dans l’air ! quel ramage d’oiseaux dans les jardins ! Joie, jubilation, paradis de toutes choses ! Le village a résonné, chanté comme à des noces : ce n’est partout qu’excursions et promenades.
Tchitchikof faisait beaucoup d’exercice à pied : tantôt il se dirigeait lentement vers le plateau supérieur des hauteurs ; de là il contemplait les vastes plaines où les pluies et les inondations avaient laissé des centaines de petits lacs, entre lesquels se dessinaient en noir des îles, et en vert, des forêts et des bocages. Tantôt il pénétrait dans des ravins boisés, où commençaient à se couvrir d’un épais feuillage les arbres chargés de nids d’oiseaux, et de corbeaux, qui, s’élevant parfois en grand nombre et se croisant dans l’air, obscurcissaient le ciel. Tchitchikof, suivant à loisir les méandres des parties séchées, se rendait au port, d’où partaient, les unes en aval, les autres en amont du fleuve, des barques portant des pois, des fèves, des froments, des seigles. Il allait voir les premiers travaux du moulin où les eaux printanières, affluant avec un bruit et une impétuosité de bon augure, donnent à la roue motrice la plus énergique impulsion ; il allait observer les premiers travaux de la campagne, et voyait comme la terre labourée se dessinait en zones noires entre des lignes verdoyantes, et comme l’agile semeur, en tapotant un crible suspendu devant lui contre sa poitrine, faisait, poignée à poignée, tomber avec égalité des semences dans les sillons, sans laisser s’égarer le moindre grain à droite ou à gauche du guéret.
Tchitchikof était partout. Il parlait et raisonnait avec le régisseur, avec le meunier et avec le simple paysan ; il s’instruisait du si, du quand, du pourquoi, du mais et du comment des moindres et des plus importants détails de l’économie ; il savait quels produits et quels rendements on pouvait attendre de chaque situation et de chaque qualité de terrain, et à combien se montait le produit général de la vente des récoltes du domaine et celui de la mouture d’automne, et quel grain on portait au moulin en ce temps. Il prenait bonne note des noms et des sobriquets de chaque paysan et de leurs liens de parenté, et où chacun avait acheté sa vache, et de quoi il nourrissait le cochon. Il s’intéressait à tout, à ce point qu’il sut même le chiffre exact de la mortalité, et il fit la remarque qu’il était mort peu de paysans depuis le dernier recensement. Il en était d’autant plus surpris qu’en homme d’esprit qu’il était, il avait cru, disait-il, reconnaître que la science de M. Téntëtnikof en économie rurale était purement spéculative, et que, faute de pratique, il n’obtenait que de tristes résultats. Ces résultats, sans cesse visibles dans le paysan, étaient les négligences, le nonchaloir, le vol, l’ivrognerie et ce qui s’ensuit. Et dans son for intérieur, il se disait : « Quel animal, au fond, que ce Téntëtnikof ! laisser tout à l’abandon sur un domaine qui, bien régi, donnerait cinquante bons mille roubles de revenu net ? » Et, bien assuré qu’on ne pouvait l’entendre, il se donnait le plaisir d’ajouter de vive voix, de l’air d’un homme qui suffoque d’indignation : « Oui, une brute, une vraie brute ! » Bien des fois, dans ces excursions, il lui était venu l’idée de se mettre à la pratique, c’est-à-dire, plus tard, après avoir mené à bonne fin sa grande affaire, et lorsqu’il aurait en mains de quoi se constituer à son tour seigneur et maître d’une bonne et belle terre comme celle-là.
Là-dessus il se représenta aussitôt qu’il s’offrait à lui pour être sa compagne, son aide et sa ménagère, une jolie petite femme fraîche et toute ronde, prête à sortir pour lui de la classe marchande, une personne bien élevée du reste et sachant même assez bien la musique… sans doute la musique n’est pas une chose essentielle, mais enfin c’est reçu, et on ne voit pas pourquoi on irait contre l’opinion. Il passa naturellement de là à rêver une progéniture destinée à éterniser le nom Tchitchikof, d’abord un garçon, un gaillard vif comme le salpêtre, puis une sœur jolie comme les amours… et s’il vient, mettons deux garçons, deux et même trois petites demoiselles, où serait le mal ? au contraire, on saura dans le monde qu’il y a eu un Tchitchikof, qui a bien réellement vécu, et n’a point passé vainement sur la terre comme une ombre ou un songe ; et, chef de famille, il n’aura pas à rougir devant la patrie… honte à l’égoïste qui ne laisse rien et personne après lui ! Il lui sembla ensuite qu’il ne serait pas mal après cela d’un rang de quelques crans plus haut : celui de conseiller d’État par exemple ; conseiller d’État, cela fait très bien sur une carte…
Eh ! mon Dieu, vient-il donc peu d’idées à un homme qui fait à loisir de longues promenades dans les campagnes ? Qui, en pareil cas, ne se laisse pas emporter loin au delà d’un présent étroit et fastidieux ? L’imagination rit, menace, gronde, remue, dissipe des nuages, ouvre des horizons, et elle va toujours, même quand la raison s’élève contre elle ; elle la traite de folle et déclare péremptoirement que rien de tout cela ne saurait avoir lieu. La raison en pareil cas radote assurément… et la fantaisie est si amusante !
Le séjour de la campagne, qu’étudiait avec tant de soin et de plaisir Tchitchikof, était aussi du goût des domestiques. Comme lui, ils y avaient pris l’habitude, et Pétrouchka était au mieux avec le sommelier Grégori. Ces deux hommes, dans le principe, marchaient le jarret tendu et en soufflant dans leurs joues à faire redouter un éclat. Pétrouchka jetait de la poudre aux yeux à Grégori en disant et prouvant qu’il était allé à Iaroslav, à Kostroma, à Nijni-Novgorod et même à Moscou ; Grégori, de son côté, jetait à la tête de Pétrouchka Pétersbourg, que ce dernier ne connaissait pas. Il était insupportable de voir quel avantage excessif Pétrouchka prétendait tirer de la distance respective des lieux où il était allé ; mais Grégori parla ex professo d’un lieu dont le nom, qu’il articula syllabe par syllabe, ne se trouve réellement sur aucune carte connue ; il plaça ce lieu à un peu plus de trente mille verstes, sur quoi l’autre resta, les yeux ronds, la bouche béante, et baissa piteusement l’oreille, à ce point que sa figure souleva le gros rire de la haute, de la basse et de l’arrière-cour de la maison. L’affaire toutefois se termina par une liaison des plus intimes entre les parties. À l’extrémité du village était un cabaret tenu par l’oncle Piméne, oncle commun de tous les paysans ; c’était une bonne grosse tête chauve à qui l’on appliquait encore le nom d’Akoulka, dérivé euphémique de son nom de baptême. C’est là qu’on pouvait juger, à toutes les heures du jour, de l’affection mutuelle que se portaient les deux nouveaux amis ; là ils étaient tout à fait eux-mêmes, tout à leur nature, et maître Piméne ne tarda pas à les considérer comme les deux piliers de son établissement.
Quant à Séliphane, ses goûts l’emportaient vers des séductions d’un autre genre. Dans le village, tous les soirs, à peine le soleil approchait de l’horizon, les chants commençaient, les rondes se formaient, puis la chaîne, la chaîne sans fin avec ses cent évolutions variées, ses figures appropriées aux paroles du chant, et les refrains entonnés en chœur général. De bonnes grosses filles aussi lestes que grandes et fortes (on en trouve déjà fort peu de ce genre dans les grands villages) réussissaient facilement à lui faire faire le corbeau pendant des heures entières. Il serait difficile de dire lesquelles de ces filles-là étaient les plus belles ; toutes avaient le cou et la gorge d’une blancheur mate incomparable, un incarnat de rose, une allure de paon déployant ses grâces, et les cheveux en tresses descendant mollement de la nuque à la ceinture.
Séliphane en tenait une par sa blanche main à sa droite, une autre à sa gauche, et cheminait posément avec elles dans la chaîne, ou bien s’étant isolé et rangé dans la ligne des gars, il s’avançait haut et superbe droit à elles, et alors elles aussi, l’air confiant et même altier, elles se mettaient en mouvement vers lui, en entonnant, de leur voix aussi fraîche que puissante de sonorité, ces mots de la chanson : « Seigneurs boyards, montrez l’amant… ! » Lui, il désignait le soleil couchant déjà à moitié plongé sous l’horizon et les ténèbres promptes à remplir le vide que laisse en s’évanouissant la lumière, et l’écho qui renvoyait plaintivement de très loin les dernières paroles du chant. Séliphane ne savait, à cette heure-là, ce qui se passait dans son esprit ; mais veillant ou dormant, et à l’aurore comme le soir à la nuit close, toujours il lui semblait tenir de belles mains blanches, et toujours la danseuse passait et repassait avec son sourire dans les évolutions de la ronde.
Les chevaux de Tchitchikof n’étaient pas moins satisfaits que Pétrouchka et que Séliphane des loisirs qui leur étaient faits et des avantages de la résidence ; et le timonier et le bricolier à pelage gris pommelé, surnommé l’assesseur, et Zoubor lui-même, Zoubor que Séliphane avait un jour apostrophé du nom de cheval hypocrite et de lâche, tous trois trouvaient la terre de Téntëtnikof un séjour assez agréable, l’avoine excellente et la distribution des écuries extrêmement commode ; les râteliers étaient séparés par de bonnes cloisons, mais par des cloisons à claire-voie et telles que chaque cheval pouvait voir les autres ; et, s’il venait à l’un d’eux, fût-ce au plus éloigné, la fantaisie de hennir, on pouvait l’apercevoir et lui répondre aussitôt. Bref, chacun, en vérité, s’était installé comme dans un gras et moelleux chez-soi.
Quant à ce qui est de l’affaire pour la perpétration de laquelle Paul Ivanovitch parcourait la Russie, l’immense Russie en quête d’âmes mortes, c’est un objet sur lequel il était devenu excessivement délicat, et même s’il lui arrivait d’avoir à traiter avec un imbécile achevé, il procédait sans précipitation, de crainte de fâcheux mécomptes. Téntëtnikof est un imbécile, mais un imbécile qui rumine, qui lit des lèvres, qui se croit philosophe, qui tâche réellement de s’expliquer le d’où vient, le comment, le pourquoi, le par quoi et le après de toutes choses. Tchitchikof pensa qu’avec un pareil homme il ne fallait pas aborder les choses de front, mais avancer lentement de biais.
Ayant accoutumé tous les domestiques à l’entendre faire une foule de questions comme si c’était en lui une manie d’homme simple, naïf et oisif, il sut d’eux que leur maître naguère allait assez souvent chez son voisin le général… que ce dernier avait une fille, une belle demoiselle… que celle-ci revenait à leur maître et que celui-ci revenait à la jolie demoiselle ; qu’ensuite il y avait eu Dieu sait quelle noise entre les deux seigneurs et qu’on s’était séparé.
Tchitchikof avait lui-même remarqué qu’André Ivanovitch, soit qu’il eut en main le crayon ou la plume, toujours dessinait des têtes de femme, et ces têtes étaient toutes la même tête, toutes se ressemblaient entre elles d’air, de traits et de sourire. Un jour, après le dîner, tout en faisant tourner du doigt sa tabatière comme une sphère sur son axe, il lui dit : « André Ivanovitch, vous avez tout, hors une chose…
– Hors quoi ? dit le philosophe en tordant de ses lèvres une longue fumée de tabac qui s’échappa en une série d’anneaux mobiles.
– Une compagne de votre solitude, » dit Tchitchikof ; et, comme André Ivanovitch n’ajouta pas un mot, l’entretien n’alla pas plus loin.
Tchitchikof ne se tint pas pour battu ; il revint à la charge dès le lendemain avant le souper ; là, après avoir parlé de choses propres à lui faire un peu desserrer les dents, il arriva à l’objet qui l’occupait et se borna à dire : « Vrai, André Ivanovitch, vous ne seriez que sage de vous marier. » Pas une syllabe de réponse… on eût dit que le moindre propos sur ce sujet lui était désagréable à un titre quelconque. Tchitchikof n’était pas homme à se rebuter pour si peu ; le surlendemain, après souper, il prit son temps et dit comme en conclusion : « Eh ! certes, plus je tourne et retourne dans ma tête les choses de votre situation ici, plus je suis convaincu qu’il vous faut vous marier ; sinon, voyez-vous, gare l’hypocondrie ! » Était-ce seulement l’effet des paroles de Tchitchikof, était-ce que la disposition d’esprit fût, ce jour-là, chez lui, tournée aux épanchements ? il soupira et dit, après avoir poussé au plafond tout le trésor de fumée de tabac qu’il avait aspiré avec ardeur dans les dix minutes précédentes : « En amours comme en toutes choses, il faut être né heureux, Pavel Ivanovitch ! » Et aussitôt il raconta à Tchitchikof toute l’histoire de sa liaison avec le général, et ce qui s’était passé ensuite, avec les détails de la rupture.
Quand Tchitchikof eut bien tout entendu jusqu’au dernier mot, et qu’il se fut ainsi assuré que tout le mal provenait du seul petit mot toi, il fut tout ahuri ; il mit une bonne minute à regarder Téntëtnikof de tous ses yeux, ne sachant s’il devait de ce moment le considérer comme fou tout à fait ou seulement comme braque et maniaque.
« André Ivanovitch… de grâce… dites-moi un peu, reprit-il enfin en égrenant une à une ses paroles et en lui saisissant les deux mains, où est donc l’insulte, et qu’y a-t-il, selon vous, d’offensant dans le mot toi ?
– Le mot toi n’est pas, en effet, par lui-même, un terme insultant, dit Téntëtnikof ; mais dans le sens de ce mot, dans le son de voix avec lequel il a été dit, il y a offense…Toi, dit comme il l’a dit, signifie : « Souviens-toi que tu n’es rien ; je te reçois parce que nous n’avons personne d’un rang plus relevé dans le voisinage ; quand donc il nous arrive ici quelque princesse, prends vite ta vraie place, tiens-toi près de la porte, assis ou debout, selon la personne qui passe. Voilà le sens du mot toi. » En donnant cette explication, le bon et modeste André Ivanovitch avait l’œil étincelant, et sa voix avait l’émotion fébrile que donne inévitablement le sentiment d’une offense.
– Et quand bien même il y aurait attaché ce sens, qu’est-ce que ça fait ?
– Ce que cela fait ! ! ! Comment, dit Téntëtnikof en regardant Tchitchikof avec une grande fixité, vous voudriez que je reparusse dans sa maison après un tel procédé ?…
– Eh ! quel procédé ? ce n’est pas là ce qu’on est convenu d’appeler un procédé.
– Vous dites que ce n’est pas un procédé ? dit Téntëtnikof, très surpris de cette objection.
– Ce n’est pas un procédé, André Ivanovitch ; c’est tout bonnement une habitude commune à presque tous nos généraux, et non pas un procédé ; il y en a qui disent toi à tout venant. Et d’ailleurs, pourquoi ne pas passer cette petite fantaisie à un bon vieux serviteur de la patrie ?
– Ce serait, j’en conviens, bien différent s’il était vieux en effet, et qu’il fût pauvre, sans orgueil, sans hauteur, sans ces grosses épaulettes qui leur font tourner la tête ; je lui pardonnerais alors de me tutoyer, et cela ne diminuerait en rien mon amitié, et bien au contraire.
– Oh, l’imbécile ! il permettrait les tu et les toi à un mendiant, mais pas à un général !… C’est bien, reprit tout haut Tchitchikof, mettons qu’il vous ait offensé, vous l’avez à l’instant fort gentiment payé de la même monnaie ; vous êtes restés à deux de jeu… la main sur la conscience, il n’y a pas du tout là motif à se séparer pour toujours ; on ne se quitte pas pour des bêtises… pardon, pardon ! mais de grâce, à quoi est-ce que cela ressemble ? Si l’on a une fois un but, il faut y arriver, fût-ce en montant à la brèche… mais il y a là un homme qui a craché ! L’homme a de tout temps craché et de tout temps crachera ; c’est dans sa nature ; faites deux fois le tour du monde, et vous ne me trouverez pas un homme, pas une femme qui n’ait craché. »
Téntëtnikof était fort empêché par un pareil langage ; il regardait d’un œil effaré l’air convaincu des traits de Paul Ivanovitch, et il pensait : « C’est pourtant un bien drôle de corps que ce M. Tchitchikof !… »
Et celui-ci, de son côté, en même temps pensait : « Ce Téntëtnikof, en vérité, est un évaporé et un braque au premier chef. » Et il reprit : « André Ivanovitch, souffrez qu’une bonne fois je vous parle en frère ; vous manquez d’expérience pour réparer ces sortes de choses-là… eh bien ! avec votre permission, j’en ferai mon affaire. J’irai trouver Son Excellence ; je lui expliquerai que le malentendu qui est arrivé est du fait de votre inexpérience, de votre jeunesse, de votre peu d’habitude des hommes, de votre ignorance des choses qui sont d’un usage général dans une certaine sphère.
– Je n’irai pas, quant à moi, ramper devant lui, s’écria d’un ton assez âcre le jeune seigneur et je ne vous ai pas donné pouvoir d’aller le faire à ma place.
– Ramper n’est point mon fait, dit Tchitchikof blessé. Aller excuser la faute d’un tiers que j’affectionne, je puis le faire par motif de charité pure, par esprit de conciliation, oui… mais je ne fais rien par bassesse. C’est un bon et honnête mouvement que j’ai éprouvé à votre égard ; pardonnez-moi de m’y être abandonné ; je suis si éloigné de croire que ce fût en vous habitude prise de vous acharner sur les mots pour y découvrir de mauvais côtés et en faire application aux personnes !
– J’ai tort, pleinement tort, c’est à vous à me pardonner, et je vous en prie, dit Téntëtnikof avec une sincère émotion, et en lui saisissant les deux mains ; je n’ai eu nulle intention de vous offenser, d’autant moins que l’intérêt que vous me témoignez ne peut que m’être très sensible. Mais laissons ce propos, et ne parlons plus jamais de la conversation pénible qui l’a amené.
– Soit, si c’est un parti pris de votre part, de languir en silence plutôt que d’épancher vos chagrins dans le cœur d’un ami ; mais je vous préviens que je n’en irai pas moins voir le général.
– Pourquoi ? dit Téntëtnikof, de nouveau tout éperdu.
– Eh mais, je veux présenter mes respects à Son Excellence.
– Est-il étrange, cet homme-là ! pensa Téntëtnikof.
– Il est vraiment singulier, ce Téntëtnikof, » pensa de son côté Tchitchikof ; et il poursuivit : « Demain matin sans faute, André Ivanovitch, vers dix heures du matin, je me rends chez le général. Selon mon sentiment, le plus tôt qu’on peut saluer un brave dont on ne sait rien que de très honorable, c’est en vérité le mieux. Une chose seulement me contrarie : ma britchka, par suite de votre bonne et noble hospitalité, a été presque oubliée, et elle n’est pas encore en état de marcher ; me serait-il permis de me servir de votre calèche ?… Ce n’est qu’à cette condition que je pourrais aller voir le général, demain à dix heures, comme c’est mon intention.
– Eh ! de grâce, qu’est-ce que c’est que cette prière ? vous vous moquez ; vous êtes tout aussi maître que moi ici ; équipages ; chevaux et le reste, tout est à votre disposition. »
Après cette conversation, ils se séparèrent et allèrent gagner leurs lits, non sans faire beaucoup de réflexions sur les étrangetés de l’autre.
Chose bizarre pourtant ! le lendemain, lorsqu’on eut attelé pour Tchitchikof, et qu’il eut sauté dans la calèche avec une agilité presque militaire, vêtu de son habit neuf, cravate et gilet blancs, et gants jaunes paille, pour aller présenter ses respects au général, Téntëtnikof, qui s’était réveillé et levé plus tôt que de coutume, se trouvait déjà livré à une agitation d’esprit telle qu’il n’en avait pas depuis bien longtemps éprouvé. Tout le cours somnolent et pour ainsi dire engorgé de ses pensées devint fluide, avec des mouvements fluctueux et bientôt impétueux ; un trouble nerveux agita tous les sens de ce baïbak[6]plongé jusqu’à ce jour dans la paresse de ces prétendus heureux du monde qui ont fait de leur vie un écoulement d’eaux dormantes, et se tiennent accroupis, l’œil fixe, occupés à le voir passer.
Tantôt il s’installait à sa place accoutumée sur le divan, tantôt il s’acheminait à sa fenêtre, tantôt il prenait un livre, et de temps à autre en tournait les feuillets sans avoir rien lu, tantôt jetait sur la table ce livre qui semblait l’empêcher de penser à son aise. C’était une chaîne de velléités. La pensée, née dans le cerveau (où naîtrait-elle ?), n’y vivait pourtant pas une seconde ; c’étaient des pattes, des queues, des embryons informes de pensées qui se mêlaient dans la tête et fuyaient on ne sait où ni comment… « Je suis dans une étrange situation d’esprit ! » disait-il ; et il allait à sa fenêtre regarder sur la route qui s’apercevait à travers la chênaie, au bout de laquelle se balançait encore dans l’air, n’étant pas parvenue à s’abattre, la poussière soulevée par la calèche qui emportait Tchitchikof pour quelques heures. Mais laissons Téntëtnikof, et suivons l’homme plus heureusement doué, que nous connaissons si supérieur aux injures du temps et des hommes.

Notes

  1. Aller Éponge de rivière.
  2. Aller Comme on dirait un gobe-mouche, un désœuvré, un oisif, qui bat l’eau pour faire des ronds, qui fume pour faire quelque chose et ne fait autre emploi de ses dix doigts que de soutenir le tuyau de sa pipe de l’air du monde le plus préoccupé.
  3. Aller Probablement les charades en action, les bouts-rimés, la danse, l’escrime, la main chaude, pigeon vole, avec tout l’attirail des gages et des pénitences, tous les petits jeux, et peut-être même les petites représentations théâtrales. Voilà un bien grand abatis dans les importations des nobles Français de l’émigration, précepteurs et modèles pourtant alors de presque tous les Russes les plus marquants d’aujourd’hui. Gogol inclinait à l’utilitarisme.
  4. Aller Divers ornements de tête des femmes russes.
  5. Aller Kormiletz, celui de qui on reçoit la nourriture, à qui on doit sa subsistance.
  6. Aller Mot tatar, désignant un solitaire, et signifiant à proprement parler : homme qui bâille à l’écart.


Chant XIII
Un vieux débris de 1812

Avenue et aspect extérieur de l’habitation des Bétrichef. – Portrait du général. – Tchitchikof est introduit. – Il se sent d’abord assez intimidé et balbutie quelque temps en y mettant peut-être aussi un peu d’intention ; puis il compose assez bien sa personne et ses discours pour être souffert et même pour se faire écouter. Bientôt il amène habilement l’occasion de nommer M. Téntëtnikof, qu’il dit très occupé… De quoi ? De la gloire de son pays, mais encore ? Il écrit… l’histoire des généraux de 1812. – Mlle Julienne apparaît dans le cabinet où ils étaient. – Elle plaide la cause de M. André contre les préventions de son père, préventions qu’elle sait être nourries par un tiers qu’elle juge abject et perfide. – Tchitchikof fait de l’esprit ; il égaye la conversation ; la gaieté gagne, et, peu à peu, envahit le général. – Notre héros pousse à l’anecdote, et il en sait de bonnes. – Un accès de gros rire s’empare du général et ne le quitte plus, sauf un instant où la noble Julienne déclare les faits racontés déplorables, et non risibles. – Tchitchikof est retenu pour le dîner. – Il assiste à la toilette du général. – Il profite du moment de favorable disposition et de longues ablutions à très grande eau de Bétrichef pour le prier de lui vendre ses âmes mortes, en lui improvisant une histoire d’oncle riche et fantasque, qui le fera son héritier dans le cas où, d’abord, il saura s’enrichir vite lui-même. – Bétrichef est si heureux de s’égayer sur l’ânerie de cet oncle imaginaire, qu’il donne pour rien toutes ses âmes mortes, mâles et femelles. – On passe à la salle à manger.
De bons chevaux, en deux heures de temps, transportèrent Tchitchikof à une distance de dix verstes, d’abord par une chênaie, puis par des blés qui commençaient à verdoyer au milieu des terres fraîchement labourées, puis par des versants de montagnes d’où l’on découvrait à chaque instant de nouveaux lointains, puis par une large allée de tilleuls, dont le feuillage commençait à peine à percer ; et enfin, au milieu du village même. Ici l’avenue tourne à droite, et, se changeant en un double rideau de hauts peupliers, que protégeait au bas de leur tige un encaissement d’osier tressé, elle aboutit à une grande porte grillée en fer de fonte, à travers laquelle se découvre le riche et artistique fronton de la maison du général, fronton qui pose sur huit colonnes d’ordre corinthien. L’air était imprégné d’une forte odeur de térébenthine ; on rafraîchissait ou rajeunissait tout ; on ne permettait à rien de vieillir. La cour, par son exquise propreté, ressemblait à un parquet. Parvenu devant l’entrée de la maison, Tchitchikof s’élança d’un air respectueux sur le perron, se fit annoncer au général, et fut introduit aussitôt dans le cabinet.
Le général, qui s’avança vers son visiteur, le frappa par son extérieur imposant. Il était vêtu d’un déshabillé de chambre en magnifique satin pourpre ; son regard franc, ses traits mâles, ses moustaches et ses grands favoris grisonnants, ses cheveux, par derrière, tondus très ras sous le peigne, le cou, au-dessus de la nuque, gros, à trois bourrelets et deux vallées, plus une fissure de biais sur le tout… en un mot, c’était un de ces généraux à peindre, comme en posséda tant la grande année 1812. Le général Bétrichef avait, sous une couche de vertus, une couche de faiblesses. Les unes et les autres, comme on l’observe dans les Russes, étaient jetées en lui avec un certain désordre pittoresque. Dans les conjonctures décisives, il laissait voir générosité, bravoure, esprit, libéralité exemplaire en toute chose, et, à côté de cela, il montrait bientôt caprice, ambition, vanité, impolitesse et susceptibilité personnelle, dont ne se fait faute aucun Russe inoccupé, aux heures où il n’a nul besoin de résolution.
Il avait une antipathie marquée pour tous ceux qui l’avaient favorisé dans le service, et il s’exprimait âcrement, et par épigrammes, sur leur compte. Sa meilleure provision en ce genre était à l’adresse de l’un de ses anciens camarades, qu’il avait toujours regardé comme bien inférieur à lui en esprit et en capacité, et qui, cependant, l’avait distancé et occupait un poste de général-gouverneur de deux gouvernements, et, comme par un fait exprès, de ceux mêmes où se trouvaient ses terres, de manière qu’il se voyait en quelque sorte dans sa dépendance. Pour se venger de cette position subalterne, il le dénigrait en toute bonne occasion, critiquait chacun de ses actes, et en était venu à voir le comble de l’absurdité dans chaque mesure de son rival et dans chaque disposition qui émanait de son autorité.
Tout chez Bétrichef portait un cachet de singularité, à commencer par les lumières de la civilisation, dont il était le partisan zélé : ami de l’éclat, il se plaisait à faire ostentation de ses connaissances, il avait la prétention de savoir ce que les autres ne savent pas, et il n’aimait pas les gens qui savaient ce qu’il ignorait ; tout en ayant reçu une éducation mi-partie étrangère, et sans cesser de s’en prévaloir, il voulait jouer le rôle de bârine russe. Et on conçoit qu’avec cette inconsistance de caractère, avec ces oppositions et contradictions, ces incompatibilités qui se conciliaient en lui, il ne pouvait manquer de se faire dans le service un grand nombre d’ennemis, et que, par suite, il n’ait pas manqué de prendre son congé et d’en accuser Dieu sait quelle prétendue cabale, sans avoir la bonne foi de s’accuser lui-même au moins de quelque tort. Il gardait dans la retraite toutes les mêmes poses un peu théâtrales qu’il avait toujours affectionnées dans le service ; et en surtout, en habit de ville, en habit habillé, en habit du matin ou en simple robe de chambre, c’était bien le même homme. Depuis le son de sa voix jusqu’au moindre mouvement, regard ou geste, tout en lui était impérieux et dominateur, tout inspirait aux inférieurs sinon le respect, au moins la circonspection et même la crainte.
Tchitchikof, toujours circonspect, éprouva devant lui une réserve et une intimidation respectueuse, et cette impression se traduisit dans son langage par une hésitation qui ne lui était pas habituelle.
Inclinant révérencieusement la tête de côté, élevant les mains en l’air comme s’il se disposait à soulever un plateau chargé de menue vaisselle, il sut, en même temps faire fléchir tout son corps avec une aisance prodigieuse, en disant : « J’ai pensé qu’il était de mon devoir de me présenter à Votre Excellence. Professant une vive admiration pour les guerriers dont les exploits ont sauvé la patrie au prix de leur sang, je n’ai pu résister au désir de venir me présenter personnellement à Votre Excellence.
On ne peut affirmer que cette lourde et filandreuse manière de se recommander ait positivement agréé au général ; cependant il fit à Tchitchikof une inclination de tête fort bienveillante et lui dit :
« Charmé de faire votre connaissance ; veuillez donc vous asseoir. Où avez-vous servi ?
– Mon service, dit Tchitchikof prenant place sur un siège, non pas au milieu et carrément, mais sur le bord et de biais, et en posant ses deux mains sur l’un des bras du fauteuil, mon service a commencé dans la chancellerie du Trésor, Excellence ; puis j’ai passé dans différents autres services ; j’ai été attaché au tribunal des non domiciliés, dit tribunal de cour ; ensuite aux bureaux du comité des bâtiments, et enfin à la douane. On peut comparer ma vie à un vaisseau livré au caprice des vagues ; on peut dire… Excellence, qu’avec ma patience… car de fait, moi, ballotté, voyez-vous, en butte aux persécutions… j’ai été réellement la patience personnifiée, et ce que j’ai eu d’ennemis, à vrai dire, et qui ont attenté à ma vie même, si je puis dire… Non, ni les paroles, ni les couleurs, ni le pinceau lui-même, Excellence, ne sauraient le rendre. De sorte que, pour ne rien omettre, au déclin de ma vie, je ne suis en quête que d’un petit recoin où passer un reste de jours. En attendant, je suis arrêté, je stationne chez un des plus proches voisins de Votre Excellence.
– Chez qui ?
– Chez Téntëtnikof, Excellence. (Le général fronce le sourcil.) Ah ! si Votre Excellence savait combien il regrette de n’avoir pas porté toute l’attention qu’il devait, comme il dit…
– À quoi ?
– Aux… services… aux services de Votre Excellence. Il dit comme ça qu’il ne trouve pas de mots pour rendre tout ce qu’il voudrait pouvoir dire, et il dit : « Si je pouvais seulement, devant son Excellence, d’une façon ou d’une autre… parce que, comme il le dit très bien, je sais, moi, apprécier les hommes, ceux surtout qui sont les sauveurs, les vrais sauveurs de la patrie… »
– Eh ! de grâce, qu’est-ce qu’il a dans la tête ? Je ne suis pas du tout fâché, dit le général radouci par le pathétique de son interlocuteur. J’ai même aimé cet homme-là, moi, et beaucoup ; je suis persuadé qu’avec le temps il deviendra un sujet… utile.
– Votre Excellence a un coup d’œil d’une justesse !… et comme c’est dit, pour ainsi dire exprimé !… Oui, c’est un sujet qui sera utile ; oui, oui, utile… un sujet qui parle, trrrr… C’est celui-là qui a un talent de parole ! et comme il manie la plume, krrrr… oui, on peut dire une plume… c’est-à-dire…
– Mais il écrit, ce me semble, des sottises, de petits vers bien niais.
– Non, Excellence, non pas, ce ne sont diantre pas des sottises qu’il écrit… Des vers ! oh ! nullement.
– Écrit-il quelque chose de raisonnable ?
– Il écrit l’histoire, voilà !
– L’histoire ! l’histoire de qui, de quoi ?
– Eh ! mais l’histoire…» Ici, Tchitchikof s’arrêta ; puis, soit parce qu’il avait devant lui un général, soit par suite du désir qu’il avait de donner une grande importance à son hôte, il ajouta :
« L’histoire des généraux, Excellence.
– Comment des généraux ! de quels généraux ?
– Des généraux de la généralité en général, Excellence, c’est-à-dire généralement des généraux, ou, pour mieux dire, oui, je dis bien, des généraux de la patrie. »
Tchitchikof s’embrouillait, s’empêtrait, pataugeait ; il le sentait avec chagrin ; il était sur le point de cracher, comme font les Russes du commun entre eux dans ces cas difficiles, et il se disait mentalement à lui-même : « Seigneur Dieu ! suis-je stupide aujourd’hui ! » Il ajouta entre ses dents :
« Pardon, je ne suis pas très bien…
– Qu’est-ce que ce sera que cette histoire ? l’histoire d’une époque quelconque, ou bien une histoire particulière… la biographie d’un général en chef ? Autrement, sera-ce l’histoire de touts les généraux russes, pêle-mêle ? Impossible … peut-être est-ce la biographie des généraux qui ont participé à 1812 ?
– Juste ! juste ! des généraux de 1812, de ceux qui ont été à 1812, Excellence, à l’an 12 ! »
Après avoir ainsi affirmé, il se dit en lui-même : « On m’assommerait plutôt que de me faire comprendre ces belles choses-là !
– S’il en est ainsi, que ne vient-il me voir ? Je pourrais aisément lui procurer une masse de matériaux précieux.
– C’est qu’il n’ose pas, Excellence.
– Quelle folie ! Comment peut-il croire que, pour un mot… un rien… Allons donc ! je ne suis pas du tout du caractère qu’il suppose… C’est donc moi alors qui l’irai voir… Pourquoi pas ? pourquoi pas ?
– Non, il ne se laissera pas prévenir ; je lui dirai… Il accourra, heureux… » dit Tchitchikof reprenant complètement son assurance. Il pensa : « On n’a pas idée d’une chance pareille ! et comme ce propos sur les généraux est venu à propos ! Quand je songe que je babillais, moi, comme ça, pour amuser le tapis !… »
Dans le cabinet même où ce dialogue avait lieu, il se fit entendre un léger bruit ; la porte d’une grande et belle armoire de noyer s’ouvrit comme d’elle-même, et, dans la partie entrebâillée de cette porte, la main appuyée sur la main de cristal de la serrure, parut une figure vivante. Si, dans une pièce sombre, eût éclaté tout à coup un cadre transparent, vivement éclairé par des lampes habilement disposées, cette figure apparaissant au milieu du carré lumineux eût moins frappé Tchitchikof par l’inattendu que ne le fit cette espèce d’apparition féerique. Il était évident que la personne qui se tenait sur le seuil avec un air d’hésitation, avait quelque chose à dire au général ; mais, après avoir aperçu là un étranger, elle s’était arrêtée court. Sa présence avait été accompagnée de l’irruption d’un rayon de soleil qui semblait rire de l’air sérieux des deux hommes disparates près du bureau.
Quant à la personne si soudainement introduite, que ceignait et caressait la lumière du ciel, elle était droite et légère comme une javeline en bois de rose. Elle semblait ainsi s’élever fort au-dessus de la taille ordinaire de son sexe ; pur effet d’optique, car elle était, en réalité, d’une taille au-dessous de la moyenne. L’illusion provenait ici de l’admirable harmonie de proportions qui existait entre toutes les parties du corps. Sa robe lui seyait comme si les meilleures couturières du monde eussent délibéré en comité pour qu’elle fût mieux vêtue qu’aucune femme. Autre illusion, elle s’habillait en quelque sorte elle-même ; elle s’armait de ses aiguilles de fée, rassemblait les morceaux de la pièce d’étoffe qu’elle venait de couper et de découper comme de fantaisie, et tout cela finissait par s’appliquer sur elle avec des plis élégants, si légers, si harmonieux, qu’un sculpteur aurait voulu tout d’abord faire passer l’ensemble sur l’un de ses marbres ; et toutes les dames, moins promptes et moins heureuses qu’elle à suivre toutes les plus charmantes évolutions de la mode, eussent à côté de cette enchanteresse, semblé n’être que du commun des mortelles. Tchitchikof ne put, dans les premiers moments, se rendre compte de ce qu’il voyait devant lui, et ce n’est qu’au bout de cinq ou six minutes d’attention qu’il fit la remarque d’un défaut de la personne… Elle manquait, à son avis, d’embonpoint.
« Je vous recommande mon enfant gâté, dit le général en s’adressant à Tchitchikof. Çà, dites donc, je ne sais pourtant encore aucun de vos noms.
– Le moyen, en effet, qu’on s’intéresse en aucune façon, à aucun degré, au nom d’un homme qui ne peut se recommander à la mémoire d’autrui par nul exploit[1], par aucune action qui mérite d’être citée ! dit modestement Tchitchikof en baissant la tête.
– Mais encore ?
– Paul Ivanovitch, Excellence, dit Tchitchikof en s’inclinant presque avec la désinvolture d’un militaire, après quoi il rebondit en arrière avec l’élasticité d’un ballon de caoutchouc.
– Oulinnka[2], dit le général en s’adressant à sa fille, Paul Ivanovitch vient de me raconter l’intéressante nouvelle que notre voisin Téntëtnikof n’est nullement aussi esprit bouché que nous le supposions, et qu’il s’occupe d’une chose, en vérité, assez considérable… de l’Histoire des généraux de 1812.
– Et qui donc a pu penser que ce fût un sot ? répondit-elle avec volubilité ; ce ne pourrait être que Wychépokrovof, à qui vous vous fiez trop, et qui est, lui, aussi borné qu’il est vil.
– Pourquoi vil ? il est un peu sot, voilà tout ce que je t’accorde.
– Il est vil et sot, et bas, et abject, repartit vivement Oulinnka. Celui qui a mortellement offensé ses frères, et chassé de la maison paternelle sa propre sœur, ne peut être qu’un pauvre homme.
– Oui, on raconte cela…
– Des contes de cette sorte seraient en huit jours reconnus pour d’odieuses calomnies. Je ne puis concevoir, mon père, comment, doué de la plus belle âme, du cœur le plus haut placé, tu reçois un homme qui est distant de toi comme la terre du ciel, et que tu sais toi-même être un malhonnête homme.
– Voilà, mon cher monsieur, dit le général à Tchitchikof en souriant avec une bonhomie sincère, voilà un joli échantillon des querelles que nous nous faisons, cette petite folle et moi. » Et se retournant vers sa fille, il ajouta : « Ma chère enfant, je ne peux pourtant pas le chasser par les épaules.
– On ne chasse personne par les épaules, quand on sait vivre, mais on se garde de faire tant de politesses à des misérables.
– Que faire, mademoiselle, s’il n’est personne qui ne se croie des droits à l’amour des autres ? Il n’y a pas jusqu’à la brute qui aime à se voir choyer et caresser. La bête fauve, enfermée dans une cage de fer, passe sa bure à travers les barreaux et dit dans son langage : Caresse-moi donc un peu.
– Ha, ha, ha, ha, ha ! fit le général fort égayé par une telle sortie ; il y a telle bête qui ne se borne pas à allonger ainsi le museau et à demander une caresse, mais elle sollicite la confiance, la parfaite confiance de l’honnête regardant… Ha, ha, ha, ha, ha ! » et tout le buste du brave général se trémousse ; ses épaules, si longtemps faites à porter deux livres pesant d’or, sous le nom de graines d’épinards, semblaient chargées de ce brillant fardeau.
Tchitchikof se permit aussi une petite fugue d’interjections ricaneuses, seulement, par respect pour le général, il s’abstint du ha ! et partit en hé ! « Hé, hé, hé, hé, hé ! » fit-il, et tout son buste aussi fut en grand émoi, comme la houle sous le coup de vent ; mais ses épaules ne se trémoussèrent point, parce que cet homme-là n’avait pas porté ni grosses ni petites épaulettes.
« Ha, ha, ha, ha ! il vole, il pille, il prend à pleines mains l’argent de la couronne, et encore, l’animal, il demande des récompenses. On ne peut pas, dit-il, on ne peut pas éternellement travailler sans encouragement, et quand la confiance est méritée… Caresse-moi donc un peu sur le museau. Ah bien, oui ! Ha, ha, ha, ha !
– Mon général, Votre Excellence a-t-elle entendu parler de : Aime-nous noirs, chacun nous aimera blancs, dit Tchitchikof en regardant le général d’un air tout à fait malin.
– Non, jamais.
– C’est une anecdote sympathique[3], Excellence ; c’était chez le prince Gounzovski, que connaît probablement Votre Excellence.
– Je ne le connais pas.
– Il avait pour intendant un jeune Allemand. Ce jeune homme, à l’occasion du recrutement qui se faisait alors, et de quelques autres affaires, dut se rendre à la ville, c’est-à-dire au chef-lieu du gouvernement, et là, de courir les tribunaux, et… vous me comprenez, et de reste… de graisser la patte à bien des gens. » Tchitchikof, en clignant d’un œil, exprima par une pantomime comment les gens de justice se font graisser la patte. « Au reste, eux, de leur côté, le régalèrent si largement qu’un jour, en dînant chez eux, le solliciteur leur dit : « Çà, messieurs, il faudra bien que vous veniez une fois ensemble chez moi, dans les terres du prince ! – Sois tranquille ! oui, oui, nous irons ! et cela bientôt ! » Le tribunal eut, en effet, à quelques jours de là, à se transporter du côté des domaines du prince pour faire une enquête, une grande enquête sur les terres du comte Treormétief, que Votre Excellence connaît pour sûr.
– Non, je ne le connais pas non plus.
– Quant à l’enquête, ces messieurs ne sont pas allés la faire en personne ; tout le tribunal en masse fit tourner bride, et les télègues se dirigèrent gaillardement vers la demeure du vieux économe du comte ; là, trois jours et trois nuits, sans désemparer, ils jouèrent au whist et au pharaon, le thé, le café et liqueurs aidant ; la bouilloire ne disparaissait un instant de la table que pour y revenir poser en chantant et sifflant l’instant d’après. Le pauvre vieux économe les avait tous assis en ordre comme s’ils pesaient sur sa gorge. (Tchitchikof pencha la tête, en posant le bout de ses dix doigts sur sa gorge.) Dans son désir pressant d’être délivré de l’invasion, il lui vint l’idée de dire à tout hasard à ses honorables hôtes : « Messieurs, n’avez-vous pas le projet d’aller visiter l’Allemand qui est intendant du prince ? Ce n’est pas bien loin d’ici, et il vous attend. – Tiens, à propos, c’est vrai, ça, dirent quelques-uns en posant sur les tables qui ses cartes, qui sa tasse, qui son verre ; vous vous rappelez qu’il nous a, ma foi, invités, le brave garçon. » Et voici toute la compagnie titubante, somnolente, en barbe de cinq jours, tassée dans les chariots, roulant, roulant, et débarquant enfin, dans un charmant désordre, au pied du perron de l’Allemand.
« Ce bon jeune Allemand, Excellence, venait de se marier ; il avait épousé une toute jeune personne des plus récentes sorties de l’Institut… Une demoiselle vraiment si subtile[4], si subtile… (Tchitchikof exprima par un jeu de physionomie la subtilité de la jeune dame.) Ils viennent tomber là, pour ainsi dire, en pleine lune de miel, lorsque le couple était tout langoureux de bien-être, à côté du samovar, prenant le thé, innocemment, vrai, comme deux petits angelots, n’est-ce pas, mon général ?… Tout à coup, la porte s’ouvre, et il leur tombe là… une surprise… une avalanche qui n’était pas de neige.
– Je me représente, dit en riant le général, comme ils étaient gentils, ces messieurs. Voilà un lendemain de noces ! Ha ! ha, ha !
– Leur apparition avait quelque chose de fantastique, à ce qu’il paraît ; l’Allemand en fut tellement frappé qu’il pense en perdre la tête. Il se lève, va à eux, et leur demande glacialement ce qu’ils veulent. « Holà ! disent-ils, voilà comme tu nous reçois, toi ! Ah ! c’est comme ça ! Changement de décor à vue ; autre scène, autre langage. Parlons affaires, et lestement. Voyons, voyons ! combien de vin de grain brasse-t-on dans les domaines du prince ? Produis les livres. Oui, oui, les livres ! tout de suite les livres ! » L’Allemand crut voir l’enfer ; il balbutia. Voilà ce que c’est ! Ils le saisirent, le garrottèrent, et ils l’emmenèrent à la ville. L’intendant resta un an et demi en prison.
– Hum ! » fit le général.
Oulinnka se croisa les mains sur la poitrine et serra les lèvres.
« La jeune femme, Excellence, fit bien des démarches ; mais que peut faire une femme pure, qui ne connaît pas le monde, et qui n’a l’expérience de rien ? C’est un grand bonheur encore qu’il se soit trouvé quelques braves gens qui lui ont indiqué les seules voies d’accommodement devenues possibles. L’Allemand fut tiré de ce guêpier, mais il lui en coûta deux mille roubles et les frais d’un banquet monstre. Quand, au dessert, tous, et lui aussi pour ne rien celer, furent arrivés au degré où commence le partage pâteux des vérités désormais sans conséquence, ils lui dirent : « Eh bien ! tu vois, frère, tu as fait fi de nous à une bête d’époque où ta fantaisie était de ne voir que des mentons rasés de frais… Non, vois-tu, aime-nous noirs, chacun nous aimera blancs[5]. »
Le général pouffa de rire.
Un sentiment douloureux se réfléchit sur le noble et beau visage de la jeune fille.
« Ah ! mon père, dit-elle avec émotion, je ne comprends pas comment tu peux rire de ces abominables scènes, qui me jettent dans un abîme de tristesse : je ne verrai jamais de sang-froid qu’il se passe de telles horreurs au vu et au su de tout le monde, et que le monde, que les plus honnêtes gens du moins ne flétrissent pas de leur mépris les coupables. Je ne saurais te dire ce qui se passe en moi, mais je crains de devenir méchante, impitoyable ; je pense, je pense… »
Le général craignit un instant de la voir fondre en larmes ; elle fit un haut-le-corps et tint bon.
« Seulement, au nom de Dieu ! ne sois pas fâchée contre nous, dit le général ; nous ne sommes pour rien dans tout cela, et nous en demandons acte. N’est-il pas vrai ? continua le général en s’adressant à Tchitchikof. Viens me donner un baiser, et rentre chez toi ; je vais m’habiller pour le dîner. Ah çà, toi ! dit-il en regardant finement Tchitchikof, j’espère que tu dînes chez moi ?…
– Si Votre Excellence me fait tant d’…
– Pas de façons ; à quel propos des façons ? je puis encore, Dieu merci, donner à manger à quelqu’un ; nous avons du chou ici. »
Tchitchikof changea ses bras en deux ailes légèrement soulevées, en rabattant son menton dans le creux de son estomac, de telle sorte que tous les objets qui se trouvaient dans le cabinet lui devinrent invisibles, hors la pointe de ses demi-bottes, Après avoir gardé quelques instants cette posture qui était destinée à témoigner de sa profonde gratitude, il releva la tête et les paupières, mais il ne revit plus Oulinnka ; elle avait disparu, et elle était remplacée par une apparition moins éthérée. À deux pas de Tchitchikof, se tenait un géant à longues et épaisses moustaches et à favoris incroyables ; c’était le valet de chambre du général, avec un vaste essuie-mains sur le bras, une aiguière à une main, la cuvette dans l’autre.
« Tu me permets, n’est-ce pas, de m’habiller en ta présence ?
– Excellence, vous pouvez non seulement vous habiller, mais faire encore tout ce qu’il vous plaira. »
Le général, ayant ôté sa robe de chambre et retroussé les manches de sa chemise sur ses bras musculeux, se mit à se laver à grande eau, à la russe, en se secouant, se gargarisant et s’éclaboussant comme un bon gros canard en humeur de s’ébattre et de batifoler. L’eau savonneuse rejaillissait de tous les côtés.
« Comment dis-tu cela ? dit le général en s’essuyant le cou de droite et de gauche ; comment dis-tu ce mot ? Aime-nous blancs…
– Noirs, mon général, aime-nous noirs.
– Ah ! « Aime-nous noirs, chacun nous aimera blancs. » Très bien ! très bien ! Les gaillards ! ils aiment, eux, ils adorent les encouragements, poursuivit le général. Il n’y a qu’à leur passer la main sur la tête…Ah ! c’est que sans encouragements, voyez-vous, il sera tout languissant, inquiet ; il ne volera plus tant, il mordra moins fort… ah ! ah ! ah ! »
Tchitchikof était tout réjoui du chemin qu’il avait fait : le général était de la plus belle humeur ; le général s’était lavé devant lui ; le général le retenait à dîner… Tout à coup il lui vint l’idée de procéder à sa grande affaire en commençant sans plus tarder, par quelque petite ouverture bien insinuante, puisque le général se montrait si rond et si facile. Il vit avec plaisir le valet de chambre emporter le grand bassin d’argent, et, dès que cet homme eut dépassé le seuil, il s’écria : « Mon général, puisque Votre Excellence est si bonne, si bienveillante pour tout le monde, je vous dirai que j’ai une prière à vous adresser.
– Qu’est-ce que c’est ? »
Tchitchikof regarda autour de lui comme pour prendre contenance, et poursuivit :
« Excellence, j’ai un bon vieux oncle décrépit, qui possède trois cents âmes et n’a que moi pour héritier ; il est si cassé qu’il ne peut plus régir son bien et pourtant il ne me charge pas de ce soin, auquel il n’est plus propre… et voyez, Excellence, la drôle de raison qu’il en donne : « Je ne connais pas très bien, moi, ce beau neveu, et peut-être c’est un dissipé, un prodigue… Qu’il me prouve qu’on peut faire fond sur lui ; qu’il commence par conquérir lui-même aussi trois cents âmes, et aussitôt, moi, je joindrai à ces trois cents âmes les trois cent âmes que j’ai. À présent, c’est son affaire ; nous verrons s’il tient à mes trois cents âmes et à mon estime. »
– Ah ça ! mais est-ce qu’il est fou, ton oncle ? dit le général ?
– Qu’il fût fou, à la bonne heure ! et s’il n’y avait que cela, le mal ne serait pas grand, Excellence. Mais le hic, c’est qu’il y a une ménagère installée chez lui depuis longtemps et cette ménagère a des enfants. Il se pourrait faire que tout le bien passât de ce côté.
– Le vieillard est décidément fou, fou à lier, dit le général, c’est un fait ; mais, en tout ceci, je ne vois pas, ajouta-t-il en regardant Tchitchikof de l’air d’un homme quelque peu importuné d’être pris ainsi pour confident d’un inconnu, je ne vois pas en quoi je pourrais t’assister…
– Voici, voici ce que je pensais : si Votre Excellence me vendait toutes les âmes de sa terre, les âmes mortes depuis le dernier recensement ; si elle me les vendait comme encore vivantes, puisqu’elles subsistent encore sur le rôle du cens, n’est-ce pas ? Nous passerions acte de vente en bonne forme, ce qui ne ferait de bien ni de mal à personne assurément, et moi j’aurais sauvegardé mon héritage. Il me suffit de présenter l’acte d’acquisition au vieillard ; tout d’abord il m’ensaisine, et le tour est fait. »
Le général, à qui les prémisses de Tchitchikof avaient d’abord fait ouvrir de très grands yeux étonnés et tant soit peu impatients, entendit cette conclusion dans une toute autre disposition. Il se prit à rire comme n’a jamais ri aucun homme ; ce fut comme si son corps eût soutenu le bouquet d’un grand feu d’artifice et une batterie de canons, et que tout eut parti à la fois ; il tomba tout d’une pièce dans le fauteuil qui était derrière lui, en levant les jambes de telle sorte que ce char, transformé en affût, alla rouler à deux toises de là, contre la paroi du cabinet. La tête du général, déjetée en arrière, semblait ne pouvoir se ramener sur les épaules, et l’on pouvait craindre, après un éclatement si homérique, qu’il n’y eut suffocation et ce qui s’ensuit. Toute la maison fut dans les transes ; le valet de chambre apparut de nouveau et se tenait immobile au milieu du cabinet ; Mlle Julienne accourut éperdue.
« Mon père, qu’est-ce qui vous arrive ? » dit-elle avec effroi en le regardant fixement et en lui tapotant les mains. Mais le général, pendant deux minutes, la poitrine haletante et l’œil un peu brouillé, ne put lui répondre qu’en souriant ; puis, se remettant enfin sur son séant et respirant plus à l’aise, il dit :
« Ce n’est rien, ma chère, rien, rien, te dis-je ; rentre chez toi ; tout à l’heure nous allons passer à la salle à manger. J’ai eu une grande envie de rire, voilà tout ; ne t’inquiète pas, va. Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! »
Mlle Julienne se retira, l’index de sa main gauche posé sur ses lèvres et le regard flottant de Tchitchikof au général. À plusieurs reprises, il eut peine à contenir sa poitrine haletante, pendant la pérégrination qu’ils firent à travers l’antichambre et une enfilade de quatre pièces qui aboutissaient à une chambre de coin, et vingt fois le rire chez lui fit explosion et se souleva de nouveau en saccades menaçantes.
Tchitchikof ne laissait pas que d’en concevoir de l’inquiétude.
« Ton oncle, dis donc, ton oncle aura-t-il un pied de nez ! Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! tu me lui bailles des morts… pour des vivants… ah ! ah ! ah ! Il n’est plus guère en vie lui-même… ça lui va… ah ! ah ! ah ! ah !
– Diantre ! Pensait en lui-même Tchitchikof, je ne me serais jamais douté que le général eut des nerfs si susceptibles !
– Ah ! ah ! ah ! ah ! continuait le général, quel âne que ton oncle ! En voilà un âne, celui-là !… Dire, en parlant de son neveu, d’un malheureux qui tire le diable par la queue pour vivre : « Que d’abord il me fasse de rien trois cents âmes à lui appartenantes, et aussitôt, moi, je lui donne mes trois cents à joindre aux siennes. » Si celui-là n’est pas un âne, qui est-ce qui sera âne ?
– Âne il est, mon général.
– Ah ! bien âne… Mais ; après ça, ton expédient, de régaler le vieux fou d’un si bon plat d’âmes mortes !… ah ! ah ! ah ! ah ! Je donnerais tout au monde, je t’assure, pour te voir de mes yeux quand tu lui présenteras l’acte de ta superbe acquisition.
– Une idée à lui, quoi ! Il est comme ça… Le grand âge, voyez-vous, Excellence… Il a quatre-vingts ans bien comptés.
– Quatre-vingts ? Très cassé, tu as dit ?… eh bien ? alors il s’éteindra…
– Et pourtant il se remue encore ; il est assez solide, Excellence.
– C’est vrai, tiens, j’y pense à présent : il doit être encore assez égrillard même ; une gouvernante… eh ! eh !
– Une égrillardise de moribond, après tout, Excellence.
– En tout cas un fameux imbécile, car tu conviendras qu’il est bête, ton oncle.
– Bête, mon général, très bête.
–Est-ce qu’il sort ? Fréquente-t-il quelques maisons ! Est-ce qu’il a comme ça bon air encore ! Se tient-il sur ses jambes ?
– Dame ! Excellence, pour dire qu’il ne se tient pas, il se tient ; mais pour dire qu’il se tient, non, il ne se tient pas.
– Eh bien ! c’est un imbécile ; pourtant, moi, je te dis qu’il est fort. Voyons, a-t-il encore des dents ?
– Deux en tout, Excellence.
– Un âne, je t’avais bien dit ; çà, frère, ne te fâche pas, entends-tu ? c’est ton oncle, à la bonne heure ! et toujours bien est-ce un âne ; sois sûr de ce que je te dis.
– C’est un âne, Excellence ; cela me coûte à dire, puisqu’aussi bien il est mon plus proche parent ; mais je ne puis faire que Votre Excellence ne voie en lui qu’un âne, et je ne puis en conscience, mon général, nier que Votre Excellence n’ait touché juste. »
Qu’il en coûtât à Tchitchikof de livrer son oncle au gros rire de l’honorable général, il y en a d’autant moins d’apparence que, dans notre intime conviction, cet oncle était pure chimère, et nous croyons même que de sa vie il n’avait eu d’oncle. Il avait une imagination très vive, voilà ce qui est incontestable.
« Ainsi Votre Excellence aura la bonté de me céder…
– Tu veux que je te cède mes âmes mortes ? Bon ! et tiens, pour une si ingénieuse invention, je suis prêt à te les donner avec la terre, avec le lieu qu’elles habitent ; je mets à ta disposition tout le cimetière ! Ah ! ah ! ah ! ah ! le vieux fou, le vieux, le vieux ! Quand j’y pense ! ah ! ah ! ah ! ah ! »
Et le rire de M. Bétrichef éclata de nouveau avec une force sans égale, qui le fit retentir dans toutes les parties de la maison, mais cette fois sans l’apparence du moindre accident.

Notes

  1. Aller On sait que, dans cet ouvrage, nous écrivons précisément l’histoire des exploits de Tchitchikof, et que cette histoire a la prétention d’être un poème; c’est qu’en tout cas, ce livre est plus vrai qu’aucun roman et d’un effet incomparablement plus grand que toute satire.
  2. Aller Oulinnka, pour Ioulia, Julie, ou Ouliana, Julienne.
  3. Aller Une foule de gens en Russie disent sympathique pour curieuse, comme ils disent restaurationpour restaurant, approbation pour expérience ou épreuve, bagatelle pour chose riche et magnifique, comme les Allemands disent fidèle pour comique, et noble pour tenant grande maison.
  4. Aller Subtile pour délicate de santé et mince de taille; toujours le même emploi des mots détournés de leur sens, tels que plus haut sympathique, etc., etc.
  5. Aller Interprétation : Reçois-nous horripilés, poudreux et sordides; car rasés et habillés nous aurions partout bon accueil.


Chant XIV
Lacune et hypothèse

Ce chant manque en entier dans les manuscrits connus de l’auteur quoiqu’on puisse inférer de quelques indications écrites au crayon en rapide sommaire que Gogol se proposait de raconter ici comme quoi Téntëtnikof le boudeur, à la pressante sollicitation du héros de cette odyssée steppienne, vient faire une grande visite de cérémonie du général Bétrichef ; comme quoi, dans l’une des visites qui s’ensuivirent, il s’enhardit à demander au général la main de Mlle Oulianka. Le général, suivant quelques notes, se réserve un mois de réflexion ; mais il ne tarde pas à se montrer tout à fait favorable à cette alliance. Bétrichef, ayant enfin donné de très bonne grâce son consentement, envoie Tchitchikof annoncer de sa part cette résolution à quelques membres de sa famille, et entre autres au colonel Kochkarëf, personnage frappé d’une idée fixe persistante qui le fait passer pour fou. Nous procédons encore par induction dans la version que nous substituons ici pour remplir cette regrettable lacune. Ces légères variantes qu’on peut d’ailleurs comparer avec la version qui vient d’être indiquée, sont motivées toujours par les actions déjà connues des personnages, et ont pour but de mettre d’accord les détails qui précèdent avec ceux qui vont suivre.
En même temps que Bétrichef entrait par une porte latérale dans la salle à manger, par la grande porte vitrée de la galerie entrait aussi un gentilhomme aux traits réguliers, tondu très ras, et d’un embonpoint si extraordinaire que l’attention de Tchitchikof se porta d’abord sur la solidité rassurante des chaises. C’était le magistrat de tout le gouvernement non pas le plus élevé en dignité, mais le plus actif et le plus influent. Le général, après les premières politesses, le conduisit à la vaste console sur laquelle était un plateau chargé de harengs, de caviar frais, d’anchois, de beurre de crème, de triple essence de cumin, de curaçao et de quatre autres liqueurs apéritives.
Le personnage fit sur ce plateau un épouvantable dégât. On renonça à la prégustation presque toute expédiée, et on se mit à table. Bétrichef échangea avec lui peu de paroles avant que la grosse faim eût été abattue par les deux premiers services, mais ensuite, Tchitchikof put conclure de ce qui fut dit que, grâce à la parfaite serviabilité du magistrat, le général n’avait jamais à se rendre à la ville, pour ses affaires. Les seules circonstances où il se dérangeât, c’était quand une pièce importante exigeait sa signature dans ceux des livres matriculaires qu’on ne déplace pas.
Notre héros qui écoutait d’une oreille de ce côté, tout en conversant avec Julienne, avait compris l’admirable parti qu’on pouvait tirer de l’intimité du magistrat et du général. Aussi ne mangea-t-il presque rien, et, dans son vif désir de complaire à la noble demoiselle passionnée pour les promenades équestres, il exulta le charme de l’exercice du cheval, et dit l’avoir beaucoup pratiqué autrefois. Il fut pris au mot, la soirée s’annonçait fort belle ; moins d’une heure après le café, comme il se rendait dans la cour pour faire atteler, tandis que le général, dans un coin du divan de la galerie, et le magistrat, dans un vaste fauteuil, faisaient la sieste, Paul Ivanovitch se vit présenter un joli cheval de selle, et Julienne souriante, et la cravache à la main, s’installait sur une fringante haquenée. Il fit bonne mine à mauvais jeu et monta. En un clin d’œil Julienne eut deviné la complète inexpérience de son compagnon de chevauchée, et comme elle était d’une angélique bonté, elle tint l’amble et ne fit durer l’épreuve qu’une demi-heure.
À leur rentrée le général remercia Tchitchikof de sa complaisance pour son enfant gâté, et l’engagea à venir les voir tant qu’il lui plairait.
Tchitchikof, fier de ses succès et de retour le soir chez son hôte, émerveilla le bon Téntëtnikof par le récit de tous les détails de sa visite. Le boudeur resta boudeur à l’égard du général, mais il sollicita Tchitchikof de faire honneur, dès le surlendemain, à l’invitation du général, et d’en faire autant deux jours après ce surlendemain. On croit qu’il fut échangé quelques messages entre les parties respectives, comme préliminaires de paix. Il en résulterait une sorte de preuve que M. André offrit spontanément à notre héros son hôte de lui faire donation amiable de quatre-vingt-dix âmes mortes de ses terres, et lui en remit la liste comme de paysans très vivants qu’il lui aurait vendus. Ainsi fit de son côté le général ; le magistrat se chargea de tout préparer de manière que vendeurs et acquéreurs n’eussent plus qu’à venir au chef-lieu apposer leurs seings et déjeuner dînatoirement avec messieurs les témoins de la transaction, chez le bon magistrat si rond en toutes choses.
Dans l’intervalle des négociations où l’on rit aux larmes du bon tour joué à l’oncle de Tchitchikof, devenu la fable des bureaux, notre galant héros, malgré deux petites chutes sans conséquence, se formait à l’équitation d’après les conseils que Julienne lui donnait indirectement, et devint par là assez bon cavalier pour entreprendre, sans trop de meurtrissures, une excursion plus lointaine.
Quant à notre Beau Ténébreux, le mélancolique Téntëtnikof, il perdait chaque jour de sa sauvagerie. On le vit se rapprocher d’un de ses voisins de campagne, un Nemrod qui, lorsqu’il allait dîner chez Bétrichef, l’avertissait à tous coups de sa visite, en lui envoyant, la veille, une belle bourriche de gibier : ses terres confinaient à celles de tous les deux. Ce voisin possédait, au fond d’un charmant bocage, une jolie maison de plaisance affectant la forme d’un repos de chasse ; il y entraîna un soir Téntëtnikof, le fusil sur l’épaule, sous prétexte de chasser le lendemain à la tiaga[1], dès avant l’aurore. Ils n’étaient pas là depuis une demi-heure que le hasard fit apparaître, devant le perron du joli pavillon, le général Bétrichef en calèche. À cheval, aux deux portières, se tenaient Julienne, éblouissante de beauté, et Tchitchikof qui, charmé de l’heureuse rencontre, en augura la réconciliation soudaine de ses deux hôtes habituels. Son nouvel hôte du jour, d’une amabilité parfaite, improvisa un thé, un souper fin, un champagne abondant frappé à la glace, et un punch aux ananas très flambant, auquel les quatre cavaliers firent honneur sans paraître surpris de rien. Quand on se sépara, Tchitchikof entendit très distinctement à deux fois prononcer le mot fiançailles.
À cinq jours de là il y eut grand dîner d’apparat chez le général. Celui-ci parla à Téntëtnikof des gloires de 1812, et de ce que rapportera de grand l’histoire des généraux de cette immortelle époque. Téntëtnikof ne put s’expliquer les interpellations obstinées que lui faisait là-dessus son futur beau-père. Tchitchikof donna, sommairement et gaiement, la clef du malentendu, et, subtil diplomate, il finit par se faire grand honneur de son invention.
Le dénouement prévu s’avançait, et à quelques jours de là tous passèrent ensemble une demi-journée à la ville, où il se traita gaiement beaucoup d’affaires graves pour plusieurs. Dix jours plus tard, Tchitchikof, en philosophe qui ne s’amuse pas longtemps aux mêmes spectacles, se fit donner mission d’aller annoncer dans trois gouvernements voisins, aux parents du général, le mariage de Mlle Julienne, ajourné à deux mois ; cette grande tournée, qui devait commencer par le colonel Kochkarëf, réputé fou assez généralement dans la contrée, avait lieu aux frais du général, quelque objection qu’eût faite à cela notre héros. En effet, il disait discrètement que c’était bien assez que Bétrichef lui fournit, pour une telle partie de plaisir, une très belle calèche de Vienne et y fit atteler trois vigoureux chevaux tirés des écuries de Son Excellence.
Il accepta pourtant un joli portefeuille sur lequel était encadré un bouquet de violettes brodé en perles, que le général lui dit être le travail de sa compagne d’équitation. Ce portefeuille, pourvu d’une microscopique serrure en argent à l’intérieur, se trouva être rembourré de ces menus assignats qui sont si utiles au voyageur, même à celui dont l’équipage révèle la plus grande aisance.

Notes

  1. Aller Voy. pour ce mode de chasse à l’affût la description qui en est faite dans les Mémoires d’un Seigneur russe, page 19 de notre dernière édition.


Chant XV
Deux originaux, chacun dans son genre

Notre héros en superbe équipage est égaré par la faute de ses gens. – Scènes de pêche. – Un gentilhomme qui flotte en balise sans danger de sombrer. – Riche coup de filet qu’il semblait lui-même convoyer à fleur d’eau. – Le hobereau-balise se trouva être un fieffé viveur. – L’intérieur et les fils de ce gentilhomme ; leur perspective d’avenir. – Un convive survient. Joie de l’amphitryon. Dîner pantagruélique – Contraste : Péetoukhof qui vit trop, Platônof qui vit trop peu. – Notre héros est frappé de la disposition spleenique de ce dernier et y prend assez d’intérêt pour lui faire une gracieuse proposition. Il est convenu qu’ils vont partir ensemble et voyager de conserve. – Leur hôte les retient de force pour vingt-quatre heures encore. – Manière dont il emploie son reste de soirée dès que ses convives se sont retirés. – Emploi du jour suivant ; promenade sur l’eau, chants. – Les pêcheurs à la fin de leur journée. – Départ de Platônof en compagnie de Tchitchikof, qui consent à passer chez la sœur et le beau-frère de son compagnon. – Mme Constànjoglo est d’abord seule à la maison. Le mari rentre peu après, suivi d’un groupe de campagnards qu’il congédie. – Tchitchikof est touché de l’harmonie qui règne dans cette maison, dans ce ménage, dans ce beau domaine. – Il désire s’instruire des moyens par lesquels on aménage un bien de manière, à lui faire produire le double et le triple de ce que donnent les terres voisines. Mais un devoir impérieux l’oblige à faire une excursion chez le colonel Kochkarëf.
« Si le colonel Kochkarëf est véritablement fou, il n’y a pas de mal à ça », marmotta Tchitchikof aussitôt qu’il se vit seul en rase campagne au milieu de plaines immenses où il n’apercevait plus, au-dessus du vert doré des champs et des prés, que l’azur de la voûte sans fond, et le gris mêlé des quelques nuages lointains. « Séliphane, Séliphane ! tu as bien demandé, n’est-ce pas, par quel chemin on arrive chez le colonel ?
– Moi ? impossible ; j’ai eu tant de mal avec cette calèche qui était rouillée, poudreuse, remplie de toiles d’araignée ; il a fallu épousseter, laver, graisser, vernisser… lui faire une toilette bien en règle, allez, pour la remettre dans l’état superbe où vous la voyez… où aurais-je pris le temps de causer ? c’est moi qui ai tenu à ce que vous eussiez la calèche de cérémonie ; c’est vieux, mais c’est gentilhomme, cela. Pétrouchka a eu tout le loisir, lui, de questionner le cocher du général, et il ne s’en est pas fait faute.
– As-tu perdu le bon sens ! je t’ai dit cent fois qu’il n’y a pas à faire fond sur Pétrouchka ; Pétrouchka est une bûche, un imbécile, un animal ; je suis sûr que le drôle est ivre et qu’il se tient à grand’peine sur le siège contre toi.
– Eh, la grande affaire, la route !… la route ! bzzt… dit Pétrouchka en faisant un quart de conversion à gauche et en jetant un regard oblique, hébété et sans but : arrivé au pied du versant de l’autre côté de la montée, prendre à droite par les prairies… et… et voilà… c’est tout.
– Et toi, brute, pourvu que tu aies de la Sivoukha[1] à boire, c’est tout, c’est bien tout ce qui t’intéresse. Fi, quelle odeur de brandevin il exhale ! c’est une brûlerie ambulante ! tu es joli garçon, va, joli garçon… et pourtant ce n’est pas, je crois, de toi qu’il a été dit :
Il parut, et l’Europe admira sa beauté. »
En achevant ces mots, Tchitchikof se caressa le menton et la jambe, et il reprit à voix basse : « Quelle différence, vraiment, quand j’y pense, entre un gentilhomme… éclairé, civilisé, et ces ignobles figures de laquais ! »
Cependant la calèche dévalait. Il s’offrit de nouveau aux regards du voyageur des prairies, puis de ces vastes espaces qui ne sont pas des steppes russes et qu’en Hongrie on nommerait des poustas, en d’autres lieux le pays plat, ou des landes, et partout des solitudes… parce que l’on fait bien d’y aller plusieurs ensemble si l’on tient à voir se remuer un peu de monde.
On apercevait de loin en loin, pour toute décoration, quelques tremblaies de médiocre étendue. Doucement balancé sur ses moelleux ressorts, l’équipage continua de descendre le versant, en dérivant quelques sinuosités à peine sensibles. À la fin, ayant pris en effet par les prairies et atteignant les bas prés, le véhicule ne tarda pas à passer devant un moulin, puis à rouler sur un pont où il fit un bruit de tonnerre, puis dans un chemin creux, à ornières profondes, à descente rapide, à racines d’arbres en relief, à ais de rondins et à flaques boueuses. Tchitchikof se sentit bercé là comme un enfant ; nulle part il n’éprouva la moindre secousse brusque. La calèche avait été bien jugée ; c’était une merveille. Dès qu’elle eut retrouvé un sol plus ferme et plus uni, elle glissa comme une ombre. De jeunes aunes et des peupliers au feuillage argenté semblaient fuir, voler sur le passage, et le panache flottant de leurs branches abaissées fouettait à chaque instant le visage de Pétrouchka et de Séliphane, assis côte à côte sur le siège, trop élevé pour de si humbles tonnelles de branchages. Pétrouchka en fut quatre ou cinq fois fâcheusement décoiffé ; à tout coup il sautait à bas, ramassait sa casquette et montrait le poing aux arbres en leur adressant quelques paroles vives tirées de son vocabulaire inédit, et suivies d’un méchant regard jeté à la dérobée à son maître, qui lui avait ordonné de se placer sur ce maudit siège… Mais quant à fixer fortement sa casquette ou seulement à l’assujettir de la main, il n’en voulait rien faire, alléguant que l’accident ne se renouvellerait pas.
Aux arbres que nous avons nommés vinrent se joindre des trembles, des bouleaux et des sapins qui se groupaient et se massaient de plus en plus le long de la route.
Le bois s’épaississait, et, sous ses arceaux, le jour semblait devoir se changer en ténèbres ; mais bientôt, à travers les branches et les fûts tronqués, on vit luire comme les folâtres reflets d’un grand miroir agité au soleil… Les arbres s’éclaircirent… et voilà que notre voyageur vit devant lui la surface d’un lac de quatre kilomètres d’étendue en perspective. Sur la rive opposée à celle où roulait la calèche, était un village composé de chaumières clairsemées, faites de rondins hâlés en gris par l’effet du temps. Les toits en saillie sur le pignon se réfléchissaient dans l’eau, là où l’eau était calme. Mais en certain endroit, une vingtaine de villageois plongés dans le lac même, les uns jusqu’à la ceinture, d’autres jusqu’aux aisselles ou jusqu’au menton, tiraient à eux un immense filet.
Chose étrange !… dans ce filet s’était pris, je ne sais trop comment, outre le poisson, un individu de notre espèce, aussi large que haut, une vraie citrouille, un tonneau orné d’une tête, de jambes et de bras.
L’homme-citrouille, en se démenant, faisait grand remue-ménage dans l’eau et braillait de tous ses poumons : « Denis Télepine, donne à Cosime, Cosime, prends le bout à Denis ! Hé toi, Thomas le grand, ne tiraille pas comme ça ! laisse ça, laisse et va aider à Thomas le petit !… Ah ! les enragés, ils rompront la nasse ! »
On voit que, si l’homme-potiron criait à tue-tête, ce n’était nullement dans la crainte de se noyer ; il était parfaitement garanti contre un pareil accident par la rotondité de sa taille. En effet, il aurait en vain fait mille sauts de carpe et changé à l’infini de posture afin de pouvoir plonger, l’eau eût refusé obstinément de le recevoir dans son sein ; il était obligé par constitution de flotter en balise, et, si deux hommes se fussent établis sur son échine, toujours bien n’aurait-il pas sombré ; seulement sa carène ayant, dans cette hypothèse, un tirant d’eau plus considérable, son haleine devenant oppressée et les passages de la respiration souvent interceptés, je me figure qu’il aurait certainement lancé du nez et de la bouche une grande quantité de jets amusants qui l’auraient d’autant mieux fait ressembler à une baleine.
Ce qui provoquait ses cris, c’était uniquement la crainte que ses gens ne rompissent quelques mailles du filet, et que le poisson ne regagnât le large ; aussi se faisait-il amener à la rive avec toute la capture frétillante, au moyen de cordeaux que venaient de lui lancer pittoresquement quelques hommes qui se tenaient sur le bord.
« Ce doit être M. Kochkarëf lui-même, dit le cocher Séliphane.
– Pourquoi cela ? demanda Tchitchikof.
– Parce qu’il a, comme vous voyez, la peau bien plus blanche que celle des autres, un corps plus gros, plus gras, mieux nourri, plus respectable, et comme il convient à un seigneur. »
Ce dialogue avait lieu pendant que les gens de la rive amenaient déjà sensiblement vers la grève le monsieur emmêlé dans les mailles du filet. Dès qu’il eut senti qu’il pouvait prendre pied, il se mit debout, et ce ne fut qu’alors qu’il aperçut la calèche, et Tchitchikof qui trônait dedans, droit sur son séant, les mains sur les genoux et le sourire aux lèvres, au moment où l’équipage dévalait de la digue.
« Vous n’avez pas dîné ? » cria le gros monsieur en se redressant sur la rive au milieu des poissons pris, tout couvert qu’il était du filet, comme, en été, on voit souvent la main des femmes gantées en mitaine de soie à jour. Il tenait, lui, sous son réseau de ficelle sa main gauche au-dessus de ses yeux en garde-vue, pour se garantir du soleil ; et sa main droite, plus bas … Le lecteur se rappelle la célèbre Vénus de Médicis ; bien.
« Non, répondit Tchitchikof en levant sa casquette et en s’inclinant avec aisance à quatre ou cinq reprises du haut de sa calèche.
– Eh bien, rendez grâce à Dieu, la chose en vaut la peine.
– Qu’est-ce que c’est donc ? dit Tchitchikof d’un ton de vive curiosité, et en tenant sa casquette suspendue à deux pouces au-dessus de sa tête. Il est amusant, ce bon colonel ! ajouta-t-il tout bas, tandis que l’autre se dégageait de la nasse avec le secours de son monde.
– Vous allez voir !… Thomas le petit, lâche le filet et montre un peu l’esturgeon qui est dans le grand cuvier ; Cosime Télepine, va donc lui aider. (Les deux pêcheurs désignés soulevèrent de dedans un cuvier la tête d’un poisson de grandeur monstrueuse.) Hein ! dites-moi, quel prince poisson est venu demander à visiter ma cuisine ! cria le seigneur à ronde panse. Çà, allez en avant, cher monsieur ; vous ne serez pas dans la cour que j’y serai moi-même. Cocher, prends par la descente et traverse les potagers… Hé ! Thomas Télepine le grand, cours leur débarricader la haie pour qu’ils passent. Cet homme va vous guider ; moi, tout à l’heure je suis à vous. »
Thomas le grand, paysan à longues jambes, courut pieds nus et en simple chemise, en avant de l’équipage, à travers tout le village, où l’on voyait étendus sur des pieux, devant chaque chaumière, rets, éperviers et filets de tout nom et de toute forme ; tous les gens de cet endroit étaient pêcheurs. Le rustre arriva à une barrière de palissade et enleva les quelques perches dont elle se composait. La calèche, après avoir traversé de grands terrains jonchés de légumes, franchit une autre barrière et roula sur une place au milieu de laquelle s’élevait une église de bois. Au delà s’apercevaient les toits de la maison seigneuriale.
« Oui, ce Kochkarëf est un drôle de corps ! pensa Tchitchikof.
– Me voici ! hé, je vous l’avais dit, » cria une voix.
Tchitchikof jeta un coup d’œil dans la direction de cette voix ; c’était celle du seigneur qui roulait dans un équipage léger, légèrement vêtu d’une veste de cotonnade, d’un pantalon de nankin, et le cou entièrement découvert. Il était assis de biais sur sa drochka, que sa vaste capacité remplissait et bien au delà, de sorte qu’il avait, pour guider, une tournure d’automédon assez nouvelle.
Tchitchikof voulait lui adresser une parole quelconque, mais il avait disparu. La drochka[2] s’apercevait au loin à l’endroit où l’on tirait le poisson des plis de la nasse, et où de nouveau retentissaient les noms de Thomas le grand, de Thomas le petit, de Cosime et de Denis.
Quand la calèche se fut rangée contre le perron de la maison d’habitation, et que Pétrouchka eut ouvert la portière en abaissant le marchepied, Tchitchikof vit, à son très grand étonnement, sur l’avancée, le gros monsieur en personne, les bras ouverts pour le recevoir ; il s’y jeta tout naturellement, sans pouvoir d’aucune façon se rendre compte du don d’ubiquité apparent de son hôte, ou du détour inutile qu’on semblait lui avoir fait faire. Ils se donnèrent l’un à l’autre le triple baiser en signe de croix d’usage antique et solennel. Le gros monsieur était un noble de l’ancienne coupe.
« Je suis venu chargé pour vous, dit Tchitchikof, des salutations et des compliments de Son Excellence.
– De quelle Excellence ?
– Eh mais !… le général Bétrichef, répondit Tchitchikof, non sans un certain embarras.
– Je ne le connais pas.
– Est-il possible !… Je me flatte du moins d’avoir le plaisir en ce moment de parler au colonel Kochkarëf ?
– Eh bien ! ne vous en flattez plus ; ce n’est pas chez lui que vous êtes tombé ; c’est Dieu merci ! chez moi ; chez moi, Peotre Pétrovitch Péetoukhof, Péetoukhof Pétrovitch Peotre, » répondit le gros seigneur jovial.
Tchitchikof resta stupéfait.
« Çà, comment donc ? dit-il en s’adressant à Pétrouchka et à Séliphane, qui tous deux se tenaient œil fixe et bouche béante, l’un assis sur son trône, l’autre debout contre la portière ouverte de l’équipage ; comment ! on vous a dit chez le colonel Kochkarëf, et vous m’amenez ici incommoder Pètre Pétrovitch Péetoukhof !
– Ces braves gens ont bien fait !… Allez à la cuisine, vous autres, prendre un bon coup d’eau-de-vie, dit Péetoukhof ; dételez et faites un peu connaissance avec mes gens.
– Je suis vraiment confus ; c’est une erreur qui… une erreur que… marmottait Tchitchikof.
– Il n’y a pas là d’erreur… allons donc, quelle erreur ? Vous dînerez, vous tâterez de ma table, et vous pourrez dire alors s’il y a eu erreur ou non. Je vous prie d’entrer, » ajouta-il en prenant Tchitchikof par le bras et l’introduisant dans la maison.
D’une chambre latérale voisine du salon sortirent deux adolescents en pardessus d’été, faits des nouveaux guingans, légers, minces et lustrés : ces jeunes hommes avaient près de trois pieds de haut de plus que leur père.
« Ce sont mes fils, tous deux collégiens ; ils sont venus passer ici les fêtes. Toi, Nicolâchka, tiens compagnie à monsieur, et toi, Alexâchka, suis-moi. »
Et il disparut, suivi d’Alexandre. Tchitchikof s’occupa avec Nicolas, que le père appelait Nicolâchka[3]. Nicolas lui sembla promettre de sa personne, au pays, un employé, un gratte-papier, un fainéant de plus ; il raconta de prime abord à Tchitchikof que le gymnase du chef-lieu n’avait rien à lui enseigner, que son frère et lui avaient le projet d’aller à Pétersbourg, et que ce serait pour eux une grande duperie que de perdre leur temps dans leur province.
« Je comprends, pensa Tchitchikof ; cela tourne aux estaminets et aux boulevards. » Et il ajouta en s’adressant à l’enfant : « Et en quel état se trouve le bien de votre père ?
– Hypothéqué ! répondit le père lui-même qui venait de rentrer dans la chambre ; grevé, archigrevé !
– Ceci est mauvais, pensa Tchitchikof ; bientôt tout sera séquestré, vendu, morcelé ; il n’y a ici pour moi que du temps à perdre… Mon Dieu ! dit-il d’un ton de sympathie, vous auriez peut-être pu éviter d’engager ce beau domaine.
– Eh ! ce n’est rien ; on dit même que c’est avantageux. Tout le monde engage ses terres ; pourquoi donc rester en arrière des autres ? Je ne demeurerai pas toujours ici : il faudra bien aller essayer un peu de la vie de Moscou, et voici mes fils qui, de leur côté, abondent dans cette idée. Ils veulent avoir une éducation de capitale et non de village : c’est naturel.
– Voilà un fou ! pensa Tchitchikof ; il jette sa fortune au vent et il donne lui-même leçon de prodigalité à ses enfants. Ceci est un assez beau domaine ; s’il leur enseignait à se bien conduire avec les paysans, à régir sagement cette terre, tous s’en trouveraient bien, serfs et seigneurs. Mais, dès que ces deux grands dadais auront tâté de la civilisation des restaurants et des théâtres, toute cette prospérité s’en ira au diable. Moi, à leur place, je ferais ici mes choux gras… et comment !
– Allons, je sais, je sais ce que vous pensez là. (Tchitchikof se troubla et surtout lorsqu’il entendit les cinq premiers mots de ce qu’ajouta son hôte.) Vous pensez : « Voilà un fou ! voilà un fou, ce Péetoukhof ! il m’invite à dîner ; je suis chez lui depuis une heure, et rien n’est encore prêt. » Patience ! cela chauffe, cela chauffe, mon très cher monsieur ! La fille à tête rosée que vous avez vue en passant n’aura pas fait ses tresses que nous serons servis, vous verrez.
– Père, voici Platon Mikhaïlovitch qui vient dîner avec nous, dit Alexandre qui s’était mis à la fenêtre.
– Où çà ? dit Nicolas ; là, sur un cheval gris ? tu crois, Alexandre ? Allons donc ! il est plus gros que ça.
– Plus gros, moins gros, comme tu voudras ; mais c’est son allure, c’est bien lui.
– Où donc ? où donc ? s’écria Péetoukhof en courant à la fenêtre.
– Qui est ce Platon Mikhaïlovitch ? demanda Tchitchikof à Alexandre.
– Un de nos voisins, répondit Alexandre ; Platon Mikhaïlovitch Platônof est un charmant homme. »
En ce moment entra dans la chambre un bel homme de grande taille bien prise, œil noir, chevelure blonde frisant d’elle-même, tout naturellement, en tire-bouchons, sur sa tête. Un jeune bouledogue à joli collier de cuivre, effrayant de vigueur et de denture, répondant au nom de Iarô, entra en même temps que son maître.
« Vous avez dîné ? dit mon hôte au nouveau venu.
– Oui.
– Alors vous êtes venu pour me narguer… Que diantre voulez-vous qu’on fasse d’un homme qui a dîné ? »
M. Platônof sourit et dit :
« Sachez pour votre consolation que je n’ai rien mangé, que je ne mange rien, que je ne mange plus, que je n’ai plus le moindre appétit.
– Quelle pêche je viens de faire ! si vous voyiez quel esturgeon ! demandez ; et même quels carassins !
– C’est dépitant de vous entendre parler. Comment faites-vous donc pour être toujours si gai ?
– Je vous le dirai, si vous m’apprenez d’où vient votre ennui.
– Belle question ! mon ennui vient de ce que rien ne m’intéresse, rien ne m’amuse plus.
– Vous mangez peu, tout est là. Mettez-vous à bien dîner, et vous verrez la différence. Ils ont inventé l’ennui ; la belle découverte, ma foi ! Autrefois, ici, on n’avait pas l’idée de ce mal-là.
– Vous y mettez de la fatuité, allons, comme si vous ne connaissiez pas l’ennui !
– Jamais je n’ai eu l’ombre d’ennui, je vous jure ; je ne saurais où prendre le temps d’en essayer. Le matin, je m’éveille ; le cuisinier accourt à l’instant : je lui commande le dîner, puis je prends le thé, je questionne l’intendant, je vais à la pêche, j’en reviens pour dîner, je dîne ; à peine j’ai dîné que le cuisinier reparaît pour que je lui commande le souper… Où voulez-vous donc que je trouve du loisir pour m’ennuyer ? »
Pendant tout le temps que dura ce dialogue, Tchitchikof envisagea le jeune seigneur ; celui-ci le frappa beaucoup par sa beauté très peu ordinaire, par sa taille fine et souple, par la fraîcheur d’une jeunesse parfaitement conservée, par une pureté virginale d’incarnation, que ne venait point contrarier la plus petite tache de rousseur ou autre tache quelconque. Ni passions, ni chagrin, ni rien qui ressemblât à des inquiétudes ou à des émotions vives, n’avaient effleuré aucun de ses traits, n’étaient venus, par un pli, par une ride, par un vestige quelconque, s’imprimer sur cette surface lisse et placide, et du moins y apporter un peu d’animation. C’était, malgré un imperceptible sentiment ironique peut-être, une physionomie somnolente.
« Me sera-t-il permis, monsieur, de dire ici que, ni moi non plus, je ne puis comprendre qu’avec une figure comme la vôtre on puisse connaître l’ennui ? Je conçois pourtant que, si l’on a des revenus insuffisants au point de manquer d’argent, ou bien si l’on a des ennemis qui soient acharnés, capables même d’attenter…
– Veuillez croire, monsieur, que, comme diversion à l’état constant d’apathie où je vis, où je végète, si vous voulez, je désire souvent quelque chaude alarme, quelque bonne commotion physique ou morale… je voudrais qu’on me donnât quelque bon sujet de grande colère… mais non, c’est à l’ennui, à l’ennui sans diversion, que je suis condamné.
– Peut-être il vous manque des terres, ou bien ce sont les âmes qui vous manquent.
– Du tout. Mon frère et moi nous possédons dix mille déciatines de fort bonnes terres et plus de mille bras pour les cultiver, le tout sans dettes ni charges quelconques.
– C’est étrange pourtant ; mais il y a de mauvaises années, c’est là un grand sujet d’ennui.
– Au contraire, chez nous, tout prospère, et mon frère, homme d’ordre au premier chef, est un excellent agronome.
– S’ennuyer au milieu de tant de prospérité, c’est inouï, inconcevable ! dit Tchitchikof avec une certaine ondulation d’épaules assortie au sens de son exclamation.
– Et nous allons chasser l’ennui tout de suite, dit notre hôte ; Alexandre, cours à la cuisine dire au cuisinier de nous servir les rastigaï[4]… Çà, où sont donc le Gobe-mouche Eméliane et le Voleur Antochka ? Qu’est-ce qu’ils font au lieu de nous servir la châle[5] !
Mais comme il achevait ces mots, le gobe-mouche et le voleur parurent la serviette au bras ; ils couvrirent la table et y déposèrent un plateau dominé par six flacons de diverses eaux-de-vie. D’autres domestiques encore allaient et venaient à la hâte, apportant différents mets légers dans des assiettes couvertes, à travers plusieurs desquelles on entendait le joyeux frémissement du beurre. Gobe-mouche-Eméliane et Voleur-Antochka dirigeaient le service avec une grande entente. Ces sobriquets ne leur avaient été donnés que par manière d’encouragement, car leur maître était un fort bon homme, très peu enclin à la gronderie. Mais je l’ai dit ailleurs, tout bon Russe a un continuel besoin de quelque mot pénétrant qui entre dru comme la hache dans le sapin ; ce régime est nécessaire à sa langue comme une bonne goutte d’eau-de-vie à son estomac. Que dire là-dessus au Russe, si c’est sa nature, une nature à qui il faut du montant ?
À l’antecœnium, comme de raison, succéda immédiatement le dîner ; ici notre brave homme d’hôte devint un véritable assassin ; à peine il voyait dans l’assiette d’un de ses convives un morceau, il le flanquait à l’instant d’un autre en disant : « Sans accouplement, ni l’homme ni l’oiseau ne sauraient vivre. » Si le convive, pour le contenter, avait pris deux morceaux, il lui en glissait aussitôt un troisième, et disait : « Le nombre trois est divin par excellence. » Le convive s’était-il administré trois morceaux, lui aussitôt : « Où a-t-on jamais vu un chariot à trois roues ? Qui jamais a construit une chaumière à trois angles ? » Il avait un autre dicton pour le nombre quatre, un autre pour le nombre cinq. Tchitchikof vint à bout d’une onzième et d’une douzième assiettée de diverses choses, et il pensa : « À présent, c’est bien fini, et je n’écoute plus rien. » Il eut beau dire, l’hôte, sans proférer une parole, mit devant lui une assiette chargée d’un morceau de dos de veau rôti à la broche avec tout le rognon.
Et qu’on juge de quel veau c’était ! « Je l’ai nourri de lait pur, deux ans de suite, dit la maître, et j’ai pris soin de lui comme de mon propre enfant.
– Je ne puis plus, dit Tchitchikof.
– Essayez, voyons, franchement, et après cela vous pourrez dire si vous pouvez ou ne pouvez pas.
– Il n’y a plus de place.
– À l’église, il n’y avait pas de place ; entra le gorodnitchii[6], il se trouva de la place pour lui, et il n’était pas mince. C’était une telle presse qu’une pomme lancée d’en haut ne serait pas arrivée à terre. Essayez, vous verrez ; ce morceau, c’est le gorodnitchii. »
Tchitchikof essaya, et en effet le morceau se fit jour exactement comme le gorodnitchii. Il se trouva de la place là où il semblait que rien ne pût pénétrer.
« Comment un pareil homme irait-il vivre à Pétersbourg ou même à Moscou avec de telles habitudes d’hospitalité et de goinfrerie ? il serait ruiné en moins de trois ans. »
Ainsi parlait in petto Tchitchikof ; il ignorait combien tout cela est simplifié, facilité et perfectionné aujourd’hui ; il ignorait que, sans gorger personne de vins et d’aliments, son hôte pouvait, dans les grandes villes, manger tout son avoir, non pas en trois mois, mais en trois semaines de temps.
Il en fut à cette table des vins comme des viandes ; l’Amphitryon steppien ne cessa de verser rasade sur rasade à chacun et à soi ; rarement même Alexâchka et Nicolâchka furent oubliés par inadvertance, car les deux aimables adolescents firent leurs libations tout aussi bravement, d’un front tout aussi calme que les anciens ; et les jeunes gaillards se levèrent de table aussi fermes de jarrets que s’ils n’eussent arrosé leur repas de Balthasar que d’un grand verre d’eau de fontaine. À ce dernier trait, il est, je pense, facile de deviner vers quelle branche des connaissances humaines ils porteraient toute leur attention, une fois arrivés dans la capitale des tsars.
Les autres convives furent moins ingambes ; ils ne se transportèrent pas sans quelque peine de la salle à manger au balcon, et, au moment de se colloquer dans les angles d’un divan plus large que moelleux, un spectateur, placé à une certaine distance, eût pu croire qu’ils éprouvaient une sorte de houle marine ou d’oscillation terrestre. À peine établi dans son coin habituel, M. Péetoukhof y occupa de son ampleur un espace qui eût plus que suffi à quatre personnes, et s’y laissa aller sur l’heure à un sommeil cyclopéen, tempêtueusement paisible et profond ; sa bouche et ses narines largement ouvertes et toutes frémissantes rendaient des sons variés et puissants à désespérer non seulement les premiers fabricants d’orgues d’Allemagne et du pays batave, mais même les plus redoutables compositeurs de la grande musique moderne ; il y avait là, outre les basses, et flûte et tambour et trompettes brochant sur un ronflement soutenu et frémissant, qui allait agiter sur leurs gonds les battants crochetés de la porte et des fenêtres ouvertes.
« Voilà un véritable tonnerre d’harmonie ! » dit Platônof.
Tchitchikof se borna à sourire.
« Sans doute qu’avec une table comme la sienne, on ne donne aucune prise à l’ennui ; le sommeil est tout de suite là, ajouta Platônof.
– C’est vrai. Mais avec tout cela, pardon, je ne puis comprendre comment on donne prise sur soi à l’ennui, quand il est tant de moyens de s’en garantir.
– Ces moyens sont… ?
– Sans nombre, selon moi, pour un jeune homme : l’un fait ses délices de la danse ; un autre, d’un instrument de musique ; un autre se marie… que ne vous mariez-vous ?
– Avec qui ?
– Il y a certainement bien dans le pays des demoiselles à marier jolies, riches, aimables.
– Non, que je sache.
– Il faut en aller chercher plus loin, il faut voyager un peu. »
Voyager est un mot autour duquel se groupent presque toujours une foule de riantes idées ; Tchitchikof, après l’avoir prononcé, ne put s’empêcher de regarder attentivement son interlocuteur et de s’écrier :
« Voilà, voilà un excellent remède à l’ennui !
– Quoi ?
– Voyager.
– Voyager où ?
– Eh mais, puisque vous avez tant de beau loisir doré, venez courir un peu le pays avec moi. » dit Tchitchikof. Et il pensa, toujours en observant M. Platônof : « Ce serait charmant ; il payerait la moitié des frais du voyage, cela va sans dire, et de plus, toutes les réparations d’équipage.
– Où vous proposez-vous d’aller ?
– En ce moment, je voyage moins pour mes affaires que pour faire plaisir au général Bétrichef… vous le connaissez ?
– Pas du tout.
– C’est un de vos voisins, un ami, un excellent ami, à qui j’ai des obligations ; il m’a prié d’aller voir des personnes de sa parenté, de leur porter quelques paroles de lui ; sans doute il y a parents et parents… Aussi bien est-ce en partie pour mon divertissement que je me suis chargé de la chose : car voir le monde, examiner par occasion de nouveaux hommes, presque chaque jour, un à un, famille à famille… c’est, quoi qu’on en pense, un excellent contrôle de la science, ou plutôt, à mon sens, c’est le livre même de la vie. »
Tchitchikof se tut un instant ; puis, le voyant rêveur, il se dit in petto : « Vrai, ce serait charmant !… Il est riche, il peut bien prendre sur lui deux tiers des frais, il peut se charger même de tous les frais ; il a des chevaux, on peut se servir de ses chevaux. Parfait ! les miens, pendant ce temps-là, se referont… je veux dire se referaient joliment dans son village…
– Eh quoi donc, pensait de son côté Platônof, pourquoi ne pas se distraire, se promener un peu avec un bon compagnon ? Je n’ai rien à la maison qui me retienne ; tout, dans nos terres, est dans les mains de mon frère, qui aime, lui, ces soins et ces tracas d’économie rurale. » Et il dit à Tchitchikof : « Rien n’empêche, en effet, que nous ne voyagions quelques semaines ou même quelques mois ensemble ; seulement… voudrez-vous bien consentir à passer chez mon frère une couple de jours ? Je le connais, il serait, sans cela, homme à me retenir sous différents prétextes.
– Deux jours, trois, si vous l’aimez mieux ; qu’à cela ne tienne, et je m’en fais un grand plaisir.
– Eh bien ! touchez là ! nous partons ! » s’écria Platônof tout réjoui de la résolution prise.
Et ils se frappèrent cordialement l’un l’autre dans la main en disant :
« C’est convenu ; nous partons !
– Où ça, où ça ? voyons ! s’écria leur hôte en s’éveillant et en braquant sur eux deux gros yeux chargés de moiteur et de somnolence ; non pas, non pas, ma foi ! chère dame[7] ; on ne fuit pas si aisément de chez moi, et nous y avons mis bon ordre ; j’ai fait enlever une roue à certaine calèche élégante ; et, quant à votre étalon, Platon Mikhaïlovitch, je l’ai envoyé en expédition à quelque quinze verstes d’ici. Vous couchez aujourd’hui chez moi ; demain, si vous l’ordonnez, nous dînerons de très bonne heure, et vous serez libres comme l’air dès après la séance. On ne badine pas avec Péetoukhof, mes belles dames ! »
Platônof connaissait assez bien le patron pour savoir qu’il n’y avait pas à s’en défendre, et il se résigna à rester. Il n’y a rien de tenace, en Russie, comme les hommes de cette humeur dans leur parti pris d’hospitalité.
En revanche, pour les dédommager, les deux futurs compagnons de voyage furent gratifiés d’une soirée admirablement gaie. M. Péetoukhof organisa une promenade sur l’eau. Douze de ses paysans, armés chacun d’une rame, les transportèrent, en chantant avec beaucoup d’entrain plusieurs chansons mélancoliques à refrains bruyants, à travers toute la surface unie d’un lac, à l’extrémité duquel ils pénétrèrent dans un courant, en amont d’une large rivière sans berge de part ni d’autre, et où ils eurent à passer à chaque minute sur des cordes tendues au travers du courant par les pêcheurs de profession. Les eaux faisaient voir, à une certaine agitation, la force de leur mouvement naturel contre l’obstacle des nombreuses perches fichées çà et là dans la rivière ; mais les rameurs levaient, au moment voulu, leurs douze rames à la fois avec précision, et le kâter[8], obéissant à l’impulsion donnée, glissait comme l’oiseau sur la surface immobile, éblouissante des lueurs d’or et de pourpre d’un beau soir.
Le coryphée était un gaillard à large poitrine, possesseur d’une voix pure et sonore, d’un vrai gosier de rossignol. C’est lui qui entonna la chanson, cinq de ses camarades reprirent ses paroles ; les six autres joignirent leurs voix en relevant le premier motif, pendant que les premiers passaient à un second motif et que le coryphée déjà préludait à un troisième, et le chant ainsi grandit, grossit, s’élargit, s’anima… Péetoukhof s’agita sur la banquette, puis il chantonna, puis il se joignit assez résolument à la basse, qui était la partie faible du canon. Tchitchikof ne chanta pas, mais il se sentit fier pour son pays d’entendre, à la lisière de la steppe, un chant russe si harmonieux. Le seul Platônof, fidèle à lui-même, pensa : « Le beau plaisir vraiment d’écouter des chants plaintifs et langoureux, comme si on n’avait pas déjà assez de prosaïque langueur dans l’âme, sans la triste poésie d’une pareille musique ! »
Ils redescendirent ensuite le courant et retraversèrent le lac ; il faisait déjà presque sombre ; bientôt les rames frappèrent une eau noire comme l’encre, et qui ne réfléchissait plus rien du ciel ; il était nuit close quand ils regagnèrent leur point de départ. Sur la rive des feux étaient allumés, et sur des trépieds de fer les pêcheurs confectionnaient une soupe au poisson où, pour le nombre et l’espèce, dominait, dans son mélange avec les autres, le ierche[9] qu’on précipitait vivant dans la chaudière.
Tout dans la cour domaniale était déjà rentré ; il y avait une bonne heure qu’on avait renfermé le bétail dans les étables et la volaille dans les basses-cours. La poussière que tout cela avait soulevée était depuis longtemps retombée ; les pâtres, assemblés à la porte cochère, attendaient leur pot de lait et une invitation d’aller prendre leur part à la soupe aux ierches.
À la faveur du calme et des ténèbres de la nuit, on entendait les paisibles entretiens des villageois, mêlés au jappement des chiens de quelques hameaux d’alentour, La lune s’élevait et commençait à éclairer les sites ; bientôt après tout fut baigné de sa douce lumière, et ce furent de magnifiques tableaux vainement exposés : les spectateurs manquaient au spectacle. Nicolâchka et Alexâchka, en ces mêmes instants, pensèrent plus que jamais aux théâtres, aux cafés, aux boulevards et aux guinguettes de Moscou, dont leur avait beaucoup parlé, à son passage, un cousin qui était étudiant à l’Université de cette capitale ; leur père était tout absorbé dans la composition… de ses menus ; Platônof bâillait. De nos trois principaux personnages, le plus libre, le plus vif, le plus satisfait, le plus joyeux était Tchitchikof… et encore avait-il une petite préoccupation, celle de l’avenir ; car il se disait, à propos du présent : « Ah, vrai ! il faut que j’aie, moi aussi, un village !… » Et aussitôt se présentèrent à son imagination, avec le champ, le pré et le bocage, avec la jolie maison et les jardins, la gentille petite femme et ses poupons, et, comme pendants, de belles vaches et de timides veaux bondissant autour d’elles.
Le souper fut moins long, mais presque aussi copieux que le dîner.
Quand Pàvel Ivanovitch Tchitchikof se fut rendu dans la chambre qui lui avait été destinée, et qu’en se couchant il tâta son ventre, il dit : « Tendu comme un tambour ! Cette fois, bien sûr, le gorodnitchii Nicolas ne pourrait pas pénétrer dans l’église. » Et il allait s’endormir d’un somme héroïque ; mais une petite misère vint se mêler à cette félicité : il n’était séparé que par une cloison du cabinet de M. Péetoukhof, et cette cloison était si mince qu’on entendait distinctement tout ce qu’on disait ou faisait de l’autre côté. L’hôte se trouvait dans ce cabinet, fort occupé à commander à son cuisinier, sous prétexte d’un déjeuner de onze heures, un véritable dîner de noces. Et de quel ton, et en quels termes il commandait ! c’était à mettre en appétit un moribond ! M. Péetoukhof en parlant se léchait les lèvres et semblait savourer, la narine épanouie, un jus de viande exquis :
« À petit feu, tu entends, à petit feu… et laisse-le se rissoler… se rissoler comme il faut !… »
Et le cuisinier répondait avec cette soumission et cette politesse servile qui s’expriment par un nombre incroyable de petits sifflements :
« Je comprends sss[10], on peut sss le faire comme ça s s.
– Et quant au koulébeak, tu le feras carré… carré, carré… m’entends-tu bien ?… Dans un des angles tu mettras des joues d’esturgeon et de la visiga (du cartilage de sterlet) ; dans un angle, un bon gruau de sarrasin assaisonné de champignons et d’oignons, puis de la laitance, du frai doux et des cervelles arrosées de jus de citron, et dans la quatrième partie, des crêtes de coq, des queues et des pattes d’écrevisse, et… et… tu sais bien toi-même, comme ça… que ça soit friand, vois-tu, que ça soit friand ! »
Et tout en parlant ainsi, M. Péetoukhof retirait à tous moments son haleine, et se léchait les lèvres, et se trémoussait dans son fauteuil à le faire craquer sous lui.
« Je comprends, s s s. On peut s s bon ! s s s ; on peut s s, on peut faire ainsi que vous l’ordonnez.
– Et fais aussi que, par un bout, il soit fort en couleur, et de l’autre bout, plus jaunet, plus pâle et plus tendre. Et pour ce qui est du corps même du gâteau, fais-le cuire de telle sorte qu’il soit tout imprégné du jus des choses de chaque quartier, entends-tu, car il faut que la pâte fonde… qu’elle fonde dans la bouche, vois-tu bien, comme de la crème brûlée : qu’il n’y ait point de travail pour la dent et qu’on n’entende rien croquer. »
Tandis qu’il parlait ainsi, on entendait le clapotement continu de ses lèvres, qui devaient être tout inondées d’une lymphe voluptueuse, dont le gastronome de campagne a le privilège exclusif.
« Quel diable d’homme ! il n’y a pas moyen de dormir », pensa Tchitchikof, et il remonta le couvre-pieds sur sa tête pour ne plus rien entendre. Mais cette précaution ne l’empêcha pas d’entendre encore :
« Çà… et autour de l’esturgeon, mets de la betterave, en forme d’étoiles, des champignons blancs, jaunes, roux et de la morille… puis de la râpure de raifort et des rouelles de carottes, des pois dragées, des pois verts ou des fèves, hum ! Enfin, tu sais… qu’il y ait de tout et beaucoup en symétrie, oui ! Après cela tu nous enverras une panse de porc farcie, le jus à part en saucière. Remplis-moi ça si bien que chacun en voyant devant soi cette peau rissolée et tendue, ait envie, tout d’abord, d’y porter à la fois la fourchette, le couteau et la dent. »
Péetoukhof commanda encore beaucoup d’autres plats.
« Je n’ai décidément plus sommeil », murmura Tchitchikof en se tournant de gauche à droite, en se faisant un profond ravin de ses oreillers et en recouvrant le tout, la tête comprise, de sa couverture ouatée ; mais, malgré la ouate et la plume, la couverture et les oreillers et la cloison de poutrelles, il entendait encore ces mots : « À petit feu, à petit feu ! et arrose souvent, et surveille bien ; et retourne à temps. Il faut, vois-tu, que cela soit rissolé, et rissolé également… »
Tchitchikof s’endormit sur une dinde farcie aux châtaignes.
Le lendemain, nos trois convives mangèrent tant et si bien, que Platônof se déclara lui-même hors d’état de monter son étalon. Le cheval fut renvoyé avec un palefrenier de Péetoukhof. Tchitchikof et Platônof prirent place dans la calèche ; Iarô, le doguin de ce dernier, suivit l’équipage d’une allure assez lourde ; lui aussi il était repu outre mesure.
« Notre hôte pousse les choses un peu bien loin dans ses curées, dit Tchitchikof dès qu’ils furent hors de la cour.
– Et cette vie-là ne l’ennuie pas, voilà ce qui me dépite, répondit Platônof.
– Hum ! si j’avais comme toi, pensa Tchitchikof, soixante-dix mille roubles de revenu, ce n’est certes pas moi non plus que l’ennui viendrait surprendre.
– Ne seriez-vous pas trop contrarié de passer avec moi dans une campagne située à dix kilomètres d’ici ? dit Platônof ; je voudrais prendre congé de ma sœur et de mon beau-frère.
– Nullement, nullement, je vous assure.
– Si vous êtes amateur d’économie rurale, poursuivit Platônof, vous aurez plaisir à faire sa connaissance. Vous ne trouverez nulle part un homme plus entendu dans cette partie : en dix années de travail intelligent, il a mis son domaine dans un état si florissant, que le revenu en est déjà plus que triplé.
– D’après ce que vous me dites là, votre beau-frère ne peut être qu’un homme fort honorable ; il y a tout profit à faire la connaissance de pareilles personnes. Il se nomme… ?
– Constànjoglo.
– Son nom de baptême et celui de son père, je vous prie ?
– Constantin Féedorovitch.
– Constantin Féedorovitch Constànjoglo. Je vous remercie. Vous m’avez donné un bien grand désir de le connaître. Oui, oui ; c’est une connaissance bien bonne à faire. »
Platônof se mit à prodiguer les indications au cocher Séliphane, ce qui était une besogne pénible, mais indispensable, car celui-ci se trouvait, ce jour-là, singulièrement occupé du soin de garder sur son siège un salutaire équilibre. Quant à Pétrouchka, par un étrange effet de la voix, au demeurant fort douce, de Platônof, deux fois il tomba du siège en s’enroulant comme une pelote, de sorte qu’il fallut l’assujettir avec des cordes au flanc gauche de Séliphane, que tout ce travail des maîtres dégrisa heureusement un peu.
« Oh ! l’animal ! dit plusieurs fois Tchitchikof.
– Quel veau ! bégaya Séliphane, évidemment fier de son aplomb à peu près retrouvé.
– Voyez ; voici l’endroit où commencent les terres de Constantin ; cela n’a-t-il pas un tout autre aspect ? »
Et, en effet, on voyait un jeune bois aux arbres droits comme des flèches, puis un autre bois plus haut, une nouvelle futaie, puis un bois plus vieux, plus élevé encore et rempli de superbes baliveaux. Et nos voyageurs passèrent à travers le bois, objet de leur admiration, successivement sous quatre berceaux prolongés comme les arceaux gigantesques d’une immense ville fortifiée qui aurait eu quatre murs d’enceinte en étages, tous percés de tunnels et de plus en plus imposants.
« Tout cela, reprit Platônof, a poussé chez lui en huit ou dix ans ; il en faudrait trente à tout autre propriétaire pour obtenir un pareil résultat.
– Comment a-t-il donc fait ? dit Tchitchikof.
– Vous n’avez qu’à lui demander ; tout ce que j’en vois, moi, c’est qu’il est né agronome, si bien qu’il ne donne rien au hasard, et que, n’exigeant de la terre que ce qu’elle donne volontiers, il obtient tout ce qu’il lui demande. Il connaît la nature des terrains, mais c’est peu : il considère attentivement le voisinage de chaque terrain ; toute chose chez lui doit fonctionner à double et à triple fin. En tout lieu, l’aménagement des bois est un travail très important en lui-même ; chez lui le bois sert le champ, la forêt communique son humidité où il faut, donne ses feuilles mortes où il faut, porte son ombre où il faut, et protège contre les ouragans les parties qu’il faut protéger. Le pays se plaint de la sécheresse, lui, il n’en souffre point ; se plaint-on de la disette… il a autour de lui des récoltes superbes. Je regrette d’être si peu versé dans cet objet que je ne sais pas même en parler. Lui, il a le secret de la terre. Que voulez-vous que je vous dise ! c’est à ce point qu’il passe pour sorcier. Vous verrez, vous verrez beaucoup de choses aujourd’hui même… naturellement pas la centième partie de ce que je puis voir tous les jours… Mais tout cela n’empêche pas que je m’ennuie.
– Ah çà, voici un bien singulier homme avec son ennui, pensa Tchitchikof ; un tout jeune homme, comment dirai-je ?… superficiel, qui… qui ne sait pas raconter les choses en détail, qui ne parle que par ennui et s’ennuie de parler ; je voudrais tout savoir en détail… Vrai, voilà que je grille d’impatience.
À la fin on découvrit un village, un village énorme, un village qui faisait l’effet d’une ville, par l’effet pittoresque des habitations, construites sur trois hauteurs surmontées d’un même nombre d’églises, et ceintes de toutes parts de meules de foin et d’amas de gerbes. »
« C’est vrai, se dit Tchitchikof ; on voit bien qu’ici habite un maître homme de seigneur. »
Les chaumières étaient de bonne et solide construction, les rues larges ; la voie, sèche, unie, tenue dans un état parfait ; ainsi que tous les chariots arrêtés aux portes cochères.
Il passa un paysan, il avait une expression de physionomie pleine d’intelligence. Le bétail était remarquablement beau, et il n’y avait pas jusqu’au pourceau de l’endroit qui n’eût je ne sais quel air sentant son gentilhomme, comme qui dirait un pourceau distingué et de grande maison.
Là, sans doute, vivent ces paysans qui, comme dit la chanson, bêchent l’argent et le remuent à la pelle. Il n’y avait, il est vrai, ni parcs à l’anglaise, ni prairies artificielles, ni tourelles légères, ni ponceaux élégants… mais il était impossible de ne pas admirer une longue et large perspective d’embarres, de granges, de magasins, de maisons de travailleurs de tout genre s’étendant jusqu’à la maison seigneuriale, à quoi il était facile de reconnaître que le seigneur portait un intérêt direct aux travaux et voulait voir ce qui se faisait autour de lui. Il s’élevait même au-dessus de la toiture du maître une sorte de tour vitrée d’où l’on découvrait le pays à quinze ou seize verstes à la ronde, belvédère destiné, non pas à l’ornement de la maison et à l’agrément des visiteurs, des enfants et des serviteurs, mais à la surveillance du travail des champs, de tous les côtés de l’horizon ; bref, c’était un véritable observatoire agronomique.
Nos deux voyageurs, à leur descente de calèche, virent venir à eux deux domestiques dégourdis, qui ne ressemblaient en aucun point à notre lourd et aviné Pétrouchka. Ils n’étaient pas en habit à la française ; ils portaient des tchekmènes (tuniques) cosaques du drap bleu du cru, et la taille se dessinait sous l’aspect d’une ceinture de drap bleu turquoise ou lapis-lazuli.
La maîtresse de la maison accourut elle-même sur le perron du manoir. Elle était fraîche comme la rosée de mai et belle comme un jour de juillet. Elle avait tous les traits de Platônof, tous ; mais avec cette différence pourtant, qu’au lieu de la somnolence fatigante de son frère, elle était éveillée, communicative, joviale et accorte.
« Bonjour, frère ; ah ! que je suis contente de te voir ! Constantin n’est pas à la maison, mais il ne va pas tarder à rentrer.
– Où est-il donc ?
– Il est en affaires au village avec des trafiquants ; je te répète qu’il ne peut tarder, vu que ses prix sont arrêtés, et qu’on ne marchande pas avec lui, » dit la dame ; et elle introduisit les arrivants dans les appartements.
Tchitchikof regardait avec curiosité la demeure de l’homme extraordinaire qui avait deux cent mille roubles de revenu ; il avait la pensée de se faire à lui-même, d’après les appartements, une idée assez exacte du maître, comme d’après une coquille vide on juge de l’huître ou du limas dont elle a été l’asile et l’ouvrage. Mais il était fort difficile ici de tirer aucune conclusion de l’aspect de la coquille : les chambres étaient tout ordinaires et les parois nues ; ni fresques, ni tableaux, ni bronzes, ni fleurs, ni tablettes, ni porcelaines, ni livres, rien : en un mot tout annonçait que l’essence de la vie de l’individu principal de cette habitation n’était point resserrée entre quatre murs, mais ailleurs, mais épandue au grand air dans les campagnes, et que ses pensées ne s’élaboraient pas à loisir devant un bon feu de cheminée, au fond d’un moelleux fauteuil, là même où elles lui venaient à l’esprit, il les mettait à exécution sans désemparer et sur-le-champ. Tout ce que Tchitchikof put remarquer dans les appartements, ce fut le signe très probable d’un travail de femme : sur les tables et sur les chaises étaient disposées des planches de tilleul très propres, et sur ces planches, des étamines de fleurs destinées à être conservées sèches.
« Qu’est-ce que c’est donc, sœur, que toutes ces balayures de jardin et ce foin que tu nous étales là ?
– Des balayures ! mes fleurs, mes simples, des balayures ! du foin ! Y penses-tu ? Avec cette fleur-ci je coupe une fièvre net comme une tranche de lard. Elle m’a servi l’hiver dernier à soulager, à sauver peut-être plus de trente paysans, hommes et femmes ; tiens, voici un puissant astringent ; celles-là se mettent en confiture ; celles-ci dans les salaisons de concombres et autres… Bien, bien, à présent vous riez des concombres d’hiver et des conserves au sucre, au vinaigre et à l’eau-de-vie ; ah ! c’est bien ridicule aujourd’hui, n’est ce pas ? mais plus tard, je vous en régalerai, et vous serez les premiers à m’en faire compliment. »
Platônof se mit devant le piano et voulut déchiffrer quelques cahiers de musique, mais bientôt il se leva et dit en plissant le front et en haussant les sourcils :
« Ouf ! quelles vieilleries, sœur ! et n’as-tu pas honte d’en rester là de ta musique ?
– Ah ! mille excuses, mon cher frère, mais il y a bien longtemps que je n’ai plus le loisir de m’occuper de musique pour moi-même. J’ai une fille de huit ans qui me fait retourner aux gammes du solfège. La confier à des mains étrangères afin de pouvoir, moi, me délecter des nouvelles partitions… non, frère, avec ou sans la permission, je n’en ferai assurément rien.
– Sais-tu que tu deviens ennuyeuse, chère sœur ? » dit nonchalamment Platônof, et il alla se mettre à la fenêtre ; aussitôt il ajouta ; « Ah ! voici Constantin là-bas. »
Et le frère et la sœur regardèrent dans la cour.
Tchitchikof, de son côté, se précipita dans la baie d’une fenêtre ouverte. Vers le perron s’avançait un homme de quarante ans, d’une physionomie à la fois vive et modeste. Son costume était celui d’un homme qui ne pense point à sa toilette. À sa droite et à sa gauche marchaient, le bonnet à la main, deux hommes de la classe inférieure, qui paraissaient solliciter de lui quelque chose. L’un était un simple paysan ; l’autre un pataud à l’air mignard, un lourd complaisant vêtu d’une sibirka grise. Comme ils réussirent à arrêter M. Constànjoglo tout près du perron, leur entretien se faisait parfaitement entendre dans les chambres.
« Voilà ce que vous devez faire, à mon avis, disait Constànjoglo au paysan ; rachetez-vous de votre seigneur : vous n’avez pas assez, supposons… eh bien, je vous prêterai, et vous me rembourserez en journées de travail.
– Non, à quoi bon nous racheter ? prenez-nous comme cela à votre service, et pour toujours : chez vous on devient hommes et on apprend la vie. Partout ailleurs, voyez-vous, le mal est si grand et si fort qu’il attire à soi ; les cabaretiers ont inventé de telles eaux-de-vie aux herbes qu’elles allument dans la poitrine une soif qu’un seau d’eau froide est impuissant à éteindre. On se remet, on s’aperçoit qu’on n’a plus un rouge denier. C’est une grande tentation, un scandale ! Le malin retourne le monde à sa guise ; je vous assure qu’il emploie toutes sortes de pièges, sans souci du regard de Dieu, pour tirer à lui le pauvre monde. On s’est mis à se bourrer le nez de tabac en poudre, à se gorger de la fumée de cette herbe maudite qui tue les mouches ; il se vend publiquement des filtres en bouteilles ; on a vu, c’est certain, on a vu le cuisinier d’une dame, d’une noble, préparer pour sa maîtresse des grenouilles, figurez-vous de vraies grenouilles… et c’est le docteur qui a donné la recette d’après laquelle on cuit et on assaisonne cette crapaudaille. La dame a tout avalé ; elle en redemande, figurez-vous… et voilà que le cuisinier en a goûté, et qu’il soutient que c’est très bon. Quand tout marche au commandement du diable, que peut faire l’homme ? On a des yeux, on voit, on y est pris.
– Écoute, il faut que tu saches bien ce que tu me demandes. Chez moi on est bien loin de faire tout ce qu’on veut, et j’admets moins qu’un autre cette excuse qu’on a été tenté. Il est vrai que vous recevrez tout de suite une vache et un cheval ; mais à quoi il faut bien songer, c’est que positivement j’exige du paysan plus que personne n’exige dans tout le pays. Sur mes terres, le travail est le premier point, et j’oblige les gens à travailler pour eux avec le même zèle et la même assiduité que pour moi ; je suis très mauvais pour les paresseux, et j’ai le droit, vois-tu, de leur rendre la vie dure ; je travaille moi-même comme un bœuf, et je serais très choqué qu’on essayât de se tenir devant moi les bras croisés. J’ai éprouvé, frère, que, quand on ne travaille pas, les rêves arrivent, la tête s’en va, et on est fou de son corps. À présent tu es avisé, laisse-moi, va causer de tout cela avec les autres, réfléchis mûrement, et consultez-vous bien.
– Eh, Constantin Féedorovitch, c’est déjà tout réfléchi ! Ce que vous dites là, les vieux nous l’ont très souvent dit à leur manière. Un fait que nous savons, c’est que tous les paysans de vos terres sont riches, et on sait bien aussi qu’ils ne volent point ; l’argent ne leur est pas tombé du ciel, et vos prêtres d’ici sont de vrais hommes du bon Dieu, au lieu que chez nous, partout eux aussi ont tourné à mal, et il n’y a plus personne pour prêcher la morale.
– C’est égal, allez et délibérez avec les vôtres.
– Bien, Constantin Féedorovitch, nous allons…
– Eh bien, Constantin Féedorovitch, vous me ferez, n’est ce pas, la grâce de rabattre un tiers ou au moins un quart ? dit le grivois en sibirka bleue qui marchait en minaudant et en frétillant à sa gauche.
– Je t’ai déclaré dès les premiers mots que je n’aime pas à marchander. Je te répète, maintenant, que je ne suis nullement dans le cas de tel hobereau, que tu vas trouver sournoisement juste la veille de l’échéance de sa dette du Lombard. Je vous sais tous par cœur, voyez-vous ; je sais que vous avez tous un état exact des dettes de la noblesse du district où vous exercez, et que vous épiez les échéances pour paraître à point au moment de l’angoisse : il est clair qu’alors vous obtenez ce que vous voulez à moitié prix, Mais pour moi, qu’est ce que c’est que ton argent, lorsque je puis, sans même y penser, laisser dans mes selliers, mes chantiers, mes magasins, dormir paisiblement bois, blé, chanvres, goudrons, résines, charbon, et le reste ? Je n’ai pas de payements à faire au Lombard, moi.
– Ça c’est vrai, Constantin Féedorovitch. Eh bien, c’est dit, mais c’est seulement pour l’avantage de traiter avec vous, car il n’y a là aucun profit à espérer. Voici les arrhes ; il y a là trois mille roubles, tenez. »
Et il livra à Constànjoglo un paquet de sales assignats qu’il venait de tirer de sa poitrine ; Constànjoglo prit le paquet et le fit aussitôt passer très froidement, et sans compter, dans l’une des poches de derrière de la robe de son surtout.
« Hum ! fit tout bas Tchitchikof ; il fait de ces assignats de banque comme d’un mouchoir de poche ! »
Constànjoglo, une minute après, parut sur le seuil du salon. Tchitchikof fut frappé plus fortement encore, en le voyant de près, par le hâle de son visage, par le fourré de sa noire chevelure déjà marquée çà et là de gris, par l’expression vive de son regard et par le teint bilieux particulier aux natifs du Midi. Il n’était pas d’une origine proprement russe ; lui-même il ignorait d’où étaient venus ses ancêtres, et se souciait très peu de son arbre généalogique, jugeant que la possession des preuves ne vaudrait jamais le coût de la recherche, et que de tels documents ne sont d’aucune utilité en agronomie. Il se tenait pour Russe et bon Russe, à tel point qu’en fait de langues, il ne savait que le russe, et qu’il le parlait sans ambages, tout à fait à la russe.
Platônof présenta Tchitchikof, et celui-ci eut à l’instant même l’accolade de bienvenue.
« Mon cher Constantin, tu sauras que, pour secouer mes tristesses sans cause, ou, si tu veux, mon hypocondrie, dit Platônof, j’ai résolu de parcourir plusieurs gouvernements. Et voici justement Pàvel Ivanovitch qui m’a proposé de l’accompagner, dans l’idée qu’il a que cela me fera du bien.
– À merveille ! » dit Constànjoglo.
Puis s’adressant poliment à Tchitchikof, il ajouta :
« Et où comptez-vous aller d’abord ?
– Je vous avouerai, dit Tchitchikof en penchant avec grâce la tête sur l’épaule droite et en caressant le bras de son fauteuil, que je voyage pour le moment non pas tant pour mes affaires ou mes plaisirs que pour obliger une autre personne que je ne vois pas d’inconvénient à nommer ici. C’est le général Bétrichef, un homme excellent, qui est pour moi, je puis dire, plus qu’un ami, et qui m’a prié d’aller en son lieu et place visiter quelques-uns de ses parents. D’un autre côté, je trouve à cela mon plaisir et mon avantage en un certain sens : sans parler du point de vue hygiénique d’éviter les inconvénients d’une vie trop sédentaire, je maintiens que le monde est, après le livre que recommande l’Église, le livre contenant la science qu’il est le plus important à l’homme d’étudier bien à fond et par pratique.
– Oui, il est bon d’aller un peu dans le pays examiner par soi-même quelques recoins mal connus.
– Votre remarque est d’une parfaite justesse ; examiner par soi-même ces recoins-là et autres, c’est réellement et… véritablement fort bon ; il faut… aller voir ces choses que, sans se déplacer, on n’aurait pas vues, aborder des hommes tout retirés, que l’on n’aurait jamais rencontrés ailleurs ; et parfois leur entretien vaut des lingots d’or. Aujourd’hui, par exemple, n’ai-je pas une de ces chances inappréciables, celle de recourir à vous, mon très estimable Constantin Féedorovitch… instruisez-moi, étanchez la soif que j’ai de toute vérité… intéressante ; je recueillerai vos douces paroles comme la manne céleste.
– Vous instruire ! comment cela, et de quoi ? dit Constànjoglo avec ébahissement ; je suis un bien pauvre précepteur, moi qui ai reçu une éducation de deux sous.
– Enseignez-moi la sagesse, mon très honoré, la sagesse ! la sagesse qui consiste essentiellement, en Russie, dans le grand art de manier, comme vous le faites, le timon de l’économie rurale, l’art d’améliorer un domaine tout en retirant de lui un revenu sûr, l’art de créer par son intelligence une fortune non pas imaginaire, mais réelle, accomplissant par le fait même ses devoirs de citoyen, et méritant ainsi les respects de ses compatriotes.
– Je vais vous dire tout ce qu’il y a à faire… Restez demain la journée entière chez moi, je vous montrerai tout ce qu’il y a à voir et vous expliquerai tout ce que vous voudrez, dit-il après avoir regardé avec complaisance Tchitchikof en qui il croyait remarquer quelques dispositions heureuses. Vous verrez comme tout cela est simple, vous reconnaîtrez qu’il n’y a là ni grande sagesse, ni science profonde.
– Oui, oui, restez, » dit la dame ; et s’adressant à son frère, elle ajouta ; « Je ne te laisse pas partir demain. Rien ne vous presse… ainsi, tu restes, c’est convenu.
– Je me mets tout à fait à la disposition de Paul Ivanovitch.
– Je resterai avec un très grand plaisir ; mais c’est que j’ai à voir, justement dans ces environs-ci, je crois, un parent du général Bétrichef, un certain colonel Kochkarëf.
– Kochkarëf ? eh mais, il est fou !
– Justement ; aussi n’irais-je certainement pas là pour mon compte ; mais ce serait désobliger le général, qui est un ami intime, voyez-vous, et à qui j’ai quelques petites obligations.
– Eh bien, savez-vous ce qu’il faut faire ? dit Constànjoglo ; allez-y, il n’y a pas dix verstes d’ici chez lui ; ma bancelle est tout attelée là dans la remise ; si vous partez à présent même, vous serez de retour ici pour l’heure du thé.
– C’est une charmante idée ! » s’écria Tchitchikof en saisissant son chapeau, et, sans plus de cérémonie, il s’élança dans la cour.
Il ne s’agissait que d’une excursion de quelques heures, car on ne s’arrête guère en face d’un fou, lorsqu’on est tout préoccupé du soin et du désir d’étudier la sagesse.

Notes

  1. Aller Sivoukha, eau-de-vie de grain très commune.
  2. Aller Drochka, banc monté sur quatre roues, matelassé en dessus, pourvu de paracrottes sur les deux côtés : c’est un équipage très léger et découvert, sur lequel on se tient à cheval, appuyé contre un dossier très bas. On sait qu’il date de l’époque de la domination tatare. Cet équipage, parfois dans les villes, se balance sur ses ressorts, et ce mouvement oscillatoire presque continu est cause qu’il s’appelle drochka ou drojchka, de drojatt, trembler.
  3. Aller Nikolâchka, Alexâchka, selon l’habitude mignarde, qui est demeurée jusqu’à ce jour presque générale en Russie, d’accourcir et d’allonger tous les noms propres et la plupart des noms communs, de manière à toujours trahir indiscrètement l’idée qu’on se fait de la chose nommée. C’est un déluge de diminutifs, d’augmentatifs, de péjoratifs et de fréquentatifs, non seulement dans les substantifs, mais dans les adjectifs, dans les verbes et dans les adverbes, qui démontre tout d’abord à l’observateur que cette langue est la plus naïve de l’Europe, la plus jeune, la plus pittoresque, la plus poétique, la moins fatiguée, la moins épuisée, la moins philosophique, la plus fantasque, la moins saisissable pour tout étranger. C’est du vin qui fermente à rompre les cuves et les tonnes ; on ne le boit pas encore, et déjà il porte à la tête.
  4. Aller Les rastigaï, petits pâtés en hachis de viande, aux œufs, au chou, au gruau, souvent avec des cartilages (visiga) d’esturgeon, et avec une bonne cuillerée de consommé versée dessus par une cheminée de pâte ménagée ad hoc au sommet.
  5. Aller La prégustation ou prélibation spiritueuse et apéritive qui précède immédiatement les repas en Russie, et qui est d’un usage général chez tous les gens aisés de la classe noble, s’appelle la châle, mais le plus ordinairement on dit l’eau-de-vie. Il se trouve des gens de province, en France, qui prennent la goutte avant la soupe; il y a analogie.
  6. Aller Gorodnitchii, le maire, le haut bailli local, le premier magistrat municipal du gorod (grad) ou ville.
  7. Aller Chère dame… C’est une gentillesse de parler à un homme comme s’il était femme; dans une classe d’écoliers, dans une compagnie de soldats, dans le groupe des maçons ou charpentiers d’un entrepreneur, il y a toujours un Anna Mikhaïlovna, un Marpha Ivanovna, probablement à cause de la douceur du caractère et des traits plus délicats du visage de ceux qu’on apostrophe ainsi; quelquefois aussi à cause de la laideur exceptionnelle de ceux qui ont des traits de vieilles commères.
  8. Aller Un kâter est une sorte de barque de transport à plusieurs bancs de rames.
  9. Aller Ierche, petite perche de rivière d’une chair fine et délicate qui se pêche en Russie, et qui est fort rare dans les eaux de tous les autres pays.
  10. Aller Abréviation des mots russes contractés, réduits à la seule articulation de la première lettre :Soudar, soudàrynia, sire, monsieur, madame, seigneur, selon la personne. Tel est le sens de ce léger sifflement familier aux domestiques.

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