[Le] fanatisme, ou Mahomet le prophète
Voltaire, 1741
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Mahomet ou le Fanatisme, tragédie de Voltaire, jouée à Lille (1741), puis à la Comédie-Française (1742), interdite après la troisième représentation, et reprise avec un grand succès neuf ans plus tard. — C'est la première pièce de combat de Voltaire, qui s'y attaque au fanatisme et à la superstition. II avait eu l'habileté de la dédier au pape Benoît XIV lui-même, qui lui envoya sa bénédiction. L'action de la pièce est pleine de pathétique, voire d'horreur, et le style est semé de tirades sonores et de maximes philosophiques à la mode du temps,Voltaire représente Mahomet comme un simple thaumaturge. Malgré tout, « ce prophète, conscient de soi, audacieux jusqu'au crime, ambitieux dominateur des âmes.., ne séduit jamais, mais intéresse toujours ". Aujourd'hui, cette tragédie est bien oubliée : elle survit pourtant par un nom, celui de Séide, l'esclave dévoué de Mahomet, devenu le symbole de l'aveuglement fanatique.
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ACTE 1 SCENE 1 Zopire, Phanor.
La scène est à la Mecque.
Zopire.
Qui ? Moi, baisser les yeux devant ses faux prodiges !
Moi, de ce fanatique encenser les prestiges !
L' honorer dans la Mecque après l' avoir banni !
Non. Que des justes dieux Zopire soit puni
si tu vois cette main, jusqu' ici libre et pure,
caresser la révolte et flatter l' imposture !
Phanor.
Nous chérissons en vous ce zèle paternel
du chef auguste et saint du sénat d' Ismaël ;
mais ce zèle est funeste ; et tant de résistance,
sans lasser Mahomet, irrite sa vengeance.
Contre ses attentats vous pouviez autrefois
lever impunément le fer sacré des lois,
et des embrasements d' une guerre immortelle
étouffer sous vos pieds la première étincelle.
Mahomet citoyen ne parut à vos yeux
qu' un novateur obscur, un vil séditieux :
aujourd' hui, c' est un prince ; il triomphe, il
domine ;
imposteur à la Mecque, et prophète à Médine,
il sait faire adorer à trente nations
tous ces mêmes forfaits qu' ici nous détestons.
Que dis-je ? En ces murs même une troupe égarée,
des poisons de l' erreur avec zèle enivrée,
de ses miracles faux soutient l' illusion,
répand le fanatisme et la sédition,
appelle son armée, et croit qu' un dieu terrible
des poisons de l' erreur avec zèle enivrée,
de ses miracles faux soutient l' illusion,
répand le fanatisme et la sédition,
appelle son armée, et croit qu' un dieu terrible
l' inspire, le conduit, et le rend invincible.
Tous nos vrais citoyens avec vous sont unis ;
mais les meilleurs conseils sont-ils toujours suivis ?
L' amour des nouveautés, le faux zèle, la crainte,
de la Mecque alarmée ont désolé l' enceinte ;
et ce peuple, en tout temps chargé de vos bienfaits,
crie encore à son père, et demande la paix.
Tous nos vrais citoyens avec vous sont unis ;
mais les meilleurs conseils sont-ils toujours suivis ?
L' amour des nouveautés, le faux zèle, la crainte,
de la Mecque alarmée ont désolé l' enceinte ;
et ce peuple, en tout temps chargé de vos bienfaits,
crie encore à son père, et demande la paix.
Zopire.
La paix avec ce traître ! Ah ! Peuple sans courage,
n' en attendez jamais qu' un horrible esclavage :
allez, portez en pompe, et servez à genoux
l' idole dont le poids va vous écraser tous.
Moi, je garde à ce fourbe une haine éternelle ;
de mon coeur ulcéré la plaie est trop cruelle :
lui-même a contre moi trop de ressentiments.
Le cruel fit périr ma femme et mes enfants :
et moi, jusqu' en son camp j' ai porté le carnage ;
la mort de son fils même honora mon courage.
Les flambeaux de la haine entre nous allumés
jamais des mains du temps ne seront consumés.
Phanor.
Ne les éteignez point, mais cachez-en la flamme ;
immolez au public les douleurs de votre âme.
Quand vous verrez ces lieux par ses mains ravagés,
vos malheureux enfants seront-ils mieux vengés ?
Vous avez tout perdu, fils, frère, épouse, fille ;
ne perdez point l' état : c' est là votre famille.
immolez au public les douleurs de votre âme.
Quand vous verrez ces lieux par ses mains ravagés,
vos malheureux enfants seront-ils mieux vengés ?
Vous avez tout perdu, fils, frère, épouse, fille ;
ne perdez point l' état : c' est là votre famille.
Zopire.
On ne perd les états que par timidité.
Phanor.
On périt quelquefois par trop de fermeté.
Zopire.
Périssons, s' il le faut.
Phanor.
Ah ! Quel triste courage,
quand vous touchez au port, vous expose au naufrage ?
Le ciel, vous le voyez, a remis en vos mains
de quoi fléchir encor ce tyran des humains.
Cette jeune Palmire en ses camps élevée,
dans vos derniers combats par vous-même enlevée,
semble un ange de paix descendu parmi nous,
qui peut de Mahomet apaiser le courroux.
Déjà par ses hérauts il l' a redemandée.
Cette jeune Palmire en ses camps élevée,
dans vos derniers combats par vous-même enlevée,
semble un ange de paix descendu parmi nous,
qui peut de Mahomet apaiser le courroux.
Déjà par ses hérauts il l' a redemandée.
Zopire.
Tu veux qu' à ce barbare elle soit accordée ?
Tu veux que d' un si cher et si noble trésor
ses criminelles mains s' enrichissent encor ?
Quoi ! Lorsqu' il nous apporte et la fraude et la
guerre,
lorsque son bras enchaîne et ravage la terre,
les plus tendres appas brigueront sa faveur,
et la beauté sera le prix de la fureur !
Ce n' est pas qu' à mon âge, aux bornes de ma vie,
je porte à Mahomet une honteuse envie ;
ce coeur triste et flétri, que les ans ont glacé,
ne peut sentir les feux d' un désir insensé.
Mais soit qu' en tous les temps un objet né pour plaire
arrache de nos voeux l' hommage involontaire ;
soit que, privé d' enfants, je cherche à dissiper
cette nuit de douleurs qui vient m' envelopper ;
je ne sais quel penchant pour cette infortunée
remplit le vide affreux de mon âme étonnée.
Soit faiblesse ou raison, je ne puis sans horreur
la voir aux mains d' un monstre, artisan de l' erreur.
Je voudrais qu' à mes voeux heureusement docile,
elle-même en secret pût chérir cet asile ;
je voudrais que son coeur, sensible à mes bienfaits,
détestât Mahomet autant que je le hais.
Elle veut me parler sous ces sacrés portiques,
non loin de cet autel de nos dieux domestiques ;
elle vient, et son front, siége de la candeur,
annonce en rougissant les vertus de son coeur.
ACTE 1 SCENE 2 Zopire, Palmire.Zopire.
Jeune et charmant objet dont le sort de la guerre,
propice à ma vieillesse, honora cette terre, vous n' êtes point tombée en de barbares mains ; tout respecte avec moi vos malheureux destins, votre âge, vos beautés, votre aimable innocence. Parlez ; et s' il me reste encor quelque puissance, de vos justes désirs si je remplis les voeux, ces derniers de mes jours seront des jours heureux. Palmire. Seigneur, depuis deux mois sous vos lois prisonnière, je dus à mes destins pardonner ma misère ; vos généreuses mains s' empressent d' effacer les larmes que le ciel me condamne à verser. Par vous, par vos bienfaits, à parler enhardie, c' est de vous que j' attends le bonheur de ma vie. Aux voeux de Mahomet j' ose ajouter les miens : il vous a demandé de briser mes liens ; puissiez-vous l' écouter ! Et puissé-je lui dire qu' àprès le ciel et lui je dois tout à Zopire ! Zopire. Ainsi de Mahomet vous regrettez les fers, ce tumulte des camps, ces horreurs des déserts, cette patrie errante, au trouble abandonnée ? Palmire. La patrie est aux lieux où l' âme est enchaînée. Mahomet a formé mes premiers sentiments, et ses femmes en paix guidaient mes faibles ans : leur demeure est un temple où ces femmes sacrées lèvent au ciel des mains de leur maître adorées. Le jour de mon malheur, hélas ! Fut le seul jour où le sort des combats a troublé leur séjour : seigneur, ayez pitié d' une âme déchirée, toujours présente aux lieux dont je suis séparée. Zopire. J' entends : vous espérez partager quelque jour de ce maître orgueilleux et la main et l' amour. Palmire. Seigneur, je le révère, et mon âme tremblante croit voir dans Mahomet un dieu qui m' épouvante. Non, d' un si grand hymen mon coeur n' est point flatté ; tant d' éclat convient mal à tant d' obscurité.
Zopire.
Ah ! Qui que vous soyez, il n' est point né peut-être pour être votre époux, encor moins votre maître ; et vous semblez d' un sang fait pour donner des lois à l' arabe insolent qui marche égal aux rois. Palmire. Nous ne connaissons point l' orgueil de la naissance ; sans parents, sans patrie, esclaves dès l' enfance, dans notre égalité nous chérissons nos fers ; tout nous est étranger, hors le dieu que je sers. Zopire. Tout vous est étranger ! Cet état peut-il plaire ? Quoi ! Vous servez un maître, et n' avez point de père ? Dans mon triste palais, seul et privé d' enfants, j' aurais pu voir en vous l' appui de mes vieux ans ; le soin de vous former des destins plus propices eût adouci des miens les longues injustices. Mais non, vous abhorrez ma patrie et ma loi. Palmire. Comment puis-je être à vous ? Je ne suis point à moi. Vous aurez mes regrets, votre bonté m' est chère ; mais enfin Mahomet m' a tenu lieu de père. Zopire. Quel père ! Justes dieux ! Lui ? Ce monstre imposteur ! Palmire. Ah ! Quels noms inouïs lui donnez-vous, seigneur ! Lui, dans qui tant d' états adorent leur prophète ! Lui, l' envoyé du ciel, et son seul interprète ! Zopire. Etrange aveuglement des malheureux mortels ! Tout m' abandonne ici pour dresser des autels à ce coupable heureux qu' épargna ma justice, et qui courut au trône, échappé du supplice. Palmire. Vous me faites frémir, seigneur ; et, de mes jours, je n' avais entendu ces horribles discours. Mon penchant, je l' avoue, et ma reconnaissance, vous donnaient sur mon coeur une juste puissance ; vos blasphèmes affreux contre mon protecteur à ce penchant si doux font succéder l' horreur. Zopire. ô superstition ! Tes rigueurs inflexibles privent d' humanité les coeurs les plus sensibles. Que je vous plains, Palmire ! Et que sur vos erreurs ma pitié malgré moi me fait verser de pleurs !
Palmire.
Et vous me refusez ! Zopire. Oui. Je ne puis vous rendre au tyran qui trompa ce coeur flexible et tendre ; oui, je crois voir en vous un bien trop précieux, qui me rend Mahomet encor plus odieux. ACTE 1 SCENE 3 Zopire, Palmire, Phanor.Zopire. Que voulez-vous, Phanor ? Phanor. Aux portes de la ville, d' où l' on voit de Moad la campagne fertile, Omar est arrivé. Zopire. Qui ? Ce farouche Omar, que l' erreur aujourd' hui conduit après son char, qui combattit longtemps le tyran qu' il adore, qui vengea son pays ? Phanor. Peut-être il l' aime encore. Moins terrible à nos yeux, cet insolent guerrier, portant entre ses mains le glaive et l' olivier, de la paix à nos chefs a présenté le gage. On lui parle ; il demande, il reçoit un otage. Séide est avec lui. Palmire. Grand dieu ! Destin plus doux ! Quoi ! Séide ? Phanor. Omar vient, il s' avance vers vous. Zopire. Il le faut écouter. Allez, jeune Palmire. (Palmire sort.) Omar devant mes yeux ! Qu' osera-t-il me dire ? ô dieux de mon pays, qui depuis trois mille ans protégiez d' Ismaël les généreux enfants !
Soleil, sacré flambeau, qui dans votre carrière,
image de ces dieux, nous prêtez leur lumière, voyez et soutenez la juste fermeté que j' opposai toujours contre l' iniquité !
ACTE 1 SCENE 4 Zopire, Omar, Phanor, suite.
Zopire. Eh bien ! Après six ans tu revois ta patrie, que ton bras défendit, que ton coeur a trahie. Ces murs sont encor pleins de tes premiers exploits. Déserteur de nos dieux, déserteur de nos lois, persécuteur nouveau de cette cité sainte, d' où vient que ton audace en profane l' enceinte ? Ministre d' un brigand qu' on dût exterminer, parle : que me veux-tu ? Omar. Je veux te pardonner. Le prophète d' un dieu, par pitié pour ton âge, pour tes malheurs passés, surtout pour ton courage, te présente une main qui pourrait t' écraser ; et j' apporte la paix qu' il daigne proposer. Zopire. Un vil séditieux prétend avec audace nous accorder la paix, et non demander grâce ! Souffrirez-vous, grands dieux ! Qu' au gré de ses forfaits Mahomet nous ravisse ou nous rende la paix ? Et vous, qui vous chargez des volontés d' un traître, ne rougissez-vous point de servir un tel maître ? Ne l' avez-vous pas vu, sans honneur et sans biens, ramper au dernier rang des derniers citoyens ? Qu' alors il était loin de tant de renommée ! Omar. à tes viles grandeurs ton âme accoutumée juge ainsi du mérite, et pèse les humains au poids que la fortune avait mis dans tes mains. Ne sais-tu pas encore, homme faible et superbe, que l' insecte insensible enseveli sous l' herbe,
et l' aigle impérieux qui plane au haut du ciel,
rentrent dans le néant aux yeux de l' éternel ? Les mortels sont égaux ; ce n' est point la naissance, c' est la seule vertu qui fait leur différence. Il est de ces esprits favorisés des cieux, qui sont tout par eux-même, et rien par leurs aïeux. Tel est l' homme, en un mot, que j' ai choisi pour maître ; lui seul dans l' univers a mérité de l' être ; tout mortel à sa loi doit un jour obéir, et j' ai donné l' exemple aux siècles à venir.
Zopire.
Je te connais, Omar : en vain ta politique vient m' étaler ici ce tableau fanatique : en vain tu peux ailleurs éblouir les esprits ; ce que ton peuple adore excite mes mépris. Bannis toute imposture, et d' un coup d' oeil plus sage regarde ce prophète à qui tu rends hommage ; vois l' homme en Mahomet ; conçois par quel degré tu fais monter aux cieux ton fantôme adoré. Enthousiaste ou fourbe, il faut cesser de l' être ; sers-toi de ta raison, juge avec moi ton maître : tu verras de chameaux un grossier conducteur, chez sa première épouse insolent imposteur, qui, sous le vain appât d' un songe ridicule, des plus vils des humains tente la foi crédule ; comme un séditieux à mes pieds amené, par quarante vieillards à l' exil condamné : trop léger châtiment qui l' enhardit au crime. De caverne en caverne il fuit avec Fatime. Ses disciples errants de cités en déserts, proscrits, persécutés, bannis, chargés de fers, promènent leur fureur, qu' ils appellent divine ; de leurs venins bientôt ils infectent Médine. Toi-même alors, toi-même, écoutant la raison, tu voulus dans sa source arrêter le poison. Je te vis plus heureux, et plus juste, et plus brave, attaquer le tyran dont je te vois l' esclave. S' il est un vrai prophète, osas-tu le punir ? S' il est un imposteur, oses-tu le servir ?
Omar.
Je voulus le punir quand mon peu de lumière méconnut ce grand homme entré dans la carrière : mais enfin, quand j' ai vu que Mahomet est né pour changer l' univers à ses pieds consterné ; quand mes yeux, éclairés du feu de son génie, le virent s' élever dans sa course infinie ; éloquent, intrépide, admirable en tout lieu, agir, parler, punir, ou pardonner en dieu ; j' associai ma vie à ses travaux immenses : des trônes, des autels en sont les récompenses. Je fus, je te l' avoue, aveugle comme toi. Ouvre les yeux, Zopire, et change ainsi que moi ; et, sans plus me vanter les fureurs de ton zèle, ta persécution si vaine et si cruelle, nos frères gémissants, notre dieu blasphémé, tombe aux pieds d' un héros par toi-même opprimé. Viens baiser cette main qui porte le tonnerre. Tu me vois après lui le premier de la terre ; le poste qui te reste est encore assez beau pour fléchir noblement sous ce maître nouveau. Vois ce que nous étions, et vois ce que nous sommes. Le peuple, aveugle et faible, est né pour les grands hommes, pour admirer, pour croire, et pour nous obéir. Viens régner avec nous, si tu crains de servir ; partage nos grandeurs au lieu de t' y soustraire ; et, las de l' imiter, fais trembler le vulgaire. Zopire. Ce n' est qu' à Mahomet, à ses pareils, à toi, que je prétends, Omar, inspirer quelque effroi. Tu veux que du sénat le shérif infidèle encense un imposteur, et couronne un rebelle ! Je ne te nierai point que ce fier séducteur n' ait beaucoup de prudence et beaucoup de valeur : je connais comme toi les talents de ton maître ; s' il était vertueux, c' est un héros peut-être : mais ce héros, Omar, est un traître, un cruel, et de tous les tyrans c' est le plus criminel. Cesse de m' annoncer sa trompeuse clémence ; le grand art qu' il possède est l' art de la vengeance. Dans le cour de la guerre un funeste destin le priva de son fils que fit périr ma main.
Mon bras perça le fils, ma voix bannit le père ;
ma haine est inflexible, ainsi que sa colère ; pour rentrer dans la Mecque, il doit m' exterminer, et le juste aux méchants ne doit point pardonner.
Omar.
Eh bien ! Pour te montrer que Mahomet pardonne, pour te faire embrasser l' exemple qu' il te donne, partage avec lui-même, et donne à tes tribus les dépouilles des rois que nous avons vaincus. Mets un prix à la paix, mets un prix à Palmire ; nos trésors sont à toi. Zopire. Tu penses me séduire, me vendre ici ma honte, et marchander la paix par ses trésors honteux, le prix de ses forfaits ? Tu veux que sous ses lois Palmire se remette ? Elle a trop de vertus pour être sa sujette ; et je veux l' arracher aux tyrans imposteurs, qui renversent les lois et corrompent les moeurs. Omar. Tu me parles toujours comme un juge implacable, qui sur son tribunal intimide un coupable. Pense et parle en ministre ; agis, traite avec moi comme avec l' envoyé d' un grand homme et d' un roi. Zopire. Qui l' a fait roi ? Qui l' a couronné ? Omar. La victoire. Ménage sa puissance, et respecte sa gloire. Aux noms de conquérant et de triomphateur, il veut joindre le nom de pacificateur, son armée est encore aux bords du Saïbare ; des murs où je suis né le siége se prépare ; sauvons, si tu m' en crois, le sang qui va couler : Mahomet veut ici te voir et te parler. Zopire. Lui ? Mahomet ? Omar. Lui-même ; il t' en conjure. Zopire. Traître ! Si de ces lieux sacrés j' étais l' unique maître,
c' est en te punissant que j' aurais répondu.
(à Phanor.)
toi, viens m' aider, Phanor, à repousser un traître : le souffrir parmi nous, et l' épargner, c' est l' être. Renversons ses desseins, confondons son orgueil ; préparons son supplice, ou creusons mon cercueil. Je vais, si le sénat m' écoute et me seconde, délivrer d' un tyran ma patrie et le monde.
Omar.
Zopire, j' ai pitié de ta fausse vertu. Mais puisqu' un vil sénat insolemment partage
de ton gouvernement le fragile avantage,
puisqu' il règne avec toi, je cours m' y présenter. Zopire. Je t' y suis ; nous verrons qui l' on doit écouter. Je défendrai mes lois, mes dieux, et ma patrie. Viens-y contre ma voix prêter ta voix impie au dieu persécuteur, effroi du genre humain, qu' un fourbe ose annoncer les armes à la main.
ACTE 2 SCENE 4 Mahomet, Omar.Toi, reste, brave Omar : il est temps que mon coeur de ses derniers replis t' ouvre la profondeur. D' un siége encor douteux la lenteur ordinaire peut retarder ma course, et borner ma carrière : ne donnons point le temps aux mortels détrompés de rassurer leurs yeux de tant d' éclat frappés. Les préjugés, ami, sont les rois du vulgaire. Tu connais quel oracle et quel bruit populaire ont promis l' univers à l' envoyé d' un dieu, qui, reçu dans la Mecque, et vainqueur en tout lieu, entrerait dans ces murs en écartant la guerre : je viens mettre à profit les erreurs de la terre. Mais tandis que les miens, par de nouveaux efforts, de ce peuple inconstant font mouvoir les ressorts, de quel oeil revois-tu Palmire avec Séide ? Omar. Parmi tous ces enfants enlevés par Hercide, qui, formés sous ton joug, et nourris dans ta loi, n' ont de dieu que le tien, n' ont de père que toi, aucun ne te servit avec moins de scrupule, n' eut un coeur plus docile, un esprit plus crédule ; de tous tes musulmans ce sont les plus soumis. Cher Omar, je n' ai point de plus grands ennemis. Ils s' aiment, c' est assez. Omar. Blâmes-tu leurs tendresses ? Ah ! Connais mes fureurs et toutes mes faiblesses. Omar. Comment ? Tu sais assez quel sentiment vainqueur parmi mes passions règne au fond de mon coeur. Chargé du soin du monde, environné d' alarmes, je porte l' encensoir, et le sceptre, et les armes : ma vie est un combat, et ma frugalité asservit la nature à mon austérité : j' ai banni loin de moi cette liqueur traîtresse qui nourrit des humains la brutale mollesse : dans des sables brûlants, sur des rochers déserts, je supporte avec toi l' inclémence des airs : l' amour seul me console ; il est ma récompense, l' objet de mes travaux, l' idole que j' encense, le dieu de Mahomet ; et cette passion est égale aux fureurs de mon ambition. Je préfère en secret Palmire à mes épouses. Conçois-tu bien l' excès de mes fureurs jalouses, quand Palmire à mes pieds, par un aveu fatal, insulte à Mahomet, et lui donne un rival ? Omar. Et tu n' es pas vengé ? Juge si je dois l' être. Pour le mieux détester, apprends à le connaître. De mes deux ennemis apprends tous les forfaits : tous deux sont nés ici du tyran que je hais. Omar. Quoi ! Zopire... Est leur père : Hercide en ma puissance remit depuis quinze ans leur malheureuse enfance. J' ai nourri dans mon sein ces serpents dangereux ; déjà sans se connaître ils m' outragent tous deux. J' attisai de mes mains leurs feux illégitimes. Le ciel voulut ici rassembler tous les crimes. Je veux... leur père vient ; ses yeux lancent vers nous les regards de la haine, et les traits du courroux. Observe tout, Omar, et qu' avec son escorte le vigilant Hercide assiége cette porte. Reviens me rendre compte, et voir s' il faut hâter ou retenir les coups que je dois lui porter. ACTE 2 SCENE 5 Zopire, Mahomet.Zopire. Ah ! Quel fardeau cruel à ma douleur profonde ! Moi, recevoir ici cet ennemi du monde ! Zopire.
Je rougis pour toi seul, pour toi dont l' artifice
a traîné ta patrie au bord du précipice ; pour toi de qui la main sème ici les forfaits, et fait naître la guerre au milieu de la paix. Ton nom seul parmi nous divise les familles, les époux, les parents, les mères et les filles ; et la trêve pour toi n' est qu' un moyen nouveau pour venir dans nos coeurs enfoncer le couteau. La discorde civile est partout sur ta trace. Assemblage inouï de mensonge et d' audace, tyran de ton pays, est-ce ainsi qu' en ce lieu tu viens donner la paix, et m' annoncer un dieu ? Si j' avais à répondre à d' autres qu' à Zopire, je ne ferais parler que le dieu qui m' inspire ; le glaive et l' alcoran, dans mes sanglantes mains, imposeraient silence au reste des humains ; ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre, et je verrais leurs fronts attachés à la terre : mais je te parle en homme, et sans rien déguiser ; je me sens assez grand pour ne pas t' abuser. Vois quel est Mahomet : nous sommes seuls ; écoute : je suis ambitieux ; tout homme l' est, sans doute ; mais jamais roi, pontife, ou chef, ou citoyen, ne conçut un projet aussi grand que le mien. Ce peuple généreux, trop longtemps inconnu,
laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire ;
voici les jours nouveaux marqués pour la victoire. Vois du nord au midi l' univers désolé, la Perse encor sanglante, et son trône ébranlé, l' Inde esclave et timide, et l' égypte abaissée, des murs de Constantin la splendeur éclipsée ; vois l' empire romain tombant de toutes parts, ce grand corps déchiré, dont les membres épars languissent dispersés sans honneur et sans vie : sur ces débris du monde élevons l' Arabie. Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers ; il faut un nouveau dieu pour l' aveugle univers. En égypte Osiris, Zoroastre en Asie, chez les crétois Minos, Numa dans l' Italie, à des peuples sans moeurs, et sans culte, et sans rois, donnèrent aisément d' insuffisantes lois. Je viens après mille ans changer ces lois grossières : j' apporte un joug plus noble aux nations entières : j' abolis les faux dieux ; et mon culte épuré de ma grandeur naissante est le premier degré. Ne me reproche point de tromper ma patrie ; je détruis sa faiblesse et son idolâtrie : sous un roi, sous un dieu, je viens la réunir ; et, pour la rendre illustre, il la faut asservir. Zopire. Voilà donc tes desseins ! C' est donc toi dont l' audace de la terre à ton gré prétend changer la face ! Tu veux, en apportant le carnage et l' effroi, commander aux humains de penser comme toi : tu ravages le monde, et tu prétends l' instruire. Ah ! Si par des erreurs il s' est laissé séduire, si la nuit du mensonge a pu nous égarer, par quels flambeaux affreux veux-tu nous éclairer ? Quel droit as-tu reçu d' enseigner, de prédire, de porter l' encensoir, et d' affecter l' empire ? Le droit qu' un esprit vaste, et ferme en ses desseins, a sur l' esprit grossier des vulgaires humains.
Zopire.
Eh quoi ! Tout factieux qui pense avec courage doit donner aux mortels un nouvel esclavage ? Il a droit de tromper, s' il trompe avec grandeur ? Oui ; je connais ton peuple, il a besoin d' erreur ; ou véritable ou faux, mon culte est nécessaire. Que t' ont produit tes dieux ? Quel bien t' ont-ils pu faire ? Quels lauriers vois-tu croître au pied de leurs autels ? Ta secte obscure et basse avilit les mortels, énerve le courage, et rend l' homme stupide ; la mienne élève l' âme, et la rend intrépide : ma loi fait des héros. Zopire. Dis plutôt des brigands. Porte ailleurs tes leçons, l' école des tyrans ; va vanter l' imposture à Médine où tu règnes, où tes maîtres séduits marchent sous tes enseignes, où tu vois tes égaux à tes pieds abattus. Des égaux ! Dès longtemps Mahomet n' en a plus. Je fais trembler la Mecque, et je règne à Médine ; crois-moi, reçois la paix, si tu crains ta ruine. Zopire. La paix est dans ta bouche, et ton coeur en est loin : penses-tu me tromper ? Je n' en ai pas besoin. C' est le faible qui trompe, et le puissant commande. Demain j' ordonnerai ce que je te demande ; demain je puis te voir à mon joug asservi : aujourd' hui Mahomet veut être ton ami. Zopire. Nous amis ! Nous, cruel ! Ah ! Quel nouveau prestige ! Connais-tu quelque dieu qui fasse un tel prodige ? J' en connais un puissant, et toujours écouté, qui te parle avec moi. Zopire. Qui ? La nécessité,
ton intérêt.
Zopire.
Avant qu' un tel noeud nous rassemble, les enfers et les cieux seront unis ensemble. L' intérêt est ton dieu, le mien est l' équité ; entre ces ennemis il n' est point de traité. Quel serait le ciment, réponds-moi, si tu l' oses, de l' horrible amitié qu' ici tu me proposes ? Réponds ; est-ce ton fils que mon bras te ravit ? Est-ce le sang des miens que ta main répandit ? Oui, ce sont tes fils même. Oui, connais un mystère dont seul dans l' univers je suis dépositaire : tu pleures tes enfants, ils respirent tous deux. Zopire. Ils vivraient ! Qu' as-tu dit ? ô ciel ! ô jour heureux ! Ils vivraient ! C' est de toi qu' il faut que je l' apprenne ! élevés dans mon camp, tous deux sont dans ma chaîne. Zopire. Mes enfants dans tes fers ! Ils pourraient te servir ! Mes bienfaisantes mains ont daigné les nourrir. Zopire. Quoi ! Tu n' as point sur eux étendu ta colère ? Je ne les punis point des fautes de leur père. Zopire. Achève, éclaircis-moi, parle, quel est leur sort ? Je tiens entre mes mains et leur vie et leur mort ; tu n' as qu' à dire un mot, et je t' en fais l' arbitre. Zopire. Moi, je puis les sauver ! à quel prix ? à quel titre ? Faut-il donner mon sang ? Faut-il porter leurs fers ? Non, mais il faut m' aider à tromper l' univers ; il faut rendre la Mecque, abandonner ton temple, de la crédulité donner à tous l' exemple, annoncer l' alcoran aux peuples effrayés, me servir en prophète, et tomber à mes pieds : je te rendrai ton fils, et je serai ton gendre.
Zopire.
Mahomet, je suis père, et je porte un coeur tendre. Après quinze ans d' ennuis, retrouver mes enfants, les revoir, et mourir dans leurs embrassements, c' est le premier des biens pour mon âme attendrie : mais s' il faut à ton culte asservir ma patrie, ou de ma propre main les immoler tous deux ; connais-moi, Mahomet, mon choix n' est pas douteux. Adieu.
Mahomet, seul.
Fier citoyen, vieillard inexorable, je serai plus que toi cruel, impitoyable.
ACTE 2 SCENE 6 Mahomet, Omar.
Omar. Mahomet, il faut l' être, ou nous sommes perdus : les secrets des tyrans me sont déjà vendus. Demain la trêve expire, et demain l' on t' arrête : demain Zopire est maître, et fait tomber ta tête. La moitié du sénat vient de te condamner ; n' osant pas te combattre, on t' ose assassiner. Ce meurtre d' un héros, ils le nomment supplice ; et ce complot obscur, ils l' appellent justice. Ils sentiront la mienne ; ils verront ma fureur. La persécution fit toujours ma grandeur : Zopire périra. Omar. Cette tête funeste,
en tombant à tes pieds, fera fléchir le reste.
Mais ne perds point de temps. Mahomet. Mais, malgré mon courroux, je dois cacher la main qui va lancer les coups, et détourner de moi les soupçons du vulgaire.
Omar.
Il est trop méprisable. Il faut pourtant lui plaire ; et j' ai besoin d' un bras qui, par ma voix conduit, soit seul chargé du meurtre et m' en laisse le fruit. Omar. Pour un tel attentat je réponds de Séide. De lui ? Omar. C' est l' instrument d' un pareil homicide. Otage de Zopire, il peut seul aujourd' hui l' aborder en secret, et te venger de lui. Tes autres favoris, zélés avec prudence, pour s' exposer à tout ont trop d' expérience ; ils sont tous dans cet âge où la maturité fait tomber le bandeau de la crédulité ; il faut un coeur plus simple, aveugle avec courage, un esprit amoureux de son propre esclavage : la jeunesse est le temps de ces illusions. Séide est tout en proie aux superstitions ; c' est un lion docile à la voix qui le guide. Le frère de Palmire ? Omar. Oui, lui-même, oui, Séide, de ton fier ennemi le fils audacieux, de son maître offensé rival incestueux. Je déteste Séide, et son nom seul m' offense ; la cendre de mon fils me crie encor vengeance : mais tu connais l' objet de mon fatal amour ; tu connais dans quel sang elle a puisé le jour. Tu vois que dans ces lieux environnés d' abîmes je viens chercher un trône, un autel, des victimes ;
qu' il faut d' un peuple fier enchanter les esprits,
qu' il faut perdre Zopire, et perdre encor son fils. Allons, consultons bien mon intérêt, ma haine, l' amour, l' indigne amour, qui malgré moi m' entraîne, et la religion, à qui tout est soumis, et la nécessité, par qui tout est permis. ACTE 3 SCENE 1 Séide, Palmire.Palmire. Demeure. Quel est donc ce secret sacrifice ? Quel sang a demandé l' éternelle justice ? Ne m' abandonne pas. Séide. Dieu daigne m' appeler : mon bras doit le servir, mon coeur va lui parler. Omar veut à l' instant, par un serment terrible, m' attacher de plus près à ce maître invincible : je vais jurer à Dieu de mourir pour sa loi, et mes seconds serments ne seront que pour toi. Palmire. D' où vient qu' à ce serment je ne suis point présente ? Si je t' accompagnais, j' aurais moins d' épouvante. Omar, ce même Omar, loin de me consoler, parle de trahison, de sang prêt à couler, des fureurs du sénat, des complots de Zopire. Les feux sont allumés, bientôt la trêve expire : le fer cruel est prêt ; on s' arme, on va frapper : le prophète l' a dit, il ne peut nous tromper. Je crains tout de Zopire, et je crains pour Séide. Séide. Croirai-je que Zopire ait un coeur si perfide ! Ce matin, comme otage à ses yeux présenté, j' admirais sa noblesse et son humanité ; je sentais qu' en secret une force inconnue enlevait jusqu' à lui mon âme prévenue : soit respect pour son nom, soit qu' un dehors heureux me cachât de son coeur les replis dangereux ;
soit que, dans ces moments où je t' ai rencontrée,
mon âme tout entière à son bonheur livrée, oubliant ses douleurs, et chassant tout effroi, ne connût, n' entendît, ne vît plus rien que toi ; je me trouvais heureux d' être auprès de Zopire. Je le hais d' autant plus qu' il m' avait su séduire : mais malgré le courroux dont je dois m' animer, qu' il est dur de haïr ceux qu' on voulait aimer !
Palmire.
Ah ! Que le ciel en tout a joint nos destinées ! Qu' il a pris soin d' unir nos âmes enchaînées ! Hélas, sans mon amour, sans ce tendre lien, sans cet instinct charmant qui joint mon coeur au
tien,
sans la religion que Mahomet m' inspire, j' aurais eu des remords en accusant Zopire. Séide. Laissons ces vains remords, et nous abandonnons à la voix de ce dieu qu' à l' envi nous servons. Je sors. Il faut prêter ce serment redoutable ; le dieu qui m' entendra nous sera favorable ; et le pontife-roi, qui veille sur nos jours, bénira de ses mains de si chastes amours. Adieu. Pour être à toi, je vais tout entreprendre.
ACTE 3 SCENE 2 Palmire
Palmire.
D' un noir pressentiment je ne puis me défendre. Cet amour dont l' idée avait fait mon bonheur, ce jour tant souhaité n' est qu' un jour de terreur. Quel est donc ce serment qu' on attend de Séide ? Tout m' est suspect ici ; Zopire m' intimide. J' invoque Mahomet, et cependant mon coeur éprouve à son nom même une secrète horreur. Dans les profonds respects que ce héros m' inspire, je sens que je le crains presque autant que Zopire. Délivre-moi, grand dieu ! De ce trouble où je suis ? Craintive je te sers, aveugle je te suis : hélas ! Daigne essuyer les pleurs où je me noie ! ACTE 3 SCENE 3 Mahomet, Palmire.Palmire. C' est vous qu' à mon secours un dieu propice envoie, seigneur, Séide... Eh bien ! D' où vous vient cet effroi ? Et que craint-on pour lui, quand on est près de moi ? Palmire. ô ciel ! Vous redoublez la douleur qui m' agite. Quel prodige inouï ! Votre âme est interdite ; Mahomet est troublé pour la première fois. Je devrais l' être au moins du trouble où je vous vois. Est-ce ainsi qu' à mes yeux votre simple innocence ose avouer un feu qui peut-être m' offense ? Votre coeur a-t-il pu, sans être épouvanté, avoir un sentiment que je n' ai pas dicté ? Ce coeur que j' ai formé n' est-il plus qu' un rebelle, ingrat à mes bienfaits, à mes lois infidèle ? Palmire. Que dites-vous ? Surprise et tremblante à vos pieds, je baisse en frémissant mes regards effrayés. Eh quoi ! N' avez-vous pas daigné, dans ce lieu même, vous rendre à nos souhaits, et consentir qu' il m' aime ? Ces noeuds, ces chastes noeuds, que dieu formait en nous, sont un lien de plus qui nous attache à vous.
ACTE 3 SCENE 5 Mahomet, Omar.Omar. Enfin voici le temps et de ravir Palmire, et d' envahir la Mecque, et de punir Zopire : sa mort seule à tes pieds mettra nos citoyens ; tout est désespéré si tu ne le préviens. Le seul Séide ici te peut servir, sans doute ; il voit souvent Zopire, il lui parle, il l' écoute. Tu vois cette retraite, et cet obscur détour qui peut de ton palais conduire à son séjour ; là, cette nuit, Zopire à ses dieux fantastiques offre un encens frivole et des voeux chimériques. Là, Séide, enivré du zèle de ta loi, va l' immoler au dieu qui lui parle par toi. Qu' il l' immole, il le faut : il est né pour le crime : qu' il en soit l' instrument, qu' il en soit la victime. Ma vengeance, mes feux, ma loi, ma sûreté, l' irrévocable arrêt de la fatalité, tout le veut ; mais crois-tu que son jeune courage, nourri du fanatisme, en ait toute la rage ? Omar. Lui seul était formé pour remplir ton dessein. Palmire à te servir excite encor sa main. L' amour, le fanatisme, aveuglent sa jeunesse ; il sera furieux par excès de faiblesse. Par les noeuds des serments as-tu lié son coeur ? Omar.
Du plus saint appareil la ténébreuse horreur,
les autels, les serments, tout enchaîne Séide. J' ai mis un fer sacré dans sa main parricide, et la religion le remplit de fureur. Il vient.
ACTE 3 SCENE 6 Mahomet, Omar, Séide.
Enfant d' un dieu qui parle à votre coeur, écoutez par ma voix sa volonté suprême : il faut venger son culte, il faut venger dieu même. Séide. Roi, pontife, et prophète, à qui je suis voué, maître des nations, par le ciel avoué, vous avez sur mon être une entière puissance ; éclairez seulement ma docile ignorance. Un mortel venger dieu ! C' est par vos faibles mains qu' il veut épouvanter les profanes humains. Séide. Ah ! Sans doute ce dieu, dont vous êtes l' image, va d' un combat illustre honorer mon courage. Faites ce qu' il ordonne, il n' est point d' autre honneur. De ses décrets divins aveugle exécuteur, adorez et frappez ; vos mains seront armées par l' ange de la mort, et le dieu des armée/ Séide. Parlez : quels ennemis vous faut-il immoler ? Quel tyran faut-il perdre ? Et quel sang doit couler ? Le sang du meurtrier que Mahomet abhorre, qui nous persécuta, qui nous poursuit encore, qui combattit mon dieu, qui massacra mon fils ; le sang du plus cruel de tous nos ennemis, de Zopire. Séide. De lui ! Quoi ! Mon bras... Téméraire, on devient sacrilége alors qu' on délibère. Loin de moi les mortels assez audacieux pour juger par eux-mêmes, et pour voir par leurs yeux ! Quiconque ose penser n' est pas né pour me croire. Obéir en silence est votre seule gloire. Savez-vous qui je suis ? Savez-vous en quels lieux ma voix vous a chargé des volontés des cieux ? Si malgré ses erreurs et son idolâtrie, des peuples d' orient la Mecque est la patrie ; si ce temple du monde est promis à ma loi ; si dieu m' en a créé le pontife et le roi ; si la Mecque est sacrée, en savez-vous la cause ? Ibrahim y naquit, et sa cendre y repose : Ibrahim, dont le bras, docile à l' éternel, traîna son fils unique aux marches de l' autel, étouffant pour son dieu les cris de la nature. Et quand ce dieu par vous veut venger son injure,
Séide.
Je crois entendre dieu ; tu parles : j' obéis. Obéissez, frappez : teint du sang d' un impie, méritez par sa mort une éternelle vie. (à Omar.) ne l' abandonne pas ; et, non loin de ces lieux, sur tous ses mouvements ouvre toujours les yeux. ACTE 3 SCENE 7 Séide Séide. Immoler un vieillard de qui je suis l' otage, sans armes, sans défense, appesanti par l' âge ! N' importe ; une victime amenée à l' autel y tombe sans défense, et son sang plait au ciel. Enfin dieu m' a choisi pour ce grand sacrifice : j' en ai fait le serment ; il faut qu' il s' accomplisse. Venez à mon secours, ô vous, de qui le bras aux tyrans de la terre a donné le trépas ! Ajoutez vos fureurs à mon zèle intrépide ; affermissez ma main saintement homicide. Ange de Mahomet, ange exterminateur, mets ta férocité dans le fond de mon coeur ! Ah ! Que vois-je ? ACTE 3 SCENE 8 Zopire, Séide.Zopire. à mes yeux tu te troubles, Séide ! Vois d' un oeil plus content le dessein qui me guide : otage infortuné, que le sort m' a remis, je te vois à regret parmi mes ennemis. La trêve a suspendu le moment du carnage ; ce torrent retenu peut s' ouvrir un passage : je ne t' en dis pas plus : mais mon coeur, malgré moi, a frémi des dangers assemblés près de toi. Cher Séide, en un mot, dans cette horreur publique, souffre que ma maison soit ton asile unique. Je réponds de tes jours ; ils me sont précieux ; ne me refuse pas. Séide. ô mon devoir ! ô cieux. Ah, Zopire ! Est-ce vous qui n' avez d' autre envie que de me protéger, de veiller sur ma vie ? Prêt à verser son sang, qu' ai-je ouï ? Qu' ai-je vu ? Pardonne, Mahomet, tout mon coeur s' est ému. Zopire. De ma pitié pour toi tu t' étonnes peut-être ; mais enfin je suis homme, et c' est assez de l' être pour aimer à donner des soins compatissants à des coeurs malheureux que l' on croit innocents. Exterminez, grands dieux, de la terre où nous sommes, quiconque avec plaisir répand le sang des hommes ! Séide. Que ce langage est cher à mon coeur combattu ! L' ennemi de mon dieu connaît donc la vertu ! Zopire. Tu la connais bien peu, puisque tu t' en étonnes.
Mon fils, à quelle erreur, hélas ! Tu t' abandonnes !
Ton esprit, fasciné par les lois d' un tyran, pense que tout est crime hors d' être musulman. Cruellement docile aux leçons de ton maître, tu m' avais en horreur avant de me connaître ; avec un joug de fer, un affreux préjugé tient ton coeur innocent dans le piége engagé. Je pardonne aux erreurs où Mahomet t' entraîne ; mais peux-tu croire un dieu qui commande la haine ?
Séide.
Ah ! Je sens qu' à ce dieu je vais désobéir ; non, seigneur, non ; mon coeur ne saurait vous haïr. Zopire, à part. Hélas ! Plus je lui parle, et plus il m' intéresse ? Son âge, sa candeur, ont surpris ma tendresse. Se peut-il qu' un soldat de ce monstre imposteur ait trouvé malgré lui le chemin de mon coeur ? (à Séide.) quel es-tu ? De quel sang les dieux t' ont-ils fait naître ? Séide. Je n' ai point de parents, seigneur, je n' ai qu' un maître, que jusqu' à ce moment j' avais toujours servi, mais qu' en vous écoutant ma faiblesse a trahi. Zopire. Quoi ! Tu ne connais point de qui tu tiens la vie ? Séide. Son camp fut mon berceau ; son temple est ma patrie : je n' en connais point d' autre ; et, parmi ces enfants qu' en tribut à mon maître on offre tous les ans, nul n' a plus que Séide éprouvé sa clémence. Zopire. Je ne puis le blâmer de sa reconnaissance. Oui, les bienfaits, Séide, ont des droits sur un coeur. Ciel ! Pourquoi Mahomet fut-il son bienfaiteur !
Il t' a servi de père, aussi bien qu' à Palmire :
d' où vient que tu frémis, et que ton coeur soupire ? Tu détournes de moi ton regard égaré ; de quelque grand remords tu sembles déchiré.
Séide.
Eh ! Qui n' en aurait pas dans ce jour effroyable ! Zopire. Si tes remords sont vrais, ton coeur n' est plus coupable. Viens, le sang va couler ; je veux sauver le tien.
Séide.
Juste ciel ! Et c' est moi qui répandrais le sien ! ô serments ! ô Palmire ! ô vous, dieu des vengeances ! Zopire. Remets-toi dans mes mains ; tremble, si tu balances ; pour la dernière fois, viens, ton sort en dépend.
ACTE 3 SCENE 9 Zopire, Séide, Omar, suite.
Omar, entrant avec précipitation. Traître, que faites-vous ? Mahomet vous attend. Séide. Où suis-je ! ô ciel ! Où suis-je ! Et que dois-je résoudre ? D' un et d' autre côté je vois tomber la foudre. Où courir ? Où porter un trouble si cruel ? Où fuir ? Omar. Aux pieds du roi qu' a choisi l' éternel. Séide. Oui, j' y cours abjurer un serment que j' abhorre. ACTE 3 SCENE 10 ZopireZopire. Ah, Séide ! Où vas-tu ? Mais il me fuit encore ; il sort désespéré, frappé d' un sombre effroi, et mon coeur qui le suit s' échappe loin de moi.
Ses remords, ma pitié, son aspect, son absence,
à mes sens déchirés font trop de violence. Suivons ses pas. ACTE 3 SCENE 11 Zopire, Phanor.Phanor. Lisez ce billet important qu' un arabe en secret m' a donné dans l' instant. Zopire. Hercide ! Qu' ai-je lu ? Grands dieux ! Votre clémence répare-t-elle enfin soixante ans de souffrance ? Hercide veut me voir ! Lui, dont le bras cruel arracha mes enfants à ce sein paternel ! Ils vivent ! Mahomet les tient sous sa puissance, et Séide et Palmire ignorent leur naissance ! Mes enfants ! Tendre espoir, que je n' ose écouter ! Je suis trop malheureux, je crains de me flatter. Pressentiment confus, faut-il que je vous croie ? ô mon sang ! Où porter mes larmes et ma joie ? Mon coeur ne peut suffire à tant de mouvements ; je cours, et je suis prêt d' embrasser mes enfants. Je m' arrête, j' hésite, et ma douleur craintive prête à la voix du sang une oreille attentive. Allons. Voyons Hercide au milieu de la nuit ; qu' il soit sous cette voûte en secret introduit, au pied de cet autel, où les pleurs de ton maître ont fatigué les dieux, qui s' apaisent peut-être. Dieux, rendez-moi mes fils ! Dieux, rendez aux vertus deux coeurs nés généreux, qu' un traître a corrompus ! S' ils ne sont point à moi, si telle est ma misère, je les veux adopter, je veux être leur père.
Palmire.
Qu' entends-je ? Quelles lois, ô ciel ! Et quels bienfaits ! Imposteur teint de sang, que j' abjure à jamais, bourreau de tous les miens, va, ce dernier outrage manquait à ma misère, et manquait à ta rage. Le voilà donc, grand dieu ! Ce prophète sacré, ce roi que je servis, ce dieu que j' adorai ! Monstre, dont les fureurs et les complots perfides de deux coeurs innocents ont fait deux parricides ; de ma faible jeunesse infâme séducteur, tout souillé de mon sang, tu prétends à mon coeur ? Mais tu n' as pas encore assuré ta conquête ; le voile est déchiré, la vengeance s' apprête. Entends-tu ces clameurs ? Entends-tu ces éclats ? Mon père te poursuit des ombres du trépas. Le peuple se soulève ; on s' arme en ma défense ; leurs bras vont à ta rage arracher l' innocence. Puissé-je de mes mains te déchirer le flanc, voir mourir tous les tiens, et nager dans leur sang ! Puissent la Mecque ensemble, et Médine, et l' Asie, punir tant de fureur et tant d' hypocrisie ? Que le monde, par toi séduit et ravagé, rougisse de ses fers, les brise, et soit vengé ! Que ta religion, qui fonda l' imposture, soit l' éternel mépris de la race future ! Que l' enfer, dont tes cris menaçaient tant de fois quiconque osait douter de tes indignes lois ; que l' enfer, que ces lieux de douleur et de rage, pour toi seul préparés, soient ton juste partage ! Voilà les sentiments qu' on doit à tes bienfaits, l' hommage, les serments, et les voeux que je fais ! Je vois qu' on m' a trahi ; mais quoi qu' il en puisse être, et qui que vous soyez, fléchissez sous un maître. Apprenez que mon coeur... ACTE 5 SCENE 3 Mahomet, Palmire, Omar, Ali, suite.Omar. On sait tout, Mahomet : Hercide en expirant révéla ton secret. Le peuple en est instruit ; la prison est forcée ; tout s' arme, tout s' émeut : une foule insensée, élevant contre toi ses hurlements affreux, porte le corps sanglant de son chef malheureux. Séide est à leur tête ; et, d' une voix funeste, les excite à venger ce déplorable reste. Ce corps, souillé de sang, est l' horrible signal qui fait courir ce peuple à ce combat fatal. Il s' écrie en pleurant : " je suis un parricide ! " la douleur le ranime, et la rage le guide. Il semble respirer pour se venger de toi. On déteste ton dieu, tes prophètes, ta loi. Ceux même qui devaient dans la Mecque alarmée faire ouvrir, cette nuit, la porte à ton armée, de la fureur commune avec zèle enivrés, viennent lever sur toi leurs bras désespérés. On n' entend que les cris de mort et de vengeance. Palmire. Achève, juste ciel ! Et soutiens l' innocence. Frappe. Mahomet, à Omar. Eh bien ! Que crains-tu ? Omar. Tu vois quelques amis, qui contre les dangers comme moi raffermis, mais vainement armés contre un pareil orage, viennent tous à tes pieds mourir avec courage. Mahomet. Seul je les défendrai. Rangez-vous près de moi, et connaissez enfin qui vous avez pour roi.
ACTE 5 SCENE 4 Mahomet, Omar, sa suite, d' un côté ; Séide
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Palmire.
Non, peuple, ce n' est point un dieu qui le poursuit ;
non ; le poison sans doute...
Mahomet, en l' interrompant, et s' adressant au peuple.
Apprenez, infidèles,
à former contre moi des trames criminelles :
aux vengeances des cieux reconnaissez mes droits.
La nature et la mort ont entendu ma voix.
La mort, qui m' obéit, qui, prenant ma défense,
sur ce front pâlissant a tracé ma vengeance ;
la mort est, à vos yeux, prête à fondre sur vous.
Ainsi mes ennemis sentiront mon courroux ;
ainsi je punirai les erreurs insensées,
les révoltes du coeur, et les moindres pensées.
Si ce jour luit pour vous, ingrats, si vous vivez,
rendez grâce au pontife à qui vous le devez.
Fuyez, courez au temple apaiser ma colère.
(le peuple se retire.)
Palmire, revenant à elle.
Arrêtez. Le barbare empoisonna mon frère.
Monstre, ainsi son trépas t' aura justifié !
à force de forfaits tu t' es déifié.
Malheureux assassin de ma famille entière,
ôte-moi de tes mains ce reste de lumière.
ô frère ! ô triste objet d' un amour plein d' horreurs !
Que je te suive au moins !
(elle se jette sur le poignard de son frère, et s' en
frappe.)
Qu' on l' arrête !
Palmire.
Je meurs.
Je cesse de te voir, imposteur exécrable.
Je me flatte, en mourant, qu' un dieu plus équitable
réserve un avenir pour les coeurs innocents.
Tu dois régner ; le monde est fait pour les tyrans.
Elle m' est enlevée... ah ! Trop chère victime !
Je me vois arracher le seul prix de mon crime.
De ses jours pleins d' appas détestable ennemi,
vainqueur et tout-puissant, c' est moi qui suis puni.
Il est donc des remords ! ô fureur ! ô justice !
Mes forfaits dans mon coeur ont donc mis mon supplice !
Dieu, que j' ai fait servir au malheur des humains,
adorable instrument de mes affreux desseins,
toi que j' ai blasphémé, mais que je crains encore,
je me sens condamné, quand l' univers m' adore.
Je brave en vain les traits dont je me sens frapper.
De ses jours pleins d' appas détestable ennemi,
vainqueur et tout-puissant, c' est moi qui suis puni.
Il est donc des remords ! ô fureur ! ô justice !
Mes forfaits dans mon coeur ont donc mis mon supplice !
Dieu, que j' ai fait servir au malheur des humains,
adorable instrument de mes affreux desseins,
toi que j' ai blasphémé, mais que je crains encore,
je me sens condamné, quand l' univers m' adore.
Je brave en vain les traits dont je me sens frapper.
J' ai trompé les mortels, et ne puis me tromper.
Père, enfants malheureux, immolés à ma rage,
vengez la terre et vous, et le ciel que j' outrage.
Arrachez-moi ce jour, et ce perfide coeur,
ce coeur né pour haïr, qui brûle avec fureur.
(à Omar.)
et toi, de tant de honte étouffe la mémoire ;
cache au moins ma faiblesse, et sauve encor ma gloire :
je dois régir en dieu l' univers prévenu ;
mon empire est détruit si l' homme est reconnu.
Père, enfants malheureux, immolés à ma rage,
vengez la terre et vous, et le ciel que j' outrage.
Arrachez-moi ce jour, et ce perfide coeur,
ce coeur né pour haïr, qui brûle avec fureur.
(à Omar.)
et toi, de tant de honte étouffe la mémoire ;
cache au moins ma faiblesse, et sauve encor ma gloire :
je dois régir en dieu l' univers prévenu ;
mon empire est détruit si l' homme est reconnu.
FIN
Voltaire, 1741
Concernant Mahomet et l'opinon de Voltaire à son sujet, voir à ce propos dans sa biographie.
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