vendredi 27 juin 2014

Les Âmes mortes Tome I partie 2


Tchitchikof entre sur les terres de Pluchkine. – Aspect général de misère, de ruine, de désolation. – Beauté sui generis de ce spectacle. – On reconnaît partout en lugubre la trace de l’opulence des anciens seigneurs de la localité. – Bâtiments de l’habitation seigneuriale. – Deux églises, l’une en bois, l’autre en pierre, également détériorées et mornes, semblent être là pour marquer le centre de cette espèce de gigantesque nécropole. – Une télègue chargée et recouverte de nattes pénètre dans la cour domaniale. – Une figure équivoque vient faire querelle au charton. – Pluchkine. – Notre héros est introduit dans la maison. – Longue et dramatique conversation. – Mœurs et caractère de Pluchkine. – Tchitchikof achète environ deux cents âmes, tant en morts qu’en fugitifs, et il se hâte, joyeux, de regagner la ville. – Retour à l’auberge. – Pétrouchka prétend avoir aéré la chambre ; on ne s’en aperçoit point. – Tchitchikof jouit au reste d’un sommeil parfait : deux journées de grands et signalés travaux lui avaient bien mérité cela.
Jadis, il y a bien longtemps de cela, c’était dans les années de ma jeunesse, dans ces belles années si vite écoulées de mon enfance, j’étais joyeux, charmé quand j’arrivais pour la première fois dans un lieu qui m’était inconnu ; peu importait que ce fût un hameau, une pauvre petite ville de district, un grand village, un petit bourg : mon œil curieux d’enfant y découvrait toujours beaucoup de choses intéressantes. Chaque bâtiment et tout ce qui portait le moindre vestige de particularité m’arrêtait, enchantait mon regard et me laissait une vive impression. Était-ce une maison en pierre, une de ces maisons de la couronne d’une architecture stéréotypée, la bonne moitié de la façade en fausses fenêtres, et cette façade se dressant seule dans sa fierté entre de modestes habitations bourgeoises construites en rondins et toutes consistant en un simple rez-de-chaussée ; était-ce une belle coupole bien ronde, revêtue de fer-blanc étamé, s’élevant au-dessus des grands murs blancs comme la neige d’une église neuve ou fraîchement restaurée ; était-ce un marché, plus ou moins primitif dans ses étalages et dans son aspect général ; était-ce un petit-maître de district venu pour se montrer dans le chef-lieu de la province, tout s’emparait de mon attention, rien n’échappait à mon observation à la fois fine et naïve, et, sortant le nez hors de ma télègue de voyage, je regardais et la coupe inconnue d’un pardessus, et les caisses de clous, de fleur de soufre, d’alun, de raisins secs, de craie, de camphre et de savon, qui formaient, avec des bocaux de conserves sèches de Moscou, la devanture, l’étalage des boutiquiers, des premiers épiciers de la localité. Je regardais un officier d’infanterie qui marchait le long des maisons, venant de Dieu sait quel gouvernement, tâter un peu de l’ennui des villes de district ; et le marchand qui, vêtu d’une méchante sibirka[1], filait sur sa légère bancelle à quatre roues, comme l’hirondelle avant l’orage ; et je me transportais, par la pensée, à leur suite, bien loin, dans leur pauvre vie, que je ne manquais pas de supposer très douce et très riante.
Un employé de district venait-il à longer la rue, je pensais : « Où va-t-il ? passer la soirée sans doute chez quelqu’un de ses confrères, ou bien tout bonnement chez lui, dans sa maisonnette, où, après s’être tenu une demi-heure assis paisible sur l’avancée de sa porte pour attendre le crépuscule, il ira prendre place au souper de famille, entre sa mère, sa femme, sa belle-sœur et toute la nitée. » Je me demandais de quoi ils pourraient parler entre eux pendant que la fille de basse-cour en collier de verroterie, ou le garçon en grossière jaquette usée, apporterait, après la soupe, une chandelle de suif dans un vieux chandelier de travail domestique.
En arrivant dans le principal village de quelque seigneur, je regardais avec curiosité le haut et grêle clocher en bois, et la vieille église bâtie en rondins, sombre et d’une largeur disproportionnée. Je regardais avec admiration défiler à distance, à travers le feuillage touffu des arbres, le toit rouge et les cheminées blanches de la maison domaniale, et j’attendais impatiemment que s’ouvrissent à mes yeux en deux parts les jardins qui faisaient cadre et avenue, et que cette maison m’apparût enfin dans tout son ensemble, qui, alors du moins, avait toujours pour moi une belle apparence. Et je m’efforçais de deviner quel homme ce pouvait être que le seigneur du lieu, s’il était gros, s’il avait des fils ou une bonne demi-douzaine de filles riant avec le son de voix argentin du rire des femmes ; les unes aux yeux noirs, d’autres aux yeux bleus, mais la plus jeune, pour sûr, une beauté, et si lui-même était un homme jovial, ou si, par hasard, il était sombre comme la fin de septembre ; s’il regardait sans cesse dans le calendrier, et parlait des foins, des orges et des seigles, dans le cercle de cette vive jeunesse qui pense naturellement à des sujets moins encombrants.
Aujourd’hui je traverse avec une profonde indifférence tous les villages inconnus, et j’envisage froidement leur triste et misérable apparence ; mon regard ne s’arrête plus sur de pareils objets, rien de grotesque ne me fait plus sourire ; ce qui autrefois provoquait chez moi instantanément un grand éclat de franc rire, et une heureuse animation dans mes traits et mes mouvements, passe maintenant devant mes regards comme inaperçu, et ma bouche, détenue immobile de froideur, ne trouve plus rien à dire de ce spectacle, qui avait alors le secret de me ravir en extase. Ô ma jeunesse ! ô ma belle ingénuité !…
Pendant que Tchitchikof, déshabitué de rire, lui aussi, parce qu’il approchait de mon âge, riait pourtant d’un rire rentré, contenu, d’un petit rire saccadé, mais tenace, à l’occasion du pittoresque et vigoureux sobriquet appliqué à M. Pluchkine par les paysans des environs de ses terres, il ne s’aperçut pas qu’il entrait dans un gros village formé par un nombre considérable de chaumières, séparées les unes des autres de cinquante pas, et de distance en distance par des rues et des ruelles. Cependant, bientôt le bruit et les terribles secousses provenant du trot de ses chevaux sur un vieux ais de rondins, devant lequel le pavé en cailloux des villes était doux comme la table d’un billard, le forcèrent bien de sortir de sa douce rêverie. Ces poutres, placées comme les touches d’un clavecin, se levaient, retombaient, ressautaient à droite et à gauche, et le passant qui ne se tenait pas en garde recevait ou un bleu à la nuque ou une bosse au front, et il lui arrivait de se mordre cruellement de ses propres dents le fin bout de la langue.
Il remarqua que les chaumières de ce village avaient, sans exception, un infini air d’extrême vétusté. Les rondins dont les murs étaient formés exclusivement, étaient sombres et vermoulus ; beaucoup de toits ressemblaient à un gril, et il ne restait sur quelques-uns que la traverse du haut et quelques solives soutenues par de grêles chevrons : c’était comme la poitrine d’un squelette humain. On eût dit que les maîtres eux-mêmes avaient enlevé les planches du toit, pensant avec raison qu’en temps de pluie, ce n’est pas un bon abri qu’une chaumière délabrée et percée à jour, et que, quand il fait beau, il n’y a pas à craindre la pluie. Les fenêtres de chaumières étaient sans vitres ; les unes étaient tamponnées de guenilles ou d’un lambeau de til en natte. Les balcons, couverts par le rebord des toits qui surplombaient en pignon saillant (des balcons faits à des chaumières russes !), s’étaient tordus d’eux-mêmes, et ils avaient noirci à tel point qu’ils n’avaient rien de pittoresque, même comme ruines. Derrière les chaumières, s’étendaient en beaucoup d’endroits des rangées d’énormes meules de blé, visiblement déjà anciennes et dont la couleur ressemblait à de la vieille brique mal cuite ; sur la cime était allée se fixer une croûte sans nom, et ces meules semblaient avoir conscience de leur valeur, car elles s’entouraient elles-mêmes, comme pour défendre leurs approches, d’une haie de chardons et de hautes herbes. Le blé, selon toute apparence, était la propriété du seigneur.
Derrière les meules et les chaumières, visibles par intervalles, s’élevaient, se dessinaient, fuyaient et disparaissaient dans l’atmosphère, tantôt à droite, tantôt à gauche, à mesure que la britchka avançait dans les sinuosités du chemin, deux églises de village, très proches l’une de l’autre, l’une de bois et en ruines, l’autre en pierre, badigeonnée de jaune autrefois, souillée de moisissure et dangereusement lézardée. Puis Tchitchikof commença à entrevoir en partie la maison de maître, qui, à la fin, surgit de toute sa face, vue de l’endroit où cessait la double rangée de chaumières et où, à leur place, était un ancien jardin à choux abandonné, qui ne gardait de son ancienne clôture que quelques débris ravagés et clairsemés de palissades aux trois quarts ensevelis dans les orties.
Cette étrange habitation, de longueur disproportionnée, avait quelque chose d’un vieil invalide cruellement mutilé et qu’on frémit de voir debout. Elle était ici en simple rez-de-chaussée, là chargée d’un modeste étage ; sur le toit sombre qui défendait mal les plafonds, ou ce qui en restait de l’invasion des eaux de pluie, se pavanaient, l’un devant l’autre, deux belvédères, tous les deux d’un aspect peu rassurant, tous les deux, sauf quelques écaillures, dépouillés de la couleur à l’huile qui, à une époque quelconque, avait été leur vêtement, leur robe nubile. Les murs de la maison laissaient voir dans quelques endroits les losanges du lattis qu’avait recouvert l’enduit, pour avoir enduré mille et mille fois les diverses intempéries : pluies, givres, ouragans, tourbillons, escorte obligée des changements de saisons.
De toutes les fenêtres, il n’y en avait que deux qui fussent ouvertes ; les autres étaient fermées aux volets en permanence, ou même claquemurées de vieilles planches vermoulues. Quant aux deux fenêtres que j’ai dites ouvertes, elles ne laissaient pas d’être tant soit peu borgnes et louches ; l’une d’elles, par exemple, avait un emplâtre triangulaire de papier à sucre de couleur pensée, collé contre la vitre. Un vieux et immense jardin qui s’étendait derrière la maison et sortait du hameau, allant se perdre dans la plaine, tout envahi qu’il était par les hautes herbes, par les plantes buissonnières et toutes les végétations parasites, rafraîchissait l’aspect de ce vaste et sinistre manoir, et seul était majestueusement pittoresque dans son lugubre et magnifique abandon.
À l’horizon se prolongeaient, en nuages verdâtres et irréguliers, en coupoles de feuillage ondoyant, les cimes, rapprochées entre elles, des arbres qui croissaient en pleine licence. Un tronc colossal de bouleau blanc, dépourvu de son panache de verdure, brisé par la foudre et tordu par l’ouragan, s’élevant de ce fourré vert, continuait de s’arrondir en l’air comme une belle colonne torse en marbre poli ; un fragment penché, aiguilleté, hérissé de dards inégaux, par lequel se terminait le haut au lieu de chapiteau, se détachait en noir, au-dessus de la blancheur mate du fût, comme un vieux porc-épic ou quelque oiseau noir effrayé. Le houblon qui étouffait en bas des buissons de sureau, de sorbier et de noisetier sauvage, grimpait ensuite au sommet de cette palissade, et venait jeter plus haut ses spirales hardies jusqu’au milieu du bouleau décapité. Là, il retombait en arcs-boutants, et recommençait à enlacer de ses filandres et de ses repères glutineux les cimes touffues d’autres arbres, ou pendait en l’air comme une longue et flexible chevelure, doucement balancée par la brise, après avoir ancré de loin en loin quelques crochets de sûreté. En de certains endroits se trouvaient des masses gigantesques de feuillage, inondées de soleil, mais qui, entre elles, par contraste, laissaient voir un enfoncement sombre, béant comme une profonde caverne ; cet enfoncement était, au contraire, tout imprégné de ténèbres, et c’est à grand-peine qu’on pouvait distinguer dans ce fond noir la trace incertaine d’un étroit sentier, des garde-fous en débris, une tonnelle vermoulue et prête à tomber en poudre, un vieux fût de saule creux, un acacia steppien grisâtre, se dégageant, sous la forme d’une épaisse soie de porc, de derrière des saules desséchés par l’enchevêtrement des racines et des tiges, et, plus haut, des feuillages et des branches mortes, enfin une jeune et vigoureuse branche d’érable étendant obliquement ses vertes feuilles polypiennes, sous l’une desquelles un rayon de soleil arrivait là, Dieu sait comment, et la changeait en un objet transparent, igné, merveilleusement radieux dans cette profonde obscurité. À l’écart, et tout à l’extrémité du jardin, quelques trembles géants laissaient voir d’énormes nids de corbeaux dans le fouillis de leurs rameaux les plus élevés ; quelques-uns de ces arbres avaient des branches rompues, sans être entièrement détachées de leurs troncs, d’où elles pendaient en bas avec leurs feuilles flétries et mi-desséchées. En un mot, tout était beau dans cet état de ruine vivace de la végétation locale, et tellement beau, que ni la nature, ni l’art, opérant isolément, ne sauraient produire rien d’approchant pour le regard de l’homme ; on ne peut avoir ce spectacle que là où tous deux se sont donné la main, où la nature, pour renchérir encore sur le travail humain souvent dépensé avec une prodigalité insensée, est venue achever le tableau en y jetant à loisir tout le grandiose, toutes les hardiesses de sa ciselure, en allégeant les masses lourdes, en détruisant une maladroite régularité, en rompant toutes ces misérables lignes droites qui découvraient la savante pauvreté du plan, enfin en communiquant une merveilleuse chaleur à tout ce qui a été conçu dans la froideur du calcul, des études et de l’apprêt des œuvres de l’homme.
Après un ou deux nouveaux détours, notre héros se trouva à la fin devant la maison, qui ne lui en parut que plus triste pour être vue de plus près. Une végétation moussue couvrait le bois vermoulu de toute la palissade et de la porte cochère. Une foule de bâtiments, les logements des gens, les magasins, les caves, en état visible de complète vétusteté, remplissaient la cour. Près de ces bâtiments à droite et à gauche, on voyait des portes cochères s’ouvrant sur d’autres cours. Tout disait qu’on avait jadis mené grande et large vie en ce même lieu où tout, désormais, était triste et morne à serrer le cœur.
Rien ne venait animer ce tableau de désolation ; ni portes s’ouvrant, ni hommes sortant d’aucune part, ni mouvement ni soins, ni allées et venues, ni vie dans la maison. La seule porte cochère principale était ouverte, et cela parce qu’un paysan venait d’introduire une télègue dont la charge était couverte de nattes, et cet homme semblait n’être apparu là que pour galvaniser un instant ce vaste tombeau ; ordinairement cette porte était fermée comme celle d’une forteresse en temps de guerre, ce que prouvait un énorme crampon de fer au bout duquel pendait un monstrueux cadenas.
Au pied de l’un des bâtiments de la cour apparut une étrange figure querellant le paysan qui venait d’entrer en guidant la télègue. Longtemps Tchitchikof ne put deviner à quel sexe appartenait cette figure, à une vieille matrone villageoise ou à un rustre abâtardi dans la domesticité. La robe qu’elle portait était d’une coupe tout à fait indécise et n’avait guère d’analogie qu’avec une capote de femme ; sur sa tête était un bonnet tel qu’en portent les bonnes vieilles villageoises attachées depuis longtemps au service du maître et n’y prospérant pas. La voix seule lui semblait tant soit peu grosse d’intonation pour un gosier féminin. « Oh, quelle femme ! » pensa-t-il en lui-même, et il ajouta : « Une femme, non ! voyons… Mais oui, eh, oui, c’est une femme !… » dit-il enfin, après avoir bien exploré du regard l’étrange individu. Cette figure hétéroclite, de son côté, le regardait aussi fort attentivement, et il semblait que la présence d’une personne étrangère fût pour elle comme un phénomène extraordinaire, car elle avait des regards curieux à voir, non seulement pour Tchitchikof, mais pour Séliphane, et même pour les chevaux, qu’elle inspecta en connaisseuse depuis la queue jusqu’aux naseaux, y compris les dents. Tchitchikof, en voyant des clefs suspendues à sa ceinture et en l’entendant accabler le paysan des plus gros mots, jugea enfin que c’était une femme en furie, et probablement la femme de charge de M. Pluchkine.
« Hé, la mère ! dit-il, en sortant la tête et les épaules de la britchka, ton maître est-il…
– Il n’est pas à la maison, » dit la ménagère en coupant la parole à l’étranger ; et une minute après, elle ajouta : « Que vous faut-il ?
– J’ai affaire ici.
– Affaire ! eh bien, entrez, » lui dit la mégère en se retournant et lui montrant un dos souillé de farine, et une grande déchirure plus bas.
Notre héros ne balança pas à sauter à bas de sa britchka et à pousser la porte. Il pénétra dans une pièce d’entrée spacieuse et sombre, dont l’atmosphère glaciale sentait le moisi comme dans une vieille cave voûtée. De cette sorte de vestibule presque méconnaissable, il entra dans une chambre également sombre, à peine éclairée par un petit jet de lumière maladif et clignotant, qui partait d’une large fente au bas d’une porte. Ayant ouvert cette porte, il se trouva enfin au jour, et il fut fort surpris du désordre qui régnait dans cette troisième pièce.
Lorsque, dans une maison habitée, on fait la grande lessive des planchers, les laveuses essuient, rassemblent et amoncellent pyramidalement pour l’occasion tous les meubles, les petits sur les grands, et comblent les interstices au moyen des objets les moins encombrants du mobilier ; tel est l’aspect général que, sauf l’essuyage, offrait cette chambre où Tchitchikof s’arrêta stupéfié. Sur une table à jeu ouverte on voyait une chaise cassée, et tout contre ce débris une pendule dont le balancier était si bien arrêté qu’une araignée y avait déjà fixé une partie de sa trame savante. Tout près se tenait, adossée contre le mur, une armoire contenant de la vieille argenterie, cinq ou six carafons et de la porcelaine de Chine plus ou moins avariée. Sur un bureau orné d’une marqueterie en nacre, où la nacre, faisant défaut dans plusieurs endroits, était remplacée par un résidu jaunâtre de colle forte, il se trouvait un vrai tohubohu poudreux d’objets divers : une couche de paperasses très finement minutées, réunies sous un presse-papier en marbre verdâtre surmonté d’un œuf jadis blanc ; un vieux bouquin, reliure en veau, tranches rouges ; un citron sec réduit aux proportions d’une noix de muscade ; un bras de quelque ancien fauteuil curieusement sculpté ; un verre à pattes qui contenait, piqué de trois mouches, le résidu de quelque ratafia ; une enveloppe de lettre qui avait servi mais qui, retournée comme elle l’avait été, pouvait servir encore, et couvrait cette singulière conserve ; un petit bout de cire à cacheter ; un chiffon éraillé servant de couche à deux plumes chargées d’un bourrelet d’encre et dévorées par l’étisie ; un cure-dents devenu complètement jaune et dont le maître faisait usage à l’époque où il avait des dents, peut-être avant l’invasion des Français.
Aux parois étaient appendus, en rangs serrés et sans aucun scrupule de symétrie, une quantité de tableaux : une longue grature inégalement souillée de nuages jaunâtres, produit du temps et de l’humidité ; elle était sans vitre, dans un cadre de bois rouge, orné d’étroites et minces lames de cuivre et d’une rosace à chacun des quatre coins ; elle représentait des fleurs, des fruits, une tranche de melon d’eau, une hure de sanglier et un canard, la tête en victime. Au milieu du plafond pendait un lustre enveloppé d’une housse de toile hérissée d’une folle poussière qui le faisait ressembler à une coque de ver à soie contenant sa chrysalide. Dans un coin de la chambre, on voyait un ramas d’objets bien plus grossiers et indignes de figurer sur les tables. Quant à ce qui composait ce tas informe, il était difficile de le deviner : car la poussière, qui en recouvrait les moindres parties, était si épaisse que les mains qui se seraient hasardées à s’y porter, y auraient, à l’instant, gagné une paire de mitaines grises. Ce qu’il y avait là de plus saisissable à la vue, c’était un fragment de pelle ou de bêche, et une ex-semelle de botte. Il eut été bien impossible de dire que dans cette chambre habitât un être humain, si le fait n’eût été rendu quelque peu probable par la présence d’un vieux bonnet graisseux et non poudreux, posé sur la table.
Pendant que notre héros examinait d’un œil curieux tout ce singulier ameublement, une porte latérale s’ouvrit et Tchitchikof vit apparaître cette même ménagère qu’il avait rencontrée dans la cour ; seulement ici il reconnut, voyant la figure de plus près, que ce devait être un régisseur ou un intendant, et non pas une ménagère : car enfin une ménagère ne se rase pas, et cet être douteux se rasait, rarement, il est vrai, mais enfin il avait barbe au menton, barbe drue, barbe comparable aux étrilles en fil de fer dont on fait usage dans les écuries. Tchitchikof, donnant à sa figure une expression interrogative, attendait impatiemment que cet homme s’expliquât ; cet homme, de son côté, attendait que Tchitchikof lui adressât la parole. Ce fut, en effet, ce dernier qui, pour en finir de cette situation peu récréative, prit le parti de dire à cet inculte subalterne, à ce grivois malappris :
« Eh bien ! le maître est-il à la maison ? dis-moi.
– Le maître est ici, répondit le prétendu subalterne.
– Et où est-il donc ?
– Ah çà, êtes-vous aveugle ? qui interrogez-vous ? qui demandez-vous ?… le maître ?… eh bien ! c’est moi qui suis le maître ! »
Ici notre héros recula involontairement de deux pas et regarda avec une grande attention le personnage. Il lui était arrivé dans la vie de voir bien des sortes de gens, même des gens tels que, peut-être, il n’arrivera ni à mon lecteur ni à moi d’en jamais voir, mais il n’en avait pas vu un seul de cette apparence. Son usage ne présentait toutefois rien de particulier : il avait de l’analogie avec le commun des vieillards maigres ; seulement son menton avait une saillie si prodigieuse que, pour ne pas cracher dessus, il devait à tous coups le couvrir de son mouchoir ; ses petits yeux n’étaient pas encore éteints, et, au contraire, ils se montraient très éveillés sous l’ombrage d’épais sourcils, comme les souris quand, avançant hors de leurs sombres retraites leurs fins museaux, l’oreille au guet, la moustache agitée, elles regardent s’il n’y a pas là en embuscade, soit un chat, soit un vaurien d’enfant, et que, soupçonneuses, elles flairent attentivement l’atmosphère du lieu.
Ce qui était beaucoup plus remarquable que la figure de ce gentilhomme, c’était son costume. Il n’y avait aucun moyen de deviner de quelle étoffe pouvait avoir été faite originairement la souquenille qui couvrait ses membres décharnés ; les manches et le dos étaient tellement graisseux et lustrés que ces parties ressemblaient à ce iouft ou cuir de Russie, dont on fait nos bottes ; derrière lui, au lieu de deux basques, il lui en pendait quatre, qui montraient en plusieurs endroits la ouate dont ce vêtement sans nom était doublé. Son cou, de même, était entouré d’un objet qui pouvait avoir été un bas, une bretelle, une jarretière, une ceinture, je ne sais, mais certainement pas une cravate.
Si Tchitchikof eût rencontré cet homme ainsi accoutré dans quelque recoin d’un porche d’église ou vers l’entrée de quelque jardin public, il est fort probable qu’il lui aurait glissé un sou dans la main. Je saisis cette occasion de dire à la gloire de notre héros, qu’il aimait beaucoup à donner au pauvre un sou de cuivre. Mais l’homme que, pour le quart d’heure, il avait là devant lui, n’était pas un mendiant, mais bien un gentilhomme, seigneur terrier, possesseur de plus d’un millier d’âmes, et il n’eût été donné à personne de trouver chez un autre autant de blé, de grains de toute nature, de farine, son et recoupe entreposés, et des hangars, des magasins, d’immenses séchoirs à ventilateurs, encombrés d’une si grande quantité de toile et de drap en pièces, de touloupes tannés ou corroyés, de laines cardées et non cardées, en balles, en écheveaux, de poissons saurs et fumés, de tous les légumes imaginables.
À voir tout à coup, par hasard, sa cour réservée, sa grande officine où il avait rassemblé en provisions considérables toute espèce d’ustensiles et de vaisseaux en bois parfaitement neufs, il n’est pas un Russe qui ne se fût cru à Moscou, au marché dit Chtchepnoï (aux Copeaux), où se rendent journellement les belles-mères des jeunes ménages suivies de leurs cuisinières, pour faire leurs emplettes, et où l’on voit blanchir en monceaux bois ouvré, bois ouvragé, bois cousu, bois tourné, bois raccordé, cerclé, tissé, tressé : les baquets, éviers, cuves, cuviers, auges, tonnes, barils, brocs, puisoirs, seaux, sébiles et escarcelles, tabourets de toute hauteur et largeur, puis corbeilles, corbillons, paniers, en hêtre, en bouleau, en osier tressé, et enfin toute cette catégorie des objets dont fait usage aussi bien la Russie pauvre que la Russie opulente. Pluchkine en possédait une énorme quantité, et pourquoi ? Il n’eût pu en employer le tiers dans tout le cours de sa vie, eût-elle été fort longue, et ses domaines eussent-ils eu le triple d’étendue ; – eh bien, cela lui semblait peu, bien peu, et ce qui prouve qu’il le pensait ainsi, c’est qu’il allait chaque jour explorer les rues et les ruelles, les dessous des ponts, les monceaux d’ordures et tout ce que pouvaient détourner le bout crochu de son bâton et ses doigts plus crochus encore : une vieille semelle de chaussure, une guenille, un clou, un tesson de pot, il emportait tout et allait l’ajouter au tas que Tchitchikof avait regardé avec étonnement dans l’un des angles poudreux de la chambre. « Allons, voici le maître parti pour sa chasse », se disaient entre eux les paysans, quand ils le voyaient en quête de cet étrange gibier, Là où il avait passé, il ne restait dans la rue rien, rien à relever ni à balayer.
Un officier, étant venu à passer à cheval, perdit dans le chemin un de ses éperons ; il s’en aperçut presque aussitôt et rebroussa pour jeter un rapide coup d’œil sur le chemin, mais point d’éperon : il était déjà ajouté à la masse dont nous avons parlé. Si une villageoise, dans un moment de distraction, oubliait un moment son seau près du puits vite, vite, il emportait le seau. Mais si un paysan le prenait sur le fait, il ne contestait point et il livrait l’objet sans même donner signe de surprise ; seulement il ne fallait pas attendre de lui cette abnégation muette si une fois l’objet était entré dans son tohu-bohu : car, en ce cas, il jurait l’avoir bel et bien acheté de ses deniers telle année, tel jour, en tel endroit, ou le tenir de son grand-père par héritage. Dans sa chambre il relevait patiemment tout ce qui pouvait être tombé par hasard sur le plancher : un tout petit bout de cire à cacheter, une toute petite rognure de papier, une barbe de plume, un brin de crin ou de duvet, n’importe, il déposait tout cela sur son bureau ou sur l’appui de l’une de ses fenêtres.
Il fut un temps où cet homme-là n’était qu’un propriétaire économe ; il avait eu femme et enfants ; quelques voisins venaient de loin en loin s’asseoir à sa table, prendre son avis sur bien des choses, et surtout apprendre à être sans honte bons ménagers de leurs revenus. Tout, dans ses domaines, était actif et vivant ; tout, sans trace de contrainte, était assujetti à la règle, à la volonté méthodique du maître : moulins à blé, moulins à foulon, usines, fabriques de drap, teintureries, ateliers de menuiserie, tisseranderies, tout se mouvait régulièrement. Partout et dans tout veillait l’œil pénétrant du maître. On ne voyait pas briller la moindre sensibilité dans ses traits, mais son regard annonçait une intelligence très vive ; son langage se ressentait de son expérience et de sa connaissance du monde, et on avait généralement plaisir et profit à l’entendre.
Son épouse, qui était aussi polie que communicative, aimait à faire les honneurs de la maison ; on trouvait encore chez eux un surcroît d’agrément à voir les deux filles qu’ils avaient, jolies toutes les deux et fraîches comme la rose du matin ; puis accourait du jardin ou du village leur jeune frère, enfant fait de vrai salpêtre, plein de pétulance et de gentillesse, qui se jetait au cou de tout le monde sans se soucier de savoir si l’on trouvait du plaisir ou non à ses caresses. Dans la maison, en été, on tenait toutes les fenêtres larges ouvertes ; le haut était occupé par un instituteur français en tout temps admirablement rasé, même quand il était à la chasse, son passe-temps favori. Il rapportait presque toujours des coqs de bruyère et des canards sauvages, mais quelquefois aussi rien que des œufs de moineau dont il se faisait faire une omelette qu’il mangeait tout seul, car personne que lui ne faisait cas de ce mets-là. Au même étage habitait aussi une de ses compatriotes qui était la gouvernante française des deux demoiselles.
Le maître de la maison paraissait toujours à sa table en surtout vieux et usé, propre cependant et encore mettable.
Mais il perdit sa femme ; ce fut dans la famille une perte immense ; une partie des clefs et des menus soins de ménage incomba à Pluchkine. Il devint soucieux, et, comme tous les veufs prédisposés à la lésine, plus soupçonneux et plus chiche. Il ne pouvait compter sur sa fille aînée Alexandra ; il se défiait d’elle, et elle ne tarda pas à lui donner raison en s’enfuyant avec un officier d’un régiment de cavalerie, qui l’épousa en toute hâte dans quelque église de village ; le père ne pouvait souffrir les officiers, persuadé que ce sont tous des joueurs et des dissipateurs. Il envoya à sa fille sa malédiction et ne songea pas un instant à la faire poursuivre. La maison se trouva bien vide, et le maître tourna plus évidemment à l’avarice.
Les cheveux gris à reflet argentin, qui sont inséparables de cette passion, venant à briller chaque jour avec plus d’éclat sur sa tête crépue, lui conseillèrent énergiquement de retrancher de son entourage tout ce qui était dépense, puis de s’attacher à tout ce qui était argent ou pouvait à volonté se convertir en argent. Le précepteur français fut congédié, parce qu’il était temps que le jeune homme entrât au service ; la gouvernante fut mise à la porte, véhémentement soupçonnée d’avoir prêté les mains à la fuite d’Alexandra ; le fils, expédié au chef-lieu du gouvernement, afin d’étudier, par la pratique, dans les tribunaux de la localité, les avantages attachés à l’exercice des magistratures, selon le désir formel de son père, entra, au lieu de cela, dans un régiment, et se hâta d’écrire à son père, en le suppliant de lui envoyer sans retard de quoi faire face aux frais de son équipement. On comprend que, de l’humeur dont était le père à cette nouvelle, le jeune guerrier reçut une effroyable rebuffade, et pas un denier au bout.
Enfin sa seconde fille, qui, depuis le décès de sa mère et la fugue de sa sœur ne faisait plus que dépérir devant le spectacle des froids transports du père, prit le parti de s’éteindre tout à fait, de sorte que le vieillard se trouva seul… mais aussi seul conservateur, seul gardien irresponsable, seul dominateur absolu de ses richesses. La vie isolée fournit une abondante pâture à l’avarice, qui, comme on sait, a une faim de loup, et plus insatiable à mesure qu’elle dévore davantage ; les sentiments humains, qui déjà étaient en lui à l’état de bien rare phénomène dans sa vie de famille, s’évanouirent à jamais de son âme, c’est-à-dire de cette ruine sombre, d’où chaque jour tombait sans retour un fragment chanci de ce que la nature y avait mis dans l’origine.
Il arriva, comme pour confirmer l’opinion de Pluchkine sur messieurs les militaires, que son fils fit une perte aux cartes ; aussitôt il lui écrivit qu’aucune lettre de lui ne serait plus reçue ; que sa personne, s’il se présentait, serait reçue encore moins, et l’épître paternelle se terminait par la plus solennelle malédiction. Depuis ce jour, il s’arrangea de manière à ignorer complètement si son fils unique vivait encore ou s’il ne vivait plus.
Tous les ans on bouchait des fenêtres à sa maison ; à la fin, il n’en restait plus que deux, dont l’une, comme nous l’avons vu, avait des emplâtres de papier à sucre sur les vitres.
D’année en année les principales parties de l’économie tombèrent, faute de surveillance et d’entretien : c’est que l’œil pénétrant de Pluchkine se portait sur les rognures de papier, sur les bouts de ficelle et sur les brins de duvet, et qu’étant seul au monde de son sang, il ne pouvait plus guère s’éloigner de son musée de clous rouillés et de guenilles.
Il était devenu de plus en plus intraitable pour les acheteurs qui se présentaient avec l’intention de lui proposer un prix convenable de ses produits. Tous successivement s’éloignèrent, unanimes à dire que c’était un diable incarné, un gnome, et non pas un homme. Le foin et les blés pourrirent, les meules se métamorphosèrent en un fumier où l’on aurait pu cultiver le chou pour en tirer quelque parti ; la farine, amoncelée sous des voûtes humides, se convertit en pierre, et il eût fallu l’épieu et la hache pour la déloger de là ; dans les séchoirs, vastes halles, on eût craint de toucher du bout d’une perche aux toiles, aux feutres et aux draps, tout cela pouvant contagieusement devenir une avalanche de poussière.
Il finit par oublier lui-même le chiffre des quotités de chaque chose, mais il lui revenait sans cesse en mémoire d’avoir mis sur une petite armoire un carafon solide, contenant un reste de ratafia, et où il avait fait sa marque pour que personne ne pût en prendre une gorgée à son insu ; il se rappelait les endroits où il avait déposé une clef sans emploi, un vieux clou tordu et un informe bâton de cire à cacheter, industrieusement formé par lui du cachet des enveloppes de lettres qu’il avait reçues en divers temps.
Et cependant le revenu du domaine n’avait subi aucune baisse : le paysan était soumis à la même redevance ; chaque femme devait apporter la même quantité de baies, de champignons et de noisettes, chaque tisserande fournir le même nombre de pièces de toile, et le tout passait dans les ambarres et les magasins pour y devenir moisissure, et pourriture et haillons… et lui-même, le maître de ces biens, n’était plus guère qu’une sorte de haillon de l’humanité.
Sa fille Alexandra vint le voir deux fois : la première fois, avec son fils âgé de trois ans, pour essayer de tirer quelque chose du grand-père. Il paraît que la vie des camps n’avait pas autant de charmes qu’elle se l’était imaginé avant l’escapade. Pluchkine eut la délicatesse de ne point lui reprocher l’irrégularité de son mariage, et, ce qui est plus fort, il prêta au jeune enfant, pour jouer un peu, je ne sais quel bouton armorié qui avait sa place marquée sur la table poudreuse, mais il ne donna pas un rouge liard à la mère… à la deuxième fois, Alexandra apparut avec deux enfants et lui apporta une brioche, et, comme objet de durée, une robe de chambre ouatée, ayant remarqué, à sa première visite, que son père continuait à porter un vieux khalatt[2] qui faisait peine et honte à regarder. Pluchkine fut tellement touché de cette attention qu’il sourit aux deux marmots, les posa en amazone chacun sur un de ses genoux et les secoua exactement comme s’ils étaient à cheval, allant un petit train de galop. Il accepta de bonne grâce la robe de chambre et la brioche ; mais lui, de son côté, il ne donna absolument rien à sa fille. La pauvre Alexandra, voyant qu’elle ne faisait pas ses frais, ne reparut plus chez son père.
Tel était le gentilhomme propriétaire de mille âmes qui se trouvait devant Tchitchikof. Je me hâte de dire qu’un tel phénomène se fait rarement observer, en Russie, où tout dans l’existence nationale est plus porté à l’expansion et à la raréfaction qu’à la restriction et à la condensation… phénomène d’autant plus frappant que, dans le même district, habitent, joyeux viveurs, des seigneurs terriers qui jouissent largement, à la russe, de tous les avantages que la nature et la société leur ont faits, et mettent leur amour-propre à brûler la vie d’outre en outre pour lui donner des tons chauds. Un hobereau russe tâche d’être toujours en fête ; un voyageur qui passe pour la première fois par ses terres s’arrête ébahi à la vue du manoir, se demandant quel prince apanagé est venu tout à coup se créer une résidence de fantaisie au milieu de tant de petits propriétaires d’un canton inconnu et sans route ; le passant prend pour un palais des maisons de briques ou de moellons, blanchies à la craie, surmontées d’une légion de cheminées, de belvédères, de girouettes, tout entourées d’un régiment d’ailes et de tout ce qu’il faut pour la commodité des visiteurs arrivant le plus souvent pour quelques jours avec femme, enfants, valets et chevaux.
Que ne trouve-t-on pas chez le hobereau ? Ce sont des banquets, des spectacles, des bals, des promenades nocturnes dans des jardins grands comme des parcs royaux, illuminés a giorno par des feux de bivouac et des milliers de lampions, et animés par les enchantements d’une musique harmonieuse et variée. La moitié d’un gouvernement est là, vêtue de ce qui embellit les formes et ne les cache pas, se promenant sous les arbres et dans les méandres des labyrinthes. Au niveau de cette clarté forcée, rien ne semble ni morose ni terrible ; elle jaillit théâtralement du décor des fourrés, où branches et feuillages s’enluminent au rebours de l’ordre naturel, ayant leurs fraîches teintes vertes en moins ; tandis qu’en haut, plus grave, plus morne, s’enveloppe d’obscurité le ciel noir de la nuit, et les cimes au feuillage tremblant, grelottant, paraissent plonger plus loin dans les profondeurs de l’ombre assoupie et murmurer de cette fausse lumière dont le bizarre caprice des hommes s’égaye à inonder leurs pudiques racines.
Il y avait quelques minutes que Pluchkine se tenait immobile et silencieux devant notre héros. Tchitchikof, de sa part, ne pouvait entamer la conversation, préoccupé qu’il était par l’aspect du phénomène et de l’étrange bric-à-brac qui lui servait de cadre ; son imaginative ne savait sous quelle forme présenter la cause de sa visite. Il avait eu l’idée de dire à Pluchkine qu’ayant entendu exalter ses vertus et les belles et rares qualités de son âme, il s’était fait un devoir de venir personnellement lui payer un légitime tribut d’hommages. Mais il sentait qu’un tel langage serait par trop obséquieux vis-à-vis d’un pareil homme ; il jeta de nouveau un regard en général sur tout ce qui était dans la chambre, et comprit qu’il y avait lieu de changer les mots de vertus et de belles qualités en ceux de remarquable esprit d’ordre et d’économie. Par suite de cette résolution, il lança sa phrase et l’acheva en disant qu’il avait cru devoir venir lui présenter l’assurance de son respect. Sans doute qu’en cherchant bien il eût pu trouver un prétexte fort ingénieux ; mais, malgré les avertissements de Sabakévitch, il y avait, d’une part, urgence de parler et d’une autre, stupeur invincible, et son esprit ne sut rien improviser de plus convenable comme avant-propos.
Pluchkine marmotta (je ne dirai pas entre ses dents, il n’en avait plus une seule), entre ses lèvres sèches et blafardes, des paroles insaisissables, dont le sens était probablement : « Au diable ton respect et ta personne ! »Mais, comme les usages de l’hospitalité russe ont encore tant d’empire qu’il est impossible, même à un grippe-sou, d’en braver impunément les lois, il dit d’une manière assez distincte : « Asseyez-vous là, je vous prie. » Et, après un moment de silence, il ajouta :
« Il y a longtemps qu’on ne vient plus me voir, et j’avoue que je n’en suis pas fâché. On a établi, Dieu sait qui et à quelle époque barbare, la très impertinente coutume de se courir les uns aux autres, comme si on voulait ne permettre à aucun de s’occuper de ses affaires. Celui chez qui on fait irruption doit donner son foin à des chevaux étrangers… J’ai dîné depuis plus de quatre heures… ma cuisine est froide, basse, toute délabrée ; il s’est fait ce matin un éboulement dans la cheminée ; si je faisais allumer du feu, vous verriez pour sûr un incendie.
– C’est bien l’homme qu’on m’a dit, pensa Tchitchikof ; mais, après le dîner de Sabakévitch, on peut attendre ; j’ai mangé là-bas comme pour toute une semaine en deux heures de temps.
– Et pour du foin, pas un brin, mais pas un brin ici, ni chez moi ni au village. Et, en effet, comment garderais-je du foin ? j’ai une terre grande comme la main… Le paysan chez moi est paresseux ; il a horreur du travail et ne rêve que cabaret… Avant qu’il soit peu, je serai à la besace : voilà le sort réservé à mes derniers jours.
– On m’a pourtant raconté, dit Tchitchikof avec hésitation, que vous possédiez mille paysans.
– Ah ! miséricorde ! qui a pu vous dire cela ? Ah ! vous auriez bien dû, par charité chrétienne, lui cracher à la figure, à celui qui vous a fait ce conte-là ! C’est un méchant, un goupilleur, qui a voulu s’amuser à vos dépens. Mille âmes ! mille âmes, moi ! Ils n’ont pas tenu registre de la mortalité des derniers temps ; le compte des paysans qui me restent n’est pas long à faire, allez ! Dans ces trois dernières années, les fièvres m’ont enlevé tout ce que j’avais de gens valides.
– Bon Dieu ! quel malheur ! s’écria Tchitchikof d’un grand air de profonde commisération ; ainsi, les fièvres vous en ont tué beaucoup ?
– Beaucoup ; oui, beaucoup !
– Aïe, aïe, aïe !… et… combien ?
– Eh mais, bien quatre-vingts.
– Qua… ? Qu’est-ce que vous me dites donc là ?
– Monsieur, je ne mens pas.
– Permettez, permettez ; ces âmes, vous les comptez, je suppose, depuis l’époque du dernier recensement ?
– Je le voudrais bien, mais non. Depuis le temps dont vous parlez, c’est cent vingt au moins que j’ai perdues.
– En vérité ! cent vingt ! s’écria Tchitchikof, qui d’émotion resta bouche béante.
– Je suis trop vieux pour m’amuser à mentir ; j’ai près de soixante-dix ans, monsieur ! »
Pluchkine, en parlant ainsi, se montrait offensé de l’exclamation, joyeuse au fond, de notre héros. Tchitchikof se fit scrupule pourtant ; il lui sembla inconvenant à lui-même d’éprouver si peu de pitié pour le malheur du prochain ; aussi poussa-t-il bien vite un soupir en disant qu’il compatissait à sa peine.
« La compassion, mon cher monsieur, est une chose qui ne se met pas en poche, dit Pluchkine. Tenez, par là, tout près de moi, habite un capitaine, mon parent, à ce qu’il dit ; on ne sait souvent d’où viennent ces parentés : « Mon oncle, mon bon oncle », qu’il me dit… et il me baise les mains, et il se met à me plaindre, à me plaindre, que si je faisais trouvaille d’un peu de coton en ces moments-là, je m’en tamponnerais les oreilles. C’est un rougeaud ; il a la figure en feu, parce qu’il détrempe sans cesse ses attendrissements dans les alcools. Pour sûr, il a mangé et bu son avoir en menant la vie d’officier, ou bien une nymphe de coulisse lui a tout soutiré, et, à présent, il est tendre pour moi, il me plaint, il gémit de mes misères, le tourtereau ! Je suis son bon oncle ! »
Tchitchikof tâcha de faire comprendre que son apitoiement était purement sympathique et nullement de la même nature que les effusions du capitaine ; il ajouta qu’il était, quant à lui, tout prêt à prouver, non par de vaines paroles de sycophante, mais par des faits, et sur l’heure, l’intérêt qu’il avait involontairement témoigné ; il déclara pour preuve qu’il offrait à payer, à la place de Pluchkine, la capitation des paysans morts dans son domaine dans le temps de la contagion, et même de tous les cent vingt. Cette proposition, au premier moment, parut à Pluchkine quelque chose d’incroyable ou de providentiel. Il se frotta les yeux, regarda longtemps son interlocuteur, et à la fin, lui dit :
– Monsieur, vous n’avez jamais été, vous, au service militaire ?
– Non, répondit Tchitchikof d’un air d’intelligence ; j’ai servi dans le civil.
– Dans le civil, hum ! dans le civil, » répéta Pluchkine en mâchant des lèvres comme s’il mangeait quelque cartilage, puis il ajouta : « Çà mais, comment donc, comment ? Songez donc que vous dépenserez de l’argent comme ça.
– Pour vous prouver que je suis sincère, et pour vous obliger, je veux bien faire quelque frais, dit Tchitchikof, qui, en ce moment, tenait sa tabatière ouverte et semblait inspecter la charnière à l’intérieur, ce qu’il faisait toutes les fois qu’il avait à prononcer une phrase purement diplomatique.
– Ah ! mon père ! ah ! mon bienfaiteur ! » s’écria Pluchkine ; et, dans le trouble de sa joie, il plongea trois doigts dans le tabac de son interlocuteur, s’en remplit le nez au point d’en éprouver un moment de vertige pendant lequel sa souquenille s’ouvrit beaucoup plus que ne le permettait la bienséance. « Il y a donc quelqu’un sur la terre pour soutenir le vieillard ! Ah ! saints du paradis ! ah ! Seigneur mon Dieu !… Ah !… »
Il n’en put dire davantage. Mais il ne se fut pas écoulé une minute que ce vertigineux transport de joie, qui venait d’éclairer son visage de bois, disparut subitement sans laisser la moindre trace, et ses traits reprirent la même expression soucieuse et méfiante. Il tira du fond d’une très grande poche un mouchoir d’un âge respectable et s’en essuya le tour des yeux ; puis mettant le linge en pelote, il s’en épongea la lèvre supérieure.
Tchitchikof rempocha sa tabatière en jetant les yeux sur la carte géographique qui s’était dessinée d’elle-même au plafond, après quoi il se posa les mains sur les genoux et regarda placidement la face de Pluchkine ramenée à son vrai caractère.
Pluchkine reprit :
« Çà, comment ? excusez la liberté… je ne voudrais pas être indiscret… mais, comment donc, vous prenez sur vous de payer leur capitation, oui ? Et… vous donnerez cet argent à moi, à moi… ou bien à la couronne ?
– En effet, vous m’y faites songer… Eh bien, voici ce que nous allons faire : nous passerons un acte en bonne forme, d’après lequel vous serez censé me les avoir vendus, et moi, les avoir achetés de vous, tout comme s’ils étaient en vie.
– Oui, un acte… hum ? un acte… dit Pluchkine en se remettant à mâcher de l’air, un acte à passer… c’est de la dépense. Les commis, clercs et greffiers sont un peuple sans conscience. Il y a eu un temps où, pour quelques sous et un sac de farine, on sortait d’affaire ; mais aujourd’hui ce serait peu d’un convoi entier de gruau de choix, si vous n’ajoutez le billet rouge[3] : c’est une telle soif d’argent ! Je ne conçois pas qu’on ne porte nulle attention à ce fléau ; ne devrait-on pas les rappeler au soin de leur salut ? On fait des prodiges avec de bonnes paroles. Il y a des gens bien corrompus, qui pourtant ne résistent pas si on leur parle avec l’onction convenable du salut de leur âme.
– Tu résisterais à plus que cela, toi, » pensa Tchitchikof ; et il déclara que, par considération pour lui, il prendrait aussi à son compte les frais de l’enregistrement.
Pluchkine conclut de ce qu’il venait d’entendre que l’homme qu’il avait devant lui était archi-sot, qu’il prétendait en vain avoir servi dans le civil, qu’en réalité il avait dû être militaire, qu’il avait joué, bu et tourné autour des rats de ballet, comme ils font tous. Cependant il ne put contenir les éclats de sa joie ; il souhaita tous les biens du monde non seulement à ce maître sot, mais à toute sa progéniture sans lui demander s’il avait ou non de la progéniture. Il alla à sa fenêtre, frappa à une vitre qui n’était pas encore fêlée, et cria : « Hé ! Prochka ! »
Quelques moments après on entendit dans l’entrée un homme essoufflé, qui se donnait un grand mouvement et frappait du pied contre le plancher comme un rustre qui chausse ses bottes ; puis la porte s’ouvrit, et il entra dans la chambre un pauvre jeune gars de treize ans, traînant avec une difficulté infinie une paire de bottes d’une remarquable solidité, mais où les jambes de l’enfant dansaient comme le pilon dans un mortier d’apothicaire. Il faut bien que nous disions en passant pourquoi Prochka comparaissait si grotesquement botté : c’est que M. de Pluchkine, pour l’usage de tout ce qu’il s’entretenait de gens à son service, n’avait qu’une paire de bottes, une seule ; et ces bottes devaient toujours se trouver dans la pièce d’entrée de la maison seigneuriale.
Ainsi celui ou celle des domestiques qui était appelé dans les chambres accourait nu-pieds, en sautillant à travers la cour pour éviter les pointes de cailloux ou les flaques, puis, en pénétrant dans l’entrée, vite il se bottait et comparaissait devant le maître. À l’instant même où il sortait de la chambre, il se débottait dans un coin de l’entrée et s’en retournait de son pied léger là d’où il était venu ou ailleurs. Si, vers la fin de l’automne, à l’époque des premières gelées, toujours les plus sensibles aux êtres mal armés contre l’intempérie, quelqu’un eût regardé de la fenêtre dans cette cour, il aurait vu toute la domesticité locale faire, à de certains moments des sauts et des gambades d’un genre nouveau et mieux même pour les amateurs de ballets les plus dilettantide nos trois capitales.
« Voyez, monsieur, regardez-moi ce groin-là ! dit Pluchkine à notre héros en lui montrant au doigt la figure chiffonnée de Prochka ; c’est bête comme une idole tartare : eh bien ! essayez de laisser quelque chose à portée de sa griffe, ce sera chippé en un clin d’œil. Pour quoi faire es-tu venu ici, imbécile ? Voyons, dis. (Ici, l’hôte de Tchitchikof observa un temps de silence, à quoi Prochka répondit aussi par un modeste silence.) Mets de l’eau dans le samovar[4] et du charbon dans le foyer ; va allumer en soufflant là-bas au milieu de la cour, et tu me l’apporteras ici, sur cette table. Attends donc ! prends cette clef, donne-la à Mavra ; dis lui d’aller au garde-manger : elle y trouvera un reste sec de koulitch qu’a apporté Alexandra Stéponovna. Nous mangerons cela avec notre thé, hé ! hé ! hé ! Attends ! où vas-tu donc, maître fou ? Est-ce que le diable te gratte le jarret, que tu ne te possèdes pas, drôle ? Écoute : le croûton est un peu moisi en dessus ; Mavra doit râper ça avec un couteau… et qu’elle ne jette pas cette chapelure, mais qu’elle la porte au poulailler. Quant à toi, prends bien garde ! Ne t’avise pas, frère, de mettre le pied dans le garde-manger ; autrement, tu sais ce que tu auras ! Nous avons par là du bouleau frais, si le cœur t’en dit. Tu as déjà, j’en suis sûr, un excellent appétit, cela te l’aiguisera encore, tu verras. Essaye, essaye de te glisser dans mon garde-manger ; moi, pendant ce temps-là, je te regarderai faire de cette fenêtre ; va, va ! C’est un petit gueux, monsieur, à qui l’on peut se fier en rien. » ajouta-t-il en s’adressant à Tchitchikof, tandis que Prochka se tirait de la chambre et des bottes du seigneur.
Pluchkine s’étant, par ses dernières paroles, remis dans une logique[5] de suspicions, se met tout à coup à regarder Tchitchikof aussi d’un œil soupçonneux. Des traits d’une libéralité si extraordinaire commencèrent à lui sembler décidément incroyables, il se dit en lui-même : « Le diable sait ce que c’est que cet homme ! C’est peut-être tout bonnement un fanfaron tel que tous ces évaporés de régiments ; il vient ici entasser mensonge sur mensonge pour le seul plaisir de babiller et de s’abreuver de thé, puis tout à coup il partira tout joyeux de m’en avoir donné à garder. » Et, par précaution et un peu aussi pour le mettre à l’épreuve, il lui dit qu’il ne serait pas mal d’instrumenter l’acte de cession le plus tôt possible ; que l’homme n’est jamais sûr de son lendemain ; qu’on est en vie aujourd’hui, et que…
Tchitchikof se montra prêt à rédiger et à signer l’acte à l’instant même ; il n’avait besoin que d’une liste exacte de tous les individus.
Ce langage tranquillisa Pluchkine. Dès lors il se mit en mouvement comme pour faire quelque chose de galant ; en effet, ayant pris ses clefs, il s’approcha d’une petite armoire, en ouvrit la porte, déplaça à plusieurs reprises bien des verres, des tasses, des fioles et des flacons, en disant :
« Allons ! vous verrez que je ne le retrouverai pas ; c’était pourtant un carafon comme ceux-ci ; j’avais là un ratafia de prunes… ils me l’auront lapé… oh ! les gens, les gens !… tous voleurs, tous brigands !… Ah ! ne serait-ce pas ça ? Eh oui ! »
Tchitchikof vit, dans les mains de son vénérable hôte, un carafon entièrement couvert d’une épaisse et folle poussière qui ressemblait à une housse de peluche grise.
« C’est ma feue femme qui a fait ce ratafia, reprit Pluchkine ; elle avait une pendarde de ménagère qui allait jeter ce reste, figurez-vous ; je suis venu à temps, mais croiriez-vous qu’elle l’a laissé débouché, la chienne ! Dieu me pardonne ! des mouches, des pucerons, des insectes de toute sorte sont allés se soûler et crever là-dedans ; mais, quand je l’eus remarqué, j’ai fait sortir toute cette ordure, j’ai bouché, et voyez comme c’est resté pur ; je vais vous en servir un bon petit verre, n’est-ce pas, cher monsieur ?
– Non, non, je vous suis fort obligé, mais non ; c’est… c’est que, voyez-vous, j’ai aujourd’hui un peu plus mangé que de coutume, et je m’en tiens là.
– Vous avez bu et mangé ? bu et mangé ? Ah ! voilà ce que c’est ; les personnes de la bonne, bonne société, se reconnaissent aux moindres choses ; elles ne mangent pas, et elles sont rassasiées ; et un croquant, un écornifleur, une canaille, oh ! celui-là, vous ne le rassasierez jamais… ce n’est pas pour dire, mais tenez, mon voisin le capitaine, mon parent à l’entendre, bon, il arrive : « Oncle, dit-il, donnez moi quelque chose à mettre sous la dent. » Je vous assure que je ne suis pas plus son oncle qu’il n’est mon grand-père. Il faut croire qu’il n’a rien à manger chez lui, et qu’il est souvent obligé par la faim de se mettre en campagne. Çà, il vous faut donc une liste nominale de tous ces vauriens ? eh bien, justement, je les ai tous inscrits tour à tour sur une feuille spéciale, afin de les radier sans aucune omission ni confusion possible, lorsqu’il sera ordonné un nouveau recensement. »
Pluchkine mit ses lunettes et paperassa ; en déliant ses liasses de tout format, il régala son cher hôte de tant de poussière qu’il le fit éternuer ; à la fin il tira de presse le papier désiré ; il était chargé d’écriture en tout sens, jusque sur l’extrême bord. Les noms des paysans y faisaient fourmilière ; on y voyait poindre des Paramon, des Pimène, des Pantéléïmon, puis ressortait un certain Grégoire, arrive, tu n’arriveras pas ; il y en avait cent vingt et quelques. Tchitchikof sourit à la vue d’une si abondante moisson de morts. Il plia la feuille et la mit dans sa poche en avertissant Pluchkine qu’il lui faudrait, pour la conclusion de l’affaire se rendre au chef-lieu.
« Au chef-lieu ! à la ville, moi ? Qu’est-ce que vous dites ? je laisserais ma maison à l’abandon ! Je n’ai ici que des voleurs, des pillards ; il ne leur faudrait pas vingt-quatre heures pour tout mettre à sec, et, à mon retour, je ne trouverais pas un méchant clou au mur où pendre mon manteau.
– Eh bien, n’avez-vous pas là quelqu’un de connaissance ?
– Quelle connaissance ? cher monsieur ; toutes mes connaissances sont trépassées ou m’ont quitté… Ah ! attendez, s’écria-t-il ; que je n’aie plus là une connaissance, c’est trop dire ; et tenez, j’ai pour vieille connaissance le président, le Presédatel lui-même ; il venait même autrefois me voir ici ; eh ! comment ne le connaîtrais-je pas ? nous avons mangé au même râtelier, bu à la même auge, franchi les mêmes murs de verger ; oui, oui, nous sommes deux vieux camarades, et bons camarades… faut-il lui écrire, voyons ?
– Écrivez-lui, puisque vous avez été, dites vous, tout à fait intimes.
– Intimes, oui, monsieur, c’est le mot ; comment donc ! camarades d’école et de folies ! »
Et sur ce visage en racine de buis, tout à coup glissa je ne sais quel chaud rayon ; ses traits exprimèrent, non pas tout à fait du sentiment, mais une vague émotion, phénomène qu’on peut comparer à l’apparition inattendue et peu lointaine d’un naufragé à la surface des eaux ; la foule qui se presse sur le rivage pousse soudain un cri de joie ; mais c’est en vain que les frères, les sœurs, les amis du malheureux lancent du rivage leurs plus longues cordes et guettent la réapparition de quelque partie de son corps ; l’infortuné ne se montre plus nulle part ; tout est sourd, tout est plus morne, plus affreux, plus désert à la surface du gouffre. C’est ainsi que le visage de Pluchkine, après cette lueur de trompeuse sensibilité qui s’y était montrée un moment, devint plus dur, plus métallique, plus froid, plus navrant qu’avant l’éclair.
« Il y avait ici, sur cette table, un carré de papier blanc, dit-il, et je ne sais vraiment ce qu’il est devenu, je vous dis que je suis volé comme au coin d’un bois. »
Et il fureta sur la table, sous la table, partout, sur sa chaise et sous celle de son hôte ; à la fin, il se mit à crier :
« Mavra, hé, Mavra ! »
Une femme, tout ahurie de ces cris, accourut, pieds nus, tenant des deux mains, sur une assiette, le vieux croûton qu’elle avait eu ordre de regretter ; et il s’établit, entre le maître et la servante le dialogue qu’on va lire en substance :
« Voyons, pendarde, dis-moi où tu as fourré le papier blanc ?
– Je vous jure mon grand Dieu, bârine, que je n’ai pas vu d’autre papier blanc chez vous que le tout petit morceau dont vous avez coiffé le verre à pied que voici.
– Allons, je vois, moi, à tes yeux que tu me l’as volé !
– Et pour quoi faire est-ce que je vous l’aurais volé ! Je n’ai aucun besoin de ça, moi ; je ne sais ni lire ni écrire.
– Fort bien, coquine ; tu l’as porté au jeune sacristain qui griffonne sans cesse ; voilà où tu l’as mis.
– Le jeune sacristain, s’il a besoin de papier, sait bien s’en procurer sans compter sur le vôtre.
– Attends-toi à ce que, au jour du jugement, les diables t’empoignent gaillardement, m’amie ; tu seras étendue sur des charbons ardents, sur un gril chauffé à blanc, tu grilleras, grilleras, grilleras toute une éternité.
– Et pourquoi me grilleraient-ils, les diables, puisque je n’ai pas touché, moi, à votre papier ? j’ai peut-être bien eu quelque autre faiblesse de femme, mais personne ne peut dire que je sois une voleuse.
– Oui, oui, les diables te feront griller, ils te feront griller de çà et de là, et ils diront : « Grille, coquine ; point de quartier à la pendarde qui a trompé son seigneur ! » Et ils t’arroseront de ta graisse toute bouillante.
– Et moi je dirai : « C’est injuste, Dieu m’en est témoin, je n’ai pas touché… » Eh, tenez ! voyez-le donc votre carré de papier : là, là ! le voyez-vous ? Vous me faites toujours des reproches sans sujet ! »
Pluchkine vit, en effet, que son carré de papier était là ; il se tut, fit des mouvements de lèvres impossibles à ceux qui ont des dents, et finit par dire :
« Eh, eh ! comme tu t’emportes ! Est-elle mauvaise ! pour un petit mot qu’on lui dit, elle vous en répond vingt ! Va voire me chercher du feu, que je cachette une lettre. Non, attends ; tu iras m’allumer une chandelle sans t’aviser que le suif brûle, brûle, diminue, diminue… et cherche ! plus de trace… et cela coûte de l’argent ; non ; apporte-moi seulement une loutchinnka[6]. »
Mavra sortit, et Pluchkine, s’étant installé dans un fauteuil de cuir noir et armé d’une plume, tourna et retourna longtemps son carré de papier pour voir si la moitié ne pourrait pas suffire ; mais, s’étant bien convaincu de l’impossibilité de tout dire sur un huitième de fouille, il plongea le bec de sa plume dans un encrier contenant un liquide noir figé et piqué d’une quantité de mouches fossiles, et il se mit à écrire en traçant des lettres assez semblables à des notes de musique ; sa main droite voulait toujours sautiller et se retirer de haut en bas, mais il la contenait de sa gauche et l’obligeait à serrer la maille au point que les lignes menaçaient de s’enchevêtrer les unes dans les autres, et, en même temps, il prévoyait avec bien du regret que, sa lettre terminée, toujours resterait-il beaucoup de blanc sur son recto, outre que le verso serait, hélas ! tout entier consacré aux quelques mots de l’adresse.
Et l’homme peut tomber à ce degré de crasse ladrerie, d’effacement, d’abaissement, d’anéantissement moral ! quoi, il pourrait à ce point répudier, aliéner sa nature ? Est-ce donc vrai cela ? est-ce même supposable ?… tout est supposable, tant est vrai dans les peintures qu’on fait de l’homme, et les peintres, quoi qu’ils fassent, restent encore bien en deçà de la vérité complète. Le plus brillant jeune homme du jour reculerait d’horreur, si le ciel lui montrait en songe la fidèle image de ce qu’il sera dans sa vieillesse.
Collectionnez sur votre route, en sortant de la tendre adolescence pour passer à l’âge viril et vous préparer à la maturité, collectionnez précieusement tous vos bons et honnêtes mouvements d’humanité ; ne les abandonnez pas dans les fanges du chemin… vous ne les retrouveriez bientôt plus. Elle est effroyable à voir, la vieillesse qui ne cesse d’avancer sans bruit, et elle ne laisse rien reprendre, rien de ce qu’on a laissé de soi ! la mort est moins affreuse qu’elle ; le tombeau est moins impitoyable ; sur la tombe il est inscrit : « Ci-gît qui fut un homme » ; mais vous ne lirez pas un mot, pas une syllabe du cœur dans les traits sombres, glacés, de l’inhumaine vieillesse !
« Çà, dit Pluchkine en pliant sa lettre, ne connaîtriez-vous pas quelque ami à vous, qui voulût acheter mes âmes non pas mortes celles-là, mais en fuite ?
– Comment ! des fugitifs aussi ? et plusieurs cas ? dit Tchitchikof en ouvrant de grands yeux.
– Justement, et même assez nombreux. Mon gendre a fait des battues au grand galop ; il dit que la piste est refroidie et perdue. Bah ! ces militaires !… ça déchire toute affaire d’un coup d’éperon. Mais, si quelqu’un d’avisé allait aux tribunaux, et là…
– Combien donc d’absents, je veux dire de ces fugitifs ?
– Eh bien ! près de soixante-dix.
– Allons donc !
– Je vous jure ! Songez que pas un an ne s’est écoulé sans qu’il en disparût quelques-uns. C’est un monde affreusement goinfre ; la paresse est cause qu’ils ne songent qu’à bâfrer, et moi-même ici je n’ai pas de quoi manger mon soûl… Je m’accommoderais de ce qu’on m’en donnerait, voyez-vous. Expliquez bien cela à votre ami, je vous prie ; quand même il n’en rattraperait que dix, il ferait une affaire d’or : car, vous le savez, dans notre gouvernement l’âme inscrite est généralement évaluée cinq cent roubles[7].
– C’est ce que je me donnerai bien de garde de laisser à aucun ami, quel qu’il puisse être, » se dit in petto Tchitchikof, qui se hâta de répondre qu’il n’y avait pour cela à compter sur aucun ami, que les seuls frais de l’affaire coûteraient bien au delà de ce qu’on pourrait jamais en retirer ; qu’en abordant les tribunaux, on coupait les basques de son habit, et qu’on n’avait plus qu’à s’en aller avec sa courte honte ; il ajouta que pourtant, si son hôte était en effet, pour le moment, en si grand état de gêne, il viendrait encore un peu à son secours en lui donnant de ses fugitifs… sans doute… une bagatelle, si peu, si peu qu’il avait conscience d’en parler.
« Mais enfin, combien ? dites ; combien m’en donneriez-vous ? dit Pluchkine avec ses crispations de doigts familières à l’avidité appréhensive des enfants d’Israël.
– Vingt-cinq kopecks par âme.
– Au comptant ?
– Au comptant.
– Vous considérerez la misère où je suis, et vous m’en donnerez quarante.
– Mon cher monsieur, ce n’est ni vingt-cinq ni quarante kopecks, mais bien cinq cents beaux roubles de chaque âme que je voudrais vous donner ; et je les payerais à l’heure même avec plaisir, parce que je ne puis tolérer de voir souffrir un bon et sage vieillard, victime de son excellent cœur.
– Oui, Dieu m’en est témoin, c’est bien ça, dit Pluchkine en penchant la tête sur sa poitrine et la hochant d’un air d’innocence persécutée ; oui, trop de bonté, voilà mon histoire.
– Vous voyez bien, monsieur, que j’ai tout d’abord compris votre caractère ; et, par conséquent, pourquoi ne vous donnerais-je pas cinq cents roubles pour chacune de vos âmes perdues ? Mais… je n’ai point de fortune, moi, je veux bien encore ajouter cinq kopecks, de sorte que chaque âme me reviendra à trente : c’est tout ce que je puis faire pour vous.
– Eh bien, monsieur, allons, vous ajouterez deux kopecks.
– Va pour trente-deux kopecks, et soyez content. Vous avez dit soixante-dix fugitifs ?
– Il y en a en tout soixante et dix-huit.
– Soixante et dix-huit ? soixante et dix-huit âmes à trente-deux kopecks… » Ici notre héros s’arrêta à peine une seconde et dit tout de suite : « C’est vingt-quatre roubles quatre-vingt-seize kopecks » ; il était très fort en arithmétique.
Il fit, à l’instant même, écrire par Pluchkine la liste de ses fugitifs, sans aucune mention de leur fuite, bien entendu, et il remit au vendeur la somme convenue, que celui-ci reçut des deux mains. Vite, vite, il les porta à son bureau avec la même précaution qu’on mettrait à transporter d’un lieu dans un autre une coupe fragile, remplie jusqu’au bord de la plus précieuse liqueur ; arrivé au bureau, il regarda encore une fois ce cher argent, et le déposa chèrement dans un bon tiroir fermé d’une forte serrure, où probablement il restera enseveli jusqu’au jour où le père Karpe et le père Polykarpe, les deux prêtres de son village, seront venus pour l’ensevelir lui-même, à l’ineffable joie du gendre et de la fille, et peut-être aussi du voisin le capitaine qui se dit de la famille. Après avoir donné deux bons tours de clef au bureau, Pluchkine se rassit, et déjà il semblait ne plus savoir comment trouver aucun sujet de conversation.
« Qu’est-ce que c’est ? vous voulez partir ? » demanda-t-il à l’occasion d’un mouvement que venait de faire Tchitchikof pour tirer son mouchoir de poche.
Cette question rappela à notre héros qu’en effet il n’avait plus rien à faire là :
« Oui, il faut que je me remette en route, répondit-il en prenant son chapeau.
– Et… et le thé ?
– Non, nous prendrons le thé ensemble une autre fois.
– Comment donc ? j’ai fait allumer du charbon dans le samovar. À vous dire vrai, moi, je ne suis pas un amateur de thé ; c’est une boisson coûteuse et le sucre a tellement monté de prix que cela devient une extravagance d’en tenir chez soi. « Hé ! Prochka ! » (Prochka ne prit que le temps de plonger ses pieds dans les bottes de l’antichambre, et se montra sur le seuil.) « Cours éteindre le samovar ; il n’en faut pas. Ha ! prends ce croûton, porte-le à Mavra ; qu’elle le remette à la place où il était… Mais non ! plutôt laisse-le ici, je le remettrai moi-même. » Eh bien, adieu, cher monsieur, je vous souhaite un bon voyage ; vous présenterez ma lettre au président ; oui, oui, qu’il la lise, il sera content de voir que je me suis souvenu d’un vieil ami, nous avons mangé la ratatouille au même plat… Hé, hé, hé ! »
Puis ce vivant fantôme, cet étrange petit vieillard ratatiné, accompagna son hôte à travers sa cour jusqu’à la porte cochère, qu’il fit fermer à la minute même où la britchka eut franchi le seuil, et il alla parcourir tous ses magasins pour voir s’il trouverait bien à leurs postes dans les recoins du clos tous ses gardes de nuit, prêts à frapper, avec de mauvaises pelles de bois, sur de vieilles tonnes vides, suspendues en guise de tarabats[8] en fer de fonte ; ensuite il passa à la cuisine où, sous prétexte de voir par lui-même si les gens sont bien nourris, il se bourra de chou aigre et de gruau, et, après leur avoir à tous lavé la tête énergiquement, en les accusant de le voler et de faire mauvaise vie, il regagna sa chambre. Là, resté seul, il eut, par extraordinaire, une bonne pensée, celle de récompenser notre héros de sa magnanimité réellement sans exemple.
« Je lui ferai présent, pensa-t-il, d’une montre… une vraie montre en argent, une montre d’argent, et non pas de zinc ou de cuivre jaune. Elle est dérangée, il la fera raccommoder, c’est un homme encore jeune, je veux qu’il ait une montre pour aller faire sa cour à sa promise. Mais non, ajouta-t-il après un moment de réflexion, plutôt je la lui laisserai après ma mort, par testament, pour qu’il garde bon souvenir de moi. »
Notre héros, qui ignorait ces intentions généreuses de Pluchkine, s’éloignait dans la plus charmante disposition d’esprit. L’acquisition inespérée qu’il venait de faire était pour lui un véritable cadeau de grande importance. En effet, il venait d’opérer un immense coup de filet, non seulement sur des morts, mais encore sur des fugitifs, ce qui constituait une prise de plus de deux cents âmes. À l’heure où il se rendait au village de Pluchkine, il avait en réalité, le pressentiment d’une bonne affaire, mais il était loin de s’attendre à une pareille aubaine. Tout le long de la route il fut singulièrement gai ; il sifflait, jouait des lèvres le poing légèrement appliqué contre la bouche, comme s’il sonnait du cor, il finit par entonner une chanson tellement insolite que Séliphane, après l’avoir écoutée avec ébahissement, et la voyant finir avec bien du regret, branla la tête de surprise et dit à ses chevaux, presque assez haut pour être entendu :
« Hé, hé ! comme il chante aujourd’hui le maître ! »
L’ombre se mêla complètement à la lumière, et il sembla que les objets aussi se confondissent entre eux. La longue poutre bariolée qui sert de barrière prit une teinte générale indécise ; les moustaches de la sentinelle semblèrent être sur le front, au-dessus des yeux, et de nez, par apparence. Un bruit de pont et certains soubresauts annoncèrent que la britchka roulait sur le pavé. Les réverbères n’étaient pas encore allumés, et quelques rares lumières commençaient à égayer les fenêtres de quelques maisons. Dans les carrefours et dans les ruelles, il se passait des entretiens et des scènes dont ce moment de la journée est en possession d’offrir la spécialité dans toutes les villes où il y a beaucoup de soldats, de voituriers, d’artisans et d’une espèce particulière de personnes que je ne puis nommer, de dames en châle rouge remonté sur la tête avec des souliers sans bas aux pieds, qui se distinguent de la chauve-souris en ce qu’elles ont le vol un peu moins rapide et beaucoup plus bas.
Tchitchikof ne donna pas la moindre attention aux êtres fantasques qui se croisaient sur le trottoir avec des essaims de sveltes commis de bureaux armés d’une mince canne de promenade, retournant selon toute apparence de quelque petite excursion hors ville, et regagnant leur domicile. De loin en loin, arrivaient à son oreille des exclamations ou récriminations venant probablement des châles rouges, qui disaient : « Tu mens, ivrogne ! jamais je ne lui ai promis rien de pareil ! » ou bien : « Pas de jeux de mains, butor ; va au quartier de police ; j’y serai aussitôt que toi, et là je te ferai voir… » Bref, de ces paroles qui viennent tout à coup ébouriffer un beau jouvenceau rêveur de dix-neuf à vingt ans, quand, revenant du théâtre, il voit en lui surgir un balcon, une rue, une nuit d’Espagne, une adorable image de femme à longs cheveux bouclés, à douce mandoline vibrante… Quel enchantement de ses sens et de son imagination ? il est dans le septième ciel, il vient de faire une visite à Schiller ou à Shakespeare, et à l’improviste il se sent frappé comme d’un lourd pavé par ces prosaïques propos de carrefour ; force lui est bien de s’apercevoir qu’il est sur la terre, qu’il traverse la place du Marché, qu’il passe devant le cabaret, et aussitôt la vie se carre de nouveau à sa vue, avec ses réalités infiniment peu éthérées et nullement, nullement sublimes.
Enfin la britchka, après un suprême cahotement, dévala comme dans une fosse sous la porte cochère, et Tchitchikof fut reçu dans la cour par son fidèle Pétrouchka, qui d’une main, assujettit la robe de son surtout, n’aimant pas que cette partie de son vêtement flottât en liberté, et, de l’autre, se mit en devoir d’aider son maître à sortir d’équipage. Le garçon d’auberge, de son côté, s’élança un bougeoir à la main, une serviette sur l’épaule.
J’ignore jusqu’à quel point Pétrouchka était joyeux du retour de son seigneur ; ce qui est positif, c’est qu’il échangea à la dérobée un radieux coup d’œil d’intelligence avec Séliphane, et que la figure de celui-ci, ordinairement soucieuse, ne laissa pas cette fois que de s’épanouir dans ce jeu muet et rapide.
« Vous avez fait une longue promenade, dit à Tchitchikof le garçon d’auberge, en lui éclairant l’escalier.
– C’est vrai, répondit Tchitchikof, quand il fut arrivé à son palier. Comment vas-tu ?
– Moi ? bien, Dieu merci, monsieur, répondit en s’inclinant le garçon. Hier, il est arrivé ici un sous-lieutenant, un jeune militaire, qui a pris le n° 16.
– Un sous-lieutenant ?
– Oui, il est de Reazan ; il a avec lui deux bais superbes.
– C’est bon, c’est bon ; j’espère que je serai content de ton service, » dit machinalement Tchitchikof, et il entra dans sa chambre. Cependant en traversant l’antichambre, il porta la main à sa narine, et dit à Pétrouchka sans colère : « Tu aurais bien dû, au moins, prendre soin d’ouvrir les fenêtres pour donner de l’air à l’appartement. »
Pétrouchka répondit impudemment qu’il avait ouvert ; son maître sentait, et de reste, que le drôle mentait, mais il n’avait nulle disposition à gronder ; il rapportait de sa longue campagne, avec quelques trophées, une grande lassitude. Après s’être fait servir un quart de cochon de lait auquel il ne fit honneur que pendant dix minutes à peine, il se déshabilla, et, s’étant glissésous sa couverture[9], il s’endormit de ce grand et bienfaisant sommeil que dorment seuls les êtres privilégiés, ceux qui ne savent ce que c’est que les incommodités physiques et les punaises dans l’ordre matériel, et les préoccupations creuses des trop puissantes intelligences dans l’ordre moral.

Notes

  1. Aller Une sibirka est une lévite très longue et très ample. Une télègue est un chariot villageois ; il en est de diverses formes, selon l'usage le plus fréquent des localités et selon la fortune et le goût des possesseurs.
  2. Aller Khalatt, sorte de robes de chambre, que des Boukhares vont colporter dans toute la Russie, de village en village, jusqu’en Pologne.
  3. Aller Le billet rouge d'il y a quinze à dix-huit ans était de dix roubles assignats, équivalant à peu près à dix francs. Aujourd’hui le billet rouge est de dix roubles argent, et représente quarante francs au change de 1844. Tout, marchandises, denrées comestibles et combustibles, gages des gens, salaire des ouvriers, loyers des maisons et matériaux de construction a doublé, triplé et quadruplé de prix, ce qui ne manque jamais d'arriver quand l'unité monétaire est haute.
  4. Aller Bouilloire à thé, à foyer intérieur et à cheminée centrale, le tout affectant la forme des urnes antiques.
  5. Aller Ce mot était presque illisible dans l’image scannée du site Gallica sur laquelle nous avons travaillé. Dans une autre édition, la traduction est : Mais aussitôt, la méfiance à l’égard de son hôte se glissa en lui. [Note des correcteurs.]
  6. Aller Une loutchinnka est une grande allumette de bois résineux, que l'on pose presque horizontalement sur une tige de fer qui se bifurque vers le haut ; c'est l'éclairage habituel des chaumières ; il faut la remplacer de deux en deux minutes ; et il s'en détache toujours des parcelles demi-consumées, qui s'éteignent en touchant le plancher. Au reste, on a répondu à mes craintes d'incendie dans le Nord, en disant qu'il n'y avait pas un seul juif dans le village ; dans le Sud, qu'il n'y avait pas un seul chat noir dans tout le district, et pourtant ces deux villages ont brûlé l'année suivante.
  7. Aller Cinq cents roubles en assignats, environ cent quarante roubles argent, ou un peu plus de cinq cent vingt francs.
  8. Aller Tarabat : planchette sur laquelle frappent les veilleurs de nuit dans les campagnes. Il s'en fait en fer, en cuivre, en verre et en bois dur. Le tarabat avertit les voleurs que la propriété est bien gardée, et les maîtres, que les veilleurs sont à leur poste. (Voir nos Mémoires d’un seigneur russe sur ce mode d'appel originaire de l'Orient, et employé en guise de cloches à Jérusalem).
  9. Aller En Russie on a une manière particulière de faire les lits : on jette un drap sur le matelas et on le rive dessous, comme partout ; mais on coud à grands points l'autre drap sous la couverture. Au reste le Russe est l'homme du monde le moins difficile pour le coucher.


Chant VII
Les tribunaux et la police

Profession de foi littéraire du poète. – Talent de son héros pour la rédaction des papiers d’affaires ; ses réflexions sur ses acquêts et sur ses vendeurs. – Il se rend ans tribunaux ; il rencontre, chemin faisant, le bon Manilof qui s’y rendait de son côté. – Aspect des greffes. – Manèges des greffiers. – Introduction dans la salle d’audience, – Sabakévitch. – Le président. – Baisers échangés, conversations et félicitations. – On envoie quérir des témoins – Transes passagères de Tchitchikof. – L’affaire marche comme sur des roulettes. On va arroser le marché, d’après le conseil du président, chez le maître de police. – Un whist. – Les apéritifs de la prégastation. – Grand déjeuner dînatoire où tous les caractères se dessinent à l’insu des personnes. – Étourdissantes ovations faites à Tchitchikof. – Il rentre enfin très gai à son auberge. – Touchante affection mutuelle de Séliphane et de Pétrouchka ; comment ils se réjouissent du contentement évident de leur maître.
Heureux le voyageur qui, après de longues et ennuyeuses traites, les froids, les vents, les cahots, les éclaboussures de la route, les maîtres de poste mal réveillés, le tintement monotone des cloches[1], les réparations d’équipage, les querelles, les rouliers, les maréchaux-ferrants, les charrons et tous les mauvais drôles qui se rencontrent inévitablement à tous les relais, revoit enfin le toit de son séjour habituel ou temporaire, et la lumière qu’on apporte à sa descente de voiture, les chambres qu’il habite, l’air joyeux, les honnêtes salutations des serviteurs, les affectueuses paroles entrecoupées de chaudes embrassades de parents ou d’amis, qui semblent s’être donné le mot pour chasser en un instant de votre esprit tout souvenir attristant des circonstances de votre voyage. Heureux l’homme qui a une famille où il est impatiemment attendu ! mais malheur aux célibataires !
Heureux l’écrivain qui, laissant de côté les caractères incolores, impatients, fâcheux, répugnants, aborde ceux qui sont marqués au coin d’une haute distinction ; l’écrivain qui, dans le vaste cloaque des tristes agglomérations humaines, a fait son choix et s’est attaché à quelques exceptions honorables pour notre nature ; qui pas une seule fois n’a humilié les nobles tons de sa lyre ; jamais n’a prostitué ses mélodies aux gens de néant quoi qu’ils fussent ; et qui enfin, ne s’abaissant jamais jusqu’aux réalités trop terrestres de cette vie, s’élance libre et radieux vers les régions éthérées de son idéal poétique ! Là, son sort est doublement enviable ; au milieu des mille riantes images de sa fantaisie, il est tout en famille, et cependant retentit haut et loin dans le monde sa brillante renommée. Il a ménagé et caressé la vanité des hommes en voilant tous les points humiliants et sombres de l’humanité ; et, mettant en lumière ce qu’elle offre de beau et de vraiment noble, il les a fascinés du regard, cuivrés des pénétrants parfums de la louange. Aussi tous battent des mains et suivent enthousiasmés son char de triomphe : plusieurs le proclament grand poète, esprit universel et génie transcendant, dont le vol sublime s’élève au-dessus de tous les autres, comme l’aigle plane au-dessus des oiseaux les mieux doués. À son nom seul, les jeunes cœurs palpitent, et les douces formes de l’admiration brillent dans tous les regards. « Quelle délicatesse et quelle énergie ! » s’écrie-t-on à l’envi.
Tel n’est point, à beaucoup près, le partage du malencontreux écrivain qui ose, dans ses peintures, présenter le fidèle miroir de tout ce qui choque partout les regards dans la réalité sociale. Hélas ! pourquoi ses yeux ne peuvent-ils voir indifféremment toute cette vase mouvante des petites misères et des hontes où plonge forcément notre vie, tout cet abîme de caractères vulgaires, froids, effacés, brisés, qui grouillent ici sous chacun de nos pas ? pourquoi, sculpteur forcené, s’avise-t-il, contre toute prudence, de représenter en reliefs impudemment vrais et saisissants les objets qui obsèdent la vue ? Celui-là ne doit point compter sur les applaudissements de son pays ; il ne verra ni les larmes de gratitude, ni le transport unanime des âmes qu’irrite son œuvre ingrate ; il ne verra point accourir à sa rencontre la vierge de seize ans au sein agité, au regard brillant d’enthousiasme ; ce n’est pas lui qui, s’oubliera éperdu dans l’enchantement des accents mêmes de sa lyre. Il ne saurait échapper au jugement contemporain, à cette cour de justice sans mission justifiable, sans âme, sans conscience, qui qualifie de basses et de misérables les œuvres qu’elle goûte et savoure le plus en secret, mais qu’elle range avec un dégoût qu’elle affecte, au nombre des écrits outrageants pour l’humanité ; qui surtout prête sans vergogne à l’auteur des qualités particulières au genre de héros qu’il décrit, en lui niant à lui, et le cœur et l’âme, et le feu divin du talent qui est sa vie.
En effet, l’équité contemporaine ne reconnaît pas que, verres pour verres, ceux qui trahissent les mœurs et les mouvements de l’insecte insensible et ceux qui font découvrir les parties reculées du firmament méritent une égale estime ; l’équité contemporaine semble ignorer qu’il faut avoir de l’âme, et beaucoup, pour porter la lumière sur des tableaux qui sont le reflet exact d’une vie stigmatisée par l’opinion, et leur donner tout l’attrait des perles fines ; l’équité contemporaine ne reconnaît pas qu’un franc et noble éclat de rire peut n’avoir pas moins de prix et de dignité qu’un beau mouvement lyrique, et qu’il y a des abîmes entre ce grand et beau rire, et les contorsions du paillasse de la foire. Non, l’équité contemporaine ne connaît rien de tout cela ; elle n’a que des paroles de reproche et d’outrage pour l’écrivain sincère, qu’elle feint de méconnaître ; l’infortuné reste isolé au milieu de la route, privé de toute sympathie, comme le pèlerin parti seul sans autre ressource que son indomptable courage. Que de longues heures d’angoisses dans sa marche ! et qu’il est amer, parfois, le sentiment de son isolement volontaire !
Quant à moi, je le sais, l’arrêt est porté d’avance, et d’avance je suis condamné à cheminer bras dessus bras dessous avec mes étranges héros, à regarder face à face une vie de charge et de fardeau, à l’envisager avec un rire patent et communicatif ; avec des pleurs latents, ignorés ou incompris ! Et qu’il est encore loin le temps où, semblable à une source jaillissante, l’inspiration s’élèvera en orageux tourbillonnement d’une tête que ceindra une terreur pieuse sous les sillonnements d’éclairs rapides ; enfin, où l’on pressentira avec des frissonnements d’inquiétude le majestueux tonnerre que devra faire éclater un tout langage…
Mais via ! via !… en route ! Loin de moi ce pli qui est venu creuser mon front, cette ombre austère qui a passé sur mes yeux ! Élançons-nous sans plus délibérer, tête première, dans cette vie de craquements sourds et de grelots tintants. Voyons ce que fait Tchitchikof.
Notre héros s’éveilla, s’étira ; les bras d’abord, puis les jambes s’étirèrent, et il sentit qu’il avait fait un somme excellent. Il resta pourtant encore deux bonnes minutes étendu sur le dos, après quoi il fit claquer les doigts de sa dextre ; et, radieux, il se rappela de plus en plus distinctement le fait qu’il allait se trouver maître et seigneur de bien près de 400 âmes. Aussitôt il sauta à bas de son lit, sans songer cette fois à regarder son visage, dont je dois confesser qu’il était fort épris, et où il ne voyait rien de plus jolie que la partie inférieure ; la preuve, c’est qu’il s’en louait volontiers devant ses amis, surtout lorsqu’il avait le rasoir à la main et que tantôt debout, tantôt assis, il passait d’un miroir à un autre. « Vois comme j’ai le menton rond ! » disait-il ; et après l’opération il se le caressait avec une visible complaisance. Mais le jour dont nous parlons ici, il ne regarda ni son menton ni sa figure ; il chaussa en grande hâte ses bottes de maroquin, à pièces de rapport en arabesques aux vives couleurs (ces bottes dont la bonne ville de Torjok fait bravement un commerce considérable, grâce aux moelleuses habitudes de la nature moscovienne, et, en simple chemise courte à l’écossaise, oubliant sa gravité et les convenances de son âge, fit dans la chambre avec beaucoup d’aplomb deux jetés-battus et un entrechat. Puis il se mit à la besogne ; il disposa sa cassette en pupitre, et après s’être bien frotté les mains, comme un juge intègre qui, à la suite d’une enquête, aborderait un bon déjeuner, il tira aussitôt ses précieuses notes du fond de la caisse.
Il avait fermement résolu de rédiger et de copier lui-même l’instrument des actes, pour n’avoir rien à payer aux commis. La forme des pièces lui était parfaitement connue. Il écrivit gaillardement en grosse ou écriture d’expédition : L’an mil huit cent et tant… » puis en minute : « Nous soussignés un tel, propriétaire de ***, » et enfin tout ce qu’il faut en pareils papiers. En deux heures de temps tout fut bâclé. Lorsqu’ensuite il regarda ces feuilles, il se relut à plaisir les noms des paysans, de ces gens qui en effet avaient été paysans, qui avaient travaillé, labouré, charrié, bu à outrance, et trompé leurs seigneurs en cent façons, ou bien avaient vécu en bons et honnêtes paysans ; et un sentiment jubilatoire, qu’il n’aurait su définir, s’empara de son esprit. Chacune des listes qu’il s’était fait donner par les vendeurs avait un caractère particulier ; et par suite de cela chaque paysan aussi semblait renaître avec son caractère propre et privé. Ceux qui avaient appartenu à Mme Koroboïchka avaient presque tous des surnoms et des sobriquets. La liste de Pluchkine se distinguait par l’extrême sobriété de l’écriture ; souvent il n’y avait d’inscrit que les deux ou trois premières lettres suivies de points des noms de baptême de l’individu et de celui de son père. La liste de Sabakévitch frappait par la surabondance des détails en tout genre ; pas une des qualités du paysan n’était omise ; de lui il était dit : « Bon menuisier » ; aux noms d’un autre il était ajouté : « Très intelligent, ne boit pas. » Il était dit aussi quels avaient été le père et la mère du sujet, et quelle fut leur conduite. Seulement, à propos d’un certain Fédotof, il était écrit : « De père inconnu ; est né de la servante Capitolina ; il est d’un bon naturel et point voleur. » Tous ces détails donnaient à la chose un air d’actualité incontestable ; on eût dit qu’il était réellement question de serfs vivants et non d’âmes de papier.
En faisant la revue de ces noms, Tchitchikof se sentit des entrailles de bon seigneur et, se parlant à lui-même comme s’il leur parlait, il dit en soupirant : « Ho ! ho ! comme vous êtes alignés en bon ordre ! Çà, voyons, qu’avez-vous fait dans la vie ? Comment vous y preniez-vous pour avoir du croûton à grignoter ? » Et ses regards s’arrêtèrent involontairement sur un nom, celui du fameux Pëtre Savelief Neouvajaï Koryto[2], qui avait appartenu à Mme Korobotchka. Il ne put s’empêcher de dire encore une fois : « Bah ! quel nom interminable ! il me prend toute une ligne ! Étais-tu, mon garçon, un artisan, ou tout bonnement un moujik, et comment as-tu passé de vie à trépas ? C’était au cabaret, hein ? ou bien un convoi de chariots t’aura passé sur le corps au beau milieu de la route ?
« Korobka Stépan, charpentier, homme d’une sobriété exemplaire… ha ! ha ! voilà Stépan Probka[3], le voilà ! un colosse de taille à servir aux gardes ! C’est ce gaillard-là qui, la hache à califourchon sur sa ceinture contre la hanche, et les bottes en sautoir sur l’épaule, a parcouru tous nos gouvernements, dînant d’un sou de pain et de poisson fumé, et, le temps venu, il rapportait sans faute à la maison ses cent bons tselkoves[4]. Il est à croire qu’en outre il tenait cousu dans quelque pli de ses hauts-de-chausses de toile à voiles, ou sous une pièce intérieure de la tige de ses bottes quelque assignat gardé là en fine réserve.
« Dis-moi, luron, comment en as-tu fini toi ? tu auras pris sur toi de réparer quelque haut clocher afin de gagner double salaire ; le pied et la tête t’auront fourché… et patatras ! ! ! et un autre qui t’avait suivi, un oncle Mikhéi quelconque, voyant ta cabriole, se sera gratté la nuque et aura dit : « Ouais, Vânia[5] », tu es flambé, frère. » Et lui-même aussitôt, s’étant bien assujetti une corde autour des reins, aura craché et grimpé à ta place.
« Maxime Téliatnikoff, bottier ! bottier ! soûl comme un bottier, c’est le dicton. Je te connais, va, mon tourtereau : je vais te raconter toute ton histoire en peu de mots. Écoute : tu as été en apprentissage chez un Allemand, qui vous faisait à tous la ratatouille, et vous rossait à grands coups de tire-pied, pour vos négligences et votre passion de battre le pavé ; toi tu étais son favori, et, dans les causeries qu’il avait avec sa femme ou avec un camradt, l’Allemand ne pouvait assez se louer de toi. Ton apprentissage fini, tu t’es dit : « Bon, à présent, moi je vais ouvrir boutique, et en bien des choses je n’imiterai pas ce cuistre d’Allemand, et je ferai vite ma fortune. »
« Et voilà que, moyennant une bonne redevance au seigneur, tu as ouvert boutique après avoir recueilli un grand nombre de commandes ; en avant l’alène et le tranchet ! Tu t’es procuré Dieu sait où de détestable cuir, et tu as réellement gagné le double de l’Allemand sur chaque paire de bottes ; mais toutes, au bout de quinze jours, étaient crevées en dix endroits, et tes pratiques t’ont agonisé de malédictions. Plus de commandes ; on a déserté ta boutique ; tu es allé boire ton chagrin et festonner dans toutes les rues en marmottant d’une voix d’ivrogne que c’est une horreur, que le Russe ne trouve plus à vivre dans son pays, que les Allemands ont tout accaparé.
« Eh bien ! qu’est-ce que c’est à présent que ce paysan-ci ? Comment !Lisaveta Vorobéï ? une femme ? d’où est-elle venue tomber là ? C’est ce coquin de Sabakévitch qui m’a joué ce tour de passe-passe ! » Tchitchikof avait raison ; c’était en effet une femme qui avait été glissée dans la liste avec une astuce incroyable ; au lieu d’Elisaveta, il était écrit avec terminaison masculine quelque chose comme Elisabet Vorobéï, de sorte que, à n’y pas regarder de près, on pouvait supposer là un nom d’homme. Tchitchikof, sans se laisser arrêter par une pareille bagatelle, raya net le nom frauduleux et passa outre.
« Grégoire, va toujours et tu n’arriveras pas… Quel homme pouvais-tu être, toi ? n’étais-tu pas un de ces voituriers qui font l’acquisition de trois fortes bêtes et d’une charrette-patache à capote en natte de til, qui renoncent à peu près à leur chaumière natale et courent les provinces de ville en ville avec les marchands forains ? Est-ce dans les chemins que tu as rendu à Dieu ton âme ? ou bien tes chers amis ne t’ont ils pas remis sur le cou quelque grosse fille ou veuve de soldat à face rubiconde ? ou bien tes mitaines de maroquin bariolées et ton troïge ventru, mais solide, n’ont-ils pas donné dans l’œil de quelques coureurs de bois ? ou peut-être toi-même, étant couché dans un coin de hangar, tu as pensé, pensé, pensé, puis, sans faire ni une ni deux, tu t’es élancé de nouveau droit au cabaret, puis de là au taillis, et… serviteur… c’est affaire aux corneilles. Drôles de gens, vrai, que le bon peuple russe, des gens qui ne peuvent se résoudre à mourir de leur belle mort !
« Et vous, quoi, mes pigeons ? reprit-il en portant les yeux sur la feuille où étaient dénommées les âmes fugitives de Pluchkine ; vous qui êtes encore du nombre des vivants, que me direz-vous de bon ? Vous ne valez pas mieux que les morts ; mais où vous conduisent vos pas rapides ? Est-ce que vous étiez bien mal chez Pluchkine, ou bien est-ce par goût et inclination que vous errez dans les bois et dévalisez les voyageurs ? Êtes-vous à croupir dans les prisons, ou vous êtes-vous donné d’autres seigneurs dont vous labourez les terres ? Erémeï Kariakine, Nikita Volokita, son fils Antoni Volokita… d’après leurs noms seuls, on devine de francs vagabonds. Popof, domestique… sait lire et écrire. Allons celui-ci ne joue pas du couteau, et, s’il vole les gens, c’est noblement, c’est un homme lettré. Mais faute de passeport, tu as été arrêté par le capitane-ispravnik. Tu passes devant lui et ne faiblis pas pendant l’interrogatoire. « À qui es-tu ? » demande l’édile en assaisonnant sa question d’une épithète ronflante. Tu réponds court et net : « À tel seigneur. – Pourquoi es-tu ici ? – En congé à redevance, réponds-tu sans cligner de l’œil. – Où est ton passeport ? – Dans les mains de celui qui m’emploie, le bourgeois Pimenof. – Qu’on fasse entrer Pimenof !… Tu es Pimenof ? – Je suis Pimenof. – T’a-t-il donné son permis ? – Il ne m’a donné aucun papier. – Comment as-tu osé mentir ? dit l’ispravnik avec grand renfort d’épithètes nationales. – Ah ! c’est vrai, réponds-tu crûment, je ne le lui ai pas présenté à lui, parce que je suis rentré tard ; je l’ai donné à garde au sonneur de cloches Antippe Prokhôrof, – Hé ! ici le sonneur !… T’a-t-il confié son passeport ? – Non, je n’ai vu de lui aucune sorte de passeport. – Encore une bourde, dit le magistrat avec un assaisonnement des termes les plus drus. Mais où est donc ton passeport ? – Il est de fait que j’en avais un ; après cela, voyez-vous, je peux bien l’avoir égaré en route ; c’est même probable. – Mais la capote de soldat, dit le capitane avec une apostrophe de très haut goût, pourquoi l’as-tu dérobée, ainsi que la grosse tirelire du prêtre ? – Pas du tout, réponds-tu sans faire un mouvement ; moi, je n’ai de ma vie été mêlé dans des histoires de voleurs et de voleries. – Et comment donc cette capote est-elle venue dans ton coin ? – Je l’ignore ; quelqu’un l’aura apportée là, quoi donc ! – Ah ! bestia bestia ! dit le capitane en branlant la tête et en se retournant les poignets sur les hanches… Les fers aux pieds à ce luron-là, et… en prison ! – À vos ordres ! charmé qu’il vous plaise ainsi, » réponds-tu sans vestige d’abattement ; et tu fais plus, tu retires d’une poche profonde ta tabatière, et tu offres tout galamment une prise à deux grands diables d’invalides occupés à te river le brodequin ; tu demandes à ces braves gens depuis quand ils ont été réformés, et à quelles affaires ils ont été. Tu vis ensuite assez paisiblement dans la prison, pendant que le greffe achève de régler ton affaire. Le tribunal ordonne ton transfert de la prison de Kokchaïsk à celle de Bounaïsk ; le tribunal de Bounaïsk se décide, au bout de onze mois, à te transférer à Véciègonsk, d’où dans une quatrième et enfin dans une cinquième prison ; là tu dis en regardant ton nouveau manoir : « À le bien prendre, ce n’est ni mieux ni pis ; à Véciègonsk c’était plus propre et plus large ; à Bounaïsk et à Kokchaïsk, il y avait plus de société ; ici c’est malpropre, mais c’est plus sec et surtout plus sauvage, cela se compense. »
« Un autre ?… Abakoum Thyrof !… Thyrof… Voyons, qu’es-tu, toi ? En quels lieux pérégrines-tu ? est-ce le Volga qui t’a attiré, et as-tu pris goût à la vie indépendante en travaillant avec les rudes ouvriers des ports ?… »
Ici Tchitchikof s’arrêta et devint assez rêveur. Et à quoi rêvait-il ? était-ce à la destinée d’Abakoum Thyrof, ou tout bonnement rêvait-il sans objet et sans horizon, comme rêve en général tout Russe quelconque, n’importe son rang, son grade, sa condition sociale, lorsqu’il lui vient des dégoûts de la vie à l’étroit et des aspirations au vague sans limites ?
Au fait, où est ce Thyrof ? Il se promène bruyamment et gaiement sur le spacieux port aux graines, après avoir fait son prix avec des marchands. Le chapeau tout bariolé de fleurs et de rubans, toute la phalange des bourlaques[6] rit et folâtre tout en faisant ses adieux à leurs maîtresses, et à leurs femmes grandes, bien faites, fières de leurs rubans et de leurs monistes[7]. Sur toute la place, ce ne sont que chants et rondes folles, et les portefaix cependant, avec force cris, injures et poussades, au moyen de leur crochet se hissent sur le dos de dix à douze quintaux pesant, confient ici des pois, de la fève et du froment, aux flancs de larges et profondes barques ; ailleurs déposent des coules[8] gonflés d’avoine et de divers gruaux ; et, plus loin, on voit tout le fond de la place garni de pyramides, non de boulets, mais de sacs bien rebondis et bien lourds, arsenal qui semble regarder et attendre le moment où il devra passer tout entier dans les profonds soureaks[9] qui, presque bout à bout, et tout à la fois immense serpent et flotte innombrable, vogueront en compagnie des glaçons voyageurs du printemps. Tel est le théâtre de vos exploits de bourlaques, et galamment, de même que vous avez ri, folâtré et ragé, vous allez travailler et suer à la peine en traînant votre ancierre à l’aide d’une chanson plus longue que votre train, longue et sans terme comme la Russie.
« Hé, hé, midi ! s’écria enfin Tchitchikof en regardant à sa montre. Qu’est-ce que j’ai donc bousillé là ? et encore si j’eusse achevé quelque chose ! mais tout cela, ce n’est ni fait ni à faire, J’ai projeté mon travail et j’ai ruminé ; c’est étrange, cela : suis-je fou ce matin ? »
Après avoir fait ces réflexions, il changea son costume par trop écossais en un autre plus continental, serra fortement sa ceinture, sans diminuer beaucoup sa rotondité, s’injecta de l’eau de Cologne sur les épaules, prit à la main sa casquette ouatée, mit ses papiers sous son bras et se rendit à la chambre civile pour y instrumenter ses actes d’acquisition. Il se hâta, non qu’il craignît de manquer l’heure : il ne pouvait pas manquer l’heure, car le président était de sa connaissance, et il dépendait du président de prolonger ou d’abréger l’audience, comme le vieux Jupiter d’Homère, qui allongeait les jours et envoyait des nuits courtes là où il fallait couper court aux querelles des héros ses favoris, ou leur donner le moyen d’achever un combat. Mais Tchitchikof éprouvait le désir de mener au plus vite à bout ses affaires. Jusque-là tout lui semblait vague et chancelant, toujours il lui venait l’idée que ses âmes n’étaient pas encore parfaitement réelles, et qu’en de pareilles conjonctures le mieux est certainement de courir vite et ferme à la conclusion.
Tchitchikof était à peine sorti, tout pensif et ajustant sur ses épaules une fourrure d’ours, poil en dedans bien entendu, avec doublure de drap cannelle en dehors, qu’au premier coin de rue, il buta du coude et du front contre un monsieur aussi en ours doublé de drap cannelle et en casquette de loutre à oreillères. Le monsieur s’exclama ; c’était Manilof. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et restèrent cinq bonnes minutes dans cette posture attendrie. Les baisers furent de part et d’autre si énergiques que ces messieurs en eurent de la douleur aux gencives tout le reste du jour. La jubilation dans Manilof fut telle qu’il ne lui resta plus que le nez, et les lèvres dans le visage : les yeux avaient tout à fait disparu. Un quart d’heure durant il retint des deux mains la main gauche de Tchitchikof, et il la lui échauffait terriblement : il employa les tours de phrase les plus fins et les plus veloutés pour lui raconter comme quoi il était accouru embrasser Pàvel Ivanovitch (notre héros), et la harangue se terminait par un de ces compliments comme il en pleut et tombe quelquefois aux demoiselles avec qui l’on va danser, mais qui d’homme à homme sont assez peu de mise. La chose, au reste, n’en ayant par là que plus de prix, Tchitchikof ouvrit la bouche comme pour remercier en demoiselle bien apprise, quand tout à coup Manilof tira de dessous sa pelisse un rouleau de papier attaché aux deux bouts par de la faveur rose.
« Qu’est-ce c’est que ça ?
– Les paysans. »
Tchitchikof fit une légère exclamation, déroula le papier, le parcourut du regard, admira la netteté et la beauté de la main, et dit :
« Voici une liste qu’on n’a pas besoin de transcrire ; c’est parfaitement écrit, et une bordure en dessin encore. C’est moulé… c’est d’un artiste cela ! Qui donc chez vous fait de ces charmantes choses ?
– Ah ! ne me questionnez pas.
– C’est vous, allons.
– Non. Ma femme.
– Oh ! mon Dieu, je suis vraiment tout honteux qu’on prenne pour moi tant de peine.
– Dès qu’il s’agit de Pàvel Ivanovitch, le mot peine n’a plus de sens. »
Tchitchikof murmura en s’inclinant quelques parole de reconnaissance. Manilof, voyant qu’il se rendait à la chambre civile justement pour y faire instrumenter ses acquisitions, se déclara prêt à l’y accompagner. Les deux amis se dirigèrent vers la cour bras dessus bras dessous. À chaque aspérité, à chaque enfoncement, à chaque marche à monter, Manilof soutenait et semblait vouloir porter Tchitchikof, en disant avec un ineffable sourire qu’il ne souffrirait pas que Pàvel Ivanovitch heurtât ses jolis petits pieds. Tchitchikof voulait lui rendre grâce, mais son esprit était un peu confus, car il sentait que sa démarche n’était plus en effet sans quelque pesanteur.
Tout en faisant assaut de gracieusetés, ils arrivèrent enfin à la place dite des Tribunaux. Les tribunaux occupaient une grande maison en pierre à trois étages, entièrement blanche de craie, sans la moindre souillure, emblème, je suppose, de la parfaite candeur ou pureté morale des desservants de la justice locale. Les quelques constructions qui bornaient la place sur les autres points étaient de bois, et il y avait entre elles et le grand bâtiment de pierre aussi peu d’harmonie par leurs proportions que par la matière même. C’étaient, en effet, une guérite de garde, un soldat l’arme au bras devant deux ou trois auges de cochers de place attendant la pratique, et, enfin, de longues palissades où ne manquaient ni les inscriptions ni les pantins tracés au charbon et à la craie si connus de tout le monde : c’est tout ce qu’on trouvait sur cette prétendue jolie place, d’où il n’y avait jamais lieu d’écarter la foule. Aux fenêtres des deux étages qui s’élevaient sur les voûtes du rez-de-chaussée, se dessinaient les faces placides des incorruptibles prêtres de Thémis ; en une minute on les vit toutes disparaître, ce qui tenait probablement à ce que le chef de la judicature passait à travers les bureaux.
Nos deux amis ne montèrent pas, ils escaladèrent l’escalier, parce que Tchitchikof, pour éviter d’être soutenu, hâtait le pas de toute sa force, et que, de son côté, Manilof, plus agile, volait en avant, ne voulant point permettre à Tchitchikof de se fatiguer ; et tous deux arrivèrent très essoufflés dans le corridor sombre qui précède les premières pièces. Dans les chambres, pas plus que dans ce corridor et les autres passages, ils n’eurent l’occasion d’admirer une grande recherche de propreté. On ne se préoccupait pas encore des apparences, de sorte que en ce qui était sale restait sale, sans affecter nullement le contraire. Thémis recevait ses visites sans cérémonie, dans l’état de toilette où on la surprenait, nue ou en camisole, en robe du matin ou en pelisse râpée, n’importe.
Un autre ici décrirait l’enfilade de chambres encombrées de greffiers que traversèrent nos bons amis ; mais l’auteur de ce poème éprouve une sainte terreur qui le prive de tous ses moyens à l’endroit de toutes les cours de justice. Il lui est arrivé de passer par quelques-unes dont les planchers et les bureaux étaient vernissés de frais et déjà secs, ce qui ne l’a pas empêché de les traverser au pas accéléré, les yeux humblement baissés contre terre ; de sorte qu’il doit en conscience s’abstenir de dire ce qu’il n’a pas vu, et combien en ces hautes cours tout fleurit, prospère et captive. Tchitchikof et Manilof virent beaucoup de papier écrit et non écrit, des têtes penchées en avant et de côté, de larges nuques, des habits à basques effilées, d’autres à robe de surtout, mais tous de coupe provinciale. Ils virent même on ne sait quelle veste ronde, gris de souris, très voyante ; celui qui la portait, la tête légèrement rejetée sur le papier, copiait vite et ferme un protocole ou procès-verbal au sujet d’une usurpation de terre, avec description détaillée du terrain qu’avait accaparé un bon propriétaire gentillâtre, de tout temps et de tous côtés attaqué en justice, sans que ces agressions tenaces nuisissent le moins du monde à la prospérité d’une légion d’enfants et de neveux élevés sous un toit. Puis on entendait de temps en temps une voix rogue jeter sèchement des paroles brèves, telles que celles-ci : « Fédor Fédociévitch, faites-moi passer le dossier n° 368… Çà ! laisserez-vous toujours débouchée l’encre de la couronne ? » Quelquefois une voix plus cassante encore, sans aucun doute celle d’un supérieur, disait de très haut : « Tiens, copie, et vivement ; sinon on ôtera tes bottes, et tu en auras pour six jours pleins à piocher ici sans boire ni manger. »
Le grincement agaçant d’une plume était incessant et ressemblait à celui que feraient, après une semaine de sécheresse, cent fagots voiturés à travers une épaisse forêt tapissée de feuilles mortes d’un pied d’épaisseur.
Tchitchikof et Manilof allèrent tout droit à la première table, où étaient assis deux jeunes employés, et leur dirent :
« Veuillez nous indiquer, messieurs, à qui il faut s’adresser pour les affaires de vente et d’achat.
– Mais, qu’est-ce qu’il vous faut ? répondirent-ils tous les deux en se détournant.
– J’ai une supplique à présenter.
– Quelle sorte d’acquêt avez-vous fait ?
– Je désire avant tout savoir où est le bureau des contrats. Est-ce dans cette pièce-ci, est-ce ailleurs ?
– Eh bien ! dites d’abord ce que vous achetez, et à quel prix, et alors nous vous dirons à qui vous adresser ; sans cela, impossible de vous renseigner. »
Tchitchikof reconnut à l’instant que ces employés étaient des commis indiscrets, et que, comme tous les jeunes commis, ils essayaient de donner de l’importance à leurs personnes et à leurs humbles fonctions.
« Écoutez, mes chers messieurs, leur dit-il, je sais parfaitement que toutes les affaires de contrats d’acquisition, quel que soit le prix de l’acquêt, se trouvent dans un même bureau ; ce que je vous demande c’est de m’indiquer le bureau, et, si vous n’en savez rien, nous allons nous adresser à d’autres. »
Les jeunes commis ne répliquèrent point ; l’un d’eux se borna à indiquer du doigt un coin de la pièce ; là se trouvait un vieillard qui changeait de place des papiers. Tchitchikof et Manilof louvoyèrent entre plusieurs tables et allèrent trouver le vieillard. Celui-ci porta une attention extrême sur le dossier qui était devant lui.
« Ayez la bonté de nous dire si c’est ici qu’il faut s’adresser pour les contrats, » dit Tchitchikof en le saluant.
Le vieillard leva les yeux sans lever la tête, et dit en égrenant ses mots : « Ici, il n’y a aucune affaire de contrats.
– Et où donc ?
– À l’expédition des contrats ?
– Et où est l’expédition des contrats ?
– Adressez-vous à Ivan Antonovitch.
– Et où est Ivan Antonovitch ? »
Le vieillard désigna du doigt un autre angle de la pièce. Tchitchikof et Manilof allèrent à Ivan Antonovitch. Celui-ci, les voyant arriver jeta un regard derrière lui, un autre sur eux, ce qui le fit horriblement loucher ; puis à l’instant même il se laissa absorber dans ses écritures.
« Monsieur, permettez-moi de vous demander si c’est ici le bureau des contrats. »
Ivan Antonovitch n’entendit pas, tant il était affairé, et n’ayant point entendu la demande, il ne fit aucune réponse. On voyait tout de suite que c’était un homme mûr, et non pas un jeune étourneau babillard comme une pie. Ivan Antonovitch paraissait avoir de beaucoup dépassé la quarantaine ; il avait une épaisse chevelure noire, mais il n’était pas beau ; toute la partie moyenne de son visage était en saillie et se précipitait vers le nez ; bref, c’était un de ces visages que dans les entretiens familiers on appelle une hure de crache.
« Permettez-moi de vous demander si c’est ici l’expédition des contrats, dit Tchitchikof.
– C’est ici, répondit Ivan Antonovitch ; sur quoi il baissa un peu son singulier museau, et se mit à écrire avec ardeur.
– Voici en quoi consiste mon affaire : j’ai acheté à divers propriétaires de ce district des paysans que je vais coloniser. J’ai mes actes de cession ; il reste à instrumenter l’authentique.
– Et les vendeurs sont-ils ici présents ?
– Quelques-uns sont ici, et j’ai les pleins pouvoirs des autres.
– Et vous avez apporté votre supplique ?
– J’ai ici ma supplique. Je voudrais, et il m’est indispensable que l’affaire marche vite… Ne pourrait-on pas, par exemple, tout finir aujourd’hui ?
– Ah ! Aujourd’hui, non pas, cela ne va pas tout à fait si vite ; et les informations à prendre, et en cas de séquestre ou simplement d’hypothèque, y avez-vous pensé ?
– Quant à ce qui est de hâter l’affaire, vous saurez que je suis très lié avec Ivan Grégoriévitch, le président.
– Ivan Grégoriévitch n’est pas seul ici ; il y a d’autres personnes, » dit hargneusement Ivan Antonovitch.
Tchitchikof comprit qu’il fallait sans retard tourner trèfle, et il répondit :
« Les autres non plus ne seront pas oubliés ; j’ai moi-même été en place, je sais comment se font les choses.
– Allez trouver Ivan Grégoriévitch, dit plus humainement la hure, qu’il vous donne son prikaz (ordre) à l’adresse de qui il appartient d’en connaître, et il ne dépendra pas de nous que les choses ne marchent comme vous le désirez.
Tchitchikof tira alors de sa poche un petit carré de papier (un assignat), le passa délicatement devant Ivan Antonovitch ; celui-ci remarqua si peu ce petit papier, qu’il renversa dessus la couverture d’un registre. Tchitchikof voulut faire apercevoir à l’employé ce qu’il venait de couvrir pas mégarde ; mais Ivan Antonovitch, par un mouvement de tête, fit clairement comprendre qu’il ne fallait rien montrer.
« Celui-ci va vous mener à la salle d’audience, » dit Ivan Antonovitch en désignant du nez un employé.
Le commis qui nous était indiqué avait évidemment mené tant de victimes à l’autel de Thémis que ses deux mouches avaient crevé aux coudes, et il y avait longtemps que la doublure s’y faisait voir ; c’est dans ce service qu’il avait conquis son premier grade, le plus infime de la hiérarchie civile. Il avait, avant de nous piloter, rendu à mille plaideurs novices le même office que Virgile à Dante ; il menait les récipiendaires au tribunal, c’est-à-dire à une chambre dont le centre est occupé par une grande table couverte d’un tapis vert ; sur cette table se dresse le zertsalo[10], au pied duquel gisent deux in-folio ; puis alentour sont six ou huit fauteuils dont l’un, isolé des autres, est occupé par le président, soleil de justice, rayonnant de lumière, ou du moins de satisfaction de lui-même. Dans ce lieu le nouveau Virgile ne manquait pas de se sentir pénétré d’une telle vénération, que pour rien au monde il n’aurait fait deux pas au delà du seuil, ligne où tout à coup il se retournait, laissant voir un dos usé comme un vieux paillasson où les poules à l’état de mue auraient laissé un peu de leur duvet.
Introduits de la sorte, Manilof et Tchitchikof, en entrant dans la salle, virent que le président n’était pas seul. En effet, près de lui, mais à demi masqué par le zertsalo, était Sabakévitch bien carrément assis sur une chaise. La venue des deux visiteurs produisit une exclamation, et les fauteuils officiels reculèrent avec bruit. Sabakévitch aussi se leva de sa chaise et devint visible sous toutes ses faces, avec ses manches démesurément longues. Le président prit Tchitchikof entre ses bras, et la salle d’audience retentit d’un bruit de tendres baisers ; ils se questionnèrent l’un l’autre sur l’état de leur santé, et tous deux se trouvèrent avoir des douleurs au bas de l’épine dorsale, ce qui fut attribué, d’un commun accord, à une vie trop sédentaire.
Il paraît que le président était prévenu des achats de Tchitchikof, car il se mit aussitôt à le féliciter ; ces félicitations ne laissèrent pas de contrarier notre héros : car il voyait en présence deux de ses vendeurs, qui pouvaient se mettre en communication ; mais comme, au reste, la chose était inévitable, il en prit son parti, remercia le président et s’adressant vite à Sabakévitch, il lui dit :
« Et vous, comment cela va-t-il ?
– Dieu merci, je n’ai pas à me plaindre, » répondit Sabakévitch.
Et en effet, nous croyons que le fer prendrait plutôt le rhume et la toux que ce gentilhomme admirablement constitué pour notre climat.
« Vous avez une réputation de santé vraiment unique, dit le président, et feu votre père était, dit-on, aussi un homme extrêmement solide.
– Eh mais, il marchait seul contre un ours.
– Il me semble, dit le président, que, vous aussi, vous pourriez avoir raison d’un ours.
– Non. Le défunt était plus fort que moi ; oui, oui, bien plus fort. Il n’y a plus d’hommes comme ceux de son temps : ma vie, à moi, qu’est-ce que c’est que ma vie ? Est-ce une vie, une vie enfin, cela ?
– Comment ? votre vie n’est pas bonne ? et en quoi donc, je vous prie ?
– Bonne ! sûrement non, dit Sabakévitch en branlant la tête. Songez donc, Ivan Grégoriévitch, que je tire à la cinquantaine, et pas une fois je n’ai été malade ; pas le moindre mal de gorge, pas un clou, pas un abcès, rien… c’est mauvais. Viendra, bien sûr, le moment de payer tout cela, ajouta-t-il très mélancoliquement.
– C’est étonnant, pensèrent en même temps Tchitchikof et le président, l’imagination ! il se trouve à plaindre !
– J’ai sur moi une lettre pour vous, » dit Tchitchikof en tirant de sa poche la lettre de Pluchkine.
– De qui cela ? » Et après avoir décacheté, il s’écria : « Ha ! de Pluchkine. Il grelotte encore sur la terre. Eh bien ! c’était un homme très riche, très spirituel, et aujourd’hui…
– Aujourd’hui c’est un chien, dit Sabakévitch, un mauvais gredin ; il a fait mourir de faim presque tous ses paysans.
– Volontiers, volontiers ! dit le président après avoir lu la lettre ; je me charge de le représenter. Quand voulez-vous passer l’acte, à présent ou plus tard ?
– Dès à présent, dit Tchitchikof ; je vous prie même, s’il se peut, de tout achever aujourd’hui, car j’ai demain une excursion à faire. J’ai ici les actes de la supplique.
– Tout cela est à merveille ; mais aujourd’hui vous nous appartenez, si nous ne vous lâcherons pas si vite. Les actes seront instrumentés et légalisés aujourd’hui, soit, seulement nous aurons la régalade. Je vais donner ici les ordres nécessaires, c’est une partie qui ira toute seule. » Là-dessus il ouvrit la porte qui donnait sur la chancellerie, pièce toute remplie de greffiers ou employés qui, dans leur ensemble, ressemblaient à des abeilles travailleuses, sauf que peut-être il n’est pas tout à fait juste de comparer les affaires de greffes à des rayons de miel.
« Ivan Antonovitch est-il ici ?
– Ici ! répondit une voix de basse-taille.
– Envoyez-le-moi. »
Ivan Antonovitch, qui nous est connu par le groin que représente si originalement son visage, entra dans la salle d’audience et fit un salut respectueux.
« Prenez tous ces actes d’acquisition, qui sont à monsieur…
– Çà, Ivan Grégoriévitch, dit Sabakévitch, n’allez pas oublier qu’il faut ici des témoins, au moins deux pour chaque partie. Envoyez tout de suite chez le procureur : il n’a rien à faire, et sûrement il est tout tranquillement à la maison ; c’est une espèce d’agent de procès qui fait tout pour lui, un nommé Zolotouscha, le plus grand coquin du monde. L’inspecteur de la régie médicale est aussi un homme de grand loisir ; il se tient chez lui, à moins qu’il ne soit allé faire sa partie de cartes chez un autre oisif ; et sans aller si loin, on peut appeler Troukhatchevsky et Béclouchkine, tous gens qui sont sur la terre on ne saurait dire pourquoi.
– C’est vrai, c’est vrai ! dit le président, et aussitôt il envoya un employé chercher tout ce monde.
– Je vous prierai aussi, dit Tchitchikof, d’envoyer chercher le fondé de procuration d’une vieille dame avec qui j’ai aussi eu affaire ; c’est le fils du père Kyrile le Protopope ; c’est un de vos employés.
– Bien, on le fera venir, dit le président, tout sera fait ; mais vous, ne donnez un sou à qui que ce soit ici, je vous en prie ; les gens qui sont de mes amis ne payent pas. »
Puis il donna à demi-voix, à Antonovitch, un ordre qui parut n’être pas du goût de la hure. Les actes réunis semblèrent faire une très bonne impression sur le président, surtout quand il vit que tous ces acquêts faisaient supposer une dépense totale de bien près de cent mille roubles.
Pendant plusieurs minutes il regarda Tchitchikof avec l’expression d’un grand contentement, et à la fin il dit ces mots sans suite :
« Voilà donc, voilà donc… ah, bravo ! Pàvel Ivanovitch, vous avez acheté là… bravo, bravo !
– Oui, j’ai fait des acquisitions, répondit Tchitchikof.
– Et c’est bien, c’est très, bien, très bien !
– Oui, je vois moi-même que je ne pouvais mieux faire, ni… faire mieux : car, après tout, le but de l’homme ici-bas reste vague et indéfini, s’il ne pose un pied ferme sur une base solide et s’il s’en tient aux vaines chimères de la jeunesse. » Il partit de là pour fulminer contre les libéralistes et contre tous les jeunes gens en masse. Mais il est facile de voir, dans sa harangue, qu’il y avait un grand fonds de sentiments incertains, et qu’il se disait in petto : « Allons, allons, je déblatère et avec quelle gaucherie encore ! »
Et il s’abstenait avec grand soin de regarder Sabakévitch et Manilof, tant il craignait de lire quelque chose dans leurs yeux. Cette crainte, à vrai dire, était bien peu fondée : le visage de Sabakévitch était d’une immobilité parfaite, et quant à Manilof, enchanté du tour de phrase de notre héros, il balançait approbativement la tête et se délectait comme un mélomane qui affronte les tours de force du violon et vient de saisir au vol une note si aiguë que la gorge d’aucun oiseau connu n’y saurait atteindre.
« Bon ! mais que ne dites-vous à Ivan Grégoriévitch ce que vous venez d’acheter dans nos cantons ? dit Sabakévitch ; et vous, Ivan Grégoriévitch, comment se fait-il que vous ne le lui demandiez pas ? Quels paysans ! sachez que c’est de l’or en barre ; moi, par exemple, je lui ai vendu mon carrossier Mikhéïef.
– Quoi ! vous dites que vous lui avez vendu Mikhéïef ? dit le président.
– Eh ! mon Dieu, oui.
– Je connais votre carrossier Mikhéïef, je le connais ; excellent ouvrier ; il m’a réparé une drojka. Mais Mikhéïef, attendez donc, eh oui, vous m’avez dit qu’il était mort…
– Qui ! Mikhéïef mort ! dit Sabakévitch sans se troubler le moins du monde, c’est son frère qui est mort ; lui il est vivant, puisque je l’ai vendu, il se porte même mieux jamais.
– Vous m’avez dit…
– Tout récemment, il m’a fait une britchka qu’on admirait à Moscou. Cet homme-là, s’il était connu, ne travaillerait que pour l’empereur.
– Oui, Mikhéïef travaille admirablement, et je suis dans le dernier étonnement de voir que vous avez pu ainsi vous en défaire.
– Je lui en ai bien vendu d’autres que Mikhéïef ! Et Probka Stepan, mon charpentier, et mon briquetier Milouchkine, et mon bottier Teliatt Maxime ; ils y ont tous passé ; tous sont vendus, bel et bien vendus. »
Le président lui ayant demandé pourquoi il avait ainsi vendu des hommes tous utiles, tous nécessaires à son service, Sabakévitch répondit en faisant de la main un signe de renoncement : « Eh bien, c’est fait, une bêtise, quoi ! Je me dis : « Je vais les vendre, » et par bêtise je les ai vendus ! Et il étendit le nez en avant comme s’il déplorait sa folie, et il ajouta : « Demandez-moi pourquoi les cheveux gris me sont venus, et pas la raison ; sais-je, moi ?
– Mais permettez, Pàvel Ivanovitch, dit le président ; comment achetez-vous donc les paysans sans la terre ? est-ce pour les coloniser ?
– Pour les coloniser.
– Ah ! pour coloniser, c’est différent. Et dans quels lieux ?
– Dans des terres que… qui… c’est dans le gouvernement de Cherson.
– Il y a là des terres admirables ! » dit le président ; et il s’extasia sur la force de végétation des pâturages de ces localités. « Et vous avez là de grands terrains ? ajouta-t-il.
– Autant qu’il en faut pour exécuter mes desseins sur les paysans que je viens d’acheter.
– Une rivière ou des étangs ?
– Une rivière. Au reste, il y a aussi un étang. »
En disant cela, Tchitchikof jeta un rapide et défiant coup d’œil sur Sabakévitch, qui était immobile comme auparavant, mais qui pourtant lui sembla porter écrit dans un léger pli de la bouche : « Oh ! quels contes tu nous fais là ! Je ne crois pas plus à ta rivière et à ton étang qu’à tes terrains et à ta colonisation. »
Pendant le cours de cette conversation, les témoins commencèrent à paraître ; ce fut d’abord le procureur clignotant, qui nous est connu, puis l’inspecteur de la régie médicale, puis Troukhatchevsky, puis Béeloughine, puis d’autres, tous gens que Sabakévitch avait désignés comme un vain lest du vaisseau de la terre. Plusieurs étaient totalement inconnus à Tchitchikof ; le nombre en fut complété, et bien au delà, par des employés très empressés à serrer leurs papiers avec grand bruit de tiroirs. On introduisit aussi non seulement le fils du protopope, père Kyrile, mais le père Kyrile lui-même. Chaque témoin signa en mentionnant son rang, sa qualité et ses distinctions, l’un en lettres renversées, un autre en lettres couchées, d’autres en fouillis, en crêpé, en fers de lances, mais toujours en traits rappelant le moins possible ceux des modèles de la calligraphie russe.
Ivan Antonovitch fit son office avec une grande activité ; les ventes furent copiées dans les matrices, annotées sur les marges, relatées dans le journal des affaires courantes avec timbres et sceaux ; le demi pour 100 reçu, encaissé et mentionné où il convient, et Tchitchikof n’eut pas en réalité à débourser grand argent. Il faut dire aussi que le président avait ordonné de ne prendre de lui que la moitié de ce que la loi et la coutume exigeaient, et le reste, ne pouvant être perdu pour la couronne, fut mis, par un procédé inconnu aux profanes, à la charge d’un autre requérant.
Quand tout eut été parachevé, le président dit au principal groupe de cette cohue :
« Messieurs, il ne nous reste plus maintenant qu’à aller arroser l’achat.
– Je suis prêt, dit Tchitchikof. Je me mets à votre disposition pour l’heure ; je suis tout le premier à reconnaître que ce serait péché si, pour une si charmante assemblée, je balançais à faire sauter deux ou trois bouchons de haut mousseux.
– Bah, bah ! vous n’y êtes pas, le mousseux, dit le président, nous le retrouverons nous-mêmes, c’est notre devoir à nous, de faire sauter le bouchon ; vous êtes chez nous, c’est à nous de vous traiter. Messieurs, savez-vous ce qu’il nous faut faire ? Voyons, rendons-nous tous, tant que nous sommes ici, chez le maître de police ; voilà notre lieu de rendez-vous tout trouvé ; c’est un homme unique que notre maître de police : il n’a besoin que d’un signe à faire en passant dans le marché, le long de la ligne du poisson et devant le marchand de vin, et nous aurons collation au complet, je vous en donne ma parole. Et puis nous ferons un whist soigné, si le cœur vous en dit. »
C’était là une proposition dont pas un n’était d’humeur à faire fi dans l’honorable assistance. Les témoins, au seul mot de la ligne du poisson, se sentirent tous en appétit ; chacun courut sauter sur sa casquette ou son bonnet, et la séance fut close.
Quand la procession passa sans grand ordre à travers la Chancellerie, Ivan Antonovitch guetta Tchitchikof au passage et, en le saluant avec politesse, avança sa hure et lui dit à l’oreille : « Vous venez d’acheter des paysans pour deux cent mille roubles, et vous ne m’avez donné pour mes peines qu’un assignat blanc.
– Allons donc, quels paysans ! lui dit aussi tout bas Tchitchikof ; des hommes exténués et des vauriens qui ne valent pas la moitié de ce que j’ai donné. La belle acquisition ! »
Ivan Antonovitch comprit qu’il avait affaire à un dur à cuire, et qu’il n’en tirerait pas un sou de plus.
« À combien l’âme avez-vous payé à Pluchkine ? lui chuchota Sabakévitch dans le creux de l’autre oreille.
– Pourquoi avez-vous mis une Vorobia dans votre liste ? répondit, par une autre question, Tchitchikof.
– Qu’est-ce que c’est que Vorobia ? dit Sabakévitch.
– Une femme, pas une âme, une femme, Elisabeth Vorobia ; et à son nom, souvenez-vous, vous avez retranché une lettre, ce qui en fait presque un nom d’homme.
– Non, je n’ai inscrit aucun Vorobia, » dit sèchement Sabakévitch, et il se mêla dans la foule des gros bonnets.
Toute cette multitude arriva en masse compacte au domicile du maître de police. Celui-ci était en effet un homme parfait. Il n’eut pas plus tôt su de quoi il s’agissait qu’il appela l’officier du quartier, gaillard botté de bottes fortes en cuir verni, et lui dit en tout trois mots à l’oreille, avec addition du national et inévitable : « Tu comprends ? », et un quart d’heure après, tandis que dans une seconde chambre déjà on s’assassinait à des tables de whist, parurent successivement au salon des blancs, des esturgeons, des saumons, du caviar solide, du caviar à la cuiller, des harengs, des sévrioughi[11], dix sortes de fromages, des dos d’esturgeon séchés, des langues fumées, le tout venant de la ligne du poisson. Puis parurent des produits de la cuisine même du maître de maison : un pâté de hure avec les joues, et les cartilages d’un esturgeon, de 10 quintaux pesant, un autre pâté formé de champignons des cinq espèces les plus recherchées, et flanquées de petites pièces de pâtisserie fort délicates.
Le maître de police était en quelque sorte le père et le bienfaiteur de la ville, il était au milieu de ses concitoyens comme au sein de sa famille ; dans les boutiques, au marché, dans le bazar, il disposait de tout comme de sa propre chevance. En général, il était parfaitement posé dans son emploi, et comprenait à merveille tous ses devoirs. Il eût été difficile de décider s’il était fait pour la place ou la place pour lui. La machine était montée de telle sorte qu’il se faisait le double au moins du revenu de ses prédécesseurs, et en même temps il se conciliait à bon droit l’amour de toute la ville. Les marchands l’aimaient de ce qu’il n’était pas orgueilleux ; il tenait leurs enfants sur les fonts et vivait avec eux comme compère et commère ; il les faisait largement contribuer à l’aisance de sa maison, mais il y mettait presque toujours des formes ; il les recevait avec un air de bonhomie à ses minutes d’audience, leur tapotait sur les épaules, leur faisait offrir une tasse de thé, et avait toujours le petit mot pour rire ; s’il entrait chez eux, il faisait parfois leur partie de dames, les questionnait sur leurs affaires, et, s’il savait qu’un fils fût malade, il conseillait volontiers un remède pour lui, et passait s’informer de son état.
Bref c’était le brave homme par excellence. Passait-il en drojka, il avait l’œil au bon ordre et, en même temps, il jetait à l’un et à l’autre un mot qu’on aimait à attraper un vol : « Mickhéitch, il faudra bien que nous fassions une partie de gorka[12]. – Oui, oui. Alexéï Ivanovitch, répondait Mickhéitch tout joyeux en tirant son bonnet, il faudra, il faudra. – Frère Ilia Paramonytch ? viens voir un peu mon ryssak[13] ; mais amène le tien attelé à ta bancelle, le mien sera attelé en cinq minutes, et nous verrons un peu. » Le marchand, qui était fou de son ryssak, souriait avec bonheur, et en se caressant la barbe disait triomphant par avance : « Enchanté ! Alexis Ivanovitch ; nous verrons bien ! » Et tous les commis qui, en de pareils moments, se groupaient le bonnet à la main, se regardaient les uns les autres avec des visages épanouis qui semblaient dire : « L’excellent homme vraiment qu’Alexéï Ivanovitch ! » Il n’y avait pas d’homme, en effet, plus populaire, et l’opinion qu’avaient de lui les marchands était que, s’il les tondait de près un peu plus souvent que de besoin, celui-là du moins saurait dans l’occasion les protéger et les défendre.
Le maître de la maison, ayant remarqué que tout était prêt pour la collation, proposa à l’assemblée de laisser reposer les cartes, et tous passèrent dans la pièce spacieuse d’où s’exhalaient par bouffées des senteurs qui déjà avaient agréablement flatté l’odorat des convives, et où Sabakévitch, qui, depuis un gros quart d’heure, regardait par l’entrebâillement de la porte, avait avisé un esturgeon posé sur un grand plat, Les conviés, après avoir tous ingurgité un verre d’une eau-de-vie couleur olive foncée, que rappelle seule certaine nuance mitoyenne de la malaquite de Sibérie, s’armèrent précipitamment d’une fourchette, s’élancèrent à l’assaut de la table, et mirent à jour chacun leur caractère particulier, fondant l’un sur le caviar, un autre sur le saumon, un troisième sur le fromage.
Sabakévitch, dédaignant profondément tous ces amusements, marcha à l’endroit réservé où était l’esturgeon, et, pendant que le vulgaire de la mangerie buvotait et babillait, faisant plus de besogne encore avec les yeux qu’avec les dents, lui, en vingt minutes de temps, absorba à lui tout seul son esturgeon, de sorte que quand le maître de police, après réflexion, dit : « Çà, messieurs, que me direz-vous à présent de cette production de la nature ? » et qu’il approcha de l’angle où était l’esturgeon, il ne vit plus que la queue et la charpente du monstre. Mais Sabakévitch était à l’autre bout de salle, devant une assiette vide, et y attirait de sa fourchette un tout petit poisson fumé ; de là il alla se camper dans un bon fauteuil où immobile, et comme étranger à la goinfrerie de tous ces profanes, il clignotait de temps en temps des yeux que le sommeil sollicitait habituellement à cette heure-là.
Le maître de police n’avait jamais, ce me semble, de grandes raisons d’épargner le vin ; il y eut des toasts sans nombre. Le premier toast fut porté, comme nous supposons que nos lecteurs le devinent eux-mêmes, à la santé du nouveau seigneur terrier du gouvernement de Cherson ; puis ce fut à la prospérité de ses paysans, de leur colonisation en ce beau pays, puis à la santé de la future dame de ces lieux, ce qui fit paraître un sourire attendri sur les joues de notre héros. On se pressa autour de lui de tous les côtés, le suppliant de vouloir bien rester encore, ne fût-ce que deux semaines, dans la ville : « Non, Pàvel Ivanovitch, on n’entre pas ainsi dans une chaumière uniquement pour la refroidir ; qu’est-ce que c’est que d’ouvrir la porte, saluer, rester sur le seuil un moment, et puis s’échapper ? cela ne ressemble à rien. Donnez-nous le temps de vous regarder un peu. Nous vous marierons ; n’est-il pas vrai, Ivan Grégoriévitch, que nous le marierons ?
– C’est dit, nous le marions ! dit le président ; vous aurez beau jouer des pieds et des mains, des ongles et des dents, vous serez, par Dieu, marié bellement. C’est vous qui êtes venu à nous ; ne vous plaignez donc pas. Nous ne sommes pas gens à nous payer de bonne mine.
– Eh bien ! quoi donc ? dit en riant Tchitchikof, je ne jouerai ni des pieds ni du bec. Le mariage ne m’effraie pas, et si j’avais une promise…
– Vous aurez une promise, c’est convenu ; vous aurez tout ce que vous voudrez !
– Oh ! alors…
– Bravo ! Il nous reste ! ! ! cria toute l’assistance ; vivat, vivat, vivat ! vive Pàvel Ivanovitch ! ! ! ! »
Et tous là-dessus allèrent à lui le verre en main pour trinquer. Tchitchikof trinqua avec tout le monde. « Non, non, encore ! » dirent les plus impétueux, et nouvelle trinquade ; puis ce fut à recommencer à l’occasion de la réapparition momentanée de Sabakévitch, qui n’avait pas pris part aux deux premières, et il fut fait une troisième grande trinquade générale. Sauf Sabakévitch, qui reprit dans un coin sa précédente immobilité, il n’y eut personne qui échappât à des recrudescences extraordinaires de gaieté. Le président, qui était tout à fait charmant dans ces conditions, embrassa plusieurs fois coup sur coup Tchitchikof, et la dernière fois il lui donnait les noms de mon âme, maman, ma petite maman mignonne ; et en faisant claquer ses doigts, il se mit à danser fougueusement autour de lui en entonnant le fameux refrain : « Voilà donc comme tu es, oui, te voilà bien, moujik de Kamara ! »
Après le vin de Champagne, on déboucha du vin de Hongrie, qui eut encore plus d’effet sur l’humeur déjà si folâtre de la société. Le whist fut complètement oublié ; on disputa, on cria, on parla de tout, de politique, de guerre ; on émit des opinions si hasardées, des idées tellement libres, qu’en d’autres instants eux-mêmes auraient pour moins que cela fouetté leurs enfants dans la remise. Mais lancés comme ils l’étaient, ils tranchèrent, sans sourciller, les questions les plus épineuses. Tchitchikof ne s’était jamais senti en si belle humeur ; il se tenait déjà pour grand propriétaire de Cherson ; il parlait de diverses inventions et améliorations à introduire ; sur les jachères, sur les greniers d’abondance, sur le bonheur et les joies ineffables de deux cœurs, et rencontrant les jambes de Sabakévitch, il s’arrêta et lui débita de mémoire, sans trop d’altérations, l’épître en vers de Werther à Charlotte, qui n’eut pour effet que de faire clignoter plus activement son auditeur, à qui sa victoire sur le saumon avait donné une forte disposition au sommeil de méridienne.
Tchitchikof se sentait trop gai pour rester prudent ; il obtint de pouvoir user de la drochka du procureur. Dans le trajet, on vit bien que le cocher était un gaillard plein d’expérience ; il guidait du bras droit et, du bras gauche, il prévenait avec dextérité et convenance les inconvénients du cahotage sur le bârine qu’il menait. C’est ainsi qu’il arriva sans encombre, sur la drochka du procureur, à son hôtellerie, où longtemps encore il sentit tourbillonner dans sa tête une foule de ravissantes images : celle d’une jeune et belle épousée ayant une fossette sous la joue droite, puis celle de jolis villages et de grands capitaux. L’ordre fut même donné à Séliphane, en mots un peu confus, de rassembler dans la vaste cour tous les paysans de la colonie, et d’en faire l’appel nominal. Séliphane écouta longtemps sans rien dire ; puis, étant sorti de la chambre, il dit à Pétrouchka : « Va déshabiller monsieur. » Pétrouchka entra et se mit à tirer les bottes à monsieur, mais, en tirant les bottes, il pensa bien mettre monsieur par terre avant ou avec les bottes.
À la fin, bottes et chaussettes furent ôtées, monsieur se déshabilla et se coucha et, après s’être tourné et retourné quelque temps sur son lit, étonné et gémissant de tant d’agitation, Tchitchikof s’endormit grand propriétaire du pays de Cherson.
Pétrouchka cependant, ayant porté dans la galerie du haut de l’escalier le pantalon et l’habit de drap roux à pluie d’or de son maître, les étendit sur les bras d’une potence à pied, ou portemanteau mobile, et se mit à les vergeter et brosser si cordialement que tout le corridor fut rempli d’un épais nuage de poussière. Comme il venait ensuite de rentrer les habits époussetés, il regarda machinalement du bout de la galerie dans la cour d’auberge, et vit Séliphane qui sortait de l’écurie. Leurs regards se rencontrèrent et, s’étant compris par le flair, ils échangèrent électriquement cette pensée commune à tous les deux : « Monsieur est au lit, et cela pour quelques bonnes heures ; on peut se donner un peu d’air. » Et à l’instant même Pétrouchka laissa retomber doucement la porte du corridor et descendit l’escalier.
Ils franchirent côte à côte le seuil de la porte cochère, devisant sur ceci et sur cela, sans rien se dire l’un à l’autre du but de leur excursion. La promenade ne fut pas longue, elle se borna à traverser la rue ; ils gagnèrent une maison située en face même de l’hôtellerie, une maison qu’ils connaissaient : là ils firent retomber sur eux une méchante et sale petite porte vitrée, et se trouvèrent dans une pièce basse où tenaient séance à diverses tables de bois blanc différentes gens, les uns à menton rasé, d’autres plus ou moins barbus ; en touloupes de laine en dedans, en simple roubakha ou chemise russe, et aussi en grossier manteau de drap de Frise.
Ce que firent là tous deux Pétrouchka et Séliphane, Dieu le sait ; mais ils en sortirent au bout d’une heure en se tenant par la main, observant le plus strict silence, se témoignant l’un à l’autre les plus grands égards, et se préservant l’un l’autre de tout point anguleux. Bras dessus bras dessous, inséparablement, ils rentrèrent dans la cour de l’auberge ; un bon quart d’heure durant, ils montèrent sans bruit les marches de l’escalier, et atteignirent triomphalement la plus haute ; ils ouvrirent la porte qui menait à la chambrette de Pétrouchka et à celle de son maître. Pétrouchka s’arrêta devant sa couche qui était fort basse, vu l’humidité du plafond : il se demandait comment être plus convenablement couché, puis il se coucha en travers du lit, de sorte que ses pieds reposaient sur le plancher. Séliphane, qui avait suivi sans y penser son compagnon, sans y penser aussi se coucha sur ce même lit, mais la tête appuyée sur le flanc du camarade, oubliant tout à fait qu’il ne devait pas du tout dormir là, mais dans la chambre commune des gens de l’auberge, ou même peut-être à l’écurie près de ses chevaux. Ils s’endormirent tout d’une haleine, mais en remplissant l’air d’un ronflement d’une épaisseur inouïe, et auquel leur maître, derrière six pouces de cloison, répondait par un fin sifflement nasal.
Bientôt tout mouvement fut suspendu autour d’eux, et l’auberge entière fut plongée dans un profond sommeil ; seulement, à une toute petite fenêtre, on apercevait encore la clarté d’une lumière ; là s’était arrêté l’avant-veille un voyageur du grade de lieutenant, grand amateur de bottes, paraît-il, car il en avait commandé en toute hâte quatre paires, et depuis midi il ne cessait d’essayer une cinquième paire. Plusieurs fois il s’était assis sur son lit pour ôter ces dernières bottes et se coucher, mais il n’en pouvait venir à bout d’aucune façon. Il est vrai que les bottes étaient admirables de forme et de couture. Il passa là des heures à lever le pied en l’air, puis à l’abaisser sur le plancher, puis à se le mettre sur le genou, le tiraillant des deux mains avec fureur ; il eut tout loisir d’admirer le talon, qui avait en effet très bonne façon. Une fâcheuse curiosité avait porté le voyageur à essayer les bottes de Tchitchikof, abandonnées pour une petite heure par Pétrouchka dans le haut de l’escalier.

Notes

  1. Aller Les attelages de poste se distinguent par une cloche suspendue bruyante dans l’arc qui, fixé aux bouts du brancard du timonier, s’élève élégamment de deux pieds au-dessus de la crinière flottante de l’animal. On fond les cloches à Voldaï, localité célèbre pour cette fabrication.
  2. Aller Koryto, l'auge, l'évier, le cuvier, la noue. Ne fais pas attention à l’évier, ou : ne méprise pas l'auge, ne dédaigne pas la gamelle.
  3. Aller Probka, bondon, bouchon.
  4. Aller Tselkove, écu dont la valeur est d'environ quatre francs ; c'est aujourd'hui le rouble d'argent, l'unité monétaire.
  5. Aller Vânia, Jean Jeannot ; nous avons nous-même éprouvé que tout paysan russe répond volontiers à ce nom de Vânia, sous la forme d'un nom propre ; c'est bien le nom commun par excellence.
  6. Aller Ouvriers de port des rives du Volga central.
  7. Aller Monistes (monisto), ornement du cou et de la poitrine, sorte de collier des femmes du pays.
  8. Aller Coule, énorme sac de til tressé, presque aussi large que long ; il contient deux tchetvertes, ou huit grands boisseaux.
  9. Aller Les soureaks (souda soureaki), énormes barques à fond plat, ainsi que le sens même ici l'indique, sont construits de manière à pouvoir résister à la pression et au choc des glaçons flottants, dans les étranglements et dans les rapides du fleuve.
  10. Aller Le zertsalo en un petit meuble doré tournant sur piédestal, triangulaire, et offrant sur ses trois faces, sous autant de glaces, les trois oukaz fondamentaux de la parfaite justice des tribunaux en Russie au nom de Pierre le Grand ; il y a un zertsalo dans la salle d'audience de chaque tribunal. Derrière le président, à la paroi, est appendu en outre le portrait en pied du souverain régnant, et dans un angle est placée, assez obscurément, sauf les samedis et la veille des grandes fêtes, une image sainte. L'usage de ces mêmes objets s'est répandu dans toutes les salles de réunion des conseils et des comités, de sorte qu'on ne peut manquer en tous ces lieux de rencontrer la plus admirable équité dans les décisions, la plus haute sagesse dans les jugements ; la loi, le prince et la religion président aux sentences.
  11. Aller La sévrïougha est le barbeau ou le surmulet de Russie.
  12. Aller Gorka, espèce de jeu qui tient de la bouillotte et du lansquenet ; comme on s'y échauffe facilement, les pertes peuvent se monter très haut, et de là lui vient son nom, dérivé de gora, montagne.
  13. Aller Ryssak, détaleur, trotteur, cheval de trait choisi pour l'élégance et la vitesse de son trot


Chant VIII
Le bal du gouverneur

Tchitchikof est l’unique objet de toutes les conversations ; il rêve bonnes fortunes. – Invitations. – Bal chez le gouverneur. – Nombreux amis dévoués. – Les dames font cercle autour de lui. – Il a reçu le matin un billet parfumé ; comment en deviner l’auteur ? – Apparition de la charmante jeune blonde qu’il avait vue lorsqu’il fuyait de chez Nozdref et gagnait le manoir de Sabakévitch. – C’est la fille du gouverneur. – Il se trouble. – Les dames le plaisantent. – Distrait, amoureux, sans espoir, il manque en un point léger aux convenances. – Tout le beau sexe se tourne contre lui. – On lui attribue des vers satiriques qui courent dans le bal. – Nozdref paraît ; il raille cruellement Tchitchikof sur ses achats d’âmes mortes. – On s’étonne même de ce mot ; bientôt la position n’est plus tenable, et il se retire avant la fin du souper. – Il veille plein de dépit dans sa chambre d’auberge. – Une autre ennemie vient d’arriver dans la ville. – Mme Korobotchka ; scrupules qu’elle a sur l’honnêteté de la vente qu’elle a faite au soi-disant marchand Tchitchikof.
Les acquisitions de Tchitchikof devinrent le sujet des entretiens du jour. Ce fut dans toute la ville matière à caquetage, à opinions débattues, à grandes dissertations sur la question de savoir si c’était en effet avantageux d’acheter des paysans d’une foule de villages différents, pour les coloniser ensemble dans des terres à défricher.
« Sans doute, c’est vrai ça, c’est incontestable, les terres, dans nos gouvernements méridionaux, sont bonnes et fertiles ; mais que feront là, sans eau, les paysans de Tchitchikof ? Il va s’établir dans une contrée où il n’y a pas une seule rivière.
– Eh ! ce ne serait encore rien, non, Stépane Dimitrytch, ce ne serait encore rien ; on creuse des puits, on s’arrange ; mais le transport, le transport de ce monde… ho, ho, ho ! On sait en ce que c’est que le paysan : vous l’entraînez dan un pays nouveau ; il faut défricher, planter, labourer, et le malheureux n’a rien, ni chaumière, ni clos, ni ménage… il prendra la fuite, il se fabriquera de tels patins que vous ne retrouverez pas sa piste.
– Non, Alexis Ivanovitch, permettez, permettez ; à mon avis, non, ce paysan de Tchitchikof n’aura même pas l’idée de prendre la fuite. Le Russe est propre à tout et s’accommode de tout climat ; envoyez-le au Kamtchatka et donnez-lui des mitaines chaudes, il dansera sa danse en se battant les flancs de ses deux bras pour se dégourdir, et, sa hache à la main, il se construira une chaumière en rondins et le reste.
– Mais, Ivan Grégoriévitch, tu perds de vue un point majeur : tu ne t’es pas demandé quels paysans emmène Tchitchikof ; tu as donc oublié que nos propriétaires ne vendent pas un homme qui travaille et qui a des mœurs, un homme de bon rapport ? je donne ma tête à couper que tout paysan acheté par Tchitchikof, si ce n’est pas un voleur et un ivrogne fieffé, est un fainéant et un récalcitrant.
– Très bien, accordé ; c’est vrai, personne ne sera assez fou pour vendre ses meilleurs hommes, et ceux de Tchitchikof, ne sont qu’une bande d’ivrognes ; mais il y a ici un petit point de morale à considérer : ce sont des vauriens et j’en suis sûr ; mais ces mêmes vauriens, dépaysés, désorientés, peuvent devenir, en peu de temps, d’excellents planteurs. Il y en a eu mille exemples ; on en cite même dans l’histoire.
– Jamais, jamais, dit le régisseur des fabriques de la couronne ; croyez-moi, cela ne peut jamais arriver ; car les paysans de Tchitchikof vont avoir deux puissants ennemis : le premier, la proximité des gouvernements de la Petite-Russie, où, comme chacun sait, le débit des spiritueux est libre ; et je vous jure bien qu’en moins de trois semaines on les verra du matin au soir tous ivres comme un seul homme. L’autre ennemi est l’habitude même de la vie vagabonde, qui aura été contractée ou fortifiée pendant la transmigration. Est-ce que Tchitchikof sera toujours là ? est-ce qu’il aura continuellement les yeux sur eux tous ? est-ce qu’il fera marcher tous du même pas ? est-ce qu’il saura les tenir dans des mitaines de hérisson, lui avec sa mine de Jean-fille ? là il ne peut se reposer sur un autre ; et il faut que lui-même, au besoin, court de tous côtés, donnant ferme à l’un en pleine mâchoire, à l’autre sur la nuque… S’il ne l’entend pas comme cela, je souhaite bonne chance à sa colonie.
– Pourquoi Tchitchikof irait-il lui-même avec eux et ferait-il largesse de coups de poing en personne, comme s’il ne pouvait pas trouver un intendant ?
– Un intendant ! les intendants sont tous des coquins.
– Coquins, oui, mais coquins parce que les maîtres ne s’occupent point de leurs faits et gestes. Que le maître s’entende un peu à la régie et qu’il se connaisse en hommes, il aura toujours un bon intendant. »
M. le régisseur dit là-dessus que, pour moins de cinq mille roubles par an, on ne trouvera pas un bon intendant. M. le président réplique qu’un bon intendant s’accommode très bien de trois mille roubles.
« À trois mille ! allez donc ! où trouverez-vous cette perle-là ? dans votre nez ?
– Pas dans mon nez ni dans le vôtre ; mais dans notre district ; tenez, Pëtre Pétrovitch Samoïlof ! voilà un homme comme il en faut un pour mener et installer les paysans de Tchitchikof. »
Beaucoup se mirent très sympathiquement à la place de Tchitchikof ; et la difficulté réelle de la transmigration d’une si énorme quantité de paysans leur inspirait une vive anxiété : ils commencèrent presque généralement à craindre une révolte, nécessairement fort dangereuse avec des gens si indisciplinés et si abrutis. Cependant le maître de police, qui avait observé jusque-là le silence, dit qu’une révolte n’était nullement à craindre, vu que partout sur leur chemin veillait l’autorité des chefs de la police rurale, des capitanes isprovniks, et que le capitane, sans même se déranger de sa personne, n’aurait qu’à envoyer sa vieille casquette, la seule vue de cette casquette ferait aussitôt marcher les paysans jusqu’à leur destination.
On respecta, de la part d’un fonctionnaire, ce langage gouvernemental, mais cela n’empêcha pas l’assistance de continuer sa délibération ; quelques-uns proposèrent des moyens de dompter cet esprit de révolte des paysans de Tchitchikof : il y en eut qui inclinèrent pour les rigueurs militaires d’une sorte d’état de siège ; d’autres se jetèrent dans l’extrême opposé ; notamment le directeur de la poste fit observer qu’à M. Tchitchikof incombaient des devoirs sacrés ; qu’il dépendait de lui d’être un bienfaiteur, un vrai père pour ces pauvres déshérités de la société, qu’il pouvait les initier dans une certaine mesure aux lumières de la civilisation, et là-dessus il fit un magnifique éloge des écoles à la Lancaster et des prodiges de l’enseignement mutuel.
C’est ainsi qu’on s’entretenait de notre héros, et quelques-uns s’enhardirent noblement jusqu’à lui communiquer leurs pensées ; l’un d’eux mit surtout une insistance remarquable pour ce qu’il ne manquât pas de solliciter du gouvernement une escorte de deux, ou trois bataillons, qui surveilleraient la marche et séjourneraient au lieu même de la colonisation, au moins la première huitaine. Tchitchikof remercia avec effusion de cœur tous les donneurs de conseils, mais il refusa net celui de se faire convoyer par une troupe armée en guerre, alléguant que les âmes qu’il avait achetées étaient, en général, d’un caractère excellent, et qu’elles éprouvaient par elles-mêmes un désir instinctif de transmigration et de défrichement, ce qui écartait naturellement toute crainte de séditions.
Ces propos eurent, en définitive, toutes les heureuses conséquences que s’en devait promettre Tchitchikof, et, entre autres, le bruit qu’il n’était, quant à la fortune, ni plus ni moins que millionnaire. Les citadins en particulier l’avaient, même sans cette considération, pris en grande affection, mais, le sachant riche, riche à millions, ils l’aimèrent bien plus cordialement encore.
Au reste, hâtons-nous de le dire, c’étaient de fort bonnes gens, accoutumés à vivre en bonne intelligence ; leur ton était presque toujours amical, et leurs entretiens portaient l’irrécusable cachet de la plus douce bonhomie. « Mon bien cher Ilii Iliitch… Écoute donc, frère Antipater Zakharévitch… Allons, allons, tu mens, mon cher Fédor Grégoriévitch. » Puis le badinage ; ils faisaient précéder de deux ou trois mots allemands le nom du maître de poste, et l’appelaient Sprechen zie deutch Ivan Andréevitch, tout d’une haleine. En un mot, il y avait esprit de famille. Plusieurs étaient des gens instruits ; le président savait par cœur la Ludmîla de Joukovski, poème qui était encore en vogue, et il en disait habilement de bons passages, surtout celui qui commence ainsi : « Le bois sommeille, la colline dort. » Et comme il prononçait le mot tcheou ! on voyait vraiment dormir la colline, et, pour plus d’effet à ce mottcheou, il fermait par degrés les paupières.
Quant au directeur de la poste, il s’adonnait de préférence à la philosophie ; il lisait jusque bien avant dans la nuit les Nuits d’Young et la Clef des mystères de la nature d’Eckartshausen, dont il faisait même de longs extraits, qu’il ne montra du reste à aucun profane ; cela ne l’empêchait pas d’être spirituel, plaisant, fleuri, et d’aimer, comme il disait lui-même, à saupoudrer le discours. Et, en effet, il saupoudrait son langage d’une quantité de parasites tels que : « Mon cher monsieur ; un ou une quelconque ; vous savez, vous me comprenez ; tout cela s’explique ; vous pouvez vous représenter ; généralement parlant ; révérence parler ; en quelque façon, » et cent autres mots de cette plantureuse famille, dont il prodiguait les trésors. Il entrelardait, saupoudrait, assaisonnait aussi ses discours, disons plutôt qu’il les accompagnait, avec assez d’adresse, d’un certain clignotement de l’œil gauche, qui donnait une expression très sarcastique à ses moindres malices. Les autres n’étaient pas non plus des esprits tout à fait incultes : tel avait lu Karamzine, tel autre les Nouvelles de Moscou, et tel autre, après cela, n’a rien lu du tout, et tel autre enfin est ce qu’on appelle teoureouk, un homme qu’il faut soulever du pied pour le bien voir, ou un baïbak, c’est-à-dire un homme qui, ayant passé sa vie couché sur le flanc et ne s’étant relevé de là pour personne au monde, ne vaut pas même qu’on le soulève du pied.
Comme gens de bonne mine, rien à dire ; pas un, à s’en rapporter à leur extérieur, n’avait, Dieu merci ! l’air de se mourir de consomption ou de phtisie. Tous étaient même si bien conditionnés que les femmes, dans leurs épanchements familiers entre elles, les désignaient sous les divers noms de grosse citrouille, de gros boulot, grosse boule, gros bouffi, gros kiki, gros joujou, gros joufflu, etc., etc. Mais, en général, c’était un monde bon, adonné à l’hospitalité, et l’homme qu’ils recevaient et qui avait tâté de leur pain et de leur sel, ou qui avait une fois fait un whist avec eux, semblait être devenu de la famille, à plus forte raison Tchitchikof, qui, par ses douces qualités et ses douces manières, avait mieux que tout autre le secret de leur plaire. Il leur avait tellement agréé qu’il ne voyait plus quel moyen il emploierait pour leur échapper ; il n’entendait de tous côtés que ces mots : « Ah ! Pàvel Ivanovitch, vous nous accorderez encore une semaine ou deux… eh bien, une semaine… » Bref, les hommes le portaient sur leurs bras.
Mais ce qui confond d’étonnement, c’est que les dames, toutes unanimement, avaient à son endroit un tendre encore plus remarquable ; il leur avait fait, dès le principe, une profonde impression. Pour expliquer ce phénomène, il faudrait dire une foule de choses de ces dames et de leur société, décrire, comme on dit, en vives couleurs, les particularités de ces âmes vives ; mais c’est pour l’auteur une rude besogne. D’une part, il est arrêté par sa vénération pour les épouses des hauts dignitaires de l’endroit, et, d’une autre : c’est que… c’est tout bonnement que… c’est bien difficile.
Les dames de la ville de N… Non, vraiment, je ne peux pas… j’ai peur ! Dans les dames de la ville de N… ce qu’il y a de plus frappant, c’est… voyez-vous ? impossible ; la plume ne parvient pas à marcher, c’est comme s’il y était suspendu une livre de plomb. Allons, il est évident qu’il faut laisser le soin de les caractériser à qui possède des couleurs mieux broyées et qui en tient une plus grande quantité sur sa palette ; nous ne pourrons donc les peindre que de profil, en buste, et cela même en simple esquisse.
Les dames de la ville de N… étaient, avant tout, présentables ; ça, c’est vrai qu’elles savaient se présenter, et il est peu de villes où les dames se présentent mieux. Pour la tenue, le ton, l’observation de l’étiquette, des plus délicates bienséances, et des raffinements même de la mode dans leur toilette, elles auraient pu être consultées par leurs sœurs de Moscou et de Pétersbourg. Habillées avec goût, elles se promenaient dans la ville en calèche, et selon la mode la plus récente, ayant derrière elles, debout, un grand laquais galonné d’or sur toutes les coutures. Leur carte de visite était assez souvent écrite à la main sur un deux de trèfle ou un roi de carreau ; mais la carte de visite était de rigueur, et on faisait respecter sa carte. Deux dames, grandes amies et même parentes, se sont tout à fait brouillées à l’occasion de ce que l’une, en rendant visite à l’autre, vit sur une console une de ses cartes de visite couverte de chiffres au crayon. Quelque tracas que se soient donné après cela les maris, les parents et les alliés, on dut reconnaître que, si tout au monde se fait ou se répare, on ne rapproche plus deux dames qui se sont brouillées pour une visite ou un échange de cartes manqué ou pour une carte de visite employée à un compte de ménage. C’est ainsi que les deux dames restèrent irréconciliables au su et au vu de toute la haute société. Il y avait, au sujet du pas et de la préséance, non moins de scènes violentes, qui inspiraient parfois aux maris mêmes de fières idées chevaleresques dans leur intervention presque inévitable en pareil cas.
Cela n’amenait sans doute aucun duel entre eux ; tous appartenaient au civil de tout point ; mais, en revanche, l’un cherchait dès lors tous les moyens de vilipender l’autre, ce qui, on s’en doute, est cent fois pis qu’un duel quel qu’il soit et qu’on l’imagine.
Dans leurs mœurs, les dames de la ville de N… se montraient en un instant animées d’un noble mécontentement contre tout vice et tout scandale, et châtiaient sans merci les moindres faiblesses. Mais si parmi elles il se passait d’aventure quelque petit micmac, c’était tenu assez longtemps secret, comme si de rien n’en était ; les apparences étaient sauvées, et le mari était préparé de si bonne sorte que, s’il venait à voir ou à entendre, il répondait, à toute question posée là-dessus, un peu sèchement, et parfois ajoutait ce sage proverbe : À qui cela donne-t-il des éblouissements que la commère cause avec son compère ? » Il est à propos de dire aussi que les dames de la ville de N… se distinguaient, comme beaucoup de dames de Saint-Pétersbourg, par une discrétion et un rigorisme extraordinaires dans l’emploi des mots et des expressions. Pour rien au monde elles n’auraient dit : « Je me suis mouchée, j’ai sué, j’ai craché ; » elles disaient : « Je me suis essuyé le nez, le front, la bouche. » Jamais elles n’auraient commis l’incongruité de dire : « Ces assiettes, ces verres ou ces chandeliers puent, » ni même, en employant un équivalent de puer, par exemple : « ne sentent pas l’essence de rose… » Non, elles disaient : « Voici des assiettes, des verres, qui ne se conduisent pas bien, » ou à l’avenant.
Pour ennoblir de leur mieux notre bonne langue russe, elles rejetaient du discours plus de la moitié des mots de nos dictionnaires ; aussi leur fallait-il continuellement recourir au français, parce que, selon elles, en français, on pouvait, sans inconvénient, se permettre ces mots proscrits du russe et même s’en permettre de beaucoup plus gros.
Voilà ce qu’on peut dire des dames de la ville de N… en ne tenant compte que des surfaces ; si l’on y regarde plus avant, sans doute on y verra bien d’autres choses ; mais il est très dangereux d’approfondir les cœurs des dames ; nous nous en tiendrons donc à cette superficie.
Jusque-là les dames avaient peu parlé de Tchitchikof, si ce n’est pour rendre justice à l’incontestable agrément de ses manières ; mais, depuis qu’il passait pour millionnaire, elles découvrirent en lui des qualités plus estimables. Ce n’était pas que ces dames fussent intéressées ; la cause de ce qu’elles éprouvaient était tout entière dans le mot millionnaire ; je ne dis point lemillionnaire en personne, je dis le mot de millionnaire. À part tout sac de belles impériales d’or et tout portefeuille rembourré de bonnes assignations de la Banque, il y a dans le seul son du mot de millionnaire un certain je ne sais quoi qui agit sur l’homme de rien, sur l’homme de peu, sur l’homme de bien, bref sur tout homme, sur toute femme et même sur tout enfant. Le millionnaire a le singulier privilège de voir un genre particulier de bassesse, de bassesse désintéressée, de bassesse naïve, de bassesse sans but, sans arrière-pensée. Beaucoup savent parfaitement qu’ils ne recevront de lui aucun avantage, qu’ils n’ont aucun droit de prétendre ni d’attendre ; ce qui ne les empêche pas d’accourir au-devant de lui, de composer leur maintien, de grimacer leur plus gracieux sourire, de lui tirer de loin leur chapeau, et de tâcher d’être invités au dîner où ils savent qu’on possédera le millionnaire.
Nous n’oserions dire que les dames de la localité eussent plus particulièrement que d’autres cette disposition basse, mais le fait est que dans beaucoup de maisons on les surprit à parler beaucoup du millionnaire ; elles disaient que, sans être de la première beauté, il était ce que doit être un homme, et qu’un peu plus gros ou un peu plus grand, il serait moins bien. À sa rotondité si convenable on opposa la taille élancée d’un autre monsieur qui avait passé pour bien fait de sa personne, et que maintenant on traitait de cure-dent et de grande flûte. Ces dames, sans s’être consultées ajoutèrent à leur toilette divers ornements ; elles éprouvèrent un tel besoin d’exercice que le bazar devint un lieu de promenades quotidiennes ; il y eut foule et presse sous les arcades, et alentour on avait peine à se faire jour entre les voitures. Les marchands furent étonnés et charmés de voir que des pièces d’étoffe qu’ils avaient achetées aux grandes foires et dont, à raison de leur prix élevé, ils n’espéraient se défaire qu’à la longue, prirent tout à coup faveur et furent enlevées en peu de jours. À l’église, pendant la messe, une dame fut remarquée ayant à sa robe de si amples falbalas que le commissaire du quartier, ému d’admiration, écarta la foule des fidèles, et fit reculer les petites gens jusque sous le porche, pour qu’on ne pût pas faner une si fraîche et si riche toilette.
Une si charmante attention du beau sexe à son endroit ne pouvait échapper entièrement à l’esprit observateur de Tchitchikof. Un jour, en rentrant chez lui, il trouva sur la table de sa chambre un élégant billet ; qui l’avait apporté, comment il était arrivé là, notre héros n’en put rien savoir. Ce billet était toute une épître et commençait ainsi : « Je n’y puis résister, il faut que j’écrive. » La suite disait qu’il est parfois entre les âmes une secrète sympathie ; et cette grande vérité était mise en évidence par l’addition d’une vingtaine de points expressifs. Puis défilaient d’autres pensées d’une si remarquable justesse, que nous croyons devoir en transcrire au moins quelques-unes : « Qu’est ce que notre vie ? un val tapissé d’ortie et d’absinthe. Qu’est-ce que le monde ? un ramas de gens qui se font une étude d’étouffer l’innocente voix du cœur. » Plus loin, celle qui écrit dit qu’elle arrose de ses larmes, jusqu’à ce jour, certaines lignes tracées par feu sa tendre mère, morte il y a vingt-cinq ans. Ensuite Tchitchikof est sollicité de quitter à jamais les villes, ces étroites enceintes où l’on étouffe faute d’air et d’espace, et de gagner les solitudes du steppe. La troisième et dernière page était une sorte du long cri d’angoisse, terminé sous la forme d’un quatrain poétique que voici :
Deux tourtereaux te montreront
Non moi, mais ma cendre glacée ;
Leurs roucoulements te diront :
« Elle mourut, noyant de larmes ses pensées. »
Tout cela était assez dans l’esprit, le ton et le style du temps ; la lettre ne portait aucune signature ni aucune date ; seulement il était dit en post-scriptum : « Je verrai si ton cœur te découvrira celle qui a tracé ces lignes, si conformes à l’état de son âme ; demain elle sera au bal du gouverneur. »
Tchitchikof ne prit point la chose avec indifférence ; il y a dans le fait de l’anonyme et du mystère, un tel attrait pour la curiosité, qu’il relut une seconde et une troisième fois cette épître et finit par dire, se parlant à lui-même : « Je serais vraiment fort aise de savoir quelle femme a pu m’écrire cela ! » Bref, la chose devenait sérieuse et il y pensa plus d’une heure ; à la fin il écarta les bras, inclina la tête et dit : « C’est, ma foi, très joliment tourné, et quelle écriture déliée ! » Puis l’épître fut, bien entendu, délicatement pliée et déposée dans la cassette, entre je ne sais quelle affiche de spectacle et un billet d’invitation à une noce, qui depuis sept ans n’avait pas changé de place. Quelques moments après, on lui apporta une invitation de bal de la part du gouverneur. Un bal chez le gouverneur est chose tout ordinaire. Le gouverneur est le personnage aux grands bals ; il est à peine installé qu’il doit tout régler chez lui pour la panse et la danse, sinon, où est l’apparence qu’il obtienne l’amour et le respect de la noblesse !
Tout projet et toute affaire furent à l’instant ajournés, écartés comme inopportuns, tout dans la ville et le district prit une même direction, un même point de vue : le bal officiel ; et il y avait, cette fois, bien des causes à cette convergence identique de pensées. Aussi peut-on dire que, depuis l’origine même des sociétés tant soit peu habillées, il ne fut nulle part consacré une aussi large part de temps aux toilettes. Un fait certain, c’est que, le grand jour venu, les dîners de famille furent expédiés en moins de rien et que chacun courut au miroir, à la psyché, consacrer une bonne heure au seul examen de son visage ; on composa sa physionomie, on chercha l’expression la plus avantageuse, on la corrigea et on la refit cent fois.
Tchitchikof prit également ses dispositions ; il hésita longtemps entre un air grave et doux avec sourire, et un air grave et calme, le sourire tenu en réserve ; il fit à la glace de sa chambre diverses sortes de salut accompagnés de paroles peu intelligibles, mais françaises d’intention, d’intention seulement : car, il faut bien se résoudre à l’avouer, notre héros ne savait pas le français. Il se fit à lui-même quelques petites surprises, d’imperceptibles mouvements des sourcils, des lèvres, du fin bout de la langue. Eh ! que ne fait-on pas, en pareille occasion, quand on est bien de sa personne, qu’on se trouve seul devant la glace, et qu’il n’y a de fente indiscrète ni dans la porte, ni dans la cloison ? Cette dernière considération lui permit de dire avec confiance, en se tapotant le menton : « Que dites-vous, belle dame, de ce petit museau-là ? » Et il procéda à sa toilette, œuvre qu’il accomplit seul et avec une charmante animation ; tout en boutonnant ses bretelles et formant d’un doigt délicat le nœud de sa cravate, il marchait sans hâte dans la chambre et saluait avec grâce, puis, content d’être fixé sur ces exercices il fit, sans avoir jamais dansé, et comme cela, d’inspiration, un entrechat suffisamment accusé ; seulement la commode s’en émut et la brosse tomba à ses pieds. Il se releva sans accident et sortit radieux.
Tchitchikof fit son entrée au bal du gouverneur d’une manière aussi modeste que pleine de convenance, ce qui ne l’empêcha pas de produire un effet remarquable. Tout ce qu’il y avait de monde dans la première pièce se trouva tourné vers lui en un moment sur son passage : l’un des cartes à la main ; l’autre, interrompant un récit très écouté sur ces mots de moins en moins articulés : « À quoi le tribunal du canton répondit… » L’orateur, oubliant de dire ce que répondit le tribunal, déjà faisait courbette sur courbette à notre héros, et s’écriait de sa voix la plus douce : « Pàvel Ivanovitch ! Ah ! mon Dieu ! Pàvel Ivanovitch ! Ce cher Pàvel Ivanovitch ! Très estimable Pàvel Ivanovitch ! Ah ! ma petite âme, Pàvel Ivanovitch ! Vous voici donc, Pàvel Ivanovitch ! Messieurs, c’est notre Pàvel Ivanovitch ! Souffrez que je vous embrasse, Pàvel Ivanovitch ! Cent baisers, mille tendres baisers à l’excellent Pàvel Ivanovitch ! » Et Tchitchikof se sentit pressé successivement par cinq ou six personnes à la fois. Il n’était pas quitte de l’accolade du président, qu’il se sentait dans les bras du maître de police ; celui-ci le livra à l’inspecteur du conseil de médecine, qui le repassa généreusement au fermier des eaux-de-vie, celui-ci à l’architecte de la ville…
Le gouverneur qui, dans la grande salle, se tenait debout devant un demi-cercle de dames, une devise de bonbon dans la main droite, un king-charles sur le bras gauche, se retourna, aperçut Pàvel Ivanovitch, jeta à la hâte la devise qui tourbillonna jusque sur le sein d’une vénérable matrone, et le carlin qui hurla piteusement en cherchant un refuge sous la banquette. Bref, Tchitchikof arriva au cœur de cette nombreuse assemblée, comme une bonne et joyeuse nouvelle. Il n’y eut pas un visage qui ne portât ou l’expression franche du contentement, ou le reflet de la satisfaction générale. C’était comme ce bonheur qu’on voit éclater dans les traits de tous les fonctionnaires d’une localité réunis par ordre et avec ordre, à l’arrivée d’un chef dispensateur des faveurs et des grâces. On sait qu’en pareil cas, la première émotion calmée, et s’ils ont remarqué que la disposition du personnage est plutôt favorable que fâcheuse et surtout s’il a daigné prononcer un mot plaisant, spirituel ou non, mais accompagné d’un gracieux et jovial sourire, tous ceux qui se trouvent les plus proches répondent à ce sourire par un rire contenu ; à distance on rit plus haut et de bon cœur sans avoir presque rien entendu, et ceux qui sont dans les coins, dans les baies des portes, se contiennent avec peine ; parfois un membre tout à fait inférieur de l’édilité, un homme qui, de sa vie entière, n’a ri et n’a montré au bon peuple que son poing fermé, reflète lui-même sur son front, d’après les invariables lois de la réfraction, une ombre étrange de l’hilarité générale, un sourire assez semblable à un pressant besoin d’éternuer.
Notre héros répondit à tous et à chacun et se sentit tout allègre ; il saluait à droite et à gauche en se penchant un peu du côté droit, selon son habitude, mais avec tant d’aisance que tout ce beau monde en fut charmé. Les dames, à leur tour, l’environnèrent comme d’une éclatante et fraîche guirlande mobile, exhalant les plus aimables senteurs : la rose, le jasmin, la violette, le réséda, la fleur d’oranger. Tchitchikof, quoique injecté lui-même d’eau de Cologne, savoura de toute la délicatesse de son flair l’exquise émanation des unes et des autres. Toutes, quant aux couleurs, avaient déployé un goût non moins exquis : mousselines, satins, barèges, ce n’étaient que tissus d’une finesse extraordinaire et de nuances pâles, en grande vogue alors, et dont les noms nous échappent aujourd’hui. Il va sans dire que les rubans onduleux et les fleurs artificielles tranchaient sur ces moelleux tissus dans le désordre le plus pittoresque et le plus ingénieusement ordonné. Un très léger ornement de tête, placé sur les deux tempes, semblait chuchoter à l’oreille de la beauté : « Je m’envolerais, si je n’étais pas trop faible pour t’envoler avec moi. »
Les tailles étaient fermes et agréables au regard, mais extrêmement serrées, car il est vrai de dire qu’en général les dames de N… étaient rondelettes ; mais elles se laçaient si vaillamment, et savaient, avec cela, garder tant de souplesse, qu’au bal, du moins, pas une n’accusait le moindre embonpoint. Tout, chez elles, avait été médité et calculé avec une incroyable prévoyance : la gorge et les épaules étaient découvertes, oui, mais comme il convient, et jamais une ligne au-delà ; chacune avait pu consentir à gratifier la société de la vue de ses trésors, mais dans la juste mesure passé laquelle, selon sa conviction, ils pouvaient en un moment causer la perte d’un homme : tout ce qu’elles en cachaient était couvert par un bon goût parfait ; c’était ou une aérienne cravate de ruban autour du cou, ou une sinueuse de créneaux en fine batiste qui s’élançait de la robe sous le nom, je crois, de modesties. Je ne voudrais pas dire que ces modesties investissaient comme d’une forteresse justement ce qui ne pouvait point scandaliser à l’excès le prochain ; mais enfin il y avait mystère, et la nature de l’homme est telle que le mystère l’attire et le séduit.
Ces dames avaient toutes des gants qui, sans atteindre les manches, remontaient un peu au-dessus du coude, laissant découverte cette partie du bras qui est si appétissante et qui, chez la plupart, était d’une rotondité, d’une plénitude et d’une fraîcheur admirables. Quelques-unes avaient eu la pruderie de vouloir faire remonter trop haut ces chefs-d’œuvre de la ganterie à la mode ; elles n’y avaient gagné que de fâcheuses déchirures, effet naturel du trop-plein. En somme, dans ce cercle enchanté, il semblait qu’il fût écrit dans tous les regards : « Ce n’est pas ici un chef-lieu de gouvernement russe, c’est la capitale que je vois ; nous sommes en plein Paris ! » Seulement, il est vrai, çà et là faisait tache un bonnet incroyable ; on crut même apercevoir un moment, sur une tête de femme sexagénaire, un béret orange surmonté d’une plume de paon et là-dessous, d’un côté et de l’autre, quatre longs pendentifs de cheveux blonds… une fantaisie, un goût dépravé ; que dire à cela ? Une ville de province où ne perceraient pas, sur différents points, de pareilles anomalies, ne serait plus une ville de province.
Tchitchikof, promenant son regard émerveillé sur ces dames, pensait : « Çà, il faut que je devine qui m’a écrit la missive de ce matin. » Et il avance le visage ; mais aussitôt défile, juste sous son nez, un tourbillon rapide de coudes, de basques d’habits, de manches de gaze, de rubans, de marabouts, de ceintures, de chemisettes et de robes parfumées. C’était une galopade lancée à fond de train, et où se signalait la femme du maître de police, le capitane ispravnik, une dame à plumes bleu azur, le prince géorgien Tchiphaïhilidzëf, un employé du ministère en passage, un homme en place de Moscou, un Français du nom de Coucou, un M. Perhounovski, un M. Béréhendovsky, et de proche en proche tout se leva, galopa, tournoya, tourbillonna.
« Bravo ! se dit en lui-même Tchitchikof revenu d’un instant d’ahurissement, voilà, je l’espère, un gouvernement bien lancé ! » Et, quand les dames eurent pris place autour de la salle, il sortit sans précipitation de l’endroit où il s’était réfugié, et procéda à son projet de voir s’il ne reconnaîtrait pas, au regard ou au jeu de la physionomie, la romanesque personne qui lui avait écrit ; mais il y perdit son temps. Ce n’étaient partout que physionomies fines, fines, fines… indéchiffrables, autant que l’épître était claire, lisible et correcte en tout point. « Non, dit-il, ce sont des êtres… des êtres à part… tout à fait à part… Allez donc un peu essayer de saisir, d’expliquer, d’examiner à la loupe, le quart de ce qui passe d’idées sur leur front en un quart d’heure ; je le donne aux plus habiles. Leurs yeux seuls sont déjà un domaine tel, que, si une fois vous y pénétrez par un endroit ouvert devant vous, c’en est fait de vous ; il n’y a pas de crochet assez fort qui puisse jamais vous retirer de là. Voyons, essayez, par exemple, de définir cet éclat velouté, moite, sucré, qu’elles ont dans le regard ; puis il y en a de langoureux, de tendres, de voluptueux ; il y en a qui attirent, qui provoquent, qui bravent ; il y en a qui vous attendrissent, vous remuent à vous rendre fou, et si votre cœur s’y laisse prendre un instant, vous pouvez bien dire adieu à toute votre âme. Au fait, pourquoi tant tourner autour du mot ? les femmes sont la moitié galante du genre humain, voilà tout. »
Pardon ! il me semble qu’il vient de tomber des lèvres de mon héros un mot regrettable et un de ces propos de la rue qui sont peu de mise au salon, Que faire ? Telle est en Russie la triste nécessité de la position du poète qui veut être vrai. Au reste, si un mot de la rue vient effrontément s’épanouir dans le poème, c’est aux lecteurs qu’il faut s’en prendre, et principalement aux lecteurs du grand monde. De la bouche de ceux-ci n’attendez pas un seul mot russe convenablement dit ; mais ils vous parleront français, allemand, anglais, tant qu’il vous plaira, et même fort au delà ; ils le feront non seulement avec entrain et abondance, mais ils pousseront l’exactitude de la prononciation jusqu’à faire marronner et grasseyer leur français, jusqu’à faire siffloter leur anglais à la manière du pinson, en donnant même à leur figure quelque chose de l’air du pinson ou du merle, et plus encore, en se moquant de celui qui ne sait pas se donner cette figure de pinson. Seulement ils se garderont de tout ce qui leur donnerait un air tant soit peu russe, et leur plus bel élan de patriotisme extérieur ne va guère qu’à se faire bâtir quelquefois dans leur domaine une maison à façade de chaumière russe, en exagérant le luxe des dentelures. Ainsi sont faits nos lecteurs du grand monde et tous ceux qui aspirent à en être. Et voyez, quelle délicatesse ! quelles exigences ! Ils veulent que le langage national tombe spontanément en leur faveur du haut des nues tout épuré, tout élégant, tout parfumé d’euphémisme, et se pose ainsi sur le bout de leur langue, de sorte qu’ils n’aient plus qu’à ouvrir la bouche pour épancher les trésors de beau parler. Sans doute le beau sexe est fort peu déchiffrable, mais l’esprit des lecteurs, en Russie, est tout à fait lettre close.
Tchitchikof, sans s’arrêter à la thèse générale, revint d’autant plus préoccupé à la question spéciale de la dame qui avait pu lui écrire l’épître du matin. Il plongea des regards plus vifs et plus profonds, et vit que de leur part les regards du sexe étaient si prompts à décocher les traits du doux martyre sur son pauvre cœur, qu’il se boutonna jusqu’au menton, en se disant : « Allons, il y a mêlée, je ne devinerai pas ! » Cela, au reste, ne diminua en rien l’excellente disposition d’humeur où il se trouvait. Il échangea avec assez de bonheur des propos gracieux avec plusieurs dames, les accostant avec un vague et moelleux piétinement comme ont coutume de faire les petits vieillards damerets qui trottinent gaillardement autour des plus belles femmes, malgré la cambrure pénible, je suppose, d’un pied fin descendant de talons hauts de trois pouces. Pàvel Ivanovitch, après s’être incliné cent fois à droite et à gauche, avait à tous coups retiré le pied droit en arrière en forme de petite queue de canard, puis ramené ce pied en avant sous la forme d’une virgule.
Tout ce manège réussit à notre héros, et les dames étaient enchantées ; elles découvraient en lui une infinité d’agréments, et allaient même jusqu’à lui trouver un air très bien, un air assuré, un air brave, un air martial ; elles ne pouvaient, certes, mieux caractériser leur admiration qu’en le gratifiant d’une tournure militaire. Elles en vinrent aux querelles, non par dissentiment, mais au contraire par identité de sentiment à son égard : ayant presque toutes en même temps remarqué qu’il s’arrêtait de préférence près des portes, plusieurs, en lui voyant prendre cette direction, se précipitèrent à la fois sur les chaises placées à proximité, et les deux ou trois qui eurent le bonheur d’accaparer les sièges vacants entendirent des paroles bien dures pleuvoir de la bouche de leurs compagnes, à qui tout à coup ce comble d’effronterie inspirait une vive indignation.
Tchitchikof était si occupé de cet essaim de femmes, ou plutôt ces dames l’occupèrent et le circonvinrent tellement, lui parlant en fines et ingénieuses allégories, qu’il tâchait de deviner toutes pour répondre à toutes, à la sueur de son front, qu’il en perdit de vue ce devoir des convenances qui prescrit d’aller tout d’abord se présenter à la dame de la maison. Il ne s’en souvint qu’en entendant la voix de Mme la gouvernante elle même qui était devant lui depuis quelques minutes. Celle-ci, d’un ton mi-parti de bonne grâce et d’aimable reproche, lui dit en balançant narquoisement la tête : « Ah ! Pàvel Ivanovitch, voilà donc comme vous êtes !… » Je ne saurais vous rapporter en propres termes tout ce que dit la dame, mais c’était fort gracieux, fort délicat, comme tout ce que font dire à leurs personnages les romans et nouvelles de nos écrivains ; qui, dans leurs fréquentes peintures des salons, se montrent si parfaitement instruits des manières et du langage du vrai bon ton, qu’après eux il faut tirer l’échelle. Notre héros allait répondre, et il y a apparence que sa réponse n’eût pas été plus mauvaise que celles qui, dans les récits à la mode, sont mises dans la bouche des Zvonski, des Linski, des Lidinn, des Greminn[1]et d’autres jeunes et beaux militaires, quand, ayant levé les yeux au hasard, il s’arrêta comme frappé d’éblouissement et de stupeur.
La maîtresse de la maison n’était pas seule devant lui : elle tenait par la main une jeune personne de seize ans, aux cheveux blonds, au teint frais, à la taille fine et souple, aux traits réguliers, au gracieux petit menton à fossette terminant le plus charmant ovale d’un chaste visage, que le peintre ou le sculpteur aurait pris avec bonheur pour modèle de sa madone, et tel que nous en voyons bien rarement en Russie, où tout aime à se montrer large, tout, dis-je, pieds, lèvres, visages, comme montagnes, vallées, bois et solitudes. Cette jeune personne était précisément cette même ravissante blonde qu’il avait rencontrée sur son chemin, lorsqu’il s’enfuyait éperdu de chez Nozdref, et que, par la sottise des cochers, les deux équipages s’étaient accrochés et les harnais étrangement mêlés au point que l’oncle Miliaï et l’oncle Miniaï avaient eu bien de la peine à séparer les attelages.
Tchitchikof fut tellement troublé, qu’il ne sut pas dire deux phrases raisonnables, et qu’il marmotta en outre des paroles que n’eussent certainement pas dites les Gremine, les Zvonski, ni les Lidine de nos ingénieux romanciers et conteurs à la mode.
« Vous ne connaissiez pas encore ma fille ? Mais en effet, où l’auriez-vous vue, puisqu’elle est depuis peu dans le pays étant des dernières sorties de l’institut ?
– Je dois au hasard, le bonheur d’avoir vu mademoiselle, il y a peu de jours… » essaya de répondre Tchitchikof ; tel est du moins le sens de ce qu’il voulait dire. La dame se hâta d’ajouter encore deux ou trois paroles par manière d’acquit, et elle passa avec sa fille à d’autres personnes qui étaient plus en possession d’elles-mêmes.
Notre héros demeura immobile. Nous nous figurons un homme qui est sorti résolu à faire un beau tour de promenade et à bien voir une foule d’objets qu’il n’avait encore fait qu’entrevoir, et qui tout à coup s’arrêta, se souvenant que la hâte qu’il a mise à franchir le seuil de sa porte lui a fait oublier sur sa toilette, bagues, montre, bourse et lorgnon ; on sait qu’en pareil cas, il ne se peut rien de plus sot que la figure que fait cet homme ; en un clin d’œil l’expression du calme a disparu de ses traits ; il cherche sur lui ce qu’il a et ce qu’il n’a pas, il regarde ses gants, sa canne, il tâte ses basques et tire sans besoin son mouchoir de sa poche, et il s’étonne d’avoir pu encore oublier tant d’objets ; dans sa stupeur, il regarde sans la voir la foule qui le devance, les voitures qui courent et se croisent, les shakos et les baïonnettes du régiment qui passe, l’oisif qui se retourne pour interroger son attitude.
C’est ainsi que Tchitchikof, absorbé par sa préoccupation, devint en un instant étranger à tout ce qui s’agitait autour de lui. Cependant les lèvres parfumées des dames faisaient résonner à ses oreilles une infinité de fines questions mêlées de paroles aimables à son adresse. L’une d’elles disait : « Nous serait-il permis, à nous autres pauvres habitantes de la terre, de savoir par grâce et bonté ce que vous avez aperçu là-haut dans votre ciel ? » Une autre : « Quelles régions fortunées habite en ce moment la pensée de M. Tchitchikof ? » Une troisième : « Oh ! que je voudrais savoir quelle est l’heureuse mortelle qui vous cause une si douce rêverie ? » Une quatrième : « M. Tchitchikof, mesdames, est à peindre comme cela ; et dire qu’il n’y a pas ici un artiste ! »
Pàvel Ivanovitch ne voyait rien, n’entendait rien, et les plus charmants propos demeuraient sans nul effet. Nous devons dire qu’il fut même impoli au point de changer deux ou trois fois de place, désirant voir de quel côté s’étaient dirigées la dame et sa fille. Mais les belles questionneuses n’étaient point disposées à quitter ainsi la partie, et chacune dans son for intérieur avait dessein de faire jouer tous les ressorts imaginables, d’employer tous les moyens par lesquels elles se flattaient d’avoir prise sur les cœurs. Chez quelques dames (notez bien que je ne dis pas chez toutes), on trouve, en les observant bien, cette petite faiblesse que, si elles ont une fois découvert en soi-même quelque chose de particulièrement bien fait, front, bouche, bras ou épaules, n’importe, elles s’imaginent que, nécessairement, c’est cette partie de leur personne qui frappe d’abord tous les regards, et que tous les regardants à la fois se chuchotent aussitôt à demi-voix : « Voyez, voyez ; que celle-ci a un joli nez grec ! » ou : « Ah ! quel front pur ! » Celle qui a de belles épaules se tient pour bien assurée que tous les jeunes gens vont en être émerveillés, et qu’ils ne manqueront pas de dire en passant derrière elle : « Voilà des épaules d’une beauté exquise ! » Et ils ne feront guère attention ni aux dents, ni aux yeux, ni au front, ni aux lèvres, ni à la chevelure, sinon pour mieux s’assurer de reconnaître entre toutes la demoiselle aux belles épaules. C’est ainsi que pensent quelques dames. Chacune s’était bien promis d’être charmante, de déployer toutes ses grâces dans la danse et de mettre en pleine lumière ce qu’elle avait de mieux dans sa personne.
La femme du directeur de la poste, en valsant, penchait la tête de côté avec tant de langueur, qu’elle faisait visiblement une impression très sympathique sur l’assemblée. Une dame très aimable, qui n’avait point l’intention de danser, car elle avait depuis quelques jours au pied droit ce qu’elle appelait une petite incommodité grosse à peine comme le tiers d’une lentille, si bien qu’elle était venue en bottines de velours de coton, ne put cependant tenir en place, et fit plus amoureusement encore plusieurs tours de salon, malgré l’inélégance de sa chaussure, pour que la belle aux airs penchés perdît l’envie de s’en faire trop accroire.
Ce manège fut remarqué de tout le monde, excepté de Tchitchikof, qui ne s’aperçut même pas que sans cesse il se reformait un cercle autour de lui ; il s’éleva cent fois sur la pointe des pieds, pour tâcher de voir par-dessus toutes ces têtes de femmes où pouvait se trouver l’intéressante blonde, puis, se baissant un peu pour regarder à travers une houle de belles épaules nues, il eut enfin la joie d’apercevoir celle qu’il cherchait assise à côté de sa mère, que signalait le balancement d’un large marabout surmontant un turban de barège blanc à l’orientale. Il eut l’air de vouloir les prendre d’assaut ; la foule en ce moment le poussait-elle par derrière ou était-il entraîné en avant par je ne sais quel ferment printanier ? ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il marcha résolument. Le fermier des eaux-de-vie éprouva un tel choc, qu’il se retint à peine sur un pied ; sa chute eût certainement causé celle de cinq ou six autres personnes ; le directeur de la poste gagna le large bien à propos par un mouvement instinctif, et, se retournant aussitôt, il regarda Tchitchikof avec un étonnement associé à beaucoup d’ironie ; notre héros ne regardait ni à droite ni à gauche, mais il voyait au loin sa belle blonde qui venait de s’ajuster un de ces gants mitaines qui couvrent l’avant-bras et le coude.
Cependant la jeune personne ne devait pas danser, quoique probablement elle en mourût d’envie. Mais à trois pas d’elle, quatre couples dévidaient une mazourque ; leurs kablouks[2] battaient à plaisir le parquet, et un capitaine de la ligne s’évertuait du cœur et du corps, des pieds et des bras, improvisant des poses impossibles, inimaginables. Tchitchikof se glissa en louvoyant avec un bonheur inouï le long de ce pétulant quadrille, et gagna, sans recevoir le moindre coup de pied, l’endroit où se trouvaient Mme la gouvernante et sa fille ; mais tout à coup son pas devint timide, sa pose, son regard, tout parut interdit, hésitant, presque gauche.
Nous n’oserions assurer que notre héros fût décidément amoureux ; car, à vrai dire, nous doutons que cette sorte de cavaliers qui, chargés d’embonpoint, ont cessé d’être sveltes et agiles, soient jamais sujets aux tyrannies de l’amour ; et pourtant il y avait là quelque chose d’approchant et dont il ne pouvait se rendre compte. Il lui sembla, selon ce qu’il a avoué plus tard, que ce bal, tout ce parlage, ce bruit, cet éclat, que les violons et les trompettes étaient transportés là-bas, là-bas derrière la montagne, que tout ici s’était enveloppé d’un épais brouillard, confus comme ce premier fond que jette négligemment un peintre là où il se propose de représenter de vastes horizons de plaines désertes. Et de ce chaos obscur, informe, ressortaient distincts, fins et finis, les seuls traits de la ravissante blonde, son joli galbe du plus gracieux ovale, sa taille très mince, la taille qu’ont presque toutes les demoiselles de nos grands instituts, dans les quelques mois qui suivent leur apparition dans le monde, sa petite robe blanche presque tout unie, qui emprisonnait harmonieusement partout ces membres si jeunes, si frais, distingués par des lignes si pures.
Nous n’avons dit nulle part que Tchitchikof fût poète, mais ici on concevra qu’il a pu l’être un moment ; nous nous expliquons bien, il n’était pas né poète sans doute, mais on nous croira quand nous dirons qu’en ce moment il sentit en lui quelque chose, non seulement du jeune homme en général, mais même du hussard. Trouvant, près de ces dames, une chaise inoccupée, il s’en empara. L’entretien ne fut pas tout d’abord exempt d’embarras, mais la langue de notre héros se délia peu à peu, et sa poitrine respira avec plus d’aisance. Quoi qu’il nous en puisse coûter, nous dirons que les personnes, graves, les gens d’affaires, ainsi que les hauts fonctionnaires et les gens de marque, sont toujours un peu lourds dans leurs conversations avec les dames. Voyez, au contraire, voyez sans remonter, messieurs les cornettes, les sous-lieutenants et les lieutenants… mais sans remonter plus haut pourtant que le grade de capitaine. Dieu sait comment ils font. Il me semble que ce qu’ils débitent n’est pas d’une invention bien merveilleuse ; ce qu’il y a de sûr cependant, c’est qu’en écoutant ce sémillant caquetage, une demoiselle ou dame se pâme d’aise sur son tabouret.
Mais, en effet, que pourrait débiter aux dames un conseiller d’État ? il dira que la Russie est un empire immense, que le temps va se remettre au beau, ou bien il lâchera un compliment bien tourné, spirituel, d’accord, mais faisant l’effet d’une réminiscence de lecture ; et s’il hasarde un mot plaisant, il ne manquera pas d’en rire plus que celle qui l’écoutait, si même elle en rit. Tout ceci est dit pour faire comprendre à nos lecteurs pourquoi la jolie blonde, aux discours de Tchitchikof, se prit à bâiller malgré qu’elle en eût. Notre héros, n’ayant point remarqué cela, raconta dans sa verve une foule de jolies choses qu’il lui était arrivé, nous l’avouons, de débiter en différentes localités, mais toujours dans des circonstances analogues, nommément dans le gouvernement de Simbirsk, chez Sophron Ivanovitch Rezpetchnoï, où se trouvaient alors réunies sa fille Adélaïde avec trois brus, puis chez Th. Th. Pérékroëf, du gouvernement de Reazan, et chez Frol Vaciliévitch Pobëdonosnoï du gouvernement de Pénnza, et chez le frère de Frol, Pëtre Variliévitch, où étaient sa belle-sœur Catherine et ses jeunes nièces Rose et Émilie ; chez Pëtre Varsanolièvitch du gouvernement de Viatka, où étaient la sœur de sa bru Pélagie el sa nièce Sophie et ses deux cousines au troisième degré, Sophia et Maclatura.
Toutes les dames, sans exception, furent très choquées de ces manières d’agir de Tchitchikof : aussi l’une d’elles évidemment à dessein de le vexer, passa très près de lui, de manière que le fort rouleau de sa robe frôlât le très léger volant de celle de la jolie blonde, qui, en même temps se sentit souffletée par l’écharpe de la maligne personne ; d’autres dames se groupèrent aussitôt près de Tchitchikof, à qui elles tournaient le dos, et, tout en exhalant la violette et la rose, elles exhalèrent une foule de petits mots encore plus pénétrants. Mais, ou il n’entendit pas ou il fit mine de ne pas entendre ; seulement ce n’était pas bien de sa part, car il ne faut pas braver l’opinion des dames. Il se repentit de cette inattention, plus tard, quand il ne pouvait plus réparer le mal.
Un mécontentement trop bien justifié se peignit sur tous les visages. De quelque considération que jouît dans la société Tchitchikof le millionnaire, l’homme dont les traits avaient quelque chose d’incontestablement noble, fier et martial, il y a des choses que les dames ne pardonnent à qui que ce soit, et en pareil cas c’en est fait de vous. La femme est faible ; elle a, si vous voulez, comparée à l’homme, très peu de consistance dans le caractère, mais à ses heures elle se trouve être plus ferme, plus intraitable que tous ceux qui la jugent inconsistante et facile à ramener. Ce vague dédain, feint un peu à la légère par Tchitchikof, rétablit comme par enchantement parmi les dames la bonne intelligence que la dispute d’une chaise avait mise en grand péril. Dans quelques paroles fort simples qu’il avait prononcées on trouva, par l’analyse, une causticité annonçant un esprit bien sarcastique. Le malheur de notre héros voulut qu’un jeune homme malin et fort dissimulé composât des vers satiriques sur les personnes qu’on ne pouvait guère éviter comme vis-à-vis dans les quadrilles ; on sait que ces sortes d’épigrammes sont comme une des conditions de tous nos bals de province. Ces vers furent écrits et copiés au crayon et coururent de main en main ; le beau sexe les attribua résolument à Tchitchikof. Le mécontentement des dames prit de plus grandes proportions ; elles le déchirèrent à belles dents, et nous devons dire que la jolie blonde, cause innocente de tout ce bruit, fut encore plus maltraitée que son admirateur.
Il se préparait contre notre héros une surprise bien plus fâcheuse encore : dans le temps même où elle avait un petit accès de bâillement, et où il lui déroulait une série d’historiettes, dans l’une desquelles était venu se mêler le nom du philosophe Diogène, apparut en perspective tout au fond de l’enfilade des salons Nozdref, notre ancienne connaissance. Sortait-il du buffet ou de la petite salle verte où l’on jouait un jeu d’enfer qui ne pouvait être le whist ordinaire ? en sortait-il de son plein gré ou l’avait-on expulsé ? En tout cas, son air était tout radieux de gaieté ; il s’était emparé du bras de M. le procureur vraisemblablement depuis quelques minutes, car le pauvre homme visiblement en détresse agitait ces épais sourcils et méditait une brusque évasion. Le hobereau avait trempé son courage dans deux tasses de rhum sous prétexte de thé, et ce qui aurait causé un embarras de gorge à un autre donnait à son verbe un éclat merveilleux, et, tout en déblatérant, il imprimait au magistrat des secousses redoutables.
Tchitchikof, déjà inquiet de cette apparition, s’aperçut que Nozdref, tout en stationnant à chaque minute dans sa marche, avançait pourtant ; cette observation lui fit prendre l’héroïque résolution de s’arracher des délices de sa position et de se rendre un temps invisible, ne prévoyant rien de bon d’une rencontre avec ce fâcheux monsieur. Par malheur, juste en ce moment le gouverneur, qui était livré à de légers entretiens à quelques pas de là, regarda le groupe où était sa fille et manifesta une grande joie de ce qu’il trouvait à point ce cher Pàvel Ivanovitch pour prononcer dans son différend avec deux dames, sur la question de la constance ou de l’instabilité naturelle de l’amour dans la femme. Il ne put répondre à cet appel que par un bien pâle sourire ; Nozdref, qui venait de l’apercevoir, arriva droit sur lui en disant de sa voix la plus pleine :
« Ha ! monsieur de Cherson, le Chersonésien, le futur grand propriétaire ! Ha, ha, ha, ha, hé, hé, hé, hi, ha ! ! l’espoir, l’orgueil de Cherson, le voilà, ha, ha, hé ! » Et il riait d’un rire si plein que ses joues, fraîches et vermeilles comme la rose de printemps, en devenaient houleuses et passaient au carmin. « Eh bien ! as-tu acheté bien des morts ? Votre Excellence saura que monsieur trafique d’âmes mortes, un bon article de commerce, parole d’honneur ! Çà, écoute-moi, Tchitchikof, je te le dis d’amitié, nous sommes tous ici tes amis, n’est-ce pas, monsieur le gouverneur ? Eh bien, moi, à la place de Son Excellence, je t’enverrais à la potence ! hi, hi, hi, hi, hi, hi ! »
Tchitchikof ne savait plus où il était. Nozdref reprit : « Quand il vint me dire chez moi : Tu vas me céder, me vendre tes âmes mortes… hein ? quoi, les âmes mortes… Non, Votre Excellence ne pourra se figurer comme j’ai ri ; j’en avais la vue et la gorge toutes brouillées. J’arrive ici, et voilà qu’on me dit qu’il a acheté, pour coloniser d’immenses terrains du gouvernement de Cherson, toute une armée de paysans, et qu’il en a pour trois bons millions de roubles. Je me demande quelle sorte d’émigrants ce pourrait bien être… il m’avait demandé mes morts, il voulait me les payer, il s’agissait de débattre le prix… c’est ça, me suis-je dit… Écoute, Tchitchikof, tu es un animal, j’en prends Dieu à témoin, une grosse bête, vois-tu, et voilà Son Excellence ici présente ; n’est-ce pas, procureur, un animal ! ! »
Mais le procureur, et Tchitchikof, et le gouverneur lui-même, étaient tellement troublés et péniblement affectés qu’ils ne trouvèrent pas un mot à placer… Leur embarras fut cause que Nozdref, lancé comme il était et n’éprouvant aucun empêchement, put librement ajouter : « Ah, frère, tu as cru… bon, tu t’imagines… allons donc, je m’attache à toi, parce que c’est très curieux, je ne te lâche pas que je ne sache pourquoi tu achètes des âmes mortes. Voyons, voyons, n’as-tu pas honte ? Tu n’as pas de meilleur ami que moi, certainement, et tu biaises ; voici Son Excellence, voici le procureur, là, je m’en rapporte à eux ; est-ce un procédé ? Votre Excellence ne saurait se figurer combien nous nous aimons ; eh ! c’est à ce point, tenez, que si, à cette heure même, vous me disiez : « Çà, Nozdref, dis en conscience, dis qui t’est le plus cher, ton propre père ou Tchitchikof », je dirais : « Tchitchikof, oui, par Dieu, Tchitchikof. » Tiens, Paul, il faut que je te donne un baiser. Permettez, Excellence, que je lui donne un baiser. Ah ! tu ne vas pas, j’espère, me repousser, puisque je te dis que je veux imprimer un bon petit baiser sur tes joues qui sont, ce soir, blanches comme la neige… hololà… »
Nozdref, dont Tchitchikof éluda l’accolade, fut si énergiquement repoussé, qu’il pensa faire une assez lourde chute ; on s’écarta, on s’éloigna ; personne ne fit plus attention à son babil. Mais les paroles qu’il avait dites sur ces achats d’âmes mortes avaient été prononcées très haut, très distinctement, quoique associées à de longs éclats de rire ; elles avaient frappé l’esprit même des personnes qui se trouvaient à l’autre bout de la salle. Cela fit généralement l’effet d’une nouveauté si étrange, qu’elles restèrent immobiles, bouche ouverte, avec une sotte mine d’interrogation vague dans les regards. Beaucoup de dames échangèrent entre elles, ce qui n’échappa nullement à Tchitchikof, des sourires pleins de malignité, et dans la physionomie de quelques personnes il se fit un jeu équivoque, qui témoignait une grande perturbation dans les idées de la société entière. Sans doute Nozdref était un hâbleur et un affronteur ; personne n’ignorait que de sa bouche il ne pouvait guère sortir que des rafales de choses impertinentes et folles ; mais un homme, un homme quelconque, énonçant, n’importe en quel état, une idée nouvelle, ne manquera jamais de l’inoculer à un autre homme qui en sera fortement saisi, lors même qu’en la rapportant à son voisin, il aura employé cette précaution oratoire : « Voyez un peu quelles bêtises on colporte !… »
Et le voisin y sera pris de même manière, bien qu’il dise : « Oui, oui, ce sont des bourdes, et on ne s’arrête pas à de tels propos. » Il s’arrête si peu, quant à lui, qu’il court à l’instant conter la chose à son compère et à une bonne dame qui se trouve là par hasard, et le trio de s’écrier : « Des folies, des folies ! ce n’est pas à nous qu’on fera croire… » Et le trio se sépare pour aller communiquer la nouveauté absurde, sans songer qu’elle a déjà fait bien du chemin avec sa formule obligée : « Je vous demande un peu quelle bêtise ! » L’idée nouvelle fait ainsi deux ou trois fois le tour de la ville, des faubourgs et de la banlieue, quoique indigne d’aucune attention et ne méritant nullement qu’on en daigne parler aux gens de bon sens.
La scène extravagante que nous venons de décrire affecta visiblement notre héros. Les sottes paroles d’un braque retombent sur le braque qui les prononce, mais il ne leur arrive que trop souvent de troubler le repos de l’homme d’esprit. Tchitchikof se sentit aussi mal à son aise que si, étant depuis deux heures dans une société très parée, il s’apercevait que ses bottes, si bellement cirées à l’heure de la toilette, se trouvaient avoir été, avant son entrée dans les salons, sans qu’il s’en fut aperçu, toutes sillonnées d’une fange infecte ; il était tout à fait hors de son assiette. Réfléchissant qu’après tout il n’y avait rien de souillé ni de froissé dans sa mise, il voulut ne plus penser à la scène de tout à l’heure, il essaya de sourire, de se sourire un peu en dedans, il tacha de se distraire, il alla prendre place à une table de whist ; mais tout cela allait comme irait une roue sur un essieu fourbu ; deux fois il joua dans la couleur de son voisin, et, oubliant qu’on ne se fait pas couper la troisième, il la lança avec un grand air de crânerie et coupa sa propre couleur. Ses partenaires en furent ébahis.
Le président ne pouvait comprendre comment Pàvel Ivanovitch, qui jouait si bien, on peut même dire si finement le jeu, avait pu faire de si grosses fautes comme de mettre sous l’assommoir, par exemple, son roi de pique, juste la carte sur laquelle, de son propre aveu, il comptait comme sur une épaisse et forte muraille de défense. Sans doute le directeur de la poste, et le président de chambre, et le maître de police même, s’égayèrent un peu sur le compte de Tchitchikof, se demandant les uns aux autres si l’amour avait jamais eu de ces effets-là sur eux : « Nous savons, nous savons, dirent-ils, que le cœur de Pàvel Ivanovitch fait cruellement des siennes, que naturellement, quand cela le tient, quand il bat à tout rompre pour… pour un objet… suffit, n’est-ce pas, messieurs… oui, oui, c’est très naturel. » Tchitchikof ne reprit point son équilibre, malgré sa très bonne volonté de rendre à ces messieurs plaisanterie pour plaisanterie. Au souper il en fut de même, quoique la société se soit, en général, montrée vraiment aimable et que Nozdref eût été dès longtemps éconduit, car les dames mêmes avaient fini par déclarer et s’écrier que la conduite et les discours de ce gentilhomme devenaient de plus en plus scandaleux. Qu’on songe qu’au beau milieu du cotillon, il était allé s’asseoir sur le parquet et que de là il accrochait avec ses mains le bas des robes et les banques des habits des danseurs, ce qui ne ressemble à rien, selon l’expression unanime des dames.
Le souper fut très gai ; tous les visages qui défilèrent devant les cinq chandeliers à trois branches, que séparaient des fleurs et des assiettes montées chargées de friandises élégantes et flanquées de part et d’autre de rangées de bouteilles, étaient éclairés des doux rayons de la joie. Officiers, dames, fracs noirs, tous semblaient s’être donné le mot pour se montrer aimables, et on le fut jusqu’à la fadeur et la mignardise. Les cavaliers s’élançaient de leurs places, enlevaient les plats des mains des domestiques pour venir les présenter eux-mêmes aux dames flattées de tant de galanterie. Un colonel offrit à sa voisine, au bout de son épée nue, une assiette qui contenait beaucoup de sauce. Les hommes d’un certain âge, parmi lesquels était Tchitchikof, tout en mâchant et absorbant tour à tour une bouchée de poisson ou de viande bien imprégnée d’une couche de fine et forte moutarde de Sarepta, disputaient à haute voix, débattant à la sueur de leur front des questions auxquelles Tchitchikof lui-même voulait prendre part ; mais, à vrai dire, il ressemblait à un pèlerin las et fourbu à qui le nom des hommes, des lieux et des choses, échappe à tout moment par l’effet inévitable de la fatigue. Aussi n’attendit il pas la fin du souper, et il se retira chez lui bien plus tôt qu’il n’avait coutume de rentrer.
Là, dans cette chambre d’auberge bien connue du lecteur, dans cette chambre plus que modeste dont une porte était barrée par une commode, autour de laquelle on voyait parfois la blatte ou le cafard avancer un museau curieux, l’état de ses pensées et de son humeur était aussi criard, aussi peu sûr que celui du mauvais fauteuil où il était assis. L’agitation morale soulevait des vagues sourdes dans son cœur, et on ne sait quel vide pénible s’était fait dans son esprit. Il murmurait avec un incomprimable dépit : « Le diable soit de quiconque a inventé et propagé ce stupide usage des bals ! Aujourd’hui, par exemple, qu’on me dise de quoi ces gens-là avaient si fort à se réjouir ; il y a disette dans la province, tout y est hors de prix, la population souffre : vite un bal !… un bal ? Et quand donc ? dans huit jours, dans trois jours… Pas une minute à perdre : mousseline, barège, fleurs, rubans, dentelles, tout danse sous le mètre, les ciseaux et l’aiguille… voici une jeune fille qui s’en met pour six cents francs sur le corps, la mère et la tante pour mille aussi sur le corps, celle-là sur son corps à peine formé, celles-ci sur leur corps déjà un peu déformé… mais rien, rien sur la conscience ! La redevance des paysans-propriété payera tout cela, ou, ce qui pis est, la poche du plaideur, du client, de l’administré. Eh ! voilà donc pour quel grand besoin tu es prêt à te vendre dix fois le jour et à damner ton âme… c’est qu’il faut à madame, sans délai, ce beau châle, une occasion unique, et cette charmante étoffe, et ces merveilleux rubans qui, demain, se vendront le double et qu’on ne trouvera, ni pour or, ni pour argent, dans huit jours. Qui se refuserait à une dépense d’un millier de roubles, quand il s’agit d’empêcher que, dans la ville, il ne soit dit que la capitainesse, ladoctoresse, la pharmacienne, la négociante, la popesse avait une plus belle robe ? »
Et s’animant de plus belle : « Bal, bal, grand sujet de joie ! Le bal ! fi ! les joies du bal ! pitié ! Est-ce national, traditionnel, voyons ? est-ce dans la nature et l’esprit russe, cela ? Un adolescent, un mineur, mettons, si vous voulez, qu’il soit majeur ou émancipé, bon ! tout à coup, en noir de la tête aux pieds, serré, étiré comme un diable, il paraît, fait le beau, glisse ou piétine ou piaffe sur le parquet. L’un, sans quitter son quadrille, s’entretient d’une affaire grave avec un autre homme, ce qui ne l’empêche pas de bondir, à son tour, comme un chevreau et de décrire différents méandres, puis de reprendre le propos interrompu, qu’il rompt de nouveau pour de nouveaux piétinements… Singerie ! oui, c’est pure singerie, et ce n’est que cela ! Un Français reste à quarante ans aussi enfant qu’il l’était à quinze, donc il faut que nous aussi nous soyons d’éternels garçons de quinze ans. Ah ! vraiment, après chaque bal, je me sens comme chargé d’un gros péché personnel dont je ne veux pas me souvenir. De tout cela que reste-t-il dans la tête ? Rien ; pas plus que de l’entretien d’un homme du monde qui parle de tout, qui effleure à peine vingt sujets à la minute, et ne fait que répéter ce qu’il a aperçu le matin en feuilletant sa gazette ; c’est varié, c’est joli, mais de sa tête, à lui, que sort-il ? rien, rien, et vous reconnaissez ensuite qu’un bout de conversation avec un simple marchand à barbe et à long cafetan, ignorant de tout ce qui n’est pas de son commerce, mais sachant à fond tout ce qui, de près ou de loin, se rattache à son industrie, vaut bien mieux que toutes ces fariboles des salons qui paraissent si pleines et qui sont si vides. Un bal ! que conclure d’un bal ? Qu’un écrivain penseur fourvoyé là veuille décrire, selon la vérité même, la scène qui s’offre à lui en deux ou trois heures de présence dans un bal… je gage dix contre un que, s’il ne sabre ni ne caresse de parti pris l’assemblée, il ne produira qu’un livre absurdissime. Quelle scène est-ce en effet ? Morale ou immorale ? Le diable saurait qu’en dire, mais un homme sérieux, allons donc ! il fera un livre à jeter et à conspuer. »
C’est ainsi que, de retour du bal du gouverneur, raisonna notre héros sur les bals en général ; ne dansant point, il était amer et injuste au sujet de la danse ; mais il y avait à son injustice une cause dont il ne voulait pas tenir compte : il avait du dépit, non pas contre les bals en général (et celui-ci lui avait même d’abord été fort agréable), mais de ce qu’il avait été tenu en échec par un affronteur, et tout à coup avait été vu sous un aspect des plus fâcheux, des plus équivoques. Sans doute, en y réfléchissant bien, il voyait que le mal n’était pas grand, qu’une sotte apostrophe comme celle qu’il venait d’essuyer là ne tirait nullement à conséquence, surtout quand la grosse affaire, la seule sérieuse, celle des âmes, avait été menée à bonne fin. Mais l’homme est étrange : ce qui blessait le plus cruellement Tchitchikof, c’était de voir manquer de bienveillance pour lui ces gens-là mêmes dont il faisait peu d’estime, et dont il condamnait si impitoyablement la vanité et la ruineuse élégance. Ceci le dépitait d’autant plus qu’en tournant et retournant la question ainsi réduite, sous toutes les faces qu’elle pouvait présenter, il était amené à reconnaître clairement que le seul auteur de sa confusion n’était autre que lui-même.
Il ne s’emporta point contre sa propre personne, en quoi nous pensons qu’il eut raison. Tous tant que nous sommes, nous avons la même faiblesse, qui consiste dans un peu d’indulgence à l’endroit de notre caractère et de notre esprit ; tous nous aimons mieux, dans les cas de conscience difficiles, chercher sur qui faire retomber notre dépit, sur un valet, sur le voisin, sur un subalterne, s’il nous arrive à point sous la main, sur notre femme, sur notre table qui branle, sur notre chaise qui s’avise de se renverser contre la porte et de s’y briser ; à qui, à quoi ne s’en prend pas dame colère ? C’est ainsi, et bien plus directement, que notre héros trouva son homme, sur qui il déchargea en plein dos toute l’effervescence de son dépit de minuit. Le souffre-douleur pour l’occurrence, ce fut Nozdref, et en vérité, quoique absent et, je crois, plongé dans un profond sommeil, il reçut des avalanches de rudes paroles plus que jamais n’en essuya aucun bailli de son seigneur, aucun postillon d’aucun voyageur expérimenté, d’aucun capitaine, d’aucun général, d’aucun de ces personnages enfin qui, à toutes les vertes expressions devenues à bon droit classiques, en joignent une infinité qu’on admire, et qu’ils tirent spontanément de leur propre fonds. Vous saurez donc que tout le sommier de Nozdref, l’arbre généalogique de beaucoup des membres de sa famille, de la branche ascendante, ont eu terriblement à souffrir de cette énergique colère de notre héros.
Dans le temps même où Tchitchikof assis sur un fauteuil émérite, agité par l’insomnie, troublé par une pensée importune, faisait pleuvoir sur Nozdref et sur toute sa race une rude grêle d’épithètes ; quand le moucheron de la chandelle qu’il avait devant lui s’était fleurdelisé au point de rendre toute clarté impossible, quand au dehors régnait encore une nuit impénétrable, mais déjà bien près de bleuir devant l’aube matinale ; quand au loin les coqs hasardaient un premier et timide échange de coups de gosier, comme pour régler à l’avance le diapason de leurs chants ; quand, dans la ville livrée à son meilleur somme, errait peut-être sans grand souci, à cette heure, quelqu’une de ces piteuses personnalités déclassées, qui ne connaissent de route que ces chemins beaucoup trop effondrés, battue, hélas ! par le pied pesant de la triste ivrognerie russe du plus bas étage ; à cette même heure extrême de la nuit, à l’autre bout de la ville, se passait une chose bien simple, qui pourtant allait ajouter son lourd pavé au désagrément de la situation de notre héros.
Là, dans un dédale entrecroisé de ruelles raboteuses, cahotait en louvoyant, festonnant, montant et redescendant, un étrange petit véhicule qu’il ne fût venu à l’idée de personne de nommer tarantas, koliaska[3] ni britchka, et qui, jusqu’à un certain point, ressemblait à une monstrueuse citrouille, accidentée dans sa forme, et qu’on aurait solidement montée sur deux roues au moyen d’un essieu de bois de chêne. Les bajoues de ce potiron s’ouvraient en portières et portaient encore trace de la fine écorce jaunâtre qu’on avait pu y remarquer jadis ; mais elles se refermaient très mal, à raison du mauvais état des mains et des pênes, auxquels il était suppléé par des clous et des bouts de corde éraillés. Ce véhicule cucurbite était encombré de coussins d’indienne en forme de blagues à tabac, de traversins et d’oreillers ordinaires, rembourrés de sacs de pains de sept ou huit sortes de pâte plus ou moins cuite, plus ou moins fondante, plus ou moins fade ou épicée. Il y avait, outre cela, deux sortes de pâtés qui dominaient toute cette victuaille. Le marchepied d’arrière était occupé par un laquais à titre héréditaire, en veste ronde d’une étoffe toute spéciale, toute locale, en barbe de trois semaines d’un roux tournant tout à fait au gris, bref, par celui qui, du matin au soir, s’entend appeler et toujours du nom de mâloï[4]. Le grincement des crampons rouillés et de l’essieu réveillèrent dans une autre partie de la ville un hallebardier-garde, qui, en soulevant son arme, se mit, sans être encore bien réveillé, à crier : Qui vive ? d’une voix à s’en effrayer lui-même ; mais, voyant que nul vivant ne passait dans son cercle d’activité, il se mit à regarder, à la brune clarté du réverbère de sa guérite, le collet de sa houppelande, et y surprit je ne sais quel petit vampire qu’il accusa peut-être de lui avoir fait jeter le haut cri de tout à l’heure, car il lui donna impitoyablement la mort entre deux ongles. Après cette exécution sommaire, il posa sa hallebarde dans l’entrée de son échoppe, et aussitôt se rendormit ainsi que le permet, je suppose, le statut particulier de cet ordre de chevalerie, à la suite d’un fait d’armes.
Les chevaux du véhicule, cependant, tombaient souvent sur leurs genoux, d’abord parce qu’ils n’étaient pas ferrés, et il paraît que le doux pavé des villes leur était resté à peu près inconnu. La colymâga[5], après avoir doublé encore sept ou huit coins de rues, pénétra enfin dans une ruelle sombre, passa devant une toute petite église paroissiale dédiée à saint Nicolas, et s’arrêta à la grande porte de la protopopesse[6]. Du char à forme de citrouille descendit une fille coiffée d’un mouchoir, empaquetée dans une tëlogreïka[7], et secoua la grande porte avec toute la force qu’aurait pu y mettre un homme bien constitué, par exemple le petit en veste ronde qui, immédiatement après, fut tiraillé et remis sur ses pieds, mais qui, dans le premier moment, dormait comme une âme morte. Les chiens de la cour aboyèrent, et la porte cochère, bâillant avec bruit, avala enfin, non sans peine, le grotesque véhicule. Celui-ci eut à se faire un passage dans une cour d’une part très exiguë, et d’une autre encombrée de bois à brûler, de vieux chevrons, de tonneaux défoncés, de cages à poules, et de vingt sortes de vieux paniers. La fille qui menait les chevaux par la bride, les arrêta au pied d’une porte couverte. Là une vieille dame mit pied à terre ; cette dame n’était autre que la Korobotchka, la secrétairesse de collège que nous avons vue chez elle, dans ses domaines, passant un marché avec Tchitchikof, et se promettant de faire plus tard beaucoup d’autres affaires.
Notre ancienne connaissance, cette vieille dame, peu après le départ de notre héros, fut saisie d’une si vive inquiétude au sujet de la singulière vente qu’il lui avait fait faire, que, n’en ayant pu fermer l’œil de trois nuits entières, elle avait à la fin résolu, bien que ses chevaux ne fussent point ferrés, de se rendre à la ville, et, sous prétexte de s’informer à quel prix se vendent les âmes mortes, au cours du chef-lieu, de savoir enfin si, Dieu préserve ! elle n’avait pas été trompée, quelque chose lui disant qu’elle les avait cédées par inexpérience à ce marchand peut-être à un tiers ou même à un quart du prix réel de cette marchandise.
Quelle fut la conséquence immédiate de l’arrivée de Mme Korobotchka au chef-lieu, c’est ce que le lecteur saura par l’entretien de deux dames, entretien qui… Mais au lieu de le résumer, nous le donnerons mot pour mot dans notre neuvième chant que voici :

Notes

  1. Aller Personnages de romans à la mode de 1835 à 1845.
  2. Aller Talons de bottes à l'écuyère, et simplement hauts talons de chaussure.
  3. Aller Calèche.
  4. Aller Mâloï, petit pris substantivement ; on apostrophe de ce mot, en Russie, tout domestique dont on ne sait pas le nom, ou qu'on croirait honorer trop en le nommant par son nom, même le plus court ou très abrégé. En France, au café ou à l'auberge, où l'on n'est qu'en passant, on apostrophe du nom de garçon l'homme qui vous sert, quel que soit son âge, et eût-il douze enfants, à la seule vue de la serviette ou du tablier qui vous fait reconnaître en lui un des serviteurs de ce lieu public où l'on n'a que faire des noms propres. Mais garçon est d'une application plus restreinte en français que petit en russe.
  5. Aller Ancienne voiture de voyage des boïars de Pierre le Grand.
  6. Aller Femme d'archiprêtre.
  7. Aller Tëlogreïka, ou chauffe-corps, sorte de grande camisole ouatée, très chaude et sans manches.


Chant IX
Les émotions d’une petite ville
La population entière est sur les dents


Les mille et une petitesses des petites villes. – Caquets, conjectures à perte de vue. – Préoccupation principale des femmes ; Tchitchikof veut sûrement enlever la fille du gouverneur. – Préoccupation des hommes : Qu’est-ce, au fond, que ces âmes mortes ? et qu’est-ce que Tchitchikof lui-même ? – Des circonstances multiples viennent s’accumuler comme pour mettre les esprits à la torture. – Il est beaucoup parlé de la nomination et de la prochaine arrivée d’un nouveau gouvernement civil. – Sur ce seul bruit, pas un employé, pas un magistrat qui ne fasse son examen de conscience et ne s’efforce de mettre ordre aux affaires. – Mais toujours faudrait-il bien savoir ce que c’est que ce Tchitchikof, objet des propos passionnés et contradictoires de la ville et des champs ; est-ce un homme qu’il faudrait arrêter ? ou n’est-ce pas un homme à carte blanche, bleue ou verte, et qui lui-même pourrait faire arrêter tout le monde ? – Et la dame Korobotchka avec ses récits fantastiques. – Incertitude, malaise, stupeur générale.
En cette matinée, dès avant les heures où, dans la ville de N**, ont communément lieu les visites, de la porte principale d’une maison orange en bois, à mezzanine en saillie reposant sur des colonnes bleu azur, s’élança d’un pied agile une dame en élégant cloc à carreaux, accompagnée d’un laquais en garrick à cinq collets bordés d’un petit passement d’or, et coiffé d’un chapeau rond verni. En un clin d’œil elle fut installée dans une calèche dont le laquais s’empressa de fermer solidement la portière, après avoir replié le marchepied ; puis il grimpa derrière en s’accrochant aux bretelles et cria au cocher : « Pochôlll[1]. » La dame venait d’apprendre une nouvelle, une nouvelle du matin même, et elle éprouvait le plus pressant besoin de la communiquer. À chaque minute elle regardait à sa fenêtre et voyait avec dépit que tout restait à moitié chemin ; chaque façade de maison lui semblait s’être allongée du double ; il y avait surtout une façade d’hospice à nombreuses fenêtres étroites qui lui semblait être étendue à l’infini, si bien qu’elle ne put s’empêcher de dire : « Voilà qui est absurde ! ils ont bâti cela comme pour la population de trois provinces ! » Le cocher avait déjà deux fois, depuis l’ordre donné d’atteler, crié du haut de la galerie : « Plus vite, plus vite donc, Andruchka ! » Maintenant il entend de nouveau derrière lui : « Vite, vite, Andruchka, mais va donc ! »
À la fin la calèche s’arrête devant une longue petite maison de bois peinte en gris foncé, sauf quelques moulures blanches appliquées au-dessus des fenêtres ; contre chaque fenêtre s’élevait un haut grillage en bois ; en avant de cette maison, une palissade, comme pour garantir l’existence souffreteuse de quelques tilleuls moins blancs de leurs fleurs, du reste fort rares, que de la poussière abondante qui s’y attachait et qu’ils secouaient à leurs heures sur toute cette habitation. Comme il n’y avait pas de vent ce jour-là, les fenêtres étaient ouvertes et le passant voyait là des pots de fleurs à qui on permettait de respirer, une perruche qui se balançait dans l’anneau de cuivre de sa cage, et deux petits chiens qui dormaient au soleil.
Dans la maison dont nous venons de décrire les dehors habitait une amie de la dame qui descendait de calèche.
L’auteur avoue l’embarras positif qu’il éprouve pour désigner par les noms propres ou même par de simples noms de baptême ces deux dames, de manière à ne fâcher personne. Leur donner à chacune un nom de fantaisie, mais à base russe, serait dangereux ; à base étrangère, ce serait contre mon but. Et quelque nom bien russe, comme il convient, trouvera pour sûr, dans un coin de notre empire, à si bon droit qualifié immense, quelqu’un portant justement ce nom-là, et ce quelqu’un ne manquera pas de se fâcher à rouge et même à blanc, alléguant que sans doute nous sommes venu en grand secret savoir ce qu’il fait, ce qu’il est, quel touloupe il porte, quelle Agraféna Ivanovna est en sa possession, et de quels plats elle le régale. Nommer les dames par le grade civil ou militaire qu’elles tiennent de leur seigneur et maître, ce sera encore, à leur sens, désigner leur famille avec surcroît d’offense. Aujourd’hui toutes les classes civiles et les conditions sociales sont si irritables, que tout ce qui se décrit dans un livre, dans un livre imprimé, est aussitôt pris pour des personnalités ; c’est dans l’air que nous respirons. Vous dites : « Dans une ville il y a un sot. – Ha ! voilà des personnalités ! dira aussitôt un monsieur doué d’une honorable apparence ; est ce de moi que vous prétendez parler ?… » Et Dieu sait où il s’arrêtera.
On concevra donc que, pour éviter une telle algarade, nous appelions la dame devant la maison de laquelle s’arrêta la calèche, comme on l’appelait unanimement dans toute la ville de N***, c’est-à-dire Charmante. C’était son renom, et elle l’avait bien gagné, car elle faisait tout pour paraître aimable. Je ne nierai pas qu’à son amabilité reconnue venait par moments se mêler une grêle de projectiles si déliés, ce qui est du reste la saillie particulière au caractère féminin, que, dans chaque mot de sa piquante conversion, on sentait assez souvent le jeu provocant de ces pointes subtiles, et Dieu préserve quecelle contre qui parfois elle s’animait un peu, fût venue en pareil moment lui tomber sous la main ! Ce petit faible était, je me hâte de le dire, habituellement caché sous les formes d’un exquis savoir-vivre de province. Il y avait de la grâce dans chacun des mouvements de sa bouche et de tout son corps ; elle aimait les vers ; elle savait pencher la tête d’un air tout pensif ; ceux qui avaient n’importe quel misérable grief contre elle, disaient eux-mêmes d’abord : « C’est une femme charmante, » et après cela ils s’en donnaient à cœur joie sur son compte.
Quant à l’autre dame, la visiteuse à la calèche, celle à qui pesait une nouvelle toute fraîche éclose, elle n’avait pas autant de trait dans l’esprit, de diversité dans le caractère ; aussi nous bornerons-nous, selon le sentiment de la localité, à l’appeler Gentille. L’entrée de Gentille éveilla en sursaut Adèle et son compagnon Pot-pourri : Adèle, chevelue comme un yak, Pot-pourri, court en pattes : on pense bien que je parle des deux gardiens de l’intérieur, des deux chéris qui dormaient si héroïquement sous le feu d’un rayon de printemps. Tous deux se jetèrent, la queue en trompette, les pattes et l’œil écarquillés, avec force jappements, dans l’antichambre où la visiteuse se débarrassait de son cloc, et elle se vit en robe du tissu et de la teinte à la mode, un long boa autour du cou ; des senteurs de jasmin se répandirent dans toute la pièce. À peine Charmante eut été informée de la venue de Gentille qu’elle accourut et se précipita vers son amie. Elles se pressèrent les mains, s’embrassèrent et s’écrièrent comme font les ex-compagnes des instituts impériaux, lorsqu’elles se rencontrent peu de temps après leur émancipation, lorsque les mamans et les tantes expérimentées n’ont pas encore eu le temps de leur expliquer que le père de l’une d’elles est plus pauvre et d’un rang (tchine) moins élevé que le père de l’autre, du ton dont on dirait : « Il y a entre vous des abîmes. »
Les baisers furent bruyants, parce que Adèle et consort, peu soucieux du vain claquement d’un simple mouchoir de poche, se mirent à aboyer au lieu de japper. Les deux dames passèrent dans un salon de réception bleu, entouré d’un divan ; il va sans dire qu’il se trouvait là une table ovale et des jardinières faisant paravent par l’épaisseur du lierre qui les tapissait ; à leur suite en grommelant entrèrent Adèle, semblable à un traîneau qui chemine invisible sous une meule de foin, et Pot-pourri, faisant trottiner son gros corps sur ses très courtes pattes : « Ici, tenez, ici dans l’angle », dit la maîtresse de la maison, en faisant asseoir sa visiteuse commodément sur le divan ; « voilà, voilà, et puis ce coussin, bien ! » En parlant ainsi elle fourrait derrière son amie un coussin où était brodé en laine un chevalier dont, comme dans toutes les broderies au canevas, le nez était en gradins et la bouche en carré. « Que je suis donc heureuse que l’idée… Figurez-vous, j’étais là dedans, j’entends s’arrêter une voiture et je me dis : « Bah ! qui donc peut venir de si bonne heure ? » Paracha pensa que ce devait être la vice-gouvernante, sur quoi je lui dis : « Allons, encore cette folle qui vient m’obséder !… » Et ma foi, j’allais tout bonnement me faire dire absente.
La belle visiteuse voulait entrer en matière et se soulager de sa nouvelle, mais une soudaine exclamation de Charmante donna tout à coup une autre direction à l’entretien.
« Quelle jolie indienne ! s’écria la dame en regardant la robe de Gentille.
– Oui, n’est-ce pas que c’est joli ? Prascovia Feodorovna trouve les carrés un peu grands et à ces points cannelle elle préférerait des points bleus. Je viens d’envoyer à ma sœur une étoffe si délicieuse qu’en vérité je ne sais comment vous en donner une idée : représentez-vous des raies fines, fines, fines… aussi fines que votre imagination peut les concevoir… le fond est bleu de ciel, et entre les raies il y a des œils, des pattes, des œils, des pattes, des œils, des pattes… je vous dis que c’est ravissant ; quant à moi d’abord, je vous assure que je n’ai jamais rien vu d’aussi gracieux au monde.
– Bien ; mais c’est bigarré.
– Non, ce n’est pas bigarré.
– Bah, bah ! c’est bigarré. »
Je dois dire en passant que Charmante est un peu matérialiste, un peu portée à nier et à douter, et qu’il y a beaucoup de choses reçues et convenues dans la société, qu’elle n’admettait pas et dont elle ne convenait point.
Gentille expliqua très doucement que l’étoffe dont elle avait parlé n’offrait à l’œil aucune bigarrure, et aussitôt elle s’écria : « Ah ! chère, des ganses, vous avez encore des ganses ! on ne porte plus de cela.
– Comment ! on ne porte plus de ganses ?
– Eh non ; on les remplace par des festons.
– Tant pis, si cela est, car ce n’est pas joli… du feston !
– Des festons, oui, tout en festons : la pèlerine se fait en festons, on en met sur les manches ; les épaulettes se font en festons, on en garnit le bas, en un mot, tout, tout, tout. Et plus de ganse.
– Ce n’est pas joli, Sophie Ivanovna, une garniture toute en festons.
– C’est au contraire très joli, joli au possible ; cela se brode à deux ourlets ; on fait de larges parements… et en dessus… Mais voilà, voilà ce qui vous frappera, ce qui vous fera vous récrier que… oui, pour le coup vous serez étonnée. Me croirez-vous si je vous dis que la taille est maintenant plus longue d’un tiers, que le devant descend en pointe et que le buse passe toutes les bornes ? puis la jupe se fronce tout alentour de manière à faire presque l’effet des anciens paniers, et on se met par derrière des pelotes ou coussinets en ouate pour être tout à fait belle femme.
– Il faut convenir que c’est… beau, dit Charmante, en faisant un haut-le-corps plein de dignité.
– Ça, vous avez raison, et je suis parfaitement de votre avis, dit Gentille.
– Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on ne me fera pas donner dans ces choses-là.
– Ni moi non plus, je vous jure… voyez-moi un peu où va la mode ; vrai, cela ne ressemble à rien. J’ai pris chez ma sœur ses patrons, justement, comme cela, pour en bien rire. Mélanie, ma femme de chambre, s’est mise tout de suite à la couture… vous savez comme elle est vive… mais…
– Ainsi, vous avez les patrons chez vous ? s’écria Charmante avec une visible agitation.
– Oui, ma sœur me les a prêtés pour quelques jours.
– Ah ! chère amie, puisque votre Mélanie coud déjà, c’est qu’elle a coupé ; au nom du ciel, prêtez-moi ces patrons.
– C’est que je les ai promis hier au soir à Prascovia Fédorovna ! Quand elle me les renverra, si vous voulez.
– Moi, après Prascovia Fédorovna ! après elle, y pensez-vous ? Mais il serait par trop étrange de vous voir préférer aux vôtres des gens étrangers.
– Elle est aussi ma tante.
– Allez donc, quelle tante ! une tante du côté des hommes… Non, Sophie Ivanovna, je ne veux rien entendre ; cela va aussi trop loin, et vous voulez m’offenser ; mais enfin peut-être que vous en avez assez de ma connaissance, et il vous sera venu l’idée de rompre. »
La pauvre Sophie Ivanovna ne savait plus que faire, voyant très bien entre quels feux elle était venue elle-même se placer ; la sotte vanité qui l’avait fait parler lui causait en ce moment un dépit vraiment digne de pitié. Heureusement le besoin de babiller un peu saisit Charmante et vint très utilement au secours de sa nièce Gentille.
« Ah çà, et notre beau ? dit la tante.
– Bon Dieu, voilà une heure que je suis là assise côte à côte avec vous, et je n’ai pas encore trouvé le moment de vous dire…, j’allais presque oublier… »
Ici Gentille fut à demi suffoquée par les paroles qui, comme dans une volée de tout jeunes aiglons allant prendre leurs ébats, se précipitaient, toutes à la fois également pressées de gagner l’espace. Nous estimons qu’il y eut inhumanité à la maîtresse de la maison à interrompre comme elle le fit à dix reprises son interlocutrice par des objections sans nul à-propos, telles que ceci :
« Dites, dites ; mais je vous en préviens, vous aurez beau me le vanter et le porter dans les nues, votre beau, moi je vous dirai et je lui dirai à lui-même en face qu’il n’est qu’un vaurien, oui, oui, chère, un vaurien, un mauvais sujet fieffé.
– À la bonne heure, mais laissez-moi donc vous raconter…
– On veut qu’il soit beau, beau ? comment l’entendent-elles donc ? il n’est pas du tout beau. Voyez son nez ; à première vue pas mal ; mais un nez de femme, et un nez fort désagréable ; plusieurs m’ont assuré qu’avec ce petit nez-là il éternue parfois à faire éclater les vitres.
– Oui, bon… permettez… mais mon Dieu, chère âme, laissez-moi donc dire… fort bien, fort bien… mais ce que j’ai appris, ce que je viens d’apprendre il y a deux heures, c’est toute une histoire, entendez vous ? c’est ce qu’on appelle une histoire ! Voulez-vous à présent me laisser parler ? »
Voilà ce que dit Gentille, d’abord de l’accent d’une véritable angoisse, puis d’une voix suppliante en terminant. Il n’est pas hors de propos de faire observer que, dans l’entretien des deux dames, il se fit un bien étrange amalgame de mots étrangers avec le russe, et le français y entra pour des phrases entières. Quel que soit le profond respect de l’auteur pour les salutaires avantages que procure à la Russie la langue française, quelle que soit sa vénération pour la louable et patriotique habitude de notre haute société de parler français, et exclusivement français à toutes les heures du jour, il demande l’autorisation de ne pas laisser pénétrer dans son poème national russe les mots étrangers si chers à notre noblesse. Notre poème est-il bon, ne l’est-il pas, on en jugera ; mais nous tenons tout particulièrement à ce qu’il soit russe.
« Une histoire ! quelle histoire ? Eh bien ! voyons donc votre histoire.
– Ah ! ma chère Anna Grigorievna, vous ne pourrez vous faire une idée de l’état où j’étais il y a deux heures de cela ; figurez-vous que je me lève, on me prépare le thé ; arrive chez moi, devinez… entre chez moi la protopopesse, la protopopesse, la femme du prêtre, oui, oui, du père Cyrille… et qu’en pensez vous ?… notre beau, notre voyageur, cet homme si poli, si délicat, si discret, hein ? Que me direz-vous de lui, voyons ?
– Dites donc vite, vous me faites mourir ; eh bien quoi ? j’y suis, j’y suis, il fait la cour à la protopopesse.
– Qu’il en contât à la protopopesse, ce ne serait rien encore. Écoutez ce qu’elle vient de me raconter : vers minuit était arrivée chez elle Mme Korobotchka, vous savez, qui vit dans ses terres à quarante-cinq ou cinquante verstes d’ici ; cette dame, qui est de sa connaissance, entre tout agitée, presque effarée, pâle comme la mort, et lui raconte, et comment, écoutez bien ! c’est un chapitre de roman, elle raconte que par une nuit très sombre, à une heure avancée et quand tout dormait chez elle, on frappe à sa porte cochère un coup épouvantable suivi d’autres coups encore plus violents et une voix crie : « Ouvrez, ouvrez vite, ou la porte va être jetée à bas ! » Que me direz-vous de cela ? Un joli monsieur, n’est-ce pas, celui qui agit comme cela ?
– Oui, bien ; mais cette dame Korobotchka est donc jeune, jolie, quoi ?
– Très vieille et très laide.
– Bravo, bravo ! Ainsi, il s’en prend aux vieilles. Eh bien, elles ont bon goût, nos belles d’ici, et il est mignon, l’oiseau dont elles sont toutes coiffées !
– Eh non, Anna Grigorievna, ce n’est pas du tout ce que vous supposez. Représentez-vous seulement que Tchitchikof, armé de pied en cap comme Rinaldo Rinaldini, lui apparaît comme une vision et lui dit d’une voix creuse : « Vous allez me vendre toutes vos âmes mortes. » La Korobotchka, comme de juste, lui répond : « Je ne peux pas vous les vendre, puisqu’elles sont mortes. – Elles ne sont pas mortes ; c’est d’ailleurs mon affaire à moi de savoir si elles sont mortes ou pas mortes, la vôtre est de me les céder ; elles ne sont pas mortes pour moi ; finissons-en ! !… » Bref, il fit chez la dame un esclandre épouvantable ; tout le village accourut au bruit : les enfants piaulent, les hommes murmurent, les femmes braillent, on ne s’entend plus ; c’était une horreur. Vous jugez si je tremblais en écoutant ce récit : « Ah ! ma chère maîtresse, me dit Marie, voyez, voyez dans la glace comme vous êtes pâle. – Bon, j’ai bien le temps de me regarder ! il faut que j’aille raconter cela à Anna Grigorievna. » Et vite j’ai fait atteler. Le cocher me demande où il faut mener, et moi je ne puis lui rien dire et je le regarde comme une insensée ; vraiment il a dû un moment me croire folle. Vous ne vous faites pas une idée de l’agitation où j’étais.
– C’est bien étrange, dit Charmante ; vendre… acheter des âmes mortes !… est-ce faire un pacte avec le diable ? Au fait, c’est la seconde fois aujourd’hui que j’entends parler de ces âmes mortes ; mon mari m’a conté les paroles de Nozdref au bal, et il a beau dire qu’il n’est qu’un hâbleur, je tiens moi, qu’il y a là quelque chose.
– Figurez-vous ma position en entendant raconter la scène de chez la Korobotchka. Celle-ci ne sait maintenant que faire ; elle dit qu’il l’a forcée de signer Dieu sait quel papier, un faux, sans doute, et qu’il lui a jeté quinze roubles cuivre sur la table, et elle se désole, disant : « Je suis une pauvre vieille veuve sans protection, sans expérience ; je ne comprends rien ; peut-être le père Cyrille ?… – Bah ! il comprendra encore moins que nous !… » Enfin la protopopesse peut se vanter de m’avoir joliment remuée avec sa nouvelle d’âmes mortes.
– Fort bien, mais dans tout ceci il ne s’agit pas que de morts vendus et achetés ; c’est une couleur, une écorce ; cela cache quelque autre chose.
– Certainement, certainement ! » dit Gentille de plus en plus ahurie ; et, dans sa brûlante impatience de pénétrer ce qu’il devait y avoir là de mystérieux, elle dit à Charmante qui rêvait en hochant la tête : « Qu’est-ce… que… vous croyez donc… que cela pourrait bien cacher ?
– Mais vous-même, quelle est votre pensée !
– Ma pensée ?… tenez, franchement, je m’y perds.
– Dites toujours, je tiens à voir un peu comment vous envisagez la chose. »
Presser ainsi Gentille, c’était l’embarrasser beaucoup, car tout ce qu’elle savait faire, c’était de s’agiter, de trembler et de s’écrier que c’est une horreur et qu’elle n’y conçoit rien. Quant à ce qui est de conjecturer, ce n’était point son fait, et, plus qu’une autre, en ces graves occasions, elle avait un pressant besoin de l’initiative d’une bonne et sûre amie.
« Eh bien, vous allez savoir ce que signifient ces âmes mortes. » dit avec un grand air de bonté la dame Charmante.
Gentille, tout heureuse, se trouva, quoique un peu lourde de sa personne, en suspens, en l’air, ni assise ni levée, tout oreilles et tout yeux, plus légère qu’un brin de duvet que l’absence de tout vent retient flottant et immobile à la fois dans l’espace.
« Les âmes mortes…
– Dites, dites… dites donc vite, au nom de Dieu, dites. Les âmes mortes… eh bien ?
– Les âmes mortes, chère amie, sont une fiction qu’emploie Tchitchikof pour cacher son jeu, et voici de quoi il s’agit. Il va enlever… la fille du gouverneur. »
Cette conclusion bien inattendue parut à Gentille une révélation, une découverte extraordinaire et merveilleuse ; cependant, pour n’en pas perdre l’habitude, elle fut quelque temps comme pétrifiée et devint très pâle, puis elle trembla réellement de tous ses membres et s’écria en joignant les mains :
« Ah ! bon Dieu, bon Dieu ! je n’aurais pu supposer cela !
– Moi, dès que vous avez eu ouvert la bouche tout à l’heure avec votre histoire, j’ai deviné de quoi il retournait.
– Après cela, on voit ce que c’est que l’éducation des instituts… c’est beau, l’innocence des demoiselles qui sortent de là !
– L’innocence de cette petite, par exemple, hein ! Moi qui vous parle, je lui ai entendu tenir des propos que je n’aurais pas le courage de tenir, moi, femme mariée.
– Savez-vous que cela fend le cœur de voir jusqu’où va maintenant l’immoralité ?
– Les hommes raffolent d’elle. Quant à moi, j’avoue que je la trouve…
– Maniérée que c’est insupportable à voir, n’est-ce pas ?
– Allons donc ! c’est une statue, et pas la moindre expression, pas de physionomie !
– Ah ! qu’elle est maniérée, qu’elle est donc maniérée ! Je ne sais pas qui a veillé à son éducation, mais je n’ai jamais vu fille ou femme faire autant de simagrées.
– Mais, ma chère, c’est une statue de marbre ; elle est froide et pâle comme la mort.
– Ne dites pas cela, Sophie Ivanovna ; elle a toujours un pied de rouge sur les joues.
– Qu’est-ce que vous me contez donc là, Anna Grigorievna ? elle est blanche, blanche comme de la craie.
– Chère amie, j’ai été assise tout près d’elle, elle avait du rouge de l’épaisseur de mon petit doigt, je vous dis, tellement même que cela s’écaillait. Elle va sur les traces de sa mère, et soyez sûre qu’elle sera encore plus coquette.
– Eh bien ! permettez… mais écoutez-moi… écoutez, je suis prête à prier tout ce que vous voudrez, je consens à perdre mes enfants, mon mari, tout mon bien, si elle met une touche, une parcelle, une ombre d’un fard quelconque sur sa figure !
– Que dites-vous donc, Sophie Ivanovna ? dit Charmante en frappant d’une main dans l’autre.
– Vraiment, vous êtes singulière, Anna Grigorievna, et vous m’étonnez, » dit Gentille en imitant le geste de son interlocutrice et en la regardant avec un air de stupeur.
Le lecteur ne trouvera pas sans doute bien extraordinaire que les deux dames aient une pareille discussion au sujet d’une personne qu’elles ont vue face à face, l’une et l’autre, à la même heure ; il ne saurait ignorer qu’il y a, en effet, dans le monde, des choses qui ont la propriété de paraître à telle dame d’un beau blanc de céruse, et à telle autre, rouge groseille ou carmin.
« Tenez, encore une preuve qu’elle est très pâle, poursuivit Gentille ; je me souviens que je me suis penchée vers Manilof et lui ai dit : « Mais voyez donc comme cette petite est blafarde ! En vérité, il faut que nos maris aient bien peu de goût pour se coiffer d’un minois si fade. » Et notre beau, notre beau… Ah ! qu’il m’a paru déplaisant ! non, vous n’avez pas d’idée à quel point il m’a déplu.
– Il s’est pourtant trouvé là bien des dames à qui il ne semblait pas être indifférent.
– À moi ? à moi ? Non, Anna Grigorievna, vous ne pouvez dire cela, de moi ; jamais, jamais, je vous prie de le croire !
– Je ne parle pas de vous ; il n’y avait pas que vous de dame au bal.
– Jamais ! jamais ! permettez-moi de vous dire que je me connais. Après cela, pensez ainsi, si vous le voulez, de certaines prudes qui en public font les inabordables.
– Pardon, Sophie Ivanovna, à votre tour vous me permettrez de vous faire observer que jamais chez moi personne n’a eu à relever aucun scandale ; d’autres en ont plus d’un sur la conscience, oui, mais pas moi, pas moi, notez bien cela.
– Qu’est-ce qui vous fâche donc tant ? Il y avait une foule de dames ; il y en a eu qui, à l’envi les unes des autres, se sont précipitées sur une ou deux chaises vacantes tout contre une porte, pour être plus près de lui. »
Après ces dernières paroles de Charmante, il semblait qu’il dût éclater une vraie tempête. Il n’en fut rien, et voici pourquoi : Charmante se souvint qu’elle ne tenait pas encore le patron de la robe à la mode, et Gentille, qu’elle n’avait jusque-là obtenu aucuns détails sur la découverte du projet d’enlèvement. Elles réfléchirent, et aussitôt la paix se rétablit. Ces deux dames, au fond, n’étaient ni d’un naturel méchant ni même d’un caractère d’esprit fort explosif : seulement il leur prenait parfois, en conversant, des chaleurs soudaines qui les portaient à se piquer, à se décocher l’une à l’autre un trait, un mot vif : « Empoche-moi ceci, attrape cela en passant, avale, avale, ma très chère. Cela fait bien plaisir. » Il y a tant de besoins dans les cœurs des femmes… et aussi des hommes !
« Une chose que je ne puis comprendre, dit Gentille d’un ton calme, c’est que Tchitchikof, qui n’est ici qu’un simple voyageur en passage, ait pu se résoudre à tenter un coup de main si hardi, et cela à lui tout seul.
– Est-ce que vous penseriez qu’il n’a pas de compères ?
– Et qui supposeriez-vous donc qui fût capable de l’aider ?
– Dieu sait ! Nozdref lui-même, peut-être.
– Comment Nozdref ?
– Pourquoi pas ? cela lui va ; vous savez qu’il a voulu vendre son père, et ce qui est encore plus joli, le jouer aux cartes.
– Ah ! que d’intéressantes nouvelles vous m’apprenez là ! je n’aurais jamais deviné de moi-même que Nozdref est mêlé dans cette histoire.
– Moi, dès le commencement de la soirée, j’eus tout compris au bout d’un quart d’heure.
– Je vous crois ; mais, quand Tchitchikof est arrivé ici, et qu’il a fait quelques visites, personne alors n’aurait, je crois, deviné qu’il remuerait ainsi toute la ville. Je vous avouerai que la protopopesse m’a aussi touché un mot du projet d’enlèvement ; si vous aviez pu voir comme j’étais tremblante… si je n’avais la ressource de venir me retremper dans votre bonne affection, je crois que j’en perdrais la tête. Voyez que d’étranges choses se passent dans notre monde ! Ah ! Anna Grigorievna, pensez, ma Marie remarque que je suis pâle comme une morte : « Ah ! ma bonne maîtresse, me dit-elle, qu’avez-vous donc ? vous êtes plus blanche que votre camisole. » Moi je lui ai répondu : « Marie, Marie, tais-toi ; il s’agit bien de mon teint ! » En voilà une histoire ! Et Nozdref mêlé à l’aventure… c’est du beau ! »
Gentille grillait d’impatience de savoir comment allait se faire le mystérieux enlèvement, de connaître le lieu, l’heure ; etc., etc. ; mais c’était demander un peu trop. Charmante s’excusa sur son ignorance, et elle ne savait pas en imposer ; supposer… oui, supposer, c’est tout une autre affaire, quand la supposition qu’on fait est fondée sur une intime conviction. Quand elle avait dans son for intérieur la conviction d’une chose, elle ne s’en départait plus, et l’avocat le plus habile à donner le change aux opinions d’autrui, verrait, en essayant son art auprès d’elle, ce que c’est qu’une conviction profonde.
Les deux dames furent parfaitement persuadées de ce que, dans le principe, elles n’avaient admis que comme simple conjecture ; et en cela il n’y a rien que de fort ordinaire. Notre sexe, qui se donne carrément pour le sexe fort et intelligent, n’est guère plus sage, soit dit entre nous, et je n’en veux pour preuve que la manière dont il pond, couve, nourrit et lance à travers le monde ses dissertations les plus érudites et les plus absolues. Originairement un tel avait eu l’idée de se faire à lui-même, non sans confusion, une question très modeste : « Ne serait-ce pas de là, de ce rocher, de ce filet d’eau, de cet étroit passage, de ce débris de quelque vieille tour que le pays a pris son nom ? » ou bien : « Ce document était-il une instruction, ou un diplôme, ou une charte, et ne se rapporte-t-il pas à une réponse bien plus ancienne que ne l’a supposé mon confrère, et le peuple qu’il nomme ici avec une orthographe tant soit peu arbitraire, ne serait-ce pas tel peuple ?
Tels sont les doutes qu’il se pose, et là-dessus il se met à entasser citations sur citations, et s’il a le bonheur d’entrevoir quelque cohésion dans les idées qui lui viennent, il se les ajuste tant bien que mal aux épaules et aux talons. Et alors de prendre son élan, de s’animer, de se poser partout, de taquiner sans merci des écrivains morts depuis des siècles, leur adressant des objections, leur prêtant des répliques impossibles, et, dans son triomphe, oubliant la timide et oisive conjecture qui lui a servi de point de départ. Le fait, indéfiniment agrandi et arrondi en bulle de savon grosse au moins comme la planète Mercure, lui paraît à lui d’une clarté fulgurante ; puis il en prend à son aise et tranche sur un ton haut et affirmatif : « Voilà le vrai nom, le vrai pays, le vrai peuple, la vraie date ; c’est ainsi, et non autrement, qu’il faut envisager notre objet, que personne avant nous n’avait seulement soupçonné. » Et tout cela tombe en avalanche des chaires du haut enseignement ; la nouvelle vérité, la découverte du grand homme va de là faire le tour du monde, inspirant partout des milliers de sectateurs enthousiastes.
Au moment où Charmante avait, en faveur de Gentille, tranché avec tant d’habileté et de bonheur la question qui agitait la ville de N***, le procureur entra dans le salon avec son œil clignotant sous ses épais sourcils et son grand air habituel de complète impassibilité. Les deux dames à l’envi se mirent à lui faire part de ce que l’on racontait sur les achats d’âmes mortes, sur le projet de rapt de la fille du gouverneur, et elles en dirent tant que, sans bouger de place, clignant de l’œil gauche, chassant de sa barbe avec son mouchoir les grains de tabac qui s’y étaient logés, il ne parvint pas à comprendre un seul mot de toute cette éloquence à deux. À bout de patience, elles le plantèrent là, sortirent ensemble de la maison et, partant pour révolutionner la ville, elles prirent leur course dans une direction opposée. Elles eurent l’une et l’autre un succès complet, et il ne leur fallut, qui le croirait ? qu’une demi-heure pour mettre en fermentation toutes les langues, sans que pas un se fût avisé de se demander s’il y avait en réalité sujet de se trémousser de la sorte. Elles eurent la talent de soulever devant les yeux de tous une si épaisse nuée d’improvisations chatoyantes, que messieurs les employés de tout rang en demeurèrent éperdus, la lèvre en convulsion et l’œil fixe, comme de véritables ruminants à qui une vague odeur de loups en campagne donnerait matière à réflexion.
Quelques-uns, dans le premier moment, ressemblaient à un écolier dormant à qui ses camarades levés avant lui auraient logé, dans la narine le bout d’un houzard, c’est-à-dire une fine bande de papier vrillée en tube et remplie de tabac très fin ; la victime, aspirant d’un coup toute la charge avec la vigueur d’un dormeur de quinze ans, s’éveille en sursaut, s’agite, pousse un grand cri, éternue à la grande manière de notre héros, et plus bruyamment encore, puis, les yeux hors de la tête et tout en larmes, il regarde en haut et en bas d’un air hébété, cherchant à comprendre où il est et ce qui lui est arrivé. Puis il distingue sur la paroi le rayon qu’y projette obliquement le soleil levant ; il voit le sourire de ses compagnons joyeusement groupés dans les angles ; il voit par la fenêtre le matin qui monte, le panache des bois qui se balance et d’où s’élève en chœur le chant d’un peuple d’oiseaux de tout bec et de tout plumage ; il voit se détacher du miroir des marécages un ruisseau murmurant que suivent de distance en distance de petits villageois aux pieds nus qui s’appellent les uns les autres à la réfection, et, à la fin des fins, il porte précipitamment la main à son nez où pendait encore le houzard, instrument de cette espièglerie.
Telle fut exactement, dans toutes ses variations, l’attitude des habitants et des fonctionnaires de la ville de N. Les hommes en particulier, eurent la figure longue et spirituelle du mouton occupé philosophiquement à ne penser à rien. Les âmes mortes, la fille du gouverneur et Tchitchikof se mêlaient, se confondaient et tourbillonnaient dans leurs têtes ; puis, le premier ahurissement passé, ils semblèrent les distinguer, les séparer dans leur esprit et s’en demander compte, et ensuite, se fâcher de voir que la chose refusait toujours de s’éclaircir à leurs yeux. Quel problème est-ce donc en effet, bon Dieu, quel problème que ces âmes mortes ; des âmes mortes ! quelle logique peut sortir de là ? à quel propos, dans quel but acheter des âmes mortes, et où prendre un fou qui s’avise de cela ? Y a-t-il une monnaie invisible pour une telle acquisition ? Eh bien, un fou achète des âmes mortes ; il sait bien, lui, où il les mettra ; il a un argent cabalistique pour arranger toute son affaire. Bon ; mais à présent, que vient faire là-dedans la fille du gouverneur ? Ah ! c’est que notre fou voulait l’enlever. Très bien ; mais, pour enlever une fille, est-ce qu’on achète d’abord des âmes mortes ? S’il s’est mis en tête d’acheter des âmes mortes, quel besoin a-t-il d’enlever la fille du gouverneur ? Ces âmes mortes, est-ce un cadeau dont il se pourvoit pour achever de tourner la tête à la demoiselle ? Quelle absurdité donc que ce bruit que l’on colporte ainsi par toute la ville ! Qu’est-ce que cela veut dire qu’aujourd’hui on ne puisse mettre le nez dehors et rencontrer quelqu’un sans être assommé d’histoires toutes plus extravagantes les unes que les autres ? Cependant, il est à croire qu’il y a à cela une cause, une raison. Trouvez-moi un sens et une raison dans des propos d’âmes mortes ! Ces discours ou ces caquets, ce n’est peut-être au fond que patati et patata, bibus et sornettes et billevesées ; le plus sage parti est de jeter sa langue aux chiens tout de suite, et de se cramponner les oreilles… Bref, les propos, les avis jaillissaient en feux croisés dans le vide, et il n’était plus question en tout lieu que de trois choses : les âmes mortes, la fille du gouverneur et Tchitchikof, ou : Tchitchikof, la fille du gouverneur et les âmes mortes.
Cette ville, ordinairement si calme qu’elle semblait aux trois quarts endormie même en plein jour, paraissait comme surexcitée au moral et frappée d’un singulier vertige. On voyait sortir en quelque sorte de dessous terre tous les turuques et les baïbaques, c’est-à-dire des gens retirés, casaniers depuis nombre d’années, devenus à moitié momies et fossiles dans leurs demeures, et ils en mettaient la faute sur le bottier qui leur avait fait des chaussures trop étroites, sur le tailleur qui retenait sans fin leurs habits, sur leur cocher toujours ivre, ce qui naturellement les condamnait à passer leur vie en robe de chambre. Ceux qui avaient rompu toute relation de société et connaissaient plus queReste-couché, Tiens-toi-caché, Ronfle-haut, Baîlle-à-tout, dont les familles très connues ont des représentants partout en Russie, et toujours sous des physionomies éminemment nationales ; tous ceux que l’on ne tirerait pas de leur domicile de limaces, même en les invitant à venir prendre leur part d’une bouillabaisse russe de cinq cents roubles, faite de sterlets de deux mètres de long avec accompagnement obligé de koulébeaks[2] fondants ; tout cela apparaissait par extraordinaire, comme des revenants, et rendait la ville de N. grande, populeuse et animée comme il convient à une véritable ville.
On y vit un Syss Pafnoutievitch et un Macdonald Karlovitch dont jamais il n’avait été fait mention ; on y vit dans plusieurs salons se développer la haute stature d’un monsieur long, long, long comme une perche, et que personne ne se rappelait avoir jamais aperçu ; dans les rues et les carrefours se croisaient en tout sens des drochkis à capote, des lignes antépètroviennes, des pataches vermoulues, des véhicules de noms et formes impossibles. En temps de foire ou dans d’autres circonstances, ce brouhaha eût peut-être été fort peu sensible ; mais la ville de N. paraissait depuis longtemps oubliée du monde entier et s’était accoutumée à l’absence de toute nouvelle émouvante. Nous dirons même que, dans le cours des trois derniers mois, on vivait là sans commérages, et on sait que les commérages sont aussi nécessaires quotidiennement dans une ville que le manger et le boire eux-mêmes.
Deux opinions distinctes se partagèrent la ville ; il y eut le parti des hommes et le parti des femmes. Le plus stupide, le parti des hommes, ne portait guère son attention que sur le mystère attaché au nom d’âmes mortes ; celui des femmes rapporta tout à la question vive de la fille du gouverneur. Le lecteur voudra bien, à l’honneur des dames, remarquer que leur parti était le parti de l’ordre et de la prudence. Dans l’espèce d’enquête qu’elles suivirent, elles étaient fidèles à leur vocation naturelle de matrones, de maîtresses et de régulatrices des convenances. Aussi l’on vit leurs inductions sentencieuses présenter un air d’investigation régulière, procéder avec ordre, et prendre des formes claires et précises. Quant à la manière dont elles se peignirent le fond des choses, on peut en penser ce qu’on voudra ; mais ce fut certainement un tableau complet et fini.
Il leur resta démontré que la passion de Tchitchikof avait déjà quelques années de date, que les amants s’étaient vus dans le jardin du couvent, aux tendres lueurs de la lune, le gouverneur n’aurait eu aucune répugnance à accorder la main de sa fille à ce Tchitchikof, qu’il savait être riche comme un juif, n’était qu’il y a de par le monde, une femme légitime abandonnée par le galant. D’où ces dames avaient appris que Tchitchikof fût en puissance de femme ? c’est ce qu’aucune n’aurait su dire. Mais une voix prévint là-dessus toute objection en ajoutant que la malheureuse, irritée par un amour sans espoir, avait écrit à Son Excellence la lettre la plus touchante. Après une affirmation aussi décisive, il n’y eut pas à hésiter longtemps sur une conclusion qu’on fut unanime à reconnaître pour évidente. Du moment qu’il n’y avait plus de transaction possible avec le père et la mère, le dénouement devenait inévitable, et on avait pris sans balancer le parti d’enlever la jeune personne.
Dans quelques autres maisons, il est vrai, cette assertion qu’il fût marié, et que son Ariane eût écrit une épître lamentable, était traitée de fable ; mais on s’y racontait tout haut, avec un grand air de circonspection et de modestie inquiète, que Tchitchikof, en homme très fin, très expert en affaires de tout genre, avait pour arriver à la fille commencé par courtiser la mère, et que c’était après avoir poussé celle-ci assez loin du devoir, qu’il lui avait demande la main de la petite comme moyen très simple de ne jamais se séparer. La dame s’effraya non pas tant de la continuité assurée à cette liaison que de la complication jetée dans une situation criminelle de tout point, si contraire à la morale, à la religion et à la paix de sa conscience, et elle répondit par un refus tout net. Et voilà comment Tchitchikof avait été amené à se dire : On me la refuse, eh bien, je l’enlève ! »
Je conviens qu’à cet édifice harmonieux de l’imagination des belles dames, il se joignait des contreforts, des arcs-boutants et des annexes d’un goût et d’une logique contestables, à mesure que les bruits gagnaient les quartiers éloignés du centre. En Russie, la société inférieure est singulièrement friande des propos qui se tiennent dans les cercles de la classe supérieure, de sorte que toutes ces nouvelles du jour s’infiltrèrent promptement jusque dans d’humbles et vulgaires demeures, où il va sans dire que l’on n’avait jamais vu ni même entendu nommer Tchitchikof et où de l’or pur en fusion n’arrive guère que changé en un plomb vil et chargé d’agrégations plus viles encore. Cependant, à considérer l’ensemble de l’opinion du parti femme, le sujet prenait d’heure en heure plus d’intérêt romanesque et des formes plus arrêtées, et comme il n’y a rien du puissant qui ne finisse par aboutir, ce concert de milliers de voix de femmes ne put manquer d’arriver à l’une et à l’autre oreille de Mme la gouvernante.
On juge bien que celle-ci, comme mère de famille, comme première dame de la ville, et de plus comme femme distinguée, n’avait pu prévoir rien de semblable. Aussi fut elle très affectée de ces histoires et elle en ressentit la plus juste indignation. La pauvre jeune blondine eut tout aussitôt à subir le plus fâcheux tête-à-tête que jamais on ait infligé à une adolescente de seize ans ; il lui fut administré coup sur coup vingt douches bouillantes de questions, de reproches, de réprimandes, d’admonitions et d’énergiques menaces, jusqu’à ce que, faute d’y pouvoir rien comprendre ni rien répondre, elle se mit à pleurer et à sangloter, tout comme elle eût fait pour bien moins que cela à l’âge de six ans. La grande dame, après ce bel exploit, fit appeler le suisse de son hôtel, et lui intima l’ordre formel de ne laisser monter Tchitchikof en aucun temps, à aucune heure et sous aucun prétexte.
Leur besogne faite de ce côté, les dames se tournèrent vers le parti des hommes, décidées à les faire abonder dans leur sens, en leur assurant bien que les âmes mortes n’étaient rien autre chose qu’une pure fiction et des conjectures mises en avant pour faire diversion dans les esprits et les jeter à cent lieues de tout soupçon à l’endroit de l’enlèvement. Elles parvinrent en effet à embaucher un certain nombre de ces messieurs, qui désertèrent lâchement leur propre parti, sans vouloir se soucier des qualifications ronflantes ou moqueuses qu’ils ne pouvaient manquer d’entendre ici et là, par suite d’une pareille défection. L’esprit de corps a ses droits, ses exigences et ses colères. Mais les fidèles du parti masculin, ceux que jamais on n’aura le droit d’appelerjupes, femmelettes, Jean-filles et bonnes de nuit à madame, ceux-là même se gendarmèrent et tinrent ferme : malgré cela, leur opinion fut loin d’offrir la cohésion, la poésie et le bel aspect de l’opinion contraire. Tout, dans ce prétendu parti mâle, était rude, grossier, discord, lourd, heurté ; il y avait évidemment là incongruité dans la pensée, brouillard et confusion dans les têtes, reflet de la nature vaine et inconsistante de l’homme en général, nature incomplète, gauche, myope, boiteuse, qui ne s’entend pas mieux aux choses du cœur qu’à la bonne tenue d’une maison ; nature portée à la perfidie. à la paresse, pleine de doutes, d’incertitudes et de craintes qu’elle s’efforce en vain de dissimuler sous un air de force, de raison et d’assurance, dont l’autre sexe n’est pas dupe.
Après tout, il faut pourtant les entendre ; que disaient-ils ? ils prétendaient que le parti femme était dans l’absurde, que le rapt d’une fille de gouverneur quelconque était le fait d’un hussard, non d’un homme du civil, et que Tchitchikof n’était pas de force à tenter l’aventure : que d’ailleurs les femmes déraisonnent, qu’une femme est un sac qui porte où l’on veut tout ce qu’on y a mis, que l’objet principal, celui auquel il fallait s’arrêter, c’étaient les âmes mortes. Quant à celles-ci, il n’y avait pas à en douter, elles signifiaient… le diable seul sait quoi, mais en tous cas, ce mystère ne pouvait que cacher des vilenies, oh ! bien certainement des vilenies. À présent, voici la cause qui portait les hommes à inférer que ce qu’ils ne comprenaient pas devait recéler des turpitudes.
Un nouveau gouverneur général militaire venait d’être nommé et appelé à prendre le commandement supérieur du gouvernement. C’est là un événement qui jette toujours comme on sait, MM. les tchinovniks ou employés et fonctionnaires de tout tchinn (rang) dans un grand émoi ; car ils flairent aussitôt les contrôles, les révisions, les comptes à rendre, les mercuriales, les salades poivrées, les bouillons administratifs dont un chef se fait un cas de conscience de régaler à tour de rôle tous ses subordonnés. Ces honorables fonctionnaires se disaient que, si seulement le nouveau gouverneur général apprenait que, dans leur ville, il se répandait de tels bruits, qu’on se livrait à de telles émotions, il y aurait là de quoi les faire tous dégrader, fouetter et congédier à jamais du service public. L’inspecteur du conseil de médecine en prit les pâles couleurs ; son imagination lui créait des fantômes ; sous ces propos d’âmes mortes, n’entendait-on pas peut-être ces malades morts en nombre considérable dans les hôpitaux et ailleurs, d’une fièvre épidémique contre laquelle le comité n’avait pris aucune des mesures recommandées par l’autorité supérieure, et ce M. Tchitchikof ne serait-il pas un émissaire envoyé d’avance en secret afin de préparer les éléments d’une enquête, pour celui qui allait arriver en qualité de gouverneur général ? Ce malheureux fonctionnaire courut faire naïvement part de ses craintes au président ; le président lui répondit que c’était une idée ridicule ; et après cela lui-même tout à coup il pâlit en regardant la figure blafarde du docteur, il se dit en lui-même : « Si les âmes achetées par Tchitchikof sont en effet des âmes mortes, j’ai laissé instrumenter les actes de vente ; j’ai fait plus, j’y figure en personne comme fondé de pouvoirs du Pluchkine. Diantre ! si cela parvenait à la connaissance du gouverneur général… Ah ! c’en serait fait de moi ! »
Il alla en toucher un mot à deux intimes qui, à cette seule ouverture, devinrent à l’instant aussi blêmes que lui. La peur est un mal aussi contagieux au moins que la peste et qui se communique même plus vite. Chacun se mit spontanément à faire son examen de conscience et à redouter les conséquences même de péchés qu’ils n’avaient point faits et dont ils avaient à peine eu la pensée. Le mot : Âmes mortes, prit une extension de sens si merveilleuse que, chez le maître de police, on alla jusqu’à chercher si ce mot ne faisait pas allusion à deux cas encore bien récents d’inhumations précipitées contrairement au vœu de la loi. Le premier cas qui avait eu lieu concernait des marchands de Solvytchégod qui étaient venus en ville pendant la foire ; après avoir terminé leurs affaires, ils voulurent pour l’avenir de leurs relations avec leurs bons amis les marchands d’Oustsyssolsko, les bien régaler à la russe, et compléter le régal par tous les suppléments usités à l’étranger : punch, orgeat, baumes, etc. Mais le tout fut terminé, comme de coutume, par une batterie ; lesSolvytchégodiens eurent raison des Oustsyssolskiens en les assommant tous, seulement bon nombre de larges contusions et luxations de toute espèce, marquées sur toutes les parties du corps et sur la tête des vainqueurs, offraient le meilleur témoignage de la force redoutable du poing des vaincus. Un des triomphateurs avait reçu au beau milieu du visage un coup qui ne laissait plus subsister qu’une petite pelote grande comme le bout du petit doigt, et qui semblait mise là comme par dérision dans une marmelade de prunes au vin rouge.
La justice arriva sur les lieux pour constater le délit, verbalisa, commença l’instruction ; les marchands convinrent de leurs torts en s’excusant avec insistance sur ce qu’ils ne s’étaient battus que pour s’amuser. Puis le bruit se répandit, sans trop de scandale dans le pays, qu’ils s’étaient tout doucement justifiés tous, moyennant quatre assignats de banque par tête. L’affaire fut ainsi dès l’abord jugée obscure, et, dans les suites peu prolongées de l’instruction, il fut démontré que ces imprudents fils d’Oustsyssolsko, ayant tous couché là, avaient tous été asphyxiés à la fois par la vapeur d’un poêle, que l’un d’eux était aller fermer lui-même un bon quart d’heure trop tôt. Il fut convenu qu’on n’avait enterré ces braves gens qu’après avoir bien constaté leur mort par asphyxie.
Voici quel fut le second cas de sépulture hâtive ; il était tout récent : des paysans de la couronne, domiciliés dans le village de Vchivaïa-Spess, réunis à d’autres paysans du village de Borovka-Zadiraïlova, extirpèrent de la surface du sol la police locale dans la personne de l’assesseur Drobajkine, parce que ladite police, c’est-à-dire Drobajkine, avait pris pour habitude de les visiter beaucoup trop souvent, ce qui revenait pour eux à une fièvre sporadique. On savait que, de la part de la police, le vrai motif était un grand faible de cœur qui la portait à venir regarder de fort près les femmes et les filles du village. On n’arriva pas à bien savoir la vérité ; seulement les paysans dans leurs dépositions dirent crûment que la police était paillarde comme un matou, que plus d’une fois ils l’avaient avertie d’être sur ses gardes, et que la dernière fois ils l’avaient chassée, en costume très primitif, d’une chaumière où elle pouvait bien être prise pour un sauvage. Assurément, pour de pareilles habitudes, la police méritait bien de telles algarades ; mais toujours est-il que Drobajkine fut assommé à égale distance des deux villages dans les chemins, et que les habitants de Vchivaïa-Spess et ceux de Zadiraïlova sont coupables et sans excuse s’ils ont concerté et mis à exécution ce meurtre, s’ils y ont trempé d’une façon quelconque, si enfin ils se sont fait justice à eux-mêmes. On avait trouvé la police étendue en travers des ornières ; sa capote d’ordonnance était sur elle, mais en lambeaux ; la figure de la victime était entièrement méconnaissable.
Là aussi il y eut enquête ; l’instruction traîna assez longtemps, parce que les choses paraissaient bien peu claires ; l’affaire, portée à la fin au tribunal, fut jugée à huis clos et séance tenante ; on y prit en considération que les paysans étaient nombreux, bien d’accord et tous très vivants. Drobajkine était mort, et par conséquent se trouvait désintéressé ; les deux villages avaient grandement intérêt à n’être pas inquiétés davantage pour cet accident : il fut déclaré à l’unanimité (qu’il n’y avait lieu à suivre, l’assesseur Drobajkine, convaincu d’avoir exercé mainte et mainte fois des vexations très blâmables envers les habitants de ces villages, étant mort tout à coup dans son traîneau d’un coup d’apoplexie, et dans un désordre qui prouvait des habitudes peu convenables à un magistrat.
Ces deux affaires, quoique récentes, étaient dûment terminées. Les fonctionnaires publics de la ville de N., on ne sait vraiment pourquoi, s’imaginèrent presque tous que les Âmes mortes, ce devaient être les gens assommés dans ces deux circonstances. Et, comme par un fait exprès, quand toutes les notabilités étaient dans cette pénible situation, M. le gouverneur reçut en même temps deux dépêches ; dans l’une il était dit : « D’après divers indices et rapports officiels, il existe dans le gouvernement un faux monnayeur qui fabrique et répand des assignats habilement imités, qui change de noms, d’habitudes, de costumes et de localités » ; suivait l’ordre du procéder aux plus actives recherches de ce faussaire et de ses complices s’il en avait. L’autre papier émanait du cabinet du chef d’un gouvernement voisin ; c’était un rapport relatif à l’évasion d’un malfaiteur qui avait disparu depuis plusieurs semaines, et dont on ne retrouvait plus nulle trace ; à la fin de cette communication qui ne donnait aucun signalement du fugitif, il était dit que, si l’on venait à rencontrer dans le ressort un homme tant soit peu suspect et sans papiers, ce serait un devoir de l’arrêter immédiatement. Ce brigand et ce faussaire mirent martel en tête à l’édilité et à la justice ; il y eut contradiction, complication, confusion dans les conjectures. Le parti homme, pour sauvegarder sa dignité, fit grand mystère de ces nouveautés au parti femme et n’en fut pas mieux éclairé pour cela.
Ces messieurs ne purent certainement supposer qu’il y eût la moindre connexité entre ces malfaiteurs et la personne de Tchitchikof, et pourtant ils rappelèrent que ce dernier disait avoir eu beaucoup, beaucoup d’ennemis, dont plusieurs même avaient attenté à sa vie, qu’il avait eu singulièrement à souffrir dans la carrière du service public, et que son existence ressemblait à un vaisseau naviguant sans cesse battu par les vagues d’une mer féconde en naufrages… Donc sa vie avait été souvent en danger, donc il était l’objet de poursuites actives, donc il devait s’être attiré ces poursuites par quelques actes, hum, hum ! Rien de prouvé, rien ; mais qu’était-il ?… Certainement nul n’était à même d’affirmer qu’il fit de faux assignats, encore moins que ce fût un brigand… non, son extérieur, son langage, ses habitudes douces, modestes et formalistes, tout repoussait ces atroces qualifications. Et on en revenait à dire plus souvent que jamais : « Qu’est-ce que c’est que ce M. Tchitchikof ? » C’est là, on en conviendra, une question que les autorités auraient dû se poser le jour même où s’arrêta la britchka de notre héros dans la cour de l’auberge, ainsi que nous l’avons décrit dès la première page du présent poème. À présent qu’on avait des liaisons de société avec lui, il était un peu tard de se raviser et d’agir comme avec un inconnu ; mais on pouvait, on devait se renseigner pourtant, en employant un petit détour, et il fut décidé que l’on questionnerait ceux à qui il avait acheté des âmes, moyen de savoir du même coup ce qu’il fallait penser de cette sorte de transaction et des âmes mortes, le grand objet de la curiosité des uns, de l’inquiétude des autres. Il avait dû s’en ouvrir à quelqu’un d’eux, et certainement lui dire qui il était.
La première personne près de qui on alla aux informations fut Mme Korobotchka, mais il sortit de là bien peu de lumière : il avait acheté des âmes pour quinze roubles[3] ; il achète aussi de la plume ; il trafique de beaucoup de choses, suif, saindoux, peaux… il fait des fournitures à la couronne. Ce devait être un fripon, pensait la dame, car un autre croquant de cette espèce, qui achetait de la plume et faisait aussi à la couronne des fournitures de suif et de cuir, avait trompé tout le monde, et la protopopesse en avait été elle-même pour cent roubles avec lui. En vain les questions furent posées autrement, on ne put tirer d’elle que la répétition des seules et mêmes choses, et MM. les employés finirent par reconnaître qu’ils avaient affaire à une vieille radoteuse. Manilof se trouvant en ville, il fut circonvenu avec empressement ; aux premières questions qu’on lui fit, il sourit angéliquement, puis il déclara qu’en toute occasion on le trouverait toujours prêt à répondre de Paul Ivanovitch comme de lui-même, et qu’il donnerait bien volontiers tous ses biens pour posséder la centième partie des qualités de Tchitchikof ; bref, il parla de ce dernier dans les termes les plus flatteurs, entrecoupés d’admirables maximes sur la sainteté de l’amitié, soulignant en quelque sorte chacun de ces apophtegmes au moyen de clignements de paupières fort éloquents.
Dans le témoignage qu’il porta, la sensibilité et les mille délicatesses de cœur de Manilof furent là comme toujours en pleine lumière ; seulement les magistrats n’y virent pas plus clair dans la question qui les intéressait. Sabakévitch interrogé dit que Tchitchikof était, selon lui, un brave homme, qu’il lui avait vendu, pour être transféré dans des plantations, des paysans industrieux ; que tout ce monde qu’il achetait était choisi et parfaitement vivant, que naturellement lui, Sabakévitch, pour cette marchandise, il ne répondait que du passé, l’avenir était dans les mains d’un autre maître ; que si donc, dans les fatigues inséparables d’une transmigration assez considérable, il périssait tout ou partie des gens qui avaient été sa propriété, on devrait s’en prendre non à lui Sabakévitch, mais, si l’on voulait, aux fièvres, à l’air, à l’eau, à la nature ; que les exemples ne manquaient pas de terres entièrement dépeuplées par des maladies mortelles, et d’armées entières mises sur les dents avec tous leurs officiers de santé, souvent les premiers pris dans la bagarre.
La magistrature et l’édilité, jusqu’à ce moment peu édifiées sur la grande question, s’avisèrent d’un moyen peu noble, mais utile quelquefois, Dieu sait : elles firent interroger les gens de Tchitchikof. Là encore pourtant ils n’apprirent pas grand’chose. De Pétrouchka on n’obtint absolument rien qu’une odeur de remugle et de renfermé qu’il colportait toujours dans son atmosphère personnelle ; le résumé exact de ce qu’on sut par Séliphane fut que Paul Ivanovitch avait été dans la carrière des emplois et qu’il avait servi un temps dans les douanes. Dans cette classe de gens il existe une habitude invariable et fort singulière en Russie : questionnez rondement vos domestiques sur une chose quelconque que vous tenez à savoir ; il ne leur souvient de rien, ils n’ont pas une idée dans la tête ; ils n’ont rien su, rien vu, rien pu voir ni savoir. Mais détournez-vous vite de la question intéressante et faites-en d’oiseuses qui soient vulgaires et baroques, les voilà aussitôt qui vous en décousent tant et tant sur toutes sortes d’objets, et principalement sur le vôtre, que vous leur demanderiez volontiers grâce de beaucoup de détails superflus.
MM. les édiles, il est vrai, n’avaient jamais soupçonné ce secret. En général, toutes les recherches qu’ils firent les conduisirent à reconnaître leur complète ignorance de ce qu’était Tchitchikof, et pourtant, ajoutaient-ils en soupirant, M. Tchitchikof doit bien être quelqu’un et quelque chose. Ils prirent la résolution de s’assembler en plus grand nombre qu’ils n’avaient encore fait, et de délibérer définitivement cette fois, pour prendre une forte détermination sur les mesures qui devenaient évidemment nécessaires. Quant à Tchitchikof d’abord, ils voulaient résolument savoir à quoi s’en tenir sur son compte ; si c’était un homme qu’il convenait d’arrêter et de mettre en prison comme suspect et peut-être très criminel, ou bien si, tout au contraire, il ne serait pas lui-même en position de les mettre aux arrêts, de les juger sommairement et de les écrouer tous dans les prisons. Le lieu de la réunion fut indiqué chez le maître de police, dont nous avons fait la connaissance la semaine passée, comme étant réputé le père et bienfaiteur de la ville.

Notes

  1. Aller Pochôlll ! signifie : roule ! en route ! marche ! il signifie aussi va t’en ! et vaille que vaille, etc., etc. C'est un de ces mots qui, comme strahh ! avoss ! oujassno ! koudéee ! et vingt autres d'une vigueur et d'une étendue d'application incroyables. ne peuvent être compris que dans la pratique et dans le pays même.
  2. Aller Le sens des mots russes est donné dans le texte : les autres sont des sobriquets. Quant au koulébeak, c'est un pâté au poisson et au jus, qu'un nombre infini de Russes font très habilement, même dans les plus pauvres ménages. Telle femme russe s'engage chez vous comme cuisinière, sans posséder les moindres éléments de son métier, qui au carnaval, vous prépare d'admirables beignets, et en toute saison , si vous l'ordonnez, des koulébeaks succulents, ressource qui n'est pas à dédaigner les jours maigres et pendant le grand carême.
  3. Aller Rouble assignat, un franc.


Chant X
Le dénouement par la fugue de notre héros

Les employés se réunissent chez le maître de police. – Ils se livrent à de nouvelles conjectures sur Tchitchikof. – Des ordres sont arrivés de rechercher des faux monnayeurs et des brigands. – Tchitchikof ne serait-il pas le capitaine Kopeïkine ? – Naïveté de cette supposition, Kopeïkine n’ayant qu’un bras et qu’une jambe. – Mais ne serait-il pas Napoléon échappé de Sainte-Hélène ? – Ou ne serait-ce pas bien plutôt l’antéchrist, objet de graves préoccupations populaires à une époque où le mysticisme était de mode jusque dans les plus hautes régions de la société ? – On ne croit jamais un mot de ce que dit Nozdref. N’importe, il est encore en ville, on l’envoie inviter, on le questionne ; il déblatère, et le cénacle tremble. – Nozdref, en sortant de là, court à l’auberge de Tchitchikof, dont il espère soutirer une bonne somme d’argent, en mettant sur le compte des habitants tous les propos qu’il vient de tenir lui-même, enchérissant sur les plus absurdes et les plus horripilants. – Tchitchikof, alarmé, prend le parti de quitter la ville le lendemain de cette fâcheuse visite ; il veut que sa britchka soit prête dès l’aurore ; il donne ses ordres en conséquence et se met au lit. – Pendant qu’il repose innocemment, les propos de Nozdref font leur chemin et les dames, plus éveillées que jamais, colportent de maison en maison leur découverte que notre héros est faux monnayeur, chef d’une troupe de brigands redoutables, espion de police, polygame ; qu’il vient, avec l’aide de Nozdref, qui n’en disconvient pas, d’enlever la fille du gouverneur, et que le prêtre de tel village les a mariés dans les formes pour soixante-quinze roubles. – Séliphane paraît fort contrarié de l’ordre d’être prêt au départ pour l’aube du jour
Réunis au nombre de six ou sept chez le maître de police, fonctionnaire bien connu des lecteurs comme père et bienfaiteur de la ville[1], les employés, en se regardant les uns les autres, eurent lieu de se faire mutuellement remarquer combien ils avaient maigri par suite de toutes ces alertes. La nomination d’un nouveau gouverneur général, ces papiers alarmants qu’on venait de recevoir, et les mille bruits qui se colportaient en grossissant dans la ville et le district, tout cela creusait profondément les plis de leurs visages, et leurs habits flottaient sur eux, devenus subitement trop larges d’un bon quart. Le président avait maigri, le chef de la faculté, maigri, le procureur, maigri ; tous, jusqu’à un certain Sémone Ivanovitch, employé galantin que jamais on n’entendit nommer de son nom de famille ; il portait, depuis aussi longtemps qu’on le connaissait, à l’index de la main droite, une bague qu’il montrait aux dames sans jamais la retirer de sa main, et qui, cette fois, ne lui tenait plus à aucun doigt. Sans doute il se rencontra dans la ville de N., comme il arrive partout en de telles conjectures, quelques individus qui gardèrent seuls toute leur présence d’esprit ; mais il y eut très peu de ces braves, et encore faut-il dire que, dans ce très petit nombre, il n’y eut que le seul maître de poste qui ne changea ni de mine ni d’humeur. Il avait coutume de dire en pareil cas : « Oh ! nous savons ce qu’il en est de vous autres, messieurs les gouverneurs généraux ! on vous culbute successivement deux, trois, en un quart de siècle… et voyez, moi, il y a trente ans que j’occupe ici la même place. »
C’est à quoi, il est vrai, ses auditeurs lui répondaient ordinairement :
« Oui, quant à toi, frère Sprenkhenzideitch Goustaf Andréïtch, diriger un bureau de poste, recevoir et expédier des lettres et des paquets ; pour toute malice, frère, avancer la pendule d’une heure, faire mine de fermer papiers, tiroirs et guichets, et faire payer la prétendue complaisance au marchand qui croyait avec raison n’avoir pas du tout manqué l’heure voulue, ou bien faire de petites bévues calculées et profitables… certainement, avec des moyens si innocents, chacun, à ta place, serait aussi un petit saint. Mais que le diable soit là dix fois le jour à te chuchoter à l’oreille, à te chatouiller sous les aisselles, à se glisser sous tes papiers, à se nicher sous ta main pour tenir en suspens ta plume, à te remontrer que recevoir n’est pas prendre, qu’une politesse n’est pas un affront, que les petits cadeaux entretiennent des dispositions affectueuses, que c’est rendre service, et qu’après tout cela met du beurre dans les choux, un ruban au bonnet de Pauline, un habit chaud sur les épaules de ton petit Pierre… Alors, vois-tu, frère, tu nous chanterais une autre antienne. »
Voilà à peu près ce que se disaient entre eux messieurs les employés. Après cela peut-on, ne peut-on pas résister au diable quand il dit de si plaisantes drôleries ? moi poète, je n’ai que faire de chercher à résoudre la question.
Le petit cénacle, assemblé comme nous venons de le dire, manquait complètement, pour arriver par la discussion à une conclusion lumineuse, de cet ingrédient que le vulgaire appelle le pur bon sens. C’est qu’aussi bien nous Russes, nous ne sommes nullement doués pour les assemblées délibératives. Dans toutes les assemblées quelconques que l’on convoque chez nous, depuis celle des paysans jusqu’aux conseils, réunions et comités soit électifs, soit pragmatiques, soit scientifiques, n’importe ; s’il n’y a pas là une tête qui impose carrément la volonté unanime aux autres têtes, ce sera dévergondage et tohu-bohu, et rien que cela au bout de cinq minutes et jusqu’à la fin, rien de plus. Je ne saurais vraiment dire par quelle fatalité particulière les seules assemblées qui aillent à leur but, sont celles que nous formons pour jouer, baller, manger et boire en compagnie, nommément les réunions de club et de vauxhall réglées sur des données allemandes. Cela, du reste, ne nous empêche pas d’être constamment prêts à entreprendre tout au monde ; et, selon le vent qui souffle, on nous verra ardents à fonder des sociétés de philanthropie, de charité, d’utilité d’encouragement, et cent autres dont le but sera magnifique de prospectus. Mais des conseils et des comités, il ne sortira rien, rien qui rende viable la société dont il s’agit. C’est peut-être que d’instinct nous nous donnons tout de suite pleine satisfaction et que nous jugeons que c’est tout, ou du moins bien assez pour nous personnellement de ce côté-là. Par exemple, avons-nous organisé, au moyen de fortes cotisations, une association de secours à porter aux pauvres, aussitôt, pour célébrer cette louable entreprise, nous donnons un banquet à… tous les… premiers personnages de la ville : il y passe la moitié de la somme recueillie. Au moyen de ce qui reste nous louons pour le conseil de l’association un admirable local que nous pourvoyons d’un mobilier convenable, de bois à brûler, de domestiques : quelques mois s’écoulent… il reste pour les pauvres juste quatre roubles et quatre-vingt-onze kopecks, et, quant à la distribution de ce capital disponible, pas un membre qui n’ait à recommander chaudement sa commère.
Mais enfin la réunion dont il est ici question était d’un autre genre ; elle était motivée en quelque sorte par la nécessité des conjonctures, il n’y devait être parlé ni des pauvres ni de rien d’étranger à l’intérêt pressant du jour même, intérêt direct et personnel à chacun des membres du cénacle. L’imminence du malheur, étant commune à tous, demandait peut-être plus d’accord et d’unanimité que nulle autre part. Eh bien, ce fut le contraire qui arriva. Outre les tiraillement de l’esprit de contradiction que le démon ne manque pas de souffler sur toute assemblée délibérante, il se manifesta dans celle-ci une absence d’opinion arrêtée et de résolution vraiment déplorable. L’un disait que Tchitchikof était un faussaire, un faiseur de faux assignats, un faux monnayeur… puis il ajoutait : « Et peut-être bien qu’il est tout à fait étranger à ce crime. » Un autre disait d’abord d’un ton affirmatif : « Eh ! messieurs, est-il si difficile de voir que c’est un agent de la chancellerie même du général gouverneur ?… » Deux minutes après, il disait : « Au reste, qui sait ? ce qu’il est, personne n’a cela écrit sur son front pour que nous puissions le lire. » Un troisième émit très timidement la conjecture que ce pourrait bien être un brigand… Mais on ne lui laissa la faculté ni d’aller plus avant ni de battre en retraite, et tous se récrièrent à la fois contre cette demi-supposition : « Car enfin, disaient-ils à l’envi, il a, dans son extérieur, quelque chose de très doux, de très honorable, et rien, rien dans tout son langage qui trahisse l’habitude de la perversité et de la turbulence. » Tout à coup le directeur de la poste, qui était seul resté plongé dans une sorte de rêverie particulière, étendit la main devant lui et s’écria, par l’effet, soit de l’inspiration d’une lumière subite, ou de toute autre cause mystérieuse :
« Ne savez-vous pas qui c’est, messieurs ? »
Sa voix, en prononçant ces simples mots, eut une vibration si émouvante qu’elle les fit tous simultanément répondre à son cri par ce cri :
« Voyons ! voyons ! dites ?
– Tchitchikof, messieurs, n’est autre que le capitaine Kopeïkine ! »
Et comme à ce mot les assistants demandèrent tout d’une voix ce que c’était que le capitaine Kopeïkine, le directeur de la poste dit :
« Vous ne savez pas ce que c’est que le capitaine Kopeïkine ?
Tous répondirent qu’ils ignoraient jusqu’au nom du capitaine Kopeïkine.
« Le capitaine Kopeïkine, reprit le directeur de la poste en n’ouvrant sa tabatière que juste pour le passage de ses doigts, de peur de voir s’y plonger par surprise les doigts de ses voisins, dont la propreté lui semblait suspecte… le capitaine Kopeïkine, proféra-t-il tout en humant délicieusement sa prise, si l’on savait bien son histoire, ferait, je le crois du moins, le sujet très intéressant d’un poème entier : il ne lui manque que l’écrivain, mais je dis un écrivain qui sache son métier. »
Tous témoignèrent un grand désir de connaître cette histoire qui pouvait concerner Tchitchikof, ou ce poème, comme il qualifiait d’avance son récit, et il commença, favorisé par l’attention de son auditoire :
« Je serai bref en vous racontant ce que j’ai moi-même appris du capitaine Kopeïkine. Après la campagne de 1812, mon cher monsieur… (le narrateur narrait devant plusieurs, il est vrai mais n’importe, c’était sa formule invariable de dire monsieur et cher monsieur), après la campagne de 1812, le capitaine Kopeïkine fut expédié avec un convoi de blessés. C’était une tête chaude, un endiablé, un de ces gaillards qui, dans les corps de garde et les arrêts forcés, en garnison, et en campagne, ont essayé et abusé de tout. À Krasnoé ou à Leipzig, il perdit un bras, puis une jambe. En ce temps-là on n’avait encore arrêté aucune disposition réglementaire concernant les blessés ; c’est bien plus tard qu’il a été créé un fonds spécial, une caisse des invalides. Le capitaine Kopeïkine se dit : « Allons, il faudra travailler pour vivre. » Mais le moyen de travailler ? il ne lui restait que le bras gauche. Il se fait transporter chez son père ; celui-ci lui dit tout net : « Je n’ai pas de quoi te nourrir, j’ai bien du mal à gagner du pain pour moi. » Voyant que c’était bien la vérité, le capitaine Kopeïkine, mon cher monsieur, ne fait ni une ni deux, il part, il se fait hisser tantôt sur des chariots de voituriers, tantôt dans des fourgons, et finit par gagner Pétersbourg, résolu à demander, pétitionner, solliciter jusqu’à ce qu’il lui soit accordé quelques secours.
« Placé assez peu commodément sur des bagages, il franchit la barrière, puis longea une rue interminable, ballotté et se retenant comme il pouvait tantôt du bras, tantôt de la jambe qui lui restaient, et on le descendit au beau milieu de cette ville qui n’a pas son égale au monde. Il crut voir la lumière et sentir en lui la vie pour la première fois : ce qu’il regardait et entendait lui faisait l’effet d’un conte de Chéhérazade, vous comprenez. Ici la perspective de Nevski, et celle de la Fonderie, et celle de l’Ascension, et celle de l’île Basile, et la rue des Jardins, et la rue aux Pois, voilà pour l’horizon ; en l’air, des minarets, des coupoles étoilées, des flèches toutes d’or, et sur les eaux des ponts qui ont bien l’air d’avoir été jetés là par le diable en personne ; bref, monsieur, une vraie Sémiramide quoi !
« Comme le capitaine était un homme positif, il songea sans tarder à son logement ; mais à Piter, dès qu’on touche ces objets-là, on se brûle cruellement les doigts ; stores, rideaux, draperies, divans, tapis de Turquie, c’est, voyez-vous, la Perse, mon cher monsieur, c’est l’Asie entière à chaque étage ; des capitaux devant soi, sous soi, derrière soi et sous ses pieds, voilà comme ils vivent ; là on sent dans l’air comme un parfum général de billets de mille roubles, auquel on comprend qu’il faudrait bien aussi contribuer pour ressembler un peu à l’habitant, et notre brave ne possède pour tout capital et tout bien que tout au plus une dizaine d’assignats de cinq roubles enveloppés dans un fort papier à sucre plié en quatre, et cinq ou six autres roubles en petite monnaie dans une petite bourse de cuir. Eh ! mon brave, tu n’achèteras pas une terre avec cela, à moins que tu n’y ajoutes une quarantaine de mille roubles qu’il faudrait bien vite emprunter au roi de France. Le capitaine alla se loger à l’hôtel de Rével, à un rouble par jour, non compris le dîner ; c’est-à-dire une assiettée de hachis de choux fermentés en guise de soupe, contenant en outre, en guise de bouilli, un lopin de viande, bœuf ou vache, battu au rouleau, une tranche de pain mesurée un peu chichement, mais de l’eau à discrétion ; pour toute cette victuaille, encore un rouble. Le capitaine voit qu’avec un régime si cher, ce qu’il a rapporté de ses campagnes ne le mènera pas bien loin. Il demanda à qui, à quoi il pourrait recourir : on lui répondit qu’il n’y avait plus personne dans la capitale, que les armées, les gardes et le gouvernement, tout était à Paris ; mais un employé du sénat qui fréquentait l’établissement fit observer qu’il y avait pour les soldats mutilés une commission provisoire qui devait être en mesure de faire quelque chose. « Je vais me rendre à cette commission, je leur dirai ça, ça et ça, sans leur cacher que j’ai, relativement parlant, risqué un peu ma vie et que j’ai même en quelque sorte versé une partie de mon sang ; ils comprendront, et alors… » Et voilà, monsieur, que, s’étant levé de grand matin et s’étant raclé le menton comme il put de sa main gauche, car employer un barbier c’est encore dépenser, il s’affubla de son uniforme, et, fort de sa jambe de bois, il s’achemina droit à la commission.
« C’était trop tôt, il s’en doutait, mais il se fait donner l’adresse du chef. C’était sur le quai ; on lui montre une maison… une maisonnette, vous croyez, une chaumière avec des vitres en verre à bouteille aux croisées ? excusez, un hôtel, un palais avec des fenêtres garnies de glaces de trois mètres de haut sur deux de large, et des marbres, des albâtres, des laques que c’est à en perdre la tête : à l’entrée, portes sur portes, et avec des mains d’or et de cristal. En voyant ce seul luxe des portes, on a l’idée d’aller, avant que d’y toucher, prendre chez l’épicier pour deux kopecks de savon, de descendre à la rivière et de s’en frotter les mains deux bonnes heures. Un suisse, à large bandoulière rouge galonnée, paraît et se pose sur le seuil, une longue canne à énorme pomme d’or à la main, la mine grave, princière, avec un jabot de fine batiste appliqué sur le bas de ses gros favoris, qu’on dirait vraiment ceux d’un morse, d’un bouledogue nourri à crever dans sa peau. Notre Kopeïkine, truck, truck, truck, passe, passe, traverse le vestibule, l’antichambre, gagne une pièce garnie de banquettes, et va se blottir bien prudemment dans un angle ; et cela, dans la crainte qu’il avait de jeter à bas, relativement parlant, des urnes, des vases dorés, des vasques de porcelaine, des cristaux et tout le tremblement d’Amérique, d’Asie ou peut-être même de l’Inde.
« Étant arrivé là vers l’heure où à peine se lèvent du lit les grands personnages, Kopeïkine eut tout loisir de voir passer et plus tard repasser le valet de chambre et son aide, portant un bassin d’argent avec l’aiguière et un linge éblouissant de blancheur et tout parfumé, afin que le monsieur, vous comprenez, se lave à grande eau, comme il convient ; mais, après une attente d’environ quatre heures, il vit entrer un employé qui, se faisant jour à travers des masses de gens à épaulettes, à aiguillettes et à étoiles, qui étaient là, serrés comme les fèves d’un plat de haricots, dit à voix haute pour toute l’assemblée : « Son Excellence ! Cela voulait dire que le chef allait paraître. Et c’était vrai ; le chef parut… pouhhh !… Vous vous figurez ce moment, le chef en propre personne avec cet air, bien entendu, cet air assorti au rang, au grade d’un supérieur des supérieurs, d’un personnage qui fait tout danser à sa flûte dans la capitale… il va, passant de l’un à l’autre : « Que voulez-vous ? Et vous ? de quoi s’agit-il ? Qui êtes-vous ? Qu’est-ce qu’il vous faut ? »
Enfin, le chef arriva à Kopeïkine ; celui-ci vite de dire ça, ça et ça : « J’ai relativement parlant, versé mon sang ; j’ai, en quelque sorte, perdu et un bras et une jambe ; je ne puis travailler, je prends la liberté de vous demander une manière d’assistance, de pension, et, sauf respect, d’indemnité, si je me fais bien comprendre… » Le chef voit devant lui un homme à jambe de bois, une manche vide agrafée à l’uniforme. « Bien ; vous irez vous informer ces jours-ci dans les bureaux. »
« Kopeïkine gagna la rue ; il était dans le ravissement ; il pensait : « L’affaire est au sac ! » Vous vous figurez bien avec quels transports de joie il sautillait sur les trottoirs : en doublant le coin de la rue des Jardins, avisant le restaurant de Palkine, il entre, absorbe un bon petit verre d’eau-de-vie, puis il longe la Perspective, gagne la place de l’Amirauté, et entre d’instinct en pleine grande salle à l’hôtel de Londres ; là, sans balancer un instant, il se fait servir une côtelette aux câpres, puis une poularde à la jardinière, et il arrose tout cela d’une bouteille de vin de France, et ensuite, imaginez-vous qu’il se rendit droit au Grand-Théâtre, où l’on jouait Lodoïska ; bref, avec votre permission, le gaillard, ce soir-là, fit la noce à peu près au complet. Je dis à peu près, expliquons-nous : comme après son spectacle il entrait dans la rue des Officiers, il voit glisser une espèce de petite chatte anglaise blanche et articulée comme un cygne, hum ! le sang monte au cerveau du galant, et truck, truck, truck, en avant le boulon de chêne, il semble résolu à suivre la veine, et les regardants le croient parti ; mais non il s’arrête et réfléchit ; il se faisait tard : « Pour ces jours-ci, se dit-il, au diable la galanterie ; j’ai déjà pas mal dépensé… Après le règlement de ma pension, oh ! alors, ma foi, je ne dis pas non. » Au fait, il venait, en une soirée, de gaspiller une bonne moitié du peu d’argent qu’il possédait la veille.
Les trois jours suivants Kopeïkine fut moins prodigue, réfléchissant qu’on ne touche les pensions qu’aux échéances déterminées ; le quatrième jour, il se rendit dans les bureaux de la commission, demandant à être conduit au chef :
« De quoi s’agit-il ?
– Je suis venu, dit-il, comme ayant, pour ainsi dire, versé mon sang, et, relativement parlant, perdu ces deux membres, savoir si… » et enfin il parla dans le meilleur style, ainsi que l’on apprend au service.
« Fort bien, fort bien, lui fut-il répondu ; mais, avant tout, il est de mon devoir de vous prévenir qu’ici nous ne pouvons rien absolument sans la sanction de l’autorité suprême ; vous voyez bien vous-même en quels temps nous vivons. Les hostilités n’ont pas encore pris fin officiellement ; attendez la paix ; attendez du moins l’arrivée de M. le ministre de la guerre ; prenez patience, et croyez bien que vous ne serez pas oublié. Si vous n’avez pas de quoi vivoter en attendant, tenez, prenez toujours ceci ; je ne puis positivement faire davantage. »
En parlant ainsi, Son Excellence glissa dans la main du capitaine quelques assignats rouges[2] ; c’était peu, bien peu, sans doute, mais, à la rigueur, on pouvait avec cela attendre les décisions ultérieures ; mais cela ne faisait pas le compte de notre Kopeïkine qui, quatre jours auparavant, s’était dit le verre à la main :
« La pension, cela viendra, cela ne se règle pas sans des masses d’écritures ; on commencera sûrement par me compter tout de suite quelques milliers de roubles pour que je puisse, en attendant, m’installer à peu près ici, me distraire et me divertir un peu. »
« Attendre, attendre, et manger du pain sec… c’est dur, surtout pour un brave qui avait rêvé soupe à la tortue, rognons au vin de Champagne, tabac turc, spectacle et chattes anglaises. Il descendit l’escalier, faisant assez la figure d’un pauvre barbet qui, échaudé par les ordres du chef des cuisines, se sauve l’oreille très basse et la queue ramenée entre les pattes de derrière. La vie de Pétersbourg l’avait saisi et pénétré ; il en avait tâté quelque peu, et ce peu avait eu une action puissante et prompte sur ce naturel voluptueux, orné d’un appétit de loup. Elles seront exquises, les voluptés de Kopeïkine, avec cette modique somme d’argent. Et notez que c’était un homme encore jeune, frais et bien constitué.
« Aussi représentez-vous Kopeïkine passant devant un restaurateur à la mode : une fenêtre ouverte laisse voir le cuisinier ; un étranger, un Français, un de ces dégourdis à physionomie franche, encadrée dans une chemise de toile de Hollande, devant lui un tablier, et, sur la tête, un béret, blancs l’un et l’autre comme de la neige ; il prépare, comme en se jouant, une omelette aux fines herbes, des côtelettes aux truffes, et Dieu sait encore quelles excellentes choses.
« En poussant plus loin, le voilà devant la longue ligue des boutiques Miloûtine ; là, à toutes les vitrines, dont plusieurs sont ouvertes, des saumons et des sterlets fumés, de différents prix, de simples cerises à cinq roubles pièce, une pastèque colossale, sortant de la fenêtre comme une diligence à demi tirée de la remise, et semblant attendre au passage un imbécile qui en donne cent roubles ; bref, autant de pas, autant d’objets de convoitise ; partout l’eau lui en vient à la bouche, et Son Excellence avait dit : « Attends, il faut attendre ! » Quelle situation, hein ! mon cher monsieur : d’un côté, la côtelette, le caviar frais, le saumon, la pastèque ; de l’autre, ces mets pleins d’amertume qu’on appelle demain, peut-être, attends.
« Exaspéré par ces émotions : « Bah ! bah ! dit-il, je vais de ce pas à la commission, j’assemble tous les chefs, et ma foi ils en entendront de rudes ! » Et il arrive en effet à la commission, monté si jamais homme le fut.
« Comment, capitaine, lui dit-on, c’est encore vous ? on vous a dit l’autre jour…
– Ah bien oui ! répond-il, vous devriez un peu comprendre que je ne veux pas être à tire-sou, moi ; j’ai besoin de manger une bonne côtelette, de boire du vin de France, d’aller chercher quelque distraction au théâtre, que diantre !
– Vous demandez beaucoup, dit le chef. Mais enfin, permettez, il faut un peu de patience ; en attendant, on vous donne ici les moyens de vous nourrir convenablement jusqu’à la résolution définitive qui vous procurera, je l’espère, une retraite propre à vous dédommager de ce que vous avez souffert pour le pays. Il n’y a pas d’exemple, en Russie, qu’un serviteur du tsar soit jamais demeuré sans assistance. Mais si tout de suite, tout de suite, vous voulez vous mettre à manger des côtelettes et à fréquenter les théâtres, eh bien, pardon, mais il faut que vous trouviez par vous-même des moyens supplémentaires, car ici… »
« Pendant que Son Excellence parlait ainsi, notre Kopeïkine pensa suffoquer de colère ; toutes ces sages paroles ne laissaient pas plus de traces dans son esprit que des petits pois verts jetés contre un mur. Il se mit à crier, gronder et déblatérer ; personne n’échappa à son regard, à son geste ni à sa voix ; commis, secrétaires, chefs de bureau, de section, de division, tous furent apostrophés, et comment ! Un employé qui passait à bon droit pour impassible, parut le dernier ; il attrapa la meilleure part de l’avalanche. Il y eut alors dans la salle comme un commencement d’émeute contre cet enragé ; mais à la fin, le chef, voyant qu’il fallait nécessairement recourir aux voies de rigueur, fit faire silence et dit :
« Très bien, monsieur ! puisque vous ne voulez pas vous contenter de ce qui vous est donné et attendre patiemment à Pétersbourg qu’on ait pourvu à votre avenir, je vais vous indiquer moi-même un domicile. Messieurs, appelez un feltiègre[3] pour qu’il accompagne monsieur où vous savez ! »
« Aussitôt un feltiègre parut vers la porte d’entrée ; c’était un gaillard de deux mètres de haut, et des mains, des bras de roulier. En cinq minutes de temps, le papier était écrit, le capitaine installé sur le chariot et le feltiègre à côté de lui.
« Voilà, se dit Kopeïkine, un voyage où je n’aurai point, Dieu merci, de relais à payer, et j’ai une escorte encore comme un vrai prince… C’est bien, c’est bien ; oh ! l’Excellence prétend que c’est à moi de chercher les moyens de vivre dans l’aisance ; il faut avoir égard à ce conseil, et ces moyens, bon, je les trouverai, ou je ne suis pas Kopeïkine. »
« Ce chariot dévorait l’espace ; combien de jours, combien de nuits et jusqu’où ils allèrent ainsi, l’histoire ne le dit pas ; mais ce qu’on affirme, c’est qu’il ne s’était pas écoulé deux mois, que les bois de Reazan étaient infestés par une bande d’affreux brigands, et le chef de cette bande, mon cher monsieur, n’était autre que le cap…
– Un moment ! je t’ai laissé aller, mais c’est plus qu’assez, Ivan Andréïtch, dit avec une certaine impatience le maître de police ; songe que ton capitaine Kopeïkine avait une jambe de bois et le bras droit amputé… qu’il soit chef de brigands, soit, mais quel rapport avec Tchitchikof ! »
Ici le conteur jeta un cri retentissant et se donna à lui-même un grand coup du plat de la main sur le front en se traitant, devant son public, de veau et de bourrique, il ne pouvait comprendre comment cette circonstance ne l’avait pas frappé dès les premiers mots du récit, et avoua qu’on avait bien raison de dire que le Russe pense après[4]. Cependant, après une minute ou deux, il voulut essayer de se relever de sa chute en alléguant qu’au demeurant, en Angleterre, il se fabriquait des machines admirables qui avaient la forme et le jeu des membres de l’homme, et qu’on avait lu encore tout récemment l’annonce de jambes de bois imitant parfaitement la jambe naturelle ; et, de plus, jugez, en touchant un ressort imperceptible, on avait la faculté de se transporter si vite et à une si grande distance qu’il ne serait donné à aucun regard de vous suivre plus d’une seconde.
Malgré cette belle invention, aucun ne voulut croire que Tchitchikof fût le capitaine Kopeïkine ; et il fut déclaré que le directeur de la poste allait un peu trop loin dans ses conjectures. Mais eux-mêmes, de leur côté, gagnés à l’exemple qui venait de leur être donné, allèrent insensiblement encore plus loin que lui ; l’un d’eux marmotta entre ses dents que Tchitchikof pourrait tout aussi bien être Napoléon déguisé ; puis, voyant qu’on l’écoutait sans moquerie, il s’attacha à cette idée, faisant observer que l’Angleterre est depuis longtemps jalouse des prospérités de la Russie, que plusieurs personnes ont vu de leurs yeux une caricature de Londres représentant un Russe pris de dispute avec un Anglais ; celui-ci tient en laisse Napoléon sous la forme d’un dogue hargneux : « Prends-y garde, dit l’Anglais, si tu vas de ce train-là, je le lâche sur toi. » Dieu sait ; peut-être l’ont-ils laissé échapper de Sainte-Hélène, peut-être s’est-il faufilé en Russie sous le nom de Tchitchikof ; qui nous dit que Tchitchikof est bien Tchitchikof, et, si ce n’est pas Tchitchikof, qui nous dit que ce n’est pas Napoléon ?
Cette opinion aussi rencontra une vague incrédulité dans l’assemblée ; et toutefois, en y réfléchissant, on finit par trouver que, sinon le galbe, du moins le profil de l’inconnu était vraiment celui de tous les portraits de Napoléon. Le maître de police, qui avait fait la campagne de 1812 et avait vu Napoléon de profil et de face, déclara que, quant à la taille, il n’était pas plus grand que Tchitchikof, et, quant au visage, si on ne pouvait dire qu’il fût plus plein, on ne pouvait dire non plus qu’il fût plus allongé.
Il est certainement des lecteurs qui croiront à l’invraisemblance de pareils propos. Invraisemblables, d’accord ; mais la poésie a moins encore que l’histoire la prétention de n’offrir jamais que du vraisemblable, tout en restant fidèle à l’exacte vérité. D’ailleurs nous rappellerons ici que les faits que nous exposons ont eu lieu peu d’années après les événements de 1812,1814 et 1815, et qu’en Russie, à cette époque, propriétaires terriens, employés, marchands, magistrats, scribes lettrés ou illettrés, se prirent de belle passion pour la politique. Il n’était plus personne en ce temps qui ne lut de la première ligne à la dernière la Gazette de Moscou et le Fils de la Patrie ; en toute rencontre nos Russes, au lieu de se dire bonjour et de s’informer du prix du boisseau d’avoine et de l’état du traînage dans telle ou telle partie du district, se disaient sans préambule : « Que dit-on dans les gazettes ? N’a-t-on pas laissé Napoléon s’échapper de son île ? » La classe marchande n’avait pas de préoccupation plus tenace que celle de cette fuite, car elle ajoutait pleinement foi à l’invention d’un soi-disant prophète, qui, depuis trois ans, était emprisonné comme imposteur dans une forteresse. Ce singulier prophète était venu, on ne sait d’où, courir la province en souliers d’écorce tressée, et vêtu d’un touloupe sale et troué qui exhalait une odeur de poisson gâté, il annonçait que Napoléon n’était autre que l’antéchrist ; qu’en vain on le tenait enchaîné sur un rocher au delà de six murailles environnées de sept mers ; qu’il briserait ses chaînes et parcourrait toute la terre. Le prophète était au cachot, mais il avait fait son œuvre, et les marchands russes gardaient bonne mémoire de sa prédiction.
C’était là leur grand sujet de conversation depuis trois ou quatre ans, et ces têtes de sages, pourvues de longues et larges barbes, tout en faisant leurs marchés, tout en prenant leur thé d’un air grave, s’entretenaient sérieusement de l’antéchrist Napoléon. Faut-il le dire ? il y avait même des personnages, jusque dans les grandes villes et les capitales, qu’on trouvait occupés de cet antéchrist ; ceux-ci, troublés par le mysticisme qui était alors de mode en haut lieu, comme on sait, allaient jusqu’à voir des signes particuliers dans chacune des lettres qui forment le nom de Napoléon ; ce terrible nom pouvait fort bien être le chiffre même de l’Apocalypse ! On n’a donc pas lieu de s’étonner que les membres de notre petit conciliabule de fonctionnaires provinciaux aient un peu divagué sur le fameux captif de Sainte-Hélène.
Ils s’arrêtèrent pourtant, sentant eux-mêmes que leur imagination les emportait un peu loin du vrai sujet de la délibération ; ce qui fit que là-dessus ils pensèrent, pensèrent, discutèrent, disputèrent, et enfin tombèrent d’accord sur un préliminaire consistant à faire adroitement subir un interrogatoire à Nozdref, que le parti femme mêlait toujours à ses conjectures particulières. C’est qu’en effet, puisque Nozdref le premier avait jeté le tollé à propos des âmes mortes, il savait sans doute bien des particularités et on ne pouvait procéder avec plus d’ordre qu’en le questionnant avant tout autre.
Singulières gens que messieurs les fonctionnaires ! On pourrait, sans leur faire tort, les gratifier plus énergiquement. Quoi ? ils savent que Nozdref est la hâblerie incarnée, et qu’il n’y a jamais un seul mot à croire de ce qu’il dit, et c’est à lui qu’ils vont recourir pour obtenir quelque lumière sur le point confus qui les tient en alarme. Tel est pourtant l’homme ; bien des gens ne croient pas en Dieu, qui croient fermement que se frotter le nez est signe de mort ; les autres ont de l’éducation et ignorent profondément les pages sublimes, lumineuses, prophétiques de celui de leurs poètes qui, à la magnificence de l’inspiration, aura joint la plus belle harmonie et la plus merveilleuse simplicité ; mais ils font leurs délices des absurdités d’un cuistre d’écrivailleur qui forge de plats paradoxes prenant à rebours la vérité et la nature, et on en voit s’écrier là-dessus : « Voilà, voilà une profonde connaissance du cœur et de l’esprit humain ! »
On voit aussi des gens qui ont en horreur la médecine et les médecins pendant cinquante et soixante ans, puis finissent par devenir plus faibles que l’imbécile qui se fait traiter par une vieille femme, laquelle emploie des paroles cabalistiques et des crachements d’eau en plein visage ; ou mieux encore ils inventeront eux-mêmes une décoction de Dieu sait quelle drogue qu’ils s’imagineront devoir être un remède sûr contre la maladie, au risque de rendre celle-ci mortelle. Sans doute, MM. les employés avaient leur excuse dans la situation vraiment critique où ils se trouvaient alors. Un homme qui se noie s’empare avidement du moindre copeau flottant à la surface ; ce copeau, il est vrai, sert de barque à un insecte pesant la millième partie d’une once, tandis que lui, homme, pèse cent cinquante livres, s’il n’en pèse pas même deux cents : mais il ne fait pas ce calcul. C’est ainsi que ces messieurs se précipitèrent sur l’idée de questionner Nozdref.
Vite, le maître de police écrivit un jovial billet à Nozdref pour le presser de venir passer chez lui la soirée ; vite un agent secondaire, au teint fleuri, un ancien militaire qui vivait, servait et dormait en bottes fortes, fut dépêché l’épée serrée au flanc pour plus de hâte. On savait où trouver Nozdref mais celui-ci, malgré sa réputation d’oisif, était occupé d’une chose fort importante à son point de vue. Il y avait quatre jours qu’il n’était sorti de sa chambre et qu’il n’y admettait personne ; il se faisait donner ses repas par la fenêtre, il en maigrissait ; il était vert olive ; mais la chose demandait un soin extrême ; il s’agissait d’étudier dans plusieurs douzaines de jeux de cartes, non le format ni le degré d’épaisseur, qui sont toujours les mêmes, mais dans le dessin en rouge ou en bleu certaines petites marques qui feraient de chacune des cartes étudiées l’ami le plus sûr et le plus utile. Ce travail absorbant devait bien lui prendre encore une quinzaine de jours, et il était résigné à cette laborieuse retraite.
Comme Nozdref n’aimait pas les valets oisifs qui auraient pu l’interrompre, il avait astreint son domestique Porphyre à brosser trois fois par jour le ventre de son épagneul au moyen d’une brosse particulière, et à le savonner le soir et le matin. Porphyre ne put se dispenser d’aller frapper à la vitre ; Nozdref fut très irrité de se voir troubler dans sa solitude, et son premier mouvement fut d’envoyer au diable l’émissaire et son chef ; mais, en continuant la lecture du billet, il lut qu’il y aurait probablement à faire la partie avec un provincial de bonne composition qui était attendu pour la soirée même : l’appât d’une partie à faire dans ces conditions lui parut décisif. Il se jeta sur ses habits, se fagota seul comme il put, ferma sa chambre à la serrure et au cadenas, et se rendit d’une haleine chez le maître de police. Les dires, les arguments, les conjectures et les déductions de Nozdref présentèrent un contraste si complet avec ceux de MM. les fonctionnaires publics assemblés, que ces derniers, au bout d’un quart d’heure, ne surent plus où ils en étaient. C’est que Nozdref était un homme qui n’avait de doutes sur rien au monde, et, autant les conjectures des autres étaient versatiles et timides de toute manière, autant les siennes étaient drues et tranchantes. Il répondit résolument à toute question.
Sur la question des achats d’âmes mortes, il déclara sans détour ni hésitation que Tchitchikof en avait maintenant en sa possession pour bien des milliers de roubles, et que lui-même lui en avait vendu, ne voyant pas le moindre motif de lui refuser une denrée qui coûtait et ne rapportait plus rien. Sur la question : « Tchitchikof ne serait-il pas un mouchard ? – Espion, mouchard, fiscal, tout ce que vous voudrez, répondit-il ; espion dès l’école ; nous étions de la même classe ; il nous vendait tous, et nous ne le nommions tous que le fiscal. Je me rappelle qu’un jour nous l’avons tellement roulé qu’il en eut pour sept mois d’infirmerie, et que dès le premier moment on dut lui appliquer à la tempe gauche deux cent quarante sangsues.
Nozdref voulait dire quarante sangsues ; les deux cents autres se sont ajoutées là d’elles-mêmes, sans qu’il le sût lui-même, car sur ce qu’on lui dit : « Quarante sangsues sûrement ? » il répliqua avec vivacité : « Oui, mais oui, positivement quarante. »
À la question qui succéda, si Tchitchikof ne serait pas le faiseur de faux assignats dont on parlait au chef-lieu de gouvernement, Nozdref répondit par une anecdote sur la merveilleuse habileté de son ami. « On avait appris, dit-il, qu’il se trouvait chez lui pour deux millions de faux assignats ; on accourut pour mettre les scellés et aposter deux sentinelles à chaque porte. Eh bien ! figurez-vous le gaillard, il changea, entre minuit et une heure probablement, toute cette masse de faux assignats en de véritables, et le lendemain les grandes autorités, assemblées dès les huit heures, n’eurent à lui faire, avec des excuses sincères, que des compliments et félicitations sur sa fortune, l’infâme coquin ! N’est-ce pas que c’était bien joué ? »
On demanda alors à Nozdref si positivement Tchitchikof avait dessein d’enlever la fille du gouverneur, et si lui-même trempait dans cette affaire, le bruit courant qu’il avait promis aide et concours au ravisseur. « Eh ! mais, répondit-il, l’affaire est au sac, et je ne lui ai pas été d’un médiocre secours. Après tout, oui, ce que j’ai fait, un autre l’aurait fait à ma place. » Ces dernières paroles eurent quelque chose d’un peu hésitant dans l’expression ; il pensa que le mensonge ici pourrait lui porter préjudice ; mais le doute passa comme une ombre ; il ne put résister au plaisir d’improviser le récit des circonstances de l’aventure ; aussitôt il donna la distance, le nom de la terre et le nom de la paroisse où le mariage s’était fait. Le village était appelé Froukmatchevka ; le prêtre qui avait nom le P. Sidor Sidorovitch Afonski, avait eu soixante quinze roubles pour la célébration : « Et il n’a d’ailleurs consenti que sur la menace que je lui fis d’écrire un rapport contre lui pour avoir marié récemment le marchand de farines Mikhaïlo à sa commère[5]. Cela l’a tellement effrayé qu’il a mis à notre disposition sa petite calèche toute attelée, et qu’il a pourvu à tous les relais pour les autres voitures. » Les détails furent tellement circonstanciés que Nozdref désigna même par leurs noms les divers postillons qui avaient été employés dans l’affaire.
L’assemblée essaya d’indiquer quelque chose sur la personnalité de Napoléon, mais elle eut à regretter d’avoir abordé cette question, car notre homme s’embarqua aussitôt avec le grand homme sur un océan d’absurdités tellement folles que les hôtes du maître de police sortirent tous pour aller prendre l’air, laissant ce dernier seul écouter encore un peu. Mais lui-même, un moment après, se leva en se disant : « le diable est bien fin s’il débrouille cet écheveau-là. » Tous enfin demeurèrent plus convaincus que jamais de la vérité du proverbe qui dit qu’on a beau se trémousser avec le bœuf, on n’en tirera jamais un verre de lait. De sorte que MM. Les employés se trouvaient, après leur conférence, dans une situation d’esprit pire qu’auparavant, et disposés à reconnaître qu’il était définitivement impossible de savoir ce que c’était que Tchitchikof.
Tout ce bruit, ce chaos d’opinions, ces propos discordants, firent perdre la tramontane au procureur ; ils produisirent sur lui un effet si extraordinaire que, rentré chez lui, il s’arrêta au milieu de la chambre tout stupéfié, et mourut subitement comme frappé d’apoplexie. Il n’eut que le temps de s’asseoir et il tomba à la renverse. « Ah ! mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est ! vite, vite, courez chez le médecin ! » cria-t-on aussitôt. Mais on ne put se le dissimuler, il n’y avait plus là qu’un cadavre ; aucune saignée n’y pouvait plus rien ; deux domestiques n’en prirent pas moins occasion de courir par toute la ville, annonçant à tous les passants que le procureur, leur maître, avait rendu l’âme. L’habitant n’y sut rien comprendre : l’âme du procureur ?… Eh oui ! le défunt avait eu une âme ; mais il paraît que, par modestie, il n’avait jamais laissé voir à personne qu’il fût possesseur d’un don si précieux. La mort est aussi affreuse à considérer dans un homme de peu que dans le plus grand homme. Ce pauvre diable de procureur qui, peu de temps avant l’accident, allait, venait, se dandinait, faisait sa partie de whist, signait des papiers et se faisait remarquer entre tous les autres par l’épaisseur de ses sourcils et un certain tic de l’œil gauche, était maintenant couché sur une table, l’œil gauche complètement immobile, mais le sourcil encore levé très haut avec une expression interrogative. Ce que demandait le défunt, pourquoi il venait d’expirer, pourquoi il avait vécu, c’est bien certainement le secret de Dieu seul.
« Allons, voilà qu’avec cette mort subite notre naïve épopée ne fait que progresser en invraisemblance ! Cela, vrai, ressemble à rien ! Où a-t-on vu des fonctionnaires publics s’effrayer à ce point ? Fi ! peut-on écrire de pareilles absurdités, peut-on ainsi délirer à propos de choses où un enfant verrait clair et agirait sensément ? » Ainsi parleront beaucoup de lecteurs, et ils reprocheront à leur poète des inconséquences, ou bien ils traiteront d’imbéciles ses personnages : car, prodigue de ce mot, l’homme est très capable de l’appliquer vingt fois par jour au prochain. Ayez un mauvais côté sur dix, et vous serez infailliblement proclamé imbécile, malgré les neuf bons côtés qui devaient en vous frapper davantage, ne fût-ce que par leur nombre. Mes lecteurs, du balcon de leur deuxième étage, d’où tout un horizon est ouvert devant eux, jugent commodément et du haut tout ce qui se fait en bas, tout en bas, là où l’homme ne voit que terre à terre.
Dans les chroniques générales de l’humanité, il y a des siècles entiers qu’on voudrait biffer et faire disparaître comme inutiles. Oui, là aussi, sur la plus grande échelle du monde, il s’est fait des bévues dont il semble qu’un jeune enfant même serait incapable. Que de chemins étroits, scabreux, que de sentiers tortueux, sombres, impraticables, éloignés du but, ont été choisis en tout temps par l’humanité, lorsque pourtant elle cherchait de bonne foi la vérité, et quand, pour y arriver, il s’ouvrait devant elle une route large et plane comme les avenues qui mènent aux châteaux et aux villas des souverains ! Cette route est plus majestueuse et plus large qu’aucune autre ; elle est déclarée le jour par le soleil, la nuit par des feux innombrables. Mais suivre cette route ouverte à tous, non ; voyez, les seuls chercheurs bien doués pour reconnaître et faire reconnaître la vérité se sont tous jetés dans l’ombre épaisse des fourrés. Inspirés pourtant d’abord et mus par une pensée du ciel, ne trouvent-ils pas le moyen de s’égarer, se jetant en plein jour dans des chemins de traverse où ils semblent prendre plaisir à voir s’épaissir le brouillard à leurs propres yeux et ceux des autres ? puis, entraînés bientôt par les lueurs phosphorescentes des marécages, ils se sentent descendre dans des abîmes de vases, en se demandant à la fin les uns aux autres, mais souvent trop tard, par où sortir de ces fondrières, par où regagner le chemin. La génération actuelle voit ce triste spectacle, elle s’étonne de tant d’aveuglement, elle raille cette inintelligence de ses pères, sans voir que c’est là justement une chronique tracée en feux du ciel, et dont chaque lettre lui crie que de partout un doigt vengeur est étendu sur elle, sur elle, la génération présente… Mais elle continue de railler et de se complaire en elle-même et en sa fausse sagesse, qui la jette dans des égarements non moins dangereux, non moins insensés, qui à leur tour seront raillés et persiflés par les générations suivantes.
Tchitchikof ne savait rien de tout ce qui se disait et se faisait dans la ville ; il souffrait d’une fluxion accompagnée d’une légère inflammation de la gorge, présents dont le climat de la plupart de nos provinces est fâcheusement libéral. Ayant fort à cœur de ne pas voir trancher en lui une vie sans descendance mâle ni femelle, il avait résolu de garder la chambre trois ou quatre jours. Il s’était appliqué sur la joue un bon cataplasme de sauge imprégné de camphre, et se gargarisait avec une décoction de figues au lait bouilli ; et pour employer son loisir, il se mit à dresser avec beaucoup d’ordre et de soin des listes circonstanciées des paysans qu’il avait achetés ; puis, pour faire diversion à cet utile travail, il lisait en traduction russe la Duchesse de La Vallière, dont il retrouva un volume dépareillé dans son portemanteau ; ou bien, il faisait la revue des objets et des divers papiers contenus dans sa cassette ; il essayait de relire ces derniers, mais il ne tardait pas à se dégoûter de tout cela. Sa solitude l’étonnait, il ne comprenait pas comment il pouvait se faire que nul des fonctionnaires publics n’était encore venu le voir. Peu de jours auparavant on voyait sans cesse stationner à la porte de son auberge tantôt les drojkis du maître de police, tantôt la petite calèche du procureur, tantôt la voiture du président. Mais depuis deux jours, rien ; il n’en conçut point de colère, et seulement il haussait les épaules en allant et venant dans sa chambre.
À la fin, il éprouva un mieux sensible et fut tout transporté de joie quand il vit que sans inconvénient il pouvait enfin se donner de l’air. Pour s’encourager à sortir, il procéda sans tarder à sa toilette ; il ouvrit tous les compartiments de son nécessaire de voyage, mit de l’eau bouillante dans un verre, son blaireau et son savon dans une tasse d’étain pour se raser, et il était grand temps qu’il le fit. Aussi, s’approchant du miroir et se passant la main sur le menton, marmottait-il : « Oûhh ! ! quelle forêt ! » exagération sans doute ; son menton ne portait pas une forêt, mais bien, peut-on dire, un taillis assez épais. Après s’être rasé, il se mit à s’habiller avec une telle vivacité qu’il pensa faire éclater de toutes parts ses indispensables. À la fin, habillé, injecté d’eau de Cologne et bien enveloppé de son hekèche[6], le collet remonté sur un foulard noir appliqué aux joues et aux oreilles, lestement il gagna la rue ; et, comme il arrive à tout convalescent, ce fut pour lui une fête que cette première sortie. Tout ce qui s’offrait à son regard lui parut souriant et gracieux, les maisons, les passants, tout jusqu’aux simples paysans, gens qui sont en réalité d’un aspect peu réjouissant à voir.
Sa première visite fut naturellement pour le gouverneur.
Comme il prenait la direction de l’hôtel de Son Excellence, il eut l’esprit amusé par une foule de pensées diverses, à commencer par cette ravissante blondine dont la seule idée le rendait folâtre et gaillard. C’est dans cette heureuse disposition d’esprit qu’il entra dans le vestibule, et déjà il allait se débarrasser de son manteau, quand, à sa profonde stupéfaction, le suisse lui dit :
« J’ai ordre de ne pas vous recevoir.
– Hein ! quoi ? est-ce que tu ne me reconnais pas ? Regarde-moi donc bien en face.
– Comment ne vous reconnaîtrais-je pas ? je vous ai vu ici plus d’une fois ; c’est nommément vous, et vous seul, qu’il m’est ordonné de ne pas laisser passer.
– Et pourquoi ? à quel propos, je te prie ?
– C’est l’ordre : on doit avoir ici ses raisons ; enfin, c’est comme ça, oui. » Et, en appuyant sur ce oui, il prenait un petit air capable et absolu qui n’avait plus rien de caressant et d’officieux comme au temps où il lui aidait à se découvrir. Sa mine semblait même ajouter : « Hé ! Hé ! cela t’étonne, mon garçon, mais quand monsieur et madame te consignent tout net à leur porte, c’est que tu n’es, va, qu’un pas grand’chose. »
« Je m’y perds ! » pensa de son côté Tchitchikof, et il prit le chemin de la maison du président. Celui-ci fut fort troublé en le voyant entrer ; aussi, le peu de paroles qu’il prononça furent-elles si embarrassées qu’ils en rougirent l’un vis-à-vis de l’autre. Tchitchikof sortit ; il chercha en vain à deviner ce qui se passait dans l’esprit du président, et à quoi pouvait se rattacher ce qu’il avait dit ; mais il ne put se rendre aucun compte de ces étranges paroles ainsi dites à bâtons rompus. Il passa de là chez d’autres, chez le maître de police, chez le vice-gouverneur, chez le directeur de la poste ; mais on ne le reçut pas, ou il fut reçu avec des façons si pleines de contrainte, on lui tint des propos si enchevêtrés, si dépourvus de sons appréciables qu’il douta fort du bon état de leur cerveau. Il cheminait louvoyant par la ville sans direction et à la fin sans but, comme un homme mal éveillé et hors d’état de décider s’il y avait en lui-même affaiblissement d’esprit, ou si messieurs les fonctionnaires avaient tous perdu la tête, si tout cela était songe et hallucination, ou faits et réalités. Il était déjà à peu près nuit close quand il rentra à son auberge, dont il était sorti si gai et si heureux. Il se fit apporter, par désœuvrement, une bouilloire de thé qu’il se versa d’un œil fixe et rêveur, donnant carrière aux pensées que suggérait l’étrangeté de sa position, quand tout à coup sa porte s’ouvrit à l’improviste ; sans se faire annoncer, parut devant lui Nozdref, qui de but en blanc dit avec sa volubilité ordinaire et en jetant sa casquette sur l’appui de la fenêtre :
« Pour un ami deux lieues ne sont pas une distance, dit le proverbe, et douze marches d’escalier encore moins, n’est-ce pas ? Je passe, je vois de la lumière chez toi ; bon, me suis-je dit, il ne dort pas, je monte. Ça ! dis-moi donc que j’ai bien fait. Ah ! du thé ! comme cela vient à propos ; j’ai mangé à dîner Dieu sait quelles horreurs, et je sens que mon estomac se soulève ; voilà justement un verre. Fais-moi bourrer ta pipe… Eh bien ! où donc est ta pipe ?
– Je ne fume pas, dit sèchement Tchitchikof.
– C’est vrai, tu es un dameret, toi, une vraie poule mouillée que l’on prend pour un homme. Hé ! Vakhraméï ! arrive ici, hé !
– Mon domestique ne s’appelle pas Vakhraméï… mais Pétrouchka !
– Vraiment ? mais alors qu’as-tu donc fait de ton Vakhraméï ?
– Je n’ai jamais eu de Vakhraméï à mon service.
– Oui, oui, c’est Dérébine qui a un Vakhraméï. Figure-toi quel bonheur il a eu, ce farceur de Dérébine : sa tante s’est brouillée avec son fils à elle, parce qu’il venait d’épouser une simple paysanne, et elle a légué tout son bien au beau neveu qui maintenant a un crédit… Ah ! qu’il me faudrait une tante comme ça à moi ! Çà ! toi, frère, voyons, que deviens-tu ? On ne te voit plus nulle part ; c’est mal de négliger le monde ; je sais bien que tu lis, tu griffonnes ; tu t’adonnes à des travaux scientifiques (d’où Nozdref concluait que notre héros fit de grandes lectures et de profondes études scientifiques, nous avouons notre ignorance là-dessus, et Tchitchikof l’ignorait comme nous). Ah ! frère Tchitchikof, si tu avais seulement entrevu… Voilà, voilà une proie pour ton humeur satirique ! (que Tchitchikof fût enclin à la satire, c’est encore ce que nous n’avions pas soupçonné). Imagine-toi, frère, qu’on a joué à la gorka chez le marchand Likhatchef… Voilà où il y a eu de quoi rire. Et tiens, Pérépendief, qui était à côté de moi, me disait en éclatant : « Ohi ! ohi ! si Tchitchikof était ici… Ah ! que je voudrais l’entendre… (disons que Tchitchikof n’avait de sa vie connu aucun Pérépendief). À présent, frère, c’est passé ; avoue que tu as salement agi envers moi, il te souvient… quand nous avons joué aux dames… hein ! j’avais partie gagnée… tu t’es conduit en vrai filou… mais, moi, je suis bâti comme cela… pas de rancune, pas si bête que de garder du fiel ; et au contraire, tiens, il y a deux ou trois jours, le président insinuait… Ha ! dis donc, il faut que tu saches qu’ils sont tous contre toi dans la ville ; ils croient que… attends donc, ils disent… ah ! diantre !… Oui, c’est ça, j’y suis, ils savent que tu fais de faux assignats… Ils m’ont pressé de questions, je te laisse à penser ; mais je t’ai défendu ; j’ai dit, ne va pas me contredire, j’ai dit que j’avais connu ton père, et que nous avions été camarades d’école inséparables, et qu’on me hacherait… Oh ! je leur ai fondu de telles balles…
– Lequel a dit que je fabrique des assignats ? s’écria Tchitchikof en sautant de sa chaise.
– Tous, Eh ! mais, cher, pourquoi diantre, aussi, les as-tu tant effrayés ? La peur les assotit ; ils ont fait de toi un brigand et un espion du gouvernement. Le procureur en est mort comme foudroyé, et c’est demain qu’on l’enterre. Iras-tu ? non, tu as raison, c’est embêtant ; mais le repas sera copieux. À vrai dire, ils sont tous dans leurs petits souliers, tant c’est effrayant ce nouveau général gouverneur ; et puis, voyons, que diable, entre nous, cher ami, conviens que ton complot est une affaire où l’on court passablement de risques.
– Moi, un complot ! de quelle affaire parles-tu donc ? dit Tchitchikof de plus en plus agité.
– Comme si je ne savais pas que tu enlèves la fille du gouverneur ; je m’y attendais bien, parole d’honneur ! j’avais tout deviné ; dès que j’ai vu au bal comme vous étiez ensemble, je me suis dit à part moi : Hum ! hum ! avec un gaillard comme celui-là, un projet de pèlerinage est vite bâclé. Au fait, sais-tu que je ne te ferai pas grand compliment sur ton choix… Voyons, qu’est-ce qu’elle a de joli ? J’ai vu, il y a un mois, une parente de Bikoussof, une fille de sa sœur… Ah ! voilà un calicot étoffé plein la main ; du moins on en a pour sa peine.
– Mais que bredouilles-tu donc là ? moi, enlever la fille du gouverneur ! es-tu fou ?
– Tara ! tara ! tara ! des cachotteries avec moi, frère ! Fi ! je suis venu te dire tout bonnement : Tu le veux, eh bien ! soit, dispose de moi ; je suis ton aide, ton premier ou unique garçon de noce et témoin ; tu seras marié ; c’est moi qui devant l’autel tiendrai la couronne sur votre tête, mes tourtereaux ; je donne ma calèche avec l’attelage, je me charge des relais, et je ne mets à cela qu’une condition : prête-moi vite trois mille roubles ; un refus à cette heure, ce serait me couper la gorge, vois-tu, et cela juste au plus beau moment de l’aventure. »
Pendant que Nozdref faisait tomber de sa bouche cette avalanche d’improvisations, Tchitchikof se frotta plusieurs fois les yeux, cherchant à s’assurer s’il avait bien réellement entendu : des faux, un rapt, espion, brigand, le procureur mort subitement, la venue d’un général gouverneur ; cette complication de bruits de ville fort dangereux ne laissait pas de l’effrayer beaucoup. « Allons, se dit-il à lui-même, la question pour moi, ici, n’est pas de partir ou de rester ; il faut partir et même au plus vite. »
Il parvint avec beaucoup d’habileté à éconduire Nozdref, et aussitôt il fit venir Séliphane à qui il ordonna de tout préparer dès avant l’aurore, pour pouvoir partir le lendemain à six heures précises du matin. Il lui recommanda de bien examiner et nettoyer sa britchka, de graisser les roues et de donner aux chevaux une ration et demie d’avoine. Puis il se fit envoyer Pétrouchka, qui retira lestement de dessous le lit la valise, qu’il dégagea d’un bon doigt de poussière, et il se mit à y déposer bas, chemises, linge sale, linge blanc, embouchoirs de bottes, calendrier, selon ce qui se trouvait sous sa main, et sans remarquer Séliphane qui se tenait immobile et bouche béante sur le seuil.
Celui-ci se retira enfin, mais bien lentement, en s’arrêtant à chaque pas dans le corridor et dans l’escalier, et en se grattant férocement la nuque. Ce frottement très national avait-il un sens ? Une telle démangeaison de la nuque n’a-t-elle pas en général une signification appréciable ? Ici, était-ce contrariété de ne pouvoir aller le lendemain, avec un camarade, en touloupe jeté sans façon sur les épaules, à l’impérial bureau d’esprit, vulgairement appelé kabak (cabaret) ? Ou bien, engagé dans quelque affaire de cœur, Séliphane projetait-il un de ces faciles entretiens de porte cochère, où l’on serre deux blanches mains entre les siennes à ces heures où, les ténèbres enveloppant toute la ville, le joueur de mandoline, en chemise rouge, gratte les cordes de son naïf instrument, tandis que la valetaille et tout le petit monde qu’il a pour auditoire s’adonnent aux langoureux propos et aux passe-temps qui les payent de tous les travaux du jour. N’était-ce pas peut-être regret d’être forcé d’abandonner une place habituelle dans un bon coin de la cuisine, en touloupe, près du four, ayant devant soi le savoureux pâté de choux aigres ? et pourquoi ? pour aller de nouveau par devoir battre les chemins, sous la pluie, la grêle ou les neiges… Dieu sait ce qui passe par la tête en ces moments ; cela ne se devine pas si aisément ; car enfin, je puis l’affirmer, l’action de se gratter la nuque chez le peuple russe est le symptôme non de quelques idées en nombre limité, mais d’une immense diversité de pensées.

Notes

  1. Aller Le lecteur français pourrait ne pas se rendre compte de cette persistance de Gogol dans l'emploi répété de cette double qualification appliquée à un édile qui donnait sans cesse chez lui, sans bourse délier, des repas de Gargantua aux dépens de ses justiciables ; nous devons donc expliquer qu'en Russie les mots de père et de bienfaiteur sont prodigués par les faibles aux puissants en proportion du mal que ceux-là pourraient avoir à souffrir directement de ceux-ci. C'est justement cet état de choses qu'on a l'intention et l'espoir de changer aujourd’hui : le triste et honteux euphémisme de la bassesse, va bientôt disparaître avec la cause de l'abaissement inouï des masses, et les vieilles Furies, s'il en reste encore, seront, il faut l'espérer, appelées Furies et non plus Euménides.
  2. Aller Assignats rouges de dix roubles (10 francs).
  3. Aller Un feltiègre, de l'allemand feldjeger, courrier de cabinet. Les feltiègres russes sont assez souvent employés à accompagner côte à côte sur de hautes charrettes de poste des personnes, n'importe de quel rang, qui se sont conduites de manière à mériter qu'on leur assigne pour un temps plus ou moins long une résidence où ils auront tout loisir de réfléchir à ce qu'ils ont dit et fait d'irrégulier et d'injuste. Si l'on abusait naguère de cet usage en Russie, c'est que la presse n'avait pas encore la liberté dont elle jouit aujourd'hui.
  4. Aller Textuellement : « L'homme russe est fort par l'esprit de derrière. »
  5. Aller En Russie, il est défendu à l’Église de marier ensemble deux personnes qui ont été parrain et marraine d'un même enfant, ou compère et commère, même occasionnellement, au baptême d'un juif ; mais il s'est fait dans ces derniers temps un si grand nombre de mariages entre compères et commères qu'en 1857, on ne parlait à Pétersbourg et à Moscou que de la disposition où était le saint synode, de lever tout à fait l'interdiction.
  6. Aller Ce mot était presque illisible dans l’image scannée du site Gallica sur laquelle nous avons travaillé. [Note des correcteurs.]

Que le lecteur veuille bien ne pas s’en prendre à l’écrivain si les personnages qui ont paru dans nos dix premiers chants ont été loin de le séduire et de le charmer. Ce qu’il a pu trouver en eux de choquant et de peu attractif doit s’imputer à Tchitchikof, et non pas à nous : il est le maître, et là où il lui convient d’aller, nous avons pour devoir de l’y suivre. Si l’on persistait à nous accuser et à nous rendre responsable de ce qu’il y a jusqu’ici de fruste et d’opaque dans les figures, de peu élevé dans les caractères, nous prendrions la liberté de faire observer à nos aristarques que ce n’est jamais par la seule inspection des cryptes et des assises que l’on juge de la beauté et du mérite artistique d’un édifice.
Les abords de n’importe quelle cité, fût-ce même d’une capitale d’empire, ont toujours quelque chose de pâle, de grisâtre, d’uniforme, de poudreux, qui est fort peu attrayant ; ce sont des usines, des fabriques, des manufactures noires de fumée, des cimetières, des dépôts de matériaux et la voirie. C’est en avançant qu’on voit se dessiner les angles à balcons de maisons à six étages, les magasins ornés de belles enseignes, les portes cochères architecturales, les palais, les rues à longue et large perspective, toutes bordées de clochers, de fontaines d’art et d’utilité ; des colonnes, des statues, des tours ; toutes remplies de voitures, de bruit, de vie, d’éclat, de tout ce que la main et le génie de l’homme ont produit de grand et de glorieux.
Comment ont eu lieu les premières acquisitions de Tchitchikof ? c’est là ce que nous avions à faire voir d’abord au lecteur. Dans l’action qui va maintenant se développer, comment les succès, les obstacles, les revers, les grandes figures pourront nous apparaître, les phases nouvelles de nos récits, se découvrir, les lointains horizons, se dégager et s’éclaircir, le lyrisme intrinsèque des objets nous inspirer à nous des mouvements heureux, des pages d’une irrésistible poésie, c’est ce qu’il apprendra, nous l’espérons, si le ciel nous fait vivre assez pour voir, pour sentir, pour parier, pour couronner l’œuvre selon nos vœux.
Il reste encore bien du chemin à faire à tout notre équipage de campagne, consistant en un monsieur d’un certain âge, une britchka de célibataire, le laquais Pétrouchka, le cocher Séliphane, et trois coursiers également connus par leurs noms et qualités ; c’est là, en effet, notre héros et son cadre. Nous allons tout à l’heure le remettre dans ce cadre naïf, où il sera placé à merveille pour poser convenablement devant ce chevalet, car nous sentons nous-même le besoin d’avancer son portrait.
Les impatients demanderont peut-être que j’achève tout de suite son image en quelques coups de pinceau ; ils me crieront de faire, par un trait caractéristique, saillir sa physionomie morale. Eh ! messieurs, vous savez bien que Pàvel Ivanovitch n’est pas un héros tout confit en perfections et en vertus… « Trêve à ce qu’il n’est pas ! faites-nous voir ce qu’il est, ou bien notre opinion est arrêtée, votre Tchitchikof est un pleutre.
– Un pleutre ! comme vous y allez ! n’est-ce pas un peu bien manquer de charité ? Écoutez donc. Nous n’avons plus aujourd’hui de pleutres nulle part ; nous avons des gens aimables et bien intentionnés : puis, j’en conviens, deux, trois hommes qui ont eu à dévorer la honte d’être souffletés en plein public… mais ceux-ci sont parfaitement remis de l’accident, et nul mieux qu’eux ne s’entend à parler honneur et vertu. Tenez, il y aurait plus de justice à appeler Tchitchikof l’homme aux acquêts. La passion d’acquérir est d’une force incroyable : elle produit des actes parfois détestables et sur lesquels le monde est d’accord à dire : « Ah ! ceci n’est pas bien. » Il est très vrai que, dans l’homme atteint de cette passion, il y a quelque chose qui repousse ; et tel de mes lecteurs qui, chez lui et dans la société, sera notoirement lié avec un individu de ce caractère, qui boira, mangera, conversera et sortira volontiers avec lui tous les jours, ne laisserait pourtant pas de le regarder d’un très mauvais œil, s’il le voyait figurer comme le héros même d’un drame, et, à plus forte raison, d’une épopée. »
Honneur à celui qui ne fait fi d’aucun caractère, mais qui, sans répulsion, attache sur chacun impartialement un regard scrutateur et remonte de proche en proche jusqu’aux causes premières. Tout dans l’homme est livré au changement ; en un clin d’œil il naît dans un pauvre cœur un odieux ver qui aspire et absorbe en lui tous les sucs vitaux ; et souvent, non seulement une large passion, mais un misérable caprice, une absurde fantaisie passagère s’est développée dans un homme prédestiné à de fort grandes choses, lui a fait oublier les devoirs les plus sacrés, et tenir pour saint et grand ce qu’il y avait de plus méprisable au monde. Les passions humaines sont innombrables comme les grains de sable de la mer, et pas une ne ressemble à l’autre ; toutes sont petites, accortes et soumises d’abord ; puis, maîtresses enfin de leur homme, elles en deviennent les impitoyables tyrans.
Gloire éternelle à celui qui a su choisir une passion de l’ordre le plus élevé ! Son bonheur sans bornes croîtra, se décuplera à chaque heure, à chaque minute ; il descend, celui-là, de plus en plus profondément dans le paradis de son âme, qui est l’infini : il est heureux.
Mais il est des passions dont l’homme n’a pas le choix : elles sont nées avec lui, et les forces dont il aurait eu besoin pour s’en défaire ne lui ont pas été données. Ces passions sont dirigées d’après un plan supérieur ; elles contiennent en elles quelque chose qui leur parle, les sollicite sans cesse, et ne dure pas moins que la vie même, à laquelle elles sont identifiées. Elles ont, en quelque sorte fatalement, une grande carrière à parcourir ; qu’elles aient à s’y montrer sous un aspect sombre ou comme un brillant phénomène fait pour émerveiller et charmer le monde, toutes concourent également, toutes sont appelées à concourir à un ordre universel inconnu aux hommes. Et peut être, dans ce même Tchitchikof, la passion qui le mène n’est pas de son fait ; peut-être, dans sa froide existence, est-il compris un ordre d’événements qui fera tomber l’homme à deux genoux et le front dans la poussière, devant la sagesse divine. C’est encore un mystère même que la question de savoir pourquoi cette image vient de surgir à propos du poème que nous livrons aujourd’hui au grand jour de la publicité.
Ce qui est grave, ce n’est pas qu’on puisse être mécontent du héros de mon livre ; mais ce qui serait très grave et me pèserait cruellement sur le cœur, ce serait que mes lecteurs pussent être contents de ce même Tchitchikof dont j’ai fait mon héros. Que serait-il arrivé si je n’avais pas analysé scrupuleusement son âme, en évitant d’y remuer ce qui échappe et se cache au monde ; si je n’avais pas amené à la lumière les arrière-pensées que jamais l’homme ne confie à autrui, et qu’au contraire je l’eusse montré simplement tel qu’il s’est lui-même fait voir à Manilof et à toute la ville de N. ? c’est que la majorité du public aurait pu, sans scrupule, prendre à lui un intérêt sincère. On aurait très volontiers pardonné à l’auteur d’avoir créé, comme tant d’autres, un personnage dépourvu de vraisemblance, et conséquemment de cette vie saisissante que donne la réalité ; mais la lecture faite, l’âme du lecteur, en ce cas, est si peu saisie, que rien ne l’empêche de se mettre au jeu et de manœuvrer sans aucune distraction ses cartes, occupation qui a l’heureux don de charmer la Russie tout entière.
Oui, chers lecteurs, vous voyez que je devine assez bien votre pensée ; il vous plaît très médiocrement de voir la misère humaine mise à nu en pleine lumière, et vous vous dites : « À quoi bon une si triste exhibition ? Eh ! ne savons-nous pas nous-mêmes ce qui se rencontre de méprisable et d’absurde dans le monde ? Ces objets-là sont navrants, et nous ne les voyons déjà que trop sans le secours de la littérature. Montrez-nous le beau, ce qui ravit, ce qui enlève loin des réalités, ce qui fait qu’on s’étourdit, qu’on s’oublie soi-même… » Ce raisonnement nous rappelle ce qu’un propriétaire disait à son intendant : « Pourquoi viens-tu, frère, me chanter que mes affaires s’en vont à la dérive ? Je ne le sais déjà que trop, sans que tu me le rappelles ! N’aurais-tu donc rien de plus gai à me raconter ? Arrange-toi pour que j’oublie tout cela ; que je n’en sache rien de rien, et me voilà heureux ! » Et l’argent qui eût dû être employé à réparer le désordre de ses affaires l’était de façon qu’il pût n’y plus penser et les perdre de vue. L’esprit sommeille, l’esprit de l’homme qui, éveillé, eût peut-être requis à l’improviste un riche filon de moyens réparateurs, il dort, et son bien est vendu aux enchères publiques ; la voilà réduit, lui, à aller s’oublier dans la multitude des gens, qui manquent du nécessaire, avec une âme bien préparée, il est vrai, par les avanies de sa chute, à descendre aux derniers degrés de la bassesse, à des turpitudes dont il aurait eu horreur autrefois.
L’auteur est fort exposé encore au mécontentement de certains soi-disant patriotes, qui trônent paisiblement dans des retraites ignorées, occupés de leurs petites affaires privées, par exemple, de grossir incessamment leurs capitaux, et d’ériger dans l’ombre, aux dépens d’autrui, l’édifice de leur fortune. Ces hommes-là, s’il se fait une chose quelconque qui, à leur point de vue, soit blessante pour le pays, s’il paraît un livre exposant d’amères vérités, accourront de tous les recoins obscurs, comme font les araignées quand elles aperçoivent une mouche prise à leurs malencontreux filets, et tous crieront : « Est-ce bien d’exposer cela au public, même d’en parler tout haut ? Tout ce qui est décrit là, songez, c’est toi, c’est moi, c’est nous tous, ce sont les nôtres ; je vous demande si on devrait permettre… Que diront les étrangers ? Il est très fâcheux de voir qu’on ait mauvaise opinion de nous. N’est-ce pas vraiment une horreur qu’il se fasse de pareilles indiscrétions ! On ne respecte plus rien ; il n’y a donc plus de patriotisme ! » À de si sages réflexions, surtout à l’endroit de l’opinion des étrangers, il n’y a vraiment rien à répondre.
Voyons, pourtant. Dans le fond d’une province russe vivaient deux hommes, l’un, père de famille, était un propriétaire honnête et paisible, qui passait sa vie en robe de chambre, et, par amour du repos, ne se souciait point des manières d’agir des siens. Sa vie avait pris une direction proprement contemplative, et depuis longtemps il était absorbé par cette question philosophique qui s’était un beau soir offerte spontanément à son esprit chercheur : « Le quadrupède naît tout nu, disait-il posément en se promenant de long en large dans sa chambre, il vient au monde tout droit du flanc de la mère sans poil, sans plume, tout nu enfin… Pourquoi nu ? Pourquoi le quadrupède ne se forme-t-il pas comme l’oiseau ? Pourquoi ne sort-il pas d’un œuf ? Tirez-vous de là ! C’est qu’il y a comme ça, dans l’étude de la nature, de ces points où plus on plonge, plus on y voit trouble. » Ce penseur s’appelait Kitha Makièvitch.
L’autre habitant était Mokii Kithovitch, propre fils de notre Kitha. Le jeune homme était ce que nous appelons en Russie un hagatyr, une sorte de Samson ; tandis que l’honorable père était préoccupé du procédé de la nature dans la procréation du quadrupède, le trop-plein de forces physiques d’un gaillard de vingt ans éprouvait le besoin de s’épancher. Il ne savait rien toucher comme tout le monde ; parfois il passait, et après lui on voyait, ici un bras démis, là un nez en compote. À la maison et dans le voisinage, à son apparition tout fuyait, tout se cachait, depuis la fille de basse-cour jusqu’au chien de garde ; plusieurs fois dans sa chambre, par amusement, il a mis en morceaux son bois de lit, pour le punir d’avoir craqué sous lui. Mokii, au demeurant, était le meilleur garçon du monde. Cependant les domestiques de la maison et les gens de plusieurs autres venaient de temps en temps dire au père : « De grâce, monsieur, que fait donc ton Mokii Kithovich ? Il tape, il cogne, il bûche, et de çà, et de là, et partout, si bien qu’il n’y a plus de repos pour personne. – Oui, oui, je sais, répondait ordinairement le père, il polissonne, il va trop loin, je lui ai dit ; mais, ma foi, je n’irai pas me mettre aux prises avec lui. Le faire châtier ! eh ! vous seriez les premiers à m’accuser de dureté. Mais il a de l’honneur : si je lui faisais une bonne avanie une fois devant témoins, il n’oserait pas rebecquer ; mais, voyez-vous, on en parlerait, on rapporterait mes paroles, on y ajouterait, la ville saurait tout, on le traiterait de chien. Eh ! que voulez-vous donc ? comment cela ne me ferait-il pas de peine ? car, enfin, je suis père ; j’ai mes affaires ; puis la philosophie me prend beaucoup de temps ; mais, après tout, je suis père : comprenez donc, je suis père ! Les autres, les autres, c’est très bien ; que le diable les emporte tous ! Que diantre ! un père est un père ; et, quant à moi, pensez-en ce que vous voudrez : mais Mokii Kithovich est là et restera là, mes amis ! »
En disant ces mots, le bon Kitha se donnait de grands coups dans la poitrine et s’exaltait tout à fait. Si mon enfant est chien, s’il doit rester chien, que ce ne soit pas, du moins de moi que le monde l’apprenne ; qu’on ne dise pas que c’est moi qui l’ai trahi ! » Et après avoir ainsi donné libre carrière à son affection paternelle, il laissait Mokii Kithovich poursuivre le cours de ses exploits de Samson russe ; et, plus calme que jamais, il passait à un ordre de questions telles que celle-ci : « Fort bien ! mais j’accorde volontiers que, si l’éléphant naissait d’un œuf, la coque en serait d’une épaisseur inouïe ; si forte, qu’un boulet de canon rebondirait dessus sans l’entamer… Après tout, cela donnerait peut-être lieu à l’invention de quelque arme à feu d’un effet plus puissant… »
C’est ainsi que passaient leur vie deux habitants d’une contrée, au fond, bien tranquille, qui, à l’improviste, avaient entrevu, comme par une lucarne, quelque chose de notre poème ; et ils avaient regardé, ayant l’intention de répondre modestement à l’accusation que formulaient quelques chauds patriotes avant l’apparition de ces braves pères, qui sont voués, soit à la philosophie, soit à l’accroissement de leurs capitaux aux dépens de ceux de leur bien aimée patrie, sorte de gens qui pensent, non à éviter le mal, mais à empêcher qu’on ne parle du mal qu’ils font ! Non, non ; ce n’est pas le patriotisme, ce beau et noble sentiment, qui est le vrai mobile des accusations, c’est une arrière-pensée, un sentiment ignoble qui se cache sous un vain masque de patriotisme : ce masque, il le faut arracher, déchirer et fouler aux pieds. Il faut signaler les choses et leur donner un nom : c’est un devoir, un devoir sacré ; c’est le devoir des écrivains de dire la vérité, toute la vérité.
Vous craignez la pénétration d’un regard d’homme ; vous évitez avec soin de jamais jeter vous-mêmes autour de vous un coup d’œil ferme ; vous aimez à regarder sans voir en passant et sans penser, et surtout sans conclure. Je le comprends, vous vous laisserez aller jusqu’à rire assez cordialement de Tchitchikof, peut-être même jusqu’à louer l’auteur ; vous direz : « Oui, pourtant, il y a là des choses bien saisies ; cet écrivain doit être un homme jovial. » Puis, satisfaits de vous-mêmes plus que jamais, vous ferez un haut-le-corps, vous sourirez longuement, après quoi vous ajouterez, en pesant sur vos paroles : « C’est vrai, pourtant, que dans quelques-unes de nos provinces on rencontre des gens bien étranges, des êtres tout à fait ridicules, et, on en doit convenir, de grands fripons aussi ! »
Propos du simple fat, bon. Mais qui d’entre vous, graves lecteurs, je m’adresse à ceux qui ont l’humilité du vrai chrétien, qui de vous étant seul, dans le silence du soir, à l’heure où l’on s’entretient un peu avec soi-même, retourne sa parole vers le fond de son âme pour se faire sincèrement cette question : « N’y aurait-il pas en moi quelque chose de Tchitchikof ? » Je doute qu’on aille jusque-là.
Mais que le matin il vienne à passer près de n’importe lequel de nos lecteurs une personne de connaissance d’un rang ni haut ni bas, on coudoiera aussitôt son compagnon de trajet en lui disant, avec un éclat de rire comprimé : « Voyez, voyez, Tchitchikof, Tchitchikof qui passe. » Puis à peu près comme l’écolier ou le gamin, mettant en oubli ce qu’on doit d’égards à l’âge ou à la qualité de la personne, on emboîtera le pas derrière ce passant inoffensif, en murmurant ce mot : « Tchitchikof, Tchitchikof, Tchitchikof ! »
Nicolas Gogol.
N. B. Tout ce qui précède est adressé par l’auteur à son public de 1843. Du train dont la littérature russe y va maintenant, il est bon, pour la gloire de Gogol, de fixer cette date ; en fait de hardiesse, il se trouve aujourd’hui bien distancé par son école. Une Revue de Pétersbourg vient de nous apprendre, en 1859, qu’il y a des Kitha Makiévitch même dans l’armée russe, et elle a pu signaler les nombreux abus d’une institution réputée jusqu’à présent l’arche sainte, et à ce titre restée inviolable pour la critique. Une vive discussion s’est engagée publiquement sur un sujet si chatouilleux pour l’honneur militaire, en prouvant une fois de plus toute la liberté dont jouit la presse en Russie.

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