Tchitchikof va faire sa visite au colonel Kochkarëf et vérifier par lui-même la justesse de l’opinion publique sur ce seigneur ; là, tout était donné à la forme et à la vaine apparence. Le colonel touche au moment de sa ruine la plus radicale ; et, plus fanatiquement que jamais, il joue aux formes administratives et gouvernementales en y employant un savoir et une patience dignes d’une meilleure application. – Notre héros se sauve de là en quelque sorte par la fuite, et, de retour chez Constànjoglo, il voit avec extase et finit par comprendre, d’après les chaudes explications de son hôte, ce que c’est pratiquement que la vraie bonne économie rurale. – Platônof n’avait pas le sens de ces choses-là ; notre héros, tout au contraire : car, retiré plus tard dans la chambre qui lui fut assignée, il ne rêva plus jusque vers minuit qu’engrais, emblavures, aménagements de bois, ordre des travaux, ménage, conserves, ratafias, bonne et jolie jeune femme et gracieux enfants… tout un paradis… et des revenus superbes.
La bancelle de Constànjoglo fut avancée, Tchitchikof s’y plaça sur le devant pour guider lui-même, et une demi-heure après il était sur les terres de Kochkarëf.
En entrant dans le village du colonel, il fut frappé du chaos qui s’offrit à ses yeux ; tout y était en construction, reconstruction et restauration. Le sol des rues était jonché de morceaux de briques et de monceaux de sable, de chaux et de poutres ; on voyait çà et là différents bâtiments ressemblant à ceux des juridictions provinciales russes. Sous la corniche de l’une de ces maisons, on lisait inscrit en lettres d’or : Dépôt des instruments aratoires ; ailleurs : Bureau central de l’expédition des comptes ; ailleurs : Bureau des affaires rurales ; plus loin : École de haut enseignement normal. Et que n’y avait-il pas dans ce village !…
Tchitchikof trouva le colonel assis devant un petit bureau-comptoir, une plume aux dents, un grattoir à la main. Kochkarëf fit à Tchitchikof un accueil tout à fait aimable. Il avait un grand air de bonté et des manières très engageantes. Il se mit de lui-même à raconter au visiteur combien de peines il avait eues pour mettre la régie de son domaine dans l’état où elle était en ce moment. Il se plaignait beaucoup de la difficulté extrême qu’il éprouvait à faire comprendre au paysan qu’il doit y avoir dans tout homme des aspirations nobles vers l’exercice des talents naturels, vers les arts, vers les choses de l’élégance et du luxe ; qu’il n’avait pu encore parvenir à faire adopter aux femmes de son obéissance l’usage du corset, quoiqu’il leur eût représenté mille fois qu’en Allemagne, où il avait passé près d’un an avec son régiment, il avait vu de ses yeux une fille de meunier, non seulement mince de taille comme une guêpe, mais jouant du piano comme les belles demoiselles. Il ajouta que cependant, et malgré tous les entêtements trop connus de l’ignorance, il ne céderait pas, qu’il n’aurait de repos que quand il verrait les paysans de ses terres aller aux champs et suivre leur charrue en lisant les dissertations du grand Franklin sur les paratonnerres, et les derniers traités de l’étude des terroirs. (Tchitchikof branla la tête, mais à la dérobée.) « Et moi, figurez-vous, je n’ai pas encore trouvé deux petites heures, depuis six ans que j’ai le livre, pour lire La Duchesse de La Vallière ! » ajouta-t-il en prenant un air des plus piteux.
Le colonel lui fit beaucoup d’autres confidences sur ses projets destinés à assurer le bonheur de ses vassaux ; j’ai remarqué que le costume était à ses yeux d’une immense importance. Il engageait sa tête que, si l’on parvenait à faire adopter à la moitié de la population de l’empire la culotte allemande, la civilisation se ferait jour de toutes parts, le commerce ne tarderait pas à fleurir, et un siècle d’or commencerait aussitôt en Russie.
Tchitchikof, après l’avoir longtemps écouté et regardé bien droit en plein visage, se fatigua, et résolut tout à coup d’aborder rondement certaine question vitale pour lui ; il exposa en peu de paroles qu’on avait besoin d’âmes qui fussent dans telles et telles conditions, et qu’il fallait passer tels actes et accomplir telle et telle formalité à la ville, sans qu’il fut nécessaire de s’y rendre en personne, mais par procuration nominale ou en blanc. Il mêla si adroitement à tout cela le nom de Bétrichef, qu’un fou pouvait aisément croire que l’honorable général portait un intérêt moral plus on moins direct à la négociation.
« Si j’ai bien compris vos paroles, dit le colonel, c’est une demande qui m’est adressée, n’est-ce pas ?
– Eh ! oui.
– Eh bien, il faut la formuler par écrit ; elle ira d’ici tout d’abord à la commission des renseignements, requis et rapports. Le bureau me l’adressera à moi selon les formes voulues ; de là l’affaire passera au bureau des affaires domaniales dites rurales, d’où, après informé, au comptoir de l’intendance, l’intendant ou bailli se mettra en rapport avec mon secrétaire, à qui je communiquerai ma résolution, et l’affaire retournera aussitôt d’instance en instance…
– Oui, s’il y avait une demande écrite, circonstance qui ne peut avoir lieu dans l’espèce ; ce n’est ni cinq ans ni cinq jours que je vous ai consacrés, cher colonel, mais à grand’peine cinq heures. Vous considérerez que l’affaire dont il s’agit sort du cours vulgaire de votre belle administration ; il est question ici d’âmes administrativement vivantes, et en réalité non vivantes, et même, humainement mortes, entre nous, trop bien mortes, n’est-ce pas ?
– À merveille ! Eh bien, vous écrirez que les âmes sont, à quelques égards, non pas vivantes, mais mortes.
– Vous me permettrez de vous faire observer que, toutes mortes qu’elles sont, ces âmes sont données, selon les matricules du cens, comme très vivantes ; la fiction légale ne le permet pas autrement.
– Fort bien, fort bien ; vous n’avez qu’à écrire justement comme ça, c’est charmant ; vous dites dans la supplique : « Mortes, mais il est réclamé, on désire… on requiert, comme de droit, qu’elles soient indiquées comme vivantes dans tous les actes à intervenir. » Il n’est tel en affaire que les écrites La forme, voyez-vous, la forme ? Sans les écrits, il ne reste trace de rien, et le droit est à vau-l’eau. Voyez l’Angleterre, oh ! en Angleterre !… Et Napoléon lui-même donc !… Attendez, je vais mander le commissionnaire ; il vous mènera partout en vingt minutes de temps. Vous verrez, vous verrez ! »
Il agita une sonnette, et à l’instant parut un grand nigaud à qui il dit :
« Secrétaire, envoyez-moi ici le commissionnaire ! »
Une minute s’écoule, paraît le commissionnaire, figure entre l’employé inférieur et le paysan.
« Commissionnaire, vous allez conduire monsieur, qui désire jeter un coup d’œil dans tous les divers bureaux de la régie ! Allez. »
Et il sourit à son visiteur de l’air du monde le plus agréable, et qui devait signifier : « Ce que vous allez voir, vous ne le verrez nulle part. »
Tchitchikof eut la curiosité d’aller en effet à la suite du manant visiter rapidement tous ces bureaux dont il avait lu les inscriptions. Le bureau des inscriptions et rapports n’existait que par son enseigne ; les portes en étaient fermées depuis plus de six semaine, époque où l’homme qui le dirigeait avait été mis à la tête d’un nouveau bureau, celui de l’alignement, des bâtisses et réparations ; à sa place avait été désigné le valet de chambre Bérézovski, lequel, avant même que d’entrer en fonctions, était parti chargé d’une commission épineuse par le bureau des constructions. Tchitchikof se fit ouvrir le bureau du domaine, mais il se retira bien vite ; on retraitait les murs et les plafonds. Dans un autre soi-disant bureau, le guide de notre héros réveilla un homme ivre mort dont il ne put tirer une parole intelligible.
« Il y a chez nous un désordre effrayant, dit à la fin le commissionnaire à Tchitchikof, qu’il pilotait d’un air tant soit peu agité ; on mène notre seigneur par le bout du nez ; le bureau des alignements et constructions a tout tiré à lui ; il ordonne en maître, il enlève tous les employés des autres bureaux et les envoie où il lui plaît sous le moindre prétexte, et cela pour avoir moins de témoins de ses manigances. Tout est accaparé, envahi, absorbé par le bureau des bâtisses. » Il demeura démontré à Tchitchikof que le commissionnaire était ou mécontent, ou jaloux et ennemi des employés du bureau envahisseur. Tchitchikof lui fit la remarque que ce bureau devait avoir plus à faire que tous les autres, puisque, dans tout le village, on n’apercevait que matériaux assemblés et bâtisses commencées. Et il ne voulut pas en voir davantage.
À son retour il raconta au colonel ce qu’il avait observé ; il lui dit qu’il n’y avait nul moyen de rien comprendre à tout ce gâchis ; qu’il n’existait que de nom un bureau des rapports et des requêtes, et que son bureau des bâtisses et réparations était évidemment dès sa naissance un petit repaire de grands voleurs.
Le colonel frémit d’indignation et serra vivement la main de Tchitchikof en témoignage de reconnaissance ; et à l’instant même, s’armant de la plume, que cette fois il portait en travers de l’oreille, il écrivit en style sévère huit questions : De quel droit le bureau des constructions osait-il disposer des employés qui n’étaient pas de son ressort ? Comment le principal directeur avait-il toléré qu’un chef de bureau, avant d’avoir ensaisiné son successeur, fût parti pour une enquête ? Comment cette enquête insignifiante durait-elle des mois entiers ? Comment le bureau du domaine avait-il pu voir, sans en prendre souci ni en rien dire, que le bureau des rapports était clos depuis longtemps et semblait ne plus exister que de nom ? etc., etc.
Tchitchikof pensa qu’il allait y avoir un épouvantable vacarme, et, pour éviter d’en être témoin, il se disposait à partir. Kochkarëf s’en aperçut :
« Pour cela, non ; je ne vous laisse pas partir ; mon amour-propre est ici vivement intéressé à votre présence. J’ai besoin de démontrer ce que signifie une organisation régulière et complète de l’administration d’un domaine seigneurial. Mais, par faveur exceptionnelle, et pour vous obliger, vous et Bétrichef, je vais confier l’expédition de votre affaire à un homme que je tiens en réserve, à un homme qui, seul, vaut tous les autres ensemble ; il a fait un cours universitaire complet, il est candidat. Çà, pour ne pas perdre des moments précieux, je vous supplie de passer ici dans ma bibliothèque ; vous trouverez là livres, papier, plumes et crayons ; usez de tout cela à votre aise ; vous êtes le maître absolu de la pièce et de ce qu’elle contient, et, dans une petite heure, je suis à vos ordres. Ma devise est que les lumières doivent être mises à la discrétion de tous les hommes. Venez un jour vous établir là dedans pour six mois, si vous voulez. »
Ainsi parla Kochkarëf en introduisant par une porte latérale le bon Paul Ivanovitch dans une vaste et haute salle qui, du plancher à la corniche, était tapissée de livres de tous les formats et de toutes les époques, depuis le lourd in-folio jusqu’à l’édition diamant toute moderne, et de l’an 1540 à l’an 1824 inclusivement. Le haut des armoires était couronné de bustes, de sphères armillaires et d’oiseaux, poissons et quadrupèdes empaillés. Il y avait des livres de chacune des parties de l’érudition, des ouvrages d’histoire naturelle, d’agriculture, de sylviculture, d’horticulture, des traités de l’élève des vers à soie, du gros bétail et du cochon en particulier, des traités de la chasse ; il y avait une foule de journaux, de revues et de bulletins spéciaux pour toutes les parties des connaissances humaines, et la Maison rustique, qui à elle seule est une encyclopédie rurale. Chaque ouvrage avait bien l’air d’être le dernier mot du savoir ; seulement… « Souscrivez, hâtez-vous de souscrire, et payez d’avance, » disent les prospectus placés en tête de toutes ces belles éditions… la plupart restées incomplètes à cause de quelque autre ouvrage considérable sur le même sujet, plus pompeusement annoncé dans tous les catalogues du temps.
Voyant que tous les livres de ce compartiment n’étaient pas d’un contenu propre à charmer les ennuis d’une heure d’attente plus ou moins anxieuse, Tchitchikof passa vite à une autre armoire ; ce fut tomber de fièvre en chaud mal : là s’ouvraient béants les abîmes sans fond de la philosophie. Il s’offrit d’abord à ses yeux six énormes in-folio, intitulés : Prolégomènes ou Avenues des hautes régions de la pensée ; c’était l’introduction ; le livre lui-même en comprenait vingt de la même taille et du même poids ; sur le deuxième et le troisième rayon défilaient ; Œuvres de Platon, Œuvres d’Aristote, Œuvres de Sénèque, de Cicéron, de Pline, de Montaigne, de Descartes, de Leibnitz, de Kant… puis des Anglais, des Écossais, des Américains, des Italiens, tous in-4° ; puis c’étaient des livres d’un format plus maniable ; ils avaient pour titres : Principes de philosophie, etc., etc., de la Métaphysique transcendante, de la Génération des idées et des pensées de l’homme, Traité de psychologie éclectique, etc., etc. Tchitchikof, ayant eu la fantaisie de tirer à lui et de feuilleter un volume, buta à chaque ligne contre une foule de mots inconnus : l’abstrait, l’absolu, l’objectivité et la subjectivité, le grand mot unique, l’identification, l’individualisme… et de bien plus sauvages encore dont nous faisons grâce à nos lecteurs. Tchitchikof en eut le frisson ; il se hâta de remettre le tome à son rang et de refermer l’armoire en essayant même de donner deux tours de clef à la serrure, qui n’en comportait qu’un.
« Ces belles choses-là ne me vont pas du tout, » dit-il ; et il passa à la troisième armoire, contenant des livres qui traitaient des arts. Là il prit au hasard un livre du plus grand format, illustré d’une foule d’images mythologiques qu’il se mit à examiner avec plaisir.
Les belles images de ce genre plaisent assez généralement aux célibataires entre deux âges, et aussi à une foule de méchants pauvres égrillards qu’on voit se trémousser d’aise au spectacle du ballet dans les théâtres des villes. Il n’est tels que les estomacs ravagés pour aimer les épices.
Comme Tchitchikof achevait de feuilleter les belles estampes de ce livre, et que déjà il se disposait à en prendre un autre d’un goût analogue, le colonel Kochkarëf entra dans la bibliothèque d’un air tout radieux, et tenant un papier à la main.
« Tout est fait, et s’est fait admirablement. L’homme dont je vous ai parlé est un vrai génie ; je vous jure que je vais, et cela pas plus tard que demain, le mettre à la tête de tout mon monde ; je créerai pour lui, pour lui seul, une place tout à fait supérieure. Vous allez voir quelle tête a ce gaillard-là ! Et quand je songe qu’il a eu bâclé cela en quelques minutes, et, comme ça, tout naturellement… je vous ai dit : un génie !
– Ah ! grâce à Dieu ! » pensa Tchitchikof en se disposant à écouter.
Kochkarëf se mit à lire :
« Ayant mûrement réfléchi et délibéré sur l’ordre qui m’a été donné par Votre Très Haute Noblesse, j’ai l’honneur de mettre sous ses yeux les considérations suivantes :
« 1° Dans la demande de M. le conseiller de collège et chevalier Pavel Ivanovitch Tchitchikof, il s’est glissé, probablement par distraction, un étrangelapsus calami bien fait pour donner lieu à des malentendus ; les âmes immatriculées sont nommées dans cette supplique : âmes mortes ; le requérant, sous ce mot de mortes, a sans doute voulu dire mortelles ou sujettes à la mort humainement parlant, et non pas âmes mortes, accouplement de mots vraiment inouï. L’emploi d’une pareille expression trahirait des études empiriques, c’est-à-dire de celles qu’on fait dans les petites écoles de paroisses, car après tout les hautes écoles sont unanimes pour enseigner que l’âme est immortelle. »
« Ah, le coquin ! s’écria là-dessus le seigneur émerveillé ; il me semble qu’il vous raille bien un peu en tout ceci, hum, hum ! Mais toujours, allons, convenez… quel style ! hein ? » Et il reprit la lecture du rapport :
« 2° Ici, dans tout le domaine, non seulement il n’y a pas d’âmes immatriculées en danger de mort, mais il n’y a même pas d’âmes d’aucune sorte qui soient aliénables en droit, car toutes sans exception et en masse sont séquestrées avec surcharge de cent cinquante roubles en sus de la valeur vénale de chacune. Il faut en excepter pourtant le hameau du nom de Gourtaïlovko, qui, situé sur la limite méridionale de la terre, est un objet de litige entre Votre Grâce et son incommode voisin Tchouïef, et par conséquent se trouve en interdit, ainsi qu’il appert de la déclaration insérée dans les numéros 42 et suivants de la Gazette de Moscou. »
« Et pourquoi diantre ne m’avez-vous pas dit cela tout d’abord ? dit Tchitchikof sans dissimuler le dépit qu’il en ressentait.
– Bon ! comme vous y allez, vous ! Et la forme, la forme, monsieur ? Il convenait que vous formulassiez votre demande, que rapport me fût fait en bonne et due forme, et moi, sur ce rapport, à présent, je vous ferai, ce soir, après le thé, ma réponse, qui vous sera remise, chez moi, sous enveloppe, par un de mes messagers. Vous devez pourtant bien savoir qu’il n’y a que les fous qui se rient de la forme. On ne doit jamais traiter à la légère… »
Tchitchikof n’entendit plus rien ; s’étant jeté sur son chapeau, il s’élança hors de cette maison sans aucun égard pour les bienséances, que la colère ou la terreur pouvaient seules lui faire oublier.
La bancelle était toute prête à le recevoir, le cocher sachant parfaitement que, chez l’honorable colonel, il n’y a pas à dételer un équipage ; autrement il faudrait qu’on fît une demande écrite pour la nourriture des chevaux, et l’autorisation de délivrer foin et avoine à discrétion pour les pauvres bêtes serait à peine sortie, le lendemain, du labyrinthe des bureaux.
Le colonel suivit précipitamment Tchitchikof, le rejoignit, lui saisit la main, pressa cette main sur son cœur, et il se félicita d’avoir eu cette occasion de faire bien observer à un homme de son mérite avec quel ordre exact marchaient chez lui les affaires, marche savante en effet, qu’il surveillait lui-même avec une scrupuleuse anxiété, sachant bien que la plus belle et la plus précieuse machine perd considérablement à ne pas fonctionner toujours, et que les relâches sont cause que les ressorts se détendent et s’enrouillent. Il ajouta que, par suite de ce qui venait de se passer, et, par conséquent, grâce à l’heureuse circonstance de sa visite, il venait de concevoir l’idée vainement lumineuse d’un nouveau bureau. Les principales attributions de ce nouveau rouage administratif seraient de surveiller son bureau de constructions, ce qui rendrait le vol et le gaspillage décidément impossibles.
Tchitchikof agité, mécontent et sombre, rentra chez M. Constànjoglo à une heure assez avancée, car depuis longtemps les bougies étaient allumées et le couvert mis pour le souper.
« Comment êtes-vous donc resté si longtemps là-bas ? lui dit Constànjoglo aussitôt qu’il fut entré.
– De quoi avez-vous donc pu tant vous entretenir avec le colonel ? dit à son tour Platônof.
– Il ne m’était jamais arrivé de voir un si fâcheux imbécile, répondit Tchitchikof ; c’est tout ce que je puis vous dire de ma visite.
– Ce n’est encore rien, dit Constànjoglo ; Kochkarëf est un phénomène assez plaisant, et je l’estime même très bon, comme charge, à faire ressortir plus vivement tous ces gens d’esprit qui, n’ayant pas même un ridicule à eux, s’inoculent la sottise d’autrui, créent toute une chancellerie divisée en quinze ou vingt bureaux, et des écoles et des manufactures, et cent belles choses à l’avenant. Leurs affaires s’étaient peu à peu relevées après 1812, et voilà qu’à présent ils s’ingénient à se faire trente fois plus de mal que ne leur en a fait l’invasion de l’ennemi. Au reste, d’autres se ruinent de gaieté de cœur et sans y mettre tant de façons, témoin Pètre Ivanovitch Péetoukhof, ce joyeux hobereau, ce monstrueux appareil à digestion que vous connaissez.
– Le pauvre homme ! lui aussi est perdu ; tous ses paysans sont hypothéqués au Lombard.
– Justement ; il n’a plus rien, lui ; toutes ses terres à la fois vont être mises en vente par le Lombard de Moscou. »
Après avoir dit assez froidement ces mots, Constànjoglo s’anima de plus en plus, et son ton prit l’accent de la colère.
« Un beau jour, reprit-il, Péetoukhof s’était avisé de fonder une fabrique de chandelles ; il manda des ouvriers de Londres, et, comme il n’entendait rien à leur mode de fabrication ni à leur langage, il se mêla exclusivement de la vente des produits. Un seigneur terrier marchand de chandelles ! n’est-ce pas là une occupation bien noble ? Et figurez-vous qu’il aspire aux honneurs du titre de manufacturier et de fabricant : il fonde des tisseranderies, et bientôt il se met à fabriquer des indiennes pour habiller les drôlesses de la ville prochaine.
– Çà, mais tu as toi-même ici des fabriques, dit Platônof.
– Qui est-ce qui les a fondées mes fabriques ? Elles se sont formées elles-mêmes ; j’avais des laines en surabondance et aucun débouché ; je me suis mis à en faire du drap commun pour les paysans, et c’est exclusivement dans les villages qui m’appartiennent qu’on en fait commerce, sans monopole ni abus quelconque. Après cela, on jetait sur ma rive depuis plus de six ans l’écaille de l’esturgeon et de quelques autres gros poissons, et il s’en formait des monceaux abandonnés et incommodes ; je me suis mis à en fabriquer de la colle, et cela nous a produit quarante mille roubles d’abord, et l’idée fructueuse d’une industrie qui est encore nouvelle dans le district. Voilà comment tout cela se fait chez moi. »
« Décidément, pensa Tchitchikof, il les a toutes, les idées. Cet homme-là a trois râteaux à chaque patte, et rien ne lui échappe de ce qui est bon à ramasser, » ajouta-t-il mentalement en dévorant des yeux Constànjoglo ; celui-ci mit le comble à son admiration en poursuivant ainsi :
« Encore ne me suis-je décidé à procéder à l’opération que parce qu’il se trouvait, cette année-là, dans tout le district, des bandes de pauvres paysans qui manquaient à la fois de pain et d’ouvrage. C’était un temps de disette, et d’une disette qu’on doit mettre pour les deux bons tiers sur le compte de messieurs les fabricants nobles que Dieu confonde ! ils avaient tous manqué le temps de semailles. Si je voulais avoir des fabriques comme les leurs, j’en aurais en peu de temps un demi-cent ; mais je m’en tiens à ma manière, je peux toujours en élever annuellement une nouvelle, en procédant sur d’autres détritus abondants et accumulés, comme je l’ai fait pour les écailles de poisson. Il ne s’agit, voyez-vous, que de s’occuper avec zèle de son économie telle qu’elle est indiquée chez soi ; en agriculture, une foule de choses qu’on repousse comme inutiles, encombrantes et désagréables au regard, sont des sources fécondes de bons revenus pour l’homme intelligent, mais il ne faut pas employer son temps et mettre sa complaisance à construire des colonnades et des frontons…
– C’est admirable, admirable !… admirable !… Et ce dont je ne reviens pas, dit Tchitchikof, c’est que des détritus, des écailles, des immondices, donnent du revenu.
– À la condition, je le répète, de se servir des choses et des hommes qu’on a sous la main, et de procéder très modestement, sans songer un instant à jeter de la poudre aux yeux à personne ; à la condition de n’avoir ni manies ni fantaisies. Mais tout homme entêté de mécanique veut, pour ouvrir la boîte, faire partir le ressort caché ; il ne s’avise jamais de lever simplement le couvercle ; il va pour cela en Angleterre… Voilà ce que c’est ! voilà, voilà de mes fous ! Notez, bien que pas un ne manque de revenir de là-bas cent fois plus fou qu’il ne l’était au départ ! »
En achevant sa phrase, Constànjoglo cracha à droite et à gauche[1].
« Ah ! Constantin, voilà que tu t’emportes, lui dit sa femme avec une certaine inquiétude ; tu sais que cela te fait toujours mal.
– Et comment n’être pas fâché ? Si le mal ne nous concernait pas, à la bonne heure ; mais c’est un mal national russe, cela nous va droit au cœur. Oui, ces fous à pensée nomade, ils gâtent, ils corrompent entièrement le caractère russe. Il y a malheureusement dans le caractère russe du donquichottisme : on erre gravement, on fait lever de tous côtés des difficultés absurdes, afin de les combattre ; on les combat, on s’y épuise, et l’on fait la figure la plus triste du monde après. Un hobereau se croit en pleine voie decivilisation dès qu’il lui est venu dans l’esprit de se faire chevalier errant du progrès ; il met un esprit infini à organiser des écoles si bêtes que l’imbécile qui en rit me fait l’effet d’être un sage, et, bien entendu, on voit sortir de ces écoles des lauréats tels que le pays ne sait qu’en faire, et, comme ils sont déplacés à la ville aussi bien qu’à la campagne, il en résulte des va-nu-pieds et des ivrognes, des vauriens qui ont un haut sentiment de leur dignité d’homme. Un Russe mord-il à la philanthropie, il ne s’est pas écoulé trois mois que là encore il est devenu un don Quichotte accompli. Un philanthrope russe bâtira successivement cent grandes maisons à colonnades, à porches et à péristyles bien entendu ; il y établira des hôpitaux, des crânes, puis, à un jour donné, il se trouve ruiné à fond ; et voilà, huit jours après, tous ses employés et ses clients dans la rue. Elle est belle votre philanthropie, brutes que vous êtes ! »
Constànjoglo, étant ici tout à fait hors de lui-même, cracha quatre fois coup sur coup, deux fois à sa droite et deux fois à sa gauche, et puis il toussilla trois bonnes minutes.
Tchitchikof ne se préoccupait nullement du donquichottisme de la civilisation russe ; il avait seulement un ardent désir de questionner amplement son hôte sur le fait des épluchures et des choses de rebut, en tant que rapportant de bel argent… Mais Constànjoglo ne lui laissa pas la possibilité d’articuler une question ; les paroles bilieuses affluant dans la bouche de l’agronome partaient comme des fusées, quand le feu gagne de proche en proche au bouquet d’un feu d’artifice.
« Vous voulez éclairer le paysan russe, parce que… parce que cela se fait comme cela chez le voisin. À merveille ! Eh bien ! commencez par lui donner l’aisance en le faisant bon agriculteur ; là est le seul vrai commencement de la sagesse. Le monde entier est devenu si sot, si sot, que je ne sais plus vraiment qu’en penser ; et quels livres encore leurs sages publient tous les jours ! Quelques-uns ne se sont-ils pas avisés de dire d’un ton magistral : « Le paysan mène une vie trop simple ; il faut le familiariser avec les objets de luxe et d’élégance, et lui inspirer le désir de relever sa condition. » Et, notez que ces auteurs-là, eux-mêmes, avec leurs goûts et leurs principes raffinés, sont devenus, d’hommes qu’ils étaient, de vraies guenilles. La vie élégante leur a valu des maladies et des infirmités inouïes. Et il n’y a pas aujourd’hui un garçon de dix-huit ans qui n’ait déjà satiété de tout ; le jeune drôle n’a plus de dents, et sa tête est nue comme mon genou. Et l’on voudrait maintenant empester par ce moyen les gens de la terre ! Ne devons-nous pas, au contraire, rendre grâce à Dieu de ce que jusqu’à ce jour il est resté chez nous une classe, heureusement la plus nombreuse, qui, par situation, demeure complètement étrangère à ces insanités diaboliques ! Oui, la classe agricole est en Russie tout à fait estimable et hors de ligne dans la population, en fait de moralité et d’utilité sociale. Qu’on ne s’avise donc pas de nous la gâter ! Et Dieu veuille qu’un jour luise où tout Russe vaille un laboureur !
– Ainsi vous croyez que l’économie rurale, bien étudiée, et surtout bien pratiquée, est ce qui donne les plus gros et les plus sûrs revenus ? demanda Tchitchikof.
– Je dirai, moi, les plus légitimes, et non pas les plus gros, ni même les plus sûrs. Il a été dit : « Tu cultiveras la terre à la sueur de ton front. » Il n’y a pas à subtiliser là-dessus. Il est démontré par l’expérience des siècles que, dans la condition d’agriculteur, l’homme conserve une âme plus simple, plus pure, plus belle et plus noble. Je ne dis pas qu’on ne puisse s’occuper de mille autres choses ; mais je dis que la terre est notre mère, et que nous lui devons nos soins, notre amour et nos sueurs, par la volonté du ciel même. Les fabriques s’élèveront d’elles-mêmes ; je veux dire les fabriques et non pas les usines, pour la fabrication de ce qu’il faut avoir ici sous la main à l’usage de l’habitant du lieu même, et non des choses de fantaisie qui ne sont propres qu’à précipiter l’affaiblissement de la génération entière. Qu’arrive-t-il avec les fabriques et les manufactures d’objets de luxe ? C’est que, pour les soutenir et pour assurer l’écoulement des produits, on emploie mille moyens détestables, on séduit, on scandalise, on pervertit le pauvre peuple. Qu’on se garde d’établir chez soi, sous prétexte que c’est d’un usage de plus en plus général, aucune de ces fabrications qui inspirent la passion de tout ce qu’on appelle les charmes, les adoucissements de l’existence, tels que le tabac, le sucre, les liquides alcooliques et liquoreux, les coussins, les matelas, les miroirs, y eût-il à cela un million à gagner. Si la corruption doit enfin pénétrer dans nos campagnes, je veux du moins, quant à moi, en avoir les mains nettes ; je veux tâcher, enfin, de paraître devant Dieu aussi peu chargé que possible de ce gros péché-là. Il y a vingt ans que je vis avec l’habitant des campagnes, et je sais ce qu’il y a de bon à vivre ici plutôt qu’ailleurs, où l’on affecte de se croire mieux.
– Toujours ce qui m’étonne le plus, c’est qu’en s’y prenant bien, de résidus, de rognures, de détritus et d’épluchures de tout genre, dit Tchitchikof, on puisse faire un joli supplément de revenu.
– Hum ! fit Constànjoglo avec l’expression d’un amer sarcasme, les économistes ! les économistes !… Ils sont gentils, les économistes ! Des fous, qui se défient à qui en dira de plus fortes ; le dernier venu semble toujours avoir parlé le mieux ; un âne, je vous demande un peu, un âne ! il ne voit pas plus loin que son sot museau, et il monte en chaire, et il regarde par-dessus ces lunettes… Et un tas d’imbéciles vont écouter maître Aliboron. »
Ici Constànjoglo cracha de mépris et de colère encore quatre fois.
« Tout cela est la pure vérité, dit Mme Constànjoglo, c’est très vrai, mon ami, mais vous vous fâchez, et ceci n’est pas bien ; il me semble qu’on peut parler, et des économistes, et de gens bien autrement fâcheux, sans se mettre ainsi hors de soi.
– En vous écoutant, mon très respectable Constantin Féedorovitch, on se sent entrer dans le vrai sens de la vie, et l’on met, pour ainsi dire, le doigt, juste sur le nœud de chaque chose. Vous avez traité la thèse générale, humaine… permettez-moi de vous consulter sur l’application particulière que l’on voudrait faire du principe… Oui, je dis bien ; si je voulais, moi, supposons, devenu seigneur terrier, si je désirais bien fort… permettez, si je désirais faire fortune, résolu d’accomplir par là le vrai devoir du citoyen… car la fortune publique se compose, n’est-ce pas, de toutes les fortunes privées, et plus il y a de riches particuliers, plus l’État est riche et prospère lui-même… Eh bien ! dites-moi, je vous prie, comment devrais-je m’y prendre ?
– Comment vous y prendre pour… pour faire fortune ? dit Constànjoglo… Voici comment.
– Allons souper », dit la maîtresse de la maison en se levant ; et elle alla au milieu du salon, où elle s’enveloppa dans son châle, comme si elle avait eu un léger sentiment de froid.
Tchitchikof aussitôt avança vers l’aimable dame, avec presque autant d’aisance qu’eût pu le faire un beau jeune militaire, et en même temps avec la fine et douce expression du galant civilien, du muguet de salon ; et lui faisant de son bras droit un appui en forme d’anse, il la conduisit cérémonieusement, de chambre en chambre, à la salle à manger, où se trouvait déjà sur la table une soupière de forte porcelaine, de laquelle s’exhalait, malgré l’obstacle d’un pesant couvercle, l’appétissant parfum d’un consommé tout imprégné des senteurs fraîches que communiquent au bouillon les prémices potagères des herbes de printemps.
On prit place, les valets disposèrent sur la table tous les services à la fois, dans des saucières hermétiquement couvertes ; ils disposèrent des piles d’assiettes et une masse de couteaux, cuillers et fourchettes, sur deux tables placées à part, à la portée, ici du maître, là de la maîtresse de la maison ; et, ces dispositions faites, ils se retirèrent. Constànjoglo ne pouvait souffrir que les serviteurs écoutassent la conversation, et suivissent de l’œil les morceaux qu’il portait à sa bouche. Après avoir mangé la soupe et pris un verre d’une boisson qui était ou semblait être du vin de Hongrie, Tchitchikof se tourna vers son hôte et lui dit :
« Permettez-moi, Constantin Féedorovitch, de ramener votre attention sur l’objet de notre causerie interrompue. Je vous priais, et je vous supplie à présent, de me dire comment un homme sensé, plein de bonne volonté, de naissance convenable, pourvu d’ailleurs d’un certain rang civil dû à ses services, et possesseur d’un certain petit capital, devrait s’y prendre pour faire fortune.
– En ne donnant au prochain que de nobles et bons exemples ?…
– Des exemples très bons à suivre. Oui, oui.
– Dans les villes ou à la campagne ? Avec le monde et selon le monde, ou en s’établissant résolument aux champs, en se faisant tout à fait campagnard ?…
– En se faisant campagnard déterminé, soit.
– Eh bien ! il faut, selon ses facultés, acheter une bonne petite terre, et tâcher qu’elle soit dans le voisinage de quelque agronome qui ait fait ses preuves ; puis s’efforcer, par tous moyens, de se faire un guide et un ami de cet agronome ; il n’en est pas un qui ne compte sept ou huit domaines en plein désarroi autour de ses possessions…
– Je comprends ; l’exemple et les conseils d’un sage voisin sont déjà un gage de prospérité, mais si le pauvre ignorant qui veut s’instruire, voyait, sans aller plus loin, les prodiges qu’on a ici sous les yeux à chaque pas et qu’il voulut s’établir dans ces cantons, trouverait-il son affaire, et pourrait-il se flatter que vous ne refuseriez pas de l’éclairer de votre incomparable expérience ?
– Moi ? pourquoi pas, s’il m’estimait propre à lui servir de guide, et qu’il eût bien fermement résolu de se livrer à son exploitation, sans nullement se soucier des clabauderies de son voisinage ?
– Mais y a-t-il tout près, bien près d’ici, quelque petit domaine à vendre ?
– Des domaines ruinés par la folie de nos hobereaux, des terres excellentes en elles-mêmes, mais indignement négligées, oui ; et tenez, ce matin encore, on me sollicitait d’acheter la terre de Khlobouëf qui confine aux miennes ; c’est un bien dont il pourrait hardiment me demander quarante mille roubles ; je les lui compterais sur-le-champ sans marchander… mais je n’ai pas même voulu savoir ce qu’il en veut.
– Hum ! » fit Tchitchikof ; et après une minute de silence, d’un ton timide et comme s’il craignait de commettre quelque indiscrétion :
« Peut-on savoir, Constantin Féedorovitch, pourquoi vous ne faites pas vous-même cette acquisition ?
– Un grand point dans la vie, c’est de savoir se borner ; je suffis à ce que j’ai ; acquérir plus, ce serait m’exposer à ne plus suffire et à subir les effets de la fatigue. D’ailleurs, sans que je songe même à des agrandissements, les hobereaux du district criaillent déjà contre moi, prétendant que je profite amplement de l’extrême détresse où ils sont presque tous, et que j’achète sans honte, pour un morceau de pain, tantôt un bois, tantôt un champ, tantôt une pièce de pré, en me donnant les airs de leur rendre service. Ce sont des propos aussi bêtes que mensongers ; ils me reviennent, je souris… Mais, à la longue, ces bruits pourraient prendre de la consistance, et je ne veux pas y donner lieu.
– Rien, dans les oisifs, ne peut arrêter la passion de médire.
– Vous ne sauriez vous faire une idée de ce que c’est que les têtes de notre gouvernement ; ici on ne m’appelle guère autrement que le vilain, le ladre, l’avare ; et quant à eux, ils sont tous ce que doit être un vrai gentilhomme ; aucun ne manque de dire : « Me voici ruiné pour avoir encouragé le commerce et l’industrie ; les considérations de fortune ne me feront jamais descendre jusqu’à cette vie de cuistre que mène Constànjoglo au milieu de sa mougikaille. » Ces messieurs aiment mieux un cadre de valetaille. Je devrais, selon eux, mettre mes plus valides paysans dans mes antichambres.
– Je voudrais pour beaucoup être un cuistre à votre image et ressemblance, et qu’ils en eussent deux à nommer ainsi dans le pays.
– Leur qualité, leur rang, leur éducation ! ! ! À qui, bon Dieu ! en imposent-ils avec tous ces beaux prétextes à ne rien valoir ?… Ils reçoivent des livres, c’est vrai, mais ils ne les lisent point. Ils se visitent, ils babillent, se donnent de continuels repas de noces sans mariage, et finissent leur journée par les cartes et par le vin de Champagne. Leur antipathie à mon égard a pour cause unique que je ne leur donne pas de grands dîners, et que je ne me fais pas leur banquier. Je ne donne plus depuis longtemps de grands dîners, parce que j’en ai perdu l’habitude et que cela me fatiguait horriblement : j’étais retenu chez moi comme prisonnier par les visites, et si, étant sorti, je rentrais accablé de lassitude, je me devais tout entier aux joyeux convives qui m’attendaient plein mon salon. Mes excellents amis, venez chez moi à l’heure du besoin, racontez-moi bien en détail comment ce malheur vous est venu, et demandez-moi un service ; si je vois à votre simple et honnête langage que le besoin est réel, et que vous ne ferez qu’un sage emploi de mes secours, si j’ai quelque lieu d’espérer que mon argent vous portera profit, non seulement, je vous prêterai, mais ce sera comme ça, tout fraternellement, de la main à la main, et sans intérêt.
– Sans écritures, sans intérêt ! ! ! pensa profondément Tchitchikof ; voilà une ouverture dont il est très bon de prendre acte.
– Et jamais, en ce cas, on n’essuiera de ma part un refus, poursuivit Constànjoglo. Mais jeter mon argent aux trente-deux vents comme un insensé, c’est ce qu’on ne me verra jamais faire : on peut en penser et en dire ce qu’on voudra. Quoi ! un fou voudra donner une fête à sa maîtresse, renouveler son mobilier tous les ans, un vieux incorrigible voudra célébrer le jubilé de soixante-quinze ans de scandales qu’il a donnés au monde, ou faire à sa nièce, qui est une sotte péronnelle, un vrai trousseau de princesse, l’équipage à l’avenant, et c’est moi qui, sous forme de prêt amical, devrait faire les frais de tout cela ! Vous vous moquez de moi, messieurs les… »
Ici M. Constànjoglo cracha trois fois de droite à gauche et pensa laisser échapper une demi-douzaine d’énergiques épithètes en présence de sa femme ; celle-ci en fut quitte pour un peu d’inquiétude. Quant au seigneur agronome, une ombre d’hypocondrie bilieuse obscurcit ses traits, sa figure se plissa, ce qui était chez lui le symptôme d’une grande agitation intérieure.
« Vous voudrez bien me permettre, mon très estimable et très honorable hôte, de vous ramener une dernière petite fois au sujet qui m’intéresse, dit Tchitchikof, après avoir bu un verre d’un ratafia de framboises, que l’on faisait admirablement dans cette maison. Si, par exemple, j’achetais, moi, supposons, cette terre dont vous avez bien voulu nous parler, en combien de temps aurais-je la chance de faire fortune ?
– Si vous voulez vous enrichir vite, vite, dit Constànjoglo avec un mélange de brusquerie et de sévérité, vous ne parviendrez jamais à faire fortune : si vous voulez fortement, résolument, faire fortune, sans vous préoccuper du temps plus ou moins long qu’il y faut mettre, vous serez bientôt riche.
– Je commence à deviner, dit Tchitchikof, qui n’y était pas du tout.
– Oui, c’est ainsi ! dit Constànjoglo précipitamment et comme s’il s’emportait contre un contradicteur et contre Tchitchikof lui-même ; il faut être très laborieux, très vigilant ; sans cela rien. Il faut se passionner pour son économie, et croyez bien que tout cela n’est point ennuyeux. Vous avez pensé qu’on se morfond à la campagne ? Erreur ; moi, je me morfondrais bien autrement à la ville, si j’étais condamné à y passer un jour entier dans leurs salons, leurs clubs, leurs restaurants et leurs suffocantes salles de spectacle. Des imbéciles, des fous, un tas d’ânes, voilà, voilà toute la génération ! L’agronome n’a pas de temps à perdre en vains propos, en allées et venues sans but ; jamais le moindre vide dans son existence, tout y est plein et replein. Quelle variété après cela dans les occupations ! et quelles occupations ! des travaux qui, presque tous, élèvent et fortifient l’âme. »
Et s’exaltant davantage : « Ici l’homme est dans sa véritable vie ; sa vie est en rapport direct et immédiat avec la nature, avec les saisons ; il semble converser avec le ciel même sur les phénomènes de la création. L’année est un cercle de travaux : voyez comme, dès avant la venue du printemps, on prépare les semences en tout genre ; on les émonde, on mesure les céréales dans les magasins, on les ressèche, on fait la répartition des corvées du renouveau ; tout est examiné d’avance, tout est calculé dès le commencement ; et quand enfin la glace des rivières est rompue et la débâcle à demi consommée, les giboulées ramènent des débordements prévus : tout a été détrempé et tout maintenant sèche à la surface, et presque aussitôt bêches, herses, sarcloirs, tout est en activité dans les champs et dans les jardins : on sème, on plante, on transplante. Vous représentez-vous bien tous ces mouvements ? est-ce une bagatelle, cela ? Ce qu’on plante et ce qu’on sème, c’est la moisson, ce sont les récoltes, c’est la bénédiction du ciel qu’on enterre là pour la recueillir au centuple avant que le soleil ait souri cent fois… Et la fenaison… la fenaison !… L’été a prodigué ses feux, et voici la moisson en pleine ébullition dans la campagne : ce sont les seigles, puis les froments, puis les orges, puis les avoines ; alors chaque minute a son prix, alors on n’aurait pas trop de vingt yeux, tous seraient occupés. Et comme tout cela est fêté ! Il s’agit d’engranger, d’emmagasiner les récoltes, puis de battre et de vanner ; puis vient le labour d’automne ; puis viennent, avant les froids, les réparations à faire aux granges, aux celliers, aux hangars, aux étables ; puis c’est un abatage de bois, et le sciage, et le transport de la brique et des poutres pour les bâtisses de printemps. »
Là, se reprenant : « Et j’oubliais le travail des femmes : comment se rappeler tout ? et les comptes, l’enregistrement des résultats obtenus… Il faut aller au moulin, à la fabrique de colle, à la tisseranderie, à la corderie ; il faut aller voir le paysan quand il travaille pour lui-même… C’est que, quant à moi, si le paysan manie habilement la hache, je suis homme à le regarder avec intérêt des deux et trois heures de suite, tant j’aime tout ce qui est travail. Il y a là un but tout proche, l’homme y marche droit, le but est atteint ; il en résulte avantage pour chacun et pour tous, et du bien-être de tous une augmentation de revenu pour moi, et l’essentiel est le contentement que cela me procure, non pas tant à cause de l’argent… car enfin l’argent, après tout, n’est que de l’argent, un produit entre tous les autres ; mais c’est que tout est l’ouvrage de nos mains, que nous sommes l’auteur et la cause de toute cette chevance ; ce que nous avons, nous ne l’avons pas volé. Chacun de nos pas semble avoir semé la fécondité et fait germer la joie avec l’abondance. »
Puis, concluant : « Et où trouverait-on une jouissance comparable à celle de pouvoir se dire de ces choses-là ? » dit Constànjoglo ; et son visage était tout illuminé de bonheur. Comme un monarque à l’heure solennelle de son couronnement, il avait dans les yeux des rayons qui s’élevaient et s’abaissaient tour à tour. « Non, reprit-il, vous ne sauriez me nommer une félicité qui vaille le quart de celle-là. C’est par ce genre de vie, exclusivement peut-être, que l’homme se rapproche de la divinité. Il me semble que Dieu s’est proposé, comme sa plus haute jouissance, les choses de la création, et qu’il est dans ses desseins et dans sa volonté que l’être créé à son image fasse tout pour être, lui aussi, créateur de tout bien dans sa sphère terrestre. Et l’on prendrait cela pour un genre d’existence ennuyeux ! »
Tchitchikof, quoique assis sur une chaise de paille tressée, devant une table couverte du plus beau linge ouvré, avait la pose d’un solitaire qui, en s’éveillant sur un lit de mousse, sous de beaux ombrages, aurait entendu le chant de l’oiseau de paradis ; ses lèvres et ses yeux étaient comme injectés d’une lymphe de voluptueuse délectation. Le silence s’était fait, et il écoutait encore.
« Constantin, passons au salon, » dit la dame en se levant de table. Tous se levèrent.
« C’est un très honnête homme, ce monsieur, pensa Constànjoglo ; un homme comme il faut : attentif, sobre de paroles… Il ne ressemble guère à ces êtres légers, frivoles, distraits, évaporés comme ils sont maintenant tous. » Et après avoir pensé il devint plus gai, repassa sommairement dans sa mémoire toutes les belles choses qu’il venait de dire, et se félicita évidemment d’avoir ainsi rencontré un homme possédant l’art d’écouter et avide des conseils de la sagesse.
Pàvel Tchitchikof, cependant, ayant arqué son bras droit contre sa hanche, ramenait au salon Mme Constànjoglo, mais avec beaucoup moins de gracieuse prestesse, non sans doute qu’il fût chargé d’aliments comme en sortant de la table de Sabakévitch ou de Péetoukhof, mais simplement parce que ses pensées avaient pris un caractère de solidité matérielle qui communiquait à toute l’économie de sa personne une certaine gravité d’un nouveau genre.
« Tu auras beau dire, moi je trouve tout cela fort ennuyeux ! » dit à l’oreille de son beau-frère Platônof, qui fermait la marche.
Et quand, ensuite, on eut pris place dans le salon jaune, où l’on venait d’allumer les bougies, vis-à-vis d’une porte vitrée ouvrant sur le balcon qui conduisait au jardin, Tchitchikof sentit quelque chose d’analogue à ce bien-être de l’homme, qui, après de longues erreurs, de grandes anxiétés et bien des misères, aurait enfin aperçu à l’horizon le toit paternel… et qui, au moment même où il croit déjà toucher au terme de ses angoisses, au but de ses plus chers désirs, jette loin de lui son bâton de pèlerin, secoue la poussière de sa robe, se regarde dans la fontaine voisine, répare le désordre de ses cheveux, prélude au sourire qui est si naturel à la vie de calme et de bonheur qu’enfin il va goûter, et se dit : « Assez ! »
Telle était en effet la disposition d’esprit où les discours de Constànjoglo avaient mis son âme. Il y a ainsi, pour chaque homme, certains discours qui nous font découvrir à l’improviste une amie, une sœur, une nature très sympathique, dans l’âme de celui qui parle. Et souvent c’est dans le fond du steppe, dans la solitude la plus inconnue du monde, qu’il vous est donné de rencontrer l’homme dont le chaud et sympathique langage vous fait oublier et le manque de routes et le manque d’asile nocturne, et l’absence de toute distraction de la vie contemporaine, et le jeu fallacieux des mille prestiges auxquels on se laisse si aisément prendre. Ce langage doux au cœur se grave profondément dans l’esprit ; rien ne s’efface d’une heureuse soirée passée à l’entendre ; la mémoire fidèle conserve tout ; elle rappelle qui était présent, comment on était placé, ce que l’homme à la parole amie tenait à la main, le son de sa voix, le ton, l’accent qui accompagnait telles ou telles de ses paroles, et jusqu’aux détails les plus insignifiants de l’entrevue.
Aucune circonstance de cette soirée n’échappa à Tchitchikof : ce petit salon très modeste, très simplement meublé, l’expression de parfaite bonhomie des traits de son hôte évidemment bienveillant, et la pipe à large et beau mounschtouk d’ambre jaune qui fut présentée à Platônof, et le rapide courant de fumée que celui-ci poussa au nez de son doguin, et le reniflement du doguin, et le rire indulgent de sa charmante sœur, qui lui disait : « Assez, assez ; finis de tourmenter cette pauvre bête ; » et la joyeuse clarté des bougies, et le grillon de l’angle du poêle et la porte vitrée, et la fraîche et claire nuit de printemps qui leur faisait spectacle en argentant les cimes des arbres, transpercés plus bas par le scintillement des étoiles, et les mélodies tour à tour vives et tendres du sauvage rossignol, partant du centre d’un bocage aux feuilles par moments toutes ruisselantes de reflets d’or.
« Mon très honorable Constantin Féedorovitch, vos discours ont pour moi la plus exquise douceur, dit Tchitchikof, et j’ajouterai que jamais encore je n’ai rencontré en Russie un homme d’un esprit comparable au vôtre.
– Ah çà, écoutez, Pàvel Ivanovitch, dit Constànjoglo, si vous êtes amateur d’esprit solide, si vous avez la curiosité de voir un véritable homme d’esprit, sachez que nous en possédons un dans ces cantons, et que je ne vais pas à la cheville du pied de celui-là.
– Qui cela pourrait-il donc être ? dit Tchitchikof avec étonnement.
– C’est un entrepreneur à qui j’ai souvent recours, un nommé Mouràzof.
– Voici la deuxième fois, cette semaine, que j’entends parler de Mouràzof.
– C’est un homme capable de régir les plus grandes propriétés, et qui administrerait tout aussi bien un royaume. Si j’étais souverain, je ne chercherais pas longtemps un ministre des finances.
– On dit, en effet, que c’est une intelligence des plus remarquables ; ne s’est-il pas fait, sans reproches, une fortune de dix beaux millions ?
– Dix ? Allons donc ; il en a bel et bien quarante, et du crédit pour le double et le triple. Bientôt il sera maître de la moitié du territoire de l’empire, car il y a bien plus loin, pour de pareils hommes, d’un écu à dix mille roubles que de quarante millions à un ou deux milliards.
– Qu’est-ce que vous me dites donc là ? s’écria Tchitchikof l’œil écarquillé et la bouche béante.
– La vérité, Voulez-vous que je me répète ? Celui-là s’enrichit lentement, qui intelligent, actif, économe, ne possède que quelques centaines ou quelques milliers de roubles vaillant ; mais le possesseur intelligent de plusieurs millions a devant lui une sphère d’activité immense dans laquelle il est grand, puissant, irrésistible ; il fait un pas, le champ se déblaye, la carrière s’aplanit, l’horizon recule, les rivalités disparaissent et fuient pêle-mêle. En toute vente, en tout achat, en toute adjudication aux enchères, en toute entreprise, qui oserait, qui pourrait accepter la lutte contre lui ? Quel esquif imprudent voudrait se mettre en travers d’une si écrasante machine ?
– Ah ! Seigneur mon Dieu ! murmura Tchitchikof en se signant sans détourner ses regards des yeux de Constànjoglo. Et Mouràzof a trouvé assez de force en lui-même pour aller ainsi toujours en avant ? Vrai, je m’y perds, moi, rien qu’à songer ; vous m’en voyez tout pétrifié, je vous assure. Quoi ! on s’étonne de la sagesse d’en haut, dès qu’on observe attentivement un insecte ; moi je suis bien autrement confondu de voir un pauvre sujet de la mort, sans perdre un instant son sang-froid et sa présence d’esprit, remuer des sommes énormes, et celles-ci mettre encore à sa disposition l’intelligence et l’activité empressée de milliers d’êtres, ses frères et ses semblables devant la Providence, tous jaloux de lui faire honneur en toutes choses, et de le servir et d’obtenir de lui un sourire, tous cherchant leur devoir dans l’apparence de ses moindres désirs. Qu’il me soit permis seulement une question au sujet de Mouràzof ; serait-il possible qu’à toute cette prospérité, on pût trouver, bien entendu, dans l’origine, des commencements exempts de toute fraude ?
– Il a acquis cette fortune, et cela dès l’origine, de la manière du monde la plus irréprochable.
– Hum ! je ne puis guère admettre cela ; je le concevrais pour des milliers, mais des millions, songez donc ; impossible, impossible !
– C’est le contraire qu’il faut dire ; ce sont les milliers qu’il est fort difficile d’acquérir sans fraude ; les millions viennent d’eux-mêmes se joindre aux millions. Un millionnaire n’a point de raisons de recourir aux voies détournées ; il marche droit devant lui, on se range, il n’a qu’à se baisser et à prendre. Un autre ne pourrait soulever une des mille choses qui, pour le suivre, lui, se soulèvent et marchent d’elles-mêmes. Les ruisseaux vont à la rivière, les rivières aux fleuves, les fleuves à la mer, qui ne rend rien que pour reprendre. Il faudrait l’autorisation du gouvernement pour détourner un cours d’eau ; mais les gouvernements eux-mêmes sont virtuellement intéressés à ce qu’on ne détourne pas les grands courants naturels de la richesse dite publique, qui tous affluent vers l’activité et l’intelligence unies à la probité et au capital. Et, en fait de ce capital, les milliers de roubles sagement employés donneront dix, quinze, vingt pour cent ; mais les millions ont pour essence de se doubler, tripler, quintupler… de se décupler parfois en fort peu d’années.
– Et quand je pense que de pareilles fortunes commencent assez souvent par de misérables copecks !…
– Il n’en arrive jamais autrement ; c’est dans l’ordre le plus naturel des choses. Quiconque est né avec des milliers de roubles et a été élevé sur des milliers de roubles, n’acquerra point ; il est accoutumé à l’aisance, à la dépense, à la paresse, aux fantaisies de tout genre. Il faut commencer du commencement et non pas du milieu, du copeck et non du rouble, d’en bas et non d’en haut. C’est à ce prix qu’on apprend à connaître les hommes et l’état de choses au milieu duquel on a à se retourner. Si tu as senti ce mal sur ta peau, si tu as appris que chaque denier en ce monde semble être cloué avec un clou de huit pouces, si tu as été pris ou presque pris à cent escroqueries, tu en auras alors tant vu, tant su, que tu ne pourras plus te tromper en aucune entreprise, et tes affaires ne s’en iront pas à la dérive. Soyez bien sûr de ce que je vous dis… qu’il faut « commencer par le commencement ». Pour que je sois d’abord en défiance à l’égard d’un homme, il suffit qu’il me dise : « Donnez-moi cent mille roubles, je serai tantôt riche. » Cet homme-là, soyez-en sûr, procédera par coup de tête, et non par bon et habile calcul, comme fait celui qui commence par des copecks, ainsi qu’il est de règle partout.
– En ce cas je deviendrai riche, dit Tchitchikof, qui involontairement pensait à ses âmes mortes, car je commence réellement avec rien.
– Constantin, il est temps de laisser à Pàvel Ivanovitch la liberté d’aller prendre du repos, et tu es aujourd’hui dans une veine de babil si extraordinaire…
– Oui, oui ; vous deviendrez riche et très riche, dit Constànjoglo sans écouter sa femme ; il découlera vers vous de tous les côtés des ruisseaux de cuivre rouge d’abord, puis d’argent, puis du plus bel or de ducat ; et ensuite vous en viendrez à ne savoir plus parfois où mettre en sûreté vos lingots. »
Tchitchikof prit très au sérieux cette prédiction ; son imagination, qui ne manquait pas de vivacité sur de certains sujets proches du cœur, le transportait en ce moment dans les riants domaines des rêves d’or ; ses pensées prirent des ailes d’or et voltigeaient au milieu d’enchantements féeriques sous une gaze de fils d’or. Pour ramener tout à lui, il avait dans la main un gland à coulants d’or, et un doux écho lui rapportait sans cesse à l’oreille ces mots si doux : « De tous les côtés des ruisseaux d’or découleront vers toi. »
« Vraiment, Constantin, tu devrais un peu songer que Pàvel Ivanovitch doit avoir besoin de sommeil, après toutes ses courses d’aujourd’hui.
– À qui en as-tu donc ? va te coucher si tu as sommeil ; nous… » dit Constànjoglo, et il s’arrêta court, s’apercevant que tout le salon retentissait d’énergiques ronflements qui procédaient du fait de Platônof, et plus encore de son doguin, incapable de ne pas suivre sympathiquement son maître dans cette sorte d’exercice.
Constànjoglo, tiré de ses préoccupations, finit par s’apercevoir qu’il était réellement temps de s’aller mettre au lit. Il secoua Platônof en lui disant : « Hé ! frère, assez ronflé en compagnie ! » puis il souhaita à Tchitchikof une bonne nuit, et tous se séparèrent.
Quelque heureux que soient les hommes, ils sont aises de s’oublier pour un tiers ou pour un bon quart de jour.
Les héros, toutefois, se distinguent des autres mortels en ce qu’ils résistent aux sollicitations de la nuit, dès qu’ils ont à méditer sur la grandeur de leur entreprise. Tchitchikof, après s’être mis dans le plus simple appareil, veilla assez longtemps absorbé dans de profondes rêveries : malgré sa posture de dormeur résolu, il méditait sur les moyens de devenir propriétaire et seigneur d’un domaine qui ne fût point fantastique, mais réel et du meilleur rapport.
Par suite des explications de son hôte, les choses lui semblaient désormais si claires, la possibilité de s’enrichir lui apparaissait si évidente, les difficultés de l’économie rurale étaient devenues à ses yeux si minimes, si peu savantes et même si parfaitement sympathiques à sa nature, qu’il se voyait déjà campagnard déterminé, propriétaire terrier et seigneur d’un bon domaine en pleine voie de prospérité.
En effet, de quoi s’agissait-il pour lui maintenant ? D’aller au Lombard emprunter une somme assez ronde qu’il hypothéquerait comme dette sur tous les morts, administrativement vivants, qu’il possédait en contrats d’acquisition instrumentés en bonne et due forme, et d’acheter une terre dont les serfs ne fussent pas fantastiques comme ceux de son gage… Alors la chose allait de soi ; en agriculture il s’y prendrait, il agirait avec la même attention, la même prudence et la même activité que M. Constànjoglo, sans rien introduire de nouveau qu’il n’eût auparavant examiné, étudié avec zèle ce qui était tenu pour bon d’après une expérience séculaire… il verrait tout de ses propres yeux, il ferait ample connaissance avec tous ses paysans sans intermédiaire ; il repousserait d’autour de lui toute superfluité, voulant n’être pas distrait d’une entreprise qui demandait une constance chevaleresque dans le travail et dans l’économie ; et d’avance il se réjouissait de tout ce plaisir qu’il allait avoir en établissant un ordre exemplaire dans toutes les parties de son domaine, et en voyant la marche ferme, régulière, imprimée à toute l’exploitation, à la grande machine agricole, par les nombreux ressorts qu’il manierait lui-même d’une main sûre et infatigable. C’est résolu, le travail bouillonnera sur tous les points, et, de même que, dans un moulin mû par un filet d’eau vigoureux et continu, la farine s’échappe rapidement du grain que broie la meule et que sassent et ressassent les bluteaux, il ira, lui, dans ses cours, et à la rivière, sur les rives de l’étang et du marais, et dans le creux des vallées, examiner tout ce qu’on dédaigne, tout ce que l’ignorance et la paresse rejettent, tous les détritus, et les joncs, et les roseaux, et les écailles de poissons, et les bois résineux, et les oléagineux, et les cotonneux… et les feuilles sèches, et les divers engrais… il essayera tout, et démontrera à ses gens l’utilité de tout résidu quelconque.
Pendant cette rêverie l’image du parfait propriétaire semblait se tenir debout devant lui et lui inspirer des idées lumineuses ; Constànjoglo était moins parfait que l’image qu’il entrevoyait, et pourtant Constànjoglo était le premier homme de Russie pour qui il eût senti une véritable estime exempte de tout scrupule. Jusqu’à ce jour il n’avait estimé dans l’homme que le rang, le grade civil, en tant que supérieur au sien, ou bien les vices fortement caractérisés et dont il se sentait incapable ; jamais, avant de connaître Constànjoglo, il n’avait encore estimé aucun homme pour son esprit. Il pensait qu’en face d’un tel être il n’y avait pas à badiner, qu’il fallait être soi-même, tout à son naturel, et ne pas jouer la comédie, et qu’à ses yeux il n’y avait sur la terre, rien de plaisant que le solide et l’utile, trait qui suffisait bien, ce semble, pour rendre Constànjoglo extrêmement honorable.
Notre héros avait depuis quelques heures, on s’en doute, le projet d’acheter la terre de Khlobouëf, et voici par quel moyen : il avait par devers lui dix mille roubles, et il comptait pouvoir en emprunter quinze à Constànjoglo, ayant, on l’a vu, pris bonne note de ce qu’avait dit celui-ci, qu’il était prêt à aider tout homme animé du sincère désir de faire fortune, et, quant au reste de la somme, et à ce qu’il fallait pour les frais d’acquisition, d’ensaisinement et de premier établissement, il trouverait d’une manière quelconque, soit par voie d’emprunt hypothécaire, ou simplement en faisant attendre… Eh, mon Dieu ! que de débiteurs en usent ainsi ! On promène le créancier jusqu’à ce qu’il soit las ; marche, marche, marche, cours les tribunaux, va te traîner dans la poussière des greffes, si c’est ton bon plaisir, mon maître !
Tchitchikof rêva longtemps à tout cela. À la fin le sommeil, qui, depuis plus de quatre heures, tenait dans ses bras, comme on dit, toute la maisonnée, prit aussi notre héros dans sa douce étreinte.
Le bon Tchitchikof s’endormit d’un sommeil si sain et si profond, que le spectacle en serait dépitant et humiliant pour ceux de mes lecteurs qu’afflige l’insomnie. Je m’abstiendrai, par égard pour ces derniers, de décrire en détail ce sommeil, me bornant à le qualifier de sommeil héroïque, car aussi bien daignera-t-on se souvenir que nous écrivons ici une épopée, et nous n’y épargnons, ce nous semble, aucune des ressources poétiques que nous offre le temps qui court[2].
Notes
- ↑ Les Russes crachent ainsi en une foule d’occasions, et surtout dans la colère ; c’est une manière antique de couper court à tout maléfice, et de conjurer les mystérieux assauts du diable, toujours présent là où il y a trouble et passion. Beaucoup de gens dans la province ont pris l’habitude sans adopter le préjugé, et crachent tout machinalement dans tous leurs accès de vivacité.
- ↑ Ce chant est celui auquel l’auteur donnait la préférence sur tous les autres, celui qu’il a le plus relu et le moins retouché, le seul auquel il accordât des regrets quand il brûlait sou deuxième volume à Moscou, pour la seconde fois.
Chant XVII
Khlobouëf – Luxe et indigence – Tchitchikof en veine d’acquisitions territoriales
Khlobouëf – Luxe et indigence – Tchitchikof en veine d’acquisitions territoriales
Constànjoglo prête sans intérêt une forte somme à Tchitchikof. – Il lui fait les honneurs de ses belles exploitations. – Il l’accompagne avec Platônof chez Khlobouëf. – Promenade des quatre personnages dans un domaine en complet désarroi. – Khlobouëf, sain d’esprit et de cœur, extravagant dans sa conduite. – Constànjoglo excite Tchitchikof à se rendre vite acquéreur de cette terre. – Khlobouëf attire chez lui Platônof et Tchitchikof. – Tchitchikof fait prix pour le domaine de son hôte et devient propriétaire. – Khlobouëf parle d’une vieille tante millionnaire qu’il a à la ville et qu’il néglige. – Tchitchikof est scandalisé de ce mépris des millions. – Énigme indéchiffrable de l’existence dispendieuse de certaines gens sans pain. – Platônof part avec Tchitchikof, qu’il présente bientôt à son frère Basile. – Difficulté qu’éprouve Tchitchikof à gagner la confiance de ce dernier. – Un voisin, nommé Lénitsyne, a usurpé sur les frères Platônof un terrain auquel ils tiennent beaucoup. – Tchitchikof se charge d’aller amadouer et mettre à la raison ce fier voisin. – Tchitchikof chez Lénitsyne. – Son heureux succès dans cette maison dû à l’effet qu’il sait y produire, et surtout à une circonstance grotesque. –Tchitchikof gagne l’affection dévouée des deux Platônof. – Il part pour la ville. – Il est présenté chez la vieille dame aux millions. – M. de Lénitsyne, nommé gouverneur civil, est bientôt légataire universel de la vieille. – Mauvais bruits de ville – Tchitchikof un moment compromis. – Menaces et apaisement du gouverneur général militaire. – Khlobouëf au convoi funèbre de la tante qui l’a déshérité. – Tchitchikof a engagé presque toutes ses âmes mortes, et on croit qu’il a revendu sous main sa propriété. – Il a beaucoup, beaucoup d’argent.
Le lendemain, les choses s’arrangèrent au mieux avec Constànjoglo, qui avait réellement pris Tchitchikof en grande affection, le trouvant simple, bonasse, exempt de toute espèce de morgue, enclin à écouter et incapable de tourner en raillerie ce qu’on lui disait, toutes qualités fort rares, paraît-il, dans le district ; il lui donna de bon cœur dix mille roubles, sans intérêt, sans cautionnement, et sur une simple reconnaissance. Au reste, il était dans son caractère d’assister de sa bourse et de ses conseils quiconque avait un désir sincère de s’établir dans le pays et d’acheter du bien pour le faire valoir ; il faisait consister en cela surtout son patriotisme, et il faut reconnaître que cette opinion en vaut une autre.
Il montra en détail à Tchitchikof toutes ses exploitations ; chez lui, il est vrai, une heure qu’on eût pu employer à quelque chose d’utile ne se perdait pas impunément, et il n’y avait point d’exemple que rien eût jamais mal tourné. Aucun paysan de ses terres ne pouvait manquer d’exactitude ou de vigilance ; le maître, en pareil cas, semblait jouir du double don d’ubiquité et d’omniscience ; une velléité de fainéantise le trouvait là debout, prêt à relever le délinquant du péché même d’intention. L’intelligence et le contentement de soi brillaient dans tous les yeux ; tout dans ce domaine était si habilement organisé qu’il semblait que la machine fût montée ainsi pour un demi-siècle et qu’elle fonctionnât d’elle-même. L’aménagement des forêts et le système des jachères institués par Constànjoglo pouvaient obtenir l’approbation de tous les agronomes du pays ; à plus forte raison excitèrent-ils l’admiration de Tchitchikof, pour qui tout était nouveau et d’un intérêt saisissant. Aussi se disait-il à tout moment : « Que de belles choses faites sans bruit ! et qu’il y a loin de ce que je vois à ces projets, à ces théories, à ces gros traités et à ces grands discours ambitieux que j’ai entrevus chez Kochkarëf, à ces in-folio écrasants qui depuis cent ans promettent à l’univers l’abondance et le bonheur, et s’arrêtent sous ce rapport au prospectus du livre ! » Et il pensait à la vie inutile et débilitante, ruineuse pour le pays, que mènent les trois quarts au moins des habitants des capitales, occupés à glisser avec grâce sur des parquets cirés, à débiter et à faire des inepties en grande et pimpante assemblée !
Constànjoglo offrit de lui-même d’accompagner Tchitchikof chez Khlobouëf et de visiter avec lui la propriété. Tchitchikof était tout gaillard. Après un copieux déjeuner, tous deux, et Platônof troisième, prirent place dans la belle calèche de Paul Ivanovitch, et on partit ; Iarô prit les devants comme pour écarter du chemin les oiseaux, et la bancelle de Constànjoglo vint à la suite[1]. On fit ainsi quinze verstes ou kilomètres sans sortir des bois et des champs de Constànjoglo. À peine on eut gagné la limite de ses terres que tout changea d’aspect ; on ne vit plus que des blés rares et mal épiés, et, au lieu de beaux arbres, des troncs pourrissant sur pied. Le village, malgré la beauté naturelle du site, semblait un lieu abandonné. Un bâtiment en pierre, qui promettait une maison d’habitation convenable, restait inhabité, faute d’avoir été achevé, et derrière se découvrit une autre maison, habitée, mais vieille et trop petite. Ils trouvèrent le maître tout ébouriffé, réveillé d’un somme d’extra, mais encore plein de sommeil. C’était un homme de quarante ans ; il avait la cravate plus que dénouée, sa redingote avait des pièces, et ses bottes des crevasses.
Il se réjouit comme d’une bonne fortune de voir apparaître des visites ; il lui serait arrivé des frères absents depuis bien des années qu’il n’aurait pu se montrer plus joyeux.
« Constantin Féedorovitch ! Platon Mikhaïlovitch ! vous m’avez donc fait le grand plaisir de venir à la fin ? Est-ce que je ne rêve pas ? vrai, je pensais bien être abandonné de tous ; c’est à qui me fuira comme la peste : on craint tant que je ne demande quelque prêt d’argent ! Oh ! j’en avale de dures, Constantin Féedorovitch ! et j’avoue que j’ai mérité tout cela ; le pourceau a vécu sa vie de pourceau. Pardon, messieurs, de vous recevoir en pareille toilette. Vous le voyez, j’achève d’user mes vieilles bottes. Çà, que puis-je vous offrir, messieurs ?
– Point de cérémonies ; nous sommes venus pour affaires ; nous vous amenons un acheteur, M. Pàvel Ivanovitch Tchitchikof, lui dit Constànjoglo.
– Heureux, monsieur, de pouvoir faire votre connaissance ; permettez-moi de vous toucher la main. »
Tchitchikof lui présenta les deux mains à la fois.
« Je voudrais, cher monsieur Pàvel Ivanovitch, vous faire les honneurs d’un domaine qui méritât votre attention. Mais, messieurs, permettez-moi de vous demander si vous avez dîné ou non.
– Nous avons dîné, dit Constànjoglo à très bonne intention, nous avons dîné ; nous ne voulons vous causer ni embarras ni dépenses ; allons tout de suite visiter…
– Eh bien, allons. Allons voir les traces de mon désordre et de ma folie. »
Khlobouëf prit à la main sa casquette. Ses hôtes se couvrirent, et tous allèrent à pied visiter le village. Dans presque toute la rue, ils virent, de l’un et de l’autre côté, de vieilles cabanes percées de toutes petites fenêtres bouchées de ces bandes de vieille toile dont les paysans enveloppent leurs pieds en guise de bas.
« Allons voir les déplorables effets de ma folie et de mes désordres, répéta Khlobouëf. Sans doute vous avez bien fait de dîner chez vous ; croirez-vous, Constantin Féedorovitch, que je ne possède pas une poule chez moi ? voilà où j’en suis venu. »
Il soupira, et, comme s’il eût réfléchi qu’il ne pouvait lui suffire d’intéresser Constànjoglo seul, il s’empara du bras de Platônof et prit les devants avec lui. Constànjoglo et Tchitchikof restèrent en arrière et les suivirent à distance, en se tenant bras dessus bras dessous.
« J’ai bien du mal, Platon Mikhaïlovitch, bien du mal ! dit Khlobouëf à Platônof ; vous ne sauriez jamais vous imaginer comme j’ai du mal : je n’ai ni argent, ni pain, ni bottes… Je vous parle là une langue inconnue, hein ? Je rirais le premier de ce dénuement, si j’étais jeune et seul à en souffrir. Mais quand c’est aux approches de la vieillesse que les privations et les angoisses viennent vous serrer la gorge, et qu’à chaque convulsion vous sentez oppressés sous vous une femme et cinq enfants… le moyen de ne pas devenir bien triste et bien sombre ?…
– Eh bien, si vous vendez votre terre, le produit de l’affaire ne sera-t-il pas pour vous une vraie planche de salut ? dit Platônof.
– Une planche de salut ! dit Khlobouëf en fouettant l’air de la main ; mes dettes payées, il ne me restera pas un millier de roubles.
– Et qu’allez-vous donc faire ?
– En vérité, je ne sais.
– Vous entreprendrez quelque chose pour sortir de ce dénuement.
– Qu’entreprendrais-je ?
– Vous prendrez un emploi.
– Mon rang civil est Goubernskï sécrétar, la quatorzième classe, l’équivalent à peine du grade de sous-officier de la ligne… C’est joli, n’est-ce pas, pour solliciter un emploi ? Mais, soit, à force de patience et d’intrigue, je me fais donner une place aux appointements de cinq cents roubles… et j’ai cinq enfants et leur mère à nourrir !
– Faites-vous intendant ou régisseur de quelque domaine.
– Qui est-ce qui confiera la régie de ses terres à un homme qui a mangé son propre bien ?
– Si l’on a à sa poursuite la faim et la mort, il y a pourtant nécessité de se créer vite un refuge quelconque. Mon frère connaît beaucoup de gens à la ville. Il ne faut peut-être que la bonne volonté d’un membre de ce petit monde officiel pour qu’il vous soit donné une place… oui, je prierai mon frère…
– Non, Platon Mikhaïlovitch, dit Khlobouëf en pressant avec force la main de Platônof, je ne suis propre à rien du tout ; je suis vieux, très vieux avant l’âge ; d’anciens excès m’ont séché la moelle épinière, j’ai à cette épaule un rhumatisme incurable… Une place ! une place pour que je vivote aux dépens de la couronne et du tiers et du quart peut-être aussi… Nous savons qu’il a été ouvert ainsi partout des places où des gens insatiables s’engraissent… À Dieu ne plaise que, pour nous donner à moi et aux miens le pain quotidien, on grève encore plus le pauvre peuple !
– Voilà, pensa Platônof, les fruits d’une vie de désordres ! Mieux vaut, en vérité, ce demi-sommeil, ce long bâillement de mon existence, et ceci me justifie du moins un peu. »
Pendant la complainte que Khlobouëf faisait entendre à Platônof, Constànjoglo, qui les suivait à cent pas de distance avec Tchitchikof, jetait de tous côtés les regards les plus indignés :
« Voyez, voyez, voyez et jugez, disait-il en montrant du doigt les objets : n’est-ce pas incroyable, cet état de misère où il a jeté le paysan ? Ici pas un chariot, pas un cheval ! Qu’il arrive une épizootie, pas de danger que l’on y perde son avoir. Il n’y a pas à balancer, vends ta montre, la voiture et ta dernière chemise, et vite donne au paysan un bœuf et un cheval, si tu ne veux pas qu’il reste des journées sans travailler. Il faut à présent des années pour réparer le mal. Le paysan tombé dans la paresse ne se remue plus ou peu que pour aller au cabaret, et il suffit bien qu’on l’ait laissé un an sans travail pour qu’il se soit fait à jamais à ses haillons et à son vagabondage.
« Voyez-moi ces champs, voyez cette terre-là ! poursuivait-il en montrant des prés qui commençaient immédiatement derrière les chaumines, ce ne sont que fondrières. Moi, j’aurais là du lin, du lin pour au moins cinq mille roubles, et de ce côté des navets pour quatre mille. Et là-bas, au fond, toute cette côte, c’était autrefois la plus magnifique seiglière… tout cela stérile comme le rocher ; plus d’emblavures : il n’a pas semé de blé, je le sais. Tenez, voyez ces vallées, rien ! rien ! moi, j’aurais là une futaie si haute que le vol du corbeau n’y atteindrait pas. Et dire que ce malheureux ne comprend pas quel trésor il a dans une pareille terre ! » En achevant cette expression de son dépit, Constànjoglo cracha comme pour en avoir le cœur soulagé ; mais la bile ne monta pas moins à son front, qui sembla se couvrir d’un nuage sombre.
Cependant ils avaient, tout en causant, gravi une colline à travers des halliers ; quand ils furent sur le plateau, ils virent miroiter les eaux rapides d’une rivière, puis, plus loin, dans la perspective, se découvrait une partie de la maison du général Bétrichef, et plus loin, bien plus loin encore, comme derrière une gaze bleuâtre, une chaîne de collines couvertes de bois touffus qui, selon toute probabilité, ainsi que le pensa notre héros, cachaient le domaine de Téntëtnikof.
Tchitchikof dit à Constànjoglo :
« Si l’on couvrait de jolis bocages toute cette charmante colline où nous sommes, je crois que nul paysage au monde n’égalerait en beauté cet endroit-ci.
– Ah ! vous êtes un amateur de paysages ? dit l’agronome à Tchitchikof d’un air presque sévère ? prenez bien garde que, si vous vous préoccupez de ces choses-là, vos campagnes n’auront ni blé, ni foin, ni bétail, ni bon aspect. Regardez à la beauté des récoltes, et ne vous embarrassez pas de celle des vues. La beauté viendra toute seule ; souvenez-vous des meilleures de nos villes russes : les plus belles sont justement celles qui se sont construites elles-mêmes, où chaque habitant, en bâtissant, a consulté ses besoins et son goût… Quittez le souci de la beauté, pour n’avoir bien exclusivement que celui de faire naître ici l’abondance.
– C’est dommage seulement qu’il faille longtemps attendre… Je serais si enchanté de voir bien vite les choses dans leur état de bon ordre et de prospérité !
– Patience ! plantez, semez, remuez cette terre qui ne s’est que trop reposée, et ne perdez ici en amusements ni les heures ni les minutes. C’est dur, c’est pénible… Eh ! oui, soit, c’est très difficile ; mais ensuite cette même terre se laissera remuer comme vous voudrez, elle vous aidera elle-même. Outre les soixante-dix ou soixante quinze bras qui vont être votre propriété, vous en aurez sept cents d’invisibles, très ardents à pousser vos labeurs. Tout se décuple en un rien de temps chez celui qui sait et qui veut. Il est certain du moins que sur mes terres je n’ai nul besoin de remuer le bout du doigt ; les choses se font toutes seules. C’est que, voyez-vous, la nature aime la patience, par suite d’une loi émanée de Dieu lui-même.
– En vous écoutant on sent entrer dans son âme comme un flux de forces inconnues.
– Tenez, voyez cela, là sur le versant ; ils s’imaginent peut-être avoir labouré ce bout de champ ! s’écria Constànjoglo avec un âcre sentiment de douleur. Savez-vous que je ne pourrais pas rester ici plus longtemps ? c’est pour moi la petite mort d’avoir à être témoin du désordre et de la ruine volontaires d’un homme. Vous pouvez maintenant terminer l’affaire sans moi. Enlevez-moi à ce fou ce trésor ; il n’est bon, lui, qu’à profaner les dons de Dieu. » Et après avoir parlé ainsi, Constànjoglo resta un instant comme suffoqué par la bile. « Adieu, adieu ! dit-il à Tchitchikof, et se hâtant de rejoindre le propriétaire son voisin, il lui dit adieu aussi.
– De grâce, Constantin Féedorovitch, dit Khlobouëf étonné, vous ne faites que d’arriver et déjà vous repartez !
– Impossible de faire autrement, impossible ; j’ai à faire chez moi, pardon, dit Constànjoglo, qui aussitôt enfourcha sa bancelle, et cinq minutes après il était loin.
– Constantin Féedorovitch n’a pas pu y tenir, dit Khlobouëf, devinant aisément la cause de cette fuite de son voisin ; c’est triste, c’est écœurant pour un agronome tel que lui, de voir un bien comme celui-ci tombé dans un désarroi si complet. Croirez-vous, Pàvel Ivanovitch, que je n’ai pas ensemencé cette année ? Parole d’honneur, je n’avais pas de semences et pas même ce qu’il faut pour labourer. Votre frère, Platon Mikhaïlovitch, est, dit-on, un agronome très distingué ; mais quant à votre beau-frère Constànjoglo, il n’y a pas à s’y tromper, c’est le Napoléon de l’agriculture. Que de fois je me dis : « Pourquoi tant d’intelligence et de génie dans une seule tête, et pourquoi pas une gouttelette de cet esprit-là dans la mienne ?… » Ici, messieurs, prenez bien garde ; en passant cette passerelle on court grand risque d’aller tomber dans quatre ou cinq pieds de vase… Ce qui me fait le plus de peine, c’est la situation de mes pauvres paysans. Je vois que c’est l’exemple qui leur est nécessaire, et de moi quel exemple reçoivent-ils ? Comment avec eux serais-je difficile et sévère ? Comment leur prêcher l’ordre, quand je suis le désordre incarné ? Prenez-les en main, Pàvel Ivanovitch, soyez leur seigneur. Il y a bien longtemps que je les aurais émancipés ; mais ils n’y gagneraient absolument rien ; je sens que le premier soin à prendre serait de leur enseigner ce que c’est que la vie. Il faut avant tout qu’un homme austère et juste habite parmi eux bien des années, et par ses exemples, par une infatigable activité, un sincère dévouement, prenne sur eux un ascendant irrésistible. Le Russe, je le vois par moi-même, ne saurait se passer d’une excitation constante ; faute de stimulants, il s’endort et se crétinise.
– Il est étrange pourtant, dit Platônof, que le Russe soit ainsi sujet à se rouiller, et que l’homme du commun, si l’on cesse quelques mois de le suivre d’un œil attentif et sévère, tourne fatalement à l’ivrogne et au vaurien !
– Faute de civilisation, dit Tchitchikof.
– Dieu sait faute de quoi : car enfin, pensez, vous et moi, nous sommes des gens éclairés. J’ai fait mes études à l’Université… mais je devrais dire plutôt : j’ai fréquenté l’Université, car ces études qu’on y fait, quelles sont-elles ? certes, je n’y ai pas appris la science de la vie ; j’y ai appris à dépenser beaucoup, beaucoup d’argent pour tous les nouveaux raffinements du confort, et à me bien habituer à l’usage de tous les objets coûteux. Et ce n’était pas que je fusse pour cela un mauvais étudiant ; nullement, car généralement mes camarades et moi nous nous valions de toute manière. Deux ou trois ont retiré de ces cours universitaires un profit réel, mais cela vient probablement de ce que par eux-mêmes ils étaient merveilleusement doués de nature ; en tout, les autres n’avaient souci que de savoir ce qui endommage le plus purement la santé, la raison et le domaine héréditaire. Nous prenons de la civilisation juste ce qui fait d’elle un danger, son apparence, sa seule superficie, son costume de bal paré, mais d’elle, d’elle-même, nous ne prenons rien. Non, Pàvel Ivanovitch, j’ignore à quoi cela peut tenir ; mais un fait positif, c’est qu’en général nous ne savons point vivre.
– Ce sont les causes de ce fait qu’il serait intéressant de connaître. »
Le pauvre Khlobouëf poussa un profond soupir et resta un instant l’œil fixe, après quoi il reprit :
« Il y a des heures où je crois, en vérité, être un homme condamné sans appel ; je veux agir, je me sens paralysé. Aujourd’hui c’est bien arrêté dans ma pensée : à partir de demain, je commence une nouvelle vie ; dès demain chez moi, pour moi, diète et carême ; bah ! le soir de ce lendemain-là, il se trouve que j’ai tant bu et tant mangé que mes yeux se ferment et ma langue bredouille ; et, s’il me revient alors un vague ressouvenir de ma résolution de la veille, je me tiens immobile, les yeux écarquillés comme l’oiseau de nuit, et regardant à l’autre bout de la table… mais cela arrive à tout le monde, je suppose.
– Oui, dit Tchitchikof en souriant : c’est une chose qui se voit assez fréquemment.
– Nous allons prendre, s’il vous plaît, par ici ; nous visiterons les portions de terre que cultivent pour eux les paysans, » lui dit Khlobouëf ; puis rentrant dans son propos, il ajouta : « Il me semble vraiment qu’il n’est pas du tout exact de dire que nous sommes nés pour la prudence et la raison. On me fera difficilement croire que l’un de nous trois ait été, pendant plusieurs années, d’une sagesse parfaite. J’ai beau même voir de mes yeux que tel vit très honorablement, et se fait une bonne réserve, entasse les écus, forme des capitaux, je ne le crois pas, non, me l’assura-t-il lui-même ; ou bien le diable l’attend à sa vieillesse, et, arrivé là, il lâchera tout à la fois. C’est toujours ainsi ; civilisés ou non civilisés, c’est parfaitement égal. Tout le monde a connu dans nos endroits un manant très madré, qui de rien a su faire une somme ronde de cent mille roubles, puis il lui est venu l’idée folle de prendre des bains de vin de Champagne, et le gaillard s’est, ma foi, baigné dans le champagne. Il y a, je vous assure, quelque chose qui nous manque ; ce que c’est, je ne le saurais dire… Çà, il me semble que nous avons tout examiné ; je n’ai plus rien à vous montrer, à moins que vous ne teniez à voir le moulin ; mais non, laissez cela, un moulin sans roue, un bâtiment si délabré que les murs gardent à peine l’équilibre…
– À quoi bon regarder une masure ? dit Tchitchikof.
– Eh bien ! rentrons, messieurs. »
Et tous trois reprirent le chemin de la maison.
Ce qu’ils virent dans le trajet, ce fut toujours partout le même spectacle de désolation ; partout la malpropreté et le désordre étalant leur laideur : tout était complètement laissé à l’abandon. La lumière naturelle du simple bon sens s’était éteinte avec l’esprit d’ordre ; une femme en haillons crasseux maltraitait avec la dernière fureur une pauvre jeune fille, et deux paysans regardaient du plus stoïque regard les sévices de cette ivrognesse qui pouvait tuer l’enfant. L’un de ces paysans se grattait le bas de l’échine et bâillait, l’autre bâillait en s’étirant, les portes bâillaient faute de gonds, les toits faute de clous, et tous ces bâillements gagnaient sensiblement Platônof, à qui il n’en fallait pas tant pour se laisser aller à l’exemple. « Voilà donc, pensa Tchitchikof, un échantillon de ma future propriété en fait d’hommes… quelles guenilles ! c’est pièce sur trou et trou dans la pièce. » En effet, sur une des chaumières dont le toit avait sombré, le paysan et ses fils avaient hissé les deux battants de leur porte cochère. Des fenêtres aux croisées disjointes, et sans gonds ni targette, étaient maintenues en place par des perches dérobées dans les embarras du propriétaire ; c’était, à chaque pas, l’application du système de ce pauvre Trichka qui rognait ses manches et ses basques pour raccommoder les trous du coude[2].
Tchitchikof fit la remarque que tout ce qu’ils avaient vu dans le domaine était dans un état bien peu réjouissant.
On entra dans la maison ; là, Platônof et lui furent frappés d’un contraste, celui d’une évidente détresse avec une foule des élégantes bagatelles de luxe les plus modernes ; à côté de draperies et de meubles fort détériorés, des bronzes et des albâtres du dernier goût : Shakespeare en écritoire, Faust, Méphistophélès et Marguerite en pendule, et au beau milieu de la table un ustensile d’ivoire d’un beau travail, celui dont les Orientaux se servent pour se gratter la peau.
La maîtresse de la maison vint recevoir les hommages de ces messieurs ; elle était vêtue avec goût et tout à fait à la mode ; elle leur parla de la ville, c’est-à-dire du chef-lieu, des plaisirs du théâtre dont on y jouit depuis quelques mois. Elle leur présenta ses quatre enfants parfaitement habillés aussi à la mode ; ils avaient près d’eux une gouvernante. Ces circonstances rendaient la vue de cette jeune famille encore plus triste ; mieux eût valu qu’ils fussent tous en simples souquenilles à prendre leurs ébats dans la cour, dussent-ils même ressembler à des enfants villageois. Une chose dont les visiteurs de monsieur ne furent point fâchés, c’est qu’il vint à madame une belle visite des environs, une femme redoutable pour son babil. Ce fut un coup de fortune ; les deux dames passèrent au gynécée ; les enfants et leurs institutrices les y suivirent aussitôt, et les hommes restèrent entre eux.
« Votre prix, s’il vous plaît, monsieur ? dit Tchitchikof ; mais veuillez bien me dire au juste le prix que vous exigez résolument, pour que je me décide tout de suite à acheter ou à ne pas acheter. Je vous avouerai que je ne me faisais pas l’idée qu’un domaine pût jamais offrir un pareil aspect de désolation.
– Ce que vous avez vu est l’abomination de la désolation, mais ce n’est pas tout ; il faut que vous sachiez que, de cent âmes portées aux matricules du dernier recensement, il n’en reste de vivantes que juste la moitié. Nous avons eu ici le choléra, cinquante sont parties sans passeport. Vous, acheteur, vous avez donc à tenir pour mortes celles qui ne sont plus de ce monde. Si les tribunaux aujourd’hui m’en demandaient compte, tout le bien y passerait : c’est la considération pour laquelle je n’ai pas la hardiesse de vous demander plus de 30 000 roubles.
– Eh ! de grâce, comment ? 30 000 roubles ! dit avec calme Tchitchikof, qui naturellement voulut marchander un peu ; de grâce, dites vous-même, est-ce là une terre de 30 000 roubles ? Tenez, pour économiser les moments, je vous donne 25 000 roubles. »
Platônof eut un remords de conscience.
« Terminez, Pàvel Ivanovitch. C’est un bien dont on pourra toujours trouver cela. Si vous ne lui en donnez pas les 30 000 roubles demandés, nous nous cotiserons, mon frère et moi, pour le lui racheter.
– Fort bien, j’achète, dit Tchitchikof, effrayé de l’idée de son compagnon ; j’achète, mais à la condition de payer moitié au comptant, moitié dans un an.
– Non, Pàvel Ivanovitch ; un an, c’est impossible ! Vous me donnerez la moitié aujourd’hui et l’autre moitié dans quinze jours. La Lombard, soyez-en sûr, me prêterait tout aussi bien 30 000 roubles sur ce domaine, si j’avais de quoi nourrir les sangsues[3].
– Comment donc faire alors ? vrai, je ne suis, dit Tchitchikof, je n’ai en tout et pour tout en ce moment que 10 000 roubles. »
En ceci il ne disait pas la vérité ; il avait avec lui 20 000 roubles : son propre capital de 10 000 qu’il n’avait pas encore entamé, et les 10 000 que lui avait prêté Constànjoglo ; mais il lui en coûtait singulièrement de donner tant d’argent à la fois.
« Ah ! Pàvel Ivanovitch, je vous dis qu’il me faut indispensablement 15 000 roubles.
– Il m’en manque cinq, et je ne sais, en vérité, où les prendre.
– Je vous les prêterai, dit Platônof.
– Alors plus d’objection ! » se hâta de dire Tchitchikof. Et il pensa : « C’est ma foi charmant, que Platon Mikhaïlovitch aussi me fasse cette avance ! ».
Les deux contractants se frappèrent dans la main. Tchitchikof alla vers la calèche, en fit retirer sa cassette qu’on lui apporta dans la chambre ; il l’ouvrit et y prit les 10 000 roubles empruntés qu’il y avait déposés la veille ; il donna cette somme à Khlobouëf à titre d’arrhes et avances, et quant aux cinq autres mille, il promit de les apporter le lendemain ; il promit cela, il parla même de revenir encore, deux ou trois jours après, apporter deux ou trois autres milliers de rouble… Au fond, en fait de payements et de parfait acquittement, l’intention de Tchitchikof était de ne point se hâter et de ne point se laisser presser. Il sentait une invincible répugnance à se dessaisir de l’argent qu’il avait ; en cas de nécessité indispensable, il le lâchait sans doute ; mais toujours lui semblait-il plus agréable de le donner demain et non aujourd’hui. Tranchons le mot, il était, sous ce rapport, fait comme nous le sommes tous : avouons que nous aimons à faire languir le créancier ; cet homme-là, je vous demande un peu, qui vient pour nous dépouiller, eh bien ! qu’il se frotte le dos à loisir dans l’antichambre… comme s’il ne pouvait pas attendre ! il se peut qu’en effet chaque heure lui soit d’un grand prix, et que ses affaires souffrent de ces retards ; mais que nous importe à nous débiteurs, qui avons le chagrin de payer ? « Tu n’as qu’à repasser ici demain, frère ; pour aujourd’hui, il n’y faut pas compter, je suis occupé, très occupé. »
« Où comptez vous aller habiter ! dit Platônof à Khlobouëf ; avez-vous quelque autre village ?
– Non, ni village, ni hameau ; j’irai m’installer tout droit à la ville, où je possède une petite maison. J’ai acheté cela récemment ; je devais le faire pour mes enfants. Il leur faut des leçons de catéchisme, de musique et de danse… Vous comprenez bien que ce n’est pas au village que vous trouverez cela.
– Ils n’ont pas de pain, et il est indispensable que les enfants sachent danser, pensa Tchitchikof.
– C’est étonnant, pensa Platônof.
– Ah ! il faut que nous arrosions le marché, dit Khlobouëf. Hé ! Kiruchka, lestement à la glacière, une bouteille !… Messieurs, nous prendrons un verre de champagne.
– Pas de pain, mais de la musique, de la danse et du vin de Champagne toujours ! » pensa de nouveau Tchitchikof.
Quand à Platônof, il devenait pour lui pénible de penser, il ne pensait plus rien.
C’était un peu par nécessité que Khlobouëf s’était approvisionné de vin de Champagne. Il envoyait souvent à la ville un messager pourvu d’une liste d’objets à prendre, mais sans argent pour les payer ; dans les petites boutiques, sans argent comptant vous n’obtiendrez pas une cruche de kvass[4], et pourtant vous voulez boire. Le messager, qui connaît votre soif, entre le front haut chez le Français ; le Français est un agent d’une forte maison de Pétersbourg, récemment arrivé avec des vins de prix ; jusqu’à présent il fait volontiers crédit à tout le monde. Vous concevez donc qu’il avait fallu, faute de boisson à un sou la potée, prendre du vin de Champagne à quinze ou vingt francs la bouteille.
La bouteille apportée chassa à grand bruit le bouchon ; trois fois les verres furent presque coup sur coup remplis et vidés, et les esprits s’égayèrent. Khlobouëf surtout n’était plus reconnaissable, tant il devint, grâce à cette libation, gai, aimable et charmant. Non seulement il semait à pleines mains les bons mots et les anecdotes piquantes, mais il faisait voir dans ses discours une si remarquable connaissance des hommes et du monde, qu’il était manifeste que cet homme-là avait vu et parfaitement vu beaucoup de choses. Rien n’égale la finesse de trait avec laquelle il esquissait en peu de mots tous ses voisins, les propriétaires fonciers résidents ; il voyait si bien leurs défauts et leurs fautes, il connaissait si bien l’histoire de tous les seigneurs ruinés et les causes et les détails de leur ruine, il savait si bien l’art de peindre leurs habitudes et leurs moindres tics, que ses deux convives émerveillés (et c’est beaucoup dire de la part de Platônof) étaient prêts à le proclamer le plus spirituel des hommes.
« Je ne puis m’expliquer, dit Tchitchikof, comment, avec tant d’esprit, vous ne trouveriez pas cent moyens pour un de sortir à votre honneur des difficultés de votre position. »
Tchitchikof avait dit cela du ton de la plus profonde conviction. Il n’en fallut pas plus ; ce même Khlobouëf, tout à l’heure si prodigieusement intelligent, déroula devant ses interlocuteurs un fouillis de projets tous plus absurdes et plus étranges les uns que les autres, et qui montraient si peu de vraie connaissance des hommes, des choses et des relations sociales, qu’il n’y avait plus qu’à hausser les épaules et à dire : « Grand Dieu ! quelle incroyable distance entre connaître le monde et savoir personnellement mettre à profit cette connaissance ! » Tout projet chez lui avait pour base la nécessité de se procurer avant tout cent ou deux cent mille roubles. Il lui semblait qu’avec ce levier il ferait sortir de terre un domaine splendide, où tout serait admirablement régi, où tous les trous et les crevasses seraient bouchés, les revenus successivement triplés, quadruplés, quintuplés, en même temps que s’acquitteraient toutes les dettes… Et il terminait le tableau de toute cette prospérité par ces mots :
« Mais non, il n’existe pas pour moi un ami, un bienfaiteur qui se décidât à me prêter deux cent mille roubles, ni même cent mille… Il est donc évident que Dieu ne veut pas que je me relève.
– Il ne manquerait plus que cela, dit Tchitchikof, que Dieu envoyât deux cent mille roubles à un pareil crétin !
– J’ai une tante, dit Khlobouëf, une vieille tante qui possède trois millions de fortune.
– Hein ! qu’est ce qu’il dit ? une tante à millions ! se dit à lui-même Tchitchikof.
– Elle est très pieuse ; elle donne beaucoup à l’église et aux couvents, mais n’assiste point ses proches. C’est une tante de la vieille roche, une vraie curiosité. Elle donne une bonne heure de sa matinée à une volière contenant plus de quatre cents serins et autant à ses mopses ; elle a des caméristes, des suivantes et des laquais comme on n’en voit plus nulle part. Le plus jeune de ses domestiques n’a pas moins de soixante ans ; elle n’en dit pas moins à celui qui a quatre-vingts ou quatre-vingt-cinq ans : « Hé ? petit ! » Si, à sa table, un de ses convives ne se comporte pas bien, elle ordonne tout haut que le plat qui doit suivre ne lui soit pas présenté, et le délinquant est positivement privé de ce plat. N’est-ce pas original ?
Platônof sourit.
« Quel est son nom ? Quelle est la terre qu’elle habite ? demanda Tchitchikof.
– Elle habite le chef-lieu même de notre gouvernement ; son nom est Alexandra Ivanovna Khanassarof.
– Pourquoi ne vous adressez-vous pas à elle ? dit du ton le plus affectueux le bon Platônof. Il me semble que, si vous tâchiez de la faire entrer dans la position de votre famille, elle ne pourrait refuser de venir à votre secours.
– Rien à attendre ! ma tante, Platon Mikhaïlovitch, est une vieille femme très dure, c’est un naturel inflexible… Et puis, il y a là des thuriféraires, des saintes nitouches installées et qui tournent sans cesse autour d’elle. Il y a surtout là un monsieur qui aspire à une place de gouverneur civil, qui a si habilement manœuvré qu’on le tient sans examen pour proche parent, et dévoué à sa parente jusqu’à négliger le soin de son ambition… On l’écoute beaucoup, peut-être il en viendra à ses fins ; je lui souhaite tout le bonheur possible.
– Ô imbécile, pensa Tchitchikof, moi à ta place je courrais amuser, soutenir, consoler cette chère tante, avec plus de zèle et d’attentions que jamais tendre bonne n’en a déployé pour aucun petit enfant gâté.
– Tenez, l’effet immanquable de conversations pareilles, c’est de sécher le gosier, dit Khlobouëf ; hé ! Kiruchka, apporte-nous une bouteille de champagne !
– Non, non, moi du moins je ne bois plus, dit Platônof.
– Ni moi non plus », dit Tchitchikof.
Et tous les deux refusèrent résolument.
« Soit, dit Khlobouëf ; mais au moins jurez-moi que vous viendrez me voir à la ville. Le 8 juin, je donne un dîner aux principales autorités du chef-lieu.
– Comment ! s’écria Platônof, vous, un dîner invité ! un festin, dans l’état de dénuement où vous êtes !… pardon, mais vous n’y pensez pas.
– C’est un devoir ; ces messieurs m’ont invité et régalé eux aussi. »
Platônof ouvrit de grands yeux et n’y vit pas plus clair. Il n’avait jamais porté son attention sur ce fait, du reste assez frappant : c’est qu’en Russie, dans les chefs-lieux de gouvernement et dans nos trois capitales, la vie de certaines personnes est, à plusieurs égards, une énigme dont on ne trouve pas le mot. Vous voyez un individu qui, chacun le sait, a tout mangé, est dans les dettes jusqu’aux yeux et n’a plus aucun moyen d’éviter la submersion finale, et qui, tout à coup, invite à dîner et traite parfaitement de nombreux conviés ; ceux-ci se disent à l’oreille entre eux que c’est bien pour la dernière fois, et que, le lendemain, leur hôte sera certainement en prison. Dix ans se passent au bout desquels notre viveur est encore debout et plus que jamais obéré et à bout de toutes ressources ; mais, à la surprise générale, de nouveau il donne un grand dîner auquel de nouveau on accourt, tout en pensant que cette fois-ci est bien positivement la dernière, et que l’amphitryon sera le lendemain entre quatre murs.
La maison de Khlobouëf dans la ville présentait un phénomène étrange : aujourd’hui le prêtre en habits pontificaux, debout devant un iconostase éclairé d’une infinité de cierges, disait des prières solennelles ; demain, dans les mêmes appartements, seront réunies, pour une répétition, une société de comédiens français ; le lendemain du banquet on peut fouiller toute la maison, on ne trouvera pas un morceau de pain à se mettre sous la dent, mais le surlendemain c’est un festin de Balthasar donné à messieurs les artistes, comédiens, musiciens, danseurs et décorateurs, dont chacun, en outre, emporte son cadeau. Il y eut pour Khlobouëf, avec une telle vie, des jours, bien des jours, où un autre que lui se fût pendu ou noyé, ou se fût brûlé la cervelle ; mais ce qui le préservait, c’était une certaine disposition religieuse qui se conciliait, en lui, avec tout ce désordre matériel.
Dans les heures les plus amères de son existence, il lisait les vies des hommes d’élite qui, ayant eu le plus à souffrir et à gémir sur la terre, avaient élevé leur esprit et leur âme fort au-dessus des maux qu’il voyait conjurés pour sa ruine. À cette lecture, son cœur s’attendrissait, son esprit avait des ravissements soudains, et ses yeux se remplissaient de larmes. Puis il donnait une heure ou deux à la prière… et, chose merveilleuse ! presque toujours, ces mêmes jours-là, il lui venait quelque secours tout à fait inattendu. C’était vraisemblablement ou quelqu’un de ses anciens amis qui se souvenait de lui et lui envoyait de l’argent, ou quelque bonne dame en passage par la ville qui apprenait par hasard l’histoire de sa situation désespérée, et, par l’effet de cette générosité impétueuse d’un cœur de femme, lui faisait parvenir un riche présent. Ou bien il se tirait quelque part, à son insu, une loterie ; ou bien il se jouait à son profit une partie dont on lui faisait mystérieusement passer le produit. En pareil cas, il reconnaissait avec une grande ferveur de piété cette immense grâce de la Providence ; il faisait dire par le prêtre de la paroisse, in pontificalibus, chez lui, devant les saintes images, des prières solennelles, après quoi, immédiatement, il renouait le fil de sa vie d’excès et de désordres.
« Il me fait de la peine, vrai, il me fait beaucoup de peine, dit Platônof à Tchitchikof, quand, après avoir pris congé de lui, ils se furent remis en route.
– C’est l’enfant prodigue, répondit Tchitchikof ; c’est un de ces hommes qu’il n’y a pas lieu de plaindre pour eux-mêmes. »
Et bientôt ils cessèrent de penser à Khlobouëf : Platônof, parce que généralement il ne jetait qu’un coup d’œil paresseux et somnolent sur la situation de tel ou tel homme comme sur tout le monde, et parce que, si son cœur était contristé à la vue de la souffrance d’autrui, ses impressions n’allaient jamais jusqu’à réveiller toute son âme ; il suffisait de quelques minutes pour qu’il cessât de penser à un homme, lui qui ne pouvait penser cinq minutes de suite à lui-même ; Tchitchikof avait déjà oublié les misères de Khlobouëf, parce que toutes ses pensées étaient absorbées dans l’acquisition qu’il venait de faire. De quelque manière qu’il envisageât cet achat, de quelque côté qu’il tournât et retournât cette affaire, il y trouvait un avantage saisissant de réalité ; il pouvait aller engager le bien au Lombard, il pouvait tout aussi bien aller y engager exclusivement ses morts et ses fugitifs ; il pouvait, en outre, s’il voulait, vendre par portions tous les meilleurs terrains du domaine, et après cela aller faire un emprunt au Lombard ; il pouvait encore se faire franchement propriétaire, s’occuper lui-même de la régie du bien à l’exemple de Constànjoglo, en recourant sans cesse à ses conseils comme à ceux d’un excellent voisin et généreux bienfaiteur ; encore une idée : il pouvait revendre (bien entendu s’il ne voulait pas s’occuper lui-même d’agriculture), revendre le bien à des particuliers, en se réservant les fugitifs et les morts, arrangement qui aurait encore cet avantage qu’il pourrait alors déguerpir tout doucement sans rendre à Constànjoglo les dix mille roubles qu’il lui avait empruntés… Étrange pensée que celle-là ! non pas que Tchitchikof l’ait conçue et adoptée ; mais elle est venue spontanément se dresser sous une forme vaporeuse devant son esprit, se riant de lui, se baissant, se relevant d’un air plein de malice, et lui faisant la grimace s’il essayait de froncer le sourcil. Fi, l’importune, l’indiscrète, l’espiègle, fi, fi ! Et d’où sortent donc ces pensées qui viennent ainsi tout à coup mettre en jeu notre fantaisie ?
Tchitchikof était dans la joie ; il était pomeslchik, c’est-à-dire propriétaire foncier et seigneur, seigneur non pas imaginaire, mais véritable seigneur, un noble qui possède des immeubles, des terres, des villages, des champs, des serfs, des serfs nullement fantastiques, mais vivants, mais subsistants. En songeant à tout cela, il en vint peu à peu à faire de petits soubresauts, à se frotter les mains, à se faire à lui-même de petits clignements d’yeux et à trompeter une sorte de marche en rapprochant son poing de sa bouche, après quoi il prononça à demi-voix quelques mots sans suite qui finirent par deux appellations caressantes adressées à sa propre personne : « Eh ! fin museau, gros poulet, va ! » Mais se souvenant en ce moment qu’il n’était pas seul dans la voiture, il jeta un rapide coup d’œil sur son compagnon, et se promit de tenir en bride ces transports, même avec Platônof. Celui-ci, croyant qu’il avait eu quelque velléité de lui adresser la parole, lui dit « Quoi ? » Il répondit : « Rien. »
« Arrête ! » cria Platônof au cocher.
Tchitchikof regarda autour de lui et s’aperçut qu’ils venaient de traverser un bois délicieux. Dans l’endroit où ils entraient, un double rideau de bouleaux se prolongeaient des deux côtés d’un chemin doux et sans ornières ; on apercevait à travers le feuillage une blanche église. Au bout de la partie de l’avenue où ils roulaient, parut un monsieur coiffé d’une casquette, un bâton noueux à la main, qui venait à leur rencontre. Un chien anglais à hautes pattes menues courait devant lui.
« Voici mon frère, » dit Platônof. « Cocher, arrête ! » Et il descendit de la calèche. Tchitchikof aussi. Les deux chiens cependant avaient déjà échangé entre eux diverses caresses ; agile de sa langue comme de ses longues pattes, Azor eut tout d’abord léché le museau de son ami Iarô, puis il lécha la main droite de Platônof, puis il se dressa contre l’épaule de Tchitchikof, à qui il plongea le bout de la langue dans le creux de l’oreille. Les deux frères s’embrassèrent.
« Çà, Platon, qu’est-ce que cela signifie ?
– Quoi cela, mon cher Basile ?
– Et tu me demandes quoi ? Et ces trois fois vingt-quatre heures que je suis sans aucune nouvelle de toi, et ce palefrenier de Péetoukhof qui nous ramène ton alezan, et dont je ne puis à ton sujet tirer d’autres paroles sinon que tu es parti avec un monsieur. Tu pouvais bien me faire au moins dire un mot qui m’apprit où, pourquoi, pour combien de temps. Eh ! cher Platon, est-ce qu’on se conduit comme cela ? Est-ce que tu ne te figures pas toutes les idées qui n’ont pas manqué de me galoper par la tête ?
– Pardon, pardon ; c’est vrai, j’ai oublié, Eh bien ! écoute, nous sommes allés chez Constantin Féedorovitch, la sœur te salue, lui de même. Ah ! frère, voici Pàvel Ivanovitch que je te recommande ; Pavel Ivanovitch, c’est mon frère, c’est Basile Mikhaïlovitch, mon frère ; cher frère, c’est Paul Ivanovitch Tchitchikof. »
Les deux personnes que Platônof présentait ainsi l’une à l’autre se touchèrent la main droite en soulevant leur casquette de la main gauche.
« Bien, pensa Basile ; mais quel est ce M. Tchitchikof ? frère Platon est si peu difficile en fait de nouvelles connaissances ! » Et il envisagea notre héros dans la mesure de ce que peuvent autoriser les convenances ; cette exploration ne fut point défavorable.
De son côté Tchitchikof, aussi dans la mesure de la bienséance, considéra le frère Basile, et reconnut qu’il était moins grand de taille, qu’il était plus brun et moins beau, que sa physionomie annonçait plus de vie et d’activité, qu’il devait être d’une grande bonté de cœur. Ce qui était évident, c’est qu’il n’était pas sujet, comme Platon, à la somnolence ; mais Pàvel Ivanovitch s’arrêta peu à cette différence des deux frères.
« Mon cher Basile, j’ai résolu de faire avec Pàvel Ivanovitch une grande escapade, c’est-à-dire de voyager quelque temps dans notre sainte Russie avec Pàvel Ivanovitch. Cela aura peut-être un bon effet sur mon spleen.
– Comment as-tu résolu cela si vite ? dit Basile étourdi de cette nouvelle fort imprévue ; et il fut sur le point d’ajouter : « Et tu t’accommodes de la compagnie d’un homme que tu viens de voir pour la première fois, d’un homme qui peut n’être qu’un aventurier ou pis encore ? » Il se tut, mais il jeta sur Tchitchikof un regard de défiance que modifia à l’instant même l’air calme et décent de notre héros.
Ces trois messieurs dévièrent un peu à gauche et franchirent le seuil d’une haute porte cochère. La cour où ils entrèrent était vieille, la maison seigneuriale vieille aussi ; c’était un toit en pointe très haut, et de longs appentis au-dessus des portes ; il y a longtemps qu’on ne construit plus dans ce système primitif. Deux énormes tilleuls, élancés du beau milieu de la cour, en couvraient près de la moitié de l’ombre épaisse de leur feuillage, sous lequel une demi-douzaine de larges bancs de bois peints en vert invitaient au repos ou la conversation. L’enceinte de cette cour était complètement dissimulée par des acacias, des lilas, des seringats, des merisiers et des sorbiers, les uns en fleurs, les autres en grappes.
Avec cet horizon de feuillage, l’habitation seigneuriale était de même toute couverte de verdure, sauf les espaces ménagés à la lumière suffisante que l’intérieur recevait par les portes et les fenêtres, presque toujours au large ouvertes pendant la belle saison. À gauche, sous des tiges d’arbres droites comme autant de colonnes, se laissaient apercevoir, comme dans un bocage, les cuisines, les hangars, les caves et tous les rossignols semblaient s’y être donné rendez-vous, et leurs concerts n’y faisaient jamais défaut, surtout vers le soir. Un sentiment plein de douceur et de charme pénétrait dans l’âme des habitants de cette demeure où tout rappelait le bon vieux temps, celui où de pareils lieux vous persuadent que tout était simple, doux, facile et honnête parmi les hommes d’autrefois. Basile Mikhaïlovitch pria Tchitchikof de prendre place ; et tous les trois s’assirent sous le double dôme des deux grands tilleuls séculaires.
Un jeune garçon de dix-sept ans, en chemise ou blouse rose à la russe, apporta et déposa lestement devant ces messieurs des verres très propres et des carafes remplies de boissons rafraîchissantes aux jus de fruits, les unes onctueuses comme l’huile, les autres pétillantes comme la limonade gazeuse. Après avoir posé en bel ordre une demi-douzaine de ces carafes qui offraient à l’œil des liquides de couleurs aussi différentes que pures, le jeune gars arma sa main d’une bêche qui était debout contre un tronc d’arbre et passa dans le jardin. Chez les Platônof comme chez Constànjoglo leur beau-frère, tous les domestiques étaient jardiniers, ou, pour mieux dire, il n’y avait pas de domestiques, et tous les gens de la cour seigneuriale, à l’envi, en tenaient lieu, et dans de certains temps à tour de rôle.
Frère Basile (les deux frères s’appelaient entre eux frère Basile, frère Platon) prétendait qu’il ne doit pas y avoir une classe de valets, et qu’on peut même se passer tout à fait de laquais, car il n’est personne qui ne puisse présenter quelque chose et rendre de petits services ; qu’il n’est bien inutile d’avoir près de soi des hommes spéciaux pour cela ; il ajoutait que le Russe est bon, serviable et leste, et de bonne volonté toujours, tant qu’il est en blouse et en sarrau, mais que si une fois on lui fait adopter l’habit allemand, il ne lui donnait pas trois semaines pour devenir lourd, gauche, maussade et paresseux : le misérable ne change plus de ligne, et il cesse de fréquenter le bain ; il se met à dormir tout habillé dans son nouveau costume, et toutes sortes d’insectes s’y établissent chaudement et s’y multiplient. Dans leur village on se costumait exclusivement à la russe, mais élégamment ; les ganses, glands et pompons des femmes étaient d’or, les larges manches de leurs chemises ressemblaient aux bordures de châles de cachemire.
« Ne vous plairait-il pas de vous rafraîchir ? dit frère Basile à Tchitchikof, en lui montrant les six carafes. Ce sont divers kvass ; notre maison leur doit une sorte de renommée dans le pays. »
Tchitchikof prit une carafe, remplit un verre et goûta ; il lui sembla retrouver le fameux lipetz polonais qu’il avait savouré autrefois en Pologne : cela jouait dans le verre exactement comme du vin de Champagne, et le gaz portait au cerveau un picotement fort agréable.
« C’est un vrai nectar ! » dit-il. Puis, ayant versé d’une autre carafe, il ajouta : « Ha ! celui-ci me semble encore meilleur ! » Et il dégusta en homme accoutumé à l’analyse. « C’est le breuvage par excellence ! ajouta-t-il. D’un autre côté, je puis dire que c’est chez votre très honorable beau-frère, chez Constantin Féedorovitch, que j’ai savouré les premiers ratafias au monde, comme ici je me délecte des plus excellents kvass.
– Eh ! dit Platon, ces ratafias, ils sont de la même provenance, puisque c’est Mme Constànjoglo, notre sœur, qui les fait.
– De quel côté et dans quelles provinces avez-vous l’intention de voyager ? dit le frère Basile.
– Je parcoure le pays, dit Tchitchikof en se dandinant mollement sur le banc et en se caressant le genou, non pas tant pour moi que pour une autre personne. Le général Bétrichef, un bon et fidèle ami, et je pourrais dire mon bienfaiteur, tant son affection m’est précieuse, m’a prié d’aller pour lui faire visite à toute sa parenté. Ces parents-là ne me sont de rien à moi, il est vrai, mais j’ai consenti à faire cette tournée en partie aussi pour me faire plaisir à moi-même : car, outre que le mouvement de la route est favorable à ma santé, je suis dans ce sentiment que voir les hommes, contempler de près les mobiles, les ressorts, les engrènements et l’arrière-jeu de cette machine qu’on appelle le monde, c’est lire dans le livre de vie, c’est se mettre à même de contrôler la science par les réalités, et s’assurer qu’on sait quelque chose. »
Le frère de Basile pensa : « Contrôler la science… C’est singulier comme cet homme s’écoute parler ! mais, au fait, il y a du vrai dans ce qu’il dit. » Puis, après une minute de silence, il dit à Platônof : « Je commence à croire qu’en effet, mon cher Platon, il est bon que tu te secoues ; tu n’as pas d’autre mal qu’une espèce de léthargie morale. Ton âme a été accidentellement, dans notre calme de famille, saisie de somnolence ; tu n’es ni fatigué ni certes, encore moins, blasé, mais tu as besoin de fatigue physique et d’émotions ». C’est tout le contraire de ce qui se passe en moi. Vrai, souvent je voudrais bien ne pas sentir si vivement et ne pas prendre à cœur, comme je le fais, tout ce qui arrive.
– Quand on prend tout à cœur, c’est qu’on le veut bien, dit frère Platon ; tu cherches les sujets d’alarmes, tu composes à ton usage des occasions d’inquiétude.
– Je n’ai pas besoin d’en composer et d’en appeler, dit frère Basile ; les désagréments viennent à chaque pas nous trouver. Tu ne te doutes pas du tour qu’en ton absence vient de nous jouer notre nouveau voisin Lénitsyne. Il s’est emparé de tout le triangle de terrain inculte que domine le tertre de Mont-Rouge ou Mont-Joly, tout l’espace consacré aux fêtes de nos paysans ; c’est un terrain sans valeur, sans doute, mais que je ne cèderais pour aucun prix, car il fait les délices des villageois au printemps et à la Saint-Jean. À ce tertre sont intimement liés tous les souvenirs du domaine, et les coutumes locales sont sacrées pour nous.
– Il ne sait rien de tout cela, voilà pourquoi il s’est emparé d’un espace vague, dit frère Platon ; c’est un nouveau venu, un homme qui s’installe et regarde partout alentour, cherchant à bien marquer ce qui est à lui ; il faut lui expliquer franchement la chose, et tout sera fini.
– Comment ! il ne sait rien ? Tu dois bien penser que j’ai envoyé l’avertir : il a répondu par un mot grossier.
– C’est peut-être avec grossièreté que ton envoyé a parlé : il fallait aller là toi-même ; tu n’as, crois-moi, qu’à te mettre en communication directe avec lui.
– Non pas ; il a par trop tranché de l’homme d’importance. Moi, je n’irai pas à lui. Si tu veux aller le trouver, toi, tu en es le maître.
– J’irais sans répugnance ; mais le mal est que je n’entends absolument rien aux affaires, et, si c’est un homme madré, il peut me faire croire tout ce qu’il voudra.
– Vous plaît-il que j’aille trouver ce monsieur ? j’irai avec plaisir, dit Tchitchikof.
– Quel amateur d’excursions ! pensa frère Basile.
– Donnez-moi seulement une idée aussi exacte que possible de l’homme et de l’affaire.
– J’ai conscience de vous donner une si désagréable commission ! Lénitsyne est, à mon avis, un homme de rien, sorti des derniers rangs de notre petite noblesse locale. Il est allé à Pétersbourg gagner un grade civil, je ne sais dans quelle partie de l’administration ; là il s’est marié à la fille naturelle d’un riche : puis, quittant ses bureaux, il a pensé qu’il lui serait doux et facile de venir dans nos cantons s’installer seigneur dans le voisinage de quelque ville et donner le ton à la province. Il n’a pas bien choisi l’endroit : en général, ici, on n’est pas aussi pesamment provincial qu’il l’a supposé ; nous n’avons ni la mode pour loi, ni Paris pour église.
– C’est entendu, dit Tchitchikof ; mais en quoi consiste le différend ?
– La propriété qu’il vient d’acheter a un inconvénient grave : le terrain est insuffisant ; il est très contrarié, et je le conçois. S’il n’eût procédé vis-à-vis de moi par la morgue et la hauteur, j’étais homme à lui départir gratuitement, comme simple acte de bon voisinage, un assez joli morceau de terrain, valant cent fois l’aride mamelon autour duquel il est venu faire serpenter chez moi sa limite sous forme de pieux et de rigole. Cette manière de me faire sa visite était choquante : au premier mot que je lui fais dire, il fait l’arrogant, pensant, je crois…
– Si vous voulez m’en croire, il faut négocier. Remettez-vous-en à moi ; les vivacités achèvent d’aveugler les myopes, les bonnes raisons leur dessillent les yeux. Fiez-vous à moi, vous ne vous en repentirez pas plus que mon ami, le bon général Bétrichef, qui…
– Il m’est pénible de penser que pour nous, qui ne vous connaissons pas encore et n’avons aucun titre à votre complaisance, vous deviez ici vous mettre en rapport avec un pareil homme.
– Ne vous inquiétez pas de cela : demain matin je serai chez lui, et tout pourra s’arranger à votre entière satisfaction, j’en ai le pressentiment. »
Le lendemain Tchitchikof se présenta chez Lénitsyne, comme lui faisant une visite de bon voisinage ; il lui annonça qu’il venait d’acheter la terre de M. Khlobouëf.
Lénitsyne était parent de Khlobouëf ; Tchitchikof devina aisément qu’il se trouvait par hasard chez l’homme qui était en passe de remplacer le gouverneur civil démissionnaire, et qui postulait cet emploi comme moyen de se trouver à portée de voir chaque jour la tante aux trois millions, à laquelle il avait toujours su se rendre agréable ; on lui offrait, disait-il, un gouvernement bien plus considérable, mais il aimait mieux celui où résidait la tendre parente qui l’avait comblé de bontés depuis l’enfance.
« C’est voir et sentir noblement », dit Pàvel Ivanovitch.
Il plut beaucoup à Lénitsyne, qui lui trouvait un air très intelligent, très respectueux, très indulgent envers tous ceux qu’il nommait (excepté peut-être envers Khlobouëf) ? De plus, il connaissait une foule de gentilshommes du gouvernement et des gouvernements voisins. Tchitchikof paraissait aussi rond et habile en affaires que riche et répandu dans le monde ; enfin il lui arrivait de dire :
« C’est à vous, certainement à vous, que doit revenir un jour toute la succession d’Alexandra Ivanovna Khanassarof, ou du moins la principale partie de grand héritage.
– Ceux qui supposent cela ont tort, malheureusement… vous voyez que je suis sincère avec vous, il est des gens en ville qui assurent qu’il existerait un testament par lequel elle lèguerait tout le gros de la fortune à des couvents ; après cela elle laisserait quelques souvenirs assez mesquins aux personnes de son entourage ordinaire et à quelques parents, à moi entre autres.
– Mais c’est une horreur ! les couvents sont riches, très riches. Au reste, il s’agit de la bien prendre, de la décider à tester de nouveau, voilà tout. Moi je ne veux pas souffrir que la brave dame vous déshérite ainsi. Écoutez, il va sans dire que mon intention, dans le séjour d’un mois et plus que je vais être obligé de faire à la ville, est de me faire présenter à la vénérable Alexandra Ivanovna ; et savez-vous que, par zèle pour vous, je suis homme à lui insinuer… car enfin aux couvents ! Allons donc, aux couvents ! À votre place, je lui ferais lire et relire un testament équitable, bien rédigé, dont elle n’aurait qu’à signer la minute…
– Elle ne voudra probablement rien entendre, ou bien elle écoutera, et, tout en approuvant, elle ne se décidera point à y apposer sa signature.
– Des entêtements de mourante ! là, c’est bien le cas de dire que ça ne ressemble à rien ; puisqu’elle s’en va, qu’est-ce que ça lui fait… c’est un nom, son nom à écrire. Eh bien, c’est d’attendre jusqu’au bout, et… si cela lui répugne tout de signer, une autre…
– Ts ! Ts ! chut ! un moment. »
Il paraît qu’il s’était tout à coup élevé une brise, et que M. Lénitsyne craignait les vents coulis. Il se leva, ferma les vasistas, rabattit les rideaux de mousseline, puis il jeta un coup d’œil dans les pièces contiguës ; en rentrant, il donna, par mégarde, croyons-nous, un tour de clef aux portes. Après cette formalité, il y eut entre les deux interlocuteurs un entretien plein d’épanchements de la nature la plus intime, mais à voix basse, et dont pas un mot n’est venu jusqu’à nous avant le moment où M. Lénitsyne alla retirer les rideaux, relever les draperies, rouvrir un vasistas, déverrouiller sans bruit les portes, et vint reprendre sa place sur le canapé en présentant sa main à Tchitchikof, qui la pressa affectueusement ; en ce moment-là Tchitchikof disait :
«… Seulement, que ce soit secret : car ce qui nuit, c’est toujours bien moins le crime que le scandale.
– Justement, justement, dit Lénitsyne en penchant sympathiquement la tête tout à fait de côté, à la manière de son interlocuteur.
– Qu’il est doux de se trouver ainsi en parfait accord de sentiments ! dit Tchitchikof. Et tenez, j’ai, moi, une affaire qui est en même temps légitime et illégitime, légitime en réalité, illégitime en apparence. Voyez : ayant besoin d’emprunter, et par conséquent de fournir hypothèque, je répugne à faire peser sur des amis le risque d’avoir à payer deux roubles pour chacune de leurs âmes vivantes, car enfin (que Dieu détourne de moi ce malheur !) si je viens à faillir… ce serait très fâcheux pour le propriétaire… Afin d’être en mesure de ne jamais faire subir pareille épreuve à personne, j’ai résolu (et ce n’est pas une supposition) de me faire à moi-même, pour le cas d’emprunt régulier, une assez large collection des fugitifs et des morts, des âmes mortes enfin, vous comprenez ? qui n’ont pas encore disparu pour l’administration, pour le fisc, puisqu’on paye encore leur capitation. Prendre ces âmes sur soi, c’est, vous en conviendrez, faire œuvre de charité, c’est soulager d’un impôt les pauvres propriétaires. Seulement, ceux-ci et moi, nous sommes bien obligés de nous prêter, en secret, par une fiction contractuelle, à la fiction fiscale, et dans le contrat que nous faisons, selon toutes les formes voulues, les morts ne sont nullement donnés pour morts, mais pour vivants.
– C’est pourtant là une chose bien… singulière !» pensa Lénitsyne en faisant glisser sa chaise un peu en arrière ; puis il dit : « Je ne sais trop si vous avez bien fait d’entreprendre…
– Le scandale est impossible, parce que, en pareil cas, on se garde fidèlement le secret, et que tout se passe entre gens de bonne volonté.
– Cependant permettez ; vous faites cela…
– En toute paix de conscience, répondit Tchitchikof d’un front serein et d’un ton parfaitement assuré. Nous faisons cela comme tout à l’heure nous causions et délibérions, exactement comme on délibère et traite d’affaires entre honnêtes gens d’un certain âge et d’un certain rang ; mais une condition de cette sorte de traité, c’est le secret, le secret, voilà tout. » Et en parlant ainsi, il regardait son interlocuteur, noblement, en plein visage.
Lénitsyne était très versé dans la science et dans la pratique de la procédure, mais ici, manifestement, ses idées étaient dans une entière confusion, d’autant plus que, cinq minutes auparavant, il s’était laissé aller à parler de ses affaires et se trouvait maintenant pris dans ses propres filets. Il était par lui-même fort peu capable d’aucune espèce d’injustice ; il était dans son esprit et dans sa volonté de n’en commettre aucune, personnellement, même dans le plus grand secret, ni pour autrui ni pour lui. « Voilà, pensait-il en son for intérieur, voilà une bien étrange circonstance ! Allez donc après cela vous livrer à des mouvements de bonne et franche affection, même avec de fort honnêtes gens ! C’est un vrai problème que tout ceci ! »
Mais les conjectures semblèrent s’arranger d’elles-mêmes avec complaisance pour seconder les vues de Tchitchikof. Rien ne pouvait être plus favorable au dénouement de cette situation embarrassante que le simple fait de l’apparition, dans la chambre où ils étaient, de l’épouse de M. Lénitsyne, jeune femme pâle, maigre et petite, habillée comme on s’habille à Pétersbourg, et passionnée pour les gens comme il faut. Elle était suivie d’une nourrice qui balançait mollement dans ses bras le premier fruit du tendre amour des deux époux, qui comptaient à peine un an de mariage. Tchitchikof se leva lestement, s’approcha de la dame avec sa grâce coutumière, la tête un peu inclinée à droite et le sourire sur les lèvres, ce qui fit une excellente impression sur la mère, sur le poupon, sur la nourrice, et par suite sur le père. Dans le premier moment l’enfant s’était montré disposé à faire un éclat, mais par les mots : « Agoû, agoû, petit chérubin ! » par attouchement d’un doigt caressant et par la beauté d’un cachet de montre en cornaline, Tchitchikof parvint non seulement à le calmer, mais à lui plaire et à l’attirer. Il le prit sur ses bras, puis entre ses mains, et le souleva graduellement jusque vers un lustre de cristal, de manière à produire dans ce petit être un sentiment d’aise qui se trahit par une risette répétée qui faisait le plus grand plaisir aux parents ; mais tout à coup cet émoi voluptueux eut un effet inattendu. Qu’il nous suffise de dire que l’enfant ne se conduisit pas bien.
« Ah ! monsieur, pardon, il vous a tout à fait gâté votre habit. »
Tchitchikof regarda ; il avait une manche entière très gâtée en effet. « Ah ! fils du diable, va, que n’as-tu crevé il y a deux heures ! » pensa-t-il intérieurement dans son premier moment de dépit.
Le père, la mère, une petite bonne et deux laquais coururent chercher des essuie-mains, des aiguières, des cuvettes et des flacons d’eau de Cologne, puis tout ce monde, à l’envi, se mit à dépouiller l’hôte, à l’essuyer et à le parfumer, si bien qu’il eut presque honte d’être là seul l’objet des soins empressés de tous.
« Ce n’est rien, ce n’est rien ! » dit-il, en s’efforçant de donner à sa physionomie une expression aussi souriante que possible. Un gentil enfant de cet âge est tout miel, tout lait et tout grâce ; le moyen qu’il puisse gâter quelque chose, je vous prie, ce petit ange ? » Il parlait ainsi, mais au fond il se disait à lui-même : « Hum ! m’en as-tu mis, va, petit gredin ! Que le loup te croque en deux bouchées, je ne ferai qu’en rire, va, va, petite canaille ! »
Cette circonstance, en apparence insignifiante, eut pour conséquence positive de mettre M. Lénitsyne tout résolument dans les intérêts de Tchitchikof, Le moyen de refuser quoi que ce soit à un hôte qui a fait à notre premier-né tant d’aimables caresses, et qui fait généreusement, sans sourciller, le sacrifice d’un habit neuf en fin drap tabac d’Espagne à pluie d’or ?
Pour ne donner ni scandale ni mauvais exemple à personne, ils convinrent de mettre la plus grande discrétion dans tous leurs rapports d’affaires, car ils étaient tombés d’accord, on l’a vu, sur ce principe, que ce qui est fâcheux et souvent funeste, ce sont bien moins les actions, même les plus risquées, que le bruit résultant d’une indiscrétion. « Faites un crime, répéta Tchitchikof, mais Dieu vous garde d’une faute ! Ah çà, maintenant, service pour service, et dès aujourd’hui et toujours, ajouta-t-il ; voyons, permettez-moi de me porter médiateur entre vous et les frères Platônof. Le terrain vous manque ici ; vous avez réellement besoin de deux ou trois bons arpents vers le sud ou le sud-est de Mont-Joli, n’est-ce pas cela ? Vous êtes nouveau, vos paysans, qui n’aiment pas ceux des Platônof, vous ont fait croire que ces messieurs sont des farauds et des égoïstes qui ne consentiraient jamais à vous vendre les deux ou trois acres de terre qu’il vous faut, et ils sont parvenus à vous assurer que du moins rien ne s’opposait à ce que vous fissiez ceindre d’une palissade le tertre et tout le terrain pierreux qui l’entoure, alléguant que c’était un endroit dont personne ne s’était jamais soucié, et où toujours pourrait-on cultiver la pomme de terre, ils vous ont induit en erreur ; cet endroit appartient aux Platônof et ils y tiennent plus qu’à quelques arpents de bonne terre. Laissez donc ces rocailles à leurs légitimes propriétaires, qui sont, non sans raison, fort irrités contre vous. J’irai les voir et je vous réponds non seulement de les calmer, mais d’obtenir d’eux, et, notez cela, au prix que vous voudrez bien indiquer vous-même, une pièce du terre, de bonne terre, plus grande au moins du double que ce misérable espace pierreux… cela vous va-t-il ?
– Qu’ils reprennent leurs rocailles, soit ; mais je ne puis pas demander de faveurs à un homme irrité ; je ne veux pas donner à un voisin le droit de se regarder comme mon bienfaiteur.
– Vous ne refuseriez pourtant pas d’avoir dans un voisin un bon et noble ami ? Laissez-moi donc faire et croyez que j’arrangerai toutes choses selon votre intérêt matériel et même selon votre fantaisie. Je dis fantaisie, pardon ; mais, voyez-vous, je donne, moi, carrément, résolument, le nom de mon bienfaiteur à tout ami, à toute personne qui me traite avec affection et me rend quelque service. Vous allez me rendre un service, donc vous allez être un de mes amis et bienfaiteurs. Des gens civilisés, qui se disent humbles et obéissants serviteurs du premier venu à qui ils ont une occasion d’écrire, ne devraient pas se cabrer devant des mots qui ont sur ceux-là l’avantage de la justesse ; tout homme qui agit en ami nous fait par cela même du bien… il…
– Assez, Pàvel Ivanovitch ; je me rends, et vous avez carte blanche.
– Voilà qui est parler ! Eh bien ! allez, je vous prie, écrire lestement tout ce qu’il me faut pour le greffe du chef-lieu, pour votre vénérable parente, la tante de Khlobouëf, et pour votre ami du Lombard de Moscou, à qui j’adresserai mon délégué aussitôt après la signature de mon contrat d’acquisition. Moi, pendant que vous écrirez, je vais, avec votre permission, faire ma cour à madame, ou examiner votre propriété.
– Tout sera prêt dans moins de deux heures.
– Bien ; dans deux heures je pars.
– Non pas ; vous nous restez à dîner, ou vous n’êtes pas un ami.
– Je resterai, et nous serons les meilleurs amis du monde, comme vous le verrez par les faits. Mais ne perdons pas un temps précieux. »
Tchitchikof se fit rapporter son habit, qui avait séché au soleil et reçu un coup de fer ; il l’injecta d’eau de Cologne du haut en bas. La jeune dame, qui avait changé de toilette, vint le rejoindre au jardin. Après quelques tours d’allée, ils rentrèrent au salon, où elle lui fit un peu de musique. Comme il faisait pendant qu’elle jouait, pour marquer le plaisir qu’il prenait à son jeu, un petit fredonnement de complaisance, elle se figura qu’il avait de la voix et qu’il se mourait d’envie de chanter. Elle s’offrit à l’accompagner, il eut beau s’en excuser en alléguant que de sa vie il n’avait su qu’une pauvre chanson de douaniers, en quatre couplets, mêlée de mots russes, polonais et juifs ; elle s’obstina à entendre cette chanson, qu’elle trouva très originale et qu’il fallut lui écrire. Quant à l’air, Mme Lénitsyne dut noter elle-même les sept ou huit premières mesures, qui devaient suffire pour lui rappeler tout le reste. Tchitchikof déclara qu’il y avait plus de quinze ans qu’il n’avait écrit aucune musique.
À peine Lénitsyne eut-il paru au salon que l’on passa à la salle à manger. Les trois convives, après la prégustation apéritive, se mirent à table et dînèrent très gaiement. Au café, on présenta à Tchitchikof une pipe, des cigares, des cigarettes, qu’il refusa également, disant que son profond respect pour les dames lui avait fait prendre et garder la résolution de s’abstenir. La dame lança à son mari un coup d’œil et un mot de reproche ; celui-ci plaisanta agréablement sur les roueries des célibataires qui, ayant passé trente-cinq ans, se privent volontairement de fumer. On se sépara dans les meilleurs termes, mais les deux hommes, intérieurement, réservèrent leur opinion l’un à l’égard de l’autre. Eh ! mon Dieu ! n’est-ce pas partout et toujours ainsi que cela se passe ?
Basile Platônof conçut une haute idée des talents diplomatiques du compagnon de voyage de son frère Platon, et il marqua au crayon, sur le plan cadastral de son domaine, trois acres de bonnes terres qu’il abandonnait à Lénitsyne au prix que ce dernier voudrait y mettre. Il était si heureux de rentrer sans procès, sans scandale, en possession de Mont-Joli, que le lendemain il en fit annoncer la nouvelle dans les quatre villages qu’ils possédaient, son frère et lui.
Platon se trouva être indisposé depuis la nuit précédente ; le lendemain, malgré l’effet de la bonne nouvelle, le mal empira ; le surlendemain, la fièvre se déclara et les médecins appelés en consultation déclarèrent unanimement que, pour six semaines au moins, la prudence exigeait que le malade, même après vingt jours de convalescence, n’entreprit aucune excursion.
Tchitchikof avait besoin de se rendre à la ville, et pour un si grand nombre d’affaires intéressantes qu’il ne put s’empêcher d’admirer ce coup du ciel qui le privait de la société de Platon l’ennuyé, juste au moment où elle allait devenir pour lui fort incommode. Il se hâta de prendre congé des Platônof, qui, ayant conçu pour lui une véritable affection, lui firent promettre de revenir bientôt. Il y eut cependant à ce départ un retard d’un jour causé par deux circonstances imprévues : tout le linge de notre héros était dans la lingerie à sécher sur des cordes et ne pouvait être livré à Pétrouchka avant la nuit, et, d’une autre part, le temps était si manifestement à la pluie pour de longues heures, qu’il n’y avait pas même à songer au départ. Ce répit forcé ne pouvait manquer d’être mis à profit par Tchitchikof.
En devisant sur l’économie rurale, sur la propriété, sur les serfs, sur l’impôt, il dit à Basile Platônof qu’il comptait bien ne pas payer un sou de capitation pour les âmes mortes de sa future propriété, sachant de source directe et sûre un moyen de s’exempter d’un si odieux impôt, et il ajouta qu’il allait user de ce moyen avec parfaite certitude de succès. Basile lui dit :
« Que ne pouvez-vous en même temps nous soulager, nous aussi, de ce que nous payons pour nos morts !
– Rien ne me serait plus facile, si ces morts paraissaient m’appartenir ; mais c’est une affaire de confiance, cela ; il faut que je les engage, et par conséquent que je sois censé m’en être rendu acquéreur. Si vous voulez que je me charge de tout, j’y consens de bon cœur. Il y aura des frais, cela va sans dire ; mais ce n’est pas un obstacle : je ferai les avances, et nous ferons le compte après.
– Combien nous vous serons obligés !
– C’est à merveille ; mais alors les minutes sont précieuses, car il faut que vous donniez une procuration spéciale à un tiers habitant la ville ; il faut rédiger cet acte et la minute de l’acte de vente de ces âmes dont la liste, très exacte, très minutieuse, sera jointe à l’affaire.
– La liste, je peux la faire moi-même avec l’assistance de mon intendant ; mais pour les actes…
– Vous n’avez pas de papier timbré ? Eh bien ! vous êtes favorisé du ciel ; voyez, il se trouve que j’en ai dans mes paperasses, et juste de celui qu’il vous faut.
– Oui, mais nous commettrons des vices de forme dans la rédaction…
– Allons, je vois bien qu’il vous faut gâter tout à fait ; je vais vous dicter le brouillon de la procuration et de l’acte de vente ; mais alors vite, vite à la besogne !
– J’abuse vraiment…
– Laissez donc ! l’amitié des honnêtes gens est d’assez de prix pour qu’on la paye au moins par des services. Soyez donc persuadé que l’obligé ici c’est moi. »
Le lendemain, vers midi, le temps était rétabli ; le linge, repassé et emballé ; les actes, minutés et copiés en expédition, signés et paraphés ; trois bonnes lettres écrites et cachetées, un succulent déjeuner absorbé, les adieux échangés, l’engagement de revenir bientôt renouvelé à dix reprises, Tchitchikof monta en calèche et partit en émettant le souhait qu’on parlât de lui au bon Platon chaque jour jusqu’à l’heure de sa parfaite convalescence, qui répondrait peut-être à celle de son retour parmi eux. En effet, il s’engageait d’autant plus volontiers à cultiver, disait-il, leur aimable connaissance, qu’il avait un désir très vif : c’était, après avoir réglé par lui-même ses affaires d’acquisition, et celles de l’emprunt à la couronne par un délégué habile qu’il enverrait à Moscou, après avoir pris possession de son domaine dont il doublerait la population, de venir enlever Platon Mikhaïlovitch et mettre à exécution le charmant projet de voyage à deux que la malencontreuse indisposition et l’urgence des affaires les forçaient d’ajourner.
Tout cela était-il bien la pensée de Tchitchikof ? demande peut-être le lecteur.
Nous répondrons que, dans la pensée de chaque individu, il y a nécessairement une distinction à faire entre la partie fixe, qui n’est qu’un point culminant et central de la pensée individuelle, et la partie mobile ; celle-ci est plus ou moins vaste, ingénieuse, variée, fine, subtile, ou lourde et obtuse, selon la capacité d’esprit dont l’homme est doué, ou bien selon les facilités et les difficultés venant de sa position sociale. La pensée fixe de Platon était d’échapper à la nécessité de penser ; celle de Basile, de voir ses domaines, par leur prospérité agricole, ne le céder en rien aux terres de Constànjoglo ; la pensée fixe de Lénitsyne était de s’élever aux grandes dignités ; celle de Tchitchikof, d’arriver, par tous moyens, à ce degré de grande aisance où l’homme de goût, honnête et sensible s’entoure de toutes les délices de la civilisation de son temps. Quant à la partie mobile, changeante et secondaire dans la pensée des quatre nouveaux amis de notre héros, elle manquait d’étendue et de variété, peut-être parce qu’ils étaient riches et bien posés. Tchitchikof, n’ayant rien sur la terre, possédait en revanche, avec un esprit infiniment plus fertile en ressources, un jeu singulièrement vif et abondant de pensées et de sentiments parmi lesquels, vu l’extrême souplesse de son caractère et de son imagination, il lui aurait été difficile de distinguer en lui-même ce qu’il sentait et pensait de ce qu’il feignait de penser et de sentir. Nous supposons, connaissant sa pensée culminante, qu’au fond il pensait ne jamais revoir ni Constànjoglo, ni Platon, ni Basile, ni même la terre qu’il avait achetée dans leur voisinage.
« Pàvel Ivanovitch ! hé, Pàvel Ivanovitch ! dit Séliphane en se tordant sur ses hanches pour parler à son maître, voyez donc derrière nous, notre britchka et nos trois bêtes qui viennent de passer la barrière en même temps que nous. »
Et il arrêta la calèche.
« Tu es fou !… mais, en effet… que signifie ?… Cocher, qui t’a chargé de me ramener ma britchka ? Sans doute André Ivanovitch Téntëtnikof, hein ? Réponds donc, imbécile ! Es-tu muet ? es-tu sourd ? »
Le paysan qui avait amené la britchka et l’attelage de Pàvel Ivanovitch n’était ni sourd ni muet, mais il était cruellement bègue et, de plus, ivre mort. Tchitchikof s’en aperçut, et, au lieu de continuer de le questionner, il se borna à lui faire un petit signe amical propre à le rassurer. Séliphane fut chargé d’avoir l’œil sur lui, de manière qu’il ne s’écartât point d’eux jusqu’à ce qu’ils fussent installés dans une hôtellerie. Là, son premier soin fut d’envoyer le rustre coucher à l’écurie.
Séliphane et Pétrouchka se mirent en devoir de vider les deux voitures avant de les remiser, et d’après l’ordre de leur maître, ils cherchèrent, mais en vain, quelque message de Téntëtnikof dans les poches, dans la caisse et jusque dans le siège de la britchka. Pàvel Ivanovitch ne voulut plus, ce soir-là, songer à rien de fatiguant pour l’esprit ; il soupa et se mit au lit avant dix heures.
Le lendemain, il faisait à peine grand jour qu’il appela Pétrouchka et l’envoya à l’écurie chercher le paysan ; celui-ci était parti avant les premiers chants du coq.
Notre héros, qui comptait sur une lettre explicative, en fut réduit à examiner un à un tous les effets que ses gens avaient tirés de la britchka. Rien ne manquait de tout ce qu’il avait laissé chez Téntëtnikof, et il trouvait en plus, évidemment comme cadeau de son hôte, l’ancien boudeur amoureux, deux caisses d’admirable eau de Cologne portant les plombs de la douane, et une pièce entière d’une toile de Hollande non moins authentique et bien autrement admirable encore. Mais point de message. Tchitchikof ne crut pas avoir à se préoccuper de ce silence ; son imagination lui fournit à l’instant même des raisons plausibles à ce renvoi sommaire de chevaux, d’un équipage léger et d’effets dont on pouvait supposer qu’il aurait besoin peut-être dans ses diverses excursions.
On eut, dans l’auberge, une immense considération pour un gentilhomme qui arrivait en ville pourvu de tant de bagages, avec des voitures de rechange, et qui mettait à lui seul six chevaux à l’écurie. On fut indigné contre celui de ses deux cochers qui était arrivé en complet état d’ivresse et avait pris la fuite nuitamment pour échapper sans doute à la juste colère d’un maître, qui, en demeurant, paraissait être un homme fort doux.
Tchitchikof était arrivé à la ville, très occupé de parfaire, avant tout, l’acte d’acquisition de son domaine ; il fit toutes les démarches nécessaires, tantôt seul, tantôt avec Khlobouëf, son vendeur, à qui il avait à payer au comptant la seconde moitié du prix de vente. Bientôt l’instrument fut prêt, et le greffier n’attendait plus que la réunion des contractants et des témoins. Cette réunion eut lieu ; mais l’acheteur, au lieu de donner quinze mille roubles argent comptant, montra au vendeur une foule d’actes qui, il est vrai, supposaient de la fortune ; il allait réaliser tout cela, et, pour ce premier moment, il présentait un projet d’obligation sous seing privé à l’échéance absolue de quatre mois, quoiqu’il espérât bien être nanti, dans moins de six semaines, d’une somme peut-être centuple de celle-ci, et satisfaire Khlobouëf aussitôt. Ce dernier voulait de l’argent tout de suite ; mais, comme toutes les personnes appelées pour être témoins et tous les employés des greffes parlaient en faveur de Pàvel Ivanovitch, Khlobouëf craignit de passer pour déraisonnable ; il accepta un simple écrit, et il signa l’acte de vente, aux termes duquel il reconnaissait avoir reçu le prix intégral de l’immeuble.
Cependant Tchitchikof s’était fait présenter par Lénitsyne dans la maison d’Alexandra Ivanovna Kanassarova. La dame continuait de faire tenir chez elle table ouverte ; mais malade et très affaiblie par la souffrance, elle ne paraissait plus à sa table, et n’admettait dans son appartement particulier que les personnes de sa plus grande intimité, et encore fallait-il que M. Lénitsyne l’eut pour agréable. Tchitchikof fut donné à la moribonde pour un homme adorable de ton et de manières, de la plus exquise obligeance, d’une expérience et d’un tact consommés, d’une probité proverbiale, très riche avec cela, et non moins modeste que sage. Il venait de quitter le service pour s’établir dans cette province qu’il aimait ; il voulait y acheter des terres et y vivre à la fois en seigneur, en agronome instruit et en homme de goût ; il avait de très bonnes connaissances dans le gouvernement et dans les environs à trois ou quatre cents verstes à la ronde ; il avait depuis longtemps témoigné l’intention de se faire recommander particulièrement à Alexandra Ivanovna ; et tout récemment, ayant appris de M. Constànjoglo que ce malheureux fou de Khlobouëf était dans la passe la plus cruelle si on ne le débarrassait promptement de son domaine héréditaire, il avait, par pure obligeance, acheté cette terre, pour ainsi dire, à l’aveugle, et seulement pour sauver l’honneur d’un neveu d’Alexandra Ivanovna.
On comprend l’effet d’une telle recommandation dans la bouche d’un parent en belle passe, honoré, honorable. Il venait d’obtenir l’emploi de gouverneur civil de ce gouvernement obscur, qu’il sollicitait uniquement pour ne pas vivre un jour sans voir et consoler sa parente, vieille et infirme, et les habitants de la ville lui avaient fait pour sa bienvenue une sorte d’ovation très flatteuse. Aussi sa protection était toute puissante près de la moribonde ; elle prit le protégé dans une telle estime, le trouva si obligeant et en même temps si discret, qu’elle ne tarda pas à lui prodiguer les gages d’une bonne affection par de petites confidences et quelques commissions délicates. Bientôt elle en vint à ne plus pouvoir se passer de lui deux heures de suite, et les deux pupilles qu’elle aimait s’étonnèrent qu’elle ne cherchât pas même à le retenir la nuit près de son chevet : il fut d’abord comme de la maison, et ensuite les domestiques se mirent machinalement à lui obéir, comme s’il fût devenu leur maître.
La vieille dame, tout en baissant de jour en jour, retrouvait, grâce à lui, quelques courts instants de bonne humeur : qu’il lui prit un accès de gaieté, et qu’elle racontât quelque anecdote tant soit peu croustillleuse, Tchitchikof aussitôt faisait signe aux deux pupilles de se retirer, et elles sortaient aussi docilement que si Son Excellence M. de Lénitsyne en personne leur en eût donné l’ordre. Celui-ci était devenu rare dans la maison, ses hautes fonctions lui laissant peu de temps libre ; et d’ailleurs il avait près d’Alexandre Ivanovna un suppléant vraiment admirable de zèle, de douceur, d’habileté et de patience. Tchitchikof savait se taire à propos, et c’était de sa part un grand mérite, car il en était venu à pouvoir tout dire. Il y avait cependant un terrain brûlant sur lequel la malade, quelque tour que notre héros prît pour l’y amener, refusait de le suivre en gardant un silence absolu ; c’était, sur les dispositions qu’elle avait prises ou qu’elle se préparait sans doute à prendre au sujet de sa fortune, dans la prévision de sa mort prochaine, dont elle lui parlait chaque jour.
Beaucoup de gens commençaient à jaser sur cette assiduité d’un inconnu ; mais beaucoup plus, au contraire, disaient, et le confesseur tout le premier, qu’il était fort heureux qu’il y eût près de la moribonde un homme sage et probe qui ne manquerait sûrement pas de mettre à profit sa confiance pour la décider à faire son testament d’une manière équitable et régulière.
Trois mois s’écoulèrent ainsi sans que Khlobouëf fût payé et sans qu’on vît que Tchitchikof négociât un emprunt, opération qui, du reste, venait de réussir à souhait, mais dont il n’avait aucunement hâte de parler : car on sait qu’en fait de payement, il s’exécutait toujours le plus tard possible. Puis le bruit courut que Pàvel Ivanovitch était en marché pour revendre en secret, avec exemption d’impôt pour les âmes mortes, le domaine qu’il avait acheté, et on se creusait la tête pour savoir comment il entendait la chose. Un voyageur, qui avait passé une journée de pluie torrentielle dans la ville, avait dîné à l’auberge avec l’adjudant-colonel de gendarmerie en résidence, et il avait dit à cet officier, sans baisser la voix : « Çà, dites-moi, vous avez donc ici le fameux Tchitchikof ? Vous savez qu’il parcourt la Russie, achetant partout les âmes mortes des propriétaires, et cela dans un but qu’il est facile de deviner. »
Le bruit de ce propos se répandit si vite que l’officier crut devoir en aller parler au général gouverneur militaire. Le même jour un autre bruit de ville vint aux oreilles de ce haut personnage : Alexandra Ivanovna était morte et on avait apposé les scellés à tous les meubles des appartements intérieurs, sur le premier avis du décès donné par M. de Lénitsyne à la police locale. Mais, dans le commun, une multitude de bonnes gens disaient que, quand cet avis fut donné, il y avait plus de quarante-huit heures que la défunte avait dû expirer, et c’était Tchitchikof, ajoutaient les mauvaises langues, que l’autorité devrait bien interroger un peu sur les circonstances de cette mort : car, dans ces derniers temps, il n’y avait réellement plus que lui autour du lit et du fauteuil de la défunte, lui seul qui manœuvrât toutes les sonnettes et disposât du zèle des domestiques et de la bouteille au vinaigre des quatre voleurs.
Ce sont là des propos tels qu’en tient le populaire à la mort de presque tous les vieillards riches. Le général, en cette affaire, sans préjuger aucun crime, avait cru devoir user de ses pouvoirs. Il fit donc comparaître dans son cabinet Tchitchikof, qu’il soupçonnait au moins d’un grand amour de l’intrigue, et voulant sans doute l’éprouver, il lui signifia brusquement, à la russe l’ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre heures. Tchitchikof, qui s’était attendu à pis, se sentit à l’instant tout réconforté ; il parla et parla bien, il dit tout ce qui semblait devoir militer en sa faveur. Il fit modestement observer à Son Excellence que son éloignement de la ville en ce moment jetterait une perturbation profonde non seulement dans ses affaires, mais à plus forte raison dans celles de toutes les personnes honorables avec qui il était en relation d’intérêts. Bref, il fut autorisé à rester autant qu’il lui conviendrait, mais à la condition de s’observer un peu plus, de manière à ne pas donner prise à toutes sortes de bruits fâcheux.
« Mon prince, dit Tchitchikof, j’ai entendu dire, et je le crois, qu’on arrêterait plus facilement le cours du Dnièpre ou du Volga, que les caquets d’une petite ville. »
Tchitchikof sortit de cette audience plus assuré qu’auparavant contre les médisants de la ville qui, toute une matinée, l’avaient cru très compromis près de la première des autorités du gouvernement.
Khlobouëf reçut ses quinze mille roubles-, il avait des dettes pour cinquante mille roubles encore. On le vit marcher côte à côte avec Tchitchikof aux pompeuses funérailles, dont Lénitsyne régla tout le cérémonial.
Le jour de la levée des scellés, on trouva un acte testamentaire à l’ouverture duquel l’autorité convoqua tous ceux qui pouvaient y être intéressés. M. de Lénitsyne, retenu sans doute pour l’expédition des affaires de sa place, se fit attendre plus d’une heure. Lecture faite, il reçut avec une dignité froide les félicitations de presque tous les assistants : il était institué légataire universel des biens de la défunte ; puis il était fait à Khlobouëf, aux deux demoiselles de compagnie, à deux cousins pauvres et à un lieu de pèlerinage, divers petits legs particuliers que les seuls revenus d’une année pouvait couvrir et au-delà. Les deux pupilles mécontentes et une vieille gouvernante signalèrent à M. de Lénitsyne l’absence de cinq ou six coffrets, d’un écrin, et d’une soixantaine de belles pièces de vaisselle d’or, d’argent et de vermeil ; mais M. de Lénitsyne, médiocrement surpris, se borna à sourire en haussant les épaules.
Tout ce que fit notre héros depuis son audience chez le général gouverneur, c’est ce qu’on devinera sans beaucoup de peine d’après le récit des événements exposés dans les deux chants suivants.
Notes
- ↑ Pralëtka, banc rembourré monté sur quatre roues, et sur lequel on se met à califourchon.
- ↑ Allusion à une fable très populaire du célèbre Jean Krylof, où un Jean Jeannot, une sorte de Jocrisse du nom de Trichka, rogne les parements de ses manches pour boucher les trous de ses coudes, puis rallonge ses manches aux dépens des basques supprimées; cela rappelle, dit en terminant le poète, le mal que se donnent quelques seigneurs russes en train de se ruiner et ne se soutenant plus que par des expédients pitoyables. En France, il y a le dicton : Déshabiller Paul pour habiller Pierre, qui rappelle le triste tracas que se donnent en tout pays les familles pauvres; en Russie, depuis Krylof, ce dicton êto trichkine haftan (c’est l’habit de Trichka) n’est pas moins usité, pas moins pittoresque que celui par lequel les Français se représentent le bon Gribouille se plongeant vite dans l’eau jusqu’aux oreilles pour se soustraire à la pluie.
- ↑ Nourrir les sangsues au Lombard. Sans doute ici Khlobouëf suppose qu’en faisant un sacrifice pour intéresser à sa demande les employés influents, il obtiendrait un prêt plus considérable.
- ↑ Le kvass est une boisson vulgaire, résultant d’un ferment de pain noir; cette boisson, qui est rafraîchissante et n’a rien de désagréable au goût quand elle est bien faite, est presque toujours manquée dans les ménages où, personne n’étant à son devoir, tout est négligé et laissé au hasard. De là vient la nécessité d’envoyer acheter tout dans les boutiques de la ville, auxquelles, au contraire, on devrait porter cent sortes de denrées, lait, beurre, œufs, miel, légumes, cire, plume, ratafias et conserves, pour peu qu’on se mêlât d’économie dans son domaine.
Tchitchikof devrait partir. – Il est retenu par l’attrait de la grande foire locale. – Il fait des emplettes chez un juif à mine de contrebandier. – M. de Lénitsyne entre et prend notre héros à part. – Il est très alarmé de la découverte d’un testament précédent. – Tchitchikof le rassure. – Peu rassuré lui-même, Tchitchikof va consulter un avocat fameux. – Celui-ci écoute, puis il se fait donner de l’argent. – Devinant la position très critique du client, il promet d’agir, de rendre les faits compliqués, monstrueux, inextricables ; et il lui recommande, quoi qu’il dise ou fasse, quoi qu’il lui arrive, le calme le plus absolu. – Tranquillisé par cet expert en chicane, il se pavane dans sa calèche. – Il va choisir du drap pour un habit complet. – Le drapier le décide pour une teinte flamme et fumée de Navarin. – Khlobouëf entre dans le magasin. – Tchitchikof se détourne. – Khlobouëf lui en fait la remarque. – En ce moment entre le riche fermier Mouràzof, homme de probité connue et de haute piété, qui n’était venu là que pour donner rendez-vous chez lui à Khlobouëf. – Propos des chalands du drapier sur la grande fortune de Mouràzof. – Khlobouëf sort et rattrape Mouràzof à sa porte. – Mouràzof sonde ce pauvre gentilhomme et trouve en lui un fonds excellent. – Il lui propose une mission qui tend à le relever comme chrétien en l’humiliant comme gentilhomme, – Ce point réglé, ils parlent confidentiellement de Tchitchikof et du récent testament de la millionnaire défunte. – Tous les deux tiennent Tchitchikof au moins pour très suspect de menées et d’intrigues ; mais ni l’un ni l’autre n’a de haine contre lui. – Mouràzof a même plutôt de la pitié pour ses erreurs que de l’antipathie pour sa personne.
Tout a une action, une direction qui lui est propre, et il n’est personne qui ne s’y livre d’instinct. Où il y a un besoin, il y a une tendance ; où il y a désir, il y a sympathique attraction : ce fait est l’objet de plusieurs proverbes russes dont plusieurs sont intraduisibles à force d’énergie. Le voyage de coffre en coffre avait eu plein succès, et un fait qui me semble acquis, c’est que dans tout le tohu-bohu inséparable de ces sortes d’expéditions, il s’était glissé et casé quelque chose dans le grand nécessaire de voyage de Tchitchikof. Bref tout avait été, ce semble, assez sagement arrangé. Tchitchikof n’avait pas volé, il avait profité, bénéficié. Eh ! mon Dieu, chacun de nous bénéficie : celui-ci sur les forêts de la couronne, celui-là sur les économies ou excédents ; un autre applique une part un peu forte du revenu de ses enfants mineurs à l’entretien d’un rat ou d’une brillante interprète des muses ; d’autres dépouillent à nu leurs paysans pour se procurer un mobilier de Hambs et des voitures de Jurgens ou de Wagner[1]. Que faire si la surface de la terre est toute couverte de pièges tendus aux nombreux et divers appétits de l’humanité ? Les hôtelleries et les restaurants où l’on est bien prennent des prix fous, et après cela, les mascarades, les spectacles, les pique-niques, les parties fines, les danses et promenades avec bohémiens et bohémiennes… Et où ne se fait-on pas une joyeuse et attrayante bohême ? On n’est pas toujours maître de soi ; l’homme impeccable est encore à trouver. Voilà ce qui fait que Tchitchikof, comme tant d’amateurs désespérés du confort, a fort habilement tourné à son profit l’affaire mystérieuse qu’on a pu entrevoir à la fin du chant précédent.
Il eût été bon que Tchitchikof partît, mais les routes étaient à peu près impraticables. Cependant il s’ouvrit dans la ville une autre foire, non plusplébéienne cette fois, mais en quelque sorte patricienne ; la première avait été une foire à chevaux, à bétail, à produits bruts, à salaisons, à poterie, à colliers et brancards, socs de charrue et nattes de fibrine de bouleau et de tilleul, toutes choses qui se vendent et s’achètent de paysan à paysan. Cette fois, au contraire, ce qui s’offre partout aux regards, ce sont les nombreux étalages de marchandises amenées de Nijée-Gorod[2] par des marchands et colporteurs qui n’ont guère affaire qu’aux gens de condition. Cette fois étaient arrivés les Français, marchands de pommade, fléaux des bourses russes et, qui pis est, les Françaises vendeuses de chapeaux, sangsues de nos provinces, ou plutôt nuées de sauterelles voraces, qui, comme l’a fort bien dit je ne sais plus quel homme d’esprit, dévorent toute récolte, et, pour surcroît, déposent dans la terre leurs œufs afin que la récolte de l’année suivante soit dévolue à leur race prolifique.
Il est vrai que, cette année-là, les gentillâtres furent peu nombreux ; les terres n’avaient presque rien donné. En revanche, les employés, officiers civils et judiciaires de tout tchine (rang), affluèrent, n’ayant pas à souffrir de la disette ; leurs femmes, hélas ! affluèrent ainsi qu’eux. S’étant, maris et femmes, bien infatués de la lecture des différents ouvrages de l’imagination occidentale, répandus à millions dans ces derniers temps avec le but plus ou moins avoué d’inoculer à la pauvre humanité du Nord et de l’Orient toutes sortes de nouveaux besoins, ces néophytes sentaient en eux une aspiration pressante d’obtempérer à toutes les réclames, de faire l’épreuve de toutes les promesses. Un Français avisé ouvrit un établissement d’un genre dont ces localités n’avaient jamais eu l’idée et d’un nom même décidément inouï : un Vauxhall ; là on était sûr de trouver un succulent souper à un prix fabuleusement minime, et la moitié à crédit.
Une telle amorce était certes bien suffisante pour que non seulement les chefs de bureau, mais même les simples scribes, courussent se signaler là, avec l’espoir de puiser plus que jamais dans la poche du plaideur. Il se manifeste là une grande émulation de chevaux de race et de cochers de prix. C’est déjà une grosse affaire que ces classes et ces conditions si diverses se croisant, se coudoyant sous prétexte de plaisirs publics… Malgré le vent, la neige, la boue, la pluie, les plus élégantes calèches courent, se croisent en tous sens. Nous ne savons d’où elles nous sont ainsi arrivées en pleine province lointaine, ces calèches, mais à Pétersbourg même elles ne seraient pas vaincues en élégance… Les marchands et leurs commis, en soulevant leurs chapeaux d’un air aimable, adressaient des appels aux beaux messieurs et aux belles dames ; les barbus à bonnets de pelleteries à la russe étaient l’exception ; tout prenait un aspect européen, manières et manies, costumes et coutumes.
Tchitchikof, en robe de chambre persane neuve, dont l’étoffe était de la termalame d’or, étendu sur un bon divan, faisait son prix avec un marchand contrebandier étranger, juif d’origine, allemand à en juger par le langage. Devant lui étaient déjà une pièce de la plus belle toile de Flandre et deux boites en carton contenant des savons de France des premières fabriques de Paris, ce même savon qu’autrefois il acquérait sans bourse délier à la douane de Radzivilovka. Dans ce même moment où, fin connaisseur, il achetait tous ces objets indispensables à tout homme civilisé, retentit le roulement d’une voiture qui s’arrêtait et s’ouvrait au pied du perron, après avoir fait trembler au tonnerre de son approche les vitres des fenêtres et les parois peu épaisses de la maison. Un personnage entra ; c’était Son Excellence Alexis Ivanovitch Lénitsyne. « Eh ! je suis heureux, s’écria le trafiquant, de voir arriver Votre Excellence ; je m’en rapporte à sa justice : qu’elle dise si cette toile, si ce savon, si cet objet, vous savez, que monsieur a acheté hier, ne valent pas… » Pendant ce trait d’éloquence du marchand, Tchitchikof se coiffa de sa belle ermolka brodée or et en fausses perles, et put faire l’effet d’un schah de Perse, moins les moustaches en cordes à puits, mais nullement sans dignité et sans majesté.
Son Excellence, sans répondre bien entendu à la cantilène du marchand, dit d’un air préoccupé à Tchitchikof : « Il faut que nous parlions affaires. » L’expression de ses traits, outre la préoccupation, annonçait de l’abattement. L’honorable négociant interlope fut renvoyé sans cérémonie, et ils restèrent seul à seul.
« Savez-vous quel désagrément se prépare ? Il a été découvert un autre testament de la vieille, un testament qu’elle a fait et signé il y a cinq ans. Dans ce fâcheux document, la défunte lègue la moitié de sa succession à un monastère, l’autre moitié est partagée ex æquo entre ses élèves, comme sont désignées les caméristes, et nul autre individu n’est même nommé.
– Mais ce testament-là, se hâta de dire Tchitchikof, est une feuille de chêne. On ne peut dire admis à le faire valoir en justice ; c’est un axiome de droit universellement suivi en matière de testaments, que le postérieur annihile tous les antérieurs.
– Il faudrait, à l’appui de l’axiome, qu’il eût été dit dans le dernier testament que le testament précédent est abrogé et mis au néant.
– Puisque l’annihilation est de droit, le seul fait d’un subséquent implique le néant d’un précédent. Toute allégation contraire est absurde, et le premier testament est de nulle valeur. Je sais bien la volonté dernière de la testatrice, puisque j’étais près d’elle. Qui est-ce qui a signé au premier testament ? Qui figure là comme témoins ?
– C’est un acte en très bonne forme, et enregistré au greffe du tribunal. Les témoins qui ont signé sont Bournûlof, ex-juge au tribunal de conscience, et Khavànof.
– Voilà qui est mauvais, pensa Tchitchikof : Khavànof a la réputation d’un honnête homme ; Bournûlof est un vieux hypocrite qui, tous les jours de grande fête, lit les apôtres dans les églises, c’est mauvais. Bah ! c’est ridicule, dit-il en regardant d’un air calme M. Lénitsyne, et en prenant dans son cœur la résolution de ne reculer devant rien. Je connais l’affaire mieux que personne ; j’ai assisté, moi, aux derniers moments de la défunte. Personne ne m’en fera accroire ; ce que je sais, je le dis ; je le soutiens et suis prêt à le maintenir par serment. »
Ces paroles, prononcées du ton de la plus ferme résolution, calmèrent l’inquiétude de Lénitsyne. Il avait été plein d’anxiété, et déjà il commençait à croire Tchitchikof capable peut-être d’avoir mis du sien, si ce n’est tout, dans ce testament suprême. Il se reprocha à lui-même l’injustice de ce doute. Tchitchikof se déclarait prêt à subir l’épreuve du serment ; le soupçon n’était donc plus permis, Nous ne saurions affirmer que Pàvel Ivanovitch aurait eu le courage de prêter sur le saint Évangile le solennel serment dont il s’agit, mais il eut assez de courage pour dire qu’il le prêterait.
« Soyez tranquille, je vais consulter sur cette affaire certains jurisconsultes habiles. Vous n’avez, quant à vous personnellement, rien à dire ni à faire ; vous êtes de côté. Je puis maintenant vivre dans la ville autant qu’il me plaira ; j’ai à cet égard la parole du général gouverneur[3]. »
Tchitchikof fit aussitôt avancer sa calèche et se rendit chez un avocat consultant, dont il faut que nous fassions la connaissance. C’était un jurisconsulte de très grande expérience. Il s’appelait Vacili Vaciliévitch Oldekrock, mais on l’appelait plus communément Vassvass ou le Chat-Tigre. Il était, comme avocat, depuis quinze ans en interdit et sous la menace d’une décision pénale ; mais on ne parvenait, par aucune mesure, à l’empêcher d’avoir la main dans toutes les affaires graves de la justice locale. On savait que ses exploits auraient dû lui attirer dix fois un exil dans l’Est ; on disait tout haut que l’air ambiant de cet homme ne pouvait être qu’une atmosphère de défiance et d’inquiétude : mais on n’était point parvenu à réunir contre lui un corps de preuves assez solide pour servir de base à un arrêt de condamnation. Il semblait y avoir là quelque prestige inexplicable, et nous serions tenus de considérer cet homme comme sorcier, si aussi bien les aventures dont nous retraçons la très fidèle histoire se rapportaient aux époques de la barbarie.
Ce jurisconsulte fit impression sur Tchitchikof, d’abord par l’excessive froideur de son accueil, puis par le contraste du personnage et de ce qui faisait cadre autour de lui. Il était assis sur un siège en loques, dans une robe de chambre déguenillée et graisseuse, au milieu d’un riche mobilier d’acajou, devant une belle pendule d’art qui était placée sous une cloche de pur cristal, pendant qu’au plafond un lustre resplendissait à travers une fine housse de gaze, et qu’en général, tout ce qu’on apercevait dans l’appartement portait l’irrécusable témoignage de la civilisation européenne.
Tchitchikof, incapable de s’arrêter beaucoup à ces contradictions de l’extérieur d’un homme, entra en matière et exposa l’affaire qui l’amenait, en ayant soin de bien faire ressortir les points où les opposants pouvaient avoir de la prise ; puis il fit entrevoir, dans une séduisante perspective, la reconnaissance qui suivrait les bons conseils et les bons offices.
Le jurisconsulte, qui évidemment était philosophe, parla sagement de l’incertitude de toutes les choses de la terre, et en particulier des volontés et de la vie même des hommes. Sans employer précisément le proverbe pittoresque de la mésange dans la main préférable à la grue planant sous le nuage, il termina de manière à en évoquer adroitement le souvenir dans l’esprit fin et attentif du client.
Il n’y avait pas à balancer, et le client se hâta de mettre une fort gentille mésange dans la main du philosophe, dont aussitôt tout le scepticisme disparut comme par magie. Celui-ci se trouva être l’homme le plus bienveillant, le plus communicatif et le plus aimable ; son entretien, sous le rapport de la facilité et de la grâce du tour, ne le cédait nullement à celui de Tchitchikof lui-même.
« Vous allez vous trouver lancé dans une bien longue et bien difficile affaire, dit l’avocat ; mais permettez-moi de vous faire observer que certainement vous n’avez pas bien examiné le testament, le dernier testament, celui qui doit être le bon ; nul doute que le précédent n’y ait été expressément annulé ; il y a là une ou deux lignes d’écriture, un renvoi, Dieu sait ! que vous n’aurez pas aperçu. Prenez cet acte, l’orignal même, chez vous, et voyez. Il est défendu, sans doute, de jamais laisser sortir du greffe des pièces de cette importance ; mais en priant de la bonne manière certains employés connus pour leur obligeance… de mon côté, je m’intéresserai activement à ce que cette communication ne vous soit pas refusée durement.
– Je comprends, » pensa Tchitchikof, et il dit : « En effet, il ne me souvient pas bien s’il y a, oui ou non, la mention, et même je ne saurais dire… vous savez, dans la confusion ces moments-là… je ne saurais dire si c’est moi qui ai tenu la plume ou si un autre a écrit l’instrument…
– Eh bien, c’est cela ; le mieux est que vous voyiez la pièce, et à loisir… Au reste, ajouta-t-il avec une parfaite bonhomie, soyez, quoi qu’il arrive, toujours ferme, toujours calme et serein, même si les choses prenaient la pire tournure, il n’y a pas d’imbroglio qui ne se débrouille, pas de faute qu’on ne répare, si l’on est calme et ferme. Faites comme moi, je ne cesse jamais d’être calme. On a beau multiplier contre moi les attaques et les accusations, je suis, je reste calme. »
La face du jurisconsulte philosophe était en effet si admirablement tranquille et placide, que Tchitchikof s’en trouva lui-même tout apaisé.
« Sans doute le calme est un point très important, dit Tchitchikof ; mais convenez cependant qu’il y a de telles circonstances, de telles piqûres, de telles positions critiques, que tout ce beau calme saute en l’air comme chassé par un ressort.
– Alors il y a poltronnerie, dit bonnement le philosophe juriste. En tout cas, parlez très peu, efforcez-vous de ne point parler du tout, faites en sorte que toute la procédure se fasse par écrit, pas autrement que par écrit ; du noir sur du blanc, c’est du gris. Et dès que vous reconnaîtrez que l’action marche rapidement, et qu’il n’y a presque plus qu’à formuler et prononcer le jugement, ayez soin, non pas de vous justifier et de vous défendre, car ce n’est plus le temps de plaider son innocence, mais de jeter dans l’affaire une grêle d’incidents, d’insinuations, de demi-mots, de réticences, de petites inventions perfides à grand effet, pour embarrasser, embrouiller, confondre. Vous entendez, il faut brouiller tout ; il faut jeter des pannetées, des bottées de toutes sortes d’histoires connexes ou non, mais paraissant concerner des personnes innomées jusqu’ici ; il faut compliquer, compliquer, compliquer, amasser des nuages, et se reposer. Eh bien ! là-dessus, qu’il arrive de Pétersbourg un employé réviseur, contrôleur, inspecteur, comme ils voudront l’appeler ; que ce fonctionnaire révise donc, qu’il révise, qu’il lise, qu’il analyse, qu’il y voie clair, s’il peut ! »
En achevant cette tirade, il prenait un grand plaisir à regarder la physionomie de Tchitchikof, comme un maître se plaît à regarder la figure de l’écolier à qui il explique une appétissante page de la syntaxe russe.
« Bien, si on est assez heureux pour assembler des circonstances propres à enfermer de toutes parts ses juges dans la plus épaisse obscurité, repartit Tchitchikof qui, de son côté, regardait le philosophe avec la même joie que l’écolier regarde son maître, quand il a compris la page expliquée par ce dernier.
– On saura en assembler et de très compliquées, soyez-en sûr. L’effet d’un fréquent exercice sur un sujet exclusif rend l’esprit ingénieux ; et, d’abord, n’oubliez pas que vous serez aidé ; on compliquera, on brouillera à l’envi de vous. La complication dans les chiffres est avantageuse à une foule de gens, cela amène du monde à un plus grand nombre de gens de greffe. Dans ce monde, il arrivera de toutes parts bien des gens qui ne comprendront pas un mot des choses sur lesquelles on les sommera de s’expliquer ; appelés, accusés ou questionnés en vain, les uns auront à se justifier d’une insinuation inouïe, inconcevable ; les autres à attester qu’ils ne peuvent témoigner de choses dont ils n’ont même aucune idée : mais tout cela devra se faire sur papier timbré, dans les formes et le style voulus… Voilà une moisson pour les bureaux. Je vous répète que l’on peut tellement grossir et brouiller l’écheveau, que le juge le plus zélé s’y usera les yeux, les dents et les ongles, et ajoutera lui-même aux difficultés par son impatience inévitable. Pourquoi suis-je tranquille, moi ? parce que je me suis dit une bonne fois : « Que mes affaires deviennent plus mauvaises, qu’elles deviennent critiques et abominables, c’est bien, je les attends là ; aussitôt je les y fais entrer tous, tous : et le gouverneur, et le vice-gouverneur et le maître de police, et le trésorier ; j’accroche à chacun son mouflon. » Je connais à fond leur histoire, je sais leurs colères, leurs haines, leurs brigues, leurs délations mutuelles, leurs traits d’envie, de bassesse et de perfidie. Quand j’aurai fait sortir de tout cela un épais brouillard, qu’ils s’agitent là-dedans, se heurtent, se culbutent : avant qu’ils aient eu le temps de se reconnaître, il en sera venu d’autres, et que ne sera-t-il pas survenu ? C’est dans l’eau trouble que les écrevisses se font prendre. Là elles n’attaquent pas et ne savent pas comment se défendre. »
Ici encore, le juriste philosophe regarda Tchitchikof de tous ses yeux et de nouveau avec cette même jouissance du maître, expliquant à son élève le passage le plus piquant de la grammaire russe. Car il n’est rien de savoureux, de provoquant comme la science grammaticale en Russie.
« Cet homme est un génie, » pensa Tchitchikof, et il quitta le juriste dans la plus agréable disposition d’esprit.
Tranquillisé, il se jeta indolemment sur les coussins moelleux de la calèche et dit à Séliphane de rabattre le tablier. (En se rendant chez le juriste, il avait fait relever le tablier, et même fermer et boutonner les rideaux de cuir.) Il posa, comme eût fait un colonel de hussards en retraite ou M. le grand maître de police Alexandre Pétrovitch Vichnépokromof en personne ; il avait une jambe croisée sur l’autre, un visage épanoui livré aux regards des passants, et le fin chapeau de soie neuf sur l’oreille. Les marchands, soit ceux du pays, soit ceux du dehors, qui se trouvaient sur le seuil de leurs boutiques, mettaient respectueusement chapeau bas, et Tchitchikof avait, à tous coups la courtoisie de soulever gracieusement le sien en regardant chacun d’eux tour à tour. Plusieurs lui étaient déjà bien connus ; les autres étaient du dehors ; mais, émerveillés des parfaites manières du monsieur, ils lui faisaient politesse à l’exemple de ceux qui le connaissaient, ou simplement pour sa bonne mine.
La foire de Tfouslavle n’était encore nullement finie ; la première partie, la partie chevaline, bovine et agricole, avait seule pris fin ; la partie opulente, mondaine, aristocratique, celle des objets d’art et de haut prix pour les civilisés, les européanisés, ne faisait que commencer. Les forains qui étaient arrivés sur roues ne pensaient point à s’en aller autrement que sur patins, et comptaient déjà sur des neiges abondantes.
Un marchand de drap à physionomie ouverte, en surtout allemand de coupe moscovienne, une main occupée à tenir son chapeau à longue distance de la hanche de gauche, l’autre main posée par trois doigts sur un menton rasé de frais, dit à Tchitchikof dont la calèche se ralentissait, et cela avec toute l’expression du regard et de ton qui dénote un Européen raffiné tel qu’on l’entend et on le pratique au bazar de Moscou : « Faites-moi la grâce, faites-nous l’honneur ! »
Tchitchikof entra dans le magasin du drapier en lui disant : « Voyons, mon cher, faites-nous voir un peu votre drap. »
Le gracieux marchand leva lestement la trappe horizontale de son comptoir, passa, rabattit la trappe, et la tête découverte, le dos tourné à ses marchandises, la face au noble chaland, fit son second salut d’usage à Tchitchikof. Puis il se couvrit, et se courbant en avant, appuyé de ses deux mains sur le bord intérieur de l’établi, il engagea le dialogue :
« Quel drap vous faut-il ? Préférez-vous les draps de fabrique nationale ou les draps anglais ?
– Il me faut, répondit Tchitchikof, les draps de fabrication nationale, mais de ceux que vous donnez pour anglais.
– Dans quelles couleurs, s’il vous plaît ? dit le marchand en se balançant ondulatoirement sur ses deux mains, qu’il continuait de tenir appuyées sur le comptoir.
– Olive ou vert bouteille, ou mieux teinte groseille à maquereau.
– J’ai votre affaire et dans les meilleures qualités ; vous ne trouveriez pas mieux dans les capitales du monde civilisé. Ivan ! ici le drap de là-haut n°34… bien ! jette ici… Voilà, monsieur, voilà, monsieur, voilà un drap ! »
Et, ayant déployé une belle longueur d’étoffe par le côté où il était le plus avantageux de le montrer, et en faisant jouer le reflet sous un jour pris de biais, il le porta tout à fait sous le nez de la pratique, si bien que Tchitchikof put non seulement le bien voir, mais aussi le sentir et le flairer.
« Beau drap, c’est vrai, mais ce n’est pas cela, dit le chaland. J’ai, voyez-vous, servi dans les douanes, moi ; ainsi ne me présentez-vous donc que les premières qualités, et, quant à la couleur, que le drap ait un reflet roussâtre, qui tienne plus de la gadelle mûre que du vert bouteille.
– J’y suis maintenant : vous voulez la couleur qui devient à la mode. J’en ai là une partie qui est excellente. Je vous préviens que c’est cher, mais c’est tout ce qu’il y a de beau. »
L’européen grimpa à l’échelle, une pièce tomba sur le comptoir. Il la déroula et la déploya avec l’agilité des anciens temps, oubliant un moment qu’il appartenait à la nouvelle génération ; il s’élança hors de son comptoir pour la rapprocher du grand jour ; il la montra en clignant comme s’il était ébloui de quelque miroitement merveilleux, et il dit en appuyant gravement sur chaque mot : « C’est là, monsieur, une teinte unique en beauté et qui se nomme, dans le commerce, Navarin flamme et fumée ; c’est le drap des connaisseurs. »
Le drap plut. Tchitchikof se fit rabattre un dixième du prix demandé, quoique le marchand eût affirmé que c’était prix fixe chez lui. Le drap fut mesuré, coupé, plié, enveloppé d’un fort papier, ficelé, la ficelle artistement nouée en anneau, et le paquet déposé dans la calèche, le tout gaillardement en trois tours de main, à la russe.
Une voix se fit entendre qui demandait du drap noir. Tchitchikof regarda : « Ah ! diantre, c’est Khlobouëf ! » se dit-il en lui-même ; et il se détourna pour ne le pas voir, jugeant que ce serait manquer de prudence que de s’entretenir avec lui, ne voulant lui donner aucune explication sur la succession de sa tante, et ne pouvant, s’il se prêtait à la causerie, éviter ce sujet agaçant. Mais Khlobouëf l’avait aperçu :
« Qu’est-ce donc, Pàvel Ivanovitch ? vous vous détournez de moi exprès ! Je ne puis vous trouver nulle part… et, pourtant, l’affaire est d’une nature à exiger que nous en parlions sérieusement.
– Mon cher monsieur, répondit Tchitchikof en lui pressant les deux mains, soyez sûr que moi-même je désire beaucoup de m’entretenir avec vous ; mais où prendre le temps pour cela ? » Il pensait : « Si le diable pouvait donc me débarrasser de cet importun ! »
Et tout à coup il vit entrer Mouràzof, homme très riche et très considéré : « Ah ! bénédiction ! s’écria Tchitchikof rompant les chiens, c’est l’honorable Athanase Vaciliévitch ; voilà une agréable rencontre ! »
Vichnépokromof, qui venait d’entrer à son tour dans la boutique, s’écria : « Eh ! ce cher Athanase Vaciliévitch ! » Le drapier, qui, comme nous l’avons vu, aimait à se donner les airs les plus civilisés, se découvrant, portant son chapeau à la plus grande distance qui pût séparer sa main de sa tête, qu’en même temps il inclinait en avant avec tout le haut du corps, se hâta de dire bien distinctement : « Nos plus humbles respects au très honoré Athanase Vaciliévitch ! »
Et en ce moment sur tous les visages à la fois s’imprima profondément ce sentiment fétichiste de la bassesse servile, dégradante et bête, que la société court exposer sans pudeur aux yeux des millionnaires.
Le vénérable vieillard, qui savait quelle qualité l’on révérait le plus en lui, répondit à tous par un salut général et alla droit à Khlobouëf. « Pardon, lui dit-il, je vous ai vu de loin entrer ici, et j’ai pris la liberté de venir vous trouver. Si vous avez une petite heure de loisir et occasion peut-être de passer par chez moi, faites-moi l’honneur d’entrer ; j’ai besoin de causer un peu avec vous.
– Volontiers, lui répondit Khlobouëf.
– Quel beau temps nous avons aujourd’hui, Athanase Vaciliévitch dit Tchitchikof au riche vieillard.
– N’est-ce pas, Athanase Vaciliévitch, que c’est une journée superbe ? se hâta de dire Vichnépokromof.
– Oui, grâce à Dieu, fort belle ; mais j’y voudrais un peu de pluie pour les champs.
– Ce serait bien à désirer pour les blés, et ce serait bien aussi pour la chasse, dit Vichnépokromof.
– Oui, oui, la pluie ferait beaucoup de bien, dit Tchitchikof, à qui la pluie importait infiniment peu ; il en faut pour les blés. » Il appuya sur ces derniers mots pour être agréable à l’homme aux millions, en ramenant la juste mesure que celui-ci avait mise dans son opinion.
Mouràzof salua et sortit. À peine il fut sorti qu’on se mit à parler, non de ses vertus, mais de sa grande fortune. Tchitchikof dit :
« Je vous avoue, messieurs, que la tête me tourne, quand je songe que ce brave homme-là possède dix beaux millions… dix millions, qui le croirait ? il a dix millions !
– Eh bien, moi je dis que c’est là une chose exorbitante, monstrueuse, s’écria Vichnépokromof. Les capitaux ne doivent pas être accumulés ainsi. On écrit sur ce sujet-là, aujourd’hui, d’excellents livres en Europe : tu as de l’argent, beaucoup d’argent, eh bien, fais-nous-en part ; régale-nous, donne des bals, étale chez toi, et partout autour de toi, un luxe bienfaisant qui procure du pain aux ouvriers et artisans.
– C’est ce que je ne puis m’expliquer, dit Tchitchikof ; posséder dix millions et vivre comme un simple paysan ! Que ne peut-on faire avec dix millions ! songez donc ! Savez-vous qu’avec cette fortune on peut monter sa maison de manière à n’avoir, du soir au matin, pour unique société, que des généraux et des princes ?
– C’est vrai, dit le drapier, qu’avec son caractère honorable, Athanase Vaciliévitch a l’esprit passablement borné. Parmi nous autres, un marchand fait fortune ; il se fait bourgeois notable et, de ce moment, il n’est plus, en quelque sorte, simple marchand, il est commerçant ; il est, comme on dit, négociant. Si j’en suis venu là, je dois avoir ma loge au théâtre ; je ne donnerai pas ma fille à un simple colonel ; non pas je ne la donnerai qu’à un général. Un colonel ! qu’est-ce que c’est pour moi alors qu’un colonel ? et, quant à mon dîner, je le commande chez le confiseur ; je n’irai pas, certainement, me contenter du dîner d’une cuisinière !
– Avec dix millions de roubles argent, dit Vichnépokromof, on peut… ah ! donnez-moi dix millions, et vous verrez ce que je ferai.
– Allons donc, dit Tchitchikof, avec dix, avec vingt millions, tu ne feras que de la camelote. Avec dix millions, c’est moi, c’est moi qui ferais de belles choses ! »
Khlobouëf, pendant tous ces propos, pensait : « Après tant de terribles épreuves, si moi j’avais dix millions… L’expérience fait connaître le prix de chaque kopeïka ; je m’arrangerais aujourd’hui tout autrement. » Puis, un moment après, sa réflexion passant au doute, il pensa : « Est-il bien sûr, en effet, que je serais aujourd’hui plus sage ?… » Sur quoi il fit de la main la plus grand signe national du renoncement, et sa pensée conclut ainsi : « Au diable les millions ! je crois fermement que je jetterais l’argent par les fenêtres comme par le passé. »
Et il sortit du magasin tout agité par le désir de savoir vite ce que pouvait avoir à lui dire Mouràzof.
« Vous voyez, je vous attendais, Sémeon Sémeonovitch, dit Mouràzof en voyant entrer chez lui Khlobouëf. Allons chez moi. »
Et il emmena Khlobouëf dans sa chambre, qui était bien moins élégante que n’importe laquelle de celles de MM. les scribes à sept cents roubles d’appointements annuels.
« Vos affaires, Sémeon Sémeonovitch, ont bien dû, je suppose, se relever un peu ; faites-moi confidence de ce qu’il en est. Il vous est du moins revenu quelques bribes, n’est ce pas, de la succession de votre tante ?
– Comment vous expliquer cela, Athanase Vaciliévitch ? Je ne puis guère dire que l’état de mes affaires soit meilleur. Il m’est échu en partage cinquante âmes, plus trente mille roubles dont j’ai disposé immédiatement pour payer une part de mes dettes, et, à l’heure qu’il est, je me retrouve de nouveau vis-à-vis de rien. C’est dur de retomber toujours dans cet affreux dénuement ; mais croiriez-vous que ce qui me tracasse le plus, c’est le fait que ce testament est de tout point très suspect, pour ne pas dire pis ? Autour du lit de mort de ma défunte, il s’est passé bien des choses mystérieuses, tranchons le mot, bien des infamies. Tenez, je vais vous citer en peu de mots un trait propre à mettre sur la voie de cette intrigue, et vous serez étonné de voir de quoi les hommes sont parfois capables. Ce Tchitchikof…
– Permettez, Sémeon Sémeonovitch ; avant de parler de ce M. Tchitchikof, permettez que nous parlions de vous en particulier. Dites-moi quelle est la somme qui, d’après vos calculs, suffirait pleinement pour vous tirer de la passe fâcheuse où vous êtes.
– L’état de mes affaires est très mauvais, dit Khlobouëf. Eh bien ! pour en sortir, pour acquitter toutes mes dettes et avoir encore la possibilité de vivre très mesquinement, mais pourtant de vivoter honnêtement avec les miens, il me faudrait cent mille roubles, je dis au moins.
– Si vous aviez cette somme à votre disposition, quel genre de vie alors mèneriez-vous ?
– Je louerais un logement habitable et je ne m’occuperais plus que de l’éducation de mes enfants. Je ne pense plus à moi, ma carrière n’était qu’une impasse ; j’en ai atteint le fond et j’y reste ; je ne suis propre aujourd’hui à aucune espèce de service public.
– Vous faites choix de la vie oisive ; songez que c’est dans l’oisiveté que viennent en foule des fantaisies auxquelles l’homme occupé d’une tâche prolongée ne pourrait jamais s’arrêter un instant.
– Je ne peux plus travailler, je ne suis plus bon à rien, je me suis affaissé sur moi-même, j’ai le foie attaqué.
– Mais comment donc vivre sans place, sans emploi, sans travail ? Regardez toute créature douée de vie, chacune a une destination, un devoir, une utilité ; il n’est pas un caillou qui ne fasse son office, et on verrait l’homme, le plus largement doué des créatures, rester sur la terre, sans office ! cela n’est pas admissible.
– Je vous l’ai dit, je ne serai pas entièrement désœuvré, puisque je serai tout occupé de l’éducation de mes enfants.
– Eh ! Sémeon Sémeonovitch, l’éducation à donner aux enfants est la tâche la plus sainte, la plus délicate et la plus difficile du monde, Avant que de songer à élever les autres, il faut d’abord, soi-même, avoir été élevé. Un père n’a qu’un moyen d’instruire et d’édifier ses enfants : ce moyen, c’est l’exemple de sa vie ; la main sur la conscience, dites-moi si votre vie est d’un bon exemple pour vos enfants. Elle leur enseignerait l’oisiveté, la bouteille et les cartes. Non, Sémeon Sémeonovitch, vos enfants, vous me les confiez, je vous les prends pour que vous ne puissiez pas nous les gâter. Songez-y bien : c’est l’oisiveté qui vous a perdu ; il faut, de ce moment, la fuir ; il faut que vous soyez enchaîné et rivé à une barque, je veux dire à une tâche, à une entreprise qui exige des déplacements continuels, et beaucoup, beaucoup de mouvement dans un but utile et honnête.
– J’ai essayé du service ; il m’était impossible alors : comment me serait-il possible aujourd’hui ? Comment irais-je, à quarante-cinq ans, m’atteler côte à côte, derrière un bureau, avec quelque jeune scribe surnuméraire ? J’ai horreur de la simonie et de la concussion ; je ne ferai là que nuire aux employés ; ils ne me souffriront pas ; ils font caste entre eux, et qui n’est pas de la caste en est l’ennemi. J’ai passé en revue tous les petits emplois, je ne vaux rien pour aucun, à moins que, dormant fort peu, je ne sois pris comme surveillant de nuit dans un hôpital.
– Vous, surveillant dans un hôpital ? Comme inspecteur, vous voulez dire ; mais comment solliciteriez-vous cela ? Ceux qui ont beaucoup travaillé dans leur jeunesse répondent à ceux qui se sont beaucoup amusés, comme la fourmi à la cigale : « Allez danser maintenant. » Et même pour obtenir un lit à l’hospice, il faut travailler, se donner quelque peine ; là, on ne joue pas au whist. Sémeon Sémeonovitch, vous vous trompez et vous trompez votre famille. »
En parlant ainsi, Mouràzof regardait fixement Khlobouëf, qui ne pouvait trouver un seul mot à répondre. « Écoutez, Sémeon Sémeonovitch, reprit-il, le cœur tout pénétré d’un tendre sentiment de charité, vous fréquentez plus que jamais l’église, vous priez, et priez avec ferveur ; je sais que vous assistez aux matines, aux litanies, aux vêpres ; vous prétendez que vous ne pouvez pas vous arracher du lit le matin, et dès les quatre heures, avant que personne soit éveillé, vous êtes à l’église.
– Ah ! c’est bien différent, Athanase Vaciliévitch ; je fais cela, non pour un homme, mais pour celui qui nous a ordonné d’être de ce monde : je crois qu’il est miséricordieux pour moi ; que, tout abject et méprisable que je suis, il peut me pardonner et me recevoir en sa grâce, tandis que les hommes me repousseront du pied, tandis que le meilleur de mes amis me trahira et prétendra m’avoir vendu par un motif honorable. »
Un sentiment d’amertume qu’il ne put comprimer se réfléchit dans les traits de Khlobouëf. Mouràzof garda un moment le silence comme pour lui laisser le temps de se calmer, puis il lui dit :
« Pourquoi ne prendriez-vous pas, dans le même esprit, un travail soutenu ? Pourquoi ne vous emploieriez-vous pas, de corps et d’âme, non pour complaire à l’homme social, à ce qu’on appelle le monde, mais pour le service de Dieu ? Servez celui qui est bon et miséricordieux et ne se dément point. À ses yeux le travail est chose sainte à l’égal de la prière. Embrassez une tâche quelconque, embrassez-la à son intention tout spécialement. Vous allez faire votre provision de bois pour l’hiver ; eh bien ! toisez-le vous-même, sciez-le, fendez-le, empilez-le, détruisez les piles, transportez tout ce bois dans une autre partie de la cour, sauf à le rapporter et à le retoiser ensuite où il était auparavant… travail bien oiseux, bien inutile, n’est-ce pas ? Et pourtant songez que, pendant que vous en serez occupé, il ne vous restera pas de loisir pour le mal, pour jouer aux cartes, pour vous livrer aux excès de table avec des gloutons et pour demeurer ensuite des jours entiers dans l’abattement, dans une prostration morale malsaine à tous égards. Un travail long et pénible, quelle qu’en soit la nature, est salutaire, surtout si on l’exécute à l’intention de celui qui, en nous créant, nous a voués au labeur[4]. Écoutez, Sémeon Sémeonovitch, connaissez-vous Ivan Potapytch !
– Oui, je le connais et j’ai pour lui beaucoup d’estime.
– Et ses précédents, les connaissez-vous ?
– Non, ou du moins très peu.
– Je vais, vous conter cela en quelques mots : Ivan Potapytch a été millionnaire. En ce temps-là, il mariait ses filles à des gens plus ou moins titrés, et vivait comme un tsar. Mais, étant tombé en faillite, il se fit courtaud de boutique. C’est bien dur, quand on a eu des coffres et des dressoirs remplis de vaisselle plate, d’aller manger à la gamelle chez autrui ; il semblait bien alors que sa fortune ne s’en relèverait jamais. Aujourd’hui Ivan Potapytch pourrait se faire servir la soupe dans des soupières et des assiettes d’argent massif, mais il ne le veut pas. Il n’aurait qu’à le vouloir pour ramener chez lui la vaisselle plate et les convives d’autrefois, mais il dit : « Non, Athanase Vaciliévitch, aujourd’hui je ne m’occupe plus d’une grossière satisfaction personnelle, mais je travaille pour moi, pour vous et pour le salut de mon âme, car Dieu l’a ordonné ainsi le jour où il m’a frappé. Je me garderai bien désormais de rien faire qui soit de ma volonté propre ; je vous écoute parce que c’est là obéir à Dieu, car Dieu ne parle plus aujourd’hui que par la bouche des plus honnêtes gens. Vous avez plus d’esprit que moi, et je vous obéis ; la responsabilité, tant que j’obéirai fidèlement, pèsera sur vous, pas sur moi. » Voilà ce que dit Ivan Potapytch ; en réalité, du reste, Potapytch a dix fois plus d’esprit que moi.
– Athanase Vaciliévitch, je suis tout prêt moi aussi à vous obéir, à vous donner plein pouvoir sur moi, à vous servir comme domestique, si vous voulez ; je me mets résolument à votre pleine discrétion. Mais ne me donnez pas une tâche au-dessus de mes forces ; je ne suis malheureusement pas un Potapytch, et je vous assure que je ne suis propre à rien de bon.
– Moi, je ne vous impose rien, Sémeon Sémeonovitch ; mais, comme vous dites vous-même que vous voudriez être bon à quelque chose, je vais vous signaler une œuvre, une œuvre qui serait méritoire. Il y a, en un lieu parfaitement choisi, une église qui se bâtit au seul moyen des dons volontaires des fidèles. Les travaux vont s’arrêter ; la caisse est vide ; il faut qu’il soit fait une tournée dans le pays. Couvrez-vous d’une simple sibirka ; vous êtes maintenant un gentilhomme ruiné, donc un homme tout ordinaire, un mendiant, je vous le dis sans cérémonie, réduit à la mendicité ; entrez courageusement dans votre état, mendiez ; partez dans une grossière télejka et courez, le livre de souscription à la main, de ville en ville, de village en village, faire la collecte. Vous allez d’abord prendre la bénédiction de l’archiéreï (archiprêtre) et le livre plombé préparé pour cet usage, et Dieu soit avec vous ! »
Sémeon Sémeonovitch fut tout éperdu à la pensée de ce devoir si extraordinaire pour un homme tel que lui, issu de noble et vieille maison, d’aller, un livre de souscription à la main, mendier pour l’église. Valétudinaire et peu accoutumé aux grandes fatigues, soutiendrait-il le cahotement d’un chariot de paysan ? Mais ici il s’agissait de faire une œuvre agréable à Dieu. Évidemment, il avait été proposé et accepté pour accomplir cette œuvre, et il ne voyait pas quelles bonnes raisons il pourrait alléguer pour décliner la rude tâche qui lui était imposée.
« Avez-vous réfléchi ? lui dit Mouràzof. Ici il s’agit de deux services à rendre par le même moyen : l’un avant tout à Dieu et à sa sainte Église, l’autre, à moi.
– Comment à vous ? en quoi ?
– Voici en quoi. Comme vous visiterez plusieurs localités que jusqu’à ce jour je ne connais pas, vous y apprendrez tout naturellement comment vivent les paysans, où il y a le plus de ressources et d’aisance, où il y en a le moins, ce qui manque aux uns et aux autres et en quelle situation se trouvent en général les habitants de certains districts où je ne suis jamais allé. Vous pénétrerez dans des lieux où fourmillent les sectaires, vous y verrez des vagabonds d’une dangereuse espèce jeter parmi eux des ferments de discorde, et tâcher de les soulever contre l’administration et contre tous ceux qui exercent le pouvoir. Vous avez une grande pénétration d’esprit, vous devinerez tout, vous reconnaîtrez et ceux qui se laissent entraîner et ceux qui sont turbulents par eux-mêmes, et, à votre retour, vous me raconterez tout cela. À tout événement, moi je vais vous remettre une petite somme d’argent dont vous disposerez en faveur des pauvres gens dignes d’intérêt et qui souffrent soit d’une erreur de la justice, soit de quelque oppression, soit d’une accumulation de misères. Il sera très bon qu’en outre vous vous employiez à leur faire entendre de bonnes paroles ; vous leur expliquerez de votre mieux que Dieu exige qu’au lieu de se lamenter et de murmurer, ils lui fassent hommage de leurs souffrances et l’en remercient comme d’autant de grâces particulières. Vous leur direz que, quand l’homme résiste à l’autorité et se met en révolte ouverte, son malheur est une détestable et criminelle excuse, puisque nos douleurs et nos épreuves viennent toutes de Dieu. Réconciliez-les entre eux, et avec leurs ennemis, et avec leur position ; en un mot, versez sur l’envie, sur les haines et les colères, tous les baumes et la charité.
– Athanase Vaciliévitch, dit Khlobouëf, la commission que vous me donnez là est une mission apostolique ; mais souvenez-vous de ce que je suis et de ce que je vaux. Une si sainte tâche est le fait de l’homme qui a mené une sainte vie, d’un homme qui soit plus habitué que moi à tout pardonner au prochain.
– Je ne dis pas que vous exécutiez tout cela point pour point, oh ! non ; mais vous en ferez ce que vous pourrez. Un résultat important sera du moins acquis : c’est qu’à votre retour vous aurez vu et jugé ces localités-là, et vous serez à même de dire dans quelle situation se trouve réellement cette partie du pays. Il n’est aucun employé, commis, fonctionnaire ou prêtre, qui puisse rendre le même service, parce que le paysan ne s’ouvrirait point à eux. Mais vous, qui n’êtes autre qu’un homme chargé de la commission d’aller quêter pour l’Église, vous allez sans obstacle droit à chacun, au paysan, au bourgeois, au marchand, et comme, par oisiveté, on vous questionne, vous avez droit et occasion de questionner, d’autant plus que votre motif est pour leur avantage. C’est un noviciat indispensable, et, tenez, je vous dirai entre nous que le général gouverneur a besoin justement en ce moment d’honnêtes gens tels que vous. Faites ce qu’on attend de vous, et, à votre retour, je vous suis garant que vous aurez une honorable position où vous ne pourrez plus dire que votre vie n’est plus bonne à rien.
– Vous me voyez troublé et confus au dernier point, Athanase Vaciliévitch ; j’ai une peine infinie même à croire que vous m’ayez en effet dit et exposé tout ce que je viens d’entendre. Pour cette mission à laquelle et l’Église et une haute autorité administrative prennent intérêt avec vous, convenez qu’il faut du moins un homme robuste, actif, infatigable… Et puis, continent me résoudrais-je à laisser dans l’abandon ma femme et mes enfants ?
– Ne vous inquiétez ni de vos enfants ni de votre femme, je me charge d’eux ; ils ne manqueront de rien. Ils auront des leçons de science, et votre femme une existence aisée, exempte de toute agitation ; à votre retour, ni eux ni d’autres ne rougiront de vous, et vous n’aurez à rougir devant personne ; tous n’auront qu’à approuver et à louer. Au lieu d’aller tendre la main aux passants pour votre pain quotidien, comme vous seriez forcé de le faire bientôt, vous allez mendier pour l’Église de Dieu. Ne craignez pas les cahotements du chariot ; ils ne vous incommoderont que les premiers jours ; le corps s’y fait, et on ne s’en porte que mieux. Voici une bourse assez bien garnie ; disposez-en comme je vous ai dit ; seulement, tâchez que ce ne soit pas pour nourrir le vice, mais pour sauver du désespoir l’innocence et la vertu malheureuses.
– La pensée est belle et grande ; fasse le ciel que je l’accomplisse, du moins en partie ! Ordonnez de moi. »
Dans la voix et dans les traits de Khlobouëf, il y avait un changement de physionomie remarquable ; on y sentait courage et bon espoir[5].
« Maintenant, dit Mouràzof, rien n’empêche plus que nous causions des petite affaires, puisque la grande est réglée. Eh bien, ce M. Tchitchikof, quel genre d’exploit… ?
– Je vais vous raconter sur Tchitchikof des choses vraiment inouïes. Son audace semble n’avoir pas de bornes, savez-vous, Athanase Vaciliévitch, que le testament qu’on a récemment ouvert est tout bonnement un faux ? On vient de découvrir et de produire en justice un vrai testament en bonne forme, où toute la succession de la défunte est dévolue, une moitié à un couvent, l’autre en deux parts égales aux deux demoiselles qu’elle a élevées près d’elle.
–Que m’apprenez-vous là ? mais alors qui donc a fabriqué le faux testament ?
– À tort ou à raison, le bruit public attribue ce travail à Tchitchikof ; on dit qu’il y avait plusieurs heures que la défunte avait rendu l’âme quand le prétendu testament a été signé ; on dit qu’une femme a été habillée comme s’habillait la défunte, et que c’est à cette femme qu’on a donné lecture des articles, et qu’elle les approuvait d’un signe de tête et du mot bien, après quoi on a fait semblant de la soutenir pour qu’elle signât, et elle a signé ; on dit que c’est une nommée Marie Éréméievna, et qu’il a été fait une si jolie part à cette misérable, qu’il lui arrive de tous côtés, non seulement des lettres, mais des prétendus qui accourent se présenter de leur personne ; on cite deux employés qui se font pour cela une guerre à mort. Voilà d’étranges histoires, n’est-ce pas, Athanase Vaciliévitch ?
– Il ne m’était jusqu’à ce moment rien revenu de tout cela. Y a-t-il eu crime, ou n’est-ce qu’un grand scandale ? La justice informera ; mais, j’en conviens, Tchitchikof m’est quelque peu suspect.
– Le tribunal est depuis trois jours assailli d’une grêle de protestations contre le testament, et j’ai moi-même lancé la mienne hier, voulant du moins rappeler à la magistrature qu’il existe ici même un héritier direct qui est le plus proche parent de la défunte. »
Après avoir dit ces mots, Khlobouëf sortit ; en s’éloignant il pensait : « Mouràzof est un homme aussi intelligent que bon ; s’il me donne une mission qui me sépare de toutes ces intrigues et les scandales d’ici, il ne le fait pas sans avoir bien réfléchi.
Mouràzof resté seul répétait, se parlant à lui-même : « Oui, Tchitchikof est un homme d’un caractère singulièrement équivoque ; il a un but que j’ignore, et je le crois peu scrupuleux sur les moyens d’y arriver ; avec cet esprit de persévérance et cette force de volonté, que n’est-il dans la bonne voie ! »
Notes
- ↑ Ébéniste et carrossier fameux.
- ↑ Ou Nijnii-Novgorod, sur le Volga, où se tient la plus grande foire de la Russie orientale. Voir leBulletin du Nord, revue que publiait feu Lecointe de Laveau à Moscou, il y a trente ans (année 1828)
- ↑ Ce personnage déjà mis en scène devant jouer le rôle principal ici et dans le chant suivant, expliquons ce titre de général gouverneur, Ghénérâl Goubernator. Telle est la dénomination adoptée au collège des affaires étrangères qui est le régulateur des titres officiels dans l’empire pour les langues du dehors. Traduire par gouverneur général, ce serait ne se pas conformer aux termes reçus et consacrés. Le général gouverneur est la plus haute personnification du pouvoir dans les provinces; c’est toujours et forcément un militaire, et de grade au moins de général. La compétence supérieure de quelques-uns, surtout dans les pays conquis, s’étend à plusieurs gouvernements à la fois, par exemple aux trois provinces allemandes : Courlande, Livonie, Esthonie, à toute la Transcaucasie, et elle a existé longtemps pour la Sibérie entière, réunie sous la même direction.
- ↑ Dans les manuscrits qu’avait en main M. Trouchkovsky, et sur lesquels a été faite l’édition de Moscou de 1856, la seule existante, toute cette partie est fort abrégée, et à peine indiquée. Le caractère et les sentiments de Mouràzof, ainsi que son intervention dans tout ce qui va suivre, nous ont paru mériter quelques développements.
- ↑ M. Trouchkovsky, dans les manuscrits qu’il a eus à sa disposition en 1854 et 1855, a trouvé deux versions différentes de ce que l’on vient de lire dans ces deux dernières pages, et il les donne l’une après l’autre, ce qui généralement a paru assez oiseux au lecteur, qui ne peut guère manquer d’y voir une répétition sans intérêt. Notre version, qui ne s’éloigne point de celles de M. Trouchkovsky, a l’avantage d’être plus complète et toute d’une pièce, et nous avons dû songer à l’agrément du lecteur, qui cherche dans les Âmes mortes un roman et non des scholies.
Le dernier testament de feu Mme Khanassarof est argué de faux. – Les dénonciations affluent de tous les côtés contre Tchitchikof. – Il reçoit du jurisconsulte Holdecrock un billet rassurant. – Le tailleur lui apporte un habit qui lui sied à ravir. – Tchitchikof se dispose à s’aller montrer chez quelques personnes ; mais tout à coup le général gouverneur le fait jeter sans forme de procès dans un affreux cachot. – Humilité sans bornes de notre héros. – Visite de Mouràzof au prisonnier. – Mouràzof s’engage à parler en sa faveur. – Resté seul, il se livre à de sages réflexions. – Sa rêverie est interrompue par la visite d’un employé nommé Samosvistof, qui lui apporte d’excellentes nouvelles. Moyennant une somme de 30 000 roubles, il peut recevoir : 1° sa cassette et tous ses effets dans moins d’une heure ; 2° son acquittement et, par suite, sa liberté complète quelques heures après. – Il accepte avec empressement ce marché. – Une demi-heure après, ses effets lui sont livrés. – À cette vue, il se fait servir dans son cachot un dîner fin et copieux. – Mouràzof survient, le trouve à table, calme, joyeux, couvert de bons vêtements chauds, et il devine que des gens de sac et de corde ont passé par là. – Il annonce à notre héros qu’il est libre, à la seule condition de partir au plus tard dans les vingt-quatre heures et de ne plus jamais reparaître dans la ville. – Tchitchikof, en sortant de prison, retrouve ses domestiques, à qui il donne divers ordres relatifs au départ. – La route d’hiver est bonne. –Il a fait mettre sa calèche sur patins. – Il part sans avoir pour le moment d’autre but que de s’éloigner d’un lieu si peu sûr. – Mercuriale que S. Exc. M. le général gouverneur adresse à une réunion générale de tous les fonctionnaires et employés. Elle amène la demande de démission spontanée des plus grands fauteurs de désordres et en même temps de l’honorable M. de Lénitsyne, à qui il reste plusieurs millions de fortune pour fiche de consolation. – La fortune du bon Khlobouëf est rétablie aux frais de Lénitsyne sur un meilleur pied qu’elle ne l’avait jamais été.
Comme Khlobouëf l’avait dit au vénérable Mouràzof, les protestations contre le testament argué de faux affluaient de tous les côtés et sous toutes les formes dans les tribunaux de la localité, et dans les bureaux du gouverneur civil et du général gouverneur. La défunte, à cette occasion, se trouva avoir laissé des nuées de parents dont jamais personne n’avait entendu parler. Semblables aux corbeaux de la voirie, qui s’abattent sur les cadavres d’animaux, dont les pourvoit l’écorcheur, tout un peuple de prétendus parents s’abattit affamé sur l’immense héritage de la vieille. Il y eut des dénonciations directes contre Tchitchikof, des dénonciations pures et simples contre la sincérité du dernier testament, accusations de vol et de détournement de fortes sommes et d’effets précieux ; mais en même temps plusieurs, avec non moins d’ardeur, arguaient de faux le précédent testament.
Quelques-uns des requérants, afin de renchérir sur le tout, saisissaient l’occasion pour dénoncer Tchitchikof comme ayant fait à Radzivilof la contrebande sur la plus large échelle, à l’époque où il servait dans les douanes. Ces braves gens furetèrent partout et eurent connaissance des diverses circonstances de la vie de notre héros. Ils retrouvèrent des vestiges de son passage là où depuis longtemps tout vestige devait avoir disparu ; ils rapportèrent des choses dont personne, hors lui et les quatre murs d’une chambre fermée, n’avait pu avoir connaissance. Tout cela était, jusqu’à ce moment, le secret des juges et des principaux greffiers, en sorte que Tchitchikof ignorait absolument que toute sa vie fût ainsi mise à jour et mêlée à la grosse affaire. Cependant il aurait pu concevoir quelque soupçon vague à la réception d’un petit billet du jurisconsulte, billet au crayon, sans signature, sans date et sans forme, qui portait :
« Je me hâte de vous prévenir que, dans l’affaire, il y aura charge et surcharge ; ne vous étonnez de rien, et calme absolu ; avec cela, au moment donné, tout sera arrangé. »
Ce billet le tranquillisa complètement. « C’est un génie ! » dit-il en mettant le billet en cent morceaux. Puis, comme pour achever de le remettre en bonne humeur, le tailleur parut. À peine l’eut-il aperçu qu’il se sentit un vif désir de mettre sur lui l’habit complet, l’habit flamme et fumée de Navarin. Vite il chaussa et tendit sur ses hanches et sur sa taille le pantalon, qui se trouva être, de tout point, comme coulé sur tous ses avantages. Cette pièce du vêtement était si parfaite, qu’en s’appliquant exactement au corps, elle semblait lui donner une souplesse inconnue, Aussitôt que la ceinture fut resserrée au moyen de l’agrafe, le ventre fut tendu comme un tambour, et il battit la caisse avec le dos de sa brosse, en disant : « Eh, eh ! le polisson ! une peinture, une vraie peinture !… » L’habit était coupé et cousu mieux encore que le pantalon ; pas l’ombre d’un pli ; les deux côtés de la poitrine ne s’en détachaient que comme pour en mieux faire valoir les contours. À l’observation que fit Tchitchikof, que l’aisselle du bras droit était un peu gênée, le tailleur sourit d’un air satisfait et dit :
« Sans cela la taille ne serait pas à beaucoup près si bien prise ; voyez l’effet ici. Oh ! quant au travail, hors peut-être deux ou trois maisons de Pétersbourg, vous ne trouverez nulle part une coupe de cette perfection, je vous le garantis. »
Ce tailleur était lui-même de Pétersbourg, et la preuve, c’est qu’on lisait écrit sur son enseigne : Monsieur Souffre-douleur (Terpigorief), tailleur étranger, de Londres et de Paris. Le gaillard n’y allait pas de main morte, et, par ces deux noms de Paris et de Londres, il avait si bien su, en fait de villes de l’Occident, frustrer tous ses confrères, que pas un n’avait eu depuis l’audace de se dire ni de l’une ni de l’autre de ces deux capitales, et il pensait sincèrement que Copenhague ou Carlsruhe étaient, ma foi, trop bonnes encore pour eux.
Tchitchikof fut magnanime ; il paya l’artiste argent comptant et sans objecter un mot à la demande ; puis, resté seul en habit de gala, il se mira à loisir, comme un amateur fin et passionné des belles formes esthétiquement dessinées. Il se trouva que, dans tout l’ensemble de l’objet qu’il contemplait ainsi con amore, chaque partie semblait avoir considérablement gagné : les joues étaient plus vermeilles, le menton plus gracieux, le galbe plus fin ; les angles bien blancs du col de sa chemisette donnaient du ton à son teint délicat, et sa cravate montée, satin bleu foncé, tranchait bien sur leur blancheur ; le fin plissage de son linge ajoutait du relief à sa cravate ; un riche gilet de velours faisait ressortir la fine chemisette, et l’habit Navarin accentuait encore tout l’harmonieux ensemble.
Il se présenta, au miroir du côté droit, c’était fort bien ; puis, du côté gauche, et c’était mieux encore. C’était là une cambrure de chambellan, la cambrure d’un gentilhomme qui ne pose, ne sourit, ne s’incline, ne se gratte qu’à la manière française, qui, même dans la colère, ne se souillera pas les lèvres d’une immonde parole russe, mais gronde et peste et maudit en pur français. Il essaya, la tête un peu inclinée de côté, de prendre l’attitude d’un beau adressant la parole à une raffinée ; il fut ravissant, mais ravissant, c’est-à-dire que le voir cinq minutes comme cela, eût été peut-être la fortune d’un peintre. Lui, dans la joie que lui donnait le miroir, il exécuta un entrechat assez marqué, non un six, mais toujours bien un quatre. La commode en fit un soubresaut, et un flacon d’eau de Cologne alla se briser sur le plancher ; cela troubla si peu notre héros, qu’il sourit en apostrophant du nom d’imbéciles et le meuble et le flacon, et il pensa : « Eh bien ! puisque je me trouve habillé, voyons, à qui irai-je d’abord me montrer ? C’est ça, j’irai tout droit d’abord chez… »
Tout à coup dans l’antichambre il se fit comme un bruit de bottes fortes garnies d’éperons, et un gendarme entra équipé de toutes pièces. Un tel homme, en pareil cas, c’est une légion, c’est une armée. « Vous êtes attendu à cette heure même chez le général gouverneur ! » fut-il dit à notre héros stupéfait. Devant lui se dressait un géant énorme, l’œil vitreux, la moustache épaisse et longue, toute une queue de cheval sur la tête, large bandoulière de çà, autre de là, grand sabre droit pendu à la hanche. Il lui sembla que de l’autre côté il lui pendait encore un fusil, et le diable sait quoi. Une légion enfin, toute une légion dans un seul homme, voilà l’effet de cette apparition. Tchitchikof voulut se donner la satisfaction de proférer quelques paroles ; mais le butor, à l’impertinence d’entrer sans se faire annoncer, joignit celle d’insister avec une sorte d’impassibilité brutale : « L’ordre dit tout de suite. » Il regarda par la porte entre-bâillée et vit dans l’antichambre un autre épouvantail en buffleteries pareilles ; il regarda par la fenêtre et vit dans la cour une voiture. Comme il n’y avait ni à résister, ni à fuir, ni à tarder, il descendit, tremblant de tout son corps, sous son bel habit neuf Navarin flamme et fumée, s’assit dans la voiture, et se rendit chez le général gouverneur, accompagné des deux superbes cavaliers chevauchant près des portières. À peine il fut dans la première salle, que, sans lui donner le temps de souffler ou de penser un moment, l’employé de service lui dit gravement :
« Allez, monsieur, là-bas, tout droit ; le prince vous attend. »
La grande pièce dans laquelle il était, et qu’il traversait aussi lentement que possible, lui fit l’effet d’un lieu rempli d’ouragans tourbillonnant dans un épais brouillard, où des courriers paraissaient pour disparaître aussitôt avec toutes sortes de paquets, et il pensa : « Voilà comme, sans jugement, sans rien, hommes ou paquets, on est emporté en un moment dans le tourbillon, pour se trouver peut-être un mois après tout au fond de la Sibérie » Et son cœur battait plus violemment que les plus fortes palpitations d’un amant fou de jalousie. Enfin un des battants d’une haute porte d’acajou tourna sur ses gonds, et Tchitchikof se vit dans un cabinet rempli d’armoires, de cartons, de livres, de portefeuilles, exposé au regard d’un tout-puissant personnage, qui, avant de parler, donnait déjà tous les signes de la colère la plus tempétueuse.
Tchitchikof, voyant cela, se dit intérieurement : « Ah ! mon Dieu, il va me déchiqueter comme un misérable agneau, et il ne fera de moi qu’une bouchée.
– Je vous ai traité avec bonté ; je vous ai permis de rester dans la ville tandis que mon devoir était certainement de vous faire traîner en prison, et vous, de nouveau livré à votre esprit de coquinerie, dit le prince tout frémissant de colère, vous avez commis l’action la plus basse et la plus infâme dont un filou de votre espèce puisse se souiller !
– Puis-je demander à Votre Excellence quel est cet acte de coquinerie infâme qu’il lui plaît de me reprocher ? » dit Tchitchikof très pâle et tout tremblant, mais tâchant de faire quelque contenance.
Le prince se leva, approcha de Tchitchikof, le regarda bien droit en face et lui dit :
« Une femme… celle qui… sous votre dictée, a signé le testament que vous savez par cœur, se trouve enfin sous la main de la justice et va être confrontée avec vous. »
Le regard de Tchitchikof se brouilla tout à fait et ses lèvres bleuirent ; il dit au prince :
« Je dirai à Votre Excellence comment tout s’est passé ; je suis coupable, sans doute ; mais mon erreur est l’œuvre de mes ennemis ; on m’a cruellement trompé.
– Personne ne peut vous tromper ; il y a en vous, pour tous les genres de bassesses, plus de moyens que n’en peut jamais imaginer le plus effronté menteur ; je crois que, dans tout le cours de votre vie, vous n’avez pas fait une action exempte de fraude, et, comme vous n’avez jamais acquis un sou que par le vol et l’escroquerie, il y a, dans le nombre, vingt fois de quoi vous valoir le knout et la Sibérie. Mais je ne veux plus même te voir ni t’entendre, misérable : tu vas de ce pas être mis en prison, et là, dans un cercle de scélérats et de brigands, tu attendras que l’on ait décidé de ton sort. L’arrêt le plus sévère sera encore trop doux ; tu es un bien plus méchant drôle que ceux qui ne portent que l’armiack et le touloupe ; tu es vêtu… »
Il jeta en disant ces mots un coup d’œil sur le magnifique habit flamme et fumée de Navarin, et, saisissant un cordon de sonnette, il sonna.
« Ah ! prince, si vous n’avez pitié de moi, songez à ce que va souffrir ma jeune famille ! Songez que vous donnez la mort à ma mère qui est vieille et souffrante.
– Tu mens ! s’écria le prince ; tu m’as déjà supplié au nom de tes enfants, de ta femme, et tu es heureusement sans famille sur la terre… maintenant c’est une vieille mère…
– Eh bien ! oui, je suis un misérable ; je mentais, je n’ai ni mère, ni femme, ni enfants ; mais, Excellence, croyez-moi, il a toujours été dans ma pensée de prendre femme, de remplir tous mes devoirs d’homme et de citoyen, pour me concilier, pour mériter alors l’estime des citoyens et des magistrats. Mais j’ai eu malheur sur malheur, et j’en ai subi les effets ordinaires ; j’ai dû, pour exister, pour me cramponner à un certain niveau social, sacrifier souvent mes scrupules ; mon cœur en saignait parfois… Que faire pourtant, quand, à chaque pas, il y a tentation et scandale, et, de plus, des détracteurs, des ennemis bien injustes, bien acharnés ? Toute ma vie, prince, a été une suite d’ouragans ; mon frêle esquif ne pouvait qu’errer à l’aventure, ainsi battu par les vents et les flots. Je suis homme, prince, et j’ai eu des faiblesses. »
Il dit, et deux abondants ruisseaux de larmes jaillirent de ses yeux ; il s’abattit aux pieds du prince, sans même songer à son habit Navarin flamme et fumée, à son gilet de velours épinglé, à sa cravate de soie lapis-lazuli, à son pantalon collant ; il frappa le parquet de sa tête si merveilleusement coiffée, et répandit, en s’essuyant, à la hâte le front et les yeux, la plus douce exhalaison de véritable Marie Farina dans tout le cabinet de Son Excellence.
« Va-t’en, va-t’en ! Ah ! faites-le emmener par trois soldats, dit le prince à l’employé de service.
– Prince, prince ! pitié ! » cria Tchitchikof en embrassant des deux mains les bottes du grand personnage.
Le prince sentit le frisson dans toutes ses fibres.
« Allez-vous-en, vous dis-je, allez-vous-en ; laissez-moi donc ! dit-il, et il faisait de très grands efforts pour dégager ses pieds des mains crispées de Tchitchikof.
– Prince, je ne m’en irai pas que vous ne m’ayez accordé ma grâce ! dit Tchitchikof, qui, au lieu de lâcher prise, pressait les bottes du prince contre son sein ; et sur ce parquet ciré de frais il était traîné sur place par la jambe prisonnière avec le bel habit flamme et fumée de Navarin.
– Allez-vous-en, vous dis-je ! » exclama le prince.
Ce personnage était saisi de cet indéfinissable sentiment de répulsion qu’éprouve l’homme à la vue d’un hideux reptile qui lui fait horreur et qu’il n’a pas le courage d’écraser du pied. Cependant le prince imprima à sa jambe une secousse nerveuse telle que Tchitchikof sentit un violent coup de botte à la fois au nez, aux lèvres et au menton. Celui-ci ne lâcha pas pour si peu la botte princière, et ne la retint, au contraire, qu’avec plus de vigueur entre ses bras. Mais l’attouchement habile des doigts de deux robustes gendarmes autour de sa taille eurent tout d’abord l’effet désiré ; le prince resta fort agité, mais libre.
Tchitchikof, remis et maintenu debout par les mains qui l’avaient relevé, traversa, soutenu par les aisselles, sans apercevoir personne, quatre grandes pièces remplies de monde. Il était blanc comme la toile, les traits tirés et dans cet horrible état de prostration où tombe le malheureux qui voit devant lui la mort, ce pas inévitable, antipathique à notre nature, et où notre imagination ne manque pas de dresser de hideux fantômes, surtout si la conscience et la fièvre sont de la partie.
Parvenu au palier supérieur du grand escalier, il ouvrit les yeux, et, au moment de descendre la première marche, il vit Mouràzof qui allait la monter. Une lueur d’espérance brilla aussitôt sur son front ; en un clin d’œil il s’arracha avec une force extraordinaire des mains des gendarmes étonnés, et il se précipita aux pieds du vieillard, non moins stupéfait que les gendarmes.
« Mon pauvre monsieur Pàvel Ivanovitch ! qu’est-ce qui vous arrive ? dit Mouràzof.
– Sauvez-moi, sauvez-moi, Afanacii (Athanase) Vaciliévitch ! on me mène en prison, à la mort ! je… »
Les gendarmes ne le laissèrent pas achever ; ils l’avaient ressaisi sous les aisselles et l’entraînaient, mis en garde contre tout nouvel accident de ce genre.
Un sale et humide cachot sentant le renfermé, le moisi, le remugle, combiné avec la senteur des bottes et des longues bandes de toile dont les paysans et les soldats s’entortillent les pieds en guise de bas, une table de simples ais disjoints, deux chaises branlantes, une lucarne grillée de forts barreaux de fer forgé, un poêle prodiguant la fumée par cent fissures et ne donnant aucune chaleur, un plancher auquel on eût préféré le pavé ou le sol poudreux des ruelles, tel était le cachot où les agents de la force publique déposèrent l’infortuné Tchitchikof, ce délicat et fidèle ami du confort. En ce moment il n’osait plus espérer de goûter jamais les douceurs de la vie aisée, l’objet exclusif de tous ses actes, de tous ses rêves d’avenir, ni même d’attirer, ne fût-ce que pour une heure, dans un salon quelconque, l’attention de ses compatriotes, qu’aurait certainement charmés son admirable habit Navarin, ce même habit qui ne lui avait valu qu’un regard haineux de l’irascible prince.
On avait attenté brusquement à sa liberté personnelle, sans lui laisser le temps ni la faculté de prendre avec lui les effets les plus indispensables, et surtout d’enlever sa cassette, la cassette qui contenait tout son avoir… « Maintenant, pensait-il, argent, papiers, contrats d’acquisition d’âmes, tout doit être, tout cela, est certainement dans les mains des employés, des greffiers, des gens de chicane, excitant la curiosité et l’âpre convoitise même des plus subalternes rongeurs, des créatures les plus stupides du monde. »
À cette idée navrante il se laissa tomber sur le plancher, et les spasmes du désespoir firent dans son cœur les effets d’un ver énorme ou d’un hideux reptile, qui l’aurait entouré de ses anneaux pour le dévorer à loisir. La douleur et l’angoisse devenaient plus vives de minute en minute dans cette pauvre âme dépourvue de toute force vivifiante qui l’en pût défendre. Encore un jour, un seul jour d’une semblable torture, et il n’y aurait plus eu de Tchitchikof sur la terre, car tout ici-bas est livré au changement, et les grands types d’une époque sont éclipsés sans retour par les types de l’ère qui nécessairement lui succède, et que le génie du siècle prépare imperceptiblement à l’avance.
Mais, heureusement pour notre poème, sur notre Tchitchikof, sur ce prototype d’une génération qui n’avait pas encore fait tout son temps, se tenait étendue la main de celui à qui seul il appartient de sauver et préserver ce qui doit achever et couronner son œuvre avant de disparaître à jamais.
Une heure s’était à peine écoulée depuis que Tchitchikof se tordait sur le plancher encroûté de ce lieu d’infection, que la porte du cachot s’ouvrit toute grande pour livrer passage au bon vieux Mouràzof, dont rien n’arrêtait la charité, et qui savait par les lumières de l’âme ce que vaut pour le prisonnier de cette catégorie l’aumône d’une visite spontanée.
S’il arrivait à un pèlerin, brûlé d’une soif ardente, couvert de l’incandescente poussière du désert, épuisé de forces, exténué par la fatigue et le besoin, qu’une jeune et belle nymphe de l’oasis vînt verser avec précaution dans sa gorge desséchée un filet cristallin de belle et pure eau de source, cette nymphe bienfaisante et cette gracieuse vision n’auraient pas pour le pèlerin un effet plus rafraîchissant, plus fortifiant que ne le fut pour le pauvre Tchitchikof cette apparition du bon vieillard dans l’infect et humide cachot. Tchitchikof s’élança du plancher où il s’était laissé tomber dans le terrible accès de sa douleur, saisit la main du vieillard, la baisa avidement, la porta convulsivement de ses lèvres à sa poitrine, et s’écria :
« Mon bienfaiteur, mon sauveur ! Ô Dieu du ciel, vous récompenserez cet homme, ce saint qui vient visiter et sauver du désespoir un malheureux comme moi ! » Puis il sanglota et fondit en larmes[1].
Le vieillard observa le prisonnier d’un regard chagrin et douloureux, et ne put d’abord que lui dire ce peu de mots :
« Pàvel Ivanovitch, Pàvel Ivanovitch ! Qu’avez-vous fait ?
– Ah ! c’est affreux ! c’est mon maudit oubli de la mesure qui m’a perdu ; je n’ai pas su m’arrêter à temps. Il faut que Satan m’ait ébloui pour que je sois ainsi sorti des bornes de la raison et du simple bon sens. J’ai failli, je suis coupable !
– Mais un gentilhomme se conduire ainsi ! un gentilhomme !…
– C’est vrai ; mais, à mon tour, Afanacii Vaciliévitch, je puis dire : Sans enquête, sans jugement jeter dans un affreux cachot un gentilhomme ! Comment ne pas laisser à un gentilhomme le temps de se reconnaître, de prendre quelques dispositions pour ses effets ? Chez moi, que se fait-il en ce moment ? J’ai dû tout laisser à la merci au premier venu. Il a fallu sortir vite, vite, sans respirer, sans proférer un mot d’objection. Et ma cassette, Afanacii Vaciliévitch, songez donc, ma cassette ! elle contient tout ce que je possède. J’ai travaillé, je me suis soumis aux plus dures privations, j’ai souffert, j’ai sué sang et eau pendant des années pour acquérir le peu qu’elle renferme… Ma cassette, Afanacii Vaciliévitch ! Tout sera volé, tout sera dispersé… Oh ! bon Dieu, bon Dieu ! »
Et, ne pouvant résister au chagrin qui, de nouveau, lui envahissait le cœur, il sanglota d’une voix capable de traverser l’épaisseur des murs de la prison et de se faire entendre à quelque distance ; il arracha de son cou gonflé par les angoisses sa cravate de satin, et saisissant d’une main égarée son habit au parement, il en déchira une grande partie.
« Ah, Pàvel Ivanovitch ! cet avoir enfermé dans la cassette, voilà ce qui vous aveugle ; c’est ce misérable avoir qui vous a perdu et qui vous perd en vous empêchant de voir le véritable état de votre horrible situation.
– Mon bienfaiteur, mon sauveur, secourez-moi ! s’écria Tchitchikof livré à son désespoir en se prosternant aux pieds de Mouràzof ; le prince vous aime, il ne vous refusera rien !… dites-lui…
– Non, Pàvel Ivanovitch ; malgré tout mon désir, toute ma bonne volonté, je ne puis pas ; ce n’est point sous le pouvoir d’un homme que vous êtes tombé, mais sous celui de la loi, qui est inflexible.
– Satan m’a tenté, j’ai faibli ; je suis donc devenu un objet d’horreur pour les hommes ! »
En disant ces derniers mots il heurta sa tête contre la paroi, et de sa main frappa la table avec tant de violence qu’il en eut le poignet tout en sang ; mais il ne parut pas ressentir le moindre mal de ce qu’il venait de faire.
« Pàvel Ivanovitch, calmez-vous ; songez à vous réconcilier avec Dieu, et ne vous inquiétez pas des hommes ; pensez, pensez bien à l’état de votre pauvre âme.
– Mais quelle destinée fut la mienne, Afanacii Vaciliévitch ! Où est l’homme qui en a subi une pareille ? Ce n’a jamais été que par des prodiges de patience que j’ai gagné chaque kopeïka dans ma vie ; toujours par un travail surhumain ; car moi je n’ai jamais dépouillé personne, je n’ai jamais pillé les caisses de l’État, comme font tant de gens. Et à quoi bon tant de peine pour une kopéïka ? À quoi bon ? pour pouvoir vivre une vie aisée et laisser quelque aisance à la femme que je prendrais et aux enfants que j’aurais d’elle pour le bien, pour la service de la patrie. Voilà pourquoi il me fallait à toute force un avoir. J’ai biaisé, j’en conviens, j’ai biaisé, mais alors seulement qu’il m’était bien démontré que, dans l’état des lieux, le droit chemin n’existait pas et ne pouvait exister. Je travaillais du moins, je me formais, je rendais service et j’étais poli ; si j’ai pris, et je l’ai fait, c’est toujours à des riches. Songez à ces infâmes qui dans les tribunaux prennent par dizaines les milliers de roubles dans les caisses publiques, rançonnent les pauvres gens, enlèvent leur dernier sou à la veuve et à l’orphelin sans ressources. Il ne leur arrive rien ; et, à moi, quelle obstination du malheur ! Songez, chaque fois que je tiens enfin mes récoltes ou que je n’ai plus qu’à étendre la main vers les fruits de mes travaux ou de mon habile industrie, tout aussitôt une tempête, un écueil, une fatale rencontre, et ma nef est brisée en éclats. Il y eut un temps où je possédais une maison à trois étages et un capital de trente mille roubles ; deux fois j’ai acheté des biens de campagne, des terres : tout cela m’a été enlevé par des bourrasques. Dites, Afanacii Vaciliévitch, pourquoi ces coups accablants comme en ce moment la privation de ma liberté sans jugement ? Est-ce que même sans tout cela ma vie n’était pas déjà comme la navigation d’un vaisseau désemparé au milieu des vagues soulevées ? Où est donc ici la justice du ciel ? Où est donc l’indemnité légitime d’une patience et d’une constance sans exemple ? J’ai dû trois fois m’y reprendre du commencement ; trois fois, ayant tout perdu d’un seul coup du sort, j’ai recommencé l’édifice impossible de mon avenir par une première kopéïka, et vous savez que tout autre à ma place serait allé, dans son désespoir, se consoler en s’oubliant et pourrir ignoblement au cabaret. Et comme j’ai dû lutter ! combien j’ai eu à supporter ! chaque kopéïka n’a cédé, pour ainsi dire, qu’à l’emploi de toutes les forces de mon âme. J’en ai connu qui s’assuraient leur pain et même s’enrichissaient facilement ; mais pour moi chaque kopéïka était, comme dit le proverbe, fixée par un clou de la valeur de trois kopéïka, et il ne fallait rien de moins que ma volonté de fer pour briser le clou et faire de la kopéïka trouée ma conquête… »
Après avoir ainsi parlé, il rentra subitement par l’esprit dans le sentiment de sa situation présente, ce qui fut cause qu’ayant le cœur comprimé, il poussa un long gémissement et tomba sur la table. Agité au delà de toute expression, il arracha tout à fait une des basques pendantes de son habit, la rejeta contre le mur, et portant alors ses deux mains à ces mêmes cheveux qu’il prenait d’ordinaire grand soin de fortifier, il s’en arracha impitoyablement des touffes, se faisant comme une jouissance d’une douleur cruelle par laquelle il voulait s’étourdir sur la souffrance incurable qui avait pris place dans son cœur.
Longtemps Mouràzof demeura en silence à observer cette rage d’un homme acharné contre lui-même, phénomène qu’il voyait pour la première fois. Cet être qui, quelques heures auparavant, l’air satisfait, la tenue plus que soignée, avait toute la désinvolture d’un homme du monde qui aurait été militaire, se roulait, se traînait ignoblement sur le plancher d’un affreux cachot, en habits souillés et déchirés, le poignet tout couvert de sang figé, la chevelure en désordre, l’esprit troublé, la parole pleine d’incohérence, d’imprécations contre le sort et de lâches supplications adressées à un homme sans titre.
« Ah ! Pàvel Ivanovitch, Pavel Ivanovitch ! quel homme vous seriez aujourd’hui, si, avec tant de constance et de puissance sur vous-même, vous eussiez suivi la bonne voie et marché ferme vers un but élevé ! Mon Dieu ! que vous auriez pu faire de bien, et combien n’en ferait pas n’importe quel homme d’honneur employant autant d’efforts à de bonnes œuvres, que vous à conquérir votre kopéïka ! Que n’avez-vous su faire au bien public, sans ménagement, autant de sacrifices d’amour propre et de satisfactions ambitieuses, que vous en avez fait pour arriver à la stérile possession de cette kopéïka ! Pàvel Ivanovitch, ce qui me fait de la peine, ce n’est pas encore que vous soyez si coupable aux yeux d’autrui, mais que vous le soyez si cruellement envers vous-même ; avec de si beaux dons en partage, vous aviez toute l’étoffe nécessaire pour devenir un homme fort distingué, et vous vous êtes déshonoré et perdu vous-même. »
L’âme est pleine de mystères. On a beau s’égarer loin, bien loin des voies de l’honnête et du juste, on a beau glisser dans ces gouffres du crime où le cœur devient étranger à tout sentiment de morale, on a beau se matérialiser, s’endurcir, se pétrifier dans les habitudes d’une existence perverse ! Qu’un homme pur, l’occasion donnée, vienne à faire au criminel le reproche de ses belles et nobles qualités si fatalement négligées, étouffées et foulées aux pieds ; l’âme oubliée se réveille dans le grand coupable, et celui-ci, étonné de ce qui se passe en lui, en est visiblement tout ébranlé, même quand son langage reste à peu près le même pendant la commotion.
« Afanacii Vaciliévitch, dit le pauvre Tchitchikof en prenant les deux mains de Mouràzof dans les siennes, si j’avais le bonheur de recouvrer ma liberté, et avec ma liberté ce petit avoir dont je suis naturellement inquiet, si j’avais ce grand bonheur… je vous jure que de ce moment-là je mènerais une tout autre vie… seulement, sauvez-moi, vous ; soyez mon bienfaiteur, tirez-moi de cette prison.
– Êtes-vous raisonnable de demander que j’aille, pour vous, parler à l’encontre de la loi ? Et puis, qu’importe aux magistrats puissants que je vous porte intérêt ? car c’est là tout ce qu’ils y verraient, si j’allais à eux. Le prince est, avant tout, un homme fanatique de justice, et, dès qu’il a avancé, il ne recule point. Que puis-je donc alors, et que me demandez-vous ?
– Soyez mon bienfaiteur ! vous ne savez peut-être pas toute l’étendue de votre influence… Et puis, écoutez : ce n’est pas la loi qui me terrifie ; devant la loi, j’ai des moyens ; hors d’ici, j’en pourrai trouver. Mon malheur, ma ruine, c’est d’être jeté dans ce cachot où je mourrai comme un chien. Où sont mes papiers, mon avoir, ma cassette ?… Ah ! sauvez-moi !… »
En achevant, il embrassa les genoux du vieillard et les inonda de ses larmes.
« Pàvel Ivanovitch ! dit Mouràzof en branlant la tête, comme cet avoir dont vous parlez vous a rendu aveugle et sourd ! Votre âme semblait se réveiller, elle voulait vous parler tout à l’heure ; mais cet avoir, ce misérable avoir vous tourne la tête, et vous n’entendez rien au dedans de vous.
– Je penserai aussi à mon âme ; j’y pense, j’y pense, mais sauvez-moi !
– Pàvel Ivanovitch, vous sauver, moi ! Quel sauveur suis-je donc ? songez à ce que je suis. Mais soit, je vais voir si, en effet, je puis quelque chose ; je demanderai que vous soyez traité avec moins de rigueur et qu’on vous laisse libre dans la ville. Réussirai-je ? C’est fort douteux, mais je vous promets de tâcher. Si, selon votre sentiment à vous, je viens à réussir, je vous demande, pour ma récompense, l’engagement de renoncer à toutes les manœuvres auxquelles vous vous livrez pour ces belles acquisitions. Je vous atteste sur l’honneur que, si je venais à perdre tout mon avoir, qui est plus considérable que le vôtre, on ne me verrait pas pleurer. Soyez bien sûr que l’avantage n’est pas dans une fortune que l’on peut confisquer, mais dans des biens que personne ne peut ni séquestrer ni dérober. Vous avez déjà assez vécu pour comprendre ce que c’est que la vie ; vous-même vous comparez votre existence à un vaisseau battu par les vagues ; vous avez bien assez pour vivre un reste de jours à l’abri du besoin. Retirez-vous dans quelque solitude agréable, dans le voisinage d’une église et de quelques honnêtes gens, et, s’il est vrai que vous éprouviez un grand désir de laisser après vous une famille, mariez-vous à une bonne fille pauvre, faite à la modération, experte en économie domestique ; oubliez les bruits du monde, ses vanités, ses séductions et ses besoins factices ; sachez sans regret vous faire oublier de lui : il ne vous donnerait pas de repos, vous l’avez bien vu, puisque tout vous tente, tout vous quitte, tout vous trompe et vous trahit depuis que vous faites commerce avec lui.
– Certainement, certainement ! c’était mon intention, ma volonté bien arrêtée, de régler mes mœurs, de vivre de la vie de l’âme, et, pour diversion, de m’occuper de ménage. Le tentateur des hommes m’a ébloui, aveuglé, égaré, Ô Satan, va, diable, va, démon maudit !… »
Des sentiments indéfinissables et qui lui avaient été jusque-là inconnus s’émurent en lui. Il semblait qu’il s’éveillât du fond de son âme quelque chose de lointain, quelque chose de tombé autrefois et d’étouffé dès le jeune âge par un enseignement à principe mortel, qu’avaient encore favorisé les vapeurs de l’ennui d’une enfance sans caresse et sans joie, le silence morne de la maison paternelle, la solitude et la monotonie de ce séjour, la misère et la pauvreté des premières impressions, enfin une sorte de regard rigide de la destinée jeté du dehors à l’intérieur, comme à travers une vitre chargée de givre et de glace.
Il posa ses coudes sur la table et sa tête entre ses mains, poussa un profond soupir et prononça d’une voix déchirante :
« C’est la vérité, c’est trop vrai !
– Oui, vous vous étiez égaré, mais vous pouvez tout réparer ; vous avez encore le temps…
– Non, franchement, c’est trop tard, dit-il d’une voix qui brisa le cœur du bon Mouràzof. Je commence à sentir, je vois même distinctement que je suis hors de la voie, qu’il est très mal de l’avoir quittée, mais je ne puis plus y rentrer. La faute en est à toute mon éducation primitive : mon père ne parlait qu’en moralités ; il me battait pour me les inculquer dans la mémoire ; il me faisait copier de force des maximes et des sentences morales, et en même temps il volait les planches et les poutres du voisin, et il me dressait à l’y aider. Il a fait à un autre voisin un procès d’une injustice criante ; il a perverti un orphelin dont il avait la tutelle. L’exemple a bien plus de force que les paroles. Je vois, je sens que je ne vis pas bien, mais je ne me sens pas autrement d’aversion pour le mal. Ma nature a pu être bonne, mais elle a sombré dans une habitude mauvaise. Nul amour du bien, nulle inclination aux œuvres de charité, nulle émulation de vertu ; je n’ai dans la tête et au cœur qu’une pensée, un désir : thésauriser en vue d’une existence commode. Je vous dis la vérité. »
Le vieillard gémit en secret de l’endurcissement d’un homme qui, tombé au dernier degré de l’abaissement et du malheur, ne pouvait cependant se dissimuler un quart d’heure, même pour obtenir sa liberté, tout ce qu’il y avait en lui d’incorrigible ; mais, sachant que la goutte répétée finit par creuser le marbre le plus dur, il persista et dit :
« Pàvel Ivanovitch, vous avez de la constance et une grande force de volonté, je le répète. Oui, le remède est amer ; mais quel malade est assez insensé pour repousser le médicament sans lequel il sait ne pouvoir recouvrer la santé ? L’amour du bien vous fait défaut, faites-le au mépris de votre goût, livrez-vous-y sans l’aimer ; cela vous sera compté au plus haut prix que si vous agissiez par inclination naturelle. Répétez seulement ce vertueux effort quelquefois, et l’amour du bien éclora de lui-même dans votre âme. Croyez que cela est toujours ainsi. La royauté ne se donne pas d’elle-même, comme on dit ; elle veut être abordée, contrainte, surprise, enlevée par une série de puissants efforts. L’homme, ce roi de la création, ne fait ratifier qu’à ce prix ce beau titre. Eh ! Pavel Ivanovitch, ne laissez pas périmer vos droits à cette royauté, vous avez pour les faire reconnaître une force devenue trop rare aujourd’hui parmi nous. Je vois partout des hommes faibles, mous, sans volonté ; vous avez au fond de vous une patience de fer. Osez quitter le mal pour le bien, vous serez peut-être, vous serez, je crois, un héros. Vous ne ramperez plus dans les fanges de la honte, comme il est naturel au vice, vous planerez alors sur les cimes sereines de la vertu ! »
Ces paroles habiles et bien senties du vénérable Mouràzof pénétrèrent en effet au fond de l’âme de Tchitchikof, et y remuèrent un côté de son amour-propre qui avait toujours été retourné en dessous. Les yeux de l’infortuné prisonnier brillèrent en ce moment, si ce n’est du pur et vif éclat d’une grande résolution, du moins de quelque chose de fort qui y ressemblait assez.
« Athanase Vaciliévitch, dit-il d’un son de voix assuré, si vous parvenez à obtenir pour moi, par vos instances généreuses, ma liberté et les moyens de sortir de cette ville avec quelques débris convenables de ce que je possédais ce matin encore, je vous donne ma parole de commencer une toute autre vie, j’achèterai un petit village, je me ferai cultivateur, je ferai des économies, non pas pour moi, mais pour les nécessiteux ; je ferai, n’en eussé-je nulle envie, autant de bien qu’il me sera possible ; je m’oublierai, je m’effacerai moi-même, je mépriserai les festins et les orgies des villes, je me ferai avec bonheur une existence simple et frugale.
– Eh bien ! que Dieu à présent vous affermisse dans cette résolution, dit le vieillard ; je vais faire les plus grands efforts auprès du prince pour obtenir votre mise en liberté, et tout au moins un grand adoucissement à votre position. Permettez-moi de vous embrasser, car vous venez de me causer bien de la joie. Eh bien, adieu ; je me rends d’ici droit chez le prince. Dites-moi seulement : qui a fait tenir à Khlobouëf soixante mille roubles comme un legs particulier de la défunte, tandis qu’on ne trouve pas de trace de ce legs dans le testament ?
– C’est le légataire, à ma prière.
– Bien ! je m’en étais douté ; adieu. »
Tchitchikof resta seul.
Tout en lui était ébranlé, son cœur était pénétré d’attendrissement. Le plus dur des métaux, le plus résistant, le moins ductile, le platine, traîné aux fourneaux, jeté aux creusets à l’état brut avec toutes ses scories, subit l’action d’un feu sans cesse alimenté, sans cesse excité par le jeu des soufflets ; d’abord il tient bon ; mais l’homme est plus ferme encore ; le métal blêmit, puis il frémit dans sa masse, des corps étrangers s’en dégagent, et, à la fin, on voit le plus obstiné des métaux tendre de lui-même à s’épurer, et passer ainsi accidentellement à l’état liquide. De même l’homme, le plus bronzé contre les tortures morales du malheur, faiblit, s’affaisse et voit l’épaisse coque métallique dont le temps avait enveloppé sa nature, éclater et se dissoudre instantanément sous le feu irrésistible qui l’attaque et la dévore.
« Je suis un être insensible ; je n’ai point de sentiment, non, point ; mais c’est résolu, je ferai les derniers efforts pour inspirer les meilleurs sentiments à autrui, les sentiments dont Mouràzof a éveillé en mon esprit l’idée la plus distincte ; je suis par moi-même un grand misérable, je ferai tout pour détourner mes semblables de ce qui jette inévitablement dans un tel abîme de perdition ; je n’ai rien du vrai chrétien, mais je me surveillerai à chaque minute, pour ne donner aux chrétiens que des sujets d’édification. Je vais me mettre à travailler ; la terre sera arrosée de mes sueurs. À la campagne, je ne ferai rien avant de m’être bien dit : « Est-ce honnête ? est-ce juste ? » afin de me ménager une bonne et légitime influence sur les autres. Et au fait, je ne suis peut-être pas si profondément perverti que je ne puisse me réhabiliter à mes propres yeux ! J’ai quelque capacité pour les choses de l’agriculture ; je suis actif, prudent, constant, économe : que me manquerait-il pour être heureux dans un village ? Il ne s’agit donc que d’en prendre son parti. »
Telles furent les pensées qui se jouèrent dans l’esprit de Tchitchikof aussitôt après la sortie de son vénérable protecteur ; une lumière nouvelle et bien faible encore, bien incertaine, venait de luire dans son âme, et il l’entrevoyait avec satisfaction dans cette solitude du cachot. Sa nature si longtemps muette semblait proférer des paroles, et ces paroles signifiaient qu’il y a pour l’homme sur la terre un devoir qu’il faut remplir, qu’on peut accomplir partout, malgré tous les obstacles, les troubles, les contrariétés qui viennent forcément assaillir l’homme, en quelque coin de la terre que sa destinée l’ait placé. Et une bonne vie de labeurs, loin du bruit des villes, loin de ces vains plaisirs qu’invente et varie l’oisiveté, se dessina si vivement à ses yeux charmés, qu’il en oubliait toute l’horreur de sa situation et se disposait même à rendre grâce à la Providence divine du coup terrible qui lui avait été porté. Seulement il remettait ce devoir à un autre temps ; il voulait remercier la Providence à la fois et des nouveaux sentiments qu’il éprouvait et de sa libération de prison et de la restitution au moins d’une partie de son avoir.
Mais la lourde porte cria sur ses gonds, s’ouvrit et se referma sur un employé avec lequel Tchitchikof s’était rencontré une fois, et dont il savait diverses particularités de caractère. C’était un nommé Samosvistof, un épicurien, un intrépide gaillard, un affronteur pourvu de larges et robustes épaules, de pieds plus redoutables que ceux de Sabakévitch ; au demeurant, excellent compère, viveur, bonne bête, subtil comme le vent et solide comme le rocher, au témoignage de tous ses camarades. En temps de guerre, disaient-ils, il ferait des prodiges ; que par des chemins impraticables on l’eût envoyé enclouer un canon à la barbe de l’ennemi, c’eut été pour lui une véritable fête.
À défaut de cette carrière militaire où peut-être on aurait fait de lui un homme d’honneur, il déploya ses qualités naturelles et acquises dans des exploits de greffe qui firent de lui un personnage moins honorable. Mais, chose difficile à croire et pourtant positive, cet homme avait des règles et des principes à lui ; il était d’un bon et sûr commerce avec ses égaux et ses inférieurs, et jamais il ne lui arriva de trahir un camarade ; sa parole donnée, il la tenait à tout prix ; mais quant à toute la hiérarchie des supérieurs, il n’y voyait jamais que des batteries à surprendre et à enlever, et pour cela il ne manqua pas de profiter de tout sentier imperceptible, de tout pli de terrain, de tout endroit faible ou mal gardé.
« Nous connaissons à fond votre situation, dit cet employé aussitôt qu’il vit que la porte était rentrée hermétiquement dans son cadre ; nous savons tout, tout, tout, mais ne vous alarmez pas ; ayez au contraire bon courage ; le dommage est déjà aux trois quarts réparé. Nous avons tous travaillé de bon cœur pour vous, pour votre service, cher maître, entendez-vous ? Trente mille roubles suffiront parfaitement pour tout ce monde ; ne donnez pas un sou de plus ; cela doit suffire. Est-ce convenu ?
– Et je serai justifié ? s’écria Tchitchikof.
– Libéré, acquitté, justifié, et de plus indemnisé de vos pertes matérielles.
– Et tous vos soins me coûteront… ?
– Trente mille roubles. Dans cette somme il se trouvera tout ce qu’il faut, de calcul fait, et pour nous autres, et pour le monde du général-gouverneur, et pour le secrétaire. Y êtes-vous maintenant ?
– Mais permettez ; voyez… comment pourrais-je sortir d’ici ? Mes effets, pensez donc, toutes mes hardes, ma… hem ! tout est sous les scellés, gardé par des sentinelles ?…
– Dans une petite heure, vous recevrez tout ici même. Eh bien, voyons, topez-vous ?
– Tope ! » dit Tchitchikof en frappant dans la main de l’employé.
Mais il était assez loin encore de croire qu’un si grand bonheur fut possible.
« Assez causé ; je ne puis rester une seconde de plus ; seulement j’ai été chargé par notre ami commun de vous dire que l’essentiel, c’est le calme et la présence d’esprit.
– Ah ! je comprends, pensa Tchitchikof… le jurisconsulte !… »
Samosvistof disparut. Tchitchikof discuta longuement avec lui-même, dans la solitude du cachot, le peu de probabilité de tout ce qui venait de lui être promis, et sa conclusion devenait de moins en moins rassurante : car l’homme privé de sa liberté se reprend sans cesse, comme de préférence, à n’espérer plus rien.
Cependant il ne s’était pas écoulé une heure que cassette, papiers, effets, tout fut apporté dans le cachot et dans l’état le plus parfait. Voici comme, à l’égard de ces effets, les choses s’étaient passées.
Samosvistof avait fait une apparition au logement de Tchitchikof, comme s’il en eût eu l’ordre spécial ; il gronda les deux sentinelles de ce qu’elles avaient l’air endormi : il regarda la chambre, les meubles, les portes, la cassette et les valises, qu’il rapprocha entre elles du pied et de la main. Il dépêcha une des sentinelles pour qu’il fût envoyé encore deux soldats de garde, et cependant il procéda à l’ouverture de la cassette, d’où il tira tous les papiers compromettants pour le prisonnier ; il en fit une liasse qu’il posa sur une chaise, puis il agrafa, ficela, cacheta le tout avec un air de gravité, et voyant entrer les soldats qu’il avait mandés, il leur ordonna d’une voix sèche et cassante de porter le tout à Tchitchikof à l’instant même, comme effets de nuits indispensables à ce malheureux ; il lui fit porter aussi le rouleau de papiers qu’il avait mis à part. Tchitchikof reçut ainsi jusqu’aux vêtements chauds qu’il pouvait désirer pour envelopper et réchauffer son corps mis à tant d’épreuves dans cette fatale demi-journée. Ce fait de la remise exacte et prompte de ses effets causa au prisonnier une joie inimaginable.
Les soldats retournèrent en hâte à leur poste pour garder à quatre une commode et un placard scellés, mais entièrement vides.
Toute inquiétude s’évanouit de l’esprit de Tchitchikof ; au lieu de cela son imagination charmée entrevit tous les sourires, tous les songes gracieux de l’espérance ; il en vint à rêver à la salle de spectacle, au ballet, aux coulisses, au foyer des acteurs, au joli rat à qui il contait fleurette. La retraite champêtre, le village, les travaux rustiques… tout cela lui parut d’une pâleur… décidément il se reprenait à aimer le bruit, le mouvement et l’éclat des villes. Oh ! la vie !
Sur ces entrefaites, l’affaire s’était engagée avec des proportions vraiment indéfinies, dans les tribunaux de tout degré et dans les bureaux de la haute administration provinciale. Les plumes criaient, les chaises gémissaient, les tabatières s’épuisaient, les têtes casuistiques travaillaient ; quelques fonctionnaires, en véritables artistes, s’arrêtaient pleins d’admiration devant une période ou une simple phrase contenant à elle seule toute une merveilleuse perspective de chicanes. Le jurisconsulte, magicien invisible, sans laisser même sentir sa main, touchait à tous les ressorts, imprimant le mouvement le plus vertigineux à toute la machine. Il leur fit perdre la tête à tous et ne laissa à aucun le temps de se remettre de la première secousse. La confusion s’augmentait de la confusion même. À Dieu ne plaise que nous ne rendions à chacun la justice qui lui est due et l’honneur qui lui revient dans cette grande journée ! Samosvistof lui-même y eut une grande part par son intrépidité, son audace et sa verve.
Étant parvenu à savoir où l’on tenait au secret la femme qu’on disait habile dans les rôles de vieille dame mourante, il se rendit droit à la porte d’entrée et s’arrêta court, non pas en homme d’humble condition qui voudrait quelque chose et qui hésite, mais en chef et en maître, tellement que la sentinelle lui porta les armes et se tint roide comme un pieu.
« Y a-t-il longtemps que tu es là ?
– Depuis ce matin, Votre Noblesse.
– Et pour combien de temps encore ?
– Pour trois heures, Votre Noblesse.
– Cela ne sera pas. J’ai besoin de toi, nommément de toi.
– J’entends, Votre Noblesse.
– Je vais dire à l’officier d’envoyer ici un autre à ta place, un gendarme.
– Comme il plaît à Votre Noblesse.
– Le mot d’ordre ?
– Quand le diable y serait, Votre Noblesse.
– Quand le diable y serait, c’est juste ; eh bien, quand tu auras échangé le mot d’ordre, rentre au quartier et attends que je t’appelle. »
Aussitôt il remonta sur sa drojka et rentra chez lui pour deux minutes. Voulant ne mêler personne dans l’affaire et que les cordons du sac allassent bien au fond de l’eau, il s’habilla lui-même en gendarme avec longues moustaches et épais favoris, et s’étant rendu complètement méconnaissable, il alla près de la maison isolée où Tchitchikof était enfermé. Là il saisit la première femme qui lui tomba sous la main, la mit sous la garde de deux de ses camarades aussi fort experts en affaires, et lui, il alla se planter, avec le sabre traînant et le fusil au poing, comme il convient, devant la sentinelle, à qui il dit :
« Va-t’en, le commandant te relève de garde. »
Le mot d’ordre échangé, le soldat partit. En un tour de main, à la femme au testament, succédait aux arrêts la pauvre femme arrêtée au hasard, qui ne savait rien et ne comprenait rien. La femme lettrée fut d’abord cachée quelque part, et plus tard on n’entendit plus parler d’elle à cinquante kilomètres à la ronde.
Dans le temps même où Samosvistof, avec ses goûts militaires, trouvait le moyen de se jouer des soldats, le jurisconsulte faisait de véritables merveilles sur un théâtre différent. Il donna avis indirectement au gouverneur civil que le procureur fiscal avait écrit contre lui un rapport très grave ; le représentant de la gendarmerie ou de la police secrète fut informé de son côté qu’un employé qui habitait incognito la ville depuis quelques mois achevait de rédiger contre lui une dénonciation sur de certains faits passablement scandaleux ; il persuada ensuite à l’employé mystérieux qu’un autre employé, bien autrement mystérieux que lui, l’avait dénoncé depuis une huitaine de jours comme ne faisant rien et ne pouvant rien faire à cause de sa paresse et de son ineptie.
Il les mit tous dans une si grande défiance les uns des autres que la plupart accoururent à lui pour le consulter, et les questions qu’il leur adressa les effrayèrent encore plus. La confusion fut bientôt à son comble ; il y eut dénonciation sur dénonciation, ce qui mit à découvert tel pot aux roses qu’on ne pouvait soupçonner d’être sous jeu, et donna cours à mille propos malins ou allusions cruelles à des circonstances qui n’avaient jamais existé. Dans ce tohu-bohu on faisait flèche de tout bois : celui-ci était bâtard, celui-là fils légitime, mais grand Dieu, de quel père ! un troisième entretenait une veuve, un quatrième souffrait que sa femme fit les yeux doux à un jeune major. L’écheveau monstrueux de tous ces scandales se mêla et s’enchevêtra si fort avec l’écheveau très embrouillé de l’histoire d’âmes mortes de Tchitchikof, qu’il devenait d’heure en heure plus impossible de démêler l’un de l’autre et de dire lequel des deux il serait le plus important de dévider le premier. Nous estimons qu’en l’état où ils étaient, les deux écheveaux se valaient entre eux.
Lorsque enfin les papiers arrivèrent à l’examen du général gouverneur, le pauvre prince n’y put rien comprendre. Un employé aussi pénétrant qu’expéditif, à qui fut commis le soin de faire un extrait, pensa y perdre l’esprit. Impossible de saisir aucun fil qui ne fut engagé avec d’autres à l’infini, et plus on s’attachait à en suivre au moins un, plus le fouillis devenait inextricable.
Le prince était, comme par un fait exprès, à cette époque, accablé d’un grand nombre d’autres affaires plus irritantes les unes que les autres. Dans une partie du gouvernement sévissaient les horreurs de la famine, et les employés envoyés pour y faire des distributions de blé avaient manqué à leur devoir. Sur d’autres points, les sectaires dits raskolniks montraient des dispositions à la révolte ; quelque malintentionné, avait répandu parmi eux le bruit qu’il s’était montré un antéchrist qui ne laissait de repos ni aux vivants ni aux défunts, et qui achetait les âmes mortes par centaines, comme on achète des bottes de paille ou quelques milliers de fagots. Ils avaient fait pénitence à cette occasion et commis de gros péchés, puisque par le désir qu’ils avaient de pincer l’antéchrist, ils avaient battu à mort des gens qui n’étaient point des antéchrists. Dans une autre localité, des paysans s’étaient mis en pleine rébellion contre leurs seigneurs et contre toute la police rurale. De misérables vagabonds leur avaient fait accroire que le tour était venu aux paysans d’être seigneurs, d’aller en voiture et de s’habiller à l’allemande, et aux seigneurs d’endosser l’armiak, de cirer les bottes, d’habiter les chaumières et de labourer les champs. Et tout un canton considérable, sans penser que cela ferait trop de seigneurs, refusa toute espèce de rétribution à la police. Il avait fallu recourir aux moyens violents. Le pauvre prince était, par suite de tout cela, dans un état vraiment digne de pitié. Un laquais entra dans le cabinet et annonça le fermier général des eaux-de-vie. C’était Mouràzof. « Fais entrer », dit le prince. Le vieillard entra.
« Eh bien ! votre Tchitchikof, votre beau protégé, à chaque heure on en apprend de nouvelles sur son compte. Venez donc encore le défendre ! il a toute sa vie fait des choses à étonner tous les voleurs de profession.
– Permettez-moi de dire à Votre Excellence que, jusqu’à présent, je ne vois rien de bien prouvé dans les charges qu’on rassemble contre lui.
– Ah ! oui, il y en a des charges ! Tout petit il volait les poutres des maisons en construction ; plus tard, étant chef d’un poste de douane, il a fait la contrebande avec les juifs et y a gagné quatre millions, avec lesquels il s’est enfui emportant encore la caisse du poste. Après s’être ruiné au jeu chez les Allemands, il est rentré en Russie on ne sait comment, et s’est mis à trafiquer d’âmes mortes ; bien reçu partout dans je ne sais quelle ville qu’on ne nomme pas, il a enlevé un beau matin du même coup la femme et la fille du gouverneur civil. Ici il fabrique un faux testament en tenant cachée pendant plusieurs heures la mort de celle qu’il faisait tester selon ses vues !… Rien que pour ce dernier crime, ne mérite-t-il pas d’être frappé de cinq cents coups de verge en public, ce monstre-là ?…
– Je ferai observer à Votre Excellence qu’il n’y a nullement lieu à me considérer comme le défenseur juré de ce M. Tchitchikof : ses vrais défenseurs sont ceux qui le chargent de crimes imaginaires, ou du moins étrangers au procès. Il y a une accusation de faux en matière de testament ; l’action est entamée. Oui, mais rien n’est encore prouvé, puisque l’enquête n’est pas faite.
– Nous tenons, je vous l’ai dit, un témoignage vivant, la femme même qui, habillée des robes et des coiffes de la défunte, a tenu la plume… Eh bien, monsieur l’entêté, je veux, pour vous confondre, interroger cette femme ici en votre présence. »
Le prince sonna, et ordonna que la femme dont il s’agissait fût amenée devant lui.
Mouràzof garda le silence.
« C’est l’affaire la plus infâme du monde ! et penser que les premiers fonctionnaires de la ville sont mêlés là-dedans, le gouverneur civil en tête ! Songez donc, un gouverneur civil se trouver nommé, mêlé dans une affaire de voleurs et de faussaires ! s’écria le prince avec véhémence.
– Eh mais, prince, le gouverneur est le principal héritier désigné, et, même en cas de mort ab intestat, toujours aurait-il eu ses droits de parent à faire valoir ; voyez aujourd’hui tous les autres parents, comme ils se précipitent à la curée aléatoire. L’homme est ainsi fait. Une vieille personne très riche meurt. Le bruit court qu’elle n’a pas fait de testament, ou que ses dispositions testamentaires sont contraires à toute raison et à toute justice, les parents accourent de toutes parts attirés par l’espérance. Un testament est ouvert ; les légataires désignés soutiennent la légalité de l’acte, les autres l’attaquent en nullité et l’arguent même de faux. Tout cela, c’est l’homme.
– Mais pourquoi des détours, des mensonges, des bassesses ? ô les misérables ! dit le prince très sincèrement indigné. Je n’ai pas ici un employé honnête homme, non, non, non, tous sont des misérables, de vils coquins !
– Qui de nous peut dire le front levé : « L’homme bon, pur, irréprochable, c’est moi ! » Les employés de notre ville ne sont pas des anges, mais des hommes ; ils ont des qualités diverses, quelques-uns des capacités incontestables : mais, comme hommes, tous sont des enfants d’Ève.
– Athanase Vaciliévitch, je ne connais que vous ici d’honnête homme ; c’est étrange pourtant, cette passion qui vous porte à prendre fait et cause pour le premier gredin venu !
– Prince, quel que soit l’individu qu’il vous plaise d’appeler un gredin, c’est un homme ; et comment n’essayerais-je pas de le défendre, quand je sais que la bonne moitié de ses torts ont leur source dans sa grossièreté et son ignorance ! Notez bien une chose qui est indubitable : c’est que nous-mêmes nous commettons à chaque pas, à chaque minute, des injustices qui causent le malheur de notre prochain, le plus souvent au rebours de notre intention. Y a-t-il si longtemps que vous avez commis, vous, prince, une grande injustice ?
– Comment cela ? s’écria le prince, étonné du tour que prenait l’entretien.
– Dans l’affaire de Derpennikof.
– Athanase Vaciliévitch ! une infraction aux lois fondamentales de l’État équivaut à une trahison envers le pays et le souverain.
– Je ne justifie aucune infraction aux lois ; il s’agit de simple équité rétributive : il n’est pas équitable de frapper d’une même pénalité un adolescent qui a été entraîné, et les coupables qui à leur crime ont joint l’infamie de prendre cet adolescent pour complice. On a fait l’application de la même peine au jeune Derpennikof et à un homme qui a vieilli dans les méfaits de tout genre, tel que Vorono Dronnoï, à un ange déchu et à sa dupe. Il y avait lieu, ce me semble, à distinguer.
– Au nom de Dieu, si vous savez quelque chose de plus sur cette affaire, parlez ! dit le prince avec une agitation visible. J’ai écrit il y a quelques jours à Pétersbourg pour solliciter un adoucissement de peine en faveur de Derpennikof ; je suis prêt à écrire encore et à insister même pour sa grâce entière, si vous le savez positivement digne de l’intérêt des honnêtes gens.
– Non, prince, je ne crois pas savoir rien que vous ne sachiez vous-même ; cependant il est une circonstance qui milite en sa faveur à mes yeux. Il sait, lui, un point de fait qui est resté obscur et qui lui serait fort avantageux, mais il souffrira tout plutôt que de faire condamner un autre homme à cause de lui. Ce secret-là ne sera que trop bien gardé. Mais demandez-vous si, en tranchant le procès par un coup d’autorité, après une instruction fort insuffisante, vous n’avez pas péché par précipitation. Pardon, prince ; vous faites appel à ma faible intelligence et m’ordonnez de parler à cœur ouvert : c’est ce que je fais. Je ne suis pas sans quelque expérience des hommes ; j’en ai employé un très grand nombre, et j’en ai trouvé de mauvais et de bons. Je sais qu’il faut prendre en considération les précédents, mais les précédents bien prouvés de chacun, puis s’adresser directement aux individus avec calme et douceur ; si l’on s’emporte à leur premier abord, on ne fait que les effrayer, et il n’y a plus à compter sur le moindre aveu sincère. Je questionne d’un ton de bienveillance et comme entre frères ; l’inculpé dit tout avec confiance et s’enhardit jusqu’à demander un adoucissement à la peine qu’il mérite ; jamais en ce cas il ne met d’acharnement contre personne ; c’est qu’il voit bien que ce n’est nullement moi qui le punirai, mais la loi. »
Le prince devint très pensif.
On entendit des voix nombreuses dans la vaste pièce garnie de bureaux au pourtour, précédant le cabinet. Le prince, qui attendait qu’on fit comparaître devant lui la femme accusée de faux et tenue aux arrêts forcés, ne comprenait pas qu’elle n’eût point encore été amenée à son audience ; il alla lui-même à la porte, et il la fit à l’instant ouvrir à deux battants.
Près de cette porte était toute une multitude de gens de la ville et d’employés, debout la plume à l’oreille. Au milieu du demi-cercle qui s’était formé en cet endroit était une pauvre femme toute gonflée de chagrin, de bonté, de terreur et de colère. Près de cette malheureuse et de trois soldats ébahis, se tenait avec une certaine irritation contenue un bourgeois de la ville sujet à gesticuler beaucoup, mais avec cela outrageusement bègue. Le prince questionna, le bourgeois bégaya et gesticula avec une grande animation ; la femme cria, gémit, pleura, se tordit les bras et se roula par terre ; dix ou douze habitants amenés par le bourgeois excitaient assez vivement celui-ci à s’expliquer devant Son Excellence. Le malheureux bègue se donnait déjà bien assez de mal pour cela, et il n’en était que moins intelligible, et c’est ce que faisaient observer à ces bonnes gens les gendarmes, les employés et les garçons de bureau.
La confusion était si complète que cela ressemblait à une émeute. Le prince consterné jeta un regard lamentable du côté de Mouràzof. Celui-ci comprit ; il alla aussitôt pêcher dans la foule six des plus vieux habitants présents à la scène, et les introduisit dans le cabinet. Puis, au bout de quelques minutes, il les renvoya dans la pièce où la sédition, grâce à l’attente générale d’un incident quelconque, venait de se calmer comme par enchantement ; après quoi, ayant refermé la porte en recommandant le silence à la multitude, il expliqua au général-gouverneur que l’accusée était la femme du bourgeois bègue, que c’était un couple de très honnêtes gens ; que la femme avait été arrêtée le matin même dans la rue et mise aux arrêts par surprise, sous un prétexte de charité auquel elle s’était laissé prendre comme un enfant ; que cette femme était complètement étrangère à toute scène de testament, ne sachant ni jouer la comédie ni même écrire son propre nom, toutes choses dont les plus notables habitants du faubourg offraient de se rendre garants.
Le prince entr’ouvrit sa porte, donna des ordres pour que l’on reconduisît à l’instant, dans son propre équipage, la pauvre femme et son mari à leur domicile ; il les congédia en leur demandant leurs noms, et en les priant d’excuser la prétendue erreur qui avait été commise sans doute par excès de zèle.
Après avoir refermé la porte de son cabinet, il pressa avec émotion la main de Mouràzof en lui disant : « Merci, frère, merci ! » puis il se croisa les mains, regarda le ciel, et une grosse larme se suspendit à chacun de ses yeux.
En ce moment entra dans le cabinet un jeune employé de bonne tournure ; il s’arrêta respectueusement, le portefeuille à la main, à quelques pas du prince. Son seul aspect faisait bien voir qu’il appartenait à une nouvelle génération ; il servait comme en disponibilité pour commissions particulières près du ministère de la justice ; sur ses traits, frais encore, régnait une expression sérieuse de gravité et d’amour du travail. C’était un des rares employés qui s’occupent de procédure en dilettante. Sans ambition, sans avidité, sans inclination à suivre l’exemple de personne, il ne servait que par la conviction où il était que sa vraie place était là et non ailleurs, et que la vie lui avait été donnée précisément pour être utile à son pays dans cette carrière. Suivre, examiner, analyser, confronter, discuter, et, après avoir saisi tous les fils des affaires les plus embrouillées, débrouiller, mettre en ordre, éclaircir les choses, dégager le point de droit du point de fait, et donner une opinion, tels étaient ses travaux ; et ses efforts étaient amplement récompensés par ce jour qu’il voyait luire devant lui dans le dédale obscur et tortueux d’un procès, par la découverte des mobiles secrets, des ruses et des intrigues de la chicane, et par l’immense satisfaction qu’il ressentait de pouvoir parfois exposer avec brièveté et lucidité sa découverte, de manière à la rendre intelligible et manifeste pour l’autorité supérieure. On peut affirmer que jamais étudiant, ayant devant lui la page ou la phrase la plus difficile d’un grand écrivain, et pénétrant tout à coup avec certitude le vrai sens de sa profonde pensée, ne s’en est trouvé aussi heureux que ce jeune et noble employé parvenant à dissiper les ténèbres dont certains jurisconsultes enveloppaient les affaires à l’aide d’une foule d’intrigants et d’affiliés comme ils en avaient dans tous les greffes des tribunaux et dans tous les bureaux de l’administration[2].»
Le prince se retourna, vit son jeune assistant et le salua avec bonté. Celui-ci demanda si sa présence n’était pas inopportune en ce moment ; le prince répondit négativement. Seulement, voulant profiter d’une tournée que l’honorable Athanase Vaciliévitch allait faire dans le gouvernement, il voulait décider cet excellent homme à se charger de commissions importantes pour diverses localités ; et il ajouta que, quant aux affaires du contentieux, ils en parleraient le soir plus à loisir.
« Eh bien, prince, je rentre chez moi, et je suis à vos ordres ; vous voudrez bien me faire appeler à l’heure qu’il vous conviendra.
– Restez avec nous, je vous prie ; si vous n’avez pas de projet arrêté, nous passerons ensemble le reste de la journée. »
Puis s’adressant à Mouràzof, il lui dit : « Les mandataires infidèles qui ont, par leur avidité et leurs orgies, poussé à bout la patience des districts en proie à la famine, sont de retour, et j’en ferai bonne justice. On vient de m’apporter un billet indiscret, que l’un d’eux écrivait à un certain jurisconsulte fort dangereux que je vais décidément faire mettre en interdit et expulser de la ville, seul moyen de l’empêcher de jeter ici le trouble dans toutes les classes de la société. Il me semble que mon premier devoir serait maintenant de diriger des troupes dans ces districts, et, à plus forte raison, dans celui où s’agitent les sectaires du raskol (hérésie), agités par de misérables vagabonds. Persistez-vous réellement à penser que votre seule présence, vos discours dont je connais la sagesse, et ceux de vos agents dévoués à cette sainte mission, suffisent pour ramener ces malheureuses populations à la raison et au devoir ?
– Oui, prince, oui, je le crois, et j’oserais presque vous en répondre sur ma vie. D’abord, soit dit entre nous, j’ai sous la main un moyen plus sûr qu’une démonstration armée ; je ferai un petit sacrifice, et cela me regarde seul ; j’approvisionnerai économiquement, mais positivement du moins, de seigle et d’orge ces localités où sévit la famine ; mes distributions ne seront pas dérisoires. C’est une partie que je m’entends un peu mieux à diriger que messieurs les employés, soit dit sans leur faire tort ; je ferai tout moi-même, et je donnerai à qui il faut donner, et non à qui devrait lui-même contribuer du sien. Après cela, si vous le permettez, prince, j’irai parler raison aux sectaires. Il est très vrai qu’ils prêtent bien plus volontiers l’oreille aux discours des personnes simples, telles que moi : mais point d’escorte, point de soldats ! Avec la seule aide de Dieu, peut-être qu’en effet je réussirai à les pacifier, à finir l’affaire tout amiablement. Les employés ont des habitudes qui ne peuvent que leur être antipathiques et suspectes ; ils commencent par entamer une correspondance avec l’autorité, ils expédient des rapports, des contre-rapports, se font adresser des ordres et embarrassent tout de tant de papiers que, derrière les monceaux de leurs griffonnages, on ne parvient plus à voir ce qu’ils font.
– Je mettrai à votre disposition les sommes…
– De l’argent ? Non, je n’en prendrai sous aucun prétexte, ni avant, ni pendant, ni après ma tournée, parce que, Dieu m’en est témoin, je regarde comme honteux, en des temps comme ceux-ci, de songer à ses intérêts. Quand les hommes meurent de faim, si je réussis à leur faire prendre patience, souffrez que je paye moi-même mon succès. J’ai du blé ; dernièrement j’en avais même tant que j’ai eu le bonheur d’en envoyer en Sibérie, et je compte bien en envoyer encore là-bas l’été prochain.
– C’est à Dieu, à Dieu seul sans doute, Athanase Vaciliévitch, de vous récompenser d’un si grand service. Moi, de ce moment, je ne vous dirai plus un seul mot là-dessus : car devant ce que vous sentez de vous-même au fond du cœur, en agissant ainsi, les paroles d’un tiers sont nécessairement fades et pesantes. Mais quant à la supplique collective des quatre-vingt-deux employés de cette ville en faveur de onze de leurs confrères prévaricateurs et concussionnaires surpris et convaincus, permettez-moi de vous rappeler la loi formelle qui repousse, dans notre pays, les pétitions collectives sans exception. Et, d’une autre part, dites vous-même, ai-je le droit de mettre au néant les procès-verbaux de l’enquête ; serait-il juste, serait-il honnête de ma part de pardonner à des scélérats ?
– Ah ! prince, c’est là une qualification excessive, d’autant moins proportionnée avec le délit, que parmi les délinquants il s’en trouve plusieurs qui ont des qualités notoirement honorables. La situation faite aux hommes[3]est embarrassante, prince, très embarrassante. Et puis, n’arrive-t-il pas souvent que vingt circonstances graves forment contre un accusé un corps de preuves des plus redoutables, et qu’un incident vient tout à coup démontrer que cet accusé était pris pour un autre ? Les bévues, les alibis, les quiproquos sont-ils si rares ?
– Mais la requête des quatre-vingt-deux, insuffisamment respectueuse dans la forme, est au fond illégale et d’un très mauvais exemple. Que feraient-ils si j’exauçais les vœux qu’ils expriment, ou même seulement si ma faiblesse passait sous silence et leur pardonnait cette démarche ? Plusieurs, soyez-en sûr, lèveraient le nez bien haut et ne manqueraient pas de dire qu’ils m’ont fait peur, et, du moment qu’ils croiraient pouvoir effrayer l’autorité, c’en serait fait pour moi de toute considération.
– Voulez-vous bien, prince, me permettre de vous proposer une idée ? Assemblez-les tous, déclarez que vous savez tout, démontrez-le-leur magistralement, gravement, sans véhémence, puis représentez-leur votre position personnelle exactement comme vous venez de nous la peindre, et après cela exigez que chacun, séance tenante, consigne sur un carré de papier ce qu’il aurait fait à votre place.
– Ah çà, vous les supposez donc capables d’un mouvement noble et d’une résignation apostolique à tel moment donné, eux qui n’ont vécu que de bassesse, de mensonge et de simonie ? Si je faisais ce que vous dites, ils écriraient tous comme un seul homme : « Amnistie, amnistie générale ! » Ou bien, ils n’écriraient pas du tout, et en tout cas, croyez bien qu’ils se moqueraient de moi. Ne le pensez-vous pas comme moi, Fédor Ivanovitch ? ajouta-t-il s’adressant au jeune stagiaire ministériel.
– Non, prince, leur esprit ne serait pas disposé au rire ; ils seraient trop vivement surpris de la nouveauté d’un appel si imprévu et si solennel fait à leur conscience.
– L’homme le plus dégradé ne laisse pas d’avoir au fond de lui un sentiment de justice qu’on peut toujours réveiller par une surprise, reprit Mouràzof. Le Russe est resté Russe, et le Russe n’est pas le juif endurci. Non, prince, vous n’avez aucun besoin de dissimuler avec eux. Dites-leur ce que vous avez bien voulu dire ici devant nous. Ils parlent fort mal de vous, vous tenant pour un homme altier, suffisant, orgueilleux, plein de lui-même, incapable d’écouter aucune raison contraire aux idées qu’il s’est mises en tête… Montrez-leur à tous à la fois qu’ils se sont grossièrement trompés. Que risquez-vous ? la démarche n’a rien que d’honorable. Dites-leur qu’en leur faisant cet exposé de votre position, vous vous figurez, en intention, faire votre confession non devant eux, mais à la face de Dieu lui-même.
– Eh bien, j’y réfléchirai, dit le prince, j’y réfléchirai mûrement ; en attendant je vous remercie de votre conseil d’ami, Athanase Vaciliévitch.
– Et Tchitchikof ? dit le vieillard, n’ordonnez-vous pas qu’il soit mis en liberté ?
– J’y consens. Au fait, ajouta le prince en regardant Fédor Ivanovitch, il n’y a pas nécessité qu’il soit retenu en prison. Oh ! cet abominable procès au milieu de tant de graves conjonctures… Vous avez examiné le dossier ?
– Un dossier qui est déjà monstrueux, répondit le jeune stagiaire, et où l’on voit derrière chaque nouvelle pièce qui s’y joint d’heure en heure la main d’un homme qui est le génie même de la chicane ; un procès à user trois vies d’homme, et que peut-être, en écartant tout le pêle-mêle qui vient y adhérer, on pourrait terminer en trois heures par un compromis entre les principaux intéressés ; de sorte que l’administration et le pays seraient délivrés d’un coup de la plus embarrassante affaire et du plus épouvantable scandale. »
Le prince écrivit quelques lignes, puis se tournant vers Mouràzof, il lui dit :
« Faites-moi un plaisir ; allez trouver Tchitchikof au lieu où il est détenu, et dites-lui qu’il va être délivré, mais que, dans les vingt-quatre heures, il soit hors de la ville et qu’il s’en aille le plus loin possible. Je sens que, si jamais cet homme me retombait sous la main, je n’aurais plus la force de lui faire grâce. »
Mouràzof, en quittant le cabinet du général gouverneur, se rendit droit au lieu de détention de Tchitchikof. Il trouva le prisonnier dans une fort bonne disposition d’humeur ; il achevait d’expédier un bon petit dîner qui lui avait été apporté de nous ne savons quel restaurant, dans deux crédences portatives et un panier à bouteilles. Le vieillard n’avait pas échangé avec lui vingt mots qu’il conclut intérieurement qu’il avait eu un entretien ici même avec des employés casuistes des plus déterminés, et de plus, il devina aussitôt que le jurisconsulte était derrière, tenant sous le pied tous les fils de l’intrigue.
« Écoutez, Paul Ivanovitch, lui dit-il, je vous apporte la liberté, mais à la condition que, dans une heure, vous soyez en route. Il avait été question de vous donner un jour entier pour vous remettre de la secousse et arranger vos affaires ; mais la résolution absolue, à présent, c’est que vous partiez sans perdre une minute, et cela est conforme à votre intérêt, car de minute en minute votre affaire ne fait qu’empirer. Je sais qu’il y a ici un homme qui vous remonte les esprits ; en bien, je vous dirai en secret qu’il y a une nouvelle affaire qui le concerne directement, et nulle force humaine ne sauvera plus cet homme, en qui surtout vous mettiez une si grande confiance. Il est perdu. On connaît assez le caractère du personnage pour savoir qu’il va tenter d’en entraîner d’autres dans sa chute ; tardez de quelques minutes de plus qu’une heure, et vous êtes certainement écrasé sous lui comme un vermisseau. Malheureux ! Je vous ai laissé ici même dans une disposition d’esprit tout autre que celle où je vous retrouve. Les conseils que je vous ai donnés étaient graves et salutaires ; soyez certain que votre véritable intérêt n’est pas dans cet avoir pour la possession duquel les hommes s’agitent et s’entr’égorgent, comme si on pouvait, avec de la fortune, s’arranger bien dans cette vie de passage et ne prendre nul souci des vrais trésors qu’il faut pour la véritable vie. Croyez-moi, pensez, non à des acquisitions d’âmes mortes, qui ne vous mèneraient qu’à la mort et à la condamnation, mais à votre âme vivante que votre unique salut est de préserver de toute erreur funeste sur ces matières-là. Dieu veuille vous ramener dans la voie ! je vous préviens que je pars moi-même dans une demi-heure peut-être ; dépêchez-vous donc, car je ne serai pas à vingt-cinq kilomètres de la barrière, qu’il n’y aura plus ici pour vous que dangers sur dangers, malheurs sur malheurs. Souvenez-vous de cela. Adieu… »
Et il sortit en s’éloignant à grands pas. Tchitchikof resta pensif ; il lui semblait très important de songer avant tout à ce que c’est en effet que la vie.
« Mouràzof a raison, dit-il, il faut que je prenne un autre chemin. »
Là-dessus il sortit de prison, la sentinelle traîna ses effets jusqu’à la porte extérieure, jusque dans la rue.
Séliphane et Pétrouchka accoururent, saisis d’une joie vertigineuse à la vue de leur maître sortant ainsi de captivité. « Çà, mes amis, mes chers amis, leur dit Tchitchikof d’un ton pénétré de douceur, il faut vite, vite, mettre dans la calèche les effets, les coussins, les tapis, et partir sans délai.
– Eh ! partons, Pàvel Ivanovitch, dit Séliphane ; la route doit être bonne ; il a tombé assez de neige pour le traînage. Il est vraiment temps de sortir de cette ville-ci, elle m’a tant ennuyé que je voudrais en être bien loin.
– Conduis tout de suite la calèche et la britchka, dit Tchitchikof, au charron du faubourg, à droite de la route, pour qu’il les mette sur patins et suspende solidement les roues. Pétrouchka et toi vous déposerez tous les effets dans une chambre fermée de l’auberge qui est située à cent cinquante pas au plus de la barrière ; vous m’attendrez dans cette auberge ; moi j’ai à faire ici quelques visites, après quoi j’irai là-bas passer la nuit. »
Après avoir expédié ses gens, ses six chevaux, sa britchka et sa calèche, Tchitchikof, de sa personne, alla en ville. C’était par pure manière de contenance qu’il venait de parler à ses gens de prétendues visites d’adieu ; ce qui s’était passé depuis quelques jours lui ôtait nécessairement toute envie de se montrer nulle part.
Il évita au contraire, avec le plus grand soin, toute espèce de rencontre, et seulement il entra en quelque sorte furtivement chez le marchand qui lui avait fourni de si beau drap flamme et fumée de Navarin ; il en prit de nouveau quatre mètres pour habit, veste et… pantalon, et se rendit de là chez le tailleur russe de Londres et Paris. En payant double prix, il décida promptement cet artisan à déployer un zèle extraordinaire ; il fit travailler toute la nuit aux chandelles avec tout son monde, ciseaux, aiguilles, dents et fer à repasser ; et l’habit complet fut prêt le lendemain matin, non pas avant l’aurore, mais du moins avant midi. Le charron avait été plus expéditif, de sorte que, quand le tailleur arriva à l’adresse indiquée hors barrière, il vit en entrant la calèche sur patins, déjà attelée dans la cour de l’auberge.
Tchitchikof toutefois voulut essayer l’habit en présence de l’ouvrier ; cet habit se trouva tout aussi parfaitement coupé et cousu que le précédent. Mais, hélas ! tandis que Paul Ivanovitch se mirait avec satisfaction, il remarqua une raie blanche, lisse et nue qu’il avait sur la tête ; une partie de sa belle chevelure manquait à l’appel. Il se mordit la lèvre inférieure et ne put s’empêcher de murmurer : « J’avais bien besoin vraiment là-bas de me livrer à toute cette rage ! »
Il paya le tailleur, il paya sa journée d’auberge, courut s’arranger commodément dans la calèche, et deux minutes après il respirait sur la route l’air vif et pur des premiers froids. Il devait certainement s’estimer bien heureux d’avoir ainsi échapper à tant de danger et d’opprobre ; mais son humeur était fort triste. Ce n’était plus le Tchitchikof d’autrefois ; tranchons le mot, c’était comme une ruine du Tchitchikof que nous avons connu. On pouvait surtout comparer l’état de son âme avec l’état d’un emplacement de maison là où un bâtiment a été démoli afin d’en construire un nouveau, quand le nouveau n’est pas encore commencé faute d’un plan arrêté, que l’architecte ne paraît point, que les matériaux sont éparpillés, et que sur ces matériaux les maçons désœuvrés attendent les ordres du maître.
Le vénérable Mouràzof était parti de la ville longtemps avant notre héros, dans une kibitka couverte en nattes de til, en compagnie de son commis, du bon Patapytch.
Il y avait cinq jours que Khlobouëf de son côté était parti à peu près dans la même direction que Mouràzof, en mendiant pour l’église, de village en village, questionné, questionnant, et déjà se complaisant dans sa rude et pieuse mission d’éclairer les ignorants sur leur devoir et leur intérêt véritable, tout en prenant bonne note de leurs besoins et de leurs souffrances.
Cependant le général gouverneur fit porter à la signature de tous les fonctionnaires et employés de la ville une circulaire déclarant qu’à l’occasion de son prochain départ pour Saint-Pétersbourg, il désirait les voir tous ensemble dans la grande salle de son hôtel, à deux heures de l’après-midi.
En effet, à l’heure indiquée, toute la classe des fonctionnaires, depuis le gouverneur civil jusqu’aux simples conseillers titulaires, se trouva réunie chez le prince. Directeurs de chancellerie, chefs de division, chefs de bureau, présidents de chambre, conseillers, assesseurs ou auditeurs, greffiers, sous-greffiers, caissiers, expéditeurs, ceux qui prenaient des étrennes, ceux qui n’en prenaient pas, ceux dont l’âme était tournée en crochet, ceux qui étaient moins retors, ceux qui étaient restés droits, tous attendaient avec plus ou moins d’émotion et d’inquiétude l’apparition du haut personnage qui les avait convoqués. Le prince parut ; son air n’était ni serein ni sombre ; son regard était ferme, ainsi que sa démarche. Tout le monde s’inclina, plusieurs de tout le buste. Le prince, après avoir rendu à l’assemblée sa politesse par un salut général plein de dignité, prit la parole et dit :
« Je pars pour Pétersbourg. Avant de me mettre en route, j’ai cru devoir vous réunir, et en voici la raison : il s’est engagé ici une affaire très scandaleuse ; plusieurs des personnes présentes savent certainement de quoi il s’agit. Cette affaire par sa complication extraordinaire, a mis la justice sur la voie de plusieurs autres non moins ignominieuses, où l’on rencontre manifestement la main et l’esprit d’hommes que, quant à moi, jusqu’à cette découverte, j’avais pris pour de fort honnêtes gens. Le but secret de leur intrigue était de mêler, de confondre ensemble des affaires distinctes, de jeter dans ce mélange une foule d’éléments étrangers, controuvés et criants, de telle sorte qu’il devînt impossible à l’autorité de s’y reconnaître et d’être à portée d’asseoir un jugement quelconque sur rien. Je connais le grand meneur, l’homme qui s’est fait, et pour cause, centre et pivot de toute l’intrigue ; je sais toute la part qu’il y a constamment prise, malgré le soin qu’il a de se tenir toujours dans l’ombre. Comme je sais aussi qu’en laissant aller les choses plus loin, l’audace des coupables, pour mieux assurer l’impunité de leurs crimes, ne reculerait pas devant l’idée d’incendier, d’affamer, d’instiguer à la révolte les populations, je suis décidé à sceller tous les dossiers qui sont entre mes mains, à mettre l’état de siège et à faire juger sommairement, militairement, par des cours spéciales. Et ne doutez pas que le czar, à qui je vais exposer l’état des choses, ne m’investisse de tous les pouvoirs nécessaires à mes vues. Vous conviendrez, messieurs, que la justice ordinaire est devenue ici non seulement impuissante, mais radicalement incompétente, les intérêts des magistrats eux-mêmes se trouvant directement ou indirectement mêlés à tout ; et quand on brûle les armoires qui contiennent les livres matriculaires et les minutes des actes, quand en faisant affluer des masses de faux témoignages et de rapports mensongers, en suscitant à l’administration mille embarras inouïs, on s’efforce d’obscurcir complètement des affaires déjà bien noires par elles-mêmes, j’ai pensé qu’en ces conjectures, l’organisation prompte d’un tribunal militaire était notre seule voie de salut ; mais j’ai voulu pourtant savoir quelle est, à cet égard, votre opinion. »
Le prince s’arrêta, promena un regard interrogatif sur toute l’assemblée comme s’il eût attendu d’une part ou d’une autre quelque objection ou quelques mots de réponse. Tous les assistants restèrent muets, les yeux fixés sur le parquet. Plusieurs étaient très pâles.
Le prince reprit :
« Dans la masse des affaires honteuses qu’on s’est efforcé d’embrouiller et de fondre dans les autres, il en est une qui est restée à mes yeux suffisamment distincte ; comme je n’ai cessé de la suivre attentivement depuis son origine encore récente, je me réserve d’en achever l’instruction et l’arbitrage, et au besoin le jugement définitif, ayant dans les mains des preuves palpables…
« Je vois que je suis compris par une partie de l’assemblée. »
Un fonctionnaire avait frémi et dissimulait mal son trouble. Plusieurs des employés les plus craintifs ou les moins endurcis étaient comme frappés de stupeur.
« Je n’ai pas besoin de vous dire, messieurs, que, pour les grands fauteurs il y va de la perte de leur rang et de leurs biens ; pour les autres, de la privation de leurs emplois. Malheureusement il est à craindre que, dans le nombre des victimes, bien des innocents ne soient compris. C’est ce que je déplore tout le premier ; mais le mal est trop grand pour que l’arbre ne soit pas coupé à la racine, malgré la perte de quelques rameaux encore verts. La chute des uns sera-t-elle du moins une leçon salutaire pour les autres ? L’indignation dont je suis pénétré me fait incliner au doute à cet égard. Les expulsés seront remplacés, et les employés qui, jusqu’à ce jour, étaient demeurés à peu près ou tout à fait intègres, dévieront du droit chemin ; ceux qui auront été jugés dignes de confiance se mettront à biaiser, à tromper, à trahir. Malgré ces tristes pressentiments, je dois être impitoyable, ainsi l’exigent à la fois la droiture et l’égalité. On m’accusera de cruauté, de tyrannie, mais ils me rendront au fond du cœur plus de justice, ceux pour qui mon devoir rigoureux est de devenir insensible comme la hache des anciens bourreaux, aux époques où, sur la place des exécutions, elle faisait tomber la tête des faussaires, des félons et des traîtres[4].
La terreur était sur tous les visages.
Le prince était calme ; il n’y avait ni colère, ni émotion, ni le moindre trouble dans l’expression de ses traits.
Un silence solennel et terrible régna dans l’assemblée. Le général-gouverneur reprit :
« Maintenant, écoutez-moi bien : le premier magistrat de ce gouvernement, celui qui représente parmi vous la personne sacrée du souverain, celui-là même qui tient entre ses mains le sort de plusieurs, et que nulles prières n’ont la force de fléchir, veut bien, lui, de son propre mouvement, vous adresser une prière. Si vous vous y rendez, cette soumission fera de moi votre avocat ; c’est moi, moi-même, qui solliciterai votre grâce, moi qui demanderai que tout soit oublié et pardonné par la clémence et la miséricorde souveraines. Je vous dirai tout à l’heure ce que je me propose par cette prière ; j’ai encore à insister et à m’expliquer sur quelques faits d’une observation générale et, à ce propos, vous verrez que je me fais peu d’illusion.
« Je sais qu’on ne peut en un jour, ni en un mois, ni en quelques années, extirper l’esprit de fourbe et de mensonge ; terreurs, châtiments exemplaires, rigueurs extraordinaires, rien n’y fait. Cet esprit a poussé dans la terre des racines trop profondes. La simonie est devenue une nécessité, une sorte de besoin impérieux, même dans ceux qui semblaient nés pour être et rester honnêtes gens. Je sais combien cette contagion leur rend impossible la tâche de résister au courant. Mais nous sommes dans des conjonctures solennelles et saintes, où il s’agit d’achever ce qu’on a vu déjà s’accomplir pendant plusieurs années d’une guerre cruelle, lorsqu’il fallait sauver la patrie, et que chaque citoyen honorable apportait une offrande au profit de tous. Comme alors je dois faire appel de très haut à ceux du moins qui ont encore un vrai cœur russe dans la poitrine, et pour qui le mot Noblesse est resté à peu près intelligible dans sa véritable acception.
« Loin de m’excepter moi-même, et au risque de vous surprendre, mais qu’importe, je vous ferai ma confession. Peut-être de nous tous ici c’est moi qui suis le plus coupable ; peut-être, dès le commencement de mon séjour, je vous ai accueillis avec trop de sévérité ; peut-être, par une défiance excessive, j’ai repoussé ceux d’entre vous qui voulaient sincèrement m’être utiles. Si en effet ceux-là étaient amis de la justice et voulaient me seconder pour assurer le bien-être de leur pays, j’avais tort de les affliger par la froideur dédaigneuse de mon accueil. Ils ont été forcés d’étouffer devant moi leur légitime amour-propre et de me sacrifier leur personnalité. Si je ne leur eusse donné lieu de me croire plein de morgue, il m’eut été plus facile de remarquer leur dévouement, leur zèle, leur amour du bien, et j’aurais pu recevoir d’eux de bons et d’utiles conseils. Tout ce que je puis alléguer à ma décharge c’est qu’il est plus aisé au subordonné de s’accommoder à l’humeur du chef, qu’au chef de se plier à celle du subordonné. Tous les subalternes n’ont qu’un chef à satisfaire, ce chef est en contact avec des centaines d’employés de tout rang, d’humeur et d’éducation très diverses. Mais je me hâte de laisser de côté la question de savoir quels sont, en théorie générale, ceux que l’on doit le plus accuser du mal dangereux qui pèse sur le pays tout entier. Bornons-nous à considérer l’état où se trouve la province que nous habitons. Cet état ne provient point de l’invasion de vingt peuples ennemis, mais de nous-mêmes, puisqu’il s’est formé ici en pleine paix, en dehors du gouvernement légal, par le fait de quelques hommes pervers, un gouvernement parallèle, souterrain, audacieux, hostile à toute légalité et beaucoup plus fort que l’administration régulière, un gouvernement de voleurs, qui a ses règlements et ses arrêtés, ses prix réglés, sa taxe dont il dépend de chacun d’être promptement informé.
« On conçoit que, dans de telles conditions, un homme d’État, fût-il plus sage que tous les législateurs, plus habile que tous les politiques de son pays, n’aura jamais la force, s’il ne frappe les plus grands coups, de préserver les biens et l’honneur des populations, quelque soin qu’il prenne de contenir les mauvais employés en les faisant surveiller par d’autres. Ce qu’il faudrait, c’est, quant à présent, l’impossible, ce qu’il faudrait, c’est que chacun de nous sentît que, de même qu’il s’armait, il y a une dizaine d’années, pour repousser l’invasion étrangère, il doit s’armer aujourd’hui contre l’injustice envahissante des méchants, des ennemis de la loi. C’est comme Russe, c’est comme frère que je m’adresse aujourd’hui à votre conscience, en vous supposant tous capables de vous représenter exactement ce que le devoir sacré exigeait de vous selon votre emploi, et l’usage criminel que vous avez fait de vos talents au lieu d’accomplir saintement ce devoir…
– Eh bien ! messieurs, maintenant, vous plairait-il de me suivre dans la pièce voisine ? »
En disant ces mots, le prince fit un signe aux valets qui se tenaient de l’un et de l’autre côté de l’une des portes du salon, et cette porte fut aussitôt ouverte à deux battants. Il passa dans la plus vaste pièce de sa chancellerie ; l’assemblée entière l’y suivit ; les battants se refermèrent. Cette pièce, tout entourée de tables à écrire, recevait le jour d’en haut et avait cinq issues, toutes également closes ; devant chacune se tenaient à l’intérieur deux gendarmes armés et immobiles. Cette circonstance imprévue sembla ajouter à la gravité du langage que l’on venait d’entendre au salon. Une autre particularité attira en outre l’attention générale : près de chacune des larges tables étaient ordinairement placées quelques chaises ; les chaises, cette fois-ci, étaient considérablement plus nombreuses, et sur les tables, devant chaque chaise, se trouvait une feuille de papier blanc, et sur la feuille une plume fraîchement taillée.
Le prince adressa à l’assemblée ces paroles :
« Messieurs, la prière que j’avais, ai-je dit, à vous adresser, la voici ; veuillez vous asseoir, prendre la plume et exprimer librement sur cette feuille de papier quel est votre avis sur la communication que je viens de vous faire, et dont je suis sûr que vous n’avez pas perdu un mot.
« Vous n’avez pas besoin, pour énoncer votre sentiment sur l’état de choses que je vous ai décrit, et sur le parti qu’il vous semble que je devrais prendre, de plus de vingt minutes de temps ; en tout cas, je désire tenir dans mes mains, dans une demi-heure au plus, les cent soixante-deux feuilles écrites, signées et datées de votre main. »
Après avoir dit ces derniers mots, il passa dans son cabinet. Une demi-heure après, il rentra dans la salle, fit recueillir toutes les feuilles par les vétérans chevronnés et décorés de la médaille de Saint-Georges, attachés au service de l’hôtel et des bureaux ; ces feuilles furent réunies dans les mains de Fédor Ivanovitch, et le prince congédia poliment l’assemblée. Tous se retirèrent pensifs ou abattus, et rentrèrent chez eux sans même songer à se questionner, ni à s’interpeller les uns les autres.
Après le dépouillement, qui fut fait par le jeune employé sous les yeux du prince, on mit à part vingt-sept humbles demandes de démission. Une vingt-huitième était, au contraire, écrite avec un noble et profond sentiment de dignité blessée. Elle était d’un haut personnage, qui se fit aussitôt annoncer et qui fut reçu à l’instant même. L’explication et la conduite de ce démissionnaire eurent, en cette occasion, un caractère de loyauté et de retour aux meilleurs sentiments. Le prince lui promit d’apostiller la supplique que d’abord celui-ci devait adresser au souverain pour obtenir son congé ; il s’engagea ensuite à présider en personne le tribunal d’arbitrage dont le personnage venait de lui demander la création immédiate, et devant lequel il voulait terminer honorablement, entre lui et les intéressés, le scandaleux procès qui s’était élevé au sujet des dispositions testamentaires de feu sa parente, la tante de Khlobouëf.
Cette affaire ainsi réglée, le prince écrivit une circulaire dont le soir même des copies furent expédiées pour les vingt-sept misérables de divers rangs, qui avaient été amenés à se reconnaître eux-mêmes coupables au premier chef. Chacun était sommé à part d’examiner s’il ne jugerait pas à propos, en sollicitant un congé qui était au fond un recours en grâce auprès du souverain, d’étayer sa demande au moins d’une sorte d’amende honorable faite au prochain, d’une bonne œuvre quelconque, par exemple d’un don d’argent aux pauvres du district qui souffraient de la disette. Puis, ils devaient déclarer en quel gouvernement de l’Est ils comptaient se retirer avec la simple qualité de bourgeois. Cette circulaire valut aux plus pauvres habitants du district affamé une somme de près de cent mille roubles qui leur fut distribuée.
Au bout de trois mois, il n’y avait plus un seul de ces vingt-sept fripons dans la ville ; nous ignorons s’il en est depuis venu d’autres à leur place, mais tous durent sortir du gouvernement pour n’y plus reparaître. Quant à M. le jurisconsulte, nous ne savons s’il prit ce parti de lui-même ou d’après quelques indices qui lui avaient conseillé un séjour prolongé dans les environs du lac Baïkal, mais, cinquante jours après le départ de notre héros, l’ex-avocat consultant était installé dans une maisonnette du faubourg oriental d’Irkoutsk. Là, au milieu des jardins, comme Dioclétien dans ceux de Salone après s’être retiré de l’empire, notre juriste déchu, faute d’emploi de ses talents en jurisprudence procédurière, s’occupait innocemment de la culture des légumes et de la confection de vingt espèces de conserves.
Son Excellence M. de Lénitsyne, son épouse et leur gentil enfant partent, dit-on, demain pour Nice, où ils passeront l’hiver.
Khlobouëf, dans sa tournée de pénitence, a élevé son humble mission presque à la hauteur d’une sorte d’apostolat. Il s’est trouvé dans l’esprit de cet homme si longtemps dissipé et frivole, des trésors d’éloquence vraiment évangélique, dont les effets, sur le peuple, passèrent de beaucoup ce que Mouràzof en avait espéré comme d’instinct. M. de Lénitsyne avait racheté le domaine héréditaire de Khlobouëf, qui, sa mission achevée, apprendra que cette terre lui est rendue exempte de toute hypothèque, abondamment approvisionnée d’ustensiles d’agriculture, de semences, de chevaux, de bœufs, de troupeaux, et régie gratuitement, pour un an entier, par un agronome intègre de la connaissance de Mouràzof et de M. Constànjoglo. Et, de plus, il est servi par M. Lénitsyne à Khlobouëf une rente viagère de vingt mille roubles, réversibles, après lui, à sa femme, et, à défaut de lui et de sa femme, à l’aîné de ses enfants.
Mais revenons à notre héros et voyons quelles pensées occupent son esprit après qu’il a été sauvé de la situation la plus périlleuse, précisément par ce qui semblait devoir précipiter sa perte ; c’est-à-dire un déluge d’accusations d’une nature et d’une complication sans exemple et un emprisonnement arbitraire[5].
Notes
- ↑ La substance de ces trois pages se trouve dans la publication du grave et scrupuleux M. Trouchkovski, qui, certes, s’en est tenu à ce qu’il a trouvé dans les copies du manuscrit qui étaient dans ses mains. Ce texte que nous donnons ici, et qui est tout aussi bien de Gogol que le texte fourni par M. Trouchkovski, nous a paru plus complet et plus achevé. Il provient de l’un de ces nombreux manuscrits qui circulaient par milliers dans le public, et qui font encore que de temps en temps on voit apparaître dans les revues russes quelque fragment inédit de notre auteur.
- ↑ Ici l’honorable M. Trouchkovsky, dans son travail publié à Moscou dans l’automne 1855, dit entre parenthèses avec une naïveté d’érudit : « Il y a probablement ici une lacune, » comme s’il y avait eu lieu d’en douter. Malheureusement nous sommes pris au dépourvu comme lui ; nous allons seulement, comme simple essai de soudure sans prétention, et pour la commodité du lecteur, risquer quelques phrases hypothétiques, de manière à relier toute cette fin restée à l’état d’ébauche.
- ↑ Aux hommes, c’est-à-dire aux employés en général : c’est probablement une allusion à l’extrême exiguïté des traitements, qui ne permet ni à une famille d’employé, ni même à un employé célibataire de pourvoir aux premières nécessités de l’existence. Hâtons-nous de dire que c’est un état de choses qui va prendre fin avec tant d’autres abus monstrueux auxquels le souverain actuel est très occupé de porter remède.
- ↑ Allusion aux supplices sanglants qui ont cessé d’être en usage en Russie, excepté pour des cas très rares.
- ↑ Nous répétons ici ce qui a été expliqué dans la note qui termine la partie de l’introduction mise en tête de ce volume : c’est qu’à partir des premières lignes du discours prononcé par le général-gouverneur, il n’existe plus rien de Gogol, rien du moins qu’il ait rédigé lui-même. Le chant qu’on va lire est, en très grande partie, comme il a été dit dans la même note, emprunté au volume publié à Kief, en 1857, par M. Vastchénko Za*ha*tchênko sous le titre de Continuation et achèvement des âmes mortes.
Tchitchikof à son réveil va enlever trois caisses en dépôt chez un certain Dobriakof. – Arrivé à un repos de chasse princier, il en sort enrichi d’une somme considérable. – Il est sur le point d’épouser une belle châtelaine millionnaire. – Un ennemi du général Bétrichef, – Il donne son dernier bal. – Assassinat aux baisers. – Un hobereau maquignon. – Assassinat aux chevaux fougueux. – Vertiges auxquels les gentillâtres des deux sexes sont sujets dans les pays des steppes. – Fuite sur fuite. – Le prince anglomane. – Un partage de succession. – Tchitchikof est arrêté dans une auberge. – Un gorod-nitchii ou maire qui a des procédés. – Il sauve son prisonnier ; il sauvegarde la fortune de Tchitchikof et lui donne sa fille. – Celle-ci devient le type de la dame provinciale russe. – Tchitchikof père de famille. – Il lui naît un enfant par an. – Velléités de voyages après dix ans d’un bonheur et d’une prospérité monotones. – Un voyage interrompu. – Nouveaux rêves d’excursions. – Les élections des magistrats. – Intrigues des candidats. – Tchitchikof se croit un moment nommé maréchal de la noblesse de son district. – Il est maintenu second candidat sur les listes pour les élections triennales suivantes. – Vieillesse honorée de Tchitchikof. – Ses habitudes, ses principes, ses sentiments, ses opinions sur la question brûlante de l’abolition du servage. – « Et si omnes pro, ego contra » est sa devise. – Tchitchikof n’est peut-être pas mort. – En tout cas, Tchitchikof est immortel.
Il y avait un mois et plus que Tchitchikof n’avait joui des sept heures de sommeil par jour qui sont indispensables à la santé de l’homme, et, dans ces derniers temps, le repos des nuits semblait l’avoir tout à fait abandonné. Le mouvement doux et moelleux du traînage lui fut très favorable, car, étendu commodément dans sa calèche, il dormit là quatre heures tout d’une même haleine. Il se réveilla à la fin par un éternuement magistral semblable à une détonation d’espingole, et suivi d’un mouchement de la plus pure sonorité, et la commotion qui accompagna ce double éclat fut une double épreuve de plus pour les admirables ressorts de la vieille calèche, Un chien rompit sa chaîne ; un coq ergoté comme un aigle, lâcha prise et donna à sa nombreuse famille l’exemple d’une fuite effarée ; deux paysans coururent dans leur clos, voir qui pouvait tirer ainsi près des habitations ; une femme, tremblante comme la feuille et bouche béante, laissa choir sur le seuil de l’étable une grande jatte de lait caillé ; mais Séliphane et Pétrouchka, qui ne se méprirent point sur la nature innocente du phénomène, se précipitèrent tout droit à la couche de leur maître. Tchitchikof, dès qu’il put se rendre compte des choses, apprit que les chevaux avaient dû souffler et se refaire, et que les gens eux-mêmes, après avoir trôné sur le siège de la calèche près de quinze heures d’horloge, avaient profité de ce repos forcé pour se restaurer un peu dans une atmosphère d’hommes, de chou, de lait et de pain chaud.
Notre héros entra dans la chambre de l’auberge rustique et y dévora à lui tout seul tout un tiers d’un beau koulébeak[1] de six à huit livres pesant, que ces braves gens avaient préparé pour une noce de village, puis les chevaux ayant été remis à la voiture, il paya la dépense, reprit sa place et se remit en route après s’être parfaitement renseigné sur la situation du domaine d’un nommé Dobriakof, qui, cinq jours avant l’emprisonnement de Tchitchikof, avait reçu de lui en dépôt trois caisses fort lourdes, et à qui il avait promis d’aller consacrer, de bonne et franche amitié, une semaine entière de plein loisir.
Il trouva le manoir de Dobriakof et les caisses qui l’attendaient, mais non Dobriakof lui-même qui était absent. L’oncle de ce gentilhomme, vieillard plus qu’octogénaire, fit parfaitement dîner Tchitchikof et son monde, livra les caisses à la réquisition de son hôte de quelques heures, et ne le laissa partir que sur sa promesse formelle de revenir très prochainement voir son neveu.
Notre héros se repentit cruellement de la précipitation avec laquelle il quitta ce toit hospitalier, quoiqu’il eût jugé peu prudent, pour le fardeau qu’il emportait, d’user plus longtemps de cette hospitalité. À peine il se fut remis en route que le jour s’obscurcit, le vent s’éleva, d’affreuses rafales de neige tourbillonnèrent ; toute trace de route disparut ; la tempête était d’autant plus redoutable qu’il s’y joignait un froid assez vif.
Les voyageurs, complètement égarés, errèrent ainsi avançant à l’aventure, avec des peines infinies, non sans de fort grands dangers, jusqu’au delà de minuit, quand enfin, au profond désespoir qui commençait à les saisir, succéda une faible lueur d’espérance ; l’ouragan perdit de sa violence, la nuit devint moins impénétrable ; ils crurent voir s’étendre devant eux une clairière entre d’épais taillis, et ils avaient heureusement vent arrière. Ils louvoyèrent dans les vallées que formaient entre elles les mille montagnes de neige élevées tour à tour et dévorées par la tempête ; dans un moment de halte forcée que firent les chevaux qui étaient éreintés de fatigue, ils entendirent un aboiement de chiens ; ce bruit de bon augure redonna, même aux chevaux, un peu de courage, et, cinq minutes plus tard, ils distinguèrent au loin des lumières.
C’était le repos de chasse d’un très riche seigneur qui s’y trouvait avec un nombre considérable d’amis et de voisins du premier choix. Là était réunie toute sa meute avec tous ses veneurs, un équipage vraiment royal ; on était, dans la pièce principale, à la fin d’un souper copieux et splendide qui se terminait par de larges libations. Ce fut à ce moment que Pàvel Ivanovitch fut annoncé au prince Koutinine comme un voyageur égaré, demandant à son Excellence Sérénissime l’hospitalité pour la nuit. Le prince, occupé de faire promptement dresser quelques tables de jeu, ordonna que l’inconnu eût un bon feu et un bon souper d’abord, et qu’il lui fût ensuite présenté s’il n’aimait mieux aller se coucher.
Au bout d’une heure, Tchitchikof était au salon assis à côté du prince, qui venait de gagner à un jeune gentilhomme, à la suite d’une partie de jeu, son argent, les deux terres qu’il possédait, son haras et jusqu’à son équipage, ses armes et ses chiens.
Le prince voulut savoir quel était l’hôte que venait de lui envoyer la tempête ; Tchitchikof posa en homme qui, las du séjour atrophiant des villes, est à la recherche d’une terre et d’une femme, voulant vivre désormais de la vie de famille et se livrer, pour le reste de ses jours, à ses goûts pour l’agriculture. Le prince lui indiqua, à trente ou quarante kilomètres plus loin, une magnifique propriété appartenant à une demoiselle très entendue dans la régie de ses domaines, et qui serait probablement charmée de faire sa connaissance, et mieux que cela, de se donner à lui avec tous ses domaines. Ensuite il engagea Tchitchikof à ponter, s’il lui plaisait de tenter la fortune, à une table de pharaon. Mais notre héros avait, pour le moment, quelques ordres à donner à ses gens. Il se fit conduire à une petite chambre qu’on lui avait assignée, et on s’excusa poliment de ce qu’il devrait, pour s’y rendre, traverser la cuisine. En rentrant dans cette chambre, suivi de Pétrouchka, il y vit ses trois caisses rangées contre la paroi, et il les regarda fixement en fronçant le sourcil ; car c’était un bien lourd fardeau à transporter avec soi dans toutes ses pérégrinations. L’idée lui vint de demander à Pétrouchka s’il savait ce que c’était que cet homme au regard vif, qui se tenait assis sur un escabeau près du foyer de la cuisine.
« C’est, dit Pétrouchka, un juif qui, dit-on, est riche à millions et que le hasard amène toujours à point là où dansent les fortunes.
– Prie-le de passer ici et me laisse avec lui, mais tâche de te faire prêter une balance et des poids, et tiens-toi dans la cuisine, près de cette porte-ci. »
Le juif fut introduit, la balance fut demandée. Au bout d’une demi-heure, les trois caisses embarrassantes avaient disparu de la chambre et peut-être de la maison. Tchitchikof, sans avoir ouvert sa cassette, rentra au salon ayant le portefeuille garni de soixante-quinze beaux mille roubles, dont il lui prit la fantaisie de hasarder quelque chose. Il eut les meilleures chances, et, la plus belle assurément, c’est que, ayant gagné une trentaine de mille roubles, sans qu’on y fit seulement attention, il eut la joie de voir toute la société, accablée de fatigue, se disposer par groupes que précédaient des laquais armés de flambeaux, et se retirer par toutes les portes. Il était cinq heures du matin.
Tchitchikof ne dormit point Le temps s’était tout à fait calmé, le clair de lune était superbe. Il poussa son lit vers la fenêtre de manière à barrer la porte, et ouvrit sa cassette tout près de lui sur un large tabouret. Puis à demi étendu sur sa couche, le couvre-pied blanc pittoresquement jeté sur ses épaules, il se mit à compter ses capitaux, qui s’élevaient à plus d’un million. Comme il achevait cette enivrante opération, il vit, sous sa fenêtre, se dresser un homme qui parut le regarder. Il s’élança aussitôt à son vasistas qu’il ouvrit résolument, armé d’une pantoufle en guise de pistolet, et son geste effraya comiquement le croquant, dans lequel Tchitchikof reconnut avec une très grande joie son cocher Séliphane. Il l’appela et lui donna l’ordre formel d’atteler et d’être entièrement prêt pour le départ dès le point du jour. Le double troïge de Tchitchikof n’aurait pas été en état de fournir dix kilomètres en traînant la calèche avec la britchka tirée en remorque ; mais, comme la veine de bonheur n’était pas épuisée, il se trouva justement que plus de quinze robustes chevaux de poste qui remisaient sous un hangar, devaient, au point du jour, partir pour regagner une maison de relais située à dix-neuf kilomètres de là, justement dans la direction des domaines de l’opulente demoiselle à marier. Les chevaux de Tchitchikof furent attachés, chacun par son bridon, derrière la voiture ; de sorte que le trajet ne fut qu’une promenade pour les pauvres bêtes. Après trois heures de repos à l’auberge qui se trouvait sur la limite de deux gouvernements, ils furent attelés tout de bon, se trouvèrent en état de gagner, au petit trot, le manoir où peut-être le bonheur attendait Tchitchikof.
Notre héros, avant de franchir ce petit espace d’une quinzaine de verstes, crut devoir procéder avec le soin le plus minutieux aux détails de sa toilette En vain on lui avait dit qu’Appoline Mercourievna avait eu vingt prétendus qu’elle avait tous successivement maltraités et chassés ; qu’elle était orgueilleuse, fantasque, colère et souvent cruelle ; qu’elle faisait éprouver à ses deux mille cinq cents âmes un sort pire que les tourments de l’enfer, et qu’elle était secondée à souhait dans cette tâche par une femme comme elle, restée fille, et que sa redoutable activité faisait paraître cent fois plus féroce encore que sa noble maîtresse, il voulut voir et juger par lui-même ; il se présenta, il fut accueilli, fit sa cour, plut à la demoiselle, devint amoureux de ses charmes un peu forts, se déclara, fut agréé, et on prit jour pour les noces.
Grande joie parmi les paysans de la châtelaine, qui s’imaginaient qu’un homme enfin allait bientôt devenir leur maître, et que ce maître était un ange du ciel, un sauveur que leur envoyait la Providence. Ô espérance ! quels abîmes de misère et de douleurs ne viens-tu pas parfois embellir de quelque lueur fugitive ! Les parents convoqués arrivèrent de tous côtés… L’un d’eux, hélas ! était de la ville même d’où venait Tchitchikof. Il raconta en secret à sa cousine tout ce qu’il savait ou croyait savoir ; c’était la veille même du jour indiqué pour la célébration de l’opulent hyménée. Appoline ayant bien entendu surtout ce point que son prétendu avait demandé au général gouverneur grâce de tous ses crimes vrais ou faux, au nom de sa femme et de ses enfants, en sut assez sur le monstre. Elle l’attendit au milieu de tous les conviés qui, n’étant prévenus de rien, n’avaient préparé que des physionomies à joyeux épanouissement, et, au moment où Tchitchikof entra au salon et où il accourut à elle pour lui baiser la main, cette même main, à l’improviste, fit pleuvoir sur ses joues vermeilles une grêle de soufflets qui les fit passer subitement du rose au ponceau. Pendant cette exécution elle vomit un torrent d’affreuses paroles, et elle ordonna à ses valets de chambre de mener à grands coups de nerfs de bœuf ce beau monsieur jusqu’à sa calèche qui se trouva être tout attelée et chargée pour la route.
Notre héros, qui semblait toucher enfin le but même de ses travaux, l’objet innocent et louable de ses expéditions : se marier, acquérir de beaux domaines, y enrichir ses vassaux, s’y livrer aux délices de la vie champêtre au sein d’une aimable famille née de lui, et conquérir, à force de sagesse, d’ordre et de prudence, la considération et l’estime de tout le monde, devait passer encore par les mains de bien des hommes pervers. Ce fut d’abord dans celles d’un hobereau, ennemi personnel du général Bétrichef et à qui il eut le malheur de nommer ce général. Ce gentilhomme extravagant, forcené, arrivé, d’excès en excès, au comble de la démence, entraîna chez lui notre héros et le contraignit de prendre part à ces orgies suprêmes qui semblent ne pouvoir jamais être suivies que de la ruine complète et de la mort du forcené. Celui-ci força Tchitchikof, sous peine de la vie, de boire plus de vins spiritueux, en deux heures de temps, qu’il n’en avait bu depuis trente années entières, et ensuite il le fit assaillir de baisers par cinquante hommes, et, immédiatement après, par cinquante femmes de son obéissance.
Après cette épreuve, la plus terrible qu’il eut subie, échappé aux obsessions dangereuses de ce tyranneau steppien, il alla, quelques jours après, par suite de la perte d’un de ses chevaux, tomber chez un seigneur maquignon qui lui fit faire de force une course en télègue avec des chevaux fougueux, et il est presque incroyable qu’il n’ait pas perdu la vie dans cette nouvelle épreuve. Plus tard, un très grand seigneur, un prince anglomane, tout infatué de haras et de sport, lui fit jouer tout un jour un rôle ridicule en le forçant à adopter une manie chevaline à laquelle son physique le rendait impropre. Toutefois, sur l’avis qu’il reçut de ce seigneur, il se rendit dans une localité voisine pour visiter un domaine qui était à vendre.
Dans cette maison, un frère appartenant à la carrière diplomatique, venait d’arriver de Saint-Pétersbourg pour partager à l’amiable, avec sa sœur, l’héritage d’un oncle défunt. La campagnarde, fille de dix-neuf ans, en vraie steppienne pur sang, était plus terrible et plus féroce encore que l’Appoline dont nous avons parlé. Notre héros s’enfuit de ce manoir où les scènes violentes se succédaient entre cette amazone toujours la cravache à la main, et son frère poussé à bout et déjà prêt à perdre patience, ce qui pouvait amener quelque événement funeste dont Tchitchikof ne se souciait pas d’être témoin. Il avait reconnu, quant à la contestation, qu’il y avait identité parfaite dans le parti pris auquel s’était arrêtés réciproquement le diplomate et sa sœur la steppienne ; lui, voulait résolument, par ruse et par subtilité, se faire la grosse part ; elle, de son côté, n’était pas moins résolue de s’imputer les deux bons tiers de l’héritage, mais en les enlevant de haute lutte, par des éclats, des sévices et des transports de fureur.
À la fin, après avoir vendu à vil prix une centaine d’âmes mortes à un nommé Bosniakof et à quelques-uns des menus employés d’une ville de dixième rang, il fut conduit, vingt jours après, par la nécessité des affaires dans la ville de Krasnoï, du district du même nom, du gouvernement de Boubni. Là, il s’installe dans une auberge, y commande son dîner, et, en attendant qu’on le lui serve chez lui, il se met à lire la Gazette de Moscou que le garçon venait de lui apporter. Il y lut en toutes lettres son nom, son signalement détaillé et précis, et l’ordre donné aux autorités des villes de l’arrêter et de le livrer à la justice, pour avoir acheté, engagé et vendu un nombre considérable d’âmes mortes, et avoir commis en différents gouvernements divers actes condamnés par les lois. Dix minutes après cette lecture, et sans que Séliphane eût eu le temps d’atteler et de venir prendre les effets, parut la police, précédée du Gorodnitchii ou maire de la ville, homme d’une cinquantaine d’années, très expert en toutes sortes d’affaires contentieuses, sans qu’aucune université lui eût rien appris. Ce magistrat regarda Tchitchikof, son linge très fin et sa bonne mine d’homme fait ; il songea à son titre de conseiller d’État et prit intérêt à lui ; puis il regarda significativement ses subordonnés qui l’aimaient. Ceux-ci se retirèrent dans le corridor et fermèrent discrètement la porte.
« Écoutez, Pàvel Ivanovitch, dit l’officier municipal, vous êtes arrêté à la diligence d’un employé nommé Bosniakof, qui est un bien mauvais drôle et qui veut de l’argent ; je peux lui dépêcher quelqu’un qui, pour cinq cents roubles, l’engagera virtuellement à se désister de sa plainte ; mais il vous a accusé de faire commerce d’âmes mortes des deux sexes, et d’en avoir engagé une forte partie dans des établissements de crédit.
– En tout cas, pour acheter, engager ou vendre, je n’ai fait de violence à personne.
– Très bien ; à présent, si vous avez de l’argent, dites-le moi, je suis pour vous. Pour combien avez-vous engagé des âmes mortes à la couronne ?
– Pour quatre-vingt mille roubles.
– Il faut vite payer cela, et faire, dès demain, le dépôt de cette somme ; vous m’entendez ?
– Je le ferai. Mais j’ai encore mille âmes dont je ne tirerai plus aucun parti, étant aux arrêts…
– Laissez donc ; je vous trouverai un moyen de les engager très fructueusement.
– Faites-moi cette grâce.
(Bas.) – Répondez-moi que vous possédez en tout cinq mille roubles en argent, et que vous n’avez rien de plus au monde. (Haut) Déclarez, monsieur, de quelle somme vous êtes possesseur.
– (Haut.) Je possède cinq mille roubles qui sont tout mon avoir.
– (Haut.) Remettez-moi, monsieur ces cinq mille roubles.
(Haut.) – Les voici.
(Le maire, après avoir ouvert la porte.) – C’est bien, monsieur ; ne vous effrayez pas d’une misérable intrigue. (Il compte les cinq mille roubles et en fait deux parts inégales.) Cinq mille. Bien, je prends et garde les quatre mille cinq cent cinquante que voici, et qui serviront à payer vos dépenses personnelles et les frais courants de l’affaire ; la police vous en rendra compte toutes les fois que vous le désirerez ; maintenant, les quatre cent cinquante que voici dans le portefeuille, vous voyez, je les remets dans votre valise ; ils seront la somme trouvée à consigner à l’inventaire. Vous me comprenez, j’espère : Son excellence M. le gouverneur militaire ordonne que vous soyez gardé, jusqu’à plus ample informé par la police, et comme la police est dans le bas de ma maison, vous vivrez, s’il vous plait, chez moi, avec moi et comme moi. »
Ce maire était un homme presque sans fortune, mais il avait de bonnes relations avec toutes les classes de la société. Quand un homme lui faisait l’effet d’être plutôt bon que méchant et qu’il pouvait lui rendre service, il y mettait de l’empressement et beaucoup d’amour-propre ; il avait surtout la passion de l’air comme il faut. Il eut, en cette occasion, en y employant moins de cinq cent cinquante roubles, le bonheur d’arranger à souhait toutes les affaires de son prisonnier, de lui faire, en outre, tirer un fort beau parti des mille âmes mortes qui lui étaient restées en sauvant du même coup de la perte de sa position un brave ingénieur très compromis. Puis il se réjouit de faire épouser à Tchitchikof sa fille Marie, jeune, fraîche, docile, ignorante, il est vrai, et parfaitement insignifiante ; au demeurant, très bonne, très aimante, la meilleure sorte de femme qu’on pût souhaiter à notre héros, et que nous puissions souhaiter à la plupart du nos amis et connaissances.
Un bon tiers de la noblesse du district prit part à la noce, qui dura trois jours sans désemparer, et les nouveaux mariés se retirèrent dans un très beau et riche domaine qu’acheta Tchitchikof, à quarante-huit kilomètres de la ville, et où, pendant dix années de satisfactions de tout genre, de repos et de vrai bonheur, il vit naître et grandir successivement neuf de ses premiers enfants. Notre héros s’occupa à loisir d’agriculture, de jardinage et même de sylviculture ; il régla avec un soin parfait ses dépenses sur ses revenus, et pour ne pas perdre un certain talent de plume qu’il possédait, il jugea à propos de recueillir ses souvenirs et les jeta sur le papier sous forme de notes d’où sont sortis, selon toute apparence et grâce à notre auteur, la presque totalité, ou, si l’on veut, les dix-neuf vingtièmes de notre épopée.
Dans la onzième année de cette période de bonheur sans nuage, tel qu’il est donné à fort peu d’honnêtes gens de le goûter, Pàvel Ivanovitch se sentit troublé ; il était las de tant de repos, de tant de santé, de tant de chance, de la monotonie, de l’uniformité, du calme de cette félicité. Ses notes furent abandonnées, il ne reçut plus qu’avec distraction les caresses de sa jeune famille ; il ne sortit plus guère de l’enceinte du manoir. En errant dans sa cour il rappela à Séliphane et à Pétrouchka le temps de leurs pérégrinations ; il tenta de réveiller, dans ces hommes épais, le désir de quelque bonne excursion à la manière d’autrefois ; mais ceux-ci, en vieillissant, s’étaient encroûtés dans la vie sédentaire ; les malheureux ne le comprirent point. Il les regarda avec mépris, et s’en voulut à lui-même d’avoir adressé la parole à des brutes autrement que pour leur intimer des ordres.
Le printemps venu, il signifia aux deux vieux serviteurs, sans vouloir entendre un seul mot d’objection, que le lendemain, 5 mai, à l’aurore, la calèche devait être attelée pour une absence de plusieurs mois ; il se proposait d’aller voir peut-être le ménage de Téntëtnikof et de la belle Julienne, dont il regardait le bonheur comme ayant été son ouvrage ; il saurait par là si le général Bétrichef était encore de ce monde. Il se flattait d’être en tous cas le bienvenu, au moins dans une partie de sa nombreuse parenté, et les circonstances avaient pu seules l’empêcher de visiter cette honorable famille comme c’était son devoir, puisqu’il s’y était engagé.
En effet, on partit ; mais à la quatorzième verste, à cinq de tout charron ou maréchal, deux jantes et le cercle de l’une des roues de la vieille calèche se rompirent. Tchitchikof passa la nuit dans une misérable auberge de village. Le lendemain, sa présence continuelle chez l’artisan n’ayant fait que retarder le travail en donnant à ce manant l’occasion de babiller, il fallut se résoudre à passer une seconde nuit dans la prétendue auberge qui était un taudis, et quand enfin, le surlendemain, les roues furent toutes en bon état, le maître se sentit incommodé. Séliphane et Pétrouchka échangèrent un coup d’œil, et, sans qu’aucune direction eût été donnée ni ordonnée, bêtes et gens reprirent d’eux-mêmes le chemin de la maison, Marie sut tout parce qu’elle évita avec soin d’interroger son mari sur ce prompt retour, et de rire de son récit lamentable, discrétion qui fut cause que Tchitchikof après avoir dit ce qui s’était passé, rit lui-même de son projet et de sa déconvenue.
Il s’abonna alors à sept gazettes et journaux russes, et à trois publications périodiques étrangères, deux françaises et une allemande, bien qu’il ne sût pas cent mots français et à peine six cents mots allemands.
La lecture ne fut pas longtemps de son goût. Il caressait avec plaisir ses enfants, mais jamais il ne songea à les instruire ni à les reprendre ; il pensait que l’éducation des enfants est l’affaire des femmes, et il avait donné pour aide à sa femme, pour cet objet, une vieille gouvernante suisse à laquelle il parlait fort rarement, ne sachant trop ce qu’il pourrait avoir à lui dire.
Tchitchikof en revint malgré lui à l’idée d’un voyage, d’une excursion quelconque, mais sans projet arrêté ; c’est dans cette situation d’esprit qu’il passa la fin de l’automne et tout l’hiver. Mais bientôt devaient avoir lieu les élections triennales des magistrats, au chef-lieu du gouvernement, ville assez déserte, assez endormie d’ordinaire et qu’il n’avait visitée qu’à l’époque de son mariage et à l’occasion de l’acquisition de sa terre ; il n’y avait passé que six jours et continuellement dans les tribunaux. Plusieurs gentilshommes vinrent le sonder chez lui et rechercher son vote ; plusieurs magistrats sortants, qui voulaient rester en charge, ou même en obtenir de plus considérables, s’empressèrent de lui faire la cour. Le temps avançait ; l’occasion était magnifique de sortir au moins pour une vingtaine de jours de l’uniformité et de la monotonie d’un séjour prolongé à la campagne.
Il fit avec délices ses préparatifs de voyage ; il inspecta lui-même avec soin l’état de sa plus belle voiture, recommanda à Séliphane et à Pétrouchka de ne pas s’enivrer pendant son absence, car il prenait avec lui son valet de chambre favori et le cocher de sa femme, homme d’une très belle carrure, parlant peu et buvant beaucoup, mais qu’on n’avait jamais vu ivre.
Voici maintenant le récit des élections tel que l’a fait, en 1857, en véritable historien, M. Vastchénko Zakhortchénko, probablement aussi d’après les notes que, de son aveu, du reste, Tchitchikof lui-même a bien voulu communiquer à son dernier biographe.
Tchitchikof, ainsi que toute la noblesse de la province, gagna le chef-lieu de gouvernement ; il descendit dans une hôtellerie, il manda vite un tailleur et lui commanda un uniforme de noblesse ; puis il dîna et alla faire une promenade au jardin public. Le soir, en regagnant son auberge, il passa devant le logement de Podgrouzdëf, qui était éclairé a giorno ; il avait chez lui presque la moitié de son district. Les domestiques présentaient le thé ; il y avait, dans tout l’appartement, une senteur de citron et de rhum, du maryland des cigarettes et du tabac turc fumé dans des pipes à longs tuyaux ; mais, ce qui dominait tout, c’étaient les entretiens sur les élections qui allaient avoir lieu. Presque tous les convives de Podgrouzdëf étaient en joyeuse disposition d’humeur. Dans une large chaise curule placée devant la table de travail de son cabinet, siégeait Podgrouzdëf[2], homme d’un certain âge, doué d’une physionomie agréable. Aussi près de lui que possible se tenait, sur une chaise de fantaisie très légère, le juge Zajmoûrine[3].
« Je désirerais entendre de votre bouche une réponse à cette question : Condescendez-vous au désir de toute la noblesse qui vous prie de rester pour trois ans encore notre maréchal ? Il est flatteur de servir avec vous, et moi, tout valétudinaire que je suis, peut-être songerai-je alors à prolonger mes fonctions de juge encore une triennalité et même deux ; mais avec vous, et si l’on veut de moi.
– Non, Procope Pétrovitch, je vous l’ai dit, je m’en tiens là, j’ai fait mon devoir et payé mon tribut ; si la noblesse me réélit, tout ce que je pourrai faire, c’est de la remercier très cordialement, mais je refuserai.
– Puisqu’il en est ainsi, je m’en tiens là de même. Qui donc sera, après vous, un digne représentant de notre district ? Adieu, Stépan Stépanovitch ; je regrette de n’avoir pu vous décider ; c’est bien dur de votre part de rejeter ainsi nos prières. »
Le juge Zajmoûrine serra la main du maréchal et gagna la rue en descendant par l’escalier intérieur.
Il n’était pas sorti que Bourdàkine[4] entra dans le cabinet.
« Procope Pétrovitch sort d’ici ; pour sûr il vous aura dit qu’il a du service beaucoup plus qu’assez, dit à M. Podgrouzdëf, cet autre membre de la magistrature élective de la noblesse russe.
– C’est, en effet, ce qu’il disait. Qu’en pensez-vous, hein ?
– Je pense qu’il ment.
– Ho !
– Et c’est pour dire, car il vise au maréchalat. Lui, maréchal ! figurez-vous donc, avec ce gredin !
– Il est ambitieux, n’est-ce pas ?
– On peut avoir un faible ; mais Zajmoûrine, avec cette figure, songer à représenter la noblesse ! Et comme juge même, qu’est-ce que c’est ? Il faut dire vrai, la noblesse s’est trompée ; car enfin, qu’y a-t il de plus noble et de plus saint que de décider du sort d’autrui ?… On me propose cette charge, mais vraiment je n’ose accepter… C’est que j’ai tant d’affection pour notre aristocratie, que tout gentilhomme, je le sens bien, aurait avec moi toujours raison et plein droit, les petites gens, toujours tort. Avec une méthode pareille je ne tarderais pas à tomber sous le coup d’un procès criminel ; mais que faire, si je pense qu’on doit toujours être sensible à la prière d’un gentilhomme. Oui, je ferai tout pour les nobles.
– Vous ferez… Ainsi, vous êtes décidé ?
– Eh ! mais oui ; je me porte candidat pour culbuter ce Zajmoûrine ; je sais que, s’il voit peu de chances à être nommé maréchal, il se cramponnera à sa charge de juge. C’est un malin.
– Vous êtes très liés… et voyez pourtant comme vous parlez de lui.
– Liés, liés comme on peut l’être avec lui. Il voudrait me voir grain de sel et tenir une cuillerée d’eau fraîche ; je n’attendrai pas mon bain.
– Ah ! »
Le maréchal et l’édile passèrent au salon où les nombreux colloques avaient généralement glissé des élections à de tout autres sujets un peu risqués. Quant aux élections, chacun gardait sa pensée. On voyait au dehors accourir des équipages qui, la plupart, entraient dans la cour. On entendait le bruit du rire et des paroles des arrivants du bas de l’escalier, puis de l’antichambre. Hamàzof, les Morkatinof, Stchavàrine, Sossikof et Kornikine entrèrent, saluèrent l’assemblée et allèrent presser la main de Podgrouzdëf, qui était paisiblement assis sur un divan, le cigare à la bouche. Hamàzof et les Morkatinof revenaient du dîner du gouverneur civil.
« Si j’avais su, dit Hamàzof en soufflant dans ses joues, je n’aurais apporté avec moi ni vins, ni cuisinier, ni cuisine. C’est une ville très hospitalière que celle-ci ! Il n’y a que trois jours que je suis ici, et j’ai pris part à sept dîners ; j’ai une peur effroyable de prendre du ventre. Pardon et grâce, Stépan Stepanytch, demain je dîne dans deux maisons, et dans cinq autres je suis invité à déjeuner ; je ne sais vraiment quand je pourrai venir chez vous… Ils me feront crever.
– Voilà un monsieur qui vient aux élections pour se rassasier et s’abreuver du matin jusqu’au soir, et qui ne saurait parler que de sa grande faculté digestive, dit un petit monsieur maigre et couleur safran ; tout ce qu’on apprend de lui c’est qu’il a mangé ici, qu’il va manger là ; qu’ici il a bu, là il s’est grisé, plus loin il est invité dans cinq maisons ; il va maintenant souper chez cet importun de comte ; demain, dès dix heures du matin, il doit faire honneur au déjeuner monstre du prince. Où ce monsieur-là trouve-t-il donc de la place pour loger en lui toute cette bombance ?… »
Le plénipotentiaire d’un électeur absent, homme dont la figure rappelait celle du lièvre, comprima bruyamment une envie de rire, et, dans sa crainte d’offenser Hamàzof ou qui que ce fût, fit, à l’instant même, une mine des plus sérieuses ; il passa sur sa figure un foulard fort endommagé, fit deux ou trois sauts assez adroits pour gagner un coin de la salle, là il tourna deux ou trois fois sur ses talons en s’essuyant de nouveau la figure et le tour des oreilles, et de là il se rendit à la grande table couverte d’un drap vert bordé de franges d’or ; il prit en main le règlement concernant les élections, et pour la centième fois, il se mit en devoir d’en faire lecture à demi-voix, tout en écoutant une conversation bruyante qui avait lieu dans la pièce voisine.
Podgrouzdëf sortit ; il allait pour quelques minutes chez le gouverneur. Une partie de son monde resta, jurant à propos d’attendre la rentrée de son maréchal. Hamàzof accompagna Podgrouzdëf jusqu’à la portière de sa voiture, puis il remonta au salon ; d’abord il regarda tous les visages, et chuchota quelques mots à l’oreille de ses voisins, tandis qu’un des électeurs disait :
« Si Stépan Stépanovitch y consentait, nous voterions bien volontiers pour qu’il restât en charge.
– Eh bien ! messieurs, vous n’êtes pas difficiles si vous vous accommodiez d’un pareil maréchal ! s’écria Hamàzof.
– Comment l’entendez-vous ? Podgrouzdëf est un homme actif ; voyez comme il tient la tutelle, comme il protège l’orphelin, comme il défend la veuve.
– Eh ! c’est son premier devoir ; chacun de nous en userait de même ; mais vous ne faites donc pas attention à un autre devoir non moins important : quel cuisinier a-t-il ? c’est honteux ! il prétend que cet homme a fait son apprentissage au club anglais de Moscou ; pour moi, je n’en crois rien. C’est tout bonnement un gâte-sauce. On mange, on mange de sa cuisine, on n’est jamais rassasié ; on se fatigue seulement les mâchoires. Vous savez tous que penser de ses farcis qui prennent aux dents et au palais et qui me collent ensemble les parois de l’œsophage, de manière à me rendre complètement muet pendant tout le temps du repas.
– Et, Dieu merci ! les voisins s’en trouvent à merveille, » dit le petit monsieur au teint safran, qui eut par ce mot un assez grand succès de rire.
« Les bons mots sont assez déplacés aujourd’hui ; nous sommes venus ici pour élire nos magistrats. Écoutez, je vous déclare moi, que Mélékichéntsof, qui arrive de l’étranger, désire lui-même être nommé maréchal ; voilà qui nous devons élire ; c’est lui qui a un cuisinier, un vrai cuisinier français, messieurs. Celui-là ne vous fera pas de la cuisine d’hôtellerie. Au reste, voyez, je suis prêt à donner ma voix à Podgrouzdëf, mais à la condition qu’il change de cuisinier, et qu’il prenne un vrai cordon bleu.
– Il va bien renvoyer son cuisinier pour être réélu maréchal ! allez donc !
– Comment ! il ne changera pas son cuisinier lorsque la noblesse le désire. Si j’étais maréchal, je ferais tout au monde pour contenter la noblesse. Et tenez, moi, pour preuve de mon dévouement à la noblesse, je vous déclare que je fais le sacrifice de mon cuisinier et le lui donne sans indemnité, et cela pour tout le temps de son maréchalat. Vous conviendrez, j’espère, que c’est là un sacrifice. Mon cuisinier est l’âme de ma maison ; je devrai, pour ne pas mourir de faim, quitter femme, enfants, ménage, et venir de ma personne habiter chez Podgrouzdëf. N’importe, je suis prêt à faire cela pour le seul bonheur de vous témoigner à tous combien je vous suis dévoué. »
En finissant cette tirade, il resta les bras grands ouverts et le corps courbé en avant, attendant une réponse qui n’arrivait pas.
« Nous voulons prier Stépan Stépanovitch de nous rester encore pour trois ans.
– Même sans cuisine ni cuisinier ?
– Au diable le cuisinier ! J’ai mon dîner prêt chez moi.
– Eh bien ! messieurs, dit Hamâzof, il n’y a qu’à élire Mélékichéntsof.
– Non !
– Pourquoi ? Songez que Podgrouzdëf nous fait manger…
– Au ballottage, nous mettrons à droite pour Podgrouzdëf, dirent trois ou quatre personnes à la fois ; il est digne de sa charge et fait honneur à notre district.
– Qui ça ? Podgrouzdëf, dit en entrant Mourzâkine ; eh ! un maréchal est toujours bon et digne. Écoutez, je ne vous cacherai pas qu’on veut m’élire juge, moi qui vous parle ; vous entendez, juge. Voilà ce qu’on peut appeler une charge considérable et sacrée ; je crains d’avoir à juger un noble ; je l’acquitterai, parole d’honneur, je l’acquitterai ; ce sera me mettre la corde au cou, mais tout noble sera acquitté. Au nom de Dieu, ne nous ballottez ni moi ni Zajmoûrine, et si Zajmoûrine ne peut se faire à l’idée de n’être pas ballotté, eh bien, mettez pour lui à gauche, à gauche, je vous en prie.
– Vous défendez bien la cause de votre ami et compagnon de service.
– C’est pour son bien, et puis sa femme m’a parlé. On dit que sa charge actuelle lui a déjà tout à fait dérangé les nerfs, et pour la femme vous concevez… Quant à moi d’abord, je vous dirai sincèrement que, s’il plaît à la noblesse de m’élire juge, bon ; je n’ose pas refuser, je me soumettrai ; disposez de moi enfin. »
Là-dessus ce confrère de Zajmoûrine en édilité et en candidature salua et sortit d’un pas rapide.
Il y avait aussi réunion chez Zajmoûrine, mais de gens de bien moins haute qualité. Quelques-uns buvaient de l’eau-de-vie et grignotaient des butter-broot ou tartines fourrées. Barantsof, auditeur, jouait avec trois fondés de pouvoirs, une préférence à un quart de kopeïka, en se servant d’un très vieux jeu de cartes. Zajmoûrine, Bourdàkine et lui avaient arrêté ce logement en commun. Dans la cour de cette maison, dans une remise fort délabrée, avait été remisé l’ex-cornette de hussards prince Smyrskï, à qui Barantsof avait procuré une commission de fondé de pouvoir pour les élections, et qu’il avait amené avec lui gratis. Le prince entrait continuellement dans les chambres pour avoir occasion de se restaurer ; continuellement il se querellait avec Barantsof son patron temporaire, et à chaque querelle il rentrait dans sa remise ; là il restait à murmurer et maugréer jusqu’aux heures du dîner ou du souper, temps où son cœur droit éprouvait le besoin de se réconcilier avec l’auditeur.
« Tikhon Séménovitch ! dit avec enthousiasme le prince à l’assesseur, c’est pour toi que je suis venu à la ville… Et il tiraillait en disant cela ses énormes moustaches grises.
– Et c’est moi qui ai eu la gloire d’amener le prince, dit d’un air sérieux Barantsof en donnant les cartes.
– Comme ami, tu auras mon suffrage, je suis venu pour toi, pour toi je mettrai ma boule à droite, dis seulement, dis ce que tu veux dire.
– Passe », dit l’assesseur à ses partenaires, et il sortit.
« Le cher ami peut bien compter sur des boules noires ; à gauche, à gauche, dit le prince ; j’en rassemblerai une poignée et j’en fourrerai pour moi et mes voisins, il peut bien y compter. »
Barantsof rentra.
« Je veux qu’on sache bien, reprit le prince, en essayant de ne rien perdre du verre de punch qu’il tenait des deux mains, que nous sommes, Barantsof et moi, une vraie paire d’amis. »
Il but, claqua de la langue, frappa du pied et alla mettre son verre sur la fenêtre ; puis il s’assit sur une pauvre chaise qu’il tourmenta indignement, ainsi que les parois intérieures de ses narines… et il sifflait un air qu’il rendait comme à dessein méconnaissable.
« Il faut le ménager un peu jusqu’après le ballottage, dit Zajmoûrine ; car il peut causer plus d’un désagrément.
– Oui ! on peut l’en empêcher, n’est-ce pas ? un pareil homme…
– Où diantre a-t-il pris cet habit ? Ce n’est pas à lui ; voyez ces deux gros plis qui partent des aisselles.
– Barantsof lui a prêté cet habit pour le temps des élections.
– Parlez bas :… Hier on lui a dit un mot sur son habit : « C’est, a-t-il crié, mon habit ! personne ne le portera après moi ; je ne le quitte plus ; hier, en me couchant, je n’ai pas permis à mes gens de me l’ôter ; j’ai eu la fantaisie, moi, de dormir en habit. Quelqu’un a-t-il quelque chose à dire là-dessus ? » Voilà ce qu’il leur a dit avec une grande violence.
– Qu’est-ce que vous marmottez donc là entre vous, hein ? Il me semble que vous daubez sur moi. Faites-moi donner du punch et la boite au tabac, ici, à discrétion, sinon, gare les noires… et par file à droite en avant…
– Finis, prince, tes plaisanteries sont d’une bêtise amère.
– Amères et bêtes, n’est-ce pas ? Avec les gens d’esprit, j’ai la plaisanterie légère et douce, mais ma foi, avec, vous, c’est et ça doit être amèrement bête ; e’est suivant le milieu, voyez-vous. Vous aurez tous du noir et à gauche, et ma raison, c’est que, étant prince, je déteste les démagogues[5]. À demain le serment ; il n’y a plus à reculer ; je dois faire les choses selon la conscience. Tu veux servir, tu te portes candidat à une magistrature et tu appartiens à un parti, tu te mets à la tête d’une coterie… Et pourquoi désires-tu une charge ?… pour battre monnaie. Ah ! nous savons ; je vais vous atteler des corneilles, moi !
– Drôle d’idée que vous avez de le piquer, messieurs, dit quelqu’un d’un coin de la chambre.
– Ah ! c’est vrai, tu es là, toi, mon petit lapin. Voyons, qu’est-ce qu’il te faudrait bien à toi ? Tu viens de te marier, hein ; et à qui, imbé… ! Tu veux être auditeur. (le prince alla chuchoter à l’oreille de son petit lapin). Tu le veux, eh bien, parle, parle donc ! Tu sais que j’ai passablement de relations, je suis aristo, archi-aristo, tout nu que je puis être ; j’ai mes entrées parfaitement libres chez le gouverneur et chez le maréchal du gouvernement. J’ai où trouver des appuis. Que Barantsof ou un autre me fasse cadeau d’un habit de noblesse, supposons, avec la broderie d’or pur qui convient à mon rang, quel est le général qui aura un plus grand air que moi ? Barantsof fait état de moi, et nous logeons ici ensemble, mais ce n’est pas toujours le cas ; j’ai un appartement à moi, à moi seul au reste ; je paye ma foi bien sept roubles pour l’occuper pendant les élections. Barantzof me nourrit ; parbleu, il faut bien que cela soit ; à quoi servirait le bétail ? Moi, dans la route et ici, je n’ai été et ne serai pas une heure à jeun. (Tout bas.) Il veut, figure-toi, être auditeur ou conseiller.
– Encore candidat ! Mais il y a déjà dix-huit ans qu’il ne sort pas des charges.
– Qu’il tienne en poche bien large ouverte ; je lui ferai provision de noires. Seulement, toi, ne dis rien… tu comprends, ts, ts… Tiens, il faut que je t’embrasse. Sais-tu que ta femme est bien ? moi, la dernière fois, je ne lui ai pas dit ce que je veux. 0uh, ouhh, … Je ne sais ce que cet animal de Barantzof nous fait manger, mais j’ai le cœur tout barbouillé. »
Là-dessus le prince sortit et traversa la cour pour gagner la porte de sa remise. Il était vraiment temps pour le repos des autres gentilshommes, qui, au reste, se retirèrent moins d’un quart d’heure après.
Zajmoûrine se coucha, mais il laissa une chandelle allumée près du lit préparé pour Bourdàkine, son confrère et ami que vous savez, qui, au grand étonnement de Procope Pétrovitch, n’était pas encore rentré.
À deux heures après minuit on frappa à coups redoublés sur la porte cochère. Dès les premiers coups, Zajmoûrine, réveillé, s’était mis sur son séant. Les trois domestiques qu’ils avaient amenés dormaient tout habillés sur le plancher de l’antichambre. Zajmoûrine les réveilla et les envoya à la porte cochère, dont ils ouvrirent le guichet, et, une minute après, entra comme une bombe le bon Bourdàkine, pâle, défait, les cheveux ébouriffés et un seul manteau pour vêtement.
« Où étiez-vous donc ? lui demanda Zajmoûrine avec intérêt et inquiétude à la fois.
– Oh ! ne m’en parlez pas ; je viens d’un lieu où l’on ne me rattrapera jamais. C’était la première fois de ma vie ; ce sera bien la dernière. Hé ! de l’eau fraîche ! Je ne puis, jusqu’à ce moment, revenir de ma frayeur.
– Dites donc ce que vous avez.
– Ne me questionnez pas.
– Mais vos bottes, vos habits, votre casquette ?
– Le ciel soit loué ! je suis, moi, sain et sauf ; au diable mes effets. Hé ! petit, vite de la glace, de la glace, et frotte-moi tout le dos, tout le dos.
– Çà, moi je me lève et je vais faire ma déclaration à la police d’ici.
– Non, rien ! au nom de Dieu, ne bougez pas ! Une enquête encore, ce serait joli ! J’ai été à une école de danse : que ma femme sache que j’ai mis le pied dans un pareil établissement, et jamais elle ne me laissera venir aux élections. Alors, adieu les belles espérances !
– Que diantre alliez-vous donc faire, vous, dans une école de danse ?
– Eh ! l’occasion.
– Quelle occasion, voyons, contez-moi tout ? » dit avec une impatiente anxiété le futur juge en se couvrant de sa robe de chambre et de son bonnet de velours. Et il s’assit à côté du lit de son pauvre collègue, qu’il regardait avec intérêt en lui pressant la main, car, après tout, comme concurrent, il n’était plus à craindre, cet excellent ami.
« J’étais chez le maréchal où l’on me pressait de me porter candidat à une des charges de juge ; je ne voulais pas, je repoussais les offres ; ils continuaient de m’offrir leurs voix ; moi, je sentais que j’allais faiblir. Bah ! me dis-je, j’irai chez Chramikine pour causer d’autres choses. J’arrive, je le trouve ; il me dit : « Bravo ! Allons à l’école de danse ! »
– Et vous êtes allés ?
– Et nous sommes allés. Comme il dispose de deux voix, on n’a pas grand-chose à lui refuser en temps d’élections. Le diable sait à quelle école il m’a mené là. Grand éclairage, musique. Cela me rappelait ma noce. Le cœur, dès l’antichambre, me battait toutefois bien autrement. Je remarquai deux yeux noirs… Oh ! oh ! oï ! ahi ! ahi ! ahi ! doucement ! lah ! lah ! »
Les domestiques frottaient de glace le dos très maltraité du candidat à la charge de juge…Après la glace, il se fit appliquer des serviettes chauffées ; on lui passa une chemise blanche et fraîche, et il s’endormit. Zajmoûrine ayant parfaitement deviné de quelle école revenait son collègue, le laissa s’endormir d’un profond sommeil qui, tout bienfaisant qu’il était, faisait beaucoup péricliter sa candidature, car le malheureux en avait bien pour plusieurs jours à garder la chambre.
Pavel Ivanovitch Tchitchikof, au rebours des autres, ne s’agita point, n’étourdit, n’importuna, ne visita personne, et se mit au lit en vrai campagnard, bien avant onze heures. Le lendemain matin, 15 septembre, il chaussa ses pantoufles, se lava à très grande eau, s’essuya la figure, le cou, la poitrine et les bras ! il mit sa robe de chambre à la tatare, et, à sa grande satisfaction, il vit, à travers la porte laissée entr’ouverte par le valet de chambre, le solide visage du tailleur qui tenait sous son bras, avec précaution, un léger fardeau enveloppé d’un grand foulard des Indes.
« C’est prêt ? dit Tchitchikof.
– Parfaitement prêt, répond le tailleur en prenant son creux et retirant les épingles.
– Après cela, m’ira-t-il bien ?
– Il doit aller bien, » répond l’artiste.
Tchitchikof s’habilla des pieds à la tête, et à la fin se fit passer son uniforme, et, se plaçant devant une glace, il exécuta divers mouvements du corps et des bras ; après quoi il dit que peut-être l’habit était un peu étroit aux aisselles.
Le tailleur prétendit que l’emmanchure ne laissait rien à désirer.
« Fort bien, dit Tchitchikof, mais vois donc, si je fais comme ça, comme ça, cela me gêne sous les bras.
– L’assemblée des électeurs n’est pas un étang dangereux, et vous n’irez pas peut-être nager là comme s’il y allait de la vie à gagner le bord ; vous vous tiendrez gravement assis comme tous les nobles de votre âge.
– Sans doute, sans doute », dit Tchitchikof un peu honteux d’avoir pris devant cet homme des airs de naufragé. Mais il ne put s’empêcher de se coiffer de son chapeau à cornes, et de dire en se mirant toujours : « J’ai, ma foi, l’air d’un général avec cet uniforme ; ne trouves-tu pas, mon cher ?
– Vous êtes, comme cela, un vrai général.
– Tu trouves ? Et la figure, hein ?
– Tout à fait la figure qui convient à un général, et même pas un simple général.
– Comment ! un simple ? Est-ce qu’il y a plusieurs sortes de généraux.
– En fait de généraux, il y a les Américains, monsieur.
– Quelle folie ! où as-tu pris que nous ayons des généraux américains ?
– On les appelle ainsi.
– Qui est-ce qu’on appelle ainsi ?
– Eh mais, la grandesse, la haute noblesse, les nobles seigneurs propriétaires de beaux domaines.
– Tu mens ; allons, tu es, je le vois, un grand hâbleur.
– Je dis ce que je sais, voilà tout.
– Voilà le prix du ton travail. Est-ce que tu as coupé et cousu toi-même, ajouta-t-il en dessinant son torse devant la glace.
– Moi-même, monsieur.
– Cet argent-ci est-ce pour toi ?
– Non, c’est pour le bourgeois ; si vous donnez quelque chose pour moi, vous me ferez bien plaisir.
– Tiens, va avec cela prendre le thé à ma santé. » Et il lui donna un tselkove[6].
Après le départ du tailleur, il prit devant le miroir différentes poses, salua en avant, en arrière et obliquement, ceignit son épée de gentilhomme, mit ses gants, et comme il faisait très beau, il se rendit pédestrement à la maison des assemblées de la noblesse.
Il y avait une demi-heure que tintait la cloche de l’appel aux élections ; les nobles arrivaient de minute en minute plus nombreux ; devant la porte étaient les gendarmes mis à la disposition de la police urbaine représentée par cinq ou six agents très affairés.
L’hôtel de la noblesse était plein de bruit, d’allées et de venues, de mouvement inaccoutumé. Les gens de connaissance se rencontraient, se livraient à l’intempérance nationale du baiser et de l’embrassade, ce qui n’excluait pas poignée de main à l’anglaise. Tchitchikof vit, non sans surprise, dans la grande salle une foule de gens qui saluaient non pas seulement leurs connaissances, mais les personnes mêmes inconnues et qu’ils voyaient pour la première fois. Leur regard était doux et respectueux, pour ne pas dire obséquieux ; leur chevelure était lisse et leur menton parfaitement rasé de frais. Ces messieurs étaient les candidats aux magistratures du gouvernement[7] qui ne sont point inférieures à celles des présidents de chambres ou cours de justice.
Le maréchal de la noblesse du gouvernement, en uniforme de gentilhomme de la chambre de Sa Majesté Impériale, fit son entrée en saluant poliment de tous les côtés ; il s’arrêta au milieu de la foule et causa amicalement avec les nobles de sa connaissance. Les maréchaux des districts se mirent en devoir de lui présenter les nobles de leurs districts. Le représentant de toute cette noblesse ne cessait de saluer, et il donnait même la main à quelques-uns au moment où ils passaient.
Tchitchikof n’avait point compté sur un honneur si insigne, en sorte que, par la distraction que lui causa la surprise, il pressa assez fort cette main que lui tendit sans penser le maréchal. Son amour-propre flatté se fit voir aussitôt dans sa démarche, dans le port de sa tête et dans toute l’économie de sa personne ; il comprenait tout ce qu’il venait de gagner aux yeux de tous ses voisins de campagne ; son district le regarda quelques minutes, et quelques-uns lui trouvèrent une physionomie de diplomate.
« Dites-moi un peu, dit un noble à un autre, pourquoi M. le maréchal a échangé une poignée de main avec Tchitchikof.
– Une distraction, le hasard, voilà tout.
– Non pas, non pas ; après lui avoir tendu la main, il a relevé ses gros sourcils, et j’ai remarqué qu’en regardant comme quelqu’un qu’on est aise de trouver à son poste, il a fait un ah… a… a… significatif.
– Bah ! c’est comme ça.
– Comme ça n’explique rien.
– Est-ce que je sais, moi, ce que vous me demandez là ? Je cherche là-haut dans les tribunes.
– Vous avez là des connaissances, des parents, n’est-ce pas, qui vous regardent ?
– De nouvelles débarquées, pour sûr, ce sont de nouvelles débarquées ! Nous n’avons jamais rien d’approchant ici, même à l’époque de la foire… Voyez, voyez !
– Vous devriez rougir. Le bel objet d’enthousiasme ! Sommes-nous ici pour de telles folies ? Et penser que vous avez pour femme une beauté…
– Qu’est-ce que ça fait ! une beauté, soit. Mais admirer le canon n’empêche pas de voir aussi la licorne et la couleuvrine ; je veux admirer un peu de près cette…
– Allons, le voilà parti. Quelle idée ! Mais je ne souffrirai pas cela, et je vais là-haut pour la ramener ici.
– Aprepian-Maximych ! où allez-vous donc ?
– Le gouverneur… chh… chh… chh… messieurs, chht !
La noblesse entoura la grande table comme d’une quadruple muraille de cinquante pieds d’épaisseur. Le gouverneur était un homme grand et beau ; il salua l’assemblée, et, sans s’asseoir, il prononça comme président un discours bref et plein de sens par lequel il annonça l’ouverture de la session. Avant tout, il pria toute l’assistance de le suivre à l’église, pour y prêter le serment d’agir avec impartialité dans les suffrages et de ne porter aux magistratures que des hommes vraiment dignes de les exercer.
C’est dans la grande rue que se trouvait l’église ; cette partie centrale de la ville avait ce jour-là l’aspect le plus animé ; on y voyait les uniformes des troupes de toutes armes, les habits d’ordonnance de tous les employés civils et des voitures de toutes les époques, remplies d’électeurs et d’éligibles, se rendant à l’église entre les deux haies épaisses et bariolées que formait de part et d’autre la population, dont une partie garnissait toutes les fenêtres jusqu’aux lucarnes des greniers.
L’église était assez grande pour sa destination, même en temps extraordinaire, mais ici la foule des curieux la faisait sembler extrêmement petite.
Après la cérémonie du serment, messieurs les assermentés se dispersèrent par toute la ville, les uns pour rentrer chez eux, les autres pour courir en vingt maisons faire des visites, et la plupart s’assurer un couvert à une bonne table, sauf à la prendre d’assaut, s’il ne s’offrait pas de lui-même. Cette journée fut pour plusieurs un jour de bon espoir. Beaucoup, qui n’avaient pas déjeuné et avaient fort mal dîné, trouvèrent à l’improviste un souper copieux et splendide, et la certitude d’un excellent dîner pour les jours suivants.
Le lendemain la séance fut ouverte par la lecture d’une liste, rédigée dans l’ordre alphabétique, des nobles de tout le gouvernement qui s’étaient trouvés ou se trouvaient sous jugement ; après la proclamation de chaque nota, il sera décidé séance tenante, par voie de scrutin, si on leur reconnaîtrait, oui ou non, le droit de prendre part aux élections.
Tchitchikof assista à cette lecture émouvante ; il ne tenait plus à sa place ; son impatience était si forte que, plusieurs fois, il se glissa près du secrétaire de la noblesse, et regarda par-dessus son épaule la liste qu’il lisait ; et, saisissant un moment d’interruption, il demanda tout bas au secrétaire s’il arriverait bientôt à la lettre T. Le secrétaire lui répondit poliment qu’il allait à l’instant même lire les noms ayant pour initiale la lettre T. À cette nouvelle, Pavel Ivanovitch retourna soucieux à son fauteuil et dit à son voisin, qu’une dent cariée le faisait horriblement souffrir, qu’il avait en vain espéré que le mal cesserait, qu’il voyait la nécessité de se la faire arracher, et qu’en tout cas, il ne pouvait rester au milieu de tous ces courants d’air. Il sortit. Arrivé à l’auberge, il s’étendit sur son lit en attendant qu’on lui apportât une marinade d’esturgeon qu’il avait commandée dès le matin pour quatre heures.
Une demi-heure au plus s’écoula après la sortie de Tchitchikof, lorsque la lettre T fut attaquée. On nomma d’abord un sous-lieutenant A. P. Tchouvirine, mis en jugement comme accusé de s’être emparé avec voies de fait de la vache du bourgeois Krovopatkine. Le tribunal avait acquitté Tchouvirine.
« Qu’il vote ! » s’écrièrent une foule de voix.
G. P. Tchernef, secrétaire de collège, a été accusé de faire du tort à la ferme des eaux-de-vie et d’avoir cruellement battu le préposé. Acquitté quant au premier point, il fut, sur le second, condamné à des dommages intérêts en réparation d’honneur au profit du battu et à trois jours d’arrêts sous la tente.
« Qu’il vote ! » cria-t-on, comme pour le précédent.
Ivan Borissovitch Tchirnazof, conseiller titulaire, accusé d’avoir sur les terres de la couronne…
« De la couronne ! exclure ! exclure ! » crièrent cent voix à la fois avec l’accent de la colère.
Ivan Stépanitch Tsélikof, assesseur de collège, mis sous jugement pour avoir, au milieu de la place, fait feu d’un fusil chargé ?
« Tsélikof a fait feu d’un fusil chargé ? dit vivement un gentilhomme à chevelure frisée menue ; positivement chargé ?
– Sans doute que son fusil était chargé.
– Si l’arme n’est pas chargée, il n’y a pas de coup de feu possible.
– Les ê pe e tits i ga a a arçons brûlent qué é é elquefois u u une amorce, pour jouer. Au o o o reste, merci de l’é é é expli i i cation ; Je ne e e e sa a a avais pas. »
(Rire presque général.)
« Pourquoi le secrétaire n’a-t-il pas fini sa phrase ! (dit d’un air tout effarouché un monsieur aux regards de plomb, la tête tondue très ras) ; est-ce que Tsélikof a tué quelqu’un avec son fusil chargé ?
– On vous prie de vous taire !
– Qui donc donne et ôte la parole ici ? Je demande si Tsélikof a tué ou blessé quelqu’un. »
Le bruit augmentait de minute en minute.
« Messieurs, messieurs, silence, je vous prie, dit avec douceur le maréchal du gouvernement.
– Je sais cela, moi ; j’étais présent. « Il a blessé… » répondit très gravement un gros monsieur qui avait sur la joue droite un bouquet de poils vraiment extraordinaire en force et en longueur.
« Par cette détonation… voulut continuer le secrétaire.
– Écoutez, Petre Fédorovitch, écoutez-donc ! on explique le coup de feu de Tsélikof.
– Quoi ! comment ! On n’entend rien du tout.
– Allons, ça va recommencer, puisque tout l’orchestre accorde ses instruments.
– Secrétaire, parlez plus haut et allez votre train. Ahi, ahi, de nouveau sur mon maudit cor ! qui passe donc là ?… Ahi, ahi, est-il grossier celui-là ! il ne demande pas pardon.
« Par cette détonation, dit le secrétaire en le prenant plus haut de toute une octave, il effraya mortellement une dame qui passait. Cette dame est la femme du commissaire de police du quartier, Schoukine ; par suite de sa frayeur, cette dame, en arrivant chez elle…
– Ah ! si elle en est morte, qu’importe qu’elle ait été atteinte ou non par la décharge ?
– Au nom de Dieu, messieurs, écoutez, n’interrompez pas. »
« En arrivant chez elle, elle fut mise au lit et accoucha de deux enfants qui ont été reconnus être du sexe mâle…
(Grand éclat de rire.)
– Fort bien, mais la mère ?
« La mère et les enfants sont dans le meilleur état de santé. » Par suite de l’enquête qui fut ordonnée, Tsélikof a été déchargé de toute responsabilité.
« Qu’il vote ! s’écria-t-on de tous les côtés.
– Ce serait fort de priver celui-là de sa qualité d’électeur ; il a mis la science sur la voie d’un nouveau moyen de précipiter l’action de la nature dans les cas difficiles.
– Ce que vous dites là est très vrai. À propos, et votre jument ?
– Je l’ai vendue à un maquignon. Mais vous ne savez pas l’aventure ?
– Non, je ne sais pas ; mais permettez-moi d’ab…
– Messieurs, pour l’amour de Dieu, écoutez. Il n’y a pas moyen d’entendre un seul mot.
– Larlou Kouzmitch, voyez, voyez ; qui est dans celui qui, là-bas, est assis sur le tout dernier banc, là, là, dans l’encoignure ; il y a au-dessus de sa tête une lampe… Ah ! vous voyez à présent… Hein ! quelle figure ! Voilà qui serait digne du crayon de Gavarni.
– Taisez-vous donc : on lit… : on lit… »
« Pàvel Ivanovitch Tchitchikof, conseiller d’État, accusation de faux en matière de testament.
– Ah ! pour un gentilhomme, ceci est assez mal porté. Exclure ! exclure !
– Hé ! k k k quoi ? co co co oment ? du f f f faux en pierrerie et di i i iamants ?
– Bien tombé… On vous dit : pour faux en matière d’héritage.
– Ha ha ! J’en en entends ; divers tri i i potages… Aux é é élections ? Mais qu’ê ê est-ce que les tri ibunaux avaient à voir là ?
– Ah çà, vous me laisserez bien prendre ma prise ? Ils me serrent si fort que je ne puis pas atteindre ma tabatière. On ne vient ici qu’une fois tous les six ans, et c’est pour être mis dans un étau à chaque pas. Moi, je vais filer.
– Que ne file-t-il donc plus vite, au lieu de bavarder, ce gros-là ; il prend à lui seul trois places, et près de lui ce n’est pas tenable. Il lui faut encore ses coudées franches pour priser, excusez !
– En finirez-vous, là-bas ? Laissez donc écouter !
– Eh bien, qu’est-ce que vous venez faire par ici, vous autres, ouf ! ouf ! Oh, c’est par trop fort !
– Cht, cht, cht, cht ! Silence, je vous prie.
« Accusé d’avoir perpétré un faux en matière de testament, et d’avoir acheté à différents propriétaires nobles de domaines habités, des paysans-serfs, âmes mortes avec la terre qu’ils occupaient. – Il a été, après enquête et jugement, complètement acquitté comme non coupable. »
– Quoi ? quoi ? Des âmes mortes ?
– On l’avait accusé d’avoir acheté des âmes mortes, des absurdités, enfin, voilà, quoi !
– Co… co… o… o… ment ? Il a acheté le testament d’une femme morte ?
– Ah, mon cher monsieur, tu es bien assommant ! que diantre, débouche donc tes oreilles ! Je te réponds pour la dernière fois : il a acheté des milliers d’âmes mortes.
– Ne dit-on pas mortes ? Ah Jésus mon Dieu ! pas moyen d’entendre ; c’est une Babel !
– Quelles histoires ! je vais sortir ! le secrétaire lit une chose ; ici on parle d’une autre.
– Mais pas du tout… C’est bien cela ; il s’est adjugé un grand héritage et il a acheté d’anciens cimetières.
– Impossible. Vous avez compris comme cela, je le veux bien.
– Répétez l’article ! répétez, répétez ! cria une grande partie de la noble assemblée.
– Et venez près de nous, ici, ici, voilà, c’est bien, c’est le centre de la salle…
– Ce n’est pas vrai, plus à droite, à droite, voilà le vrai centre, ici donc, plus près de nous ! »
Le secrétaire se plaça au centre même ; il toussa et se mit à lire :
« Pàvel Ivanovitch Tchitchikof, conseiller d’État, accusation de faux en matière de testament, et accusé d’avoir acheté à divers propriétaires nobles leurs âmes mortes… »
À ce mot il se fit dans la salle un bruit et une confusion épouvantables. La plupart des électeurs se levèrent.
« Voilà du nouveau !
– Crime sur crime !
– Quelle apparence ! Allons donc !
– C’est un faiseur d’affaires, un homme à projets, un spéculateur, voilà !
– Oh, cette idée, je vous demande ; cette idée de déterrer les morts !
– En voulait-il pas faire du charbon animalisé ?
– Est-ce que l’enquête ne dit pas ce qu’il voulait faire de ces os et de ces cadavres ?
– Je crois qu’on peut avec les tombes faire du salpêtre ; après ça, les ossements donnent une cendre que l’industrie utilisera pour sûr ; moi je…
– En voilà un qui dit des horreurs. C’est un cas, un cas, un tel cas, voyez, que je ne me serais jamais figuré ; non, un pareil cas jamais. Que je raconte cela à ma femme, elle dira que je mens.
– Pourquoi le dire ? pourquoi se faire gronder ? À quoi bon chercher les querelles ? ne viennent-elles pas d’elles-mêmes sans cela ? Moi, je ne dirai pas un mot à ma femme de cette abominable affaire.
– Moi, je dirai tout à la mienne ; sans cela elle l’apprendrait d’un autre, et en voilà un bon sujet à querelles !
– Pour quoi faire, pour quoi faire, pourquoi achète-t-il des âmes mortes ?»
Le haut-maréchal jusqu’ici avait pris patience, mais, sentant qu’il fallait en finir de cet article, il s’arma de la sonnette et tinta jusqu’à ce que le silence le plus complet se fût établi, et alors, il dit à l’assemblée :
« Messieurs, il paraît que, sur la question de savoir si le droit d’élire de ce gentilhomme est ou n’est pas reconnu par l’assemblée, il y a scission. Ne vous convient-il pas, en cette occasion, de recourir au scrutin de ballottage ?
– Très bien.
– C’est le cas ou jamais.
– Le ballottage, le ballottage ! »
Les boules furent apportées, et on procéda au scrutin.
« Ah ! que je voudrais voir ce monsieur Tchitchikof, sa figure, son extérieur, ses manières.
– Pour sûr la mine d’un crochet de chicane et d’un vaurien achevé, d’un croque-mort tout au moins.
– Nullement, tout le monde disait hier que c’est un homme encore jeune, grassouillet, frais, bonne tenue et bon ton.
– On dit qu’il a servi dans les gardes impériales.
– Tchitchikof ? Vraiment ? Çà, dites donc, Trofime Pétrovitch, puisqu’il est de votre district, vous devez le connaître, vous ?
– Non pas ; dans notre district, nous n’avons personne de ce nom-là.
– Il a été agent d’affaires au contentieux, en Sibérie.
– Il faut savoir de quel district il est ; à qui donc s’informer ?
– Il nous est arrivé ici droit de Kamtchadka, à cheval sur un renne.
– Finissez. Ha !
– Moi, je vous dis que le cas est fort grave.
– Tchetchelkof, Tcheltchelkof ! ! Grand Dieu, voyez quels noms de gentilshommes il se rencontre maintenant dans le monde ! Nous ne sommes ici qu’un seul gouvernement, pas même une province entière, et vous voyez quels noms il nous faut apprendre à épeler. Ainsi, le commerce d’âmes mortes mène à la noblesse, bravissimo ! Elle est si grande, notre bonne mère la Russie ! naturellement elle contient toutes sortes de gens, on y exerce toutes sortes d’industries et de commerces…
– Oncle, eh ! oncle, écoutez… On dit qu’il y a des Kalmoucks… Des Kalmoucks, hein ! Est-ce vrai qu’il y a des Kalmoucks ?
– Oui ; laisse-moi tranquille. Ho ho ! Tchetchelkof, gentil garçon…
– À qui en avez-vous donc avec votre Tchetchelkof ? Quel Tchetchelkof ? On vous a lu vingt fois bien clairement Tchétchanine, et pas du tout Tchetchelkof ; j’enrage quand j’entends défigurer les noms propres.
– Attrape !… Oh ! l’oncle, voilà comme il est ; fait-il un pas, il chope, dit-il un mot, il hoque.
– Et, comme tant d’autres, il croit parler juste.
– Le vrai nom, c’est Tchitchikof ; M. Tchitchikof est ici même, ici, dans cette salle. Il a bonne figure, et en général l’expression de sa physionomie est une de ces expressions qui inspirent, ou du moins, et certes, avec la juste réputation dont…
– Très bien ! très bien ! Vacili Loukitch… Oh dame celui-là, quand il se met à deviser, et surtout à analyser, il n’y a vraiment plus qu’à se taire et à se mordre la lèvre d’en bas avec les dents d’en haut, ou au rebours.
– Admettre, admettre ! il faut admettre M. Tchitchikof ! Il a acheté, puisqu’il a acheté, c’est qu’il a payé. Si au lien d’acheter, il avait dérobé, enlevé, volé, oh ! alors, il faudrait l’exclure de partout et lui faire son procès.
– Sans doute, et alors, nous demanderions qu’il fût dépouillé de tout titre de noblesse.
– Oncle, dites, oncle, quand on vous aura fait députat, quartier-maître civil, local, pour le logement militaire des troupes de passage, vous me mènerez voir Leoubof, hein ?
– Il choisit bien le temps et le lieu pour parler de sa Leoubof !
– Eh mais, oncle, dans tout notre district, il n’y en a pas une qui vaille Leoubof, n’est-ce pas, voyons, convenez, oncle…
– C’est vrai, bon, mais à présent tais-toi.
– Ah ! vous reconnaissez que c’est vrai ? Elle est bien gentille, hein ?
– Oui, oui, c’est bon ; va-t-en un peu là-bas, voir si j’y suis.
– Savez-vous, oncle, que moi, auprès d’elle, je ne suis qu’un pauvre imbécile ?
– Un imbécile, certainement. Laisse-moi, au nom de Dieu, laisse-moi ; tes farces commencent à m’excéder, parole d’honneur.
– Quoi ? l’honneur ! Ah ma foi, voilà l’oncle qui radote !
– Comment, tu oses, pendard ! tu dis…
– Je dis, oncle, que vous êtes ma petite âme, mon petit cœur, mon chouchou. Tenez, je n’y résiste plus, il faut que je t’embrasse. »
Le gentil neveu s’élança au cou de son oncle ; celui-ci se débattait et se fâchait tout rouge, et on faisait cercle autour de cet épanchement de famille. Dans ce cercle pénétra un troisième personnage, qui devint aussitôt le plus marquant. C’était un petit vieillard tout ridé, en ancien uniforme de marin, au collet brodé, fort avarié. Il avait tout le visage inondé de sueur, et ses cheveux gris se collaient sur ses tempes. Ce vieux loup de mer était livré à une très grande agitation. Il avait déjà fouillé tous les recoins de la salle ; il gagnait le centre, et ses yeux plongeaient dans toutes les directions. En pénétrant dans le cercle dont nous avons parlé, il dit d’un air tout préoccupé, mais sérieux :
– Messieurs, de grâce, auriez-vous l’extrême obligeance de me dire à quel prix Tchitchikof a payé l’âme morte ; je veux dire, prix moyen ?
– Sept roubles et soixante-quinze kopéïki en assignats, répondit gravement un gros monsieur qui tenait à trois doigts au-dessous de son nez, une tabatière d’argent ouverte, et prisait avec délices et méthode.
– Du sexe mâle ou de l’autre ?
– L’un dans l’autre ; mâle ou femelle. »
Le marin s’épanouit ; puis il prit un air de mystère en ajoutant :
« Est-ce qu’il n’achète que des majeurs, ou s’il prend aussi les enfants ?
– Je vous dis ce qu’il a fait ; il a acheté des âmes ; vous devez savoir ce qu’on appelle des âmes[8].
– Ah ! bien… un mot seulement ? Auriez-vous la bonté de me montrer ce M. Tchitchikof en personne, ou dites seulement où il se trouve actuellement, dans quelle partie de la salle.
– Tenez, regardez bien là, plus loin, plus loin, contre la colonne, à l’angle de la galerie, cet homme grand, très maigre, très laid, longs cheveux blanchâtres, ébouriffés, et des lunettes d’écaille. C’est une figure très facile à remarquer. »
Le marin bondit comme un chevreau ; puis il courut d’une course violente et si désordonnée, qu’il mit sur leur séant par terre, deux lourds gentilshommes, renversa trois fauteuils, enjamba plusieurs banquettes, et arriva enfin à son mal peigné en lunettes d’écaille. Il le saisit convulsivement par le bras et l’entraîna dans un coin désert. Le marin parla, fit force courbettes, et accompagna de mouvements saccadés des bras, des sourcils et de la tête, chacune de ses paroles. Le blondin souriait d’un air méprisant, regardait de haut, des pieds à la tête, l’éloquent marin, allongeait la lèvre inférieure et haussait ses maigres épaules.
« Sérieusement, quoi, vous ne seriez pas Tchitchikof ?
– Çà, faites moi donc le plaisir de me dire ce que vous voulez de moi. Je n’ai point l’honneur de vous connaître… pardon… (L’inconnu voulait s’éloigner.)
– Non, vous ne m’échapperez pas ainsi, noble et généreux Tchitchikof, vous m’achèterez mes 140 âmes de l’un et de l’autre sexe, mortes du choléra ; vous me dédommagerez un peu du moins de cette perte cruelle. Faites qu’un vieux marin, ses fils et petits-fils, aient à bénir éternellement votre nom.
– Vous plaira-t-il de me laisser en repos ! Où diantre prenez-vous toutes les choses ridicules que vous me dites là ?
– Chacun cherche son avantage ; c’est tout naturel. Je respecte tellement et tiens pour si légitime le commerce que vous avez entrepris, que je suis prêt à rabattre 25 kopéïki du prix que vous donnez de chaque âme morte, uniquement pour jouir du bonheur de concourir ainsi, selon mes facultés, à la prospérité de vos opérations.
– Je vous prie encore une fois de vous taire et de ne me pas forcer à vous dire des duretés.
– De la part d’un homme sage tel que vous, je n’ai pas à attendre la moindre parole grossière, certainement. Faisons notre marché ici, de vous à moi, et pour l’acte et la somme, j’irai les prendre chez vous.
– Ah çà, vous voulez donc… ?
– Ne vous inquiétez pas de cela ; je n’aurai pas de peine à trouver votre demeure, et fut-elle au fond des mers, je trouverai. Eh bien, mon honorable Pàvel… »
Ce petit colloque privé fut interrompu net par le silence qui tout à coup se fit dans toute la salle. Le secrétaire proclama le résultat du scrutin :
« D’après le scrutin qui vient d’avoir lieu au sujet du conseiller d’état Pàvel Ivanovitch Tchitchikof, il a été trouvé pour le maintien de son droit de vote 499 contre 87. M. Tchitchikof est admis comme membre de l’assemblée à la majorité de 412 voix. »
– Je vous félicite ! dit le marin.
– Que le diable vous confonde ! » dit le monsieur aux besicles.
La lecture du reste de la liste fut reprise et terminée en une demi-heure. On soumit ensuite aux délibérations de l’assemblée quelques propositions. Il y en eut qui furent pour tous les districts une occasion de grand tapage, au point que du dehors on entendait distinctement les voix les plus puissantes qui s’élevaient dans l’intérieur.
« Sans doute, criait avec une certaine cantilène bizarre un grand brun, les gens bornés, ceux qui n’ont sur la nationalité que des idées mesquines et plates, ne comprenant point ce que c’est que la vraie philanthropie, idéalisent tant qu’ils peuvent la popularité vulgaire. Mais ceux qui nous comprennent avoueront que des idées individuelles d’une pareille nature présupposent une mûre et grave contemplation subjective de tous les points esthétiques de la création, points dont la connaissance peut seule donner ce que nous appelons les points de vue actuels, contemporains et non arriérés et absurdes.
– Monsieur a raison ; il y a de la logique dans ce qu’il a dit là.
– Il a ma foi parlé spirituellement comme ton dictionnaire de Tatischef.
– Au fait, qu’est-ce qu’il a dit ?
– Il a dit ! Il a donné son opinion, voilà.
– Quelle est donc son opinion ?
– Il l’a dite, son opinion ; vous n’aviez qu’à écouter.
– Il n’a rien dit du tout.
– Vous parleriez comme lui, vous, n’est-ce pas ? Allez donc ; je suis sûr que vous n’êtes pas en état de vous expliquer.
– Quand je parle, chacun du moins me comprend.
– Eh bien, Sava Pétrovitch parle pour les personnes qui ayant fait de grandes études, ont l’intelligence pleine des besoins moraux et de la pensée de notre temps.
– Grand bien leur fasse !… Mais qu’avez-vous fait hier à la préférence ?
Ces messieurs se mirent à parler de leurs exploits de cartes de la veille, jusqu’à ce qu’une de leurs connaissances communes vint leur demander de quoi il s’agissait, et qui était le membre qui donnait son opinion.
« Au bureau, là-bas ? pardon, je n’y étais plus ; mais non, ce n’est pas une opinion qui était donnée ; on faisait je ne sais quelle proposition. Hé ! Pàvel Dinitritch, voulez-vous expliquer à monsieur ce que le secrétaire vient de lire ; moi je n’ai pas le temps, pardon, je rentre chez moi.
– Votre Noblesse fait horriblement de bruit, dites donc ?
– Tous ont l’estomac vide ; ils crient pour tromper un moment leur appétit ; mais il serait temps de lever la séance.
– Nous signerons le protocole sans bruit, sans conteste.
– D’autant mieux que ceux qui rédigent sont plus malins que nous.
– Qui vais-je inviter à venir dîner avec moi ? C’est si ennuyeux de manger seul, dit un monsieur à nez épaté.
– Demeurez-vous loin ? dit au nez court un jeune monsieur à nez long.
– Non, tout près d’ici.
– Je vous félicite, vous en satisferez d’autant plus tôt votre appétit.
– Quant à la satisfaction de mon appétit, je ne regarde pas à la distance. Demeurez-vous loin ?
– Non, pas très loin, répond le jeune électeur.
– Eh bien ! dit le gentilhomme au nez court, allons ensemble ou chez vous ou chez moi ; cela m’est indifférent.
– Allons. Moi je suis accommodant en ces sortes de choses.
– Ce que j’aime dans les jeunes gens, c’est ce charmant sans façon qu’ils ont la plupart. On voit tout de suite qu’on a affaire à un homme bien né, à un jeune homme qui a été militaire un temps. Je ne le connais pas, il ne me connaît pas davantage, je suppose, je lui dis : « Je vais dîner » ; il me répond : « Allons dîner » ; et voilà que nous allons dîner de compagnie. N’est-ce pas, frère, dis ?
– Certainement. Tu comptes sur moi, je compte sur lui ; la confiance est ce qu’il y a de plus simple et de meilleur au monde. »
On voit que nos deux amis, dont l’un avait bien le double de l’âge de l’autre, en sont venus bien vite aux tu et aux toi. C’était tantôt le nez court, tantôt le nez long qui semblait mener son camarade ; ils firent ainsi à peu près le tour de la ville. Leurs logements, paraît-il, étaient éloignés du centre, ou ils s’étaient trompés de rue ; ils n’armaient toujours pas. Le nez court dit à l’aquilin qu’il voyait être las et ennuyé :
« Conviens que tu n’avais pas l’intention de dîner chez toi, et que tu as aujourd’hui, dès le matin, donné campo à ton cuisinier !
– Bien touché ! ce que tu viens de dire est l’exacte vérité !
– Eh bien, ni moi non plus je n’ai donné aucun ordre à mes gens, et ma cuisine est froide. Séparons-nous.
– Au revoir. Diable emporte le vieux filou.
– Adieu… Voyez-vous ce petit gredin. »
Le jeune gentilhomme resta tout un quart d’heure indécis ; il se disait :
« Au régiment, il y a passablement de jeunes pique-assiettes, il doit bien y en avoir même ici. Ce vieux camard m’a vraiment fait courir sans conscience ; il faut manger pourtant. Bah ! je vais aller chez notre juge ; il a sûrement dîné, lui ; c’est égal, il ne me laissera pas sortir sans me proposer au moins du thé, sinon quelque chose de plus solide. »
Cependant la séance de l’assemblée n’était pas encore close ; tous ceux qui avaient su s’arranger de manière à se lester l’estomac d’un déjeuner, sans qu’on remarquât leur absence, tenaient bon ; à chaque proposition, beaucoup encore criaient, déclamaient pro et contra, à tort et à travers. Quelques-uns, contre tout à-propos, s’avisaient de demander le scrutin… mais tous finirent par sentir l’aiguillon de la faim et furent charmés d’entendre M. le gouverneur ajourner à la fin des élections les délibérations à suivre sur les sept ou huit propositions qu’il restait encore à soumettre à l’assemblée.
Au fond, la véritable résolution finale, c’est qu’on laisserait pleine liberté sur tout cela à M. le secrétaire, qui, d’avance, probablement, connaissait l’opinion de M. le maréchal du gouvernement, et qui lui-même, plus que personne, devait avoir grand besoin de se reposer après une semblable corvée.
Il y a cela de bon qu’en ces jours d’assemblées électorales, on a la faculté, sinon toujours d’obtenir des satisfactions d’amour-propre, du moins de bien faire bombance et d’avoir des distractions à ses soucis ordinaires. Il se rencontre bien peu de gentilshommes qui ne finissent par signer, sans faire aucune réserve, tout ce que le secrétaire de la noblesse leur présente, tout ce qu’il rédige et se propose de rédiger sur plusieurs feuilles de papier, ne voulant ni mettre d’entraves à sa plume agile, ni même lui gâter l’appétit par des subtilités taquines.
Notre héros se sentit, dès le soir même, infiniment mieux qu’à la séance. Il est à supposer qu’une triple portion de marinade et une bouteille de Chateau-la-Rose très vieux, qu’il absorba pour tromper l’ennui de quelques heures de solitude, eurent en outre un effet salutaire sur son nerf maxillaire, ce qui le dispensa de poser dans le fauteuil d’aucun dentiste. Il prit son chapeau rond et un long surtout ouaté à la Palmerston, et se mit à longer quelques rues, une jolie canne de poivrier d’Inde à la main. Toutes les maisons de la ville, tous les logements bons et mauvais, les moindres chambres, les moindres pavillons de jardins étaient occupés et encombrés ; les auberges et les restaurants étincelaient de lumière ; leurs portes étaient comme assaillies de voitures publiques et privées de toute capacité, de toute forme et de tout nom. Dans quelques salles détonaient intrépidement et impunément les prétendus accords d’orchestres ambulants, artistes forains, bohème inévitable, impitoyable et recherchée. La noblesse prodiguait son or en déjeuners et dîners excessivement dispendieux où l’on ne voulait connaître de vins, excepté quelques clos privilégiés pour diversion, que ceux de la Champagne, d’eau, que la fameuse eau de Zelsters naturelle. En buvant et mangeant à outrance, en prononçant des toasts d’une grande originalité, il parlait, comme versées de l’abondance du cœur, quantité de promesses de mettre des boules noires à celui-ci, à celui-là et à dix autres ; mais à un tel, à tel autre et surtout, surtout à l’amphitryon du jour, des boules blanches. Vaines paroles oubliées aussitôt que dites ! Le lendemain les boules étaient déposées selon l’entraînement ou le caprice du moment, selon l’influence des relations ou selon le degré de force des partis qu’on voyait se dessiner plus vivement à l’approche du moment décisif.
« Feu un tel, disait un monsieur à un autre, au coin d’une rue, a donné à un tiers le suffrage qu’il m’avait promis le matin même encore ; il ne lui plaisait pas que j’eusse cette modeste charge ; Dieu l’a puni de sa fourbe ; il est mort cinq mois après sa trahison.
– Il est sûr, répond l’autre, que sans sa volonté de Dieu il ne tombe pas un cheveu de notre tête, mais vous, quoi ? aujourd’hui vous voulez être juge… que ferez-vous dans ces fonctions ?
– Moi, je ferai d’abord ce qu’a négligé bien à tort mon prédécesseur ; préliminairement à mon installation, je sanctifierai la salle d’audience, et ce n’est qu’après avoir fait bénir toutes les parties du local que je me montrerai, et soyez sûr que j’en ferai à ma tête et rien qu’à ma tête.
– À votre tête… hum ! oui, si Ivan Fédorovitch le souffre.
– Ivan Fédorovitch n’a aucune chance d’être nommé maréchal.
– Le ciel vous entende ! Mais entrons donc au café ; le serein[9] tombe, j’ai le frisson.
– Vous êtes bien bon d’appeler cela un café ; c’est une taverne, pour ne pas dire une caverne. Il y a là P.-P., B.-B., M.-S., P.M., K.-L., et vingt autres braillards qui se gorgent de vin de Champagne, tandis que trois joueuses de harpes très décolletées leur jouent et leur chantent Dieu sait quelles égrillardises ; et ces misérables, tous gens mariés, sont là qui dévorent des yeux ces drôlesses… et figurez-vous qu’ils n’ont pas eu honte de m’inviter !
– Et vous !
– J’ai regardé pour voir ce qui se passait là, et vite j’ai fait un plongeon. Croirez-vous que, par suite de cette orgie en permanence, beaucoup, dès ce soir, ont dû repartir d’ici pour leurs villages. Ils avaient apporté de quoi vivre un bon mois et plus ; en trois jours ils ont été à sec, et aujourd’hui ils disaient que des circonstances imprévues les rappelaient vite, vite, au manoir.
– Ah ! Pàvel Ivanovitch, bonsoir, dit Bourdàkine à Tchitchikof. Vous étiez aujourd’hui à l’assemblée ? continua-t-il en regardant fixement Tchitchikof.
– Oui, j’y ai passé deux heures ; j’y avais apporté un mal de dents que les courants d’air ont augmenté au point j’ai dû regagner mon auberge.
– Moi, malgré un gros rhume, je suis allé aussi à l’assemblée, mais plus tard, de sorte que je ne vous y ai pas rencontré. Figurez-vous qu’on y a fait mention de vos affaires, de vos procès… des bêtises enfin.
– Qu’est-ce que c’était donc ? dit Tchitchikof, feignant d’ignorer que rien dans cette circonstance avait pu se dire à son désavantage.
– Il a été fait mention des procès que vous avez eus, et, quoiqu’on ait bien dit que vous avez été acquitté, on riait, on jasait, on déblatérait. En définitive, la noblesse ne vous veut aucun mal. Moi, pour vous soutenir, j’allais dans la salle, d’un district à l’autre, parlant, insistant, flattant, priant, promettant… et j’ai, ma foi, réussi à souhait ; votre droit électoral a été reconnu par la majorité des voix.
– Eh bien, je ne me suis douté de rien de tout cela.
– Écoutez, entre nous, portez-vous hardiment candidat à la charge de maréchal. Votre district est, en ce moment, parfaitement disposé, croyez-moi, vous serez nommé.
– Je n’aspire point à ces fonctions, qui ne sont pas exemptes de tracas et de… de déplacements… » dit-il tout haut ; mais tout bas il pensait : « Ce serait bien flatteur pourtant. »
« Non ? Eh bien, Pàvel Ivanovitch, c’est très sage ; ne vous mettez pas en avant ; vous êtes et resterez un homme d’esprit remarquable, non seulement dans votre district mais dans tous les trois gouvernements de la province. Voyez Zajmoûrine, que lui manque-t-il ? les fièvres peut-être ; car enfin il est riche, intelligent, expert en économie rurale… Mais, non, le voilà qui grille d’impatience d’être maréchal ; on l’avertit qu’il n’aura que des boules noires ; il n’écoute rien, il a bon espoir ; savez-vous pourquoi ? Voilà son calcul, oh ! c’est un malin ! Les journées de demain et d’après-demain seront employées à la solution d’une foule de questions ; le troisième jour est un dimanche ; pour ce jour-là on attend l’arrivée de gentilshommes de trois districts. Dans ces trois mêmes journées beaucoup ici auront dépensé tout ce qu’ils ont apporté d’argent, aux cartes, en boissons, en ripailles et en orgies, et alors ils se souviendront que Zajmoûrine a une poche fortement matelassée de billets de crédit[10] : celui-ci leur prêtera au six sur bonnes lettres de change garanties par les plus solvables ; et encore fera t-il jurer sur l’honneur aux emprunteurs de lui mettre des boules blanches. Çà, je vous le demande, avec un groin comme le sien, aspirer au maréchalat de la noblesse !
– Il me fait l’effet d’un galant homme, et je ne vois pas pourquoi il en serait à acheter des voix ?
– Eh bien, si Zajmoûrine est ballotté comme juge, faites-moi le plaisir de lui flanquer une boule noire, et s’il se fait ballotter en vue du maréchalat, moi je m’abstiendrai tout à fait. Seulement, je vous en prie instamment, mettez, pour tout le monde, excepté pour Mélékitchéntsof, à gauche, à gauche, toujours à gauche. Quant à moi, le désir général m’a obligé de me porter candidat à la charge de juge ; ce sont des fonctions graves. Juger ses semblables quand je sais qu’au jugement dernier j’aurai, moi, à rendre compte de mes arrêts, c’est terrible, et pourtant je m’y résous et je veux être un magistrat exemplaire, croyez-le bien.
– Faites cela, ce sera bien méritoire. Mais votre Mélékitchéntsof, quel homme est-ce ?
– Un millionnaire ! voilà, voilà qui il faut élire, voilà qui sera un maréchal accompli ! savez-vous, il a promis de donner un grand dîner où il égalera tout le monde de laitage de Hollande. Aussi pour cela seul on a résolu de le porter au maréchalat du district. Je connais le fromage de Hollande et j’en suis grand amateur, ma femme l’aime beaucoup et ma fille aînée aussi, mais le laitage, le vrai lait de Hollande, ni moi, ni ma femme, ni mes enfants n’en avons jamais goûté. Eh bien Mélékitchéntsof en a apporté des Pays-Bas un tonneau, un grand tonneau, et, figurez-vous, dans sa voiture !
– C’est bien de Victor Apollonovitch que vous parlez ? dit un monsieur à voix grêle qui venait de s’arrêter derrière Bourdàkine.
– Eh oui, de Mélékitchéntsof, sans doute.
– Mais qu’est-ce que c’est que ce lait dont vous parlez ?
– Du lait, quoi ! du lait, mais du lait de Hollande.
– Ce n’est nullement du lait ; on vous a induit en erreur ; ce n’est pas du lait, mais du petit lait ; du petit lait non pas de Hollande, mais ce qu’on appelle le petit lait d’Amsterdam. J’en ai goûté.
– N’en croyez rien, Pàvel Ivanovitch ! il ment. Eh bien, voyons, si vous en avez goûté, reprit le capitan de police, dites-nous quel en est le goût, et quel effet il a sur l’estomac.
– La belle question ! Le petit lait qu’a apporté Victor Apollonovitch est acide et amer, salé et douceâtre en même temps.
– Je m’en étais douté, ahi ! ahi ! Ahi ! les farceurs ! ils lui ont fait avaler de l’eau de mer ! de l’eau, de l’eau, je vous dis ; c’était saumâtre… voilà. Il faut vous dire que Mélékitchéntsof a amené avec lui de l’Occident tout un monde d’hommes, d’oiseaux, de poissons et d’objets divers : entre autres choses, il lui a plu d’apporter, pour régaler les élèves pauvres d’un gymnase auquel il s’intéresse, de toutes petites huîtres qu’on appelle, je crois, des moules… Oh, que c’est beau d’être riche ! Ces coquillages, pour rester frais, ont dû baigner dans de l’eau de mer, et c’est de cette eau que les gens du prince, à sa demande, probablement, lui auront fait goûter. Monsieur vient d’avaler, avec grande curiosité, une grande jatte d’eau de mer, cuiller à cuiller. Voilà comme il connaît le lait de Hollande. Allez donc, mon cher.
– Allez donc vous-même. Est-ce que la douane laisserait passer de l’eau de mer !
– Et pourquoi pas : c’est pour mon usage ; le médecin m’a prescrit l’eau de mer pour boisson ; je ne peux pas boire autre chose… La douane laisse passer, elle doit laisser passer.
– C’est peut-être comme vous le dites, soit. Mais, parlons affaires sérieuses ; avez-vous su qu’ils veulent, à l’assemblée, me ballotter comme assesseur du tribunal de district. Voilà qui m’est désagréable, oh ! mais désagréable ! Je les ai priés, suppliés, non ; ils ne m’écoutent pas. Ils me feront nommer, les malheureux ! Qu’au moins vous… » poursuivait le buveur d’eau de mer, qui tout à coup tira le capitan de police un peu à l’écart pour lui dire : « Et qui est ce monsieur qui est là avec vous ?
– C’est Pavel Ivanovitch Tchitchikof ; il dispose de deux voix et en tient deux autres encore en réserve.
– Veuillez permettre, monsieur, dit à Tchitchikof, d’un ton mielleux, le candidat à la charge d’assesseur, que je me recommande à vous ; je suis le secrétaire de gouvernement Tchêrine[11] : mes terres sont de votre district ; je suis voisin de M. Bourdàkine. » Et il marchait à côté de Tchitchikof.
« Très flatté, monsieur… répondit Tchitchikof, tout en continuant de marcher devant lui.
– Je n’ai pas eu, jusqu’à ce jour, la hardiesse de me présenter à vous, excusez-moi de vous accoster ainsi avec une prière : quand on me ballottera, je m’appelle Tchêrine ; quand on me ballottera, mettez à gauche, je vous en prie, à gauche. Sans doute, je serais tout à fait, en toute occasion, aux ordres de la noblesse, je n’aurais d’autre ambition que de complaire à tout gentilhomme des nôtres, mais, c’est égal, vous m’obligerez, et beaucoup, si vous mettez à gauche.
– Si les autres qui vous connaissent vous jugent digne de la place d’assesseur, je ne voterai pas pour vous autrement que la noblesse du district ; je mettrai à droite si l’on met à droite.
– Comme il vous plaira ; mais recevez l’hommage de mon respectueux dévouement. »
Après avoir dit ces mots, le solliciteur courut solliciter ailleurs ; Tchitchikof regarda à droite, à gauche, il ne le vit plus.
« Qu’est-ce que c’est que ce Tchêrine, votre voisin de terre ?
– Un passé-maître… à la préférence… Oh là, il ne craint aucun grec, quel qu’il puisse être.
– Alors, il est un peu…
– Je vous garantis qu’il est très fort… Mettez-lui une boule noire, bien noire, et à Kostliâkine aussi une noire.
– Quel est ce Kostliâkine ?
– Un propriétaire, rien de plus. Je voulais marier à sa fille un frère de ma femme, un joli garçon qui venait d’être promu lieutenant, et à qui déjà on promettait une compagnie. Kostliâkine a eu l’effronterie de répondre à la demande du jeune homme : « Commence par avoir la compagnie, et alors, viens me faire ta proposition. » Conçoit-on un animal pareil, qui refuse de s’allier avec moi ! À Wyrkine aussi mettez à gauche. Quant à Erebnikof, prenez garde, c’est un furet, défiez-vous, mettez, mettez à gauche. À Krâpline, il faudrait bien aussi une bonne boule noire ; au reste pour lui, faites comme vous voudrez. Attendez, j’ai encore deux amis : Ivan Telkine et Pierre Telkine, deux cousins à l’un desquels je vous conseille beaucoup de mettre à gauche.
– Comment saurai-je auquel il faut être contraire ?
– Je vous ferai signe, je lèverai l’épaule droite, voyez, comme ça ; vous alors, faites hm…, hm…, et mettez à gauche.
– Pourquoi pas à droite ? Vous levez l’épaule droite, c’est donc à droite qu’il faut mettre.
– Eh non, je lève l’épaule droite justement pour qu’on ne devine pas que nous nous entendons.
– J’aurai bien du mal ; vous m’avez nommé coup sur coup sept ou huit personnes. Non, vrai, je crains de ne pouvoir vous être agréable.
– Est-ce que vous voudriez me rendre service ?
– Je le désire beaucoup.
– Eh bien, écoutez, chaque fois que vous recevrez vos boules de la main du maréchal, remettez-les-moi, je les déposerai d’après votre désir, ainsi que l’exigent le serment, la conscience et l’honneur. Vous voulez mettre à gauche, fermez un œil ou froncez le sourcil, mais de l’œil droit, entendons-nous bien, et le tour sera fait.
– Bien, nous verrons.
– Bonne nuit, Pàvel Ivanovitch.
– Adieu. »
« Qu’est-ce qu’ils ont donc tous ? pensait Tchitchikof en rentrant dans sa chambre d’auberge, pourquoi est-ce qu’ils s’agitent ainsi ? À chaque pas vous ne voyez que mensonge, fraude et hypocrisie. Les élections, comme privilège donné à la noblesse, sont utiles à beaucoup d’égards, mais on voit dans la pratique, dans l’exercice de ce droit chez nous une foule de circonstances qui mettent à nu un peu trop de perfidie et de malignité. Je n’ambitionne aucune charge, certainement, aucune ; je ne suis venu que pour me distraire de mes occupations de propriétaire, et je ne trouve ici que des objets attristants. Au lieu de rester ici plus longtemps, je ferais beaucoup mieux d’aller m’occuper un peu plus du bien-être de mes paysans, de l’éducation de ma jeune famille et de tant de choses qui peuvent m’être positivement utiles et servir aux miens après moi. Il faut enfin être sincère, c’est toujours cette maudite ambition, ou plutôt cette mesquine vanité qui m’oppresse le cœur après s’y être insinuée comme un serpent ; il est trop vrai, je voudrais être nommé maréchal de la noblesse de notre district. Il se trouve que c’est justement le but des désirs de tous les nobles, et que de là naissent tous ces partis, toutes ces intrigues. À chaque minute, quoi que je dise et fasse, il semble que quelqu’un me pousse et me crie aux oreilles : « Pose ta candidature, essaye, essaye, peut-être réussiras-tu ? » Il y a tel malheureux qui a sapé lui-même toute sa fortune afin de réunir chez lui la noblesse ; il se ruine, lui et tous les siens, par des dépenses extravagantes, il ne se rebute pas, et toujours il veut être nommé maréchal, malgré les affronts et les déconvenues. Il y a cette année bien des aspirants pour si peu de charges à répartir. Ne devrais-je pas remettre ma candidature aux élections suivantes ? Mais non ; trois ans, ce sont trois siècles ! Serai-je valide, serai-je même vivant, dans trois ans ? Je voudrais pouvoir servir comme maréchal, huit, neuf mois, un an au plus, puis je donnerais péremptoirement ma démission ; de cette manière, ce serait bien ; oh, que j’aurais de plaisir à signer, de mon écriture si nette et si ferme, sur des lettres de noblesse ou sur une circulaire adressée à tous mes nobles électeurs ! »
Tchitchikof se préoccupa tellement de cette dernière idée que, sans penser, il mit devant lui une feuille de papier, saisit une plume et écrivit d’un jet, d’un trait magistral ininterrompu : « Le maréchal de la noblesse, Tchitchikof. » Après quoi il regarda autour de lui, puis il tordit en spirale le papier, le brûla à la lumière de sa chandelle et pensa, en ôtant ses habits : « Misérable créature que l’homme ! Après tant de tempêtes, je suis entré dans un havre de salut, mais mon cœur et mon imagination m’y ont suivi, et, faute d’agitations réelles venant du dehors, je me crée, par la fantaisie, des sujets d’irritation et de fausses espérances qui ne me permettent point de goûter les douceurs du repos. »
Il s’écoula trois jours, et les bruyantes élections des districts furent ouvertes. Ce jour-là, dès le lever du soleil, les rues furent sillonnées par les allées et venues de toutes sortes d’équipages, remplis, la plupart outre mesure, de membres de la noblesse du pays, en grand babil d’ordonnance. Ils allaient, quelques-uns modestement à pied, les uns chez les autres, et, quand ils se rencontraient entre gens à peu près sûrs les uns des autres, ils descendaient de voiture ou s’arrêtaient et s’embrassaient ; on en voyait se saluer de distances fabuleuses. Les plus flatteuses espérances se dessinaient sur ces figures posées dans de hauts faux-cols blancs, très empesés. »
Ce mouvement éveilla Tchitchikof longtemps avant l’heure ordinaire de son lever ; il courut à sa fenêtre et s’amusa à regarder une énorme britchka qui, attelée de deux chevaux à longs poils mal étrillés, traînait avec peine cinq gros gentilshommes en grand costume.
« Des généraux, ma foi, tous généraux aujourd’hui ?… C’est une véritable invasion de généraux, » dit-il ; puis s’étant lui-même paré de son grand habit de gala, il étudia deux ou trois poses nobles devant sa glace, et les bras croisés sur la poitrine, la tête haute mais légèrement inclinée de côté, il dit avec une grande assurance et assez haut : « Les autres, je ne sais ; qu’on nous voie et qu’on juge. Il y a sans doute, dans cette foule bigarrée, des gens d’esprit civilisés, riches, beaux de leur personne, mais moi… moi seul peut-être, je réalise ici l’idée du général… américain. » Et des larmes de tendresse égoïste et de vague inquiétude baignèrent les joues vermeilles de notre héros ; il se dit alors : « Seigneur Dieu, que se passe-t-il donc en moi ? et pourquoi ces larmes ? C’est ma maudite ambition qui pleure, sachant ne pouvoir être satisfaite. Cette ambition, c’est un ver né avec mon cœur, qui se sature de mon sang, vit de moi, en moi, et ne mourra qu’avec moi ; la maudire, c’est me maudire moi-même. »
Tchitchikof monta en voiture et se rendit à l’assemblée. Dans le trajet, il fut regardé, car il n’était pas de ceux qui n’ont jamais une pensée sur le front ; il fut remarqué par le populaire surtout parce qu’il distançait, non pas seulement les piétons, mais toutes les autres voitures. La moitié de la rue et les trois quarts de la grande place étaient encombrées d’équipages.
Les gendarmes avaient une peine infinie à calmer l’exaltation des automédons, tatars ou mongols, qui, du haut de leur siège, mènent encore, comme cochers du moins, le patriciat russe, où il figure tant de leurs anciens princes, – et dominent de tout leur corps le reste de la population : le vulgus, le pêle-mêle des nobles, des artisans, des commis, des bourgeois et des rustres.
« Hé, toi, là, le gros barbu ! à gauche, à gauche, et ne quitte plus la file. Eh bien ? est-ce que tu ne m’entends pas ? disait un de ces dompteurs du désordre, de ces Saint-Georges en uniforme bleu de ciel, vulgairement appelés gendarmes ou dragons bleus.
– Nous savons ce que nous savons, répliquait le fils de Mamaï interpellé[12] : nous avons mené à Moscou et à Pétersbourg, et tu ne nous feras pas grand’peur, camarade.
– Allons, allons, pas de raisonnement, à moins que tu n’aies le goût des coups de plat de sabre.
– Essaye voir ! Mon maître, qui est là-dedans, est déjà aux trois quarts élu maréchal, et toi, manant éperonné, tu viens devant nous trancher du grand maître de police. Toi, quel oiseau es-tu ? Nous autres, nous avons notre couvert mis chez le gouverneur ; mon maître lui dira… Finis, écoute, laisse-moi ; finiras-tu, enragé ? Je vais quitter le siège et chevaux et voitures ; comment oses-tu frapper… (se retournant vers son maître) Monsieur ! Hé ! Monsieur ?… Là, c’est bon, je ferai ce que tu voudras : par où veux-tu que je rentre à présent dans la file ? Finiras-tu de me tarabuster ? Vois comme tu as arrangé mon tchekmenn qui est à mon maître… Hum ! on bat, on maltraite les gens ! »
Plusieurs gendarmes eurent de petits apartés de ce genre sur plusieurs points ; les autres établissaient, maintenaient et dirigeaient la file jusqu’aux auvents, d’où jusqu’au lieu marqué pour le stationnement général. Ce corps d’élite est vraiment admirable dans ces opérations et dans ces collisions, où l’orgueil des maîtres s’empare des domestiques ; prompts à le centupler pour s’en faire honneur les uns aux yeux des autres. Dominer à tous les degrés, c’est la passion universelle.
À peine Podgrouzdëf fut-il dans la salle, que le ballottage commença. Les premiers mots qu’il prononça ayant été pour proclamer son désistement définitif de la charge et de toute candidature, on ballotta tour à tour trois candidats qui s’étaient en quelque sorte présentés eux-mêmes et qui furent écartés par les boules noires. Une foule compacte s’avança pour faire ballotter Mélékitchéntsof, mais l’immense majorité, mécontente, remarqua que, pour le district qu’avait représenté Podgrouzdëf, il n’y avait pas à opposer à Mélékitchéntsof, un seul gentilhomme qui eût pour lui quelques chances.
Tchitchikof se tenait modestement adossé à une colonne, et le ver rongeur de l’ambition lui faisait de cruelles morsures. Tout restait suspendu depuis quelques minutes faute de ce concurrent à opposer au riche candidat, Déjà, Mélékitchéntsof jetait de tous côtés des regards protecteurs et triomphants à ses suffragants, et une tendre œillade au siège curule du maréchalat. Notre héros pensait : « Oh ! mille fois mieux eussé-je fait de reprendre le cours interrompu depuis dix ans de mes visites à la parenté de Bétrichef, que de venir ici, me soumettre à cette torture. J’ai beaucoup souffert dans ma vie, mais j’ai pourtant joui de quelques jours heureux. Ceci est ma plus rude épreuve. Ne ferais-je pas bien d’aller poser moi-même carrément ma candidature ?… Grand Dieu ! quoi, pas une bouche ne viendra s’ouvrir devant moi et me dire seulement : « Ne vous plairait-il pas !… Qu’on me parle après cela de mon grand air de général d’Amérique ; je me suis laissé prendre à une raillerie de tailleur ! Voyez si un seul viendra. Ô âmes mortes ! âmes mortes ! vous m’avez enrichi sans m’élever, et c’est vous à présent qui achevez de m’abaisser et de me perdre ! »
Tchitchikof délirait ; il était vraiment au désespoir, quand tout à coup trois gentilshommes de son district allèrent à lui et lui proposèrent de se porter candidat. Notre héros ne put d’abord répondre, tant il était saisi ; puis il hésitait, et ce n’est qu’au bout de quelques minutes qu’il put dire, arec quelque résolution, ces honnêtes et pathétiques paroles :
« La providence divine en m’envoyant par votre organe un honneur inattendu, semble vouloir me rendre facile l’oubli de toutes les injustices que j’ai souffertes dans le pèlerinage de la vie. Messieurs, vous ne pouvez ignorer que mon existence a trop longtemps ressemblé par là à la situation d’un vaisseau battu par les tempêtes ; vous voulez me mettre au gouvernail du vaisseau de vos intérêts, vous faites peut-être trop de cas du peu de sagesse que peut m’avoir donnée l’expérience ; je vois ici une occasion de dévouement, je ne balance plus, ordonnez de moi. »
Là-dessus il versa quelques larmes, et pétrit des deux mains son chapeau à cornes ; puis, évidemment très agité, il passa dans un salon attenant à la grande salle.
Il fut aussitôt procédé au ballottage des candidats, et cette opération dura peu de temps.
Aussitôt le ballottage terminé, il s’éleva de toutes les parties de la salle un grand cri général qui laissait distinctement entendre ces mots :
« Nous vous félicitons ! ! ! »
« C’en est fait, pensa Tchitchikof en essuyant son front tout moite de l’effet du saisissement ; les honneurs sont venus à moi, et mon cœur est soulagé d’un poids immense. »
Et sa démarche, quand il rentra dans la salle, montrait quel vif sentiment il avait en ce moment de sa dignité personnelle.
« Messieurs, dit-il à toute cette foule qui le regardait passer, je vous remercie cordialement d’une élection qui ne peut que me flatter à tous les points de vue. Mais j’ai plusieurs raisons pour vous prier, pour vous adjurer de m’exempter de cette noble charge, au moins pour trois ans, afin que je puisse jeter de plus profondes racines dans une contrée dont le suffrage me sera toujours si précieux. »
Pàvel Ivanovitch, après avoir parlé ainsi, inclina légèrement la tête vers l’épaule gauche, rapprocha ses deux mains de sa poitrine, et il attendit l’effet.
Un prince Chighirine, homme de très haute taille, connu pour ses grands coups d’assommoir, et qui se trouvait à dix pas de Tchitchikof, dit alors d’une fort belle voix de baryton :
« M. Tchitchikof a tort de s’inquiéter ainsi ; messieurs, ayez donc la charité d’expliquer à M. Tchitchikof qu’il est élu troisième ou quatrième candidat, et qu’il est, non pas seulement pour trois ans, mais pour quinze ou dix-huit peut-être, dispensé de la charge dont il s’agit. »
Le prince Chighirine n’était pas un concurrent, il ne pouvait pas, il ne voulait pas être maréchal ; mais il ne pouvait souffrir qu’on voulût l’être sans être prince ou, du moins, triple millionnaire.
Mélékitchéntsof chercha vainement et fit chercher Tchitchikof, qu’il voulait engager à dîner, et régaler d’un plat de laites de harengs de Hollande qu’on ne pouvait trouver qu’à sa table. Tchitchikof avait disparu de la salle ; trois heures après, il prenait le thé dans une maison de relais, à vingt et une verstes de la ville, et il écoutait l’ouverture de Lodoïska exécutée par une tabatière à musique, laquelle faisait depuis vingt-cinq ans les délices de l’inspecteur de cette station de poste. Notre héros envia beaucoup cette modération d’un homme simple et bon, qui, pour se rendre heureux, n’avait qu’à fouiller dans sa poche et pousser un tout petit bouton de cuivre.
« Et moi, pensa-t il, que me manque-t-il pour être heureux ? Rien de ce qu’un homme peut raisonnablement désirer. Maudite vanité, que veux-tu donc de moi ? Mais la leçon que je viens de recevoir doit à la fin m’apprendre à contenir l’élan de mes aspirations ambitieuses. »
Tel est l’ordre de pensées dans lequel il était en se remettant en route et en rentrant au sein de sa nombreuse famille. Il était marié depuis douze ans, et avait onze enfants, qui, heureusement pour eux, ont toujours été les enfants les plus heureux et les plus libres du monde, et nous n’en dirons pas autant des quatorze cents familles de serfs dont il était maître et seigneur, et pour qui on ne peut affirmer qu’il ait toujours eu des entrailles de père. Les seuls envers qu’il ait été constamment porté à l’indulgence passive, ce furent Séliphane et Pétrouchka. Ils moururent peu de temps après la grande déconvenue des élections de la noblesse, peut-être par suite du chagrin profond que leur causa la préférence, plus apparente que réelle, accordée par Tchitchikof au cocher et au valet de chambre qui avaient suivi leur maître à la ville.
Il avait, comme seigneur, certains principes dont il ne se départait point ; méprisant les délations et les délateurs, il ne punissait jamais que les fautes dont lui-même était témoin ou dont il avait personnellement à souffrir ; mais alors il punissait rigoureusement sans beaucoup délibérer sur le degré de gravité du délit. Un fourbe, un voleur, un ivrogne, un libertin n’avaient qu’à éviter de jamais se trouver sur sa route pour être à ses yeux parfaitement innocents, quelque détestable que put être leur réputation ; mais qu’un de ses paysans lui ait fait un mensonge, qu’un autre ait passé près de lui sortant de son bois une charge de broutilles sur le dos ; qu’un troisième, en lui répondant, ait fait devant lui un hoquet alcoolique, qu’il en ait aperçu un quatrième courtisant d’une manière lascive quelque villageoise, peut-être sa fiancée, mais n’importe, tous quatre étaient impitoyablement condamnés à passer par les verges.
Il laissa à fort peu de paysans les moyens de parvenir à l’aisance. Cependant quelques-uns, malgré les mille obstacles inhérents à leur condition de serfs, devinrent positivement riches et sollicitèrent de lui leur manumission moyennant finance. Il refusa constamment sans donner la raison de son refus et il ne consentit même jamais à ce que leurs filles épousassent des affranchis.
Avoir des sujets, les maintenir fermement sous sa domination, augmenter le plus possible le budget des recettes de son gouvernement propre et privé, telle était désormais sa seule ambition.
Les points de vue d’équité, d’amélioration sociale, de morale universelle, de propagation des lumières, d’émancipation intellectuelle, le touchaient infiniment peu. Ils ne faisaient même que l’attrister comme étant, si ces billevesées venaient à prendre faveur dans le public, d’un assez mauvais présage pour sa postérité qu’il croyait bien avoir créée à son image et ressemblance.
Il était abonné à quelques journaux, gazettes et publications illustrées, parce que toutes ces feuilles se rencontraient dans les salons de réception de ses voisins, mais il ne chercha jamais à se rendre compte par elles, des besoins, de l’esprit général, du courant des idées, des aspirations de la nouvelle époque.
De tout le contenu habituel du Journal des Débats, par exemple, il ne souffrait qu’on parlât en sa présence que de la rubrique : Cour d’assises, et à tout coup il disait : « À quoi bon des tribunaux ouverts au public ? Pourquoi donner ce nom de public au populaire ? Et à quoi bon publier encore dans les gazelles toutes ces horreurs qu’on entend dans les tribunaux ? » Et plus souvent encore, il s’écriait : « Vous voyez, vous voyez quelles abominations il se passe journellement dans les pays de l’Occident ! et il y a des fous qui voudraient européaniser la Russie ! quand, au contraire, c’est bien à l’Europe pour son salut, de se russifier comme elle pourra, sinon je lui prédis qu’elle périra prochainement dans l’impénitence finale. »
Le devoir le plus considérable qu’il remplit à l’égard de ses cinq fils aînés, ce fut d’aller successivement les accompagner à Moscou et à Saint-Pétersbourg, pour installer les uns dans le service public : armée, finances, justice, marine, intérieur ; les autres, plus jeunes, dans différentes maisons d’éducation. Cela fait, il recevait et décachetait leurs lettres, en parcourait le commencement et la fin, les jetait ensuite sur la table, et laissait à sa femme le soin d’y répondre. Il revoyait ses fils, tour à tour, avec quelque plaisir, quand ils venaient en congé, et il les renvoyait avant l’échéance du congé beaucoup plus pourvus d’argent que de bénédictions senties. De leur part, ceux-ci retournaient sans regret, l’un à son régiment, l’autre près du général dont il était aide de camp, le troisième à sa chancellerie, le quatrième à son vaisseau, les autres à leurs écoles. Quant à ses filles, il ne comprenait pas qu’il leur eût fallu autre chose que des rubans et des leçons de danse d’abord, et dans la suite autre chose qu’une dot et un trousseau.
Le district eut du malheur dans la personne de ses maréchaux ; dans moins de deux années, il en perdit trois : Mélékitchéntsof mourut d’indigestion ; le comte Noûline d’une chute de cheval, et Kostliâkine, d’une rougeole rentrée, d’autres disent du choléra ; de sorte que Tchitchikof dut être au comble de ses vœux. Il se vit appelé aux honneurs de l’intérim du maréchalat, et il fut considéré comme un digne représentant de la noblesse locale, excepté par les hobereaux impatients de toute supériorité, et qu’à l’exemple du prince Chighirine, leur chef de file, on n’a jamais pu trouver contents de rien ni de personne.
Un intérim, c’est ce qu’il voulait ; moins d’un an après, il fut confirmé pour trois ans, et il se laissa faire. Les plus assidus à sa table et à ses fêtes, nous ne les désignerons pas, on les devine. Les mécontents ? – Justement, et Chighirine en tête, toujours.
Le riche Mélékitchéntsof, en mourant, avait institué Tchitchikof son exécuteur testamentaire et co-tuteur de ses deux fils mineurs.
Tout cela lui pesa fort peu et lui valut de grands avantages, grâce à sa manière large de comprendre et d’exercer ses devoirs ; il y avait chez lui excessivement peu du citoyen, et, en revanche, beaucoup du grand seigneur, fils de ses œuvres, du grand seigneur de province de l’ancien modèle, s’entend.
Sa femme prit une habitude qu’il ne remarqua point, et qui passait généralement pour un tic : elle soupirait sans fin ni cesse ; chaque soupir précédé d’un léger bâillement était suivi d’un sourire de contenance, et chaque sourire, de grandes ombres fugitives qui passaient sur son front comme des nuages d’automne. Dans le secret de son cœur, elle gémissait de toutes ces nouveautés successives qui la condamnaient au personnage de grande dame, et la forçaient de déléguer à des suivantes la tenue du compte de ménage, la surveillance de l’office, des buffets et des caves, et le soin de confectionnermanu propria toutes sortes de ratafias et conserves, dont il se faisait désormais une consommation inouïe dans la maison.
De son côté, notre héros ayant le cœur bien autrement haut que sa fortune, n’était nullement satisfait. Avec ses cheveux d’un blanc d’albâtre, son maintien droit et calme, ses joues fleuries, son nez aristocratiquement fin et transparent, et son regard fluide, avec la manière noble et généreuse dont il faisait les honneurs de chez lui, les jours de gala et de grandes fêtes, il pensait que la noblesse du pays ne lui rendait pas justice exactement dans la proportion de ses mérites, et qu’aux élections qui eurent lieu onze mois après son exaltation, on aurait dû, au lieu de le confirmer pour la triennalité suivante, maréchal de son district, l’élire maréchal de gouvernement. Cette promotion méritée n’aurait pas eu pour effet unique de ramener triomphant au chef-lieu, mais de lui ouvrir à Pétersbourg les portes du palais des Tsars, et d’attacher peut-être à son uniforme de maréchal, certaine clef d’or qui rend accessibles les charges de maître et de grand maître des cérémonies…
Tchitchikof cependant garda sa pensée et, trop fier pour bouder comme un sot, il se recueillit comme un sage. Seulement ses regards se portaient sans cesse sur les murs, les parquets et les plafonds des principales pièces de son manoir, et il trouvait tout cela bien nu, bien mesquin, bien pauvre, comparé aux merveilles qu’il avait entrevues au Kremle de Moscou et au palais d’hiver de la nouvelle capitale.
Avec tant de grandes qualités, notre héros assurément nous dispense de rien dissimuler ; il avait l’âme élevée et l’esprit vif, pénétrant et juste ; mais son cœur, souvent si fort, n’était pas exempt de quelques faiblesses. Il craignait tout contact avec les étrangers, à cause premièrement de leur manie de juger un pays qui ne veut pas leur être connu ; deuxièmement de leur détestable amour des nouveautés, sous le nom de progrès ; troisièmement de leur stupide principe d’égalité de tous les citoyens devant la loi.
Ce seul mot de citoyens, appliqué à la roture, à des paysans et même à la classe des artisans et des marchands, lui paraissait d’une absurdité révoltante. La loi, selon lui, est une machine dressée et maniée par les nobles, et qui fonctionne pour les nobles, ayant à leur tête le tsar qui, à son éternel honneur, est le premier gentilhomme de l’empire ; l’égalité n’est qu’un vieux fantôme évoqué par les mal intentionnés du fond des ruines des fabuleuses républiques de Pskof et de Novgorod, à l’instigation des philosophes d’Allemagne qui déjà ont asphyxié la Pologne dans les vapeurs de leur sagesse politique.
Aussi Tchitchikof avait-il à l’égard des étrangers d’Europe des sentiments et des procédés tout à fait chinois ; il manquait consciencieusement à tous ses engagements envers l’Anglais, le Français, le Suisse, l’Allemand et l’Italien, uniquement pour bien faire sentir à ces gens-là, qu’un traité, un engagement formel pris à leur égard, n’était pas un contrat qui pût lier le Russe. S’il cédait enfin, ce n’était que sur les instances de ses pairs de noblesse, et encore s’acquittait-il à sa manière, et en faisant bien sentir qu’il agissait par respect de lui-même et non en vertu de prétendu engagement qui n’était et ne pouvait être qu’une fiction. S’il recherchait leur savon de Paris, leur eau de Cologne, leur toile de Hollande, leurs couteaux et rasoirs de Sheffield, leurs truffes du Périgord, leurs pâtés de Strasbourg, leurs vins de Champagne, leurs draps de Sedan et leurs tapis d’Aubusson, il aimait bien mieux tenir ces objets des Juifs de Pologne que des Français, des Italiens, des Anglais et des Allemands. Il aurait volontiers employé des Juifs de Russie Blanche pour enseigner à ses fils les langues et les littératures de ces quatre nationalités. Il aurait aimé un opéra italien tout composé de chanteurs d’Ukraine, un théâtre français, d’acteurs natifs de Simbirsck et de Tobolsk ; un théâtre allemand de Kalmouks et de Kirghiz-Kaïssaks.
Un des traits les plus caractéristiques de la haute personnalité de notre héros était le patriotisme, le patriotisme grand-russien le plus exclusif. Il admettait parfaitement l’imitation comme simple marque de l’aptitude universelle de la nature moscovite ; il n’admettait pas l’imitation du génie étranger, il repoussait jusqu’à l’ombre d’une association, affiliation quelconque. Introduire un Français, un Anglais, un Suisse, un Belge dans les conseils du gouvernement, eût été à ses yeux la même énormité que d’appeler un renard, un loup, une hyène, un requin à la direction d’une volière, d’une bergerie, d’une ménagerie ou d’un grand lac national, tel que le Ladoga, ou l’Onega, ou l’Iemen. Un Juif, à la bonne heure, car avec celui-là, s’il ne marchait pas droit, on n’hésiterait pas à le diriger sans bruit vers ces vastes contrées orientales de l’empire où le besoin de bras se fait de plus en plus sentir pour l’exploitation des mines que recèle la grande chaîne de la frontière chinoise, là où l’Occident n’a absolument rien à voir.
Politique, diplomatie, administration intérieure, justice, hommes, choses, défauts, préjugés, vices, abus nombreux, variés, universels, il acceptait, il protégeait, il adorait tout, tout ce qui était en Russie, tout ce qui était russe, parce que c’était russe, parce que cela existait au profit de la noblesse dans son pays, parce que, à travers tout cela, le Russe habile, en dirigeant bien la barque de ses convoitises, pouvait, même sans talents particuliers, sans génie, sans services illustres, arriver à la noblesse, à la fortune, aux honneurs, et rêver même les plus grandes dignités ; et que les vices, les torts, les crimes, les anomalies et les fréquentes contradictions d’un état de choses où tout le monde croit au mal et personne à la loi, avaient à ses yeux leurs bons côtés pour les ambitieux, et, en tout cas, le droit de prescription. Que trente millions de familles, serfs et bourgeois, restassent immolées aux jouissances douteuses, à l’existence de luxe barbare et de fantaisies insensées souvent sauvages, de trois cent mille satrapes, appuyés sur un million de hobereaux corrompus et flanqués de trois ou quatre mille nababs juifs, grecs ou mongols, il n’y voyait pas d’inconvénient pour la patrie.
Tels étaient les textes les plus ordinaires de sa conversation les jours d’expansion, au dessert de ses banquets les plus splendides ; et il est à remarquer que, chez lui, tous les jours qui séparaient ces heures de vie à la Potëmkin étaient des jours de mort, c’est-à-dire d’affaissement, voués à un silence de trappiste et à la plus stricte économie.
Tchitchikof, au bon temps de ses expéditions, avait rêvé fortune, jolie femme, élégante retraite, somptueux équipage, nombreuse progéniture, défrichements, bon aménagement des bois, prospérité agricole, bonheur de ses vassaux ; tout, sauf le bonheur des vassaux, sauf ce dernier point qui, au fait, n’avait été mis en compte que comme les pièces de dessert toujours intactes des dîners de Vauxhall sur les grandes lignes de chemin de fer. Tout lui avait réussi à souhait et avait même de beaucoup dépassé son attente ; mais si on lui eût demandé jusqu’à quel point sa femme et ses cinq fils aînés partageaient l’ordre habituel des pensées de sa vieillesse, il eût été, nous en convenons, fort embarrassé de le dire, car, s’il avait quelques moments d’épanchement avec la noblesse convoquée à ses festins et à ses fêtes, il n’en avait jamais dans le cercle de son heureuse famille : « Ma famille, aurait-il pu dire, doit m’aimer et m’honorer parce que je suis son chef, comme j’aime ma patrie, comme j’aime et honore le tsar, parce qu’il est mon chef et mon maître. L’empereur et moi, nous ne nous demandons pas plus compte de nos opinions que de notre affection mutuelle, nous ne nous connaissons même pas. Il en est de même de mes fils à moi : ils ont l’honneur d’être mes fils ; je ne les laisse manquer de rien, comme c’est mon devoir de père et de gentilhomme ; après cela, quelle nécessité que nous nous connaissions ? »
Il y a gros à parier qu’à l’heure qu’il est, Tchitchikof n’est plus de ce bas monde ; nous supposons qu’il aura suivi, matériellement parlant, dans la tombe, son illustre poète, son Homère, le bon et pieux Nicolas Gogol. Nous pourrions consulter, sur ce point historique, son ingénieux secrétaire, M. Vastchénko Zakhartchénko ; mais, à quoi bon ? Qui sait ce que sont devenus à la fin de leur vie, Ninus, Romulus, Bélisaire, la mère du pieux Enée et le prince André Kourbski, prince d’Iaroslaf, du sang de Rurik ?
Cependant notre devoir d’impartial historien exige que nous rapportions, sur ce triste sujet, ce qui nous en est revenu, sans pourtant rien garantir et sans y attacher plus d’importance que ne méritent les conjectures d’un public idolâtre, qui s’en fait aujourd’hui un objet de distraction.
Plusieurs soutiennent qu’il vit encore, et que, toute octogénaire et caduque que soit cette noble personnification de la vieille Russie, elle semble se porter encore à merveille. Ils racontent à mots couverts, à l’oreille de qui veut l’entendre, que Tchitchikof est, dans sa province, le chef secret, l’âme vivante de la vénérable faction qu’on appelle le parti des immobiles, qui plaident gravement, mais à outrance, dans leurs conciliabules, pour que l’on n’aille pas, sous le spécieux prétexte de réparation à faire à une classe tenue pendant plusieurs siècles en interdit, et de progrès éclectique en civilisation humanitaire, sociale et chrétienne, démolir imprudemment toutes les parties à la fois de l’édifice d’un gouvernement national, lequel peut avoir ses défauts, mais qui a pour lui la sanction du temps. Selon ce parti, il ne faut faire, ni laisser faire aucune de ces révolutions maudites qui violentent le passé, bouleversent l’avenir et le livrent aux aventures.
Tchitchikof, il faut lui rendre cette justice, comme fils, comme neveu, comme écolier, comme paroissien, comme scribe, comme employé, comme greffier, comme douanier, comme associé des fils d’Israël, comme intendant de seigneur, comme gentilhomme voyageur, comme spéculateur, comme prisonnier en deux circonstances, comme amoureux – s’il l’a jamais été, même en imagination ; – comme administré et justiciable, comme propriétaire terrien et possesseur de serfs, comme électeur de magistrats, comme éligible raillé, comme élu par nécessité, n’a jamais proféré un mot de récrimination contre aucun homme ni contre aucune partie de l’ordre légal ou extra-légal établi dans son pays.
Douanes, finances, église, organisation de l’armée, de la marine, de la justice, des prisons, traitement des fonctionnaires et commis, instruction publique, police, servage des masses, simonie générale, il n’a jamais rien contrôlé ; il a tout accepté, tout approuvé par son silence et par sa soumission. Et pourtant, le lecteur l’a vu, notre héros a horriblement souffert jusqu’à l’ère de son mariage ; ce qui ne l’a pas empêché de devenir maître d’une fortune considérable, homme d’ordre et maréchal de la noblesse de son district, et de jouir, dans sa verte vieillesse, de l’estime et de la considération générales.
Tourner tous les obstacles et se servir en tout temps et partout du mal même pour son plus grand bien, là, croyons-nous, est le secret de toute sa politique particulière, qui aura le mérite, aux yeux de bien des gens, d’être éminemment pratique.
Hélas ! les générations se suivent comme les jours, et, comme les jours, ne se ressemblent pas. Toute la jeune famille de Tchitchikof, surtout depuis l’époque injustement oubliée de l’oukaz relatif aux laboureurs libres contractants, est très notoirement acquise à toutes les grandes réformes, si libéralement préparées par un gouvernement tutélaire et vraiment paternel ; et leur mère, dans le secret de l’intimité, reconnaît volontiers avec ses enfants, cette simple vérité morale, que de monstrueux abus, pour être anciens et tenaces, n’en sont pas plus respectables.
Si l’on veut bien nous pardonner notre partialité pour l’idée réformatrice qui brille aux yeux de la génération moderne, nous proclamerons, en retour, que Tchitchikof était un des héros les plus parfaits, un prototype de la génération qui a fait son temps, et semble devoir disparaître prochainement. Nous irons jusqu’à soutenir que notre héros n’est point mort, qu’il n’est pas possible qu’il meure ainsi sans faire amende honorable, qu’il n’est pas, d’ailleurs, de ces hommes qui meurent tout entiers et qui tombent tout d’une pièce dans les abîmes de l’oubli. Nous proclamerons qu’il est, qu’il doit être immortel ; eh ! sans cela, à quoi servirait donc la poésie ? à quoi servirait l’histoire ? Nous dirons qu’il est devenu l’objet d’un culte mystérieux, et qu’il a un autel dans le cœur de tout Russe partisan plus ou moins avoué de la Russie liberticide d’Ioann le Terrible, du destructeur de Pskof et de Novgorod la Grande. Nous dirons tout cela, mais nous ne permettrons pas à notre admiration pour les exploits du père de nous aveugler sur les vertus si différentes des fils, qui comprennent et proclament à l’envi que le bien général doit faire taire tous les intérêts privés, et que le bonheur, que l’honneur d’un peuple entier, ne peut être le fruit que du sacrifice.
Le Russe, non seulement est foncièrement chrétien catholique, mais il a même tous les instincts du génie de l’initiation. Quelle apparence donc qu’il s’accommodât plus longtemps d’un esclavage mal déguisé au centre de son pays et d’un système semi-païen qui est la seule cause de son malaise physique et moral, d’un système qui est un obstacle à la marche féconde de l’humanité en progrès !
FIN
Notes
- ↑ Koulébeak, pâté national russe qui contient dans ses larges flancs de pâte levée, soit simplement des choux hachés tirés du tonneau de la conserve de l’hiver, et comme assaisonnement des jaunes d’œufs durs, soit un gruau mélangé d’oignon, ou bien encore des chairs de brochet perche, de lavaret ou de saumon, qu’assaisonnent des jaunes d’œufs mêlés de visigues ou cartilages d’esturgeon.
- ↑ Stépan Stépanovitch Podgrouzdëf, maréchal de la noblesse du district où était situé le domaine de Tchitchikof.
- ↑ Procope Pétrovitch Zajmoûrine, juge électif au correctionnel.
- ↑ Bourdàkine, Ispravnik ou Kapitane Ispravnik, juge correctionnel chef de la police d’un district.
- ↑ ’est un propos de fou, sans doute; mais il y a quinze ans. un mot pareil jeté à la face de quelqu’un ou de plusieurs hommes rassemblés n’était pas sans danger pour eux.
- ↑ Tselkove, c’est le rouble argent qui vaut 3 1/2 roubles assignations. et 3 fr.75 c. de France, à peu près.
- ↑ Gouvernement comme nous disons un département.
- ↑ La question de l’ex-officier de marine n’avait rien que de fort naturel. En Russie on ne compte comme âmes que les hommes, ce qui n’empêche pas les seigneurs de tirer un fort bon revenu aussi des femmes de leur domaine à qui ils délivrent un permis d’aller vivre d’industrie dans les villes, moyennant redevance. On en a vu payer plus que leur père, frère ou mari, plutôt que de retourner au village. Quant aux enfants, on ne leur fait payer aucune redevance jusqu’à ce qu’ils soient adultes, mais on n’en tire pas moins d’eux une quantité de petits services dont parfois les hommes faits seraient peu capables. Seulement, les enfants ne sont rien aux jeux du fisc, n’importe leur sexe.
- ↑ Humidité fine, pénétrante, généralement peu abondante, qui tombe après le coucher du soleil, ordinairement pendant la saison chaude et sans qu'il y ait de nuages au ciel.
- ↑ Les billets de crédit circulèrent dans tout le pays concurremment avec les assignations de la banque.
- ↑ Secrétaire de gouvernement, rang civil infime.
- ↑ Fils de Mamaï, Tatar ou Mongol.